le magazine Jugend de Munich (1896-1940) : I) – portraits de femmes


      La revue Jugend  (Jeunesse) est une revue artistique et littéraire créée par les éditeurs Georg Hirth et Fritz von Ostini en 1896 avec le sous-titre Münchner illustrierte Wochenschrift für Kunst und Leben (Hebdomadaire munichois illustré d’art et de vie quotidienne). L’une des particularités du magazine est de modifier sa page de couverture à chaque numéro en faisant appel à des artistes variésJugend est à l’origine de l’expression « Jugendstil », mouvement qui fut le pendant en Allemagne de l’Art nouveau cependant cette étiquette est trop réductrice pour rendre compte du contenu et de l’orientation de la revue, même au moment de sa plus grande popularité. À côté des illustrations de style résolument moderniste et souvent empreintes d’humour, la revue contenait également et majoritairement des textes satiriques et critiques. Les premiers artistes à collaborer sont Otto Eckmann, Josef Rudolf Witzel, Ernst Barlach, Lovis Corinth, Adolf Höfer, E. M. Lilien, Angelo Jank… puis après 1920, Kurt Tucholsky, Erich Kästner et George GroszPar deux fois la revue va perdre son âme en adoptant des points de vue nationalistes et idéologique : durant la première guerre mondiale et à partir de 1933 en s’alignant sur les positions esthétique du national-socialisme. Elle disparaît en 1940.  (crédit Wikipedia)


    Durant toutes les années de parution du magazine, parmi les principaux thèmes de représentation de la page de garde, on trouvait en premier lieu la femme avec de superbes portraits féminins. Je ne résiste pas à vous présenter aujourd’hui quelques uns de ces magnifiques portraits.

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Jugend – à gauche : numéro 38 du 19 septembre1896 – illustration de Angelo Jank (1868-1940), artiste peintre animalier, graphiste, membre de la Sécession de Munich
Jugend – à droite :numéro 43 du 24 octobre1896 – illustration de Ferdinand von Rezniček (1868-1909) peintre et dessinateur autrichien qui a travaillé pour les magazines Jugen, Simplicissimus et Fliegende Glätter. Son thème de prédilection était la jeune femme élégante et sophistiquée.

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Jugend – numéro 17 du 24 avril 1897 – illustrateur Hans Strüse

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Jugend – à gauche : numéro du 15 janvier 1898 – illustration de Franz von Stuck (1863-1928), peintre symboliste et expressionniste allemand, sculpteur, graveur et architecte, membre fondateur de la Sécession de Munich.
Jugend – à droite :numéro du 4 février 1899 – illustrateur inconnu (illisible)

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Jugend – numéro du 24 juin 1899 – illustration de Franz von Lenbach (1836-1904), peintre portraitiste allemand. Ce portait semble celui de sa fille Marion qu’il a peint à plusieurs reprises.

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Jugend – à gauche : numéro 4 de 1901 -illustrateur inconnu (I.R.V.)
Jugend – à droite : numéro 27 de 1902 – illustration de Gottfried

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Jugend – à gauche : numéro du 16 avril 1900 – illustrateur inconnu (H.H.)
Jugend – à droite : numéro 22 de 1913 – illustration de Leo Putz (1869-1940), peintre allemand qui a intégré durant sa carrière les principaux courants artistiques de la fin du XIXe siècle et de début du XXe siècle : impressionnisme, art nouveau et expressionnisme. Opposé au nazisme, il fut inquiété après 1936 par les autorités du Troisième Reich.

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Jugend – numéro 24 de 1914 – illustrateur inconnu. Ce portrait date de juin 1914, c’est encore l’insouciance qui est de mise mais plus pour bien longtemps. Quelques jours plus tard, le 28 juin, François-Ferdinand, neveu et héritier de l’empereur d’Autriche est assassiné à Sarajevo par un étudiant bosniaque lié aux milieux nationalistes serbes. La guerre mondiale va être déclencher quelques semaines plus tard avec ses vingt millions de morts et ses vingt et un millions de blessés.

