Poésie : 1871, Deux poèmes sublimes d’Arthur Rimbaud, Le bateau ivre et Les Veilleurs

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Arthur Rimbaud (1854-1891) - photo d'Etienne Carjat en 1872

Arthur Rimbaud (1854-1891) – photo d’Etienne Carjat en 1872

Le Bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et des lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
− Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
− Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

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    Le poème composé de 25 quatrains d’alexandrins a été composé à la fin de l’été 1871 soit juste avant sa montée à Paris, soit après son arrivée, autour du 15 septembre, alors qu’il logeait chez les Mauté, les parents de la femme de Verlaine d’où il sera renvoyé quelques jours plus tard pour sa mauvaise conduite… Rimbaud n’avait alors que 16 ans.

George Caleb Bingham - trappeurs descendant le Missouri, vers 1845George Caleb Bingham – trappeurs descendant le Missouri, vers 1845

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Les Veilleurs

A l’heure où le ciel rose impose son grand cœur
Comme on pose un baiser sur le front d’une femme,
Je m’en vais jusqu’au lac pour y voir votre flamme
Surgir de l’onde calme et réchauffer mon pleur.

Et je peins, Angela, je peins dans la douleur,
Je peins sur la grand’ toile étoilée de mon âme
Votre esprit qu’il me reste, et qui sur l’eau s’exclame ;
Je peins, doux m’écriant : « Revoici la couleur ! »

Puis je danse toujours près du chevalet rouge,
Et je sens votre mort soudainement qui bouge,
S’approchant pour glisser au profond de mes mains ;

Et nous tournons, tournons, ainsi qu’en ma mémoire,
Quand les soirs nous allions jusqu’aux petits matins
Nager dans un poème et peindre la nuit noire.

Arthur Rimbaud – Avril 1871

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Rthur Rimbaud en communiant à l'âge de 11 ans

Arthur Rimbaud en communiant à l’âge de 11 ans

1870-1871 : trois années de fulgurances – l’éclosion d’un génie

  • année 1869 : Rimbaud vit à Charleville avec sa mère, son frère aîné et ses deux sœurs cadettes. Il n’a pratiquement jamais connu son père, un militaire de carrière. Sa mère, Vitalie Rimbaud est une femme austère, soucieuse de respectabilité qui fait régner une atmosphère étouffante dans sa maison, Arthur la surnommera « La Mother », « La Bouche d’ombre » ou « La Daromphe »… Elève au collège municipal de Charleville, il y poursuit des études brillantes et collectionne de nombreux prix; en juillet 1869, il remporte avec facilité les  épreuves du Concours académique de composition latine sur le thème « Jugurtha ». Le principal du collège Jules Desdouets aurait dit de lui : « Rien d’ordinaire ne germe dans cette tête, ce sera le génie du Mal ou celui du Bien. » Ces succès lui donne confiance en ses capacités mais intérieurement il supporte mal cette période de sa vie comme le laisse deviner ce poème d’enfance, intitulé Les poètes de sept ans :

Tout le jour il suait d’obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits,
Semblaient prouver en lui d’âpres hypocrisies.
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.

  • année 1870 : passé en classe de rhétorique, il se lie d’amitié avec son professeur, Georges Izambard, qui lui fera découvrir, au grand dam de Vitalie Rimbaud, la littérature de l’époque, notamment les Misérables de Victor Hugo.
  • janvier 1870 : un premier poème, Les Etrennes des orphelins, paraît dans La revue pour tous. Son orientation poétique s’inspire alors des poètes parnassiens.
  • 24 mai 1870 : Rimbaud qui songe à se rendre à Paris envoie trois poèmes à Théodore de Banville, chef de file du Parnasse, OphélieSensation et Credo in unam, et proclame qu’il souhaite « devenir parnassien ou rien ». Il a alors quinze ans et demi.
  • 29 août 1870 : à l’occasion des vacances d’été, Rimbaud fait sa première fugue et prend le train pour Paris mais contrôlé à la gare du Nord, il est arrêté pour billet de transport irrégulier.

