On sait plus s’amuser…

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Et ils croient nous impressionner avec leurs rave parties ?

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David Rijckaert (III) – La Ronde des farfadets, XVIIe siècle

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De la Vénoge vaudoise au plat pays flamand de Jacques Brel (Mijn Vlakke Land)

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Flandres-wintersunset

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      Le Plat Pays est une chanson de Jacques Brel sortie en 1962. La chanson évoque le paysage de la Flandre-Occidentale d’où venaient ses ancêtres paternels qui n’est dotée d’aucun relief montagneux. Chaque couplet correspond à un des points cardinaux et à une des quatre saisons. Elle a été inspirée par le poème du Suisse Jean Villard (dit Gilles), poète et chansonnier, qui décrit dans La Venoge le parcours d’une rivière, la Venoge, à travers le canton de Vaud, en Suisse, dont il était originaire. Le chansonnier avait été le premier à donner sa chance à Jacques Brel dans son cabaret parisien « Chez Gilles ».  C’est en entendant « La Venoge » que le chanteur – alors débutant et quelque peu complexé par sa belgitude – pris conscience que l’on pouvait écrire une chanson universelle à partir d’un coin de pays; Il en tira la veine inspiratrice pour l’écriture du Plat pays.

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Le Plat Pays

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le coeur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent d’ouest  écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluies pour unique bonsoir
Avec le vent de l’Est  écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s’écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut
Avec Frida la blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien.

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Belgique Plat pays°°°

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   Surprenant, en écoutant Jacques Brel chanter le Plat Pays en flamand de ne pas ressentir dans la sonorité de la langue, comme c’est le cas en français, la platitude du paysage…   je me demande si les habitants de ce pays horizontal n’auraient pas éprouvé le besoin, en réaction justement à cette platitude omniprésente, de dresser dans leur langue des intonations rugueuses qui joueraient le même rôle que celui joué par les beffrois ou les moulins à vent dans leur paysage…

Mijn Vlakke Land

Wanneer de Noordzee koppig breekt aan hoge duinen
En witte vlokken schuim uiteenslaan op de kruinen
Wanneer de norse vloed beukt aan het zwart basalt
En over dijk en duin de grijze nevel valt
Wanneer bij eb het strand woest is als een woestijn
En natte westenwinden gieren van venijn
Dan vecht mijn land, mijn vlakke land

Wanneer de regen daalt op straten, pleinen, perken
Op dak en torenspits van hemelhoge kerken
Die in dit vlakke land de enige bergen zijn
Wanneer onder de wolken mensen dwergen zijn
Wanneer de dagen gaan in domme regelmaat
En bolle oostenwind het land nog vlakker slaat
Dan wacht mijn land, mijn vlakke land

Wanneer de lage lucht vlak over ‘t water scheert
Wanneer de lage lucht ons nederigheid leert
Wanneer de lage lucht er grijs als leisteen is
Wanneer de lage lucht er vaal als keileem is
Wanneer de noordenwind de vlakte vierendeelt
Wanneer de noordenwind er onze adem steelt
Dan kraakt mijn land, mijn vlakke land

Wanneer de Schelde blinkt in zuidelijke zon
En elke Vlaamse vrouw flaneert in zon-japon
Wanneer de eerste spin zijn lentewebben weeft
Of dampende het veld in juli-zonlicht beeft
Wanneer de zuidenwind er schatert door het graan
Wanneer de zuidenwind er jubelt langs de baan
Dan juicht mijn land, mijn vlakke land

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Petit dictionnaire néerlandais-français :

de vlok (ken) : le flocon – de kruin (en) : le sommet, la crête – de torenspits (en) : la flèche (de clocher) – de dwerg (en) : le nain – de regelmaat : la régularité – de vloed : la marée haute – de nevel (en) : la brume – de spin : l’araignée – de oostenwind : le vent d’est – de westenwind : le vent d’ouest – de noordenwind : le vent du nord – de zuidenwind : le vent du sud – de lucht : l’air – de nederigheid : l’humilité – de adem : la respiration, le souffle – het venijn : le venin – het schuim : l’écume – het leisteen : le schiste – het grana (en) : le blé – het lenteweb (ben) : la toile de printemps – het basalt : le basalte – koppig : entêté, obstiné – hemelhoog : très haut – dom : stupide, bête – zuidelijk : du sud – bol : bombé, rond – in son-japon : en robe d’été – mors : bourru – bij eb : à marée basse – gieren van : se tordre – breken aan : se briser – slaan : battre, cogner – scheren : frôler – blinken, block, geblonken : briller – flaneren : flâner – beuken : battre, frapper – juichen : pousser des cris de joie – vechten : se battre – jubelen : pousser des cris d’allégresse – weven : tisser – dampen : fumer – beven : trembler – schateren : rire aux éclats – kraken : grincer – dalen : descendre, décliner.

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Plat PaysPlat pays°°°

–––– Petit détour dans la Suisse bucolique ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

l'une des sources de la Venoge avec le portrait de "Gilles"

l’une des sources de la Venoge avec le portrait de « Gilles »

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    Jean Villard, dit Gilles, né à Montreux le 2 juin 1895 et mort à Saint-Saphorin le 26 mars 1982, est un poète, chansonnier,comédien, écrivain et compositeur suisse. Il est notamment célèbre pour son duo Gilles et Julien durant les années 1930. En 1940, à Lausanne, il fonde avec Édith Burger le cabaret « Le Coup de soleil », lieu où il fait souffler durant la guerre un esprit francophile et résistant. De retour à Paris en 1947, il ouvre le cabaret « Chez Gilles », où il se produit en duo avec Albert Urfer de 1948 à 1975, interprétant ses compositions, telles que Dollar (1932), Les Trois Cloches (1940), 14 juillet (1942), Le Bonheur (1948), La Venoge (1954), Nos colonels (1958), etc. Il découvre à cette époque un jeune chanteur belge, Jacques Brel, à qui il donne sa chance. En 1955, il ouvre un cabaret du même nom, « Chez Gilles » à Lausanne.
    Auteur dramatique, deux de ses pièces sont créées au théâtre du Jorat (à Mézières en Suisse) : Passage de l’étoile (1950) et La Grange aux Roud (1960). Poète et chansonnier, Jean Villars-Gilles a véritablement incarné l’esprit du canton de Vaud, tant il a su en décrire les richesses (et les travers). Son influence a été marquante sur toute une génération de jeunes auteurs de cabaret et d’artistes qui a trouvé en lui un esprit percutant et libre.

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La Venoge

On a un bien joli canton :
des veaux, des vaches, des moutons,
du chamois, du brochet, du cygne ;
des lacs, des vergers, des forêts,
même un glacier, aux Diablerets ;
du tabac, du blé, de la vigne,
mais jaloux, un bon Genevois
m’a dit, d’un petit air narquois :
– Permettez qu’on vous interroge :
Où sont vos fleuves, franchement ?
Il oubliait tout simplement
la Venoge !

Un fleuve ? En tout cas, c’est de l’eau
qui coule à un joli niveau.
Bien sûr, c’est pas le fleuve Jaune
mais c’est à nous, c’est tout vaudois,
tandis que ces bons Genevois
n’ont qu’un tout petit bout du Rhône.
C’est comme : «Il est à nous le Rhin !»
ce chant d’un peuple souverain,
c’est tout faux ! car le Rhin déloge,
il file en France, aux Pays-Bas,
tandis qu’elle, elle reste là,
la Venoge !

Faut un rude effort entre nous
pour la suivre de bout en bout ;
tout de suite on se décourage,
car, au lieu de prendre au plus court,
elle fait de puissants détours,
loin des pintes, loin des villages.
Elle se plaît à traînasser,
à se gonfler, à s’élancer
– capricieuse comme une horloge –
elle offre même à ses badauds
des visions de Colorado !
la Venoge !

En plus modeste évidemment.
Elle offre aussi des coins charmants,
des replats, pour le pique-nique.
Et puis, la voilà tout à coup
qui se met à fair’ des remous
comme une folle entre deux criques,
rapport aux truites qu’un pêcheur
guette, attentif, dans la chaleur,
d’un œil noir comme un œil de doge.
Elle court avec des frissons.
Ça la chatouille, ces poissons,
la Venoge !

Elle est née au pied du Jura,
mais, en passant par La Sarraz,
elle a su, battant la campagne,
qu’un rien de plus, cré nom de sort !
elle était sur le versant nord !
grand départ pour les Allemagnes !
Elle a compris ! Elle a eu peur !
Quand elle a vu l’Orbe, sa sœur
– elle était aux premières loges –
filer tout droit sur Yverdon
vers Olten, elle a dit : «Pardon !»
la Venoge !

