L’univers… Thèmes et citations – I) Introduction


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Pause then : and for a moment here respire…
Where am I ?
Where is earth ?
Nay, where art thou.
O Sun ? …
On Nature’s Alpes I stand
And see a thousand firmaments beneath !

Edward Young. Nights, IX.

      Lorsque l’homme prend la peine de se libérer de l’emprise qu’exerce sur ses pensées les contraintes de la vie quotidienne et se tourne vers l‘espace infini du cosmos, il est le plus souvent sujet au vertige. Je ne parle pas de la réflexion purement théorique que l’on peut mener de chez soi et qui fait suite à la vision d’une belle image ou à la lecture d’un livre mais du sentiment que l’on a de grandes chances d’éprouver à la façon du poète romantique anglais ci-dessus cité Edward Young lorsque l’on se retrouve en pleine nature, dans la fraîcheur de la nuit, et qu’on lève les yeux vers l’incandescence lointaine de la voûte étoilée. C’est ce sentiment de vertige que j’ai souvent ressenti dans ma jeunesse en montagne lorsqu’à la veille de la course nous contemplions le ciel nocturne lors de nos marches d’approche dans un profond silence tout juste brisé par le chuintement si caractéristique des cristaux de neige que nos pas brisaient ou bien, beaucoup plus tard, lorsque toute la famille roulait en fin de nuit sur des routes sinueuses pour atteindre le sommet d’une montagne juste avant l’orée du jour afin que les enfants à demi endormis puissent contempler la magie de la levée de l’astre solaire.

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      Comment d’autre part ne pas être déstabilisé lorsque l’on pense aux milliards de mondes dont le nôtre ne constitue qu’une particule infime qui s’éloignent les uns des autres dans une fuite éperdue à une vitesse supérieure de celle de la lumière. Ce sentiment déstabilisant que nous appelons vertige naît de la confrontation brutale entre l’insignifiance apparente de notre condition humaine et le caractère démesuré et infini de l’univers. Cette confrontation est violente car elle prend la forme d’une révélation qui nous bouleverse et nous met en état de sidération. Il n’est pas anodin que ce terme, issu du latin sidus, astre, était autrefois un terme médical qui s’appliquait comme l’indique le Littré à « l’état d’anéantissement subit […] qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres. »

      Voici quelques citations de grands hommes en relation avec ce sentiment.


«  J’eus le vertige et je pleurai car mes yeux avaient vu cet
objet secret et conjectural dont les hommes usurpent le nom,
mais qu’aucun homme n’a regardé : l’inconcevable univers. »
                                        Jorge Luis Borges, L’Aleph (1949)


« O Nuit ! que ton langage est sublime pour moi,
Lorsque, seul et pensif, aussi calme que toi,
Contemplant les soleils dont ta robe est parée,
J’erre et médite en paix sous ton ombre sacrée. » 
                                       Camille Flammarion

« Quand, le jour, le zénith et le lointain
S’écoulent, bleus, dans l’infini,
Quand, la nuit, le poids écrasant des astres
Clôt la voûte céleste
Au vert, à la multitude des couleurs, 
Un cœur pur puise sa force.
Et aussi bien le haut que le bas
Enrichissent le noble esprit. »
                              Goethe, <« Génie planant », cité par Pierre Hadot.


« Le ciel, les nuages, les étoiles, les « soirs du monde », comme je me disais à moi-même, me fascinaient. Mettant le dis sur l’appui de la fenêtre, je regardais vers le ciel la nuit, en ayant l’impression de me plonger dans l’immensité étoilée.» 
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.


Des flottes de Soleils peut-être à pleines voiles
Viennent en ce moment…
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
Des astres effarés
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises
Ou triomphes du Noir le plus noir.
                                     Victor Hugo, A la fenêtre pendant la nuit


Car enfin, qu’est-ce qu’un homme dans la nature ?
Un néant à l’égard de l’infini,
un tout à l’égard du néant,
un milieu entre rien et tout
                                    Blaise Pascal


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Wenceslas Hollar – Le Chaos initial.

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. À son tour, Gaïa engendra d’abord son égal en grandeur, le Ciel étoilé qui devait la couvrir de sa voûte étoilée et servir de demeure éternelle aux Dieux bienheureux. Puis elle engendra les hautes Montagnes, retraites des divines nymphes cachées dans leurs vallées heureuses. Sans l’aide d’Amour, elle produisit la Mer au sein stérile, aux flots furieux qui s’agitent. »

Hesiode, Théogonie

Le leg invisible du passé.

     Une réflexion sur les rapports complexes et variés qu’entretient l’homme moderne avec l’Univers ne peut faire l’économie d’une analyse des formes anciennes par lesquelles sont passées ces relations et en particulier des cosmogonies véhiculées par les mythologies et légendes propres aux différentes cultures.  Il ne s’agit pas là de décrire le détail de ces différentes mythologies mais de comprendre l’esprit qui a prévalu à leur établissement chez les hommes de l’orée des civilisations. À mon sens, la présentation la plus claire à ce sujet est celle qu’a établi le chercheur Georges Gusdorf en 1953 dans le premier chapitre de son essai Mythe et métaphysique qui traite de « la conscience mythique comme structure de l’Être dans le monde« . Comprendre les mythes pour ce chercheur nécessite de se replacer dans les conditions premières qui ont accompagné l’éveil chez l’homme de la conscience, c’est-à-dire au cours de la longue période au qui a accompagné le processus d’humanisation. L’auteur insiste sur le fait qu’il n’y avait pas à ce moment, comme c’est le cas chez l’homme moderne, deux manières d’appréhender le monde, l’une « réelle et objective » et l’autre « mythique et subjective ».  Cette différenciation est apparue beaucoup plus tard. Les événements retranscrits par les mythes qui nous apparaissent aujourd’hui comme des récits fabuleux rendaient compte pour les hommes anciens de la réalité pure, telle qu’ils la ressentaient et la vivaient. Plus qu’une histoire élaborée par la conscience, une théorie ou une doctrine, le mythe apparait pour reprendre les termes même de Gusdorf, comme « une saisie spontanée des choses, des êtres et de soi, conduites et attitudes, insertion de l’homme dans la réalité. » et, pour bien nous faire comprendre le phénomène, il cite l’exemple du Canaque qui, lorsqu’il désire un objet, dit : « cet objet me tire » de la même manière que l’enfant qui vient de heurter une table dit « cette table m’a fait mal ». Pour asseoir son propos, Gusdorf cite l’anthropologue missionnaire Maurice Leenhardt : « le mythe est senti et vécu avant d’être intelligé et formulé. Il est la la parole, la figure, le geste, qui circonscrit l’événement au cœur de l’homme, émotif comme un enfant, avant que d’être fixé »; ce faisant le mythe était vécu comme une forme de communion avec le monde. Pour les premiers hommes, les éléments qui constituaient la nature leurs apparaissaient comme des entités vivantes du même type que leur nature propre et le monde constituait une totalité dans laquelle ils se sentaient totalement intégrés dans une unité ontologique. Les croyances qui ont précédé l’élