Magie des gemmes : le quartz fantôme


Quartz Fantôme - Minas Geraes, Brésil

      « Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. »

  « L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois, Pierres

     Pour les opposer aux animaux et à l’homme, Heidegger classait les minéraux comme des entités « sans monde » (weltlos). Ne possédant pas de système perceptif, ils ne pouvaient ressentir les actions exercées sur eux par leur environnement. Dans son ouvrage Pierres, publié en 1966, Roger Caillois porte un regard singulier sur les minéraux en cherchant, en tant que poète, à les rattacher au monde sensible des hommes par la mise à jour des liens qui unissent « la trame des rêves et la chaîne du savoir » et des « relations invisibles souterraines » qui permettront « l’éclosion d’une image nouvelle et plus complexe de l’univers ». À l’encontre de la vision strictement technicienne qui est celle de la science mais aussi de la vision exclusivement poétique qui est celle du surréalisme auquel il a appartenu et qu’il considère toutes les deux comme réductrices, celui qu’André Breton surnommait « la boussole mentale du surréalisme » va promouvoir, dans sa recherche de la connaissance et sous l’influence de sa rencontre avec l’écrivain argentin Luis Borges, une troisième voie plus synthétique et interdisciplinaire, celle d’une « science diagonale » qui fera appel dans ses tentatives de décryptage de l’univers aux sciences naturelles mais aussi aux sciences humaines telles que la sociologie et l’ethnologie, ainsi qu’aux activités artistiques comme l’esthétique, la poésie et à la littérature. Avec son regard aigu de décrypteur, Roger Caillois va débusquer les correspondances qu’entretiennent les minéraux avec l’humanité et le monde vivant dans son ensemble et qu’il traduira par des métaphores poétiques : « Presque toujours, il s’agit d’une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. » Le minéral « dénué de conscience du monde » va alors occuper une place dynamique dans la conscience et l’imagination des hommes en ouvrant toutes grandes les portes du rêve. Le cristal de quartz fantôme est à ce titre l’un des minéraux les plus emblématiques par sa composition géométrique fantastique : « aiguille de cristal habitée par sa propre effigie », « scandée par l’épure répétée de sa forme », sa parenté avec les formes du développement animal : « voiles successifs, (…) peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer » et celles, cycliques, du développement végétal :  « preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe », « Les vaporeux suaires successifs, (…) évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier ».

Enki sigle

Quartz-fantome-2.jpgQuartz fantôme ou Dioxyde de silice SiO2 :
Une montagne entière enfermée dans un cristal…

« Pierres », extrait :

          Une aiguille de cristal habitée par sa propre effigie est dite quartz fantôme. Elle est scandée dans son épaisseur par l’épure répétée de sa forme, comme par autant de voiles successifs, de peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer. Elle impose avec insistance l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe.
         Les laiteuses séparations superposées qui interrompent de leurs névés la limpidité d’une geôle étincelante y marquent la croissance de ses propres parois. Parfois, elles disparaissent à l’improviste, dissipées comme brouillard qui fond. Mais le moindre changement d’angle suffit pour que renaisse leur versatile inconsistance. Les lignes parallèles s’emboîtent sans faute jusqu’au cœur du cristal. Elles dessinent à l’intérieur de sa transparence les spectres fidèles, domestiques, de l’aiguille à six pans qu’ils hantent et dont ils multiplient l’impalpable simulacre. On dirait les reflets qui décroissent et s’estompent d’un objet pris entre deux miroirs affrontés. Mais, au lieu qu’ils s’évanouissent dans des lointains symétriques, ils gagnent sans l’atteindre le centre inaccessible, ils étagent leurs sommets dans l’axe même de la lumière de la pyramide. Les vaporeux suaires successifs, en suspension dans la clarté que givre leur pâleur, évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier et non, dans l’indestructible, les millénaires de la géologie.

