La géante des Bauges toute nimbée de brumes

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

La géante des Bauges toute nimbée de brumes - photo Enki - IMG_6207

°°°

La géante des Bauges toute nimbée de brumes - photo Enki

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

contes du Dragon : la fille du géant (das Risenfräulein)

––––– Vivre à Annecy au pied d’une géante –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Il est pour le moins inhabituel de vivre au pied d’une géante, c’est pourtant mon cas. A quelques encablures de ma maison une géante est en pâmoison, étendue de tout son long sur le sol, ses seins pointus dressés vers le ciel, la tête légèrement rejetée en arrière libérant une gorge offerte et vulnérable, le bras gauche nonchalamment déplié qui dessine à partir d’elle une courbe gracieuse.
Cette féminisation du paysage m’apaise et me rassure et j’apprécie de voir surgir cette géante au détour du chemin imprimant soudainement au paysage un caractère chargé tout à la fois de sérénité et d’érotisme. 

Frank Frazetta, the GiantessFrank Frazetta, the Giantess

°°°

–––– Conte de la fille du géant (das Riesenfräulein) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

En Alsace, une légende charmante met en scène une enfant de géant qui a capturé un paysan pour s’en servir de joujou et qui se fait pour cette raison rabrouer par son père. Cette légende a d’abord été vulgarisée par les frères Grimm en 1816 puis par l’écrivain Adelbert von Chamisso dans son poème  Das Riesenfräulein – la fille du géant. Le lieu où se situe la légende est le château du Nideck dans la commune de Oberhaslach (Bas-Rhin). La version de la légende présentée ci-après est tiré de l’ouvrage de F. J. Kiefer Légendes et traditions du Rhin de Bâle à Rotterdam (Mayence, chez David Kapp, 2e. éd. revue et augmentée, 1868, p. 19-20.)

Ruines du château de Nideck

Alsace, les ruines du château de Niedeck
Pour ceux qui doutent de la véracité de cette histoire…

°°°

Das Riesenspielzeug Burg Niedeck Mann pfluegt Feld

°°°

    Une famille de géants résidaient au château de Niedeck. Ces beaux temps sont passés, le château est depuis longtemps ruiné, mais le peuple n’a pas oublié les faits de ses compatriotes d’autrefois, et parle encore de leur taille et de leur force extraordinaire.

    C’étaient, suivant la légende, des géants énormes qui se tenaient loin du commerce des habitants du voisinage ; étant d’un naturel doux, ils ne faisaient de mal à personne.

    Or, il arriva que la petite fille du propriétaire châtelain s’éloigna, tout en se promenant, plus qu’à l’ordinaire de Niedeck. La jeune géante porta ses pas dans la forêt voisine et arriva à une vaste étendue de champs et de prés.

Elle y aperçut un paysan avec son cheval et sa charrue. Ce fut une chose toute nouvelle pour la jeune fille ! Pendant quelques instants elle examina avec surprise cet homme labourant son champ. Pleine d’une joie enfantine à cet aspect, elle battit des mains. Les montagnes retentirent de sa joie bruyante, le bon laboureur s’arrêta tout effrayé, son cheval se cabra.

« Quel joli joujou ! »

s’écria la jeune géante ; avant que le campagnard sut d’où partaient ces paroles, la fille était déjà près de lui ; elle le ramassa, lui, son cheval et sa charrue avec tant de facilité, que si c’eut été un petit objet ciselé dans le Tyrol, et emporta le tout dans son tablier.

