À propos du sacré…


William Blake - The Great Red Dragon and the Beast from the SeaWilliam Blake – The Great Red Dragon and the Beast from the Sea

« Deux choses menacent une société : le sacré et le profane. Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage. »

Régis Debray pastichant Paul Valéry.

le sacré et le numineux

     Il est commun d’associer au mot sacré l’idée de « séparation ». Est sacré, ce qui, dans le monde dans lequel évolue une société, n’est pas ordinaire, ce à quoi cette société a attribué une valeur supérieure qui s’impose à tous et lui confère un statut « spécial » marqué par la transcendance. C’est par la consécration, par l’intermédiaire d’une action spécifique ou d’un rite, que s’effectue pour une personne, un objet ou un lieu le passage du monde profane au domaine sacré. À ce titre cette différentiation est de nature axiologique et elle peut s’appliquer à tous les éléments qui composent ce monde : des objets, des lieux, les êtres et leurs actes, des parties de leur corps, des valeurs. Le sacré se rattache toujours à un système de pensée qui peut être mythologique, religieux ou idéologique s’il n’est pas inféodé à une vision religieuse du monde.

    Par essence, le sacré est toujours mystérieux car il se produit à l’occasion d’une confrontation avec la part non intelligible du monde qui prend alors la forme d’une entité supérieure surpuissante et agissante face à laquelle l’individu qui en fait l’expérience se sent désarmé, impuissant et soumis. Cette expérience du sacré qui transcende l’éthique et le rationnel et qui se présente sous le double aspect d’un mystère effrayant et fascinant a été qualifiée par le théologien allemand Rudolf Otto de numineuse en référence au latin numen, la puissance agissante de la divinité. Le numineux est un mysterium tremendum qui prend la forme du fascinans.  (crédit Wikipedia)

  • tremendum : effroi ou terreur du sacré ou de la divinité dans tout ce qu’ils ont d’incompréhensible et de mystérieux.
  • mysterium : appréhension du « tout Autre », altérité radicale, qui nous paralyse et nous fascine.
  • fascinans : qui séduit, entraîne, ravit d’étonnement, emporte dans le délire et l’ivresse.

    Le numineux est pour l’individu qui en fait l’expérience source d’angoisse car il le soumet à l’attraction de deux forces contradictoires : la force d’attraction séduisante du fascinans, de nature foncièrement dionysiaque et la force répulsive par l’effroi du tremendum.

Lever du soleil sur les Aravis vu des hauteurs dominant POISY – le 11/11/2014 à 7h 55 – photo Enki, IMG_6138Lever du soleil sur le massif des Aravis – photo Enki


le sacré et le profane selon Émile Durkheim

   Dans son essai Les Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (1912), le sociologue et anthropologue français Émile Durkheim défend l’idée que le sentiment du sacré, universel et présent dans les sociétés humaines les plus anciennes est inhérent à la nature humaine. Contrairement aux partisans d’une origine animiste ou naturiste des religions qui expliquaient l’origine de celles-ci par une tentative d’explication de types psychologique ou surnaturel des phénomènes naturels (orages, tremblements de terre, éclipses, etc…) Durkheim défend l’idée que le sacré est inhérent au fait social et trouve son origine dans certaines forces sociales en action dans les groupes humains. C’est alors une « réalité transcendante que l’homme est capable d’expérimenter au moment où son individualité se dissout dans le chaleureux unisson du groupe auquel il va appartenir». Le sentiment du sacré précède la religion, celle-ci ne faisant que le prolonger en le structurant. La religion, qu’il définit comme  « un système solidaire de croyances et de Pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » est étroitement imbriquée à la société. Sont sacrées les « choses que les interdits protègent et isolent », et profanes « celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester à l’écart des premières ». 

      L’ambiguité de la notion de sacré vient du fait que celui-ci est à la fois frappé du sceau de l’interdit et en même temps le siège d’une connaissance et d’une puissance auxquelles on ne peut accéder qu’en en faisant l’expérience. L’accès au sacré passe par un « chemin de maturation ou initiatique » mais aussi par de « grandes expériences » qui favorisent le contact avec la transcendance.

