Diamant


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Mon moi visible est miroir des pulsions, 
Diamant taillé par un fantôme
En réfractions entrecroisées :
Scintillant, je me reflète en vous
Comme, inondé d’un trop-plein

de destin.

(André Biely, Premier rendez-vous).

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Convulsions de la terre, cristallisation

      Il y a plus de 2,5 milliards s’années certaines parties du manteau terrestre comprise entre 150 et 250 km de profondeur ont été soumis, à très haute température et en présence de composés de fluides carbonés très particuliers, à des pressions gigantesques exercées par des phénomènes éruptifs de type explosif. Dans quelques cas extrêmement rares, les chaudrons alchimiques où avaient lieu ces phénomènes ont vu éclore des formations cristallines constituées de carbone pur, très durs, très stables et d’une transparence à nulle autre pareille, les diamants. Ces merveilles de la nature ont alors sombré dans un profond sommeil, dans le cocon protecteur de leur matrice originelle, durant des centaines de millions, voire des milliards d’années et puis un jour, sous l’effet des convulsions internes au globe terrestre ayant provoqué une remontée du magma, elles ont été entraînées par la montée de la lave en fusion et expulsées à la surface du globe. C’est là l’origine de ces pierres si recherchées par les hommes que la planète daigne leur offrir de manière si parcimonieuse. La plupart d’entre elles étaient enfouies plus ou moins profondément dans le sol mais certaines, par les effets des mouvements du sol, de l’érosion ou des actions humaines, sont apparues en pleine lumière et ont alors suscitées l’étonnement, l’admiration et enfin la dévotion des hommes pour lesquels le fait que de simples pierres réunissaient autant de vertus : dureté, luminosité, éclat éblouissant égal à celui des étoiles, ne pouvait s’expliquer que par une origine céleste. À la différence des autres minéraux qui refusent la lumière, le diamant l’accepte, la laisse pénétrer en lui-même et la magnifie et son éclat s’apparente alors à un regard qui hypnotise. Cette communauté lumineuse avec les astres a fait du diamant l’un des ressorts les plus puissants de la rêverie humaine :  de par leur parenté supposée avec les astres et leur rareté, de par la puissance hypnotique qu’ils  exerçaient sur ceux qui les contemplaient, les diamants devaient avoir le pouvoir d’aider à l’accomplissement des désirs et des rêves : pouvoir, santé, jeunesse, amour, clairvoyance. Le diamant est ainsi devenu un talisman puissant.

       Mais lorsque l’homme rêve, son désir et son pouvoir ne se confrontent à aucune limite, le diamant brut malgré ses vertus n’était qu’un avenir, qu’une promesse qu’il appartenait à l’homme de faire aboutir. C’est par la taille que le diamant atteint sa perfection ultime, son aboutissement, son destin et que la lumière du jour et la lumière de l’esprit viennent s’unir dans la pierre. Certains pensaient au XVIe siècle que la taille des pierres précieuses, pour être réussie, devait s’effectuer comme pour les travaux de jardinage, en accord profond avec la marche des constellations et des astres et selon leur positionnement dans l’espace, la mathématique des facettes et celle des constellations se rejoignant alors dans une synthèse du constellant et du cristallin. C’est ce que Bachelard, dans la Terre et les Rêveries de la volonté appelait la surdétermination astrale qui agit sur le destin des pierres comme elle agit sur le destin des hommes.

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Textes poétiques sur le diamant

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     « Le joyau est le point où s’abolit l’opposition de la matière et de la lumière. la matière reçoit la lumière jusqu’à son cœur et cesse de jeter son ombre …  Le morceau de charbon que la magie du feu et la longue patiente souterraine transforment en diamant atteint la limpidité d’une source et d’une étoile.  L’âme y voit brûler la perfection où elle tend » …
                               Luc Dietrich

Le Joyau

Astre prochain, lumière que je touche,
Pierre qui vit, réponds à mon regard,
O cri secret, concrète extase, couche
Où le jour sombre et médite à l’écart,
Rappelle, exalte, abolis ce qui passe
Et contiens-moi, profondeur sans espace.

Je te tient, diamant, prince des êtres,
Larme qui se transmue en cristal clair,
Idée au front du divin Géomètre.
Bout de charbon dont la sourde substance
Se change en source et se fixe en éclair,
Dur comme un ange et tremblant comme une âme,
Blanc comme la justice et l’évidence,
Exact comme les cieux et leurs sentiers,
Incorruptible corps que rien n’entame
Mais qu’un rayon traverse tout entier.

Lanza del Vasto


L’expérience du vide et l’éveil du sentiment de vertige


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Vue plongeante sur la Place de la Cathédrale à partir de la terrasse centrale

L’éveil du sentiment du vertige

Gaston Bachelard (1884-1962)      Dans son ouvrage La terre et les rêveries de la volonté, Gaston Bachelard souligne que le sentiment du vertige habite chaque homme même si chez certains, il est profondément assoupi dans leur inconscient. Il peut se manifester à tout moment si les circonstances s’y prêtent et dans ce cas grande est la probabilité qu’il s’installe pour toujours dans la conscience et la vie de celui qui en a fait l’expérience. Pour appuyer son propos, Bachelard nous confie une expérience personnelle qu’il a vécu à vingt ans lorsqu’il a grimpé l’escalier aérien qui conduit à la lanterne de la flèche du clocher de la cathédrale de Strasbourg qui culmine à 142 m du sol. Si au commencement de l’ascension, l’escalier est encloisonné entre la succession des colonnettes extérieures, vers la fin il se développe sans aucune protection au-dessus du vide et un sentiment de panique submerge alors le grimpeur qui ne bénéficie plus pour sa protection qu’une mince rampe sur laquelle il s’agrippe. Cette expérience du vertige est traumatisante et marque la conscience de celui qui l’a éprouvé à jamais. Il aura fait l’expérience de la vulnérabilité totale, de la solitude extrême «jusqu’au fond de son être» puisque rien, ni personne, ne peut lui venir en aide dans cette terrible épreuve. Toute sa vie, il revivra cette chute dans le vide qui ne s’est pas produite mais qu’il a vécu de manière intense par l’imagination.

winnicott.jpg      Le psychanalyste Gilbert Diatkine considère que la crainte de « tomber à jamais dans le vide » est une variante de l’angoisse de l’effondrement, une “angoisse disséquante primitive” faisant partie des primitive agonies décrites par Winnicott comme des expériences si pénibles que « le mot d’angoisse n’est pas assez fort » pour elles (D. W. Winnicott, 1971, La crainte de l’effondrement, p. 208 ; trad. franç. M. Gribinski, in D. W. Winnicott, 1989, La crainte de l’effondrement et autres travaux cliniques, trad. franç. J. Kalmanovitch et M. Gribinski, Paris, Gallimard, 2000, 373 p.). C’est Michel Gribinski qui a traduit Primitive Agony par « angoisse disséquante primitive ». (crédit « Le rire » par Gilbert Diatkine, CAIRN). Les agonies primitives rejoignent aussi ce qu’on appelle angoisses de morcellement et qui dési­gnent le manque d’unité du sujet, le défaut d’intégration psychosomatique qui existe alors chez lui : le sujet, tel le bébé aux débuts de sa vie ou bien encore le malade psychotique, par exemple, vit des expériences chaotiques, éparses et douloureuses de chute, démembrement, dispersion, d’éclatement, d’intrusion, etc.  La crainte de l’effondrement, projetée dans le futur, serait l’écho d’un « effondrement de l’institution du self unitaire » vécu-éprouvé dans le passé. comme la naissance et la mort psychique connue lors de la première séparation avec la mère. Ce breakdown, marquant de son traçage négativant la chair vive du tissu psychique, aurait laissé un vide, une lacune, dont l’activation serait à la source d’angoisses disséquantes primitives et impensables. Au creux de l’être en proie à une crainte de l’effondrement (breakdown), résiderait un non-being, trace blanche, lacunaire d’une « mémoire amnésique » (André Green) d’un « quelque chose (qui) aurait pu être bénéfique (et où) rien ne s’est produit ». (crédit « La crainte de l’effondrement et autres situation s cliniques » par D.W. Winnicott par Christian Delourmel, CAIRN). Dans « La crainte de l’effondrement – Figures du Vide » (Nouvelle Revue de Psychanalyse – Gallimard – 1975), Winicott cite parmi les agonies primitives du jeune enfant le fait de « Ne pas cesser de tomber »  (Défense : l’auto-maintien)

Gilbert Durand    Si ce sentiment du vertige s’est éveillé à l’occasion d’un évènement déclencheur, c’est qu’il devait être là, enfoui dans l’inconscient, «prêt à l’emploi», légué par l’inconscient collectif au sens jungien du terme sous forme d’instinct ou d’archétype. Le disciple de Bachelard Gilbert Durand, dans les Structures anthropologiques de l’imaginaire, explique cet engramme de la chute par les expériences physiologiques que vivent le nourrisson au moment de la naissance et le jeune enfant lors de l’apprentissage de la marche :

        « L’engramme de la chute est en effet renforcé dés la première enfance par l’épreuve de la pesanteur que l’enfant expérimente lors du pénible apprentissage de la marche. Cette dernière n’est rien d’autre qu’une chute correctement utilisée comme support de la station droite, et dont l’échec est sanctionné par des chutes réelles, par des chocs, des blessures légères qui aggravent le caractère péjoratif de la dominante réflexe. Pour le bipède vertical que nous sommes, le sens de la chute et de la pesanteur accompagne toutes nos premières tentatives autocinétiques et locomotrices »