«Le Nord, c’est un peu froid pour moi.
J’aime mieux mon soleil vaudois
et puis, entre nous : je fréquente !»
La voilà qui prend son élan
en se tortillant joliment,
il n’y a qu’à suivre la pente,
mais la route est longue, elle a chaud.
Quand elle arrive, elle est en eau
– face aux pays des Allobroges –
pour se fondre amoureusement
entre les bras du bleu Léman,
la Venoge !

Pour conclure, il est évident qu’elle est vaudoise cent pour cent !
Tranquille et pas bien décidée.
Elle tient le juste milieu, elle dit :
«Qui ne peut ne peut !»
mais elle fait à son idée.
Et certains, mettant dans leur vin de l’eau, elle regrette bien
– c’est, ma foi, tout à son éloge –
que ce bon vieux canton de Vaud
n’ait pas mis du vin dans son eau…
la Venoge !

Jean Villard-Gilles – Port-Manech, juillet 1954

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   « La Venoge » est un hommage tout à la fois au canton de Vaud en Suisse, et à la rivière qui y coule. Paradoxalement, ce poème n’est pas né dans le canton de Vaud mais en Bretagne, à Port-Manech, près de Concarneau où Gilles aimait se retirer. Contemplant l’océan « Je vis apparaître sur cette surface immobile, comme en filigrane, une ligne sinueuse autour de laquelle un paysage familier surgit du fond des eaux, couvrant l’Océan de collines verdoyantes, de bois, de vergers, et même de petits villages. Il n’y avait pas de doutes, c’était mon lointain pays vaudois qui flottait, ô mirage !, comme une carte, sur la mer. La ligne sinueuse au milieu, c’était la Venoge ! ». Jaillit de cette inspiration un poème que Gilles intègre aussitôt à son tour de chant parisien. En coulisses, un jeune chanteur belge, qui faisait ses débuts au cabaret « Chez Gilles », entend « La Venoge ». Elle lui donne envie d’en faire autant pour son pays. Il écrit alors… « Le Plat Pays ».

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Bruges-la-Morte, roman de Georges Rodenbach (1855-1898), écrivain belge francophone

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Daniel Meisner - BRUGK IN FLANDERN (Brugge), 1627

Vue de Bruges (Belgique). Gravure emblématique avec des vers en latin et en allemand, parue dans : Daniel Meisner, Thesaurus Philopoliticus, Frankfurt am Main, 1623-1632.

Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte             Plan de Bruges de 1900 avec le nom des rues en français comme dans Bruges-la-Morte
(Joël Goffin, dont je vous invite à visiter le site très complet et excellent qu’il a consacré à Bruges-la-Morte : http://bruges-la-morte.net me précise que ce plan est tiré du catalogue « Georges Rodenbach ou la légende de Bruges » édité à l’occasion de l’exposition réalisée en Seine-et-Marne au musée Mallarmé.)

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George Rodenbach (1855-1898)L’écrivain belge d’expression française Georges Rodenbach (1855-1898) écrit en 1892 un roman considéré comme un chef-d’œuvre du symbolisme, « Bruges-la-Morte » qui met en scène la ville de Bruges elle-même, traitée comme un personnage central qui influence et détermine les pensées et les actions des acteurs du roman. Le héros du roman, Hugues Viane a quitté la grande ville cosmopolite où il vivait avec sa jeune épouse après la mort de celle-ci et s’est réfugié à l’écart du monde dans cette petite ville des Flandres, quai du Rosaire, en compagnie de sa vieille et pieuse servante. Il vit dans le culte de son épouse morte dont il vénère une tresse blonde telle une relique. La ville de Bruges qui après l’ensablement du chenal qui la reliait à la Mer du Nord a perdu la prospérité et la magnificence qui étaient les siennes durant tout le Moyen âge et avait alors l’apparence d’une « ville-morte », par son ambiance particulière, semble participer à son chagrin et s’assimile à la jeune femme morte. Hugues Viane fait la rencontre dans la ville d’une jeune femme, danseuse de son état, qui est la personnification de son épouse morte et dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour scandaleux se terminera en drame puisque la jeune femme mourra étranglée par son amant à l’aide de le touffe de cheveux de la morte qu’elle avait, sans le savoir, profanée…

   Ce roman jouera un rôle important pour la promotion touristique de la ville de Bruges mais ses habitants ne lui pardonneront pas d’avoir présenté la ville sous un aspect nostalgique et passéiste et pour s’être opposé au projet du port de Zeebruges qui devait permettre à la ville de renouer avec un développement économique moderne. Le roman paru dans un premier temps comme feuilleton dans le journal Le Figaro avant d’être publié en volume par l’éditeur Flammarion. Le volume comportait plusieurs planches photographiques de la ville en 1992 dont certaines sont présentées ci-dessous. Des extraits de textes du roman accompagnent ces photographies.

 

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Bruges-la-Morte : avertissement de Georges Rodenbach.

    Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu’il nous a plu d’élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s’établit d’elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses rites et ses cloches. Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer: la Ville orientant une action; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l’événement même du livre. C’est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages: quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte.

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de la Wollestraat et du beffroi

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de la Wollestraat et du beffroi

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–––– Evocations : agonies de villes ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     « Les villes sont un peu comme les femmes : elles ont leur temps de jeunesse et d’épanouissement; puis vient le déclin, et les lézardes chaque jour accrues au long des murs augmentent péniblement les rides de leur vieillesse. Combien qui furent naguère les cités riches et belles, ont une fin de vie abandonnée; pauvres aïeules qui se raidissent avec des airs déchus, conservant tout au plus quelques monuments : blasons de pierre, armoiries familiales qui seuls attestent leur ancienne et authentique noblesse. La plupart ont tourné au mysticisme, villes devenues religieuses, qui égrènent, dans le soir, le chapelet de fer des carillons ! »

Bruges - le beffroi et la grande Place vers 1888Bruges – le beffroi et la grande Place vers 1888

     Tandis que l’immense tour laisse la ville à ses pieds et jette sur elle son immense ombre indifférente, voici, d’un air plus apitoyé, comme les servantes de son agonie, des femmes du peuple dans l’éloignement des rues qui circulent d’un pas amorti sur la mousse et sur l’herbe encadrant les pavés. Elles sont ensevelies en une grande mante à plis raides dont le capuchon relevé leur cache toute la tête. C’est le costume local : une cloche de drap noir aux balancements mélancoliques, et, là-bas, dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche comme un glas.

     Douceur de cheminer à présent dans la ville léthargique, à travers des songes et des souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente flânerie, une surprise et un imprévu. Oh ! les façades anciennes et rares, avec des bouquets sculptés qui se fanent, des cartouches où des satyres se débandent dans l’effritement de la pierre, des têtes de femmes dont la pluie et la poussière ont défleuri la bouche.

     Partout des ornements, un caprice, un symbole, un emblême, des armoiries ou des enseignes que le temps a patinés comme avec la cendre des années !

Bruges -  statue de Jan van Eyck

    Partout des perrons avec des balustrades; partout des pignons qui montent aussi comme des escaliers aux marches régulières escaladées par les regards qu’attirent un oiseau de fer, au sommet, ou quelque girouette inconsolable. Sur les murailles, des ancres en forme de chiffres qui attestent leur authentique vétusté; des bas-reliefs subsistant à demi-rongés; des briques éraflées par d’immémoriales blessures, d’un rouge de sang caillé; puis encore des écus blasonnés d’un Lion ou d’une Demi-Lune se balançant à des tringles rouillées, à la porte d’antiques hôtelleries. Et aux fenêtres, des vitraux d’un glauque triste, enchassés en des losanges de plomb; et rien ainsi n’arrive au dehors de la vie intérieure des maisons, comme abandonnées et mortes !

     Ici la sourdine des sons s’apparie à la sourdine des couleurs, car toutes les façades s’effacent en des nuances de jaunes pâles, de verts éteints, de roses surannées qui chantent doucement la silencieuse mélodie des teintes fanées. On ne sait quelle obsession de cierges et d’encens vous poursuit à travers ce dédale des rues pacifiées; à chaque carrefour des Madones, en des armoires de verre, habillées de velours et de dentelles, couronnées d’argent, honorées de fleurs et d’ex-voto. Puis, des calvaires, des chapelles, des oratoires où sont des reliques à baiser, des cires à allumer sur des ifs de fer aux branches noires, – et les grandes églises enfin aux tours énormes environnées de lugubres corneilles : Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont on regarde à peine la décoration touffue, luxueuse, les marbres, les riches boiseries, les vitraux en fleurs, les oeuvres d’art entassées parmi lesquelles rayonne une Vierge de Michel-Ange.