La vision naturiste de l’origine des religions

« L’esprit de l’homme est sujet à certaines terreurs et à certaines appréhensions inexplicables, qui procèdent d’une situation personnelle ou publique malheureuse, d’une mauvaise santé, d’un naturel sombre et mélancolique, ou du concours de toutes ces circonstances. Un tel état d’esprit engendre la crainte de maux infinis et inconnus de la part d’agents mystérieux ; et quand il n’y a rien de réel à redouter, l’âme, agissant à son propre détriment, et entretenant son inclination prédominante, invente des objets imaginaires, à la puissance et à la malveillance desquels elle ne donne pas de limite. Comme ces ennemis sont entièrement invisibles et totalement inconnus, les méthodes adoptées pour les apaiser sont également inexplicables, et consistent en cérémonies, observances, mortifications, sacrifices, présents, ou toute pratique qui, en dépit de son absurdité ou de sa vanité, se trouve recommandée par la sottise et la fourberie à une crédulité aveugle et terrifiée. Faiblesse, crainte, mélancolie, jointes à l’ignorance, sont donc les vraies sources de la superstition. »
Hume, « Superstition et enthousiasme » (Histoire naturelle de la religion.)


        Le philosophe Jean-Jacques Wunenburger reprend en partie l’analyse de Durkheim en montrant ( Le sacré, Paris PUF) que le sacré recouvre deux champs sémantiques délimités par les termes de « sacré » et de « saint » : [en linguistique] le sacré est désigné par un couple (qadosh et qodesh en hébreu, hagios et hiéros en grec, sacer et sanctus en latin), qui détermine deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (le sacré, institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le saint, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation implique une médiation : le sacré est toujours une représentation partielle et symbolique de Dieu ou du religieux. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence. C’est la raison pour laquelle les arts en général, la musique en particulier, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, se prêtent si volontiers à des représentations du sacré.    (article L’origine du sacré par narthex, janvier 2010, c’est ICI)


la notion de mana

      Selon Durkheim, c’est à l’occasion de circonstances particulières au cours desquelles les individus d’un groupe ou d’une société communiquent « dans une même pensée et une même action » et sont l’objet d’une exaltation et d’une « effervescence collective », qu’apparaît le sacré et se crée une religion. Il nommera mana cette énergie puissante qui fait communier et agir les foules, terme par lequel certaines tribus d’Océanie nommaient des forces surnaturelles présentes dans la nature sources de pouvoir spirituel ou matériel. Pour Durkkeim, ce n’est que par un processus d’objectivation en se fixant sur un objet qui devient sacré que la société prend conscience de la force religieuse, le mana, et finalement de son unité et sa singularité. La vie en société structurée par une religion fait partie intégrante à la nature humaine et même les sociétés laïques ou professant l’athéisme reproduisent au niveau idéologique les formes du sentiment religieux. C’est par la répétition des rites qui font revivre les moments d’« effervescence collective » fondateurs que les sociétés maintiennent leur unité et se perpétuent. La disparition des rites et de la religion laisse les sociétés sans centre fixe, sans autorité et entraîne leur désagrégation.


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Le numineux et de sacré considérés comme archétypes : la vision de Jung

    Pour Carl Gustav Jung, les phénomènes du sacré et du lumineux sont issus des archétypes. Rappelons que les archétypes sont des formes symboliques innées et constitutives de l’inconscient collectif qui sont par nature inatteignables pour l’homme qui ne peut en  percevoir que des traces.