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Jugend – numéro 16  et 21 de 1915 – illustrateurs inconnus. Durant la période de guerre, peu de portraits de femmes qui arborent alors des visages graves ou tristes. Le magazine qui a adopté durant cette période une attitude résolument nationaliste montre surtout dans ses pages de gardes des portraits de militaires.

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Jugend – numéro 5 de 1920 – illustrateur indéterminé

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Jugend – numéro 8 de 1920 et 4 de 1925 – illustrateurs inconnus. Années d’après guerre : cheveux courts et sport d’hiver. Durant la république de Weimar, on assiste, comme dans les autres pays européens à une émancipation de la femme et à l’éclosion de la modernité.

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Jugend – numéro 15 de 1925 – magnifique portrait dont l’illustrateur est indéterminé (illisible et non répertorié)

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Jugend – numéro 19 de 1925 – illustrateur indéterminé (illisible)


Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


« Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus

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Franz von Stuck – Sisyphe, 1920

Le mythe de Sisyphe 

    Condamné par les dieux à pousser pour l’éternité au sommet d’une montagne un rocher, qui au moment où il atteignait son but dévalait inéluctablement vers son point de départ sous l’effet de son propre poids, le héros grec Sisyphe, « le plus astucieux des hommes », était confronté à une situation qui apparaissait au premier abord absurde. C’est bien ce qu’avaient recherché les dieux qui avaient sans doute pensé qu’il n’existait pas de punition plus terrible que l’accomplissement répété d’un travail inutile et sans  espoir. Il est vrai que par ses nombreuses frasques, le héros l’avait bien cherché : il avait méprisé les dieux et n’avait pas hésité à livrer leurs secrets; haïssant la Mort, il avait réussi à l’enchaîner et avait en conséquence vidé les enfers; enfin, il aimait tellement la vie, le monde, l’eau, le soleil, la mer qu’à l’occasion d’une sortie par ruse de l’Hadès, il était resté chez les vivants et on avait dut l’y reconduire de force. Certains ont vu dans ce mythe, le châtiment d’un humain qui avait eu la volonté folle de s’affranchir de la Mort et d’atteindre ainsi l’immortalité. La pierre gigantesque qui monte et qui descend de manière répétée la montagne serait une métaphore du cycle annuel des saisons et de la succession des solstice d’hiver et d’été.

Capture d’écran 2016-07-24 à 15.13.35     Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus fait de Sisyphe un  héros absurde. À l’encontre de Pascal pour qui le caractère infini et silencieux du monde était une source d’angoisse et d’effroi et qui préconisait à l’homme d’accepter sa condition misérable, de tourner le dos au monde et de se vouer de manière exclusive à Dieu, Albert Camus, bien que interpellé lui aussi par le silence d’un monde absurde qui se montrait imperméable aux tentatives légitimes des hommes d’en comprendre le sens (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde »), invitait tout au contraire ceux-ci à refuser le suicide et à assumer leur présence au monde par la prise de conscience de leur aliénation et par le choix d’une attitude de défi et de révolte fondatrice de liberté et de dignité et qui seule pourra permettre une exaltation de la vie (« dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi »). Ainsi l’absurdité qui s’attache à l’antinomie de l’homme et du monde peut déboucher sur une notion positive car l’homme, en prenant conscience de sa condition misérable va conquérir sa liberté. Comme le répète Camus « être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer ». L’homme absurde, par sa prise de conscience « a désappris d’espérer » et sachant que sa situation ne pourra changer de manière fondamentale, il va s’attacher à apprécier le plus intensément possible le peu qui lui est malgré tout donné. Il faut donc continuer à vivre avec « la passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Malgré les contradictions, le bonheur reste dans ce monde et il est vain de vouloir le trouver comme le propose Pascal, après la mort, dans un monde idéal et irréel situé dans l’au-delà.

     C’est donc à un hédonisme raisonné (Michel Onfray parle d’hédonisme tragique et rattache Camus à la gauche dionysienne) que nous invite Camus. En dépit et à cause de son absurdité, Il faut multiplier les expériences de vie et « être en face du monde le plus souvent possible ».