Bruges - gisants

     Tout cela chavire dans l’immense impression mortuaire que la ville nous a donnée peu à peu et qui se continue ici même dans la sombre cathédrale où sont les émouvants sarcophages de Charles-le-Téméraire, couché sur le dos, les mains jointes, les pieds sur un lion – la force – et de Marie de Bourgogne, en robe de marbre, les pieds sur un héraldique lévrier – la fidélité –. Et combien d’autres tombeaux : toutes les dalles sont des pierres tumulaires, avec des têtes de mort, des noms ébréchés, des inscriptions rongées déjà comme des lèvres de pierre… La mort elle-même ici est effacée par la mort !

    Mais, à de certains jours, tout s’anime d’une vie soudaine et inusitée. Comme aux appels d’un invisible clairon que les Anges auraient embouché, toutes les Vierges et les Sacré-Coeur vont descendre de leurs piédestaux; les bannières vont frissonner comme des robes revêtues. Et voici le portail qui s’ouvre : c’est la fête du Saint-Sang; et dans les premières chaleurs de mai sort et s’avance, par la ville ressuscitée, la Procession : des enfants de choeur en robes rouges : de petites filles en blanc, par centaines, en des mousselines de neige, effeuillant des corbeilles, menant l’agneau pascal pavoisé de rubans; puis les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d’or et en armure; les princesses de l’histoire brugeline, sur des chevaux caparaçonnés, en de somptueux et authentiques costumes. Car dans ces processions ou ces cortèges historiques, ce sont les jeunes gens et les jeunes filles des plus nobiliaires familles de Flandre qui tiennent les grands rôles, avec des étoffes anciennes, des dentelles de naguère et des bijoux familiaux. Et voici les moines de tous les ordres, psalmodiant sur l’accompagnement des cuivres : dominicains, franciscains, oratoriens, carmes; puis les lévites du séminaire, puis les prêtres, les vicaires, les chanoines en dalmatiques, en chasubles brodées d’or et d’argent et rayonnantes comme des jardins d’orfèvreries. Enfin dans l’encens, les clochettes, les cloches, les psaumes, voilà l’Evêque, mitre en tête, sous un dais, portant le précieux cristal où saigne éternellement l’unique rubis possédé du Saint-Sang.

Bruges - Fête religieuse du Sin sangBruges – Fête du Saint-Sang

   Et l’on croirait que c’est un rêve, ce fastueux déroulement dans les rues mornes et que, pour un jour, ont pris chair et se sont animés par on ne sait quel miracle les personnages des divins tableaux de Van Eyck et de Memling qui dorment là-bas dans les musées.

    C’est un moment d’illusion dans son séculaire abandon : « On fait du bruit dans l’herbe, et les morts sont contents », à dit Hugo. Mais le bruit passe vite et aujourd’hui que je vous y mène, une paix de cimetière règne dans les quatiers déserts, au long des quais taciturnes.

    Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je les ai suivis, confessés, aimés,  avec des coins que j’étais seul à connaître, à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes me regardaient !

Fernand Khnopff - canal à Bruges, 1904Fernand Khnopff – canal à Bruges, 1904

    Et, dans la prison des quais de pierre, l’eau stagnante des canaux où ne passent plus de navires, ni de barques, où rien ne se reflète que l’immobilité des pignons dont les arches décalquées ont l’air d’escaliers de crêpe qui conduisent jusqu’au fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses et déjetées qui sont accroupies au bord de l’eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de feuillage et de lierre qui s’effilochent…

    Et, comme pour laver ce cadavre de l’eau immobile, sans cesse dégoulinent et ruissellent en pleurant le gargouillis des gouttières, des rigoles, des sources intermittentes, le trop-plein des toits, le suintement des ponts en tunnel, et c’est comme un accord de sanglots et de larmes intarissables.

bruges - cygnes

    Oh ! les invisibles pleureuses, les larmes des choses dont on entend véritablement ici la tristesse presque humaine !
    Seuls, de grands cygnes, les cygnes légendaires de ces canaux, animent ce deuil depuis des siècles, divins oiseaux de neige et de féerie, venus là on ne sait d’où, descendus d’un blason s’il faut en croire la légende d’après laquelle la ville ancienne, pour expier l’injuste condamnation d’un gentilhommme qui portait des cygnes dans ses armoiries, aurait été condamnée à entretenir à perpétuité les cygnes dans ses canaux.

    Mais le souvenir de sang ne hante plus les beaux oiseaux expiateurs, car ils naviguent, calmes et blancs. Et le poète, comme Lohengrin, se sent traîné par eux vers les agonisantes banlieues et les sites choisis du Minnewater, un nom aux résonances exquises, « le lac d’amour », a-t-on traduit, mais mieux que cela : l’eau où l’on aime ! Et ici, devant ce doux lac semé de nénuphars, où la nuit déroule son chapelet d’étoiles, le rêve décidément s’émotionne, les silences épars entrelacent leurs mailles en un filet de mélancolie dans lequel peu à peu toutes les paroles reploient leurs ailes. Au loin, un carquois gigantesque de tours, de tourelles, de flèches qui hérissent l’horizon, et les tours, Dieu sait quelles ombres, elles allongent en ce moment sur le coeur !

    Parmi les remparts, quelques moulins mélancoliques qui tournent d’une aile lassée. Ils ont l’air, dans la reculée, très lentement de moudre un coin de ciel pâle.
    Et devant soi, frileusement blotti sous des manteaux de feuillage, avec un long mur d’enceinte comme un cimetière d’âmes, s’allonge l’amas gris et confus des maisons du Béguinage.

Bruges : la porte monumentale d'entrée du beguinageBruges : la porte monumentale d’entrée du béguinage

    Les Béguinages ! Oh ! ces curieux et uniques couvents s’éternisant en Flandre, dans la tristesse des villes mortes, non seulement à Bruges et à Gand, mais en de plus infirmes et déchues : à Courtrai, Termonde, Malines, ces pauvres petites villes dont les cloches sont comme les voix obstinées et chevrotantes.

    Le Béguinage, c’est une ville à part dans l’autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin de prière inviolé.
    Au centre, une herbe grasse – étoffée et compacte comme une prairie de Jean Van Eyck. Tout autour, des rues que bordent de chaque côté des murs aussi blancs que des nappes de Sainte Table. Dans ces murs, les portes, peintes en vert, sont historiées d’images en couleurs ou en ferronnerie, avec le nom de chaque couvent, des noms doux, doux sonnants. La « Maison des Anges », la « Maison des Fleurs », la « Maison de la consolation des pauvres »; ou encore, la « Maison de Sainte Béga », soeur de Pépin, qui fut, dit-on, fondatrice de l’Ordre.

Bruges : cour intérieure du béguinage

Bruges : cour intérieure du béguinage

   Tous ces petits couvents séparés comptent chacun une vingtaine de religieuses, un peu plus ou un peu moins, vivant en communauté, soumises à la même discipline et à la même obédience, sous la direction de la grande dame du Béguinage.
    Elles suivent aussi les mêmes offices, et ce n’est pas le moins curieux de pénétrer dans l’église à l’heure des messes et des saluts. Car, selon la règle, elles mettent toutes en entrant, par-dessus leur tête, un énorme voile empesé qui tombe en cassures droites jusqu’à terre; puis vont s’agenouiller côte à côte, et c’est alors – à Gand surtout, où le Béguinage contient plus de 1200 religieuses – comme un glacier aux cônes pointus et blancs qui s’immobilisent sous le vol des cantiques.
    La caractéristique de l’Ordre, c’est qu’on y est toujours comme en noviciat sans se lier par des voeux, avec la faculté de sortir quand on le désire, de ces libres couvents, de rentrer dans le monde, de contracter mariage. Mais la chose est rare. Elles y vivent si calmes, si loin de la vie, passives, machinales, dans le halo de linge de leurs cornettes, tout leur rêve ne va qu’à bien parer, avec des doigts méticuleux, l’autel de l’église, pour les mois de Marie et les neuvaines.
     Après les offices, leurs heures s’emploient à des travaux de couture, mais comme si ces doigts vierges ne pouvaient manier que des chose blanches, elles cousent et brodent du linge ou font de la dentelle. Dans l’ouvroir aux murs bleu-pâle, elles sont assises en cercle et leurs doits agiles jouent avec les bobines sur un grand carreau où les fils s’emmêlent autour des épingles de cuivre en blanches combinaisons de fleurs !
    Au Béguinage de Bruges, la déchéance environnante a aussi décimé la sainte population cloîtrée là. La moitié des petits couvents sont vides, et les quelques religieuses demeurées ont à peine l’air de vivre dans l’enclos plein d’absence. Vaguement aperçues derrière les vitres closes, on les prendrait plutôt pour les ombres des religieuses d’autrefois venant apporter dans les chambres muettes, à la Madone délaissée, quelques fleurs nouvelles du Paradis.