    Pour faire comprendre le mode d’action des archétypes sur nos pensées et nos comportements, Jung compare leur action à la force de gravitation d’une étoile sur les planètes : l’archétype exerce une force d’attraction incoercible sur le « moi » et cette force peut être chargée d’une force émotionnelle intense qui peut dépasser et submerger la conscience : « L’expérience archétypique est une expérience intense et bouleversante. Il nous est facile de parler aussi tranquillement des archétypes, mais se trouver réellement confronté à eux est une toute autre affaire. La différence est la même qu’entre le fait de parler d’un lion et celui de devoir l’affronter. Affronter un lion constitue une expérience intense et effrayante, qui peut marquer durablement la personnalité ». Jung donnera à cette force puissante exercée par l’archétype sur notre conscience, la même appellation de numen déjà utilisée par Rudolf Otto dans Le Sacré. Le numen se manifeste dans les rêves, les visions oniriques, les mythes, des symboles tels que les mandalas ou la roue et toutes les manifestations de l’inconscient. Lors qu’il est surpuissant, le numen  peut être source de psychoses, qu’elles soient individuelle (névroses) ou collective lorsqu’elle concerne un peuple en son entier (IIIe Reich). Dans son activité de psychologue analytique, Jung avait constaté que la diminution de l’influence religieuse sur la société induisait des troubles psychologiques : « De tous les patients ayant atteint la maturité, c’est-à-dire âgés de plus de trente-cinq ans, il n’en est aucun pour qui le problème ultime ne soit pas celui de l’attitude religieuse. En fait, chacun souffre d’avoir perdu ce que les religions vivantes ont apporté de tous temps à leurs adeptes, et aucun n’est vraiment guéri qui n’a retrouvé sa conception religieuse, sans aucun lien bien sûr avec une confession ou une appartenance à une Église… » […]  et en conséquence privilégiait l’action sur le numineux : « Ce qui m’intéresse avant tout dans mon travail n’est pas de traiter les névroses mais de me rapprocher du numineux. Il n’en est pas moins vrai que l’accès au numineux est la seule véritable thérapie et que, pour autant qu’on atteigne les expériences numineuses, on est délivré de la malédiction que représente la maladie. La maladie elle-même revêt un caractère numineux ». (Correspondance, Tome II, 1993)

le désenchantement du monde

     « l’esprit moderne, malgré de sérieux efforts, ne comprend plus le langage théologique vieux de bientôt deux mille ans. Nous sommes non seulement menacés, mais depuis longtemps envahi par le danger que le manque de compréhension ne soit remplacé ou bien par l’insensibilité, l’affectation et la rigidité dans la croyance, ou bien par la résignation et l’indifférence. » 


Le sacré vu par Roger Caillois

    C’est en 1939 que Roger Caillois fait paraître son essai d’anthropologie et de sociologie L’homme et le sacré qui connaîtra immédiatement un grand succès. L’ouvrage sera complété en 1950 par trois études complémentaires portant sur le Sexe, le Jeu et la Guerre. Disciple de Marcel Mauss, le « père de l’anthropologie française », Roger Caillois va dans cet essai faire évoluer l’anthropologie française en l’ouvrant sur les recherches en cours en Allemagne, Angleterre et États-Unis et la mettre à la portée des non-spécialistes. Plutôt que de tenter de résoudre le problème jugé alors insoluble de l’origine du sacré, il fera porter son analyse sur le rôle que joue le sacré dans la société, sa place dans la religion, la césure du monde qu’il implique en opposant, malgré le fait qu’ils sont complémentaires, un monde profane où l’on peut agir en toute liberté et le monde mystérieux du sacré potentiellement dangereux pour la société par l’énergie agissante puissante qu’il est susceptible de libérer à tout moment, suscitant des réactions ambivalentes qui vont de l’effroi à la convoitise. Le monde du sacré rassemble en son sein les principes contraires du pur et de l’impur qui agissent de manière négatives ou positives sur l’ordre du monde. La complexité nait du fait que certaines notions relèvent selon les circonstances des deux principes; c’est le cas du sexe et du sang, tous deux liés à la mort qui peuvent se rattacher au pur ou à l’impur. Les mondes profane et sacré doivent absolument délimités et leur rapports sévèrement réglés par la mise en place d’interdits  (tabous) et de rituels (rites de consécration, de désacralisation, d’expiation). 

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      Roger Caillois se penche également sur le rôle paradoxal joué par la fête qui apparaît comme une transgression obligatoire des interdits dans la mesure ou elle constitue une rupture de l’ordre établi et provoque avec le renversement de toutes les valeurs (débauche,inceste, parodie, sacrilège) le retour au chaos primordial. Dés lors, les forces créatrices mises en œuvre lors de la période mythique peuvent de nouveau se manifester et le sacré revenir en force.