      Nous avons dans un article précédent (c’est  ICI) présenté un autre évènement qui pourrait être fondateur du sentiment de vertige et qui relève de l’anthropologie des origines, celui de la chute des arbres où vivaient et dormaient pour subvenir à leurs besoins et se protéger des prédateurs nos lointains ancêtres, les primates. Gaston Blanchard cite cette hypothèse défendue par l’écrivain Jack London dans son essai L’air et les songes. Dans sa biographie de l’écrivain grec Alexandre Papadiamantis (1851-1911) dont les œuvres sont souvent marquées par les thèmes de la chute et de la mort, G. Valétas, cité par René Bouchet, cite une expérience précoce de chute d’un arbre qui aurait profondément marqué l’écrivain dans son âme et dans son corps :

     « Souvent il disparaît, monte sur des rochers, marche le long des précipices, escalade des arbres, se met à califourchon sur leurs branches, se balance, tout seul ou avec d’autres enfants. Plus âgé, il racontait sa chute d’un figuier dont une branche s’était cassée alors qu’il s’y balançait. Il était tombé de haut, s’était cogné, et s’il n’était pas parvenu à s’agripper il aurait été précipité depuis le mur jusque dans la ravine et se serait tué. Il s’était blessé à la main gauche et la guérison avait demandé des mois. Il lui restait une cicatrice à la main ainsi qu’une grande entaille sur le pied. » (G. Valentas)

    Ainsi, Alexandre Papadiamantis fait partie de tous ceux  qui dans les espèces humaine et pré-humaine ont, comme l’explique Jack London, fait l’expérience de la chute dans le vide et ont survécu. C’est alors à eux, plus qu’aux nourrissons et aux jeunes enfants qui expérimentent la marche, que le genre humain devrait ce leg de la peur panique du vide et du sentiment du vertige.

L’appel du vide

  • Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. (Milan Kundera)
  • Le Vide/essai de cirque, « C’est quelqu’un qui s’accroche à ce qui tombera, c’est quelqu’un qui se casse la gueule ». (extrait du dossier artistique de la compagnie)
  • « Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi« . (Nietzsche


La flèche de la cathédrale de Strasbourg

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vue aérienne de la flèche de la cathédrale de Strasbourg

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Vue plongeante sur la place depuis le petit étage de la haute tour
et tourelle d’escalier dans la grande tour


La première expérience du vertige de Gaston Bachelard dans la flèche de la cathédrale de Strasbourg

capture-decran-2016-12-07-a-21-31-06      Un des grands malheurs de ma vie inconsciente est d’être monté jusqu’à la lanterne de la flèche de Strasbourg. J’avais vingt ans. Jusque-là, je ne connaissais que les modestes clochers de la campagne champenoise. Que de fois j’avais profité d’une porte négligemment ouverte pour gravir à l’intérieur de la tour du clocher, vivant sans crainte dans un monde d’escaliers et d’échelles. J’ai passé près de l’auvent des cloches bien des heures à regarder la belle rivière, les collines, les coteaux. La vue sur la colline que nous appelons, à Bar-sur-Aube, la montagne Sainte-Germaine donne un monde circulaire bien clos dont le clocher est le centre. Quel décor pour y rêver l’impérialisme du sujet sur le spectacle contemplé ! Mais, à Strasbourg, l’ascension est brusquement inhumaine. En suivant le guide dans l’escalier de pierre, le visiteur est d’abord gardé à main droite par les fines colonnettes, mais subitement, très près du sommet, ce réseau ajouré des colonnes s’arrête. À droite, c’est alors le vide, le grand vide au-dessus des toits. L’escalier tourne si vite que le visiteur est bien seul, loin du guide. Alors la vie dépend de la main sur la rampe…

Une tour octogonale surmontée par une flèche de dentelle de grès fait culminer la cathédrale de Strasbourg à 142,8 m du sol

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Escalier à vis gemellée dans les « Schnecken » – Strasbourg Photo

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     Monter et descendre, deux fois quelques minutes d’un vertige absolu, et voilà un psychisme marqué pour la vie…

       Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. En écrivant cette page, j’ai souffert, en la recopiant je souffre comme d’une aventure neuve, réelle. Dernièrement, lisant un livre où je ne m’attendais guère à retrouver mon histoire, ce souvenir m’a empêché de poursuivre ma lecture. Je transcris ce passage (Guillaume Depping, Merveilles de la Force et de l’Adresse, Paris, 1871) : 

« La plupart des étrangers s’arrêtent à la plate-forme, mais les fanatiques, les gens à longue haleine et les ingambes pénètrent plus haut dans les quatre tourelles conduisant à la base de cette pyramide octane, très hardie et très légère, qui constitue la flèche. Vous qui n’êtes pas affligés de trop d’embonpoint et ne craignez pas les étourdissements, vous pouvez encore gravir, au-delà des tourelles, les huit escaliers tournants qui rampent aux huit angles, jusqu’à la lanterne. Goethe exécuta plus d’une fois cette ascension, précisément pour s’aguerrir contre le vertige. Il a gravé son nom sur la pierre des tourelles… » 

      Je ne comprends guère l’architecture décrite par Depping, elle n’évoque rien dans mes souvenirs clairs. Je suis tout entier à ma souffrance. Dans un style malebranchien, je dirais volontiers qu’une telle sensibilité qui trouble ma lecture vient d’une imagination blessée. Des psychanalystes chercheront peut-être des raisons morales à une telle sensibilité. Mais rien n’explique à mes yeux que de si nombreuses impressions de vertige se soient liées à ce souvenir-là, si clairement précis, si nettement défini, si isolé dans mon histoire. À peine redescendu sur terre, la joie de vivre m’est revenue sans mélange. J’ai bu le vin du Rhin et les vins de Moselle avec, je pense, le sens délicat des hommages qu’ils peuvent recevoir d’un Champenois. Mais toutes ces joies n’ont pas empêché le malheur psychique de se constituer en moi. Ma chute imaginaire continue à tourmenter mes rêves. Dès qu’un cauchemar angoissé revient, je sais bien que· je vais tomber sur les toits de Strasbourg. Et si je meurs dans mon lit, c’est de cette chute imaginaire que je mourrai, le cœur serré, le cœur brisé. Les maladies ne sont bien souvent que des causes supplémentaires. Il est des images plus nocives, plus cruelles, des images qui ne pardonnent pas.

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Le plan de la flèche laisse apparaître une structure quasi-moléculaire On distingue parfaitement les 8 arêtes de la pyramide, qui soutiennent les 8 escaliers permettant l’ascension finale. (Illustration provenant de « La Cathédrale de Strasbourg » de Michel Zehnacker aux éditions Alsatia.)


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Mes pérégrinations avec Lucy dans le temps et l’espace

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Lucy in the Sky with Diamonds

     Malgré une longue période de ma vie au cours de laquelle j’ai pratiqué l’alpinisme, j’ai toujours souffert de vertige et je fais parfois de mauvais rêves dans desquels je cours le risque de tomber dans le vide…    Quel rapport avec Lucy, me direz-vous ?     Eh bien, lisez, et vous verrez !

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Cellophane flowers of yellow and green
Towering over your head.
Look for the girl with the sun in her eyes
And she’s gone.
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Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds
Lucy in the sky with diamonds, ah, ah
 

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John Lennon, Yoko Ono et Julian,  le fils de John et de sa première épouse, Cynthia Powell, en 1967

Au commencement était Lucy O’Donnell, la copine de classe…

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     Nous nous souvenons tous de Lucy in the Sky with Diamonds, la célèbre chanson des Beatles de la fin des années soixante qui faisait fantasmer leur fans car ils voyaient dans les initiales du titre une référence à la drogue de synthèse qui sévissait au même moment, le L.S.D. Les autorités britanniques devaient être en proie au même fantasme puisque la chanson fut, dés sa publication au printemps 1967, interdite d’antenne sur les ondes de la B.B.C. L’histoire de la création de la chanson serait plus prosaïque et due au fils de John Lennon, Julian, alors âgé de 4 ans, qui serait revenu de l’école avec un dessin qu’il offrit à son père. Celui-ci lui ayant demandé ce qu’il représentait s’entendit répondre par Julian : « C’est ma copine Lucy, dans le ciel, avec des diamants ».

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Les découvreurs de Lucy en 1974

Arriva par hasard, notre très lointaine arrière-cousine Lucy, alias AL 288-1, la « merveilleuse »

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         Le hasard a voulu que sept années plus tard, en 1974, une équipe de paléontologues composée des français Yves Coppens et Maurice Taieb, de l’américain Donald Johanson  et d’éthiopiens prospectaient sur les bords de la rivière Awash, dans la dépression de l’Afar, au nord-est de l’Éthiopie. Le 24 novembre, Donald Johanson et l’un de ses étudiants, Tom Gray, découvrent un premier fragment de fossile sur le versant d’un ravin. Il sera suivi d’une quarantaine d’autres qui permettront de reconstituer une partie significative du squelette d’un australopithèque de sexe féminin ayant vécu il y a 3,2 millions d’années qui sera baptisé plus tard en 1978 Australopithecus afarensis. Répertoriée tout d’abord au moment de la découverte sous le nom peu sexy de code AL 288-1, la jeune femme (elle devait être âgée d’environ 25 ans au moment de sa mort) fut dans second temps prénommée Lucy, car les chercheurs écoutaient la chanson des Beatles le soir sous la tente lorsqu’ils analysaient les ossements. Les Éthiopiens, quant à eux, ont préféré l’appeler Dinqnesh qui signifie « tu es merveilleuse » en amharique.