     Au dehors, dans la paix sommeillante des rues, plus de bruit, plus même d’échos; seul, un peu de vent dans les grands arbres dont les feuilles remuées font un bruit de source de qui la plainte se tarit. Comme la ville est loin ! la ville est morte ! Et c’est pour ses obsèques qu’une cloche, là-bas, tinte ! Voici d’autres sonneries, mais si vagues, si lentes, comme d’une pluie de fleurs noires, comme d’une poussière de cendres froides que ces urnes balanceraient du haut des tours lointaines !
     Et la paix, un moment troublée par ces titillations de l’espace, s’élargit et submerge jusqu’à la respiration des choses. On marche à pas étouffés, comme dans une maison où il y a un mort. On n’ose même plus parler.
     Car le silence apparaît à ce moment comme quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui vit là, seul, comme en un royaume élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit, on a comme l’impression d’une chose anormale, choquante et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent encore logiquement circuler à pas frôlants dans cette atmosphère éteinte, car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs canaux. Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme surpris d’être seul à survivre à la mort d’alentour; peu à peu on subit le lent conseil des pierres, et j’imagine qu’une âme saignant d’une cruelle et récente douleur qui aurait marché dans ce silence sortirait de là avec l’ordre des choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin, elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de Shakespeare à propos d’Ophélie : ce n’est pas elle qui irait vers l’eau, mais l’eau viendrait au devant de sa peine !

Evocations. Agonie de villes.

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–––– Bruges-la-Morte ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre III) :

     « Hugues se trouva sans force, tout l’être attiré, entraîné dans le sillage de cette apparition. La morte était là devant lui; elle cheminait; elle s’en allait. Il fallait marcher derrière elle, s’approcher la regarder, boire ses yeux retrouvés, rallumer sa vie à ses cheveux qui étaient de la lumière. Il fallait la suivre, sans discuter, simplement, jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde.      Il n’avait pas raisonné; mais, machinalement, s’était remis à marcher derrière elle, tout près cette fois, avec la peur haletante de la perdre encore, à travers cette Veille ville aux rues en circuits et en méandres.  Certes, il n’avait pas songé une minute à cette action anormale de sa part: suivre une femme. Eh non! c’est sa femme qu’il suivait, qu’il accompagnait dans cette crépusculaire promenade et qu’il allait reconduire jusqu’à son tombeau…      Hugues marchait toujours, aimanté, comme dans un rêve, aux côtés de l’inconnue ou derrière elle, sans même s’apercevoir qu’après les quais solitaires, ils avaient atteint maintenant les rues marchandes, le centre de la ville, la Grand’Place où la Tour des Halles, immense et noire, se défendait contre la nuit envahissante avec le bouclier d’or de son cadran.      La jeune femme, svelte et rapide, l’air de se dérober à cette poursuite, s’était engagée dans la rue Flamande – aux vieilles façades ornementées et sculptées comme des poupes – apparaissant plus nette et d’une silhouette mieux découpée chaque fois qu’elle passait devant la vitrine éclairée d’un magasin ou le halo répandu d’un réverbère.      Puis il la vit brusquement traverser la rue, s’acheminer vers le théâtre dont les portes étaient ouvertes, et elle entra. »

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collection Tavik Frantisek Simon – Grand’place de Bruges et beffroi

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Palais de Justice, l’Hôtel de Ville et la Chapelle du Saint- Sang

Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre I & II) :

« il se décida à son ordinaire promenade du crépuscule, bien qu’il ne cessât pas de pluviner, bruine fréquente des fins d’automne, petite pluie verticale qui larmoie, tisse de l’eau, faufile l’air, hérisse d’aiguilles les canaux planes, capture et transit l’âme comme un oiseau dans un filet mouillé, aux mailles interminables !

    Hugues recommençait chaque soir le même itinéraire, suivant la ligne des quais, d’une marche indécise, un peu voûté déjà, quoiqu’il eût seulement quarante ans. Mais le veuvage avait été pour lui un automne précoce. Les tempes étaient dégarnies, les cheveux pleins de cendre grise. Ses yeux fanés regardaient loin, très loin, au-delà de la vie.     Et comme Bruges aussi était triste en ces fins d’après-midi ! Il l’aimait ainsi !      C’est pour sa tristesse même qu’il l’avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. Jadis, dans les temps de bonheur, quand il voyageait avec sa femme, vivant à sa fantaisie, d’une existence un peu cosmopolite, à Paris, en pays étranger, au bord de la mer, il y était venu avec elle, en passant, sans que la grande mélancolie d’ici pût influencer leur joie. Mais plus tard, resté seul, il s’était ressouvenu de Bruges et avait eu l’intuition instantanée qu’il fallait s’y fixer désormais. Une équation mystérieuse s’établissait. A l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu’ici. Il y était venu d’instinct. Que le monde, ailleurs, s’agite, bruisse, allume ses fêtes, tresse ses mille rumeurs. Il avait besoin de silence infini et d’une existence si monotone qu’elle ne lui donnerait presque plus la sensation de vivre.      Autour des douleurs physiques, pourquoi faut-il se taire, étouffer les pas dans une chambre de malade? Pourquoi les bruits, pourquoi les voix semblent-ils déranger et rouvrir la plaie ?       Aux souffrances morales, le bruit aussi fait mal.  

Fernand Khnopff - Frontispice de Bruges-la-Morte  .

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Fernand Khnopff – Frontispice de Bruges-la-Morte  

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Dans l’atmosphère muette des eaux et des rues inanimées, Hugues avait moins senti la souffrance de son cœur, il avait pensé plus doucement à la morte. Il l’avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons.      La ville, elle aussi, aimée et belle jadis, incarnait de la sorte ses regrets. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. C’était Bruges-la-Morte, elle-même mise au tombeau de ses quais de pierre, avec les artères froidies de ses canaux, quand avait cessé d’y battre la grande pulsation de la mer.      Ce soir-là, plus que jamais, tandis qu’il cheminait au hasard, le noir souvenir le hanta, émergea de dessous les ponts où pleurent les visages de sources invisibles. Une impression mortuaire émanait des logis clos, des vitres comme des yeux brouillés d’agonie, des pignons décalquant dans l’eau des escaliers de crêpe. Il longea le Quai Vert, le Quai du Miroir, s’éloigna vers le Pont du Moulin, les banlieues tristes bordées de peupliers. Et partout, sur sa tête, l’égouttement froid, les petites notes salées des cloches de paroisse, projetées comme d’un goupillon pour quelque absoute.      Dans cette solitude du soir et de l’automne, où le vent balayait les dernières feuilles, il éprouva plus que jamais le désir d’avoir fini sa vie et l’impatience du tombeau. Il semblait qu’une ombre s’allongeât des tours sur son âme; qu’un conseil vînt des vieux murs jusqu’à lui; qu’une voix chuchotante montât de l’eau – l’eau s’en venant au-devant de lui, comme elle vint au-devant d’Ophélie, ainsi que le racontent les fossoyeurs de Shakespeare.      Plus d’une fois déjà il s’était senti circonvenu ainsi. Il avait entendu la lente persuasion des pierres; il avait vraiment surpris l’ordre des choses de ne pas survivre à la mort d’alentour.      Et il avait songé à se tuer, sérieusement et longtemps. Ah ! cette femme, comme il l’avait adorée ! Ses yeux encore sur lui! Et sa voix qu’il poursuivait toujours, enfuie au bout de l’horizon, si loin ! Qu’avait-elle donc, cette femme, pour se l’être attaché tout, et l’avoir dépris du monde entier, depuis qu’elle était disparue. Il y a donc des amours pareils à ces fruits de la Mer Morte qui ne vous laissent à la bouche qu’un goût de cendre impérissable ! »

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illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (De Rozenhoedkaai met op de achtergrond het Belfort)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai du Rosaire

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illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Meebrug ter hoogte van de Groenerei en de Steenhouwersdijk)

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le Quai vert

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre V) :

     « Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.      Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu’aux fins d’après-midi; et puis aussi pour n’être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu’il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n’avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d’âme, parce qu’il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l’absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s’y inquiéter un peu du voisinage, de l’hostilité ou du respect publics lorsqu’on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l’attouchement pour ainsi dire?      En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament: « Je suis l’immaculée. »      Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l’œuvre perverse, le chemin de l’enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.      Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l’offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n’échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or la foi scandalisée s’y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.       Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n’en ignora: bavardages de porte en porte; propos d’oisiveté; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.      On s’amusa d’autant plus de l’aventure qu’on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd’hui, c’est là qu’aboutissait ce deuil qu’on avait pu croire éternel.       Tous s’y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C’était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s’indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire…  belgium-brugge-21.bmp      Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l’épiant dans ces sortes de petits miroirs qu’on appelle des espions et qu’on aperçoit à toutes les demeures, fixés sur l’appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s’encadrent des profils équivoques de rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d’une seule minute en leurs yeux – et répercute tout cela dans l‘intérieur des maisons où quelqu’un guette.        Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L’illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l’aller voir qu’au soir tombant greffèrent d’une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d’abord, et l’indignation s’acheva dans des rires.

     Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s’acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue. Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l’eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées – semblait-il – et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d’autres ciels… Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l’eau frémir comme la plainte d’une frêle source inconsolable, Hugues n’entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux. La ville d’autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l’effleurait plus qu’à peine d’un glacis de mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s’offrait telle qu’une ville neuve qui ressemblerait à l’ancienne.« 

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : le petit marché aux poissons

Tavik Frantisek Simon - Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – Bruges, 1904

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Quai des Ménétriers

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – (Gezicht op de Groene Rei van oost naar west)

Quand on contemple cette photo en noir et blanc que Rodendach avait choisi pour illustrer son roman, comment ne pas penser aux décors de villes moyenâgeuses mis en scène par les cinéastes expressionnistes allemands avec en particulier les décors créés par l’architecte Hans Poelzig pour le film Der Golem.

Hans Poelzig - Der Golem

décor de Hans Poelzig pour le film Der Golem.

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VI) :

    « En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme d’une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l’ancienne !      Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu’à ces nuances d’âme.       N’est-ce pas d’ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu’il était venu vivre à Bruges dès son veuvage ?       Il avait ce qu’on pourrait appeler « le sens de la ressemblance », un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.      C’est pour cela qu’il avait choisi Bruges, Bruges d’où la mer s’était retirée, comme un grand bonheur aussi.      Ç’avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l’unisson avec la plus grande des Villes Grises. Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !      Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l’infini: les unes sont d’un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d’autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l’ensemble, c’est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.       Le chant des cloches aussi s’imaginerait plutôt noir; or, ouaté, fondu dans l’espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l’eau des canaux.      Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s’unifie en chemins de silence incolores.      Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l’atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.      C’est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l’air – et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des Années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.  Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s’ensabler, s’enliser sous cette petite poussière d’éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!      Aujourd’hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d’une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?       Quoi qu’il en fût du singulier hasard, Hugues s’abandonna désormais à l’enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s’exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.« 

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges (Lange Rei), 1906/1907Tavik Frantisek Simon photo-lange-reie-brugge-boek

canal à Bruges (Lange Reie), 1904

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges ,1904 et la même vue en 1888

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : Pont et entrée monumentale du Béguinage

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collection Tavik Frantisek Simon – Bruges : la cour intérieure du Béguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre VIII) : 

     « Un dimanche de mars qui était celui de Pâques, la vieille Barbe apprit de son maître, le matin, qu’il ne dînerait ni ne souperait chez lui et qu’elle était libre jusqu’au soir. Elle en fut toute réjouie, car puisque son jour de congé coïncidait avec un jour de grande fête, elle irait au Béguinage, assisterait aux offices: la grand’messe, les vêpres, le salut, et passerait le reste de la journée chez sa parente, sœur Rosalie, qui habitait un des couvents principaux du religieux enclos. C’était une des meilleures, une des seules joies de Barbe d’aller au Béguinage. Tout le monde l’y connaissait. Elle y avait plusieurs amies parmi les béguines, et rêvait pour ses très vieux jours, quand elle aurait amassé quelques économies, d’y venir elle-même prendre le voile et finir sa vie comme tant d’autres – si heureuses! – qu’elle voyait avec une cornette emmaillotant leur tête d’ivoire âgé. Surtout par ce matin de mars adolescent, elle exultait de s’acheminer vers son cher Béguinage, d’un pas encore alerte, dans sa grande mante noire à capuchon, oscillant comme une cloche. Au loin, des tintements semblaient s’accorder avec sa marche, sonneries de paroisse unanimes, et, parmi elles, tous les quarts d’heure, la musique grêle, chevrotante du carillon, un air comme tapoté sur un clavier de verre… Un commencement de verdure printanière donnait à la banlieue un air de campagne. Or bien que, depuis plus de trente ans, Barbe fût en condition à la ville, elle avait gardé, comme toutes ses pareilles, le souvenir persistant de son village, une âme paysanne qu’un peu d’herbe ou de feuillage attendrit. La bonne matinée! Et comme elle allait d’un pas allègre, dans le soleil clair, émue d’un cri d’oiseau, de l’odeur des jeunes pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater – le lac d’amour, a-t-on traduit, mais mieux encore: l’eau où l’on aime! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars comme des cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les grands arbres, les moulins, à l’horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois eut l’illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance… C’était aussi une âme pieuse, de cette foi des Flandres où subsiste un peu du catholicisme espagnol, cette foi où les scrupules et la terreur l’emportent sur la confiance et qui a plus la peur de l’Enfer que la nostalgie du Ciel. Avec pourtant un amour du décor, la sensualité des fleurs, de l’encens, des riches étoffes, qui appartient en propre à la race. C’est pourquoi l’esprit obscur de la vieille servante s’extasiait par avance aux pompes des saints offices, tandis qu’elle franchissait le pont arqué du Béguinage et pénétrait dans l’enceinte mystique. Déjà, ici, le silence d’une église; même le bruit des minces sources du dehors, dégoulinées dans le lac, arrivant comme une rumeur de bouches qui prient; et les murs, tout autour, des murs bas qui bornent les couvents, blancs comme des nappes de Sainte Table. Au centre, une herbe étoffée et compacte, une prairie- de Jean Van Eyck, où paît un mouton qui a l’air de l’Agneau pascal. Des rues, portant des noms de saintes ou de bienheureux, tournent, obliquent, s’enchevêtrent, s’allongent, formant un hameau du moyen âge, une petite ville à part dans l’autre ville, plus morte encore. Si vide, si muette, d’un silence si contagieux qu’on y marche doucement, qu’on y parle bas, comme dans un domaine où il y a un malade. Si par hasard quelque passant approche, et fait du bruit, on a l’impression d’une chose anormale et sacrilège. Seules quelques béguines peuvent logiquement circuler là, à pas frôlants, dans cette atmosphère éteinte; car elles ont moins l’air de marcher que de glisser, et ce sont plutôt des cygnes, les sœurs des cygnes blancs des longs canaux. Quelques-unes, qui s’étaient attardées, se hâtaient sous les ormes du terre-plein, quand Barbe se dirigea vers l’église d’où venait déjà l’écho de l’orgue et de la messe chantée. Elle entra en même temps que les béguines qui allaient prendre place dans les stalles, en double rang de boiseries sculptées, s’alignant près du chœur. Toutes les coiffes se juxtaposaient, leurs ailes de linge immobilisées, blanches avec des reflets décalqués, rouge et bleu, quand le soleil traversait les vitraux. Barbe regarda de loin, d’un œil d’envie, le groupe agenouillé des Sœurs de la communauté, épouses de Jésus et servantes de Dieu, avec l’espoir, un jour aussi, d’en faire partie… Elle avait pris place dans un des bas côtés de l’église, parmi quelques fidèles laïcs également: vieillards, enfants, familles pauvres logées dans les maisons du Béguinage qui se dépeuple.

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Barbe, qui ne savait pas lire, égrenait un gros rosaire, priant à pleines lèvres, regardant parfois du côté de sœur Rosalie, sa parente, qui occupait la deuxième place dans les stalles après la Mère Révérende. Comme l’église était belle, toute braséante de cires allumées. Barbe, au moment de l’Offertoire, alla acheter un petit cierge à la sœur sacristine qui se tenait près d’un if de fer forgé, où bientôt l’offrande de la vieille servante brûla à son tour. De temps en temps, elle suivait la consomption de son cierge, qu’elle reconnaissait parmi les autres. Ah! qu’elle était heureuse! et comme les prêtres ont raison de dire que l’église est la maison de Dieu! surtout qu’au Béguinage, c’étaient des Sœurs qui chantaient au jubé, avec des voix douces comme doivent en avoir les anges seuls. Barbe ne se lassait pas d’écouter l’harmonium, les cantiques qui se dépliaient tout blancs, comme de beaux linges. Cependant la messe était dite; les lumières s’éteignaient. Toutes ensemble, dans un frissonnement de leurs cornettes, les béguines sortirent – essaim qui prit son vol, sema un moment le jardin vert de blanches envergures, d’un départ de mouettes. »

Im Beguinenhof zu Brügge - Die Gartenlaube, 1863Im Beguinenhof zu Brügge – Die Gartenlaube, 1863