    Toute joyeuse elle retourna chez son père au château. 
    « Vois donc ! » s’écria-t-elle, toute heureuse, en posant sur la table le paysan avec sa charrue attelée, « vois donc quelles gentilles petites figures je viens de trouver ! un joujou vivant ! oh, j’en aurai plus de plaisir que de toutes mes poupées de cuir qui ne savent pas se mouvoir ! »

    Mais le père répondit d’un air sévère : 
    « Ma petite-fille, sais-tu bien ce que tu as fait, sais-tu ce que tu apportes ? Tu as enlevé le paysan de son champ, tu l’as arraché de son travail, lui le plus utile de tous les humains, lui qui ne craint ni soleil, ni pluie, ni vent pour forcer la terre à nous fournir ses fruits ! Sans ce que tu nommes un joujou, dans ton ignorance d’enfant, il n’y a de pain ni pour nous autres géants, ni pour l’humanité en général. Reporte donc bien vite l’homme avec son cheval et sa charrue ; et retiens une fois pour toutes : « Que celui qui se fait méchamment un jouet du paysan laborieux, s’attire la malédiction du ciel. »

   Et sur les ordres de son père, la fille du géant remit le laboureur avec l’attelage à l’endroit même d’où elle l’avait enlevé.

°°°

–––– Et plein d’autres illustrations du conte de la fille du géant (Das Riesen-Spielzeug) ––––––––––

Grengg Riesenspielzeug

Chamisso Riesenspielzeug

Riesen Spielzeug

Hermann Knopf, das riesenspielzeug

°°°

–––– Illustrations complètes d’une édition contemporaine –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

4101818153

d93d176fae

3a511f5823

1419a41cc6

71952d8815

8c1eb71dc3

795c8f98a4

a2a53ce27b

Bild09_k

f43ea9264e

e08868cb3e

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Vivre aux pieds d’une géante

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le thème de la géante ou du géant ou d’autres personnages fabuleux qui s’inscrivent dans le paysage se retrouve dans de nombreux mythes, contes et légendes et a trouvé plus tard son prolongement dans l’imagination créatrice des artistes. Ce thème s’inscrit dans le besoin qu’éprouvait l’homme des sociétés premières d’interpréter le monde qui l’entourait à son image et à lui attribuer des caractères proprement humains. Les mythes mettant en scène des géants peuvent ainsi être interprétés comme des explications anthropomorphiques des puissances de la nature et des moyens à utiliser pour les maîtriser.

le philosophe Georges Gusdorf écrit à ce sujet :

« Nous avons cessé de voir les montagnes comme autant de géants. Mais nos mots retiennent inconsciemment les épaves fossilisées d’une vision du monde disparue, ou vidée de sa puissance directe et devenue simplement allégorique. Au primitif la montagne apparaît, sans allégorie, comme un vivant. Une vision d’unité impose la forme humaine à la totalité de l’Univers, (…) ».

Il est pour le moins inhabituel de vivre au pied d’une géante, c’est pourtant mon cas. A quelques encablures de ma maison une géante est en pâmoison, étendue de tout son long sur le sol, ses seins pointus dressés vers le ciel, la tête légèrement rejetée en arrière libérant une gorge offerte et vulnérable, le bras gauche nonchalamment déplié qui dessine à partir d’elle une courbe gracieuse.

la géante endormie du Massif des Bauges vue de la rive Est du lac d’Annecy

°°°

J’apprécie de la voir surgir au détour du chemin imprimant soudainement au paysage un caractère chargé à la fois de sérénité et d’érotisme. Cette féminisation du paysage m’apaise et me rassure et ce sont alors les vers de Baudelaire qui me viennent alors à l’esprit :

Charles Baudelaire

Du temps que la Nature en sa verve puissante             
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement de ses terribles jeux ;
Deviner si son coeur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.                

Les fleurs du mal – 1857   

°°°                     

Frank Frazetta, The GiantessFrank Frazetta, The Giantess

Il existe plusieurs versions traduite en anglais de ce poème. Celle présentée ci après est de William Aggeler (The Flowers of Evil – Fresno, CA : Academy Library Guild, 1954). Sept autres versions peuvent être consultée sur le site La Géante (The Giantess) by Charles Baudelaire consacré aux Fleurs du mal et à ce poème en particulier.