Roger Caillois, Pierres – édit nrf, Poésie/Gallimard – pp.56-57

Capture d’écran 2017-12-30 à 05.21.24.png     quartz-fantome-1.jpg

Quartz fantômes de Minas Geraes, Brésil


Le cristal de roche : explication physique

    Le cristal de roche s’est formé dans les fissures et les veines hydrothermales des roches siliceuses par la dissolution partielle, dans une eau riche en sels minéraux, sous haute pression et à haute température, de la silice. Celle-ci va alors se déposer lentement sur les parois des fissures en formant des cristaux. L’aspect et la transparence des cristaux dépend de la composition de la solution hydrothermale (silice, feldspath, calcite, rutile, tourmaline, hématite), de sa température et de la pression exercée. Le processus s’arrête lorsque la pression et la température diminuent. Lorsque la croissance du cristal s’effectue de manière discontinue par suite de l’absence ou la raréfaction momentanée de certains nutriments ou sous l’effet de variations de pression, de température, de fines particules en sustentation se déposent à sa surface. Lorsque les conditions permettent la reprise de cette croissance, celle ci s’effectue en emprisonnant à la base les particules déposées qui vont former un mince voile.


Roger Caillois, biographie

Roger Caillois (1913-1978)

     Originaire de Reims où il est né en 1913, Roger Caillois sera élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933 où il passera son agrégation de grammaire. Féru d’anthropologie, il suivra les cours les cours des anthropologues Marcel Mauss et Georges Dumézil. De 1932 à 1935, il fait partie du groupe surréaliste et fondera en 1938, avec Georges Bataille et Michel Leiris, le Collège de sociologie. Ayant rencontré en 1938 l’écrivaine et mécène Victoria Ocampo, il la suit en Argentine où il séjournera de 1939 à 1945,  y fondant la revue Les lettres françaises à laquelle il travaillera avec l’aide de son épouse, Yvette Caillois et dirigera l’Institut Français de Buenos Aires. À son retour en France à la Libération, il traduit Jorge Luis Borges et anime chez Gallimard la collection spécialisée dans la littérature d’Amérique latine « La Croix du Sud » et donne à l’École des hautes études, un cours sur « le vertige de la guerre ». En 1948, il entre à l’Unesco et fonde la revue Diogène. Élu à l’Académie française en 1971, il meurt en 1978.

       Principaux ouvrages : Le Mythe et l’Homme, 1938 ; L’Homme et le sacré, 1939 ; Le rocher de Sisyphe, 1946 ; Méduse et Cie, 1960 ; Esthétique généralisée, 1962 ; Pierres, 1966 ; Cases d’un échiquier, 1970 ; La Pieuvre, 1973.


Fernando Pessoa (1888-1935)Fernando Pessoa (1888-1935)

Je crois au monde comme à une pâquerette,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
parce que penser c’est ne pas comprendre…
Le Monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(penser c’est avoir mal aux yeux)
mais pour que nous le regardions avec un un sentiment d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature, ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
mais parce que je l’aime, et je l’aime pour cette raison que celui qui aime ne sait jamais ce qu’il aime,
ni ne sait pourquoi il aime, ni ce que c’est qu’aimer…

Aimer, c’est l’innocence éternelle,
et l’unique innocence est de de ne pas penser.

Fernando Pessoa


Les pierres vues par Fernando Pessoa, le poète « qui ne voyageait qu’en lui-même »

   Le hasard a voulu que je lise au moment même de la rédaction de ce texte le recueil de poèmes du poète portugais Fernando Pessoa « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes » traduit par Armand Guibert et édité par la collection de poche nrf Poésie/Gallimard. Un poème de ce recueil parlent des pierres et des plantes (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124) et des relations que les hommes entretiennent avec elles. À son habitude et à l’opposé de Roger Caillois, Pessoa refuse d’établir ses relations avec la Nature sous l’angle de la recherche de la connaissance qui selon lui est inutile et vouée à l’échec. Une pierre, une plante, le souffle du vent, cela se ressent, se reçoit mais ne se conçoit pas. La conscience ne constitue en rien une recherche ou une compréhension mais se réduit chez lui à la perception d’une sensation qui se suffit à elle-même.