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Espèces de la lignée des Hominines

Histoire évolutive des homininés

     L’histoire évolutive des homininés est le processus évolutif conduisant à l’apparition des humains anatomiquement modernes. Elle est centrée sur l’histoire évolutive des primates – en particulier le genreHomo, et l’émergence de l’Homo sapiens en tant qu’espèce distincte des hominidés (ou «grands singes») – sans étudier l’histoire antérieure qui a conduit aux primates. L’étude de l’évolution humaine fait intervenir de nombreuses disciplines scientifiques : l’anthropologie physique, la primatologie comparée, l’archéologie, la paléontologie, l’éthologie, la linguistique, la psychologie évolutionniste, l’embryologie et la génétique.
     Les études génétiques montrent que les primates ont divergé des autres mammifères il y a 85 millions d’années environ, au Crétacé supérieur, leurs premiers fossiles apparaissent au Paléocène, il y a environ 55 Ma.
     La famille des Hominidés a divergé de la famille des Hylobatidae (gibbon), il y a quelques 15 à 20 millions d’années, et de la sous-famille Ponginae(Orang-outan) il y a 14 Ma années environ.
     La bipédie est l’adaptation première de la ligne d’Hominini. Le premier hominidé bipède semble être soit Sahelanthropus tchadensis, soit Orrorin tugenensis. Mais, Sahelanthropus ou Orrorin peuvent plutôt être le dernier ancêtre commun entre les chimpanzés et les humains.
      Le premier membre documenté du genre Homo est l’Homo habilis qui a évolué il y a environ 2,8 millions d’années. Il est sans doute la première espèce pour laquelle il existe des preuves de l’utilisation d’outils de pierre.   (biddo.over-blog.com, févr.2016)

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Lucy, une cousine éloignée d’une lignée éteinte

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   L’étude anatomique de cette hominidée a montré qu’elle était bipède mais de manière non permanente et qu’elle montrait une attitude à vivre autant dans les arbres que sur la terre ferme de la savane arborée qui constituait alors le milieu écologique du terrain où ses ossements ont été retrouvés. Elle ne fait pas partie de nos ancêtres en ligne directe mais serait plutôt une cousine éloignée   dont la lignée aurait par la suite été interrompue. Elle constitue néanmoins un exemple du chaînon manquant qui dans l’évolution  de l’homme sépare les hominidés (ou «grands singes») qui vivaient à l’origine exclusivement dans les arbres il y a plus de 7 millions d’années de notre ancêtre direct, l’Homo habilis, qui a vécu il y a approximativement 2,5 à 1,5 millions d’années en Afrique orientale et australe et qui se distinguait du groupe des australopithèques dont faisait partie Lucy par une parfaite maîtrise de la bipèdie qu’il utilisait de manière permanente, une capacité crânienne plus développée (entre 600 et 800 cm3 contre 550 cm3), une taille un plus importante et surtout l’utilisation d’outils évolués.

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Quand l’homme descend du singe et le demi-singe tombe de l’arbre…

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        Entre 2007 et 2013, Lucy va faire du tourisme et visiter les Etats-Unis. Plusieurs grands musées américains ont en effet payé une petite fortune aux Ethiopiens pour qu’ils leur permettent d’exposer un temps les précieux fossiles. Ce sera l’occasion pour Richard Ketcham, un professeur de géologie à l’université du Texas à Austin de scanner les os de l’australopithèque et de détecter toute une série de petites fractures. Selon son compatriote John Kappelman, un anthropologue qui s’est appuyé sur l’expertise d’un chirurgien orthopédiste, le type de fracture détecté serait celui d’une « fracture de compression qui se produit quand la main touche le sol après une chute, ce qui projette les éléments de l’épaule les uns contre les autres et produit ce type de signature unique sur l’humérus» et d’avançer l’hypothèse que Lucy serait tombée d’une hauteur d’au moins 12 m, à une vitesse approchant 60 km/h. Ses pieds auraient touchés le sol les premiers, la projetant vers l’avant. Sa blessure à l’humérus montre aussi qu’elle devait être consciente durant sa chute et tenté de se protéger en mettant ses bras vers l’avant.
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         Cette version apporte de l’eau au moulin d’Yves Coppens qui a toujours défendu, contre l’avis de certains de ses confrères américains, lidée que Lucy combinait à la fois la bipédie avec un comportement arboricole, ce qui aurait été la cause de sa chute : «Elle marchait moins bien que ceux qui lui ont succédé et devait grimper moins bien que ceux qui la précédaient, et c’est malheureusement peut-être à cause de cela qu’elle est tombée». Néanmoins son confrère Maurice Taieb, l’un des découvreurs de Lucy s’inscrit en faux contre cette hypothèse faisant référence au fait que des os de buffles, chevaux et rhinocéros présents sur le site présentent les mêmes fractures; il déclare que «Si on suivait Kapperman, ces animaux se seraient également tués en tombant d’un arbre…»

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La peur de la chute selon Jack London : une peur primitive qui remonterait aux premiers âges de l’humanité

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    Quelque soit les raisons qui ont causées la mort de Lucy, nous devons admettre que la peur de la chute fait partie des angoisses fondamentales de l’homme. Dans L’Air et les Songes, le philosophe Gaston Bachelard précise que la peur de tomber possède une dimension de type anthropologique car c’est une peur primitive que l’on retrouve comme composante de peurs très variées comme la peur de l’obscurité, l’agoraphobie et la peur que l’on éprouve dans nos rêves de tomber dans de profonds abîmes. Gaston Bachelard cite à ce propos Jack London pour qui le drame de la chute onirique constitue «un souvenir de race» qui remonterait aux temps anciens où nos lointains ancêtres vivaient et dormaient dans les arbres et risquaient à tout moment de chuter dans le vide.

      Dans son essai « Avant Adam » paru en 1917, nous avons retrouvé ce texte dans lequel Jack London relate ses cauchemars d’enfants et les terreurs nocturnes de chutes qui les accompagnaient.

« Ceux-ci sont nos ancêtres, et leur histoire est la nôtre. Aussi sûrement qu’un jour, en nous balançant aux branches des arbres, nous sommes descendus sur le sol pour y marcher dans la position verticale, aussi sûrement, à une époque plus reculée encore, nous nous sommes évadés de la mer en rampant, afin de nous risquer une première fois sur la terre ferme. »

Jack London. (Correspondance de Kempton-Wace.)

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    Jack London (1876-1916)
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Mes chutes (Extrait)     

     J’ai déjà dit que, dans mes rêves, je ne voyais jamais d’êtres humains. De bonne heure, je me rendis compte de ce fait et j’en éprouvai une poignante déception. Encore tout enfant, j’avais l’impression, au sein de mes affreux cauchemars, que si je pouvais seulement y rencontrer un seul de mes semblables, je serais délivré de ces terreurs obsédantes. Cette pensée hanta mes nuits pendant des années : si seulement je pouvais trouver cet être humain, je serais sauvé !
     Cette pensée, je le répète, me poursuivait au sein même de mes rêves, car j’y découvre la preuve de l’existence simultanée de mes deux personnalités, et l’évidence d’un point de contact entre elles. Le « moi » que je retrouve dans mes rêves existait aux temps reculés, bien avant l’apparition de l’homme vivant à l’époque actuelle ; tandis que mon autre « moi », avec sa science acquise de la vie humaine, projette ses lumières sur la substance même de mes songes.

     La signification et la cause originelle de mes rêves me furent révélées seulement lorsque, devenu étudiant, je suivais les cours du collège. Jusque-là ils demeuraient dénués de sens et de cause apparente. Mais à l’Université on m’enseigna les lois de l’évolution et la psychologie et j’eus enfin l’explication de certains états mentaux tout à fait bizarres. Par exemple, une chute à travers l’espace, rêve assez commun et que tous connaissent par expérience personnelle.
     Mon professeur m’apprit que c’était là un souvenir de race, remontant à nos ancêtres primitifs qui vivaient dans les arbres. Pour eux, la possibilité de la chute restait une menace continuelle… Nombre d’entre eux perdaient la vie de cette façon, et tous firent des chutes terribles, échappant à la mort en s’agrippant aux branches tandis qu’ils dégringolaient vers le sol.
    Or, une telle chute, si elle n’était point mortelle, produisait des troubles organiques très graves et déterminait des modifications moléculaires dans les cellules du cerveau ; ces modifications se transmettaient aux cellules cérébrales procréatrices et constituaient des souvenirs raciaux. Aussi, lorsque vous et moi, endormis ou assoupis, tombons dans le vide pour reprendre conscience avec une espèce de nausée juste avant de toucher le sol, nous revivons simplement les sensations éprouvées par nos ancêtres arboricoles, gravées par des transformations cérébrales dans les souvenirs héréditaires de la race.

    Tous ces phénomènes ne sont, en somme, pas plus explicables que l’instinct. L’instinct n’est qu’une habitude tissée dans la trame de notre hérédité. Remarquons, en passant, que dans ce rêve de la chute si familière à vous, à moi et à tous les humains, jamais nous n’atteignons le sol. Atteindre le sol équivaudrait à la mort, et ceux de nos ancêtres arboricoles qui allèrent jusqu’au bout de la chute, périrent sur le coup. La secousse du choc se communiquait, il est vrai, à leurs cellules cérébrales, mais ils succombaient immédiatement, sans avoir le temps de procréer. Vous et moi sommes les descendants des privilégiés qui ne s’écrasèrent pas à terre : voilà pourquoi nous nous arrêtons toujours à mi-chemin.