La géante par Seriykotik1970 – Flickr

At the time when Nature with a lusty spirit
Was conceiving monstrous children each day,
I should have liked to live near a young giantess,
Like a voluptuous cat at the feet of a queen.

I should have liked to see her soul and body thrive
And grow without restraint in her terrible games;
To divine by the mist swimming within her eyes
If her heart harbored a smoldering flame;

To explore leisurely her magnificent form;
To crawl upon the slopes of her enormous knees,
And sometimes in summer, when the unhealthy sun

Makes her stretch out, weary, across the countryside,
To sleep nonchalantly in the shade of her breasts,
Like a peaceful hamlet below a mountainside.

Il me plait à penser que la belle va un jour s’éveiller, se lever et s’ébattre avant de se diriger d’un pas lourd, les seins ballants, en direction du le lac pour se désaltérer ou se livrer à je ne sais quels jeux aquatiques qui pourraient alors menacer les rives d’un tsunami dévastateur.

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

 

Paysage et anthropomorphisme : érotisation

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Un homme se propose la tâche de dessiner le monde. A mesure que les années passent, il peuple un espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, de chambres, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Un peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage. (Borgès, Hacedor)

–––– les correspondances explicites –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     De tous temps, les hommes ont projetés leur propre image sur les éléments naturels et parmi eux les montagnes et les rochers. Dans certains cas la correspondance physique entre l’élément et le corps humain était explicite et la dénomination s’imposait alors de manière toute naturelle.
     On peut interpréter comme traces de cette époque lointaine l’utilisation pour désigner la toponymie montagnarde d’un vocabulaire propre au corps humain; le philosophe Georges Gusdorf, s’appuyant sur les travaux de l’ethnologue Maurice Leenhardt cite ainsi les termes de « tête, couronne, dent, gorge, col, mamelon, ventre, flanc, côte, dos, croupe, culée, pied, ossature » qui sont les vestiges d’une époque révolue où la Nature était peuplée de divinités ou d’esprit dont certains pouvaient prendre une apparence humaine.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Enfant, il m’est arrivé de passer mes vacances en Normandie, dans le magnifique site des Boucles de la Seine où le fleuve déroule ses méandres au pied de hautes falaises calcaires. L’une de ces falaises, sise au lieu-dit la Roque dans la commune de Muids  arborait une silhouette toute particulière qui la faisait ressembler à une sentinelle dressée sur la pente surveillant la vallée et le fleuve. Les gens du pays la nommait « La Tête d’homme » et c’est sur ses parois de craie blanche truffées de silex que j’ai exécuté mes premiers gestes maladroits de varappeur…

La Tête d'homme à la Roque (commune de Muids - Eure) - photo de Creg' Of Huest

La Tête d’Homme à La Roque, commune de Muids dans l’Eure

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Rocher de Niobé        le Rocher de Niobé au mont Sipyle en Turquie qui évoque le mythe de Niobé changée en pierre suite au meurtre de ses enfants par Apollon et Artémis. Pausanias a décrit sur le même mont un rocher de ce type :

« ….Au sommet du théâtre se trouve une grotte dans les rochers, au pied de l’Acropole; là aussi, il y a un trépied, il porte une scène qui représente Apollon et Artémis faisant périr les enfants de Niobé. Cette Niobé, je l’ai vue moi-même en montant au mont Sipyle; vue de près, c’est un rocher escarpé qui n’a nullement la forme d’une femme, pas plus en deuil qu’autrement, mais si l’on s’éloigne un peu on croirait voir une femme en larmes et accablée de tristesse. »

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

   Aujourd’hui, c’est au moins trois sommets remarquables que je peux contempler au bord du lac d’Annecy. Deux d’entre eux sont visibles de mes fenêtres : surplombant la rive est du lac, un alignement de piliers calcaires semble jaillir des pentes boisées le séparant du lac, évoquant irrésistiblement une rangée de canines blanches solidement fichées sur une mâchoire. Le nom de ce sommet, les Dents de Lanfon, exprime bien cette particularité. Parmi les personnalités célèbres qui appréciaient ce site figure le critique d’art et essayiste anglais John Ruskin venus en voisin de Chamonix où il séjournait souvent. C’est à l’occasion de l’un de ses séjours qu’il a réalisé une aquarelle du site connue sous le nom « Rochers de Lanfon ».
   Un peu plus loin, sur la même rive, un guerrier peau-rouge est étendu parallèlement au lac dans la position d’un gisant. Sa perception n’est pas évidente au premier coup d’œil et nécessite un effort de décryptage.
   Enfin, dans le Massif des Bauges, au-delà du col de Leschaux, se profile la silhouette d’une géante, mollement étendue, la tête penchée vers l’arrière, exposant sa gorge et ses seins.

Dents de Lanfon - Lac d'Annecy - d'après une photo de Nicolas Mareau

Lac d’Annecy : Dents de Lanfon (d’après une photo de Nicolas Mareau)

Capture d’écran 2013-01-05 à 15.23.45

Les Dents de Lanfon (photo  Koen) et l’aquarelle de John Ruskin

le mont Veyrier : un indien s'y cache, trouvez-le !

le mont Veyrier : un indien s’y cache, trouvez-le !

La Géante endormie des Bauges

Lac d’Annecy – La géante endormie des Bauges

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Madagascar, la reine d'Isalo

A Madagascar, dans le parc d’Isalo, une reine veille sur la vallée

La-Reine-de-lIsalob

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

   On connaît au Mexique la légende aztèque des amours contrariés et tragiques du guerrier Popocatepetl et de la belle princesse Iztaccihuati. Les dieux apitoyés les uniront dans la mort en les transformant en deux montagnes  qui se font face et qui porteront leurs noms.

la princesse gisante : le mont Iztaccihualt au Mexique – cliché Wikipedia

    Et pour ceux qui n’aurait pas discerné la princesse étendue derrière l’image de la montagne : Gisant de la Duchesse de Lorraine Philippine de Gueldre (1465-1547) à Nancy

Sleeping Lady vue d'Anchorage, Alaska

Mont Susitna « Sleeping Lady » vue d’Anchorage, Alaska

"La Noyée" à Notre-Dame-des-Monts, Québec

« La Noyée » à Notre-Dame-des-Monts, Québec

La légende de la noyée
    Entourée de sommets, dont certains comptent parmi les plus élevés du Bouclier laurentien, la municipalité de Notre-Dame-des-Monts offre une vue imprenable sur le paysage de Charlevoix. Les montagnes y sont particulièrement splendides et racontent, pour certaines d’entre elles, des légendes. La légende de La Noyée est la plus connue. L’ensemble de trois montagnes qui la rappelle est perceptible, par temps clair, à partir du perron de l’église du village. Ainsi, au loin se profile une figure qui laisse imaginer le corps d’une femme étendue sur le dos. Son visage se dessine ainsi que sa longue chevelure flottant sur l’eau et rappelle la triste histoire d’un amour impossible. Au fil des ans, peintres, photographes, écrivains et chansonniers ont immortalisé à leur façon la légende de La Noyée.
    L’homme de la terre, n’a semble-t-il, d’yeux que pour la terre sur laquelle repose ses pieds, la terre pétrie de ses mains, la terre qu’il ensemence, la terre qui le récompense de tant de labeur. Mais parfois, en ses jours de repos, ses yeux vagabondent au loin sur les monts et les prés qui l’entourent et ce n’est souvent qu’au soir de sa vie que débordent, en de élans poétiques, les visions d’une âme sereine, d’où naissent les légendes qui se perpétuent d’âge en âge. C’est ainsi que naquit le symbole de cette légende : LA MONTAGNE DE LA NOYÉE. En réalité, l’ensemble de trois montagnes forme cette figure topographique qui, observée d’un certain angle, nous laisse imaginer un corps d’une femme impassiblement étendu comme sur un lit d’eau, à demi submergé, laissant à découvert son ventre gonflé, son buste, le profil de son visage et sa longue chevelure flottant au fil de l’eau.
Cette héroïne de la légende aurait vécu il y a très longtemps, au temps des premiers indiens. Un chef de tribu, peut-être, pour obéir à une loi ancienne, ou pour répondre aux convenances du temps, interdit le mariage de son fils et de celle qui portait déjà secrètement en son sein le fruit de leur amour. Aveuglés par le chagrin, la mort dans l’âme, les deux amoureux se séparent et dans le désespoir de non retour, ils vont cacher leur amour au fond de la mer. Puis les eaux se retirent et c’est ainsi que le Dieu de l’amour fît apparaître la montagne de la noyée d’un côté de l’horizon et de l’autre côté, plus discrètement, LA FACE DE L’INDIEN. (Auteure : Judith Turcotte)