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Titien – Sisyphe, 1548-1549

Le Mythe de Sisyphe, extrait

le Mythe de Sisyphe      « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.
     C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
     Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.
     (….)  Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »   –   Albert Camus, Le mythe de Sisyphe , publié en 1942.

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Gustave Doré - Avares et prodigues - illustration de pour L’Enfer de Dante, 1861

Gustave Doré – Avares et prodigues – illustration pour  L’Enfer de Dante, 1861

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Kuki Shuzo (1888-1941)     Cette phrase identifie Sisyphe à une action à accomplir qui lui est imposée mais à laquelle il parvient tout de même à trouver du bonheur en la considérant comme une fin en soi. Camus l’aurait emprunté au philosophe japonais Kuki Shuzo, spécialiste de Bergson et de Heidegger dont il fut l’élève en 1927 à Fribourg. Dans son essai Propos sur le temps publié en 1928, ce philosophe avait manifesté son étonnement devant l’interprétation qui était généralement faite en occident de la damnation de Sisyphe et de l’état de malheur que l’on prêtait au héros grec  : « Y a-t-il du malheur, y-a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral. ». Évoquant la reconstruction de Tokyo après le tremblement de terre de 1923, il avait à cette occasion revisité le Mythe de Sisyphe qu’il considérait comme « un homme passionné par le sentiment moral. Il n’est pas dans l’enfer, il est au ciel » car « sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur ». À la vision négative d’un Sisyphe vaincu et irrémédiablement malheureux, Kuki Shuzo oppose une attitude qui s’apparente au Bushido, cet idéal moral des samouraïs qui choisissaient de vivre selon des règles très strictes où étaient magnifiées l’endurance stoïque, l’acceptation et le respect du danger et de la mort, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur, l’attachement et la fidélité à la famille et au clan.        

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Poème Le Sphinx : Heinrich Heine de nouveau victime d’une femme fatale…

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Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

Heinrich Heine (1797-1856) peint par Moritz Daniel

    Heine possède à un haut degré, à un degré excessif peut-être, cette faculté de dissocier la sensibilité et L’intelligence qui étonne si fort les Allemands. Au moment même qu’il éprouve, qu’il exprime ses peines ou ses joies d’amant ou de poète, il se regarde jouir, il se regarde souffrir, surtout souffrir, et il se juge spectateur ironique d’un spectacle dont il est aussi l’auteur et facteur. L’Allemand s’enfonce dans son rêve, y disparait tout entier, esprit et sentiment : l’esprit de Heine demeure en dehors du nuage, lumineux et attentif.   –  Le Mercure de France

    Ce n’est pas un vain cliquetis d’antithèses de dire littérairement d’Henri Heine qu’il est cruel et tendre, naïf et perfide, sceptique et crédule, lyrique et prosaïque, sentimental et railleur, passionné et glacial, spirituel et pittoresque, antique et moderne, moyen-âge et révolutionnaire. Il a toutes les qualités et même, si vous voulez, tous les défauts qui s’excluent ; c’est l’homme des contraires, et cela sans effort, sans parti pris, par le fait d’une nature panthéiste qui éprouve toutes les émotions et perçoit toutes les images. (…) Ce qui suit le poète à travers ces mutations perpétuelles et ce qui le fait reconnaître, c’est son incomparable perfection plastique. Il taille comme un bloc de marbre grec les troncs noueux et difformes de cette vieille forêt inextricable et touffue du langage allemand à travers laquelle on n’avançait jadis qu’avec la hache et le feu ; grâce à lui, l’on peut marcher maintenant dans cet idiome sans être arrêté à chaque pas par les lianes, les racines tortueuses et les chicots mal déracinés des arbres centenaires ; — dans le vieux chêne teutonique, où l’on n’avait pu si longtemps qu’ébaucher à coups de serpe l’idole informe d’Irmensul, il a sculpté la statue harmonieuse d’Apollon ; il a transformé en langue universelle ce dialecte que les Allemands seuls pouvaient écrire et parler sans cependant toujours se comprendre eux-mêmes.   –  Gérard de Nerval