Dis-moi : tu es quelque chose de plus
qu’une pierre ou qu’une plante.
Dis-moi : tu sens, tu penses et tu sais
que tu penses et que tu sens.
Les pierres écrivent donc des vers ?
Elles sont donc des idées sur le monde, les plantes ?
Moi : il y a une différence.
Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;
car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les choses ;
il m’oblige seulement à être conscient.

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.
Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ses mots.

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?
Peut-être oui, peut-être non.
Je sais que c’est tout simplement différent.
Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.
Cela, je le sais parce qu’elles existent.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
Je sais que je suis réel moi aussi.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.
Je n’en sais pas davantage;

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.
oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.
Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.
Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur.
Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : « c’est une pierre »,
de la plante je dis : « c’est une plante »,
de moi je dis : « je suis moi »,
et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

(…)
parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes », (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124)


Une « philosophie du minéral »

Trouvé sur le blog « Voix et silence » (que je vous recommande, c’est  ICI ) une référence à Camus :

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

À méditer…


Sans oublier André Breton dans Clair de Terre (1920) et l’Amour fou (1937)

Pièce fausse

À Benjamin Péret

Du vase en cristal de Bohême
            Du vase en cris
            Du vase en cris
                 Du vase en
                     En cristal
Du vase en cristal de Bohême
                     Bohême
                     Bohême

Clair de Terre (extrait)


     « Mais c’est tout à fait indépendamment de ces figurations accidentelles que je suis amené à faire ici l’éloge du cristal. Nul plus haut enseignement artistique ne me paraît pouvoir être reçu que du cristal. L’œuvre d’art, au même titre d’ailleurs que tel fragment de la vie humaine considérée dans sa signification la plus grave, me paraît dénuée de valeur si elle ne présente pas la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures du cristal. Qu’on entend bien que cette affirmation s’oppose pour moi, de la manière la plus catégorique, la plus constante, à tout ce qui tente, esthétiquement que moralement, de fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l’homme de se livrer. Je ne cesse pas, au contraire, d’être porté à l’apologie de la création, de l’action spontanée et cela dans la mesure même où le cristal, par définition non améliorable, en est l’expression parfaite. La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris : je rêve que cela apparaisse de loin comme apparaissent de près ces cubes de sel gemme. »

André Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, NRF, 1937, p. 14

Tirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L'Amour fou en 1937.pngTirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L’Amour fou en 1937

     Pour l’interprétation du thème du cristal chez André Breton, lire les pages consacrées à ce sujet par Gérard Gasarian dans son essai « André Breton, une histoire d’eau », édit. Objet Septentrion, Presses Universitaires (pages 77 à 82), c’est  ICI , par Françoise Py dans « Métamorphoses » (pages 224 à 227), c’est   ICI.  et par Henri Béhar dans « Chassé-croisé Tzara-Breton », (pages 128 à 132) c’est  ICI.


Articles liés


L’Esprit de géométrie…

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Fernando Pessoa (1888-1935)

     Le poème XLV de Fernando Pessoa dans son recueil de poèmes « Le Gardeur de troupeaux » m’interpelle. Il évoque une rangée d’arbres. Pessoa déteste que les hommes se mettent en tête d’ordonner la nature. Il aime les choses simples, « naturelles », qui ne sont pas troublées et « dénaturées » par l’intervention des hommes qui veulent les extraire de la nature et en faire des « choses » et des concepts.

XLV

Une rangée d’arbres là-bas au loin, là-bas vers le coteau.
Mais qu’est-ce qu’une rangée d’arbre ? Des arbres et voilà tout.
Rangée et le pluriel d’arbres ne sont pas des choses, ce sont des noms.

Tristes âmes humaines qui mettent partout de l’ordre,
qui tracent des lignes d’une chose à l’autre,
qui mettent des pancartes avec des noms sur des arbres absolument réels,
et qui tracent des parallèles de latitude et de longitude
sur la terre même, la terre innocente et plus verte que tout ça !