.

–––– les formes humaines sexuées ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Certains éléments naturels du paysage s’apparentent de manière explicite à des formes humaines sexuées. On connait de nombreux exemples de cette singularité.

snowEffets de neige

Sables emmêlées par Marc Buonomo – Relief en Arménie

Les Paps, les seins de Danna - Comté de Kerry en Irlande

The Paps, les seins de Danna – comté de Kerry, Irlande

    En Irlande, dans le comté de Kerry, deux collines sont censées représenter les seins de la déesse Ana ou Dhanann, mère nourricière des dieux d’Irlande. (glossaire de Cormac).

two-breast-peaks-zhenfeng-countyLes deux mamelles de Zhenfeng (Chine)

Breast-Shaped Hill (photo Nick Brooks)

Breast-Shaped Hill (photo Nick Brooks)

Rochers phalliques de Cappadoce en Turquie

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Har Karkom, Israël : les deux montagnes

Har Karkom, les deux collines mâle et femelle (selon Emmanuel Anati)

    L’un des plus anciens sanctuaires connu est le site d’Hart Karkom en israël dans le désert du Néguev qui daterait de – 35.000 années av. J.C. Le sanctuaire est constitué de nodules en silex de plus d’un mètre de hauteur tirés de 3 carrières environnantes et disposés en cercle en bordure d’un précipice vertigineux. Les nodules ont été choisis pour leur ressemblance avec des formes humaines (surtout féminines) ou animalières. Le lieu était un centre d’exploitation et de travail du silex durant tout le paléolithique et offrait un point de vue privilégié sur un panorama grandiose de vallées et de collines qui constituait un territoire de chasse. A l’ouest du site se dressent deux montagnes qui font penser à des mamelles. L’une des montagnes comporte à son sommet une petite grotte et l’autre est de forme phallique.

Har Karkom, les nodules de silex

Har Karkom, les nodules de silex anthropomorphes et zoomorphes

    L’archéologue Emmanuel Anati qui a travaillé sur le site émet l’hypothèse que ce lieu était certainement « un lieu de rencontre avec la nature et, probablement aussi, de méditation sur l’alchimie de la nature, sur la signification  des formes naturelles, celles des pierres qui avaient été amenées là et celles du paysage environnant, du vaste panorama alentour. (…) Ce sanctuaire présente trois caractéristiques principales. C’est excellent point d’observation à partir duquel on contrôle l’espace situé au-dessous, qui était un territoire de chasse. Comme s’il s’agissait d’un point de rencontre de la nature entre les sommets d’un côté et les grandes plaines de l’autre. Il témoigne ensuite d’un intérêt particulier pour les formes naturelles des pierres et montre que l’homme a ramassé et disposé ici des pierres de formes anthropomorphes et zoomorphes dont l’association, fondamentales chez l’homme du paléolithique, sera pour les 30.000 ans qui suivent un élément important dans l’art et la conceptualité de l’homo sapiens. On le retrouvera dans les figurines funéraires de Sibérie, dans l’art pariétal des grottes-sanctuaires, dans l’art mobilier européen et dans l’art rupestre des chasseurs de tous les continents habités par l’homme. Enfin, autour du sanctuaire, il y a divers sites habités avec des fonds de huttes encore nettement visibles, des restes de foyers, des ateliers de taille du silex et d’innombrables outils lithiques. »

.