     Nous en arrivons maintenant à la dissociation de notre personnalité. À l’état de veille, nous n’éprouvons jamais cette sensation de chute. Notre personnalité de veille l’ignore totalement. Donc — et cet argument est de poids — la personnalité tout à fait distincte qui tombe quand nous dormons connaît cette culbute dans le vide pour l’avoir jadis expérimentée et conservée en son souvenir, tout comme notre personnalité de veille enregistre, dans notre mémoire, les événements de notre existence quotidienne.

     Arrivé à ce point de mon raisonnement, je commençai de voir clair. Soudain la lumière m’éblouit, et je compris avec une étonnante clarté tout ce qui, jusque-là, demeurait pour moi inexplicable et contraire aux lois naturelles. Pendant mon sommeil, ce n’était pas ma personnalité de veille qui prenait soin de moi, mais une autre personnalité, possédant une science tout à fait différente et en rapport avec les phénomènes d’une vie totalement dissemblable.
    Quelle était cette personnalité ? Quand avait-elle existé ici-bas pour y avoir recueilli cette série d’expériences bizarres ? Mes rêves eux-mêmes répondent à cette question. Elle vivait dans les temps préhistoriques, au cours de cette période que nous appelons le Pléistocène moyen. Elle dégringola des arbres sans toutefois s’écraser sur le sol. Elle poussa des cris de terreur en entendant le rugissement du lion. Elle fut poursuivie par les fauves et mordue par les reptiles au venin mortel. Elle jacassa avec ses semblables dans les réunions, et dut fuir devant les Hommes du Feu, qui la maltraitaient.

    (…) ces détails demeurèrent embrouillés jusqu’au moment où me fut révélée la théorie de l’évolution. L’évolution était la clef de mes songes. Elle me fournit l’explication des divagations de mon cerveau atavique qui, moderne et normal, subissait l’influence d’un passé remontant aux premiers vagissements de l’humanité.
     Car, dans ce passé que je connais bien, l’homme n’existait pas tel que nous le voyons aujourd’hui. J’ai dû vivre la période de sa formation.

Jack London, Avant Adam (Les demi-hommes), 1907 – chap. Mes Chutes (Extraits), pp.10-15 – traduction de Louis Postif .

     Ainsi, si l’hypothèse de Richard Ketcham et John Kappelman de la chute de Lucy se trouvait confirmée, celle-ci aurait été victime de la maladresse ou de son manque d’attention durant sa période de sommeil, tous deux résultant de sa moindre expérience de la survie en milieu arboricole. Depuis l’adoption de la bipédie, les australopithèques passaient de moins en moins de temps dans les arbres et devaient les rejoindre la nuit pour se protéger des prédateurs de la savane. Ce n’est que beaucoup plus tard que grâce à l’utilisation d’outils qui deviennent des armes défensives, du feu qu’ils parvinrent à domestiquer et du développement des capacités de leur cerveau que nos ancêtres purent vivre en sécurité à découvert dans la savane. En attendant ce saut qualitatif, les différentes lignées résultant de l’évolution des hominidae ont du connaître de longues périodes d’incertitude et d’inadaptation à leur milieu au cours desquelles la plupart d’entre elles s’éteignirent. Jack London a ainsi émis l’hypothèse, dés 1907 et cela quelques années avant Jung, que les événements qui ont fondés ou régis historiquement l’évolution humaine peuvent s’inscrire dans l’inconscient humain et susciter dans les générations futures l’apparition d’images ou de sensations primordiales qui conditionnent encore aujourd’hui leurs actions et réactions.

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Article lié

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Lucy in the Sky with Diamonds – Les Beatles, 1967

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capture-decran-2016-12-03-a-17-10-51         Au fait… Lucy O’Donnell, la petite fille à l’origine du titre de la chanson des Beatles, alors âgée de 3 ans qui était en 1966 dans la même classe que Julian le fils de John Lennon et qui avait été représentée par celui-ci dans le ciel parmi des diamants dans le dessin offert à son père n’a pas eu de chance, elle est décédée d’un lupus le 22 septembre 2009 à l’âge de 46 ans.

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Dérives… du todtenbaum à la barque de Caron

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« Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ?   –   Saintine

Gaston Bachelard (1884-1962)

  Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves, cite un texte écrit par Saintine (de son vrai nom Joseph-Xavier Boniface) romancier et dramaturge français du XIXe siècle, texte portant sur la mythologie des arbres et de la mort dans lequel il décrit une coutume supposée des celtes reliant les rites mortuaires au culte des arbres. Il n’est pas sûr que toutes les descriptions de Saintine soient prouvées; le personnage ne faisait pas grand cas de la vérité historique et de la méthode scientifique, c’est ainsi qu’il n’hésitait pas à proclamer : « Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ? ». Mais pour la quête qui est la nôtre, celle de la recherche des pensées relevant du rêve et de l’imaginaire, peu importe que ces pensées aient été étayées ou non par la réalité, ce qui est important, c’est que quelqu’un ait ressenti le besoin de les imaginer et qu’elles aient écloses dans sa conscience ou son subconscient.

Enki sigle

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime

Gustave Doré – le « Todtenbaum », illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine

     « Les celtes usaient de divers et étranges moyens vis-à-vis des dépouilles humaines pour les faire disparaître. Dans tel pays, on les brûlait, et l’arbre natif fournissait le bois du bûcher; dans tel autre l’arbre de mort (le Todtenbaum), creusé par la hache servait de cercueil à son propriétaire. Ce cercueil, on l’enfouissait sous terre à moins qu’on ne le livrât au courant du fleuve, chargé de le transporter Dieu sait où ! Enfin dans ceratins cantons existait un usage, — usage horrible ! — qui consistait à exposer le corps à la voracité des oiseaux de proie; et le lieu de cette exposition lugubre, c’était le sommet, la cime de ce même arbre planté à la naissance du défunt (…)
      On doit croire que l’usage des arbres de mort et des noyades posthumes dura séculairement dans la vieille gaule comme dans la vieille Germanie. Vers 1560, des ouvriers hollandais, occupés à fouiller un atterrissement du Zuiderzée, rencontrèrent, à une grande profondeur, plusieurs troncs d’abris miraculeusement conservés par pétrification. Chacun de ces troncs avait été habité par un homme dont il conservait quelque débris, eux-mêmes presque fossilisés. Evidemment, c’était le Rhin, ce Gange de l’Allemagne, qui les avait charriés jusque là, l’un portant l’autre ». ( Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865), La Mythologie du Rhin et les Contes de la mère-grand, 1863 – Cité par Gaston Bachelard dans L’eau et les Rêves, 1942 )

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime, 1863

Gustave Doré – le « Todtenbaum » flottant,  illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine, 1863

Le Todtenbaum

     Voici ce que les lignes relatives à la dérive des « Todtenbaum » dérivant sur l’eau ont inspirées à Bachelard :

     Dés sa naissance, l’homme était voué au végétal, il avait son arbre personnel. Il fallait que la mort eût la même protection que la vie. Ainsi replacé au cœur du végétal, rendu au sein végétant de l’arbre, le cadavre était livré au feu, ou bien à la terre; ou bien il attendait dans la feuillée, à la cime des forêts, la dissolution dans l’air, dissolution aidée par le oiseaux de la Nuit; par les mille fantômes du Vent. Ou bien enfin, plus intimement, toujours allongé dans son cercueil naturel, dans son double végétal, dans son dévorant et vivant sarcophage, dans l’Arbre — entre deux nœuds — il était donné à l’eau, il était abandonné aux flots.

     Ce départ du mort sur les flots ne donne qu’un trait de l’interminable rêverie de la mort. Il ne correspond qu’à un tableau visible, et il pourrait tromper sur la profondeur de l’imagination matérielle qui médite sur la mort, comme si la mort elle-même était une substance, une vie dans une substance nouvelle. L’eau, substance de vie, est aussi substance de mort pour la rêverie ambivalente. Pour bien interpréter le « Todtenbaum », l’arbre de mort, il faut se rappeler avec C. G Jung que l’arbre est avant tout un symbole maternel ; puisque l’eau est aussi un symbole maternel, on peut saisir dans le Todtenbaum une étrange image de l’emboîtement des germes. En plaçant le mort dans le sein de l’arbre, en confiant l’arbre au sein des eaux, on double en quelque manière les puissances maternelles, on vit doublement ce mythe de l’ensevelissement par lequel on imagine, nous dit C. G Jung, que « le mort est remis à la mère pour être ré-enfanté ». La mort dans les eaux sera pour cette rêverie la plus maternelle des morts. Le désir de l’homme, dit ailleurs Jung« c’est que les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie, que la mort et sa froide étreinte soient le giron maternel, tout comme la mer, bien qu’engloutissant le soleil, le ré-enfante dans ses profondeurs… Jamais la Vie n’a pu croire à la mort ! »

      Ici une question m’oppresse : La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ?

      Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle serait pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. (…)

Gustave Doré - Moïse exposé sur le Nil

Gustave Doré – Moïse exposé sur le Nil.