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Beguinage

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue du Beguinage

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre X) :

« Tristes fins des après-midi d’hiver abrégées ! Brume flottante qui s’agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l’âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise. Ah! cette Bruges en hiver, le soir! L’influence de la ville sur lui recommençait : leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d’austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l’air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous !, Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu’une tour, au-dessus de la vie ! Mais lui ne pouvait pas s’enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d’avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d’une possession . Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu’il n’y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d’envoûtement? Et n’était-ce pas comme la suite d’un pacte qui avait besoin de sang et l’acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l’ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d’une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s’exorciser à temps ! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s’acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l’accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d’une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu’on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le DEFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu’il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah! comme il avait bien fait d’y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l’âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu’elles pénètrent en nous. Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l’amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d’âme, et d’y séjourner à peine, cet état d’âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s’inocule et qu’on incorpore avec la nuance de l’air. Hugues avait senti, à l’origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s’était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l’espoir, à l’attente de la bonne mort… Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d’eau quiète, et il tâchait de redevenir à l’image et à la ressemblance de la ville. »

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges, 1906

collection Tavik Frantisek Simon – canal à Bruges, 1906

Tavik Frantisek Simon - canal à Bruges

 

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue du Minnewater

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue panoramique du Minnewater

illustration du roman "Bruges la morte" de Rodenbach - vue de Kruispoort

illustration du roman « Bruges la morte » de Rodenbach – vue de Kruispoort (porte de Gand)

Bruges -carte postale collection Frantisek - vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

Bruges -collection Tavik Frantisek Simon – vue de Kruispoort (porte Sainte Croix)

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XI) :

« Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d’elle, de ses murs d’hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle recommença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d’après lequel on s’oriente et d’où l’on tire toutes ses raisons d’agir. Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu’il échappait un peu à la figure de sexe et de mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches. Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s’était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais. Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes – glas d’obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres – tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu’on ne voyait pas et d’où se déroulait comme une fumée de sons. Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l’air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l’avertissement de la mort en chemin… Dans les rues vides où de loin en loin, un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s’espaçaient, des femmes du peuple en parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire. Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l’exemple, la volonté latente des choses l’entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples. Comme à l’origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d’où parfois tombe une musique qui se moire et déferle… Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c’est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu’on y marchait dans la mort ! Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Pourbus, des Van Orley, des Erasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées – ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n’envisageait qu’à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu’avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines – dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte – il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l’image à la porte de l’église – c’est avec la morte qu’il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère. Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s’ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C’est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante… Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée par l’adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s’éloignaient à pas glissants. »

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Tavik Frantisek Simon - l'hiver à Bruges, vers 1911 - Musée des Augustins à Toulouse

peinture de Tavik Frantisek Simon – l’hiver à Bruges, vers 1911 – Musée des Augustins à Toulouse

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Extrait du roman Bruges-la-Morte (chapitre XV et fin) :

« Les fenêtres étaient restées ouvertes… Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C’était fini, le beau cortège… tout ce qui avait été, avait chanté – semblant de vie, résurrection d’une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule. Et Hugues continûment répétait: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » d’un air machinal, d’une voix détendue, essayant de s’accorder: « Morte… morte… Bruges-la-Morte… » avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l’air – est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe? – d’effeuiller languissamment des fleurs de fer! »

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le béguinage de Bruges le soir - crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudtle béguinage de Bruges le soir – crédit Wikipedia, photo Wolfgang Staudt

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L’esprit des lieux – Imaginaire des villes mortes ou agonisantes : poèmes, textes et illustrations…

–––– Emile Zola (1840-1902) : La Fortune des Rougon –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Emile Zola (1840-1902)

Emile Zola (1840-1902) : La Fortune des Rougon est un roman d’Émile Zola publié en 1871, premier volume de la série Les Rougon-Macquart. Le cadre est une petite ville appelée Plassans, qui correspond à Lorgues, où Zola a passé son enfance et une partie de sa jeunesse, et à Lorgues, dans le Var, où se sont déroulés en décembre 1851 les événements insurrectionnels décrits dans le roman.

    « Pour la troisième fois, la nuit, la nuit pleine d’angoisse tombait sur Plassans. La ville agonisante en était aux derniers râles. Les bourgeois rentraient rapidement chez eux, les portes se barricadaient avec un grand bruit de boulons et de barres de fer. Le sentiment général semblait être que Plassans n’existerait plus le lendemain, qu’il se serait abîmé sous terre ou évaporé dans le ciel. Quand Rougon entra pour dîner, il trouva les rues absolument désertes. Cette solitude le rendit triste et mélancolique.« 

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–––– Pierre Loti (1850-1923), Istamboul agonisant ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pierre Loti (1850-1927)

Pierre Loti (1850-1923)

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - Quartier de Tophane

l’Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 – Quartier de Tophane

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - les rives du Bosphore

Istamboul entre1903 et 1905 – les rives du Bosphore

    Je prie ceux qui voudront bien me lire d’être indulgents pour ces lettres si mal coordonnées. Elles ont été écrites fiévreusement dans l’indignation et la souffrance et publiées en hâte pour démasquer si possible, tant d’hypocrites ignominies , pour essayer de faire entendre un peu de vérité et pour demander un peu de justice Mais il faudrait pouvoir les continuer car chaque jour m’apporte de nouveaux détails certains à l’appui de ma cause. Malgré la censure et les belles paroles, la vérité finira par être universellement connue. Incendies, massacres, pillages, viols, monstrueuses et indicibles mutilations de prisonniers, rien ne manque au bilan des armées très chrétiennes. J’accorde, si l’on veut, que tout cela est inévitable quand des peuples primitifs sont déchaînés à la guerre ; aussi n’en aurais-fe pas parlé si les « libérateurs » n’avaient vraiment trop joué de cette corde-là, pour ameuter les ignorants et les crédules contre les pauvres Turcs, qui en ont fait beaucoup moins qu’eux-mêmes.

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - Baignade dans le BosphoreIstamboul entre1903 et 1905 – Baignade dans le Bosphore

    Hier existait encore une ville qui s’était à peu près conservée, comme à miracle, depuis les époques où l’Orient resplendissait. On n’y entendait point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l’apanage de nos capitales modernes; la vie s’y écoulait méditative et discrète, apaisée par la foi ; les hommes y faisaient encore leur prière, et dea milliers de petites tombes, d’une forme exquise et toujours pareille, y peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y mêler aucune terreur. Gela s’appelait Stamboul, et ce n’était pas au bout du monde ; non, c’était en Europe, à trois jours à peine de notre Paris fiévreux et trépidant. 

   Pauvre Stamboul ! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait extrême ; aussi, tous les snobs touristes — qui sont peut-être la classe humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce soit, — s’indignaient en débarquant des paquebots ou des trains de luxe, à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls les artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l’abord par ce charme de vieil Orient, que j’ai tant de fois cherché à exprimer, mais qui toujours a fui entre mes mots inhabiles. 

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - Dans la cour d'une mosquéelstamboul entre 1903 et 1905 – Dans la cour d’une mosquée

    Pauvre grand et majestueux Stamboul ! Il dépérissait, comme l’Islam tout entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d’Occident. Il faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards, lui témoignaient un dédain puéril ; semblables aux moucherons qu’attire la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché, préféraient se bâtir sur l’autre rive de la Corne d’Or des maisons singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés ; c’étaient seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient encore d’un turban leur front grave. 

    Et puis tant d’incendies s’allumaient aussi chaque année dans ces vieux quartiers en bois, toujours prêts à flamber ! II y a cependant plusieurs faubourgs, Péra, Galata, Chichli, Nichantache, — auxquels je ne souhaite pas de mal, à Dieu ne plaise, — mais qui auraient pu brûler sans que le monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien I non, c’était toujours au cœur même de Stamboul que le feu s’attaquait de préférence, se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé, — et préparant ces espaces vides où d’inconscients malfaiteurs projettent de tracer aujourd’hui des avenues bien droites en style américain et de construire des maisons bien uniformes. 

    Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble s’acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient les aïeux ; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées. Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses  maisons de rapport, ce cimetière historique de Rouméli-Hissar, qui est peut-être le joyau le plus précieux de la rive d’Europe I Quant à la grande muraille de Byzance qui va d’Eyoub aux Sept-Tours, à travers des terrains d’ailleurs inutilisables et dé- laissés de la vie, la grande muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année des visiteurs par centaines, je crois qu’elle ne subsiste encore que faute d’argent pour la démolir. Et j’apprends que de pitoyables petits édiles, sous prétexte d’élargir une rue déjà assez large, ont osé détruire l’exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahdé, supprimant ainsi l’un des quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement turcs I Gomment donc tolère-t-on là-bas des crimes aussi imbéciles ? Il y a cependant des hommes de haute intelligence I dans les « comités » de la Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race, capables de comprendre que, même pour la dignité nationale, il importerait de sauvegarder ces témoins d’un passé si grandiose. Peut-être, hélas 1 ces gouvernants d’aujourd’hui sont-ils débordés, je le veux bien, par les Rayas, infiltrés dans leurs rangs de plus en plus : des Arméniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent pas, mais qui haïssent toute empreinte de la majesté du vieil Islam. Il reste pourtant un point de vue pratique, à la portée de ces derniers, à ce qu’il semble : les étrangers qui arrivent en foule tous les ans pour visiter ce musée merveilleux qu’était Stamboul et qui ap- portent l’argent à mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des édiles, de la force de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini d’accommoder la ville des Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement de Berlin? 

les cigognes d'Istamboul immortalisée par Pierre Loti

les cigognes d’Istamboul immortalisées par Pierre Loti

   Quand même et malgré tout, au commencement de l’année courante 1911, Stamboul existait encore ; il avait gardé la plupart de ses refuges adorables où l’on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des mosquées, sous des arbres centenaires ; il avait surtout gardé sa silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune illuminaient en splendeur. Et voici, hélas ! que l’été dernier, par ces longues sécheresses qui faisaient l’eau si rare, tout le versant de la Gorne-d’Or a pris feu comme paille. Rien n’a pu arrêter les flammes folles, les étincelles qui s’envolaient au loin. Terriblement vite l’incendie a eu fini d’anéantir d’immenses quartiers de pure turquerie, confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère. Le profil même de cette ville des minarets et des dômes, le grand profil que l’on voyait de si loin sur le ciel, a été effleuré et presque changé. 

     Devant l’irréparable destruction, rien à faire que courber la tête. Mais il y a eu en même temps autre chose de plus humainement douloureux, devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l’espace de quelques heures, plus de soixante mille sinistrés se sont trouvés dans les rues, ayant perdu leur maison, leurs vêtements, leurs meubles, jusqu’à leurs outils de travail ; pauvres gens qui n’ont plus rien, et qu’à tout prix il faut secourir. 

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - maisons traditionnelles en boisIstamboul entre 1903 et 1905 – maisons traditionnelles en bois

l'Istamboul de Pierre Loti entre 1903 et 1905 - portefaix devant une mosquée

Istamboul entre 1903 et 1905 – portefaix devant une mosquée

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–––– Stuart Merrill (1863-1915), poète symboliste américain francophone –––––––––––––––––––––

Stuart Fitzrandolph Merrill (1863-1915)Stuart Fitzrandolph Merrill (1863-1915)

La Ville moribonde,               –   A Edmond Pilon

C’est la Ville malade et lasse comme une mère,
Qui dort d’un lourd sommeil au bord d’un fleuve de mort.
Tant de ses fils, jadis, casqués d’ailes de chimère,
Sont partis, poings crispés à leur bannière éphémère,
Qu’elle a peur, ce soir-ci, des souvenirs du sort.

Aussi dort-elle, au son monotone de ses cloches,
Auprès du pont de pierre où nul voyageur ne va
Plus. Et tous ses chemins qui mènent, par bois et roches,
Avec des croix de fer aux bornes, vers les champs proches,
Sont déserts, car bientôt l’Effroi va passer là.

Ses petites maisons s’accroupissent sur la rue,
Pignons penchés, fenêtres closes comme des yeux,
Afin de retenir dans l’ombre soudain accrue
Leurs larmes de lumière. Et la vie est disparue
Avec le bruit des pas des vieilles et des vieux.
Ceux-ci, lents, ont gravi la pente de la colline
Pour aller à l’église où la Vierge, lourde d’or,
N’exauce plus les vœux de leur foule qui décline
La parole et le chant de la prière latine
Dont le sens leur est clos comme un ancien trésor.
Parfois l’orgue s’éveille en des sanglots que saccade
Tout le regret des temps ; et jusqu’au fleuve de mort,
Et par-delà le pont de pierre et l’estacade
Tonne sa voix pleurant les pompes de la croisade
De jadis, où la Foi rendait tout homme fort.
Et les bateaux pourris que retiennent les amarres
Au bord du quai moussu, semblent alors tressaillir
Dans un désir d’essor vers la terre des Barbares,
Là-bas sur la mer noire où l’on ne voit plus les phares,
Loin de la Ville, enfin, qui ne sait que vieillir.
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Société du Mercure de France, 1897.

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To Emile Verhaeren,

VERHAEREN, name like the loud clash of spears
Rung to some barbarous monarch in the night,
Verhaeren, knell that burying the light
Haunts those between whose fingers gush the tears!

Verhaeren, tocsin a doomed city hears
Through flames, or trumpets deafening hosts in flight,
Lightning of gold that makes the marshland bright,
O name whose sudden noises fill our ears!

Terror you conjure up, and the death-rattle,
Man with his Destiny in raging battle,
And tongues of fire that to the heavens dart

From burning forests; yet we hear, sometimes,
Like a bell calling from the gloaming’s heart,
Love in you dreaming out his tender rimes !

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–––– Franz Hellens (1881-1972), poète et romancier belge francophone –––––––––––––––––––––––

Frans Hellens (1881-1972) par Amedeo Modigliani

Franz Hellens (1881-1972) par Amedeo Modigliani
Franz Hellens est le pseudonyme de Frédéric van Ermengen, un écrivain flamand qui aura choisi d’écrire en français. Élevé à Gand, Hellens qui avait envisagé tout d’abord d’être peintre trouve dans cette ville son inspiration pour son premier ouvrage En ville morte, (1905). Ce roman apparaît hanté par l’héritage pictural flamand qui induit les situations et les modes de descriptions des scènes et des représentations. Hellens suivait en cela une tradition déjà bien établie en Belgique avec des auteurs tels que Lemonnier, Verhaeren ou Maeterlinck qui comblait ainsi un déficit culturel et symbolique découlant du caractère récent de la nation belge  : « S’il est vrai qu’une tradition purement littéraire nous manque, d’art nous appartient depuis des siècles » (Verhaeren).

   C’est ainsi que de nombreuses descriptions dans En Ville morte se font l’écho de tableaux de la peinture flamande. C’est le cas d’une scène où le héros du roman, George Stella décrit un groupe de femmes en faisant référence au tableau de Brueghel, La Parabole des aveugles :
   « Ainsi le vieux Breughel les vit, lorsqu’il conçut sa parabole. Te rappelles-tu ces spectres hallucinés, les yeux vides dardés au ciel ? » (page 18) et plus loin encore : « Et, dans l’obscurité exagérant leur ruine, émaciant les traits et déchiquetant les haillons, on aurait dit un procession d’aveugles au milieu du martèlement des sabots frappés sur les pavés, tous les visages tournés, vers le même vide. » (page 138)

Peter Brueghel l'ancien - Parabole des aveugles, 1568

Peter Brueghel l’ancien – Parabole des aveugles, 1568

     Un procédé identique est utilisé pour décrire une scène qui se situe dans les jardins du béguinage en faisant référence au tableau de l’Agneau mystique de Van Eyck ou bien aux tableaux de Memling lorsque les héros sont présentés un soir de Noël dans une ville recouverte de neige tels « de falotes ombres échappées des tableaux naïfs et anciens qui historiaient leur mémoire » et Hellens conclu la scène en l’enfermant dans le cadre pictural rigide d’un panneau de retable : « Là, finissait ce petit monde dont l’évocation aurait, tout entière, tenu dans un panneau de retable ».

Les frères Van Eyck - Adoration de l'anneau mystique (panneau central inférieur du retable de Gand).

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Les frères Van Eyck – Adoration de l’anneau mystique (panneau central inférieur du retable de Gand)

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    Dans son analyse du roman, Eric Lysoe assimile la ville de Gand décrite par Hellens à la Maison Usher d’Edgar Poe. Dans les deux cas le règne minéral par un phénomène d’anthropomorphisme revêt des traits humains et impose aux hommes sa domination. Il note  » que sur un total de 80, pas moins de 17 occurrences de « prunelle », « orbite », ou « œil » s’appliquaient au règne minéral et que parmi les 17 occurences de « visages », 7 désignent des bâtiments et parmi les 11 occurences du mot « faces », 5 désignent des façades ». C’est ainsi que certaines maisons ressemblent à des « visages de vieilles » coiffés « d’immaculés bonnets » (page 41) de neige.

Franz Hellens, En ville morte. Les scories. dessin de Jules de BruyckerFranz Hellens, En ville morte. Les scories. dessin de Jules de Bruycker, 1906.

