meraviglia

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Cy Twombly – Peonies, Bassano in Teverina, 1980

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CY TWOMBLY, Peonies, Bassano in Teverina, 1980, color dry-print

     La fleur n’est plus qu’un point de départ. Le mode de représentation choisi par Cy Twombly, tant au niveau de la définition de l’image que du choix de ses couleurs, du décor imprécis qui l’accompagne et des effets de lumière qui l’accompagne, créé une ambiance surannée singulière qui est source d’interrogation, elle nous libère de la perception conventionnelle des choses et permet ainsi à notre imagination de se déployer vers un ailleurs qui n’a presque plus rien à voir avec la réalité. Est-ce de la photographie ? Est-de de la peinture ? Privée de ses repères habituels, notre pensée vagabonde, nous emmène dans un voyage à travers le temps et l’espace et, pris dans ce mouvement, nous nous surprenons à avoir presque oublié la pivoine initiale. Elle est là, toujours présente, mais elle nous parle d’autre chose que d’elle-même.

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photographie d’une Paeonia lactiflora « Shirley temple »

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le rouge et le noir

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Romantisme : dites le avec des fleurs – Retour à Gustave Roud et détour par Wilhelm Müller et Franz Schubert…

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Washington (Pentagone) - Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam - photographe Marc Riboud

Washington (Pentagone) – Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam – photographe Marc Riboud

     Le drame de Charlie Hebdo m’a saisi en pleine lecture de Gustave Roud (1897-1976), cet écrivain et poète vaudois qui n’est guère sorti durant toute sa vie de la ferme familiale où après la mort de ses parents  il vivait solitaire en compagnie de sa sœur dans le petit village de Carrouge dominant Lausanne et à partir de laquelle il sillonnait inlassablement les chemins de la région du Haut-Jorat qu’il aimait tant et qu’il a décrit admirablement dans nombre de ses écrits. Pour m’évader un peu de cette atmosphère déprimante et alors que le froid et la neige venaient de nouveau de faire leur apparition, je me suis un moment replongé dans la lecture de cet écrivain. Que penserait-il de cet événement, lui qui avait vécu comme dans un cocon dans la Suisse rurale, homogène et paisible des années d’avant et après guerre et qui s’intéressait surtout aux paysages, aux plantes, aux travaux des champs et aux hommes, vigoureux et fiers, qui les travaillaient ?

    L’ouvrage que j’ai parcouru est un petit recueil de 110 pages qui s’intitule Les Fleurs et les saisons et qui rassemble des textes épars de l’écrivain-poète écrits autour des années 1935 et 1942  et qui a fait l’objet d’une double édition en 1991 et 2003 par les éditions La Dogana à Genève. Quelques photographies prises par l’auteur accompagnent le texte.

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Campanule des Alpes

    Je vous livre le premier texte du recueil  intitulé Langage des fleurs dans lequel l’auteur, en introduction de son ouvrage, nous livre une véritable profession du foi concernant son rapport à la Nature. Pour Gustave Roud les plantes, les fleurs nous parlent… Elles s’expriment, s’adressent à nous par un langage mystérieux et secret que seule la poésie est capable de transcrire et de pouvoir répondre. Séparé des hommes par son homosexualité non assumée qu’il appelait pudiquement sa différence, Gustave Roud, pour compenser ses frustrations, reconstituait la société dont il était privé, avec les éléments du paysage au milieu duquel il vivait : collines, bosquets, arbres, fleurs étaient devenus pour lui des entités dotées d’une certaine forme de vie et d’esprit avec lesquels il pouvait dialoguer et à qui il prêtait des formes et des sentiments humains. Lors de ses longues promenades solitaires, sa sensibilité exacerbée faisait qu’il était constamment à leur écoute et ressentait profondément dans tout son être la présence de ces esprits. Cette forme d’animisme anthropomorphique transparait dans toute son œuvre et nous a donné des pages sublimes dans lesquelles sa communion de nature romantique avec la Nature – au sens où l’entendaient les romantiques allemands qu’il connaissait bien – s’exprime de manière bouleversante. Le plateau du Jorat se trouve à cheval sur la ligne de crête qui correspond à la ligne de partage des eaux entre le bassins fluviaux du Rhin au nord et du Rhône au sud. Ligne de partage des eaux qui est en même temps ligne de partage entre les mondes germanique et latin. On peut considérer à ce titre que l’œuvre littéraire et poétique de Gustave Roud, par la nature des thèmes abordés et la sensibilité exacerbée qui en émane, effectue la synthèse entre les deux cultures.