–––– anthropomorphie : le travail du rêve –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    Yves Giraud dans Le paysage à la Renaissance fait référence à la psychanalyse pour expliquer : Dans l’interprètation des rêves, Freud remarque à propos de la figuration par symboles :

« …on reconnait sans peine que dans le rêve beaucoup de paysages, ceux en particulier qui présentent des ponts ou des montagnes boisées, sont des représentations d’organes génitaux. Marcinowski a rassemblé une série d’exemples où les rêveurs expliquent leurs rêves par des dessins qui doivent représenter les paysages et les lieux où le rêve se déroule. Ces dessins montrent très clairement la différence entre le sens apparent et le sens caché du rêve. A première vue, ce sont des plans, des cartes, etc., mais un examen plus pénétrant y reconnait des représentations artistiques d’un « campus anthropomorphiques ». En outre, l’extrait cité est suivi d’une référence aux « travaux de Pfister sur la cryptographie et les Vexierbilder… »

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Fusion de l’espace de la carte et de l’espace intérieur par Claude Gandelman

    Lacan a employé l’image du paysage anthropomorphe lorsque, dans son analyse de la Lettre Volée de Poe, il décrit la fameuse lettre comme un « gigantesque corps de femme » qui serait étendu dans le salon (où est dissimulée la missive). Mais toute sa description de l’inconscient n’est-elle pas une topologisation et cartographisation de plus en plus poussée, de plus en plus détaillée, d’un paysage anthropomorphe que nous serions ? Lacan répète à loisir que l’égo a des aspects spatiaux, que l’inconscient est un « lieu », que les rêves sont des représentations anthropomorphiques cartographiques, des têtes-paysages du moi (ce que les rêves de la Traumdeutung nous disaient déjà). Toutes les « bandes de Möbius », les nœuds borroméens, et autres configurations spatiales célèbres auxquelles cet auteur recourt pour décrire le désir et ses stratégies ne sont-ils pas en dernière analyse, la structure mathématiques de cette « topographie psychique » que nous « sommes » (n’étant que cela). Le voyage dans l’espace que nous croyons faire (par nos pérégrinations physiques, mais aussi par l’écriture, par le dessin…) n’est-ce pas, en dernière analyse, dans notre espace intérieur que nous le faisons ?

(Claude Gandelman, le texte littéraire comme carte anthropomorphe : d’Opicinus de Canistris à Finnegans Wake – Persée)

°°°

–––– paysages littéraires anthropomorphiques –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

paysage de l'aixois - environs de Commarin par Ludo Menvirons de Commarin en Côte-d’Or (photo Ludo M)

le village au fond de la vallée à la façon de Henri Vincenot (La billebaude, 1978)