    L’universitaire Robert Van Nuffel dans un article paru en 1951 sur Franz Hellens et Gand a montré les influences des peintres contemporains belges sur la genèse du roman En ville morte : « Si la mémoire induit Hellens en erreur quand elle le conduit à affirmer qu’il devint écrivain à l’heure où il cessa d’être peintre et par le biais de la peinture, il me paraît que ce qui est plus certain, c’est le fait que ce sont les peintres qui l’ont conduit à découvrir Gand dans sa lèpre et sa déchéance. Lemaire, et plus tard De Bruycker, lui ont révélé cette mort lente des pierres, l’horreur de cette décomposition qui fait des maisons des êtres décharnés et contrefaits, de leur façades des crânes où hurle la hideur des orbites caves et des bouches édentées ».

Jules de Bruycker     Le thème dans le roman En ville morte d’un vieux Gand délabré de caractère fantastique que  l’homme de lettres belge Edmond Picard qualifiera de « fantastique réel » doit beaucoup au talent de l’artiste Jules De Bruycker dont Hellens, en tant que critique d’art, était devenu l’un des spécialistes et l’ami. Hellens retrouvait dans les représentations des scène de liesse et de misère populaires dessinées ou gravées par ce grand artiste le « grand souffle de Brughel » et dans l’atmosphère et la luminosité de ses compositions celui de Rembrand : « On pense au Rembrand des scènes les plus visionnaires. Comme lui, De Bruycker ne cesse pas de serrer la réalité, mais il l’entoure d’une atmosphère véhémente, faite de clartés et d’ombres entremêlées dont l’effet est des plus inquiétant » . Dans une étude publiée en 1908 sur le thème de Gand et ses peintres d’aujourd’hui, Hellens décrit ainsi De Bruycker : « C’est un artiste agité, dont l’âme véhémente, l’esprit éveillé et d’une extrême vélocité de pénétration, ressentent un besoin d’énergie et d’activité auquel ne répond, dans la vieille cité, qu’un mouvement caduc, hébété et comme illusoire d’ancienne horloge aux rouages usés. De là cette misanthropie sarcastique qui traverse toute son œuvre ». Hellens racontera avoir connu l’artiste à Gand « lorsqu’il habitait au plus élevé d’une sorte de tour obscure, le Patershol, un couvent qui eut son heure de gloire » d’où l’on jouissait  d’une belle vue sur les toitures de la vieille ville.  C’est dans ce décor fantastique du Patershol et du quai des Tuileries à Gand que se déroule pour la plus grande part le roman En ville morte et les scènes représentées par De Bruycker. Hellens a décrit l’effet produit sur lui par ce lieu extraordinaire : « C’est un site non seulement curieux, mais rare, absolument caractéristique, que ce quai des Tuileries, autour duquel s’est concentrée toute l’atmosphère spéciale de la ville. Il n’a pas son pareil, sa physionomie esu unique. Il est sombre. Même visitée par un éclatant soleil, cette sorte de lagune, aux eaux d’un glauque sale, reste enveloppée dans une poussière de tristesse terne et haineuse. » et encore : « Il faut être demeuré là, aux crépuscules d’hiver, sous les platanes déchiquetés, pro sentir tout ce qu’il y a de profondément navrant dans l’agonie d’un quartier d’une authentique splendeur ». A Gand, De Bruycker côtoyait les déchus et les déshérités dont il faisait de nombreux croquis et aquarelles : « dans les salles d’attentes de troisième, aux abords des gares, autour des cabarets, parmi les vieillards des hospices, au paradis des théâtres; on le retrouve vociférant aux meetings, rôdant aux marchés, trinquant en compagnie des porte-faix alcooliques, tel un Gorky largement sympathique envers ses frères souffrants ».

Jules de Bruycker - vieux canal Gand ,1926Jules de Bruycker – vieux canal Gand ,1926

Jules de Bruycker - das grafenschlossJules de Bruycker – das grafenschloss

Extrait du roman

 » D’amers jours de mutisme suivaient leurs promenades hallucinées.
   Georges subissait l’écrasement des ruines; une à une, les pierres disjointes tombaient sur son âme, la marquaient de blessures profondes. Comme les ombres terrées dans les bouges, sa pensée prenait l’inclinaison délabrée des toitures, dévalait rapidement vers l’affaissement total.
    Il n’avait pas la force d’éluder le terrible ascendant des toits.
   Pas une fois la lumière n’avait tracé sur les murs les signes réparateurs. Le cerveau du poète errait dans l’ombre. Il avait encore, à travers cette nuit piquée de cierges mortuaires, nettement, comme une image unique, la perception d’une beauté surhumaine et cruelle dont se vêtait les ruines, d’une beauté qui tuait.
  Mais cela le torturait, comme s’il aimait un geste de mort, comme s’il se sentait voluptueux irrésistiblement d’une effusion de sang. (…)
    Les vieux quais tyranniques régnaient sur la ville. Dominés par le monde des pierres, ils régnaient cependant sur lui, le tenaient ligoté par des nœuds puissants et d’inextricables méandres.
   Les murs avaient leurs grandes ombres captives au fond des canaux. Mais de cette réclusion, comme d’une chaîne volontairement portée, les pierres ne souffraient pas. Dans l’eau, il y avait effacement des tares, les laideurs s’y noyaient en une illusion de profondeur; de sorte que l’eau, si obscure fût-elle, rendait à la ville le prix d’une farouche et défiante royauté. (…)
    Ce sentiment de totale mort, jamais il ne l’avait éprouvé ailleurs, même lorsqu’en pleine nuit il s’était aventuré dans la ville endormie. Du reste, il quittait rarement les ruines. Sous les masses décuplées de la Cathédrale ou du Beffroi, les nuits claires, une religieuse peur l’avait pris. D’une poussée, droites et vaporeuses, les deux tours s’élançaient dans l’ombre; leurs galbes volontaires épousaient la nuit, elles ne tenaient plus au sol, et leurs silhouettes s’éternisaient déjà, déifiées par la puissance de l’ombre. Alors, dans le silence où montait l’adoration du sommeil, il avait ressenti un écrasement, une infirmité de toutes ses aspirations momentanées et lasses. Il s’était étonné d’entendre le carillon rompre tant de paix. Quelle contradiction sonnait dans cette radoteuse voix tombant, comme d’une bouche édentée, sans raison d’être, avec un rythme puéril et une vide résonance!…
    Ici, le long des quais, c’était bien la mort. Et rien ne pouvait lui disputer ce domaine.
   D’ordinaire, un onctueux brouillard enveloppait les pierres et l’eau. Cette brume avait quelque chose de maternel et de consolant. Toute chose s’en imprégnait comme d’un dictame imprimant aux murs las, aux toitures souffrantes, aux arbres nus et tordus, une béatitude, effaçant les misères, opérant des miracles de beauté. Ainsi qu’un suaire éployé sur la nudité d’un corps, c’était le parachèvement céleste de l’œuvre mortelle, la spiritualisation des formes échappant aux contingences, noyées dans un bienheureux encens.
    Georges s’y perdait lui-même; il sentait sa chair se dissiper dans les vapeurs qui l’enveloppaient. Comme les murs devenus diaphanes, comme l’eau purifiée, comme toutes les choses, autour de lui, qui ne tenaient plus à leurs bases et communiaient en la même subtilité, il s’identifiait au rêve qui avait surpris le sommeil des quais, il s’abandonnait aux sensations très pures d’un panthéisme vaporeux et tiède.
   Peu à peu, le voile immatériel se gonflait. Les contours même disparaissaient ; il ne restait plus qu’un doute planant sur l’existence. Toute la terre s’en était allée en oubli. Et, dans ce suprême effacement de tout, se réalisait l’œuvre d’infinie pitié de la nature.  »  –  (Franz Hellens – En Ville Morte. Les Scories, 1906)

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.FRANZ HELLENS ENTRE MYTHE ET REALITE : Colloque International organisé à la Katholieke Universteit Leuven les 25-26 novembre 1988 – édité par Vic Nachtergaele – Leuven University Press, mars 1990 – 203 pages.
Et dans cet ouvrage, l’étude de Raphaël De Smet sur Franz Hellens et Jules de Bruyders

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Les écritures poétiques de Franz Hellens : Etudes réunies par Sourour Ben Ali – Université Blaise Pascal – Presse Universitaire Blaise Pascal.
Textes de Laurence Brogniez (En ville morte de F. Hellens ou le deuil des « vieux maîtres »), de Eric Lysoe (Un prototype du Réalisme magique ?), Arnaud Huftier (« Je vous donne mon Parc artificiel »).

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Les villes du symbolisme : actes du colloque de Bruxelles, 21-23 octobre 2003 – publié par Marc Quaghebeur.

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