Gustave Roud (1897-1976)

Gustave Roud (1897-1976)

     Quel chœur de cuivres, ces pavots de juin où pose un instant mon regard au-dessus du feuillet, au-dessous d’une prairie sournoisement sapée par la faucheuse et deux chevaux de soie ! Et le vent chasse avec des bonds de chien berger tout un troupeau d’odeurs. Je puis toucher une rose, lire hors du verre bleu, dans cette molle mêlée de pétales désunis, le mystérieux langage des formes. Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? Nous vivons – quelques-uns vivent – depuis toujours de ces « correspondances ». Mais c’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain tout proche, déchirant, désespéré comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée.
     Je revois ce petit bosquet au flanc d’une colline desséchée jusqu’à son cœur de roc par une suite de soleils sans merci. Les fenaisons étaient finies ou presque : la terre sous l’herbe rase dure au pieds comme une dalle de ciment. Sur les collines de l’horizon, une chaîne de nuages bruns et roses… Quelle vacance du corps et de l’âme au cœur de ce désert ! Quel morne sentier pas à pas suivi vers cette tache de feuillage où l’ombre tiède, on le devine, ne dispensera nul repos ! Voici les premières branches, et sitôt écartées des poings et des genoux, la saisissante surprise d’une présence. C’est quelqu’un qui est debout sur la frange du sentier, quelqu’un qui attend, qui appelle, qui implore, tourné vers la trouée de jour où le paysage se liquéfie dans la fournaise. C’est une très haute campanule des bois couverte de cloches et de feuilles à demi flétries, la suppliante au nom de cette forêt qui halète de soif, tout près de périr elle-même, guetteur d’un impossible orage, véhément porte-parole au seuil du bois torturé.
    Porte-parole… J’ai choisi l’appel de cette campanule solitaire comme un cheminement vers quelque chose de plus mystérieux encore. Cet appel avait un objet tout de suite discernable, et si de tout un peuple végétal une plante seule parlait, c’est, avec la sienne, al souffrance de toutes qu’elle s’efforçait de traduire. On pouvait lui répondre, caresser les corolles de cette main même qu’on pose au front des fiévreux… Mais que répondre à l’appel d’autres fleurs ?
      Au chemin presque chaque matin suivi, mal éveillé de sa rosée et de son ombre fleur-de-lin derrière la tendre muraille de coudriers, de viornes, d’églantines, j’ai vu tout le long de mai les bancs de myosotis, immobiles entre le ruban de poussière et la paroi de feuilles, m’implorer d’un regard vague et poignant peu à peu vaincu par l’herbe grandissante. Toute arrivée humaine dans un jardin d’aube, par exemple, ne peut être qu’une intrusion et rompt aussitôt mille colloques de fleurs, mais là-haut c’était une atmosphère d’attente indubitable où je pénétrais, attente toujours déçue, puisque ma maladresse d’homme ne trouvait pas la parole attendue, et ne la trouvera sans doute jamais.
     « Eloignement infini du monde des fleurs », dit Novalis, en traduisant avec une netteté, une brièveté singulières une certitude que nous avons tous entrevu. Mais Novalis lui-même, bien avant Baudelaire, ne trouve-t-il point entre cet univers lointain et le nôtre mille précieuses correspondances ? Et cet autre langage des fleurs que nous essayons de faire pressentir, cette imploration timide, cet appel qui est aussi une plainte, s’il exige parfois pour être entendu certaine circonstances définies, une solitude assez profonde, une vacance quasi totale de l’esprit – en un mot : que l’on n’en fasse qu’à son cœur (et ce cœur n’est pas heureux) – je ne puis le croire imaginaire . Pourquoi le myosotis ne serait-il pas la fleur qui « dit son nom » à Rimbaud, au détour du sentier ? Ce nom, ce « ne m’oubliez pas », c’est lui qui l’a dicté aux hommes, depuis des siècles, depuis qu’on a pu lire confusément sa prière à chaque printemps recommencé.
    Il est difficile de parler de ces découvertes liées à des états de l’être exceptionnels et surtout fugaces, plus difficile encore de les rendre contagieuses. seul le poème, allusivement, y parviendrait, ou mieux encore un groupe de poèmes assez vaste pour qu’un climat poétique ait le temps de naître et de rayonner. Ces poèmes existent. Si la poésie souffrait d’être traduite, avec quelle joie nous tenterions de transcrire ici les lieds de la Belle Meunière, ceux du moins où parait le thème des fleurs – si tragiquement lié au thème de l’amour triomphant et bafoué, puis à celui e la mort ! Comme Schubert, dont la musique a rendu ses vers célèbres, Wilhelm Müller est capable de tout. Il est aussi de ceux qui n’en font qu’à leur cœur, et le cœur ne se tait point au long de ses chansons.

Les Fleurs et les saisons – Edit. La Dogana, 2003 – Langage des fleurs, p. 11 à 15.