     « Il y a bien sûr, une autre façon de voir le village au fond de sa vallée. C’est celle de mon grand-père. mais lorsqu’il l’avait exprimée un soir de chasse alors que toute l’équipe fourbue savourait à grand bruit une gruillotte de marcassin, ma grand-mère lui avait fait les gris yeux en me désignât d’un mouvement de menton.
    — Lorsque vous êtes sur le tertre de notre église, disait néanmoins le vieux et que vous regardez vers le haut de la vallée, vous voyez deux jolis nichons, un à gauche, c’est le mont Toillot, un à droite c’est le mont Roger. Deux jolis petits nichons bien ronds, avec au-dessus le téton sombre des bois. De sorte que vous avez tendance à penser que notre village a choisi la bonne place, tout juste dans la « vallée du diable », entre les deux cuisses de la montagne qui s’ouvrent gentiment vers le gaillard soleil… si vous voyez, ce que je veux dire !
    Tout le monde avait franchement ri, moi aussi, pour faire croire, et ma grand-mère était devenue rouge et avait dit d’un ton de reproche : « Oh ! Joseph ! » Un autre avait répliqué :
    — Pas étonnant alors qu’on y soit si bien dans votre village !
   — Je me demandais aussi, surenchérissait un autre, pourquoi, lorsqu’on y était venu une fois, on n’avait de cesse d’y revenir !
    — Oui, c’est vrai, ajoutait un troisième, on y est si bien que dans le chaud d’une fille ! »

Henri Vincenot (1912-1985)

Henri Vincenot (1912-1985) est un écrivain régionaliste bourguignon né à Dijon. Fils d’un dessinateur-projeteur le la PLM, la ligne ferroviaire Paris-Lyon-Marseille, il aura l’habitude de passer ses vacances chez ses grands-parents maternels à Commarin, une petite commune rurale de la Bourgogne. Son grand-père Joseph (le Tremblot de la Billebaude) est compagnon sellier-bourrelier et lui enseignera la nature et la chasse, thèmes de ses futurs romans.

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

les collines comme de beaux corps étendus par Gustave Roud

C’est un enchantement de même nature que celui que dispensent l’Orphée ou le Phocion de Poussin, telle fugue ou tel mouvement d’un brandebourgeois de Bach. Grâce à lui, nous retrouvons au plus profond de nous-mêmes notre temps essentiel, ce battement mystérieux sur quoi le sang et la pensée accordent le leur : nous rejoignons notre être originel dans sa plénitude paradisiaque presque toujours rompue, voilée, offusquée par les aveugles assauts du quotidien. Et si ce charme est sans violence, c’est que le formes et les rythmes dont il naît sont eux-mêmes tout proches de l’humain. De ce lieu où nous sommes – il s’appelle « La Croix », mais il n’y a plus de croix, un seul pommier que l’on voit de très loin se peindre en noir contre le longs crépuscules rougeoyants de l’automne – si l’on suit la descente vers Moudon de l’autre versant du val, on voit, oui, c’est comme une suite de beaux corps étendus, avec des inflexions qui reprennent et transposent au bord du ciel celles du corps humain, d’une molle hanche, d’une gorge ou d’un épaule, inflexions soulignées ici et là par un bref trait sombre de forêts.

Gustave Roud : Haut-Jorat édit Fax Morgana, pages 26-27

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Brixen (Bressanone), Italie

Brixen am Eisack (Bressanone) avec ses deux collines en forme de mamelons qui ont marqué Michelet

Michelet : la ville de Brixen dominés par deux mamelons

   C’est un poème étrange que ce Tyrol, et d’un lyrisme bizarre. Ces oasis de blé à mille pieds de haut éloigner l’idée du travail de l’homme. C’est apparemment la culture des aigles et des chamois. Mais il y a des montagne régulièrement étagées de cultures diverses et riches du sommet à la base. Une surtout me frappa parmi ce cercle grandiose de montagnes qui entourent Brixen. C’était un immense théâtre mêlé de tous les végétaux de la terre, une corbeille colossale dans laquelle se trouvaient mêlés tous les fruits de la nature. Entre ces deux beaux mamelons se posait une noble petite église pour regarder paisiblement à ses pieds les deux tours de Brixen avec leurs petits dômes noirs; par dessus la ville et un triple cercle de belles collines qui d’ailleurs tombent des montagnes, un pic neigeux passait sauvagement la tête pour indiquer aux gens la route de Vienne. » – (Michelet – Sur les chemins de l’Europe, 1893)

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––