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–––– poème Die Sphinx (le Sphinx), écrit à Paris en 1839 –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

Jean Auguste Dominique Ingres (1780-1867) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1808-1827

« La femme est le monstre de l’homme à moins que ce soit l’homme qui est le monstre de la femme »  –  Diderot (Le rêve de D’Alembert)

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   La vie sentimentale de Heinrich Heine fut une longue suite de désillusions. Lors de son séjour de formation à Hambourg chez son oncle Salomon, il tombe amoureux de sa cousine Amélie mais celle-ci lui préfère un autre homme avec qui elle se marie. Cet amour contrarié lui inspirera le recueil de poèmes Le Livre des Chants ( Buch der Lieder). Désespéré, il quitte alors Hambourg pour étudier dans diverses universités d’Allemagne, Bonn, Goettingue et Berlin. A peine remis de sa peine de cœur avec Amélie, c’est sur la jeune sœur de celle-ci, Thèrèse qu’il jette son dévolu et poursuit de ses assiduités. Le résultat ne sera pas plus heureux. Ces deux échecs auront une influence profonde sur son  œuvre poétique, les amours décrits dans ses poèmes y étant le plus souvent malheureux et la femme aimée présentée sous les traits d’une femme fatale ou versatile. Ce n’est qu’à partir de 1834 que Heine connaîtra une vie sentimentale apaisée, après avoir fait la connaissance d’une jeune grisette parisienne, Eugénie Mirat, qu’il épousera en 1841.

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LE SPHINX (le Livre des Chants)                                                       DIE SPHINX  (Buch der Lieder)

C’est l’antique forêt pleine d’enchantements.                               Das ist der alte Märchenwald !
On y respire, au bord de leurs frêles calices,                                Es duftet die Lindenblüte!
Le doux parfum des fleurs. — Les clairs rayonnements            Der wunderbare Mondenglanz
De la lune en mon coeur versent mille délices.                           Bezaubert mein Gemüte.

J’allais parmi la mousse embaumée, et tandis                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Que sous mes pas errants craquait la morte branche                Erklang es in der Höhe.
Il se fit quelque bruit dans les airs : — j’entendis                         Das ist die Nachtigall, sie singt
La voix du rossignol chanter, sonore et franche !                      Von Lieb und Liebeswehe.

Il chante ses amours, le jeune rossignol !                                      Sie singt von Lieb und Liebesweh,
Il chante leurs gaietés et leurs douleurs sans trèves,                  Von Tränen und von Lachen,
Et si tristement pleure, hélas ! que mes vieux rêves                  Sie jubelt so traurig,sie schluchzet so froh,
Se raniment soudain et reprennent leur vol.                               Vergessene Träume erwachen. 

— Je poursuivis ma route à travers la nature,                              Ich ging fürbaß, und wie ich ging
Dans les herbes, songeant et le coeur en émoi. —                        Da sah ich vor mir liegen,
Comme j’allais, je vis s’élever devant moi                                      Auf freiem Platz, ein großes Schloß,
Un grand château gothique à la haute toiture.                            Die Giebel hoch aufstiegen.

Je jetai sur ses murs désolés un coup d’oeil :                                 Verschlossene Fenster, überall
— Sa porte était fermée et sa fenêtre close,                                    Ein Schweigen und ein Trauern;
Et partout la tristesse accablante et le deuil;                                 Es schien, als wohne der stille Tod
La mort paraissait vivre en ce château morose.                          In diesen öden Mauern

Au seuil était un sphinx. — A la fois effrayant                             Dort vor dem Tor lag eine Sphinx
Et charmant, il avait d’un lion la poitrine                                    Ein Zwitter von Schrecken und Lüsten,
Et la griffe cruelle, et de la plus divine                                           Der Leib und die Tatze wie ein Löw,
Femme il avait les reins et le front souriant.                                Ein Weib an Haupt und Brüsten

O femme ! son regard appelait de sauvages                                  Ein schönes Weib! Der weiße Blick
Voluptés ! et sa lèvre au sourire puissant,                                    Er sprach von wildem Begehren;
Qui n’avait point subi du temps les durs ravages,                      Die stummen Lippen wölbten sich
S’offrait pleine d’ardeurs, de désirs et de sang.                            Und lächelten stilles Gewähren.