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myosotis des Alpes

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     Le poète Wilhelm Müller auquel fait allusion Gustave Roud à la fin de son texte est un un poète allemand auteur de nombreux textes à l’époque romantique. Il est surtout connu pour ses textes utilisés par Franz Schubert pour la composition de ses lieder (La Belle Meunière, Voyage d’hiver). Schubert a découvert « La Belle Meunière » en 1823, à l’âge de 26 ans, 5 ans avant sa mort. Il est si enthousiasmé par cette œuvre que l’année même de sa découverte, il choisit 20 des poèmes parmi le cycle de 25 écrit par Müller et les met en musique.
    Ces poèmes racontent l’histoire d’un jeune meunier qui, ayant terminé son apprentissage, quitte son maître et s’en va chercher sa première place. En descendant le cours d’un ruisseau, il arrive à un moulin et la fille du meunier, « Die schöne Müllerin », retient tout de suite son attention… Par chance, le meunier lui donne du travail auprès de cette aimable figure, et voila notre jeune homme tombant amoureux de la jeune fille. Après les incertitudes et les angoisses propres à l’amoureux, la belle meunière cède à ses avances, mais le bonheur sera de courte durée : un chasseur passant par là va attirer le regard de la jeune fille fille volage qui s’éprendra de lui et abandonnera notre apprenti meunier en proie à la jalousie et à la colère. Malgré cette trahison, le jeune homme ne parviendra pas à la haïre et lui pardonnera comprenant que l’amour éternel est impossible. Désespéré, le meunier va se promener le long le ruisseau devenu son fidèle ami et seul ami et confident.

    On comprend, au récit de cette histoire, pourquoi elle a autant séduit Gustave Roud qui y retrouvait les signes de sa propre désespérance et de la consolation que la Nature lui apportait. L’auteur connaissait les romantiques allemands et maîtrisait parfaitement la langue allemande pour avoir réalisé une traduction par ailleurs remarquée de Novalis. Bien que Roud déclare dans son texte que la poésie de Müller est « intraduisible » nous présentons ci-après la traduction française de trois des lieds mis en musique par Schubert dans lesquels il est question de fleurs. Nous ignorons le le nom du traducteur.

Wilhelm Müller et Schubert

Wilhelm Müller (1794-1827) et Franz Schubert (1797-1828)

Die schöne Müllerin

8-Morgengruss  (Bonjour du matin)

Bonjour, belle meunière !
Eh ! Pourquoi tourne-tu la tête,
Est-ce mon bonjour qui te fâche ?
Est-ce mon regard qui te trouble ?
Alors, faut-il que je m’en aille ?
Ô laisse-moi regarder ta fenêtre
De loin, rien que de loin,
Pour voir tes cheveux blonds
A la porte, comme une étoile du matin
Fleurs engourdies par la rosée,
Que craigniez-vous du soleil ?
La nuit a été si douce que vous en pleuriez ?
Levez le voile de vos rêves
Et offrez-vous, rieuses, au matin divin.
L’alouette grisolle là-haut,
Et du fond du coeur jaillissent souffrance et peine

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8-Morgengruss

Guten Morgen, schöne Müllerin!
Wo steckst du gleich das Köpfchen hin,
Als wär dir was geschehen?
Verdrießt dich denn mein Gruß so Schwer?
Verstört dich denn mein Blick so sehr?
So muß ich wieder gehen.

O laß mich nur von ferne stehn,
Nach deinem lieben Fenster sehn,
Von Ferne, ganz von ferne!
Du blondes Köpfchen, komm hervor!
Hervor aus eurem runden Tor,
Ihr blauen Morgensterne!

Ihr schlummertrunknen Äugelein,
Ihr taubetrübten Blümelein,
Was scheuet ihr die Sonne?
Hat es die Nacht so gut gemeint,
Daß ihr euch schließt und bückt und weint
Nach ihrer stillen Wonne?

Nun schüttelt ab der Träume Flor
Und hebt euch und Frisch und frei empor
In Gottes hellen Morgen!
Die Lerche wirbelt in der Luft,
Und aus dem tiefen Herzen ruft
Die Liebe Leid und Sorgen.

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Morgengruß de Schubert’s (Die schöne Müllerin) – Bariton : Olaf Bär, piano : Geoffrey Parsons, 1986.
Ce lied est celui que je préfère parmi ceux de la série composée par Schubert. J’ai choisi l’interprétation du baryton allemand Olaf Bär que je préfère à celle de Dietrich Fisher-Dieskau.

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9- Des Müllers Blumen (Les fleurs du meunier)

Fleurettes aux yeux bleus et brillants
Au bord du ruisseau cher au meunier.
Vous brillez comme les yeux de ma bien-aimée.
Juste sous sa fenêtre, je vous planterai.
Dans le calme de la nuit, vous l’appellerez
Et dans son rêve, vous lui chuchoterez :
«Ne m’oublie pas, ne m’oublie pas !»
Et au matin, quand elle ouvrira la fenêtre,
Jetez-lui un regard amoureux.
La rosée dans vos yeux sera mes larmes.

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10- Tränenregen  (Pluie de larmes)

Assis tous les deux au bord du ruisseau,
Nous contemplons ses eaux vives.
La lune s’est levée,et après elle les étoiles
Dans le miroir d’argent, je ne vois ni lune ni étoiles
Mais seulement son image et ses yeux.
Elle lève la tête et regarde les fleurs bleues
Le ciel tout entier sombre dans le ruisseau
Et m’appelle dans sa profondeur :
«Ami, ami, suis-moi !»
Alors mes larmes perlent, et rident le miroir.
Elle dit : «Il va pleuvoir ! Adieu ! Je rentre à la maison.»

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