Les enfants abandonnés aux caprices des Eaux

      Aussi quand on voudra livrer des vivants à la mort totale, à la mort sans recours, on les abandonnera aux flots. Mme Marie Delcourt a découvert, sous le camouflage rationaliste de la culture antique traditionnelle, le sens mythique des enfants maléfiques. Dans plusieurs cas, on évite soigneusement qu’ils ne touchent la terre. Ils pourraient la souiller, troubler sa fécondité et propager ainsi leur « peste ». « on (les) porte le plus vite possible à la mer ou au fleuve. » « Un être débile qu’on préfère ne pas tuer et qu’on ne veut pas mettre en contact avec le sols, que pourrait-on en faire sinon le placer sur l’eau dans un esquif destiné à sombrer ? » Nous proposerions, quant à nous, d’élever d’un ton encore l’explication mythique si profonde apportée par Mme Marie Delcourt. Nous interpréterions alors la naissance d’un être qui n’appartient pas à la fécondité normale de la Terre; on le rend tout de suite à son élément, à la mort toute proche, à la patrie de la mort totale qu’est la mer infinie ou le fleuve mugissant. L’eau seule peut débarrasser la terre.

     On s’explique alors que lorsque de tels enfants abandonnés à la mer étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient « sauvés des eaux », ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversés les eaux, ils avaient traversé la mort. ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.

      la Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.

Gustave Doré - la barque de Charon
Gustave Doré – la barque de Charon

le complexe de Caron

     Si l’on veut bien restituer à leur niveau primitif toutes les valeurs inconscientes accumulées autour des funérailles par l’image du voyage sur l’eau, on comprendra mieux la signification du fleuve des enfers et toutes les légendes de la funèbre traversée. Des coutumes déjà rationalisées peuvent bien confier les morts à la tombe ou au bûcher, l’inconscient marqué par l’eau rêvera, par delà la tombe, par-delà le bûcher, à un départ vers le flots. Après avoir traversé la terre, après avoir traversé le feu, l’âme arrivera au bord de l’eau. L’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort; elle a besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage. On comprend dés lors que, pour de telles songeries infinies, toutes les âmes, quel que soit le genre de funérailles, doivent monter dans la barque de Caron. Curieuse image si l’on devait toujours la contempler avec les yeux clairs de la raison. Image familière entre toutes au contraire si nous savons interroger nos rêves ! Nombreux sont les poètes qui ont vécu dans le sommeil cette navigation de la mort« J’ai vu le sentier de ton départ ! Le sommeil et la mort ne nous séparerons plus longtemps… Écoutez ! le spectral torrent mêle son rugissement lointains à la brise murmurant dans le sois pleins de musique.» (En revivant le rêve de Shelley, on comprendra comment le sentier de départ est devenu peu à peu le spectral torrent. (…)

       À cet égard, on peut formuler un complexe de Caron. (…) Voyons d’abord dans la nature — c’est-à-dire dans les légendes naturelles — se constituer des images de Caron qui n’ont certainement pas de contact avec l’image classique.Tel est le cas de la légende du bateau des morts, légende aux mille formes, sans cesse renouvelée par le folklore. P. Sébillot donne cet exemple : « La légende du bateau des morts est l’une des premières qui aient été constatées sur notre littoral : elle y existait  sans doute bien avant la conquête romaine, et au Vie siècle Procope la rapportait en ces termes : Les pêcheurs et autres habitants de la Gaule qui sont en face de l’île de Bretagne sont chargés d’y passer les âmes, et pour cela exempts de tribut. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils sellèrent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu’elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux; une heure suffit pour ce trajet, quoique avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire en l’espace d’une nuit » (Guerre des Goths). (…)

    Tout ce que la mort a de lourd, de lent, est aussi marqué par la figure de Caron. Les barques chargées d’âmes sont toujours sur le point de sombrer. Etonnante image où l’on sent que la Mort craint de mourir, où le noyé craint encore le naufrage ! La mort est un voyage qui ne finit jamais, elle est une perspective infinie de dangers. Si le poids qui surcharge la barque est si grand, c’est que les âmes sont fautives. La barque de Caron va toujours aux enfers. Il n’y a pas de nautonier du bonheur.

      La barque de Caron sera ainsi un symbole qui restera attaché à l’indestructible malheur des hommes. Elles traversera les âges de souffrance. Comme le dit Saintine« la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs (du christianisme) était disparu. Patience ! il va reparaître. Où cela ? Partout… Dés les premiers temps de l’Eglise des Gaules, à l’abbaye de Saint-Denis, sur le tombeau de Dagobert, on avait représenté ce roi, ou plutôt son âme, traversant le Cocyte dans la barque traditionnelle; à la fin du XIIIe siècle, Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange… le représentait dans sa fresque du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. » Et Saintine conclut : « Sans Caron, pas d’enfer possible. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942

Gustave Doré - La Divine Comédie de Dante , les Enfers

Gustave Doré – La Divine Comédie de Dante , les Enfers

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On n’aime pas autrement les pierres que les femmes… (Bachelard)

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Extrait d’un passage du livre de Bachelard « La psychanalyse du feu » relatif au polissage des pierres.

Isamu Noguchi, sculpteur

Isamu Noguchi, sculpteur

Gaston Bachelard (1884-1962)      (…) Il est assez facile de constater que l’eurythmie d’un frottement actif, à condition qu’il soit doux et prolongé, détermine une euphorie. Il suffit d’attendre que l’accélération rageuse soit calmée, que les différents rythmes soient coordonnés, pour voir le sourire et la paix revenir sur le visage du travailleur. Cette joie est inexplicable objectivement. Elle est la marque d’une puissance affective spécifique. Ainsi s’explique la joie de frotter, de fourbir, de polir, d’astiquer qui ne trouverait pas son explication suffisante dans le soin méticuleux de certaines ménagères. Balzac a noté dans Gobseck que les « froids intérieurs » des vieilles filles étaient parmi les plus luisants. Psychanalytiquement, la propreté est une malpropreté.
     Dans leur théories parascientifiques, certains esprits n’hésitent pas à accentuer la valorisation du frottement, en dépassant le stades des amours solitaires tout en rêverie pour atteindre celui des amours parafées. J.-B. Robinet, dont les livres ont connu de nombreuses éditions, écrit en 1766 : « la pierre que l’on frotte pour la rendre lumineuse comprend ce qu’on exige d’elle, et son éclat prouve sa condescendance… Je ne puis croire que le minéraux nous fassent tant de bien par leurs vertus, sans jouir de la douce satisfaction qui est le premier et le plus grand prix de la bienfaisance. » Des opinions aussi absurdes objectivement doivent avoir une cause psychologique profonde. Parfois, Robinet s’arrête dans la crainte « d’exagérer ». un psychiatre dirait « dans la crainte de se trahir ». Mais l’exagération est déjà bien visible. Elle est un réalité psychologique à expliquer (…)

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     En résumé, nous proposons, comme C.G. Jung, de rechercher systématiquement les composantes de la Libido dans toutes les activités primitives. En effet, ce n’est pas seulement dans l’art que se sublime la Libido. Elle est la source de tous les travaux de l’homo faber. On a sans doute fort bien dit quand a défini l’homme : une main et un langage. Mais les gestes utiles ne doivent pas cacher les gestes agréables. La main est précisément l’organe des caresses comme la voix est l’organe des chants. Primitivement caresse et travail devaient être associés. Les longs travaux sont des travaux relativement doux. Un voyageur parle de primitifs qui forment des objets au polissoir en un travail qui dure deux mois. plus tendre est le retouchoir, plus beau est le poli. Sous une forme un peu paradoxale, nous dirions volontiers que l’âge de la pierre éclatée est l’âge de la pierre taquinée tandis que l’âge de la pierre polie est l’âge de la pierre caressée. Le brutal brise le silex, il ne le travaille pas. Celui qui travaille le silex aime le silex et l’on aime pas autrement les pierres que les femmes.

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     Quand on contemple une hache de silex taillé, il est impossible de résister à cette idée que chaque facette bien placée a été obtenue par une réduction de la force, par une force inhibée, contenue, administrée, bref par une force psychanalysée. Avec la pierre polie on passe de la caresse discontinue à la caresse continue, au mouvement doux et enveloppant, rythmé et séducteur. En tout cas, l’homme qui travaille avec une telle patience est soutenu, à la fois, par un souvenir et un espoir, et c’est du côté des puissances affectives qu’il faut chercher le secret de sa rêverie.

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le chagrin de Bachelard

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Pour l’ambiance, commencez par allumer le feu, s’il vous plait. Pour l’allume feu automatique, appuyez là où vous savez… Et n’hésitez pas à jeter les pubs au feu !