Le rossignol chantait si doucement dans l’arbre !                      Die Nachtigall, sie sang so süß –
Saisi soudainement d’un charme inapaisé,                                  Ich konnt nicht widerstehen –
Ne pouvant résister à la lèvre de marbre,                                     Und als ich küßte das holde Gesicht,
J’y vins mettre un joyeux et violent baiser.                                   Da wars um mich geschehen.

La figure impassible, alors, prit une vie;                                        Lebendig ward das Marmorbild,
La pierre soupira; le frisson courut dans                                       der Stein begann zu ächzen –
sa veine; — elle vivait ! — et sa bouche ravie                               Sie trank meiner Küsse lodernde Glut
but avec soif le flot de mes baisers ardents.                                   Mit Dürsten und mit Lechzen.

Elle aspira mon souffle entier, la charmeresse !                          Sie trank mir fast den Odem aus –
Sa poitrine gonflait en sa rebellion.                                                Und endlich, wollustheischend,
Elle étreignis mon corps dans une chaude ivresse,                     Umschlang sie mich, meinen armen Leib
Le déchirant avec ses griffes de lion.                                               Mit den Löwentatzen zerfleischend.

O souffrance et plaisirs infinis ! Doux martyre !                         Entzückende Marter und wonniges Weh!
Pendant que son baiser m’énivrait en vainqueur,                      Der Schmerz wie die Lust unermeßlich!
Comme un poison charmeur qui tue et vous attire,                   Derweilen des Mundes Kuß mich beglückt,
— Ses griffes me faisaient des blessures au coeur.                       Verwunden die Tatzen mich gräßlich.

Le rossignol chanta, des frissons plein son aile :                          Die Nachtigall sang: „O schöne Sphinx!
­—  » O sphinx ! Amour ! pourquoi mêler jusqu’à la                     O Liebe! was soll es bedeuten,
mort, A tes félicités la douleur éternelle !                                       Daß du vermischest mit Todesqual
Et pourquoi le baiser si la bouche vous mort ?                            All deine Seligkeiten?

« O toi, beau sphinx ! Amour mystérieux ! révèle                         O schöne Sphinx! O löse mir
à nos coeurs, tout remplis de tes désirs brûlants,                         Das Rätsel, das wunderbare!
cette énigme fatale et sans cesse nouvelle.                                     Ich hab darüber nachgedacht
­­— Moi, j’y songe déjà depuis près de mille ans.                            Schon manche tausend Jahre.“

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Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Gustave Moreau (1826-1898) – Œdipe et le Sphinx (détail), 1864

Heinrich Lossow (1840-1897) - Le Sphinx et le poète, 1868

Heinrich Lossow (1840-1897) – Le Sphinx et le poète, 1868

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   Deux autres traductions du poème très voisines ont été publiée par des revues de l »époque : le Magazine littéraire et  Bibliopolis (textes différents présentés en italique)

LE SPHINX (le livre des chants)                                                       

C’est l’antique forêt aux enchantements. On y respire la senteur des fleurs du tilleul ; le merveilleux éclat de la lune remplit mon cœur de délices. 

J’allais, et, comme j’avançais il se fit quelque bruit dans l’air : c’est le rossignol qui chante d’amour et de tourments d’amour. 

Il chante l’amour et ses peines, et ses larmes et ses sourires; il s’agite si tristement, (il jubile si tristement,) il se lamente si gaiement, que mes rêves oubliés se réveillent! 

J’allai plus loin, et, comme j’avançais, je vis s’élever devant moi, dans une clairière, un grand château à la haute toiture. 

Les fenêtres étaient closes , et tout alentour était empreint de deuil et de tristesse; on eût dit que la mort taciturne demeurait dans ces tristes murs. 

Devant la porte était un sphinx d’un aspect à la fois effrayant et attrayant (et délicieux), avec le corps et les griffes d’un lion, la tête et les seins d’une femme. 