Fernando Pessoa« Le Gardeur de troupeaux », p.97

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       Je me suis senti particulièrement concerné par ce poème car j’ai moi-même écrit dans le passé un poème sur une rangée  de platanes que les hommes avaient plantés le long d’une voie rectiligne reliant leurs habitations au lac d’Annecy qu’ils utilisaient alors comme voie d’eau pour transporter leurs marchandises et se rendre à la ville. Depuis, les platanes ont grandi, sont devenus immenses et magnifiques, et l’allée a pris l’apparence d’une voie triomphale qui vous conduit au lac. Alors, Fernando, avec toute l’amitié (qui ne peut être qu’à sens unique puisque vous êtes mort) et le respect que je vous dois, je ne suis pas d’accord avec vos propos. Seriez-vous un tantinet misanthrope ? Pourquoi les arbres ne pourraient-ils concourir, dans quelques occasions, aux actions humaines pour faire œuvre commune ?

l'allée des platanes (photo Enki, IMG_0463)

Axis Mundi – l’allée des platanes

C’est une allée rectiligne qui mène au lac
bordée de vénérables et imposants platanes.
Un jaillissement dans le paysage contre lequel 
les lignes molles des prairies et des bois
viennent se briser et se dissolvent.

Une volonté s’est manifestée, là.
Quelqu’un, dans le passé, a voulu faire un don 
ou envoyer un message aux hommes du futur.
Quel don ? quel message ?

Je quitte la clarté des champs et m’engage dans le long tunnel d’ombre où l’obscurité va s’épaississant.
Cinquante géants dressés au garde à vous se font face.
Leurs bras démesurés se tendent vers le ciel, comme le font les orants, 
leurs mains démultipliées brandissent d’épais bouquets de feuillage.
Est-ce pour honorer le promeneur où filtrer la clarté venue du ciel ?
Il semblerait que dans ce lieu, la lumière doit être atténuée et diffuse, comme elle l’est dans un temple ou une église.
Les géants me regardent passer, impassibles et silencieux.
Pourtant, l’autre soir, affolés par l’orage, je les ai entendus gémir et ai assisté à leur désespoir.
Ils agitaient leurs longs bras en tous sens, inondant le sol de menues branches et d’éclats de feuillages.
Ils sont silencieux mais ne sont pas dénués de langage,
le long de leurs troncs, leurs écorces ocellées telle la robe d’un jaguar nous racontent des histoires qui se renouvellent sans cesse.

Un langage s’exprime là,
un don offert ou un message délivré aux hommes du temps présent.
Quel don ? quel message ?

Rectitude, ordonnancement, symétrie, 
l’image froide et abstraite de la volonté humaine.
au début, le déroulement serein des prairies et des champs
mais bientôt, le désordre et la sauvagerie des délaissés de bois et des coulures de marécages, avant-gardes conquérantes dépêchées par le marais de l’Enfer, tout proche.
Ces lieux sont d’apparence inaccessibles, marqués par le Tabou.
Et pour dissuader les promeneurs fous ou trop intrépides,
on a creusé sur toute la longueur de l’allée, 
un large et profond fossé aux parois de glaise infranchissables.

L’allée serait-elle un chemin de salut
dont on ne doit s’écarter sous aucun prétexte ?
Serait-ce cela le don ?
Serait-ce cela le message ?

A égale distance des deux extrémités de l’allée, en limite des bois et des marais et entre deux arbres sentinelles, on a placé un banc de bois.
Personne ne s’y assoie jamais.
Il n’est pas destiné aux humains de passage,
il est réservé aux esprits invisibles des marécages et des bois
qui viennent là tromper leur ennui en regardant passer les hommes.
Certains soirs, je sens leur présence et ma chienne Gracie aussi les sent, lorsqu’elle aboie nerveusement dans le vide.

Peut-être veulent-ils nous transmettre quelque-chose,
un don, un message…
Quel don ? quel message ?