    Vitalie Rimbaud vers 1890

    Vitalie Rimbaud

  • septembre 1870 : Le 1er septembre se déroule la bataille de Sedan qui voit la défaite de l’armée française face à l’armée prussienne qui se dirige vers Paris pour en mener le siège. Rimbaud envoie alors une lettre à George Izambard pour lui demander de l’aide. Celui-ci paye alors l’amende de Rimbaud et le billet de train pour Douai où il réside alors. Rimbaud prend alors la direction de Douai juste avant l’encerclement de la capitale par l’armée prussienne le 19 septembre. ll y séjournera 3 semaines redoutant son retour à Charleville. Il y fait la connaissance de Paul  Demeny, poète et éditeur à qui il confie un recueil de poèmes et manifeste le souhait de s’enrôler, comme son professeur, dans la Garde nationale pour lutter contre les prussiens mais sa demande sera refusée compte tenu de son jeune âge. Izambard qui a prévenu Vitalie Rimbaud de la présence de son fils chez lui reçoit l’ode de le renvoyer. Il accompagne celui-ci à Charleville où il assiste aux retrouvailles orageuses de la mère et du fils qui reçoit une volée de gifles…
  • 6 octobre 1870 : Rimbaud fait une nouvelle fugue. Paris étant en état de siège, il se rend à Charleroi où il tente, sans succès, de se faire embaucher comme journaliste. Il se rend alors à Bruxelles, puis de nouveau à Douai où il remet à Demeny un recueil de poèmes mais où Izambard, sur l’ordre de Vitalie Rimbaud, le fait ramener à Charleville entre deux gendarmes.
  • octobre / novembre 1870 : Compte tenu de la guerre, la réouverture du collège prévue en octobre a été retardée. le 25 novembre 1870, le Progrès des Ardennes publie un poème de Rimbaud sous le pseudonyme de Jean Baudry : Le rêve de Bismarck où il prévoit la défaite de Bismarck à Paris. 
  • février 1871 : le siège de Paris est levé et Rimbaud fait une nouvelle fugue vers la capitale. Il essaie d’entrer en contact avec des révolutionnaires comme Jules Vallès et Eugène Vermersch et le milieu littéraire. C’est à ce moment qu’il fait la connaissance du caricaturiste André Gill qui fera de lui plusieurs caricatures dont l’une le représente à califourchon sur la proue d’un navire en référence à son poème Le bateau ivre.

Rimbaus par GilRimbaud par André Gil

  • 13 et 15 mai 1871 : Rimbaud rejette la poésie des romantiques et des Parnassiens et dans deux lettres, l’une  à Izambard et l’autre à Demeny, déclare rejeter « la poésie subjective », proclame sa différence et déclare sa volonté de devenir « voyant », par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».
  • 21 au 28 mai 1871 : la semaine sanglante marque l’épilogue de la Commune avec l’exécution en masse des Communards par les Versaillais. Il semble que Rimbaud était retourné à Charleville avant le début de la Commune bien que certains témoignages attestent de sa présence à Paris durant ces évènements. D’après Georges Izambard, Rimbaud aurait rédigé une « constitution communiste ». Quoi qu’il en soit, le poète a très vivement ressenti le drame de la Commune. Selon Verlaine, c’est après la semaine sanglante que Rimbaud aurait composé son plus beau poème : Les Veilleurs. 

la Commune de Paris

  • août 1871 :  dans son poème parodique, Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, Rimbaud critique la poétique de Banville. Verlaine l’invite à Paris : « Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ! »
  • 15 septembre 1871 : Rimbaud arrive à Paris. Il est successivement logé par Verlaine, rue Nicolet, puis chez Charles Cros, André Gill, Ernest Cabaner et même quelques jours chez Théodore de Banville envers qui il ne ménageait pourtant pas ses critiques.
  • 30 septembre : Dîner dit des « Vilains Bonhommes » où il est accueilli par ses pairs.
  • 20 octobre : il fête ses 17 ans au moment où il a atteint sa pleine maturité poétique.

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