Une belle femme ! son regard appelait de sauvages voluptés (de sauvages désirs) ; le sourire de ses lèvres arquées était plein de douces promesses. (un sourire prometteur arquait ses lèvres muettes)

Le rossignol chantait si délicieusement! Je ne pus résister, et, dès que j’eus donné un baiser à cette bouche mystérieuse, (et dés que j’eus baisé cette bouche charmante,) je me sentis pris dans le charme.

La figure de marbre devint vivante. La pierre commençait à jeter des soupirs (la pierre se mit à soupirer,). Elle but toute la flamme de mon baiser avec une soif dévorante. (Avec une soif dévorante, elle aspira la flamme de mon baiser.)

Elle aspira presque le dernier souffle de ma vie , et enfin , haletante de volupté , elle étreignit et déchira mon pauvre corps avec ses griffes de lion. 

Délicieux martyre, jouissance douloureuse, souffrance et plaisirs infinis! Tandis que le baiser de cette bouche ravissante m’enivrait, les ongles des griffes me faisaient de cruelles plaies. (Tandis que le baiser m’enchante, les griffes me déchirent cruellement.)

Le rossignol chanta : « toi, beau sphinx, ô amour! pourquoi mêles- tu de si mortelles douleurs à toutes les félicités? ( » O beau sphinx ! O amour ! Pourquoi mêles-tu les tourments de la mort à toutes tes félicités?) 

« O beau sphinx! ô amour! révèle-moi cette énigme fatale. — Moi, j’y ai réfléchi déjà depuis près de mille ans. » 

°°°

Gustave Moreau (1826-1898) - Œdipe et le Sphinx, 1864

°°°

Autre version du poème de Heine

Le Sphinx

Voici l’antique forêt aux enchantements !
Les fleurs du tilleul embaument,
Et l’éclat merveilleux de la lune
Tient mon âme ensorcelée.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Une mélodie retentit dans les airs.
C’est la voix du rossignol, il chante
L’amour et le mal d’amour.

Il chante l’amour et le mal d’amour,
Il chante les larmes et le rire.
Si triste est sa joie, si joyeuse ses sanglots !
Des rêves oubliés s’éveillent.

J’allais mon chemin, et comme j’avançais,
Je vis se dresser devant moi,
Au beau milieu d’une clairière,
Un grand château aux pignons élancés.

Les fenêtres étaient closes; partout,
C’était le silence, comme si la mort, entre ces murs déserts,
Avait établi sa muette demeure.

Devant le portail était couché un sphinx,
Monstre hybride inspirant frayeur et volupté :
Il avait d’un lion le corps et les griffes,
D’une femme la tête et les seins.

O l’admirable femme ! Son regard brillant
Disait de farouches désirs,
Ses lèvres muettes s’arquaient
D’un sourir plein de promesses.

Le rossignol chantait si délicieusement-
Je ne pus résister d’avantage :
Je posais mes lèvres sur ce doux visage,
C’en était fait de moi.

La statue de marbre s’anima,
La pierre se mit à soupirer :
Elle but, avec une vorace avidité,
L’ardente flamme de mes baisers.

A peine pouvais-je respirer encore-
Enfin, haletante de volupté,
Elle m’étreingnit, déchirant mon pauvre corps
De ses griffes de lion.

Martyre délicieux, souffrance enivrante !
Douleur et plaisir infinis !
Tandis que des lèvres le baiser m’enchante,
Les griffes me font d’horribles blessures.

Le rossignol chantait : « O beau sphinx !
O Amour ! Pourquoi mêles-tu
De si mortels tourments
A tes divins extases ?

O beau sphinx,dis-moi le mot
De cette étrange énigme ! 
Je l’ai cherché, je le cherche encore,
Depuis des milliers d’années. »

Heinrich HeineLivre des Chants Tome I

                         °°°

    Le poète romantique italien Ippolito Nievo, compagnon de Garibaldi, a aussi composé un poème à partir du poème de Heine et de la version en prose de Gérard de Nerval. En voici la traduction effectuée par Yves Branca, juin 2002, revu en octobre 2009

C’est l’antique forêt des enchantements.
Le parfum qui vient du tilleul en fleur
Et les rayons presque bleus de la lune
De magiques délices comblent le cœur.