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MoiMon client a prévu pour son chalet une cheminée à feu ouvert.
l’ingénieur écologiste : Ah mais ce ne va pas être possible !
Moi : Ah bon, mais pourquoi ?
l’ingénieur écologiste : Eh bien pour deux raisons : la première c’est que le rendement d’une cheminée à feu ouvert est ridicule et la deuxième est que ces cheminées sont nuisibles sur les plans écologique et sanitaire par leur pollution. elles libèrent en effet les fameuses particules fines PM10 à la taille inférieures à 10 microns qui sont dangereuses pour la santé. Elles sont d’ailleurs sujettes à restriction dans certains secteurs comme dans la région parisienne et la vallée de l’Arve en Haute-Savoie.
Moi : Je pensais que dans la vallée de l’Arve, c’était la circulation des nombreux camions qui utilisent le tunnel du Mont-Blanc qui générait cette pollution… Pourquoi n’agit-on pas sur cette cause principale plutôt que sur les cheminées ?
–  l’ingénieur écologiste : Réduire la circulation des camions entre la France et l’Italie ? Vous n’y pensez pas. Les conséquences seraient trop importantes sur le plan économique. 
– Moi : Ça va causer beaucoup de peine à Bachelard, votre histoire…
l’ingénieur écologiste : Qui ?
– Moi : Gaston Bachelard, un spécialiste des feux de cheminée...
l’ingénieur écologiste : Gaston Bachelard, vous dites ? Un spécialiste des feux de cheminée ? Connais pas… jamais entendu parler…

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L’art du tisonnage

    Quand j’étais malade, mon père faisait du feu dans ma chambre. Il apportait un très grand soin à dresser les bûches sur le petit bois, à glisser entre les chenêts la poignée de copeaux. manquer un feu eût été une insigne sottise. Je n’imaginais pas que mon père pût avoir d’égal dans cette fonction  qu’il ne déléguait jamais à personne. En fait, je ne crois pas avoir allumé un feu avant l’âge de dix huit ans. C’est seulement quand je vécus dans la solitude que je fus le maître de la cheminée. Mais l’art de tisonner que j’avais appris de mon père m’est resté comme une vanité. J’aimerais mieux, je crois, manquer une leçon de philosophie que manquer mon feu du matin. Aussi avec quelle vive sympathie je lis chez un auteur estimé (il s’agit de Ducarla), tout occupé de savantes recherches, cette page qui est pour moi presque une page de souvenirs personnels : « Je me suis souvent amusé de cette recette quand j’étais chez les autres ou quand j’avais quelqu’un chez moi : le feu se ralentissait; il fallait le tisonner inutilement, savamment, longuement, à travers une fumée épaisse. On recourait enfin au menu bois, au charbon, qui ne venaient pas toujours assez tôt : après qu’on avait souvent bouleversé des bûches noires, je parvenais à m’emparer des pincettes, chose qui suppose patience, audace et bonheur. J’obtenais même sursis en faveur d’un sortilège, comme ces Empiriques, auxquels la Faculté livre un malade désespéré; puis je me bornais à mettre en regard quelques tisons, bien souvent  sans qu’on pût s’apercevoir que j’eusse rien touché. Je me reposais sans avoir travaillé; l’on me regardait comme pour me dire d’agir et cependant la flamme venait et s’emparait du bûcher; alors on m’accusait d’avoir jeté quelque poudre, et l’on reconnaissait enfin, selon l’usage, que j’avais ménagé des courants : on n’allait pas s’enquérir des chaleurs complète, effluente, rayonnante, des pyrosphères, des vitesses translatives, des séries calorifiques. » (…)  

Gaston Bachelard – la psychanalyse du feu (pages 25-26)

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la rêverie devant le feu

    Le rêve chemine linéairement, oubliant son chemin en courant. La rêverie travaille en étoile. Elle revient à son centre pour lancer de nouveaux rayons. Et précisément la rêverie devant le feu, la douce rêverie consciente de son bien-être, est la rêverie la plus naturellement centrée. Elle compte parmi celle qui tient le mieux à son objet ou si l’on veut à son prétexte. D’où cette solidité et cette homogénéité qui lui donnent un tel charme que personne que personne ne s’en déprend. Elle est si bien définie que c’est devenu une banalité de dire qu’on aime un feu de cheminée. Il s’agit alors du feu calme, régulier maîtrisé, où la grosse bûche brûle à petites flammes. C’est phénomène monotone et brillant, vraiment total : il parle et il vole, il chante.
      Le feu enfermé dans le foyer fut sans doute pour l’homme le premier sujet de rêverie, le symbole du repos, l’invitation au repos. On ne conçoit guère une philosophie du repos sans une rêverie devant les bûches qui flambent. Aussi, d’après nous, manquer à la rêverie devant le feu, c’est perdre l’usage vraiment humain et premier du feu. sans doute le feu réchauffe et réconforte. mais on ne prend bien conscience de ce réconfort que dans une assez longue contemplation; on ne reçoit le bien-être du feu que si l’on met les coudes aux genoux et al tête dans les mains. Cette attitude vient de loin. L’enfant près du feu la prend naturellement. Elle n’est pas pour rien l’attitude du penseur. Elle détermine une attitude  très particulière, qui n’a rien de commun avec l’attention du guet ou de l’observation. Elle est très rarement utilisée pour une autre contemplation. Près du feu, il faut s’asseoir; il faut se reposer sans dormir; il faut la rêverie objectivement spécifique.

Gaston Bachelard – la psychanalyse du feu (pages 36-37)

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Imaginaire de la montagne : le complexe d’Atlas par Gaston Bachelard

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Formes et couleurs : Montagne, année 1947

     Une vieille revue est restée longtemps délaissée dans ma bibliothèque, coincée entre deux livres de montagne, une vieille revue un peu décrépie que j’avais acheté dans les années soixante chez un bouquiniste de Genève et qui présentait sur sa couverture un paysage de montagne. Je devais m’apercevoir plus tard que le paysage en question avait été peint par le peintre genevois Alexandre Calame. La revue avait pour titre Formes et couleurs et le thème traité était celui de la Montagne. Je la feuilletais quelquefois, friand des photos en noir et blanc de paysage de montagnes ou d’alpinistes en pleine action qu’elle exposait mais j’avoue jusque là n’avoir jeté qu’un regard distrait sur les articles qui accompagnaient les photos. La dernière lecture fut un peu plus studieuse et quelle ne fut pas ma surprise de constater que certains des articles produits étaient signés par Gaston Bachelard, Maurice Zermatten, André Guex et Paul Budry… Je pris donc le temps de me documenter sur cette revue parue au cours de l’été 1947 et qui en était à cette date à sa neuvième année d’existence. Editée à Lausanne, elle paraissait six fois par an et se définissait comme une « Revue Internationale des Arts, du goût et des Idées ».

Voici ce que le Dictionnaire historique de la Suisse écrit à propos de cette revue :

     Luxueuse revue, richement illustrée, dont cinquante-trois numéros parurent entre 1939 et 1955 à Lausanne puis à Genève, sous l’impulsion de l’imprimeur André Held. Périodique aux visées éclectiques où se mêlent les beaux-arts, la littérature, l’histoire, la mode et le tourisme. Formes et couleurs connut vite un grand succès (tirage de certains numéros supérieur à 25 000 exemplaires). D’inspiration suisse au départ (beau numéro Auberjonois en 1942), la revue devint franchement franco-suisse en s’adjoignant, fin 1942, un directeur parisien, Maurice Noël, fondateur du Figaro littéraire. Aux côtés des présences locales (Charles-Albert Cingria, Paul Budry, Pierre-Louis Matthey), elle s’enrichit, du fait de l’Occupation, des plus hautes signatures françaises (Claudel, Valéry, Mauriac, Malraux). Par la qualité de son impression, Formes et couleurs contribua à répandre la renommée des techniques helvétiques de reproduction. Elle annonce les livres d’art imprimés en Suisse qui firent sensation au lendemain de la guerre.

Face nord de l'Aiguille d'Argentière - photo Darbellay, Martigny

Face nord de l’Aiguille d’Argentière – photo Darbellay, Martigny

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   Voilà donc l’occasion de vous présenter quelques textes sur le thème de la montagne et les photos ou illustrations qui les accompagnent et le premier présenté sera un texte de Bachelard dont j’avais ignoré jusque là l’existence : Le complexe d’Atlas. Ce texte est accompagné d’illustrations réalisées par un peintre graveur suisse que j’ai découvert à cette occasion, Pauli Fritz Eduard (1891-1968).

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–––– Le complexe d’Atlas par Gaston Bachelard (1947) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gaston Bachelard (1884-1962)     Dans ce court article, nous voudrions attirer l’attention sur des aspects dynamiques de la contemplation des grands spectacles de la Montagne. Les poètes et les philosophes ont souvent décrit ces spectacles. Les alpinistes ont fait bien souvent le récit dramatique de leurs ascensions. Mais ces tableaux et ces aventures, par leur caractère brillant et par leur caractère passionné peuvent masquer des impressions plus rares et plus cachées qu’un philosophe occupé à étudier le dynamisme des images se doit de classer.
    Les impressions que nous voulons faire revivre sont les impressions de verticalité. Il semble en effet que par delà la participation aux images de la forme et de la splendeur, il y ait pour l’homme rêvant devant la montagne une participation dynamique. Le décor majestueux appelle l’acteur héroïque. La Montagne travaille l’inconscient humain par ses forces de soulèvement. Immobile devant le mont, le rêveur est déjà soumis à la dialectique de l’assise et des cimes. Il peut être transporté, du fond de son être, par un élan vers les sommets, et alors il participe à la vie aérienne de la Montagne. Il peut vivre au contraire une sensation toute terrestre d’écrasement. Il se prosterne corps et âme devant une majesté. Mais ces mouvements intimes d’une contemplation dynamique ont bien d’autres inflexions, ils déterminent bien d’autres nuances psychologiques. Ces nuances sont parfois si délicates qu’elles ne peuvent être exprimées que par les poètes. C’est donc aux poètes que nous nous adresserons pour révéler l’inconscient de la Montagne, pour recevoir les leçons diverses de la verticalité.
    Les impressions de verticalité induite que nous retiendrons vont des plus douces sollicitations aux défis les plus orgueilleux, les plus insensés.