Enki sigle   Annecy, le 31 août 2015, remanié le 4 nov. 2016

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Pour lire l’article de ce blog relatif à ce poème, c’est  ICI

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Dieu selon Fernando Pessoa

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Fernando Pessoa (1888-1935)

VI

Penser à Dieu c’est désobéir à Dieu
car Dieu a voulu que nous ne le connaissions pas,
aussi à nous ne s’est-il pas montré

Soyons simples et calmes
comme les ruisseaux et les arbres,
et Dieu nous aimera, nous rendant
beaux comme les arbres et les ruisseaux,
et il nous donnera la verdeur de son printemps
et un fleuve où nous jeter lorsque viendra la fin !…

Fernando Pessoa,  Le Gardeur de troupeaux, page 49

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Matinale à la Miro : le ciel d’Annecy sur les Dents de Lanfon et La Tournette

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aurore sur les Dents de lanfon et La Tournette- Dimanche 7 septembre à 7h 30 - IMG_4640

Matinale : Embrouillami de nuages dans le ciel d’Annecy sur les Dents de Lanfon et La Tournette à la façon de Miro – Dimanche 7 septembre à 7h 30 – photo Enki

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miro

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Et pour finir, un petit poème de circonstance de Fernando Pessoa, Toujours je me réveille…

Toujours je me réveille avant le point du jour,
et j’écris lourd de ce sommeil que j’ai perdu.
Puis dans cette torpeur où le froid gagne l’âme,
je guette l’aurore, tant de fois déjà vue.
                  
Je la fixe sans attention, gris-vert
qui se bleuit du chant des coqs.
Quel mal à ne pas dormir ? Nous perdons
ce que la mort nous donne en avant-goût.
                  
Ô printemps apaisé, aurore,
enseigne à ma torpeur où le froid gagne l’âme,
ce qui en mon âme livide la colore
de ce qui va se passer dans le jour.

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Fernando Pessoa (1888-1935), écrivain portugais génial : une vie dans les nuages…

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Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

Fernando Pessoa dans une rue de Lisbonne, vers 1927

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      J’ai relu dernièrement le beau texte que l’écrivain portugais Pessoa a écrit sur les nuages dans son livre Le livre de l’intranquillité. En fait, je formule mal mon introduction; dans cet extrait, Pessoa, alias Soarès, l’un de ses double, n’a pas écrit « sur les nuages » mais sur sa rencontre, le télescopage de son être le plus profond avec les nuages…
     Au-dessus des rues de Lisbonne que parcourt Pessoa-Soarès les nuées nuageuses venues de l’Atlantique, ces sempiternelles nuées nuageuses qui défilent dans le ciel de manière inexorable engagées qu’elle sont dans la réalisation de leur cycle cosmique, au point que l’on ne leur prête plus aucune attention, pèsent sur les habitants, même quand ceux-ci ne les regardent pas : « Nuages… J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt ». En s’obscurcissant, les nuages ont soudainement manifestés leur présence, pris une importance considérable et se sont révélés porteurs d’une sourde menace : « Nuages… Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin ». Le ciel nous surplombe, nous domine et en général on a tendance à l’oublier, engagés comme on l’est dans la réalisation de nos tâches terrestres. Ce n’est que quand nous faisons une pause dans l’exécution de ces tâches que nous pouvons lever les yeux au ciel et suivre la course et la métamorphose des nuages, déchiffrer la carte du ciel dans le scintillement des étoiles ou être fascinés par la face blafarde de la lune. Pessoa-Soarès, lui, déclare n’être jamais parvenu à s’engager pleinement dans les actions et les pensées liées à la réalité du monde terrestre, lui qui s’est toujours trouvé en état de fuite dans les domaines du rêve : « Je ne suis rien. / Je ne serai jamais rien. / Je ne peux vouloir être rien. / Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. » (dans Fragments d’un voyage immobile) et encore : « Je veux être celui que j’ai voulu être, et que je ne suis pas. Si je cédais, je me détruirais. Je veux être une oeuvre d’art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l’être dans mon corps »). Son corps est soumis comme les autres hommes à l’action de la gravité terrestre mais son âme, ses pensées, trop légères et volatiles, soumises à une force inverse de nature centripète, comme aspirées irrésistiblement par le vide du ciel, ont trop souvent tendance, chez lui, à rompre le lien ténu qui les relie au corps. L’âme, livrée alors à elle-même, attirée par la lumière des astres, s’échappe et divague alors dans l’espace trop grand pour elle et finit par s’y perdre :  « je m’en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont je sens la vibration frémir dans mon corps tout entier. » et encore : « Quand est-ce que je m’éveillerai d’être réveillé ? / Je ne sais pas. Le soleil brille, haut, / Impossible à fixer. / Les étoiles clignotent, froides, / Impossible à raconter. » (poème Magnificat).