Je fais un pas, à l’entour de moi vire
Dans l’air un son qui vainc toute parole.
C’est le rossignol qui d’amour soupire,
C’est le rossignol qui d’amour se plaint.

D’amour se plaint, pleure et sourit ensemble ;
Et si triste est ce tendre désir,
Et si joyeuses, ces lamentations
Que mes rêves morts dévêtent l’oubli.

Je m’enfonçais dans ces bois, et à mesure
Que j’avançais, là, en face de moi,
Un château s’élevait sur un plateau,
Un grand château, aux toitures aiguës.

Fenêtres et portes semblaient fermées,
Deuil et tristesse tout autour régnaient :
On devinait que la muette mort
Habitait cette livide demeure.

Un sphinx se tenait assis au portail
D’aspect enchanteur et ensemble horrible,
Qui sur son corps et ses pattes de lion
Avait visage et poitrine de femme.

Qu’elle était belle! De ses regards ardents
Elle inspirait des voluptés sauvages ;
Et de ses courbes lèvres souriantes
Une douceur de promesses coulait.

Le rossignol se dépensait en si doux lais !…
Oh, tout à délirer me poussa.
Mais quand je baisai ces lèvres fatales
Je fus saisi, le maléfice entra en moi.

Le marbre s’avivait, et peu à peu
Apprenait les soupirs la pierre muette,
Qui avidement de mes baisers le feu
But ; et sa soif semblait encore accrue.

Presque à son dernier souffle ma vie
Elle aspira, jusqu’à ce que la prît
Si atroce d’amour la frénésie
Que ses griffes de lion m’étreignirent.

Martyre cher, malheureuse douceur
Et tourments et plaisirs sans limites !
Quand de ses baisers je buvais l’ivresse
De plaies me couvraient les griffes cruelles.

Et le rossignol chantait: – Ô amour, sphinx !
Pourquoi mêles-tu tes joies à ces tourments ?
Quelle est la splendeur où puisent nos chants ?
Je le cherche peut-être depuis mille ans.

                         °°°

       Dans un autre poème, Heine va revenir au thème de la femme-sphinx, mais une femme-sphinx dénuée sur le plan physique de tout attribut animal. C’est par essence que la femme est un sphinx et détient le pouvoir de divination. Elle pose aux hommes une nouvelle énigme, celle qui lui est propre et touche à sa nature profonde et dont la résolution présenterait un danger mortel pour l’humanité toute entière. Une nouvelle fois, la femme est présentée comme un être mystérieux et paraît investie de pouvoirs non humains qui présente un danger mortel pour l’homme. Dieu merci, la femme ne possède pas la clé de la résolution de l’énigme et son ignorance a pour effet de protéger le monde.   (cité par Sophie Boyer, La femme chez Heinrich Heine et Charles Baudelaire, le langage moderne de l’amour – éd. de l’Harmattan, 2004).

Le vrai sphinx, il est dans un corps
Tout pareil au corps de la femme :
Fadaise, tout autre accessoire
De la morphologie du lion.

Ténèbre et mort, telle est la clef
De l’énigme de ce vrai sphinx :
Plus simple à deviner fut celle
Du fils et époux de Jocaste.

Il est heureux que la bavarde
Ne sache pas sa propre énigme :
Prononçant le mot clef, la femme
Nous ferait s’écrouler le monde.

°°°

Dans un poème tardif à l’atmosphère onirique lugubre, Heine mettra en scène une dernière fois la femme-sphinx.

Rêvant j’ai vu par une nuit d’été
De gris bâtiments blêmes sous la lune,
Ouverts à tous les vents, vestiges ruinés
Des splendeurs de la Renaissance.

Sortant des gravats, seule une colonne,
Çà et là dresse un métope dorique
Et semble braver d’un œil ironique
Du haut firmament la foudre immanente.

Brisés, dispersés, épars sur le sol,
Portiques, frontons et frises sculptées
Mi-bêtes, mi-gens, centaures et faunes
Chimères et sphinx, mythiques figures.