     Dans les société modernes, l’élargissement du profane a rétréci la notion du sacré qui s’est émietté et réfugié dans la conscience de chacun s’attachant désormais à des valeurs personnelles et perdant sa fonction passée de facteur de cohésion sociale. Seule, la guerre avec ses aspects paroxystique, outrageux et sacrificatoire assume encore le rôle de regénération de la société par la fascination profonde et durable qu’elle exerce sur les âmes.

      Dans les sociétés modernes, le sacré perd du terrain au profit du Profane, délaissant le social, il « s’intériorise » chez les individus et se reporte sur certains de leurs pôles d’intérêt qu’ils jugent primordiaux. Roger Caillois retrouve ces nouvelles formes du sacré dans la dévotion à la Femme, l’Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l’autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. Il aurait pu ajouter le sport. Le chapitre qui suit, tiré de l’Homme et le sacré décrit ce phénomène d’intériorisation qui peur conduire à l’incroyance religieuse sans pour autant que le sacré disparaisse.

De l’ntériorisation du sacré à l’homme incroyant.

    « Cependant dès les premiers pas de la civilisation, avec le début de la division du travail, plus encore avec la naissance de la cité et de l’État, les fêtes perdent de leur importance. Elles présentent de moins en moins l’ampleur, le caractère total qui faisaient des anciennes effervescences une suspension complète du jeu des institutions et une mise en question intégrale de l’ordre universel. Une société plus complexe ne supporte pas une telle solution de continuité dans son fonctionnement. On assiste alors à l’abandon progressif de l’alternance des phases d’atonie et de paroxysme, de dispersion et de concentration, d’activité réglée ou déchaînée, qui rythme le développement dans le temps d’une vie collective moins différenciée. On peut interrompre le labeur privé, mais les services publics ne souffrent aucun arrêt. Un désordre général n’est plus de mise : tout au plus en tolère-t-on le simulacre.

     L’existence sociale dans son ensemble glisse vers l’uniformité. De plus en plus, elle canalise en un courant régulier et égal l’inondation et la sécheresse. Les multiples nécessités de la vie profane souffrent de moins en moins que tous réservent simultanément au sacré les mêmes instants. Aussi le sacré s’émiette, devient affaire de secte qui mène une existence semi-clandestine ou, dans le meilleur cas, affaire de groupe spécialisé qui célèbre ses rites à l’écart, qui reste encore longtemps officiel ou officieux, et dont le divorce avec le corps de l’État est tôt ou tard consacré par la séparation du spirituel et du temporel. L’Église alors ne coïncide plus avec la Cité, les frontières religieuses avec les frontières nationales.
     La religion bientôt est dépendante de l’homme et non plus de la collectivité : elle est universaliste, mais aussi, de façon corrélative, personnaliste. Elle tend à isoler l’individu de façon à le placer seul à seul en face d’un dieu qu’il connaît alors moins par des rites que par une effusion intime de créature à créateur. Le sacré devient intérieur et n’intéresse plus que l’âme. On voit croître l’importance de la mystique et diminuer celle
du culte. Tout critère extérieur apparaît insuffisant dès le moment où le sacré tient moins à une manifestation objective qu’à une pure attitude de conscience, moins à la cérémonie qu’au comportement profond. C’est avec raison, dans ces conditions, que l’on emploie le mot sacré en dehors du domaine proprement religieux pour désigner ce à quoi chacun voue le meilleur de lui-même, ce que chacun tient pour la valeur suprême, ce qu’il vénère, ce à quoi il sacrifierait au besoin sa vie.
    Telle est en effet la pierre de touche décisive qui, dans le cas de l’incroyant, permet de faire la démarcation entre sacré et profane. Est sacré l’être, la chose ou l’idée à quoi l’homme suspend toute sa conduite, ce qu’il n’accepte pas de mettre en discussion, de voir bafouer ou plaisanter, ce qu’il ne renierait ni ne trahirait à aucun prix. Pour le passionné, c’est la femme qu’il aime ; pour l’artiste ou le savant, l’œuvre qu’ils poursuivent ; pour l’avare, l’or qu’il amasse ; pour le patriote, le bien de l’État, le salut de la nation, la défense du territoire ; pour le révolutionnaire, la révolution.
     Il est absolument impossible de distinguer autrement que par leur point d’application ces attitudes de celle du croyant vis-à-vis de sa foi : elles exigent la même abnégation, elles supposent le même engagement inconditionnel de la personne, un même ascétisme, un égal esprit de sacrifice. Sans doute convient-il de leur attribuer des valeurs différentes, mais c’est là un tout autre problème. Il suffit de remarquer qu’elles impliquent la reconnaissance d’un élément sacré, entouré de ferveur et de dévotion, dont on évite de parler et que l’on s’efforce de dissimuler, de peur de l’exposer à quelque sacrilège (injure, raillerie, ou même simple attitude critique) de la part d’indifférents ou d’ennemis qui n’éprouveraient aucun respect à son égard.
    La présence d’un tel élément entraîne un certain nombre de renoncements dans le déroulement ordinaire de l’existence et, en cas de crise, le sacrifice de la vie lui est consenti d’avance. Le reste est alors considéré comme profane, on en use sans scrupules excessifs, on l’évalue, on le juge, on en doute, on le traite en moyen et non en fin. Certains subordonnent tout à la conservation de leur vie et de leurs biens et semblent ainsi tout tenir pour profane, prenant avec tout, dans la mesure de leur pouvoir, les plus grandes libertés. L’intérêt bien entendu les gouverne ou leur plaisir du moment. Pour eux seuls, il est clair que le sacré n’existe sous aucune forme.»