Dwie-Judha-Satria-chariot-allegory

      Cette vision de la pensée en quête d’absolu, portée par un attelage ailé vers les hautes sphères de l’Univers, rappelle l’attelage ailé des âmes attirées par l’immortalité décrit par Platon (Phèdre). Mais dans le récit exposé par Platon, l’attelage est composé de deux coursiers: si le premier est beau et de race excellente, l’autre en est tout le contraire et empêche l’âme d’atteindre le royaume des dieux et de devenir immortelle. Ne reste alors à l’âme malchanceuse, rabaissée, et qui a perdu ses ailes, que la succession du vécu d’une série de vies de durée limitée sur la terre, vies parfois illuminées du souvenir ébloui de la magnificence divine entrevue de loin durant un court moment lors de sa folle équipée…  Pour Pessoa-Soarès, en quête d’absolu et qui multiplie pour cela ses folles chevauchées dans les domaines du rêve et de l’imagination, le ciel est ses nuages symbolisent l’espace empli de pièges à traverser pour accéder au but espéré;  sa pensée se heurte alors aux formations nuageuses, entités changeantes et imprécises qui peuvent être lourdes de menaces. A leur contact, son être tout entier semble se dématérialiser, à ne se réduire qu’à un moment dans un processus de maturation inaccompli, c’est à dire presque rien, et être ainsi fait de la même absence de matière que les nuages : « J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage ». Le monde s’est évaporé, est devenu une nullité, une illusion, une image  inconsistante comme peut l’être un nuage : « Nuages… Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ». Cette incertitude, cette incapacité à agir sur une réalité qui se dérobe provoque de l’angoisse : « Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux ! ». Les pensées tournent en rond dans la prison de l’être et sont confrontées de manière récurrente à elles-mêmes, provoquant l’exaspération  : « Je suis saturé de tout, et du tout de tout. » A l’image de la prison de l’âme se substitue alors l’image de l’hôpital, c’est-à-dire de la folie ou de la maladie, un hôpital sans murs où la matière des nuages serait la même que celle des tas de cotons utilisés pour les soins. La dernière phrase du texte lève toute équivoque : le narrateur est l’égal des nuages, inconsistant, balloté entre des forces contraires incontrôlables, a mi-chemin de la réalité et de la fiction, sans pouvoir distinguer entre celles-ci, engagé dans une errance permanente : « Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel. Nuages… Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. » L’attelage platonicien s’est disloqué et ses restes flottent en perdition au milieu des nuées nuageuses. 

Enki signature °°°

le 5 septembre 2014

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Fernando Pessoa (1888-1935)

le texte :