Gisant cà et là, des femmes de pierres,
Et l’herbe a poussé sur ces effigies;
Triste syphilis, le temps en partie
Des nymphes rongea le sublime nez.

°°°

Franz von Stuck - le Baiser du Sphinx, 1895

Franz von Stuck – le Baiser du Sphinx, 1895

°°°

     Les Grecs semblent avoir donné une interprétation érotique du mythe du Sphinx. La sphinge au buste de belle jeune fille aurait précipité vers la mort les jeunes hommes incapable de résoudre ses énigmes. Une autre version du mythe décrit la sphinge se rendant quotidiennement au marché de Thèbes pour s’y procurer des victimes. Certaines représentations grecques comme la poterie présentées ci-après paraissent montrer le viol d’un jeune homme par cette créature. C’est cette scène que représente le tableau de Franz von Stuck.

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°°°

     Jan Herman, Steven Engels et Alex Demeulenaere dans leur essai «  »Littératures en contact: mélanges offerts à Vic Nachtergaele » (Presses Universitaires de Louvain) font remarquer que le Sphinx du poème de Heine n’est ni le Sphinx grec, créature vivante, ni le  Sphinx égyptien, créature de pierre. C’est un Sphinx hybride fait de marbre qui dans un premier temps se féminise (ein Weiss an Haupt und Brusten) puis s’anime (Lebendig ward das Marmobild) sous l’effet du baiser déposé sur ses lèvres. Nul besoin d’énigme non résolue pour que la sphinge déchire le cœur du jeune homme de ses griffes puissantes. Ce n’est pas Œdipe et le Sphinx de Delphes que Heine, amoureux trop souvent éconduit, met en scène dans ce poème, c’est l’homme amoureux et la femme fatale, figure féminine castratrice et vorace incontournable créée de toute pièce par les hommes du XIXe siècle, qui le mène à sa perte. D’autres comme Baudelaire et le poète symboliste Albert Samain s’y laisseront tenter.

Beauté (Les Fleurs du mal), Baudelaire

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

                                   °°°

La Chimère (Evocations), Albert Samain

La chimère a passé dans la ville où tout dort,
Et l’homme en tressaillant a bondi de sa couche
Pour suivre le beau monstre à la démarche louche
Qui porte un ciel menteur dans ses larges yeux d’or.

Vieille mère, enfants, femme, il marche sur leurs corps…
Il va toujours, l’oeil fixe, insensible et farouche…
Le soir tombe… il arrive; et dès le seuil qu’il touche,
Ses pieds ont trébuché sur des têtes de morts.

Alors soudain la bête a bondi sur sa proie
Et debout, et terrible, et rugissant de joie,
De ses grilles de fer elle fouille, elle mord.

Mais l’homme dont le sang coule à flots sur la terre,
Fixant toujours les yeux divins de la Chimère
Meurt, la poitrine ouverte et souriant encor.

                                      °°°

Emeraude (Evocations), Albert Samain

 Vision de forêts dans l’eau glauque – Émeraude.
Étangs luisant dans les jardins comme des yeux,
Beaux yeux cruels pareils aux bois mystérieux
Où la panthère d’or, Amour, ondule et rôde.

Printemps de la couleur. Rêve sentimental
De feuillée en fraîcheur mirée à la rivière
Et d’âme rebaignée en la candeur première
De la verdure peinte en un vierge cristal.

Et mauvais rêve aussi de la femme mauvaise
Dont le lourd regard vert, brûlant comme la braise,
Au coeur ensorcelé distille le poison.

Mers vertes – vision de naufrages tragiques…
Émeraudes. Grands yeux fascinants et magiques
Du vieux sphynx allongé – fatal – à l’horizon.

°°°Evocations) 

Félicien Rops (1833-1898) - Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Félicien Rops (1833-1898) – Le Sphinx, entre 1878 et 1881

Fernand Khnopff (1858-1921) -  la caresse du Sphinx,  1896

Fernand Khnopff (1858-1921) –  la caresse du Sphinx,  1896

°°°

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