II

    Donnons d’abord un exemple des impressions verticales les plus douces et les plus mobiles.
    Elisabeth Barrett Browning rêve dans un coin de l’Angleterre, avec, dans l’âme, les souvenirs de l’Italie perdue. Elle contemple :

… les vallonnements légers du sol,
(Comme si Dieu avait touché, non pas pressé
Du doigts, en faisant l’Angleterre) – hauts et bas
De verdure – rien en excès, ni hauts ni bas;
Terre ondulée; coteaux si petits que le ciel
Peut y descendre tendrement, les blés monter…
            (Anthologie de la Poésie anglaise, ED. Stock, Trad. Louis Sazamian)

    Qu’on prenne toute la mesure de cette sensibilité verticale ! Le dieu modeleur travaille tout en caresses. les forces de relief se mettent alors à l’échelle de sa délicatesse : le ciel descend aussi doucement que le blé monte, la colline respire… En elle, plus rien ne pèse. par elle, rien ne s’élance trop loin dans l’espace. La colline nous a placés entre ciel et terre. Elle nous a donné, juste à notre mesure, ce qu’il nous faut de vie verticale pour que nous aimions gravir doucement la pente où s’étagent les vergers et les moissons.
    Toute l’âme des collines est dans les vers du poète. Le poème peut servir comme un test de la douce verticalité. Il suffira pour révéler l’image dynamique si caractéristique des paysages de coteaux et de chemins creux. Il nous apprendra à lire les poèmes de la verticalité.

III

    Mais prenons un relief plus imposant. Considérons, par exemple, le mont comme synonyme d’une majesté écrasante. Le Mont de Verhaeren est une image dynamique qui n’a pas besoin d’être dessinée pour dire son hostile pesanteur :

Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Règne, infiniment, la nuit,
Tragique et lourd, sur la campagne lasse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les clos ont peur du colossal mystère
Que recèle le mont.

(Verhaeren, Les Visages de la Vie. Le Mont. Ed. Mercure de France, p.309)

     « Ce mystère colossal » un peu naïf dans la poétique du poète flamand, est le mystère d’une pesanteur immobile. Par la suite, dans le développement du poème de Verhaeren, un autre thème interviendra qui déplacera l’intérêt. La peur du colossal mystère, par le virement noram, donnera une inventive curiosité qui cherchera à l’intérieur du mont des richesses endormies. La poésie de Verhaeren visant souvent à une éloquence multiple mêle les genres et de ce fait s’affaiblit. Mais la données première du poème donne une assez nette image d’un mont qui écrase une plaine, qui propage son écrasement sur un large pays plat qui l’entoure.
    La montagne réalise vraiment le Cosmos de l’écrasement. Dans les métaphores, elle joue le rôle d’un écrasement absolu, irrémédiable; elle exprime le superlatif du malheur pesant ets ans remède. Matho dit à Salambo (p. 90) : « c’étaient comme des montagnes qui pesaient sur mes jours ».

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Pauli Fritz Eduard – Schmelzendes Schneefeld, 1925

IV

    Mais ce sentiment d’écrasement peut éveiller la compassion active du rêveur. Dans la rêverie qui s’attache au monde contemplé, il semble qu’un effort de redressement puisse venir en aide à la plaine écrasée par une sorte de loi mécanique de l’égalité de l’action et de la réaction qui a bien des applications dans le domaine onirique. Le géographe rêveur – il s’en trouve – s’offre comme un Atlas pour soutenir le mont. Qu’importe qu’on le prenne pour un tranche-montagne. En contemplant sympathiquement le relief il vient participer, avec des convictions de démiurge, à la lutte des forces. Pour bien comprendre la masse de la montagne il faut rêver de la soulever. La montagne anime son héros. Atlas est un homme dynamisé par la montagne. Pour nous le mythe d’Atlas est un mythe de la montagne. A juste titre, Atlas est à la fois un héros et un mont. Atlas porte le ciel sur des monts trapus, sur les épaules de la terre. Le mont lui aussi peut être pris pour un être héroïque. Dans Le Voyage de Sparte, Barrès désigne le Taygète « comme le héros du paysage ».
     Nous verrons dans un instant les poètes retrouver sans l’aide d’aucune érudition cette mythologie primitive. Insistons d’abord sur cette contemplation dynamique, sur cette contemplation activement mythologique qui dépasse la mythologie de signification. Contempler l’univers avec une imagination des forces de la matière, c’est refaire tous les travaux d’Hercule, c’est lutter contre toutes les forces naturelles opprimantes avec des efforts humains, c’est mettre le corps humain en action contre le monde. Il y a là un principe d’effort anthropomorphique bien spécialisé par son complément d’objet. Un tel effort imaginé nous place à la naissance des symboles que n’explique pas un animisme vague et formel. Nous ne comprendrons pas toute la valeur d’application psychologique de la mythologie si nous nous bornons à en considérer formellement les symboles ou si nous allons trop vite à leur signification sociale. Nous devons vivre un état de mythologie solitaire, de mythologie individuelle en nous engageant dynamiquement dans le mythe avec l’unité de notre volonté rêveuse.
    Ainsi Hercule voyant Atlas (est-de le héros, est-ce le mont ?) aide Atlas, devient Atlas. Alors  tout grandit. Qu’Atlas ou Hercule mettent tout le ciel sur la nuque, ce n’est là qu’un exemple de plus du dépassement habituel des images dynamiques. Dans la vie imaginaire comme dans la vie réelle, le destin des forces est d’aller trop loin. Dans le règne de l’imagination, on n’est fort que lorsqu’on est tout-puissant. Les rêveries de la volonté de puissance sont des rêveries de la volonté de toute-puissance. Le surhomme n’a pas d’égaux. Il est condamné à vivre, sans en passer une ligne, la psychologie de l’orgueil. Même lorsqu’il ne se l’avoue pas, il est une image parmi l’imagerie des héros légendaires.
     Mais quel bien-être que cette vie énergique dans les images, que cette vie énergique digne des Dieux ! Si l’on pouvait étudier les travaux d’Hercule dans leurs rêveries dynamiques, comme des images de la volonté première, on accéderait à une sorte d’hygiène centrale  qui a delà à peu près toutes les vertus de l’hygiène effectuée. Imaginer lyriquement un effort, donner à un effort imaginaire les splendides images légendaires, c’est vraiment tonifier l’être entier sans encourir la partialité musculaire des exercices de la gymnastique usuelle.
     Des images qui sont, pour la plupart des lecteurs proprement insignifiantes, sont restituées avec tous les bénéfices de la vie rêveuse quand on les réfère aux premières légendes. Ainsi l’on dit en anatomie moderne : la première vertèbre s’appelle Atlas parce qu’elle porte la tête. On oublie maintenant d’indiquer la raison astrologique qui faisait remarquer que la tête est « le ciel du petit monde ». jadis le corps humain comparé au corps de l’univers gardait ainsi une petite part des grandes légendes. Qu’on pardonne cette observation d’infime détail à un philosophe qui adore les mots et qui ne peut se résoudre à leur faire tord de la moindre petite partie de leur jeu métaphorique. Quand on fait hommage du nom d’Atlas à la première vertèbre cervicale, il semble que la terre tourne mieux sur son pivot.
     Chaque image, c’est-à-dire tout acte de l’imagination, a donc droit de garder, à côté de son complément d’objet, résidant dans la réalité, son complément de légende. La vertèbre Atlas achève le mouvement de verticalité de toutes les vertèbres. Combien grande est la vertu des mots quand ils sont désignés dans l’humain, quand, par exemple, la colonne verticale est rêvée dans la stature droite, dans la stature verticale, comme l’axe même de tout redressement !
    On comprendra peut-être mieux cette mythologie psychologiquement naturelle, si on lui oppose les vues du rationaliste érudit, du mythologue qui explique les mythes en les rendant « raisonnables ». Le livre de Louis-Raymond Lefèvre : Héraclès donnerait de nombreux exemples de telles rationalisations. Voici comment il explique le mythe d’Atlas portant le monde. Dans une pièce de la demeure d’Atlas, Héraclès vit « un immense instrument » (p. 148). Il en demande « l’utilité » à son hôte. Celui-ci, qui était un homme fort savant, pacifique et sage, lui expliqua qu’il l’avait construit de ses propres mains : c’était une sphère céleste. Pour la lui faire mieux comprendre, ils passèrent tous deux une partie des nuits sur la terrasse, à contempler le ciel, à examiner la marche des astres, qu’Héraclès retrouvait ensuite à leur place, sur la sphère. Atlas accompagnait ses observations de remarques sur l’harmonie qui règne dans l’ouvrage des dieux, établissaient des rapports entre cette harmonie céleste etc elle de la nature plus proche des hommes, et ses paroles mesurées, ses propos emplis de sagesse et d’indulgence, sur la conduite des hommes, enchantaient Héraclès : « Ainsi lorsque tu seras de retour parmi les tiens, pourras-tu dire que tu m’as aidé à porter le monde. » Voilà donc Héraclès qui, dans sa jeunesse, tua son pédagogue, rendu à la patience d’une leçon d’astronomie !
Certes, la tâche de décrire les travaux d’Hercule du travail intellectuel pourrait plaire à un rationaliste. mais il a un temps pour tout. Ici, ce sont les poètes qui « comprennent ». D’un mot, ils retrouvent cette poésie inchoative qui nous dit le commencement du monde :

Où les collines sentent encore la Genèse

où elles sont leur propre Atlas, où elles se soulèvent, où elles vivent comme une épaule humaine heureuse de son action :

Tant que les épaules des collines
rentrent sous le geste commençant
de ce pur espace qui les rend
à l’étonnement des origines.
                      (Rilke. Quatrains Valaisans, p. 70.)