Nuages…
     J’ai conscience du ciel aujourd’hui, car il y a des jours où je ne le regarde pas, mais le sens plutôt – vivant comme je le fais à la ville, et non dans la nature qui l’inclut.
Nuages…
     Ils sont aujourd’hui la réalité principale, et me préoccupent comme si le ciel se voilant était l’un des grands dangers qui menacent mon destin.
Nuages…
     Ils viennent du large vers le château Saint-Georges, de l’Occident vers l’Orient, dans un désordre tumultueux et nu, teinté parfois de blanc, en s’effilochant pour je ne sais quelle avant-garde ; d’autres plus lents sont presque noirs, lorsque le vent bien audible tarde à les disperser ; noirs enfin d’un blanc sale lorsque, comme désireux de rester là, ils noircissent de leur passage plus que de leur ombre le faux espace que les rues prisonnières entrouvrent entre les rangées étroites des maisons.
Nuages…
     J’existe sans le savoir, et je mourrai sans le vouloir. Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi, je suis la moyenne arbitraire et charnelle entre des choses qui ne sont rien – et moi je ne suis pas davantage.
Nuages…
     Quelle angoisse quand je sens, quel malaise quand je pense, quelle inutilité quand je veux !
Nuages…
     Ils passent encore, certains sont énormes, et comme les maisons ne permettent pas de voir s’ils sont moins grands qu’il semble, on dirait qu’ils vont s’emparer du ciel tout entier, d’autres sont d’une taille incertaine, il s’agit peut-être de deux nuages réunis, ou d’un seul qui va se séparer en deux – ils n’ont plus de signification, là-haut dans le ciel las ; choses puissantes, balles irrégulières de quelque jeu absurde, toutes amassées d’un seul côté, esseulées et froides
Nuages…
     Je m’interroge et m’ignore moi-même. Je n’ai rien fait d’utile, ne ferai jamais rien que je puisse justifier. Ce que je n’ai pas perdu de ma vie à interpréter confusément des choses inexistantes, je l’ai gâché à faire des vers en prose, dédiés à des sensations intransmissibles, grâces auxquelles je fais mien l’univers caché. Je suis saturé de moi-même, objectivement, subjectivement. Je suis saturé de tout, et du tout de tout.
Nuages…
     Ils sont tout, dislocation des hauteurs, seules choses réelles aujourd’hui entre la terre, nulle, et le ciel, qui n’existe pas ; lambeaux indescriptibles de l’ennui pesant que je leur impose ; brouillard condensé en menaces de couleur absente ; boules de coton sale d’un hôpital dépourvu de murs.
Nuages…
    Ils sont comme moi, passage épars entre ciel et terre, au gré d’un élan invisible, avec ou sans tonnerre, égayant le monde de leur blancheur ou l’obscurcissant de leurs masses noires, fictions de l’intervalle et de la dérive, ils sont loin du bruit de la terre, mais sans le silence du ciel.
Nuages…
    Ils continuent de passer, ils passent toujours, ils passeront éternellement, enroulant et déroulant leurs écheveaux blafards, étirant confusément leur faux ciel dispersé. 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, trad : François Laye, P.77-78.
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nuages

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article lié :

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Quand les âmes vagabondent ou l’attelage ailé de Platon (Phèdre) 
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Dwie-Judha-Satria-chariot-allegory

    Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide.

Pour la suite, c’est  ICI.

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Fernando Pessoa : Eloge de la lecture

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Fernando Pessoa (1888-1935)

Fernando Pessoa (1888-1935)

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     « Je lis et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi cet être dispersé. Et ce que je lis, au lieu d’être un vêtement que je porte , que je distingue à peine, et qui parfois me pèse, devient la vaste clarté du monde extérieur, tout entière admirable, le soleil qui nous voit tous, la lune qui parsème d’ombres le sol paisible, les grands espaces qui débouchent sur la mer, la masse noire des arbres qui balancent leurs cimes vertes, tout là haut, la quiétude figée des bassins dans les jardins, les chemins couverts qui descendent, sous les tonnelles de la vigne, et les pentes brèves des vallées.
      Je lis comme si j’abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n’ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol – de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l’ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, revêtu de la seule noblesse de mon regard.
     Je lis comme si je passais. et c’est chez les classiques, chez les clames, chez ceux qui, s’ils souffrent point ne le disent – c’est chez eux que je me sens voyageur sacré, que je suis oint pèlerin, contemplateur sans raison d’un monde sans but, Prince du Grand Exil qui a fait, en partant au dernier mendiant l’aumône ultime de sa désolation. »  
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(Fernando Pessoa – Le Livre de l’Intranquillité – Ed. Christian Bourgois).
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