Roger Caillois, L’homme et le sacré – p.90-91


Les frères Van Eyck - l'agneau mystique (détail), 1432Les frères Van Eyck – l’agneau mystique (détail), 1432

La religion et le sacré vus par René Girard

    Le philosophe et anthropologue français Lucien Scubla a résumé le « système de pensée girardien » à quatre propositions principales :

  1. Le désir humain est toujours mimétique.
  2. La rivalité mimétique est l’unique source de la violence humaine […]
  3. Seule la religion (sacrifice ou renoncement au sacrifice) peut contenir la violence.
  4. La culture provient tout entière de la religion ou plus précisément du sacrifice.

    Le désir mimétique de tous est source dans le groupe d’une violence qui, si elle n’est pas contenue, risque d’aboutir à la « crise mimétique » et à la guerre de tous contre tous pour reprendre la formule de Hobbes qui aboutirait à la destruction totale du groupe. C’est pour palier à cette menace que le groupe va se fédérer sur le dos d’une victime désignée en mettant en place le « mécanisme » de bouc émissaire par lequel la violence de tous contre tous se transformer en violence de tous contre un et permettre le retour à un apaisement et à un nouvel équilibre. Le « cadavre encore chaud » de la victime devient un symbole générateur de sacré : « Les hommes ont inventé leurs dieux pour ne plus se tuer les uns les autres » (Lagarde, 1994). Dans son ouvrage Le Bouc émissaire, René Girard décrit la scène, inspirée des Bacchantes d’Euripide, et réitérée par chaque société, du meurtre originaire d’où sont issu le sacré et la religion :

    « Le dépècement de la victime vivante par les assistants unanimes et désarmés révèle ici sa signification véritable. Même si nous n’avions pas le texte tragique qui représente la scène originelle, nous pourrions l’imaginer. Il ne peut pas s’agir d’une exécution organisée. Tout nous suggère une foule aux intentions d’abord pacifiques, une masse désorganisée que des raisons inconnues et dont la connaissance n’est pas vraiment nécessaire portent à un degré extrême d’hystérie collective. Cette foule finit par se précipiter sur un individu que rien d’essentiel ne désigne à la vindicte de tous mais qui n’en polarise pas moins, en très peu de temps, tous les soupçons, l’angoisse et la terreur de ses compagnons. Sa mort violente procure à la foule l’exutoire dont elle a besoin pour retrouver le calme »  (René Girard, Le Bouc émissaire, p. 187)

    Le rôle de la religion est  dés lors d’empêcher la survenue d’une crise mimétique en substituant par l’intermédiaire du rite une victime sacrificielle à la victime émissaire : 

    « Tous les dangers, réels ou imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire et autour d’elle l’unité perdue dans la violence réciproque » (René Girard).