Et Supervielle écrit (1939-1945, poèmes, p. 43) :

Comme la Terre est lourde à porter ! L’on dirait
Que chaque homme a son poids sur le dos.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Atlas, ô commune misère,
Atlas, nous sommes tes enfants.

     Si les erreurs psychologiques des mythologues rationalistes sont disertes, il ests ouvent donné aux poètes de dire tout en quelques mots. Paul Eluard n’a besoin que d’un seul vers pour évoquer l’Atlas naturel dans une condensation extraordinaire :

Rocher de fardeaux et d’épaules
                 (Je n’ai pas de regrets. Poésie ininterrompue. Fontaine. Déc. 1945.)

     Les deux compléments de mouvements inverses : écrasement et redressement fonctionnent avec une admirable aisance; ils ont le rythme des forces humaines exactement inscrites au point même où elles veulent combattre les forces d’univers. Un vers comme celui-là est pour le lecteur méditant un bienfait dynamique.
   D’autres poètes, au lieu de vivre l’effort d’Atlas à sa naissance, se portent à son fougueux accomplissement. Biely écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever, il vit une sorte de paysage ascendant, qui lutte en toute ses formes contre la pesanteur : « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel, s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les choses, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains; le doigts des pics s’allongeaient , et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes des crêtes peignaient le ciel; ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voie grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs , des sapins, des torrents et des précipices , des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau :

Me voici dressé au milieu des montagnes… »

     Nous n’avons pas voulu trier ce long document, car nous voulions lui laisser ses forces d’entraînement. Biely donne précisément un tableau dynamique, la description dynamique d’un relief qui veut la violence. Et combien symptomatique est la dernière ligne citée ! Tous ces pics qui s’allongent, tout ce relief qui gesticule et qui prend des attitudes, c’est pour aboutir à « dresser » le démiurge littéraire au milieu des montagnes ! Comment mieux dire qu’Atlas est le maître du monde, qu’il aime son fardeau, qu’il est fier de sa tâche. Une joie dynamique traverse le texte de Biely. Il ne vit pas une apocalypse, mais la joie violente de la terre.

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Pauli Fritz Eduard – Silvesternacht (Fantaisie dans la nuit de Saint-Sylvestre) – eau forte, 1923

     Dans toutes ces remarques on peut voir en action diverses composantes d’un complexe inconscient qu’on pourrait appeler le complexe d’Atlas. Il représente l’attachement à des formes spectaculaires et – caractère très particulier – à des forces énormes inoffensives, voire à des forces qui ne demandent qu’à aider le prochain. Le meunier qui est fort en vient à porter son âne. On trouvera dans cette voie toutes les Pauli Fritz Eduard,métaphores du soulagement, d’une entraide qui conseille de porter en commun les fardeaux. Mais on aide parce qu’on est fort, parce qu’on croît à sa force, parce qu’on vit dans un paysage de la force. Comme la remarque à propos de Hölderlin, Geneviève Bianquis (Introduction aux Poésies, Ed. Montaigne, p. 24) : « Tous les phénomènes de la nature, les plus simples et les plus grands de préférence, servent de tropes au sentiment. Chez Hölderlin, tout paysage se transforme en un mythe, en une totalité de vie qui englobe l’homme et lui adresse un appel moral impérieux. »
    Ce moralisme des images, moralisme en quelque manière direct et naïvement convaincant, pourrait rendre raison de bien des pages des Théodicées. mais dans ces pages l’imagination a un but, elle veut prouver, elle veut illustrer des preuves. Nous préférons l’étudier dans des textes où elle se révèle comme une force élémentaire du psychisme humain : comme une volonté de l’être contemporaine aux images.

V

    En marge d’un complexe d’Atlas on peut signaler de curieuses réactions qui s’animent dans une véritable provocation, dans une sorte de défi à la Montagne. Depuis notre livre L’Eau et les Rêves, définissant l’Océan dans le sens d’un monde provoqué, nous avons pu isoler ce que nous avons nommé le complexe de Xerxès en souvenir du roi qui faisait fouetter la mer. Dans le même style on peut parler d’un complexe de Xerxès qui provoquerait la montagne, d’une sorte de viol de la hauteur, d’un sadisme de la domination. On en trouverait de nombreux exemples dans les récits d’alpiniste. Qu’on relise les pages consacrées par Alexandre Dumas à l’ascension du Mont Blanc par Balmat, on y verra que la lutte du montagnard et du mont est une lutte humaine. Il faut choisir son jour : « Le Mont-Blanc, dit le fameux guide, avait mis ce jour-là sa perruque, c’est ce qui lui arrive quand il est de mauvaise humeur, et, alors, il ne faut pas s’y frotter. Mais le lendemain le moment est venu de grimper sur la taupinière. » Quand il est au sommet, Balmat s’écrie : je suis « le roi du Mont-Blanc« , je suis « la statue de cet immense piédestal ». Ainsi finit toute ascension, comme une volonté de piédestal, de piédestal cosmique. L’être grandit en dominant la grandeur. Comme le dit Guillaume Granger, les Alpes et les Apennins sont les « échelons des Titans ».

    Un alpiniste, en un seul aveu, dit parfois plusieurs composantes du complexe de puissance devant la Montagne : « Ces montagnes couchées en cercle autour de moi, j’avais cessé peu à peu de les considérer comme des ennemis à combattre, des femelles à fouler au pied ou des trophées à conquérir, afin de me fournir à moi-même et de fournir aux autres un témoignage de ma propre valeur. » (Samivel. L’Opéra de pics, p.16)
    Mais sans accumuler les exemples pris dans le récit d’aventures réelles, donnons, suivant notre méthode préférée, un beau document littéraire qui peut servir de type pour un Xerxès de la Montagne. Nous l’empruntons à un roman de D.H. Lawrence : L’Homme et la poupée (p. 110) :

    Voici donc la montagne méprisée :

– Même les montagnes vous paraissent affectées, n’est-ce-pas ?
– Oui. Leur hauteur arrogante, je la déteste. Et je déteste les gens qui se pavanent sur les sommets pour y jouer l’enthousiasme. Je voudrais les faire demeurer ici, sur leurs sommets et leur faire avaler de la glace jusqu’à l’indigestion… Je déteste tout cela, vous dis-je. Je le hais !
– Il faut que vous soyez un peu fou, dit-elle, d’un ton majestueux, pour parler de la sorte. La montagne est tellement plus grande que vous.
– Non, dit-il, non, elle n’est pas plus grande que moi !… (les montagnes) sont moins que moi !
– Vous devez souffrir de mégalomanie, conclut-elle.

      A lire de telles pages, on se sent bien loin des contemplations apaisées; il semble que le contemplateur soit victime des forces qu’il évoque. Quand la réflexion revient au héros de Lawrence, il « s’étonne de l’extraordinaire et sombre férocité » avec laquelle il avait affirmé « qu’il était plus grand que les montagnes ». La raison, en effet, l’image visuelle aussi, voilà des principes sans force quand une âme se livre à la dynamique même de l’imagination, quand la rêverie suit une dynamique du soulèvement. Alors, défi, orgueil, triomphe, viennent contribuer à la contemplation cruelle, une contemplation qui trouvera des gladiateurs dans les spectacles les plus inanimés, dans les plus tranquilles des forces de la nature.
     Une page de Henri Michaux peut porter témoignage du caractère direct de la littérature contemporaine qui déblaie toutes le impossibilités du réalisme pour trouver la réalité psychique première. Vient alors dans son attaque toute droite un Xerxès de la Montagne (Liberté d’action, p.29) :

    « Pour faire du mal à une vieille fille – écrit Michaux – la moindre colère, pourvu qu’elle soit vraie, suffit, mais attraper une montagne devant soi dans les Alpes, oser l’attraper avec force pour la secouer, ne fût-ce qu’un instant ! La grandiose ennuyeuse qu’on avait depuis un mois devant soi. Voilà qui mesure ou plutôt démesure l’homme.
    Mais pour cela il faut une colère-colère. une qui ne laisse pas une cellule inoccupée (une distraction même infime étant catégoriquement impossible), une colère qui ne peut plus, qui ne saurait même plus reculer (et elle reculent presque toutes quoi qu’on en dise quand le morceau est démesurément gros).
    Ce me sera donc tout de même arrivé une fois. Oh je n’avais pas à ce moment là de griefs contre cette montagne, sauf sa sempiternelle présence qui m’obsédait depuis deux mois. Mais je profitai de l’immense puissance que mettait à ma disposition,une colère venue d’une lance portée contre ma fierté. Ma colère en son plein épanouissement, en son climax, rencontra cette grosse gêneuse de montagne qui, irritant ma fureur, l’immensifiant, me jeta, transporté, impavide, sur la montagne comme sur une masse qui eût pu réellement en trembler.

Trembla-t-elle ? En tous cas, je la saisis
Attaque presque impensable, à froid.
C’est mon summum d’offensive jusqu’à présent. »

     Aucun commentaire rationaliste ou réaliste ne peut être donné d’une telle page. Elle est essentiellement une page du sujet imaginant. Il faut que le critique littéraire parte des images dynamiques de la contemplation provocante pour apprécier l’animation subjective, pour en mesurer la colère offensante, toutes les projections de la colère.

Pauli Fritz Eduard - Mensch und Berge, 1925

Pauli Fritz Eduard – Mensch und Berge, 1925

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