   On a critiqué René Girard d’avoir fait du mimétisme un « mécanisme automatique » à valeur de constante anthropologique qui enferme l’homme dans un déterminisme réducteur. Un contre exemple de ce déterminisme est cité en anthropologie par la pratique du « don ». (se reporter à Marcel Mauss et Alain Caillé).


Et, pour remonter aux sources du sacré, un peu d’étymologie…

    L’étymologie du mot sacré prend sa source dans deux langues, le sanscrit qui est une lande indo-européenne et l’hébreu qui est une langue sémitique.

racines sémitiques

     De la racine sémitique DS, forme verbale signifiant couper, diviser, séparer est issue la racine hébraïque QDS d’où sont issus les mots qadosh, qadash et qodesh qui désignent les choses saintes interdites au toucher, la sainteté, le sacré . Ces mots ont été utilisés 289 fois dans la Bible hébraïque.

Ainsi, chez les hébreux, la notion de sacré va donc intégrer dés l’origine l’idée de séparation. Cette particularité est illustrée dans l’Ancien Testament par l’épisode du « Buisson ardent » (Exode III) au cours duquel Yahvé apparaît à Moïse sur la montagne de l’Horeb, lieu « mis à part » du monde ordinaire et profane, qui apparaît alors comme une terre consacrée, propriété exclusive de Dieu : « Dieu dit : N’approche pas d’ici, ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Le Dominiquin - Moïse et le buisson ardent, 1616.jpg

Racines indo-européennes

    D’un dérivé en -ro de la racine initiale sanscrite SAK, reliée au domaine et aux objets de la divinité est issu le vieux latin sakros dont la forme comporte une variante, l’adjectif italique sakri-, qu’on retrouve partiellement en vieux latin dans le pluriel sacres. De cette origine sont issus les noms latins sacrum, sacer et le verbe sancire : rendre inviolable par un acte religieux (d’où provient l’adjectif français «sacré») puis par extension délimiter, sacraliser puis par extension rendre inviolable, interdire. Dans la langue latine, l’évolution sémantique du sacré est passé de la notion de transcendance à celle de séparation.

On notera à ce sujet avec intérêt que le mot même de sanskrit qui signifie ce qui est sacré, ce qui est initié pour le rite est composé des racines Sam ou Sams qui signifie mettre ensemble, préparer pour le rite, et Skri ou Krti qui signifie consécration, ce qui est initié.

   Du grec ancien ἅγος, hagos, chose terrible, sacrilège, souillure sont issus les termes ἅγιος, hagios  signifiant auguste, sacré, saint (apparenté au sanscrit yájati ayant trait au culte, au sacrifice), hagnos, vénérable, sacré, pur, chaste et hiéros, sacré.


     Le mot profane quant à lui est issu du latin pro-fanum qui s’applique à ce qui se trouve devant l’enceinte réservée, c’est-à-dire le Temple. Le profane s’oppose ainsi au sacré qui se situe lui dans l’enceinte réservée du Temple et qui est de ce fait à la fois séparé et circonscrit (du latin circumscribere : délimiter, entourer.)


    « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre troisième, p.125

Che Guevara, le 5 mars 1960 (photo d'Alberto Korda).jpg Che Guevara (photo d’Alberto Korda)

Un sacré « laïque » ? Le point de vue de Régis Debray

     Pour Régis Debray dans son essai Jeunesse du sacré l’époque moderne ouverte avec la proclamation par Nietszche de la mort de Dieu est paradoxalement celui de la résurgence du sacré, ce « revenant indocile » comme il le qualifie. Aucune contradiction pourtant car le sacré moderne apparaît aujourd’hui comme séparé du divin. Il s’exprime dans la ferveur des stades de football et des récitals de stars de la chanson, la flamme du tombeau du Soldat inconnu, la crypte du Panthéon, l’image de Che Guevarra

     « Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas de valeurs sacrées. Ne confondons pas le sacré avec le religieux et le religieux avec le divin. Il y a beaucoup de religions sans dieux et sans Dieu. Par sacré, j’entends le trou fondateur, une absence fondamentale, une transcendance sans laquelle n’importe quel ensemble social s’effrite. Toute convergence suppose un point de fuite à l’horizon. Les sociétés par horreur du vide, le remplissent avec les religions traditionnelles. On marche vers l’Eden ou on vient d’un paradis perdu. Nous aurons toujours des comptes à rendre à quelque chose qui n’est pas là. C’est la rançon de notre incomplétude et c’est une chance : l’inquiétude est notre force motrice. Cette interrogation, cette « inquiétude » propre à l’homme ne peut être évacuée de notre réflexion, même si elle relève de l’appréciation individuelle de chacun. Les rituels maçonniques renvoient à cette recherche vers laquelle, en effet, chacun trouvera sa réponse : l’essentiel est la valeur initiatique de la méditation intérieure, du silence et du secret ».


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Ils ont dit : Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra…


Friedrich Nietzsche : Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) lu par Micheal Londsdale.

Caspar Friedrich - Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818
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illustrations : Le voyageur au-dessus des nuages, G. Friedrich (1818) & la grande foule, A. Saura (1963)


Promenade dans un ravin ou de la difficulté d’être surhumain…

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Mercredi 25 main 2016 : promenade avec Gracie dans le ravin situé près de chez moi

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     À un quart d’heure à pied de chez moi, il existe un étroit et profond ravin creusé dans la  molasse dont les pentes sont couvertes d’une végétation luxuriante. Au fond coule un ruisseau venu de la montagne toute proche que la pente a rendu impétueux. Je m’y rend souvent pour promener ma chienne Gracie. En bordure de l’eau gazouillante, c’est le règne des fougères qui ont trouvé là un biotope idéal pour leur épanouissement. Tout autour, c’est la lutte pour la vie. Et la vie, dans cet étroit goulet où l’ombre règne en maîtresse,  c’est la lumière du soleil que l’on distingue très haut au-dessus de nos têtes, comme un bien inaccessible, entre les épaisses frondaisons. Dans ce royaume de l’ombre, il semble que chaque plante se soit fixé le but de pousser  le plus haut et le plus rapidement possible pour capter au détriment des autres le maximum de cette lumière bienfaisante et on est surpris de la hauteur vertigineuse atteinte par les arbres et de la rectilignité de leurs troncs. Mais la compétition est implacable, sur un sol rocheux où la terre arable a été distribuée avec parcimonie, les géants n’ont que peu de prise pour développer leurs racines et certains jours de tempête ils s’abattent et se couchent facilement les uns sur les autres comme dans un mikado géant. Dans ce sombre chaos de troncs renversés et de verdure luxuriante qui nous plonge dans une ambiance de forêt primaire voire équatoriale, pour un peu on serait tenté de jouer les matamores et de traverser le ravin en plein vide sur l’arbre moussu et vermoulu qui fait passerelle entre les deux rives, tel un Indiana Jones…  C’est bien tentant !

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Chiche !

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     Je n’ai pas eu le courage de traverser le ravin sur le tronc d’arbre moussu et vermoulu… Oui, c’est vraiment dur d’être surhumain. Il fut un temps où je l’aurais certainement tenté… Je me suis consolé en rejoignant une petite cascade toute proche pour contempler l’eau couler entre les pierres et les fougères et écouter religieusement sa musique. C’est pour moi comme une thérapie, j’ai forgé à ce propos un néologisme : Pêgêthérapie, du grec ancien πηγή, pêgê (« source, fontaine ») et θεραπεία, therapeía (« cure ») – voir « Histoires d’O », c’est  ICI . J’ai l’impression que mes mauvaises pensées et mes soucis sont entraînées par l’eau et le temps qui passent et vont se perdre et se dissoudre, au loin, dans les sédiments et la vase du lac.

     Vous êtes prévenus, ne remuez jamais la vase …

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photos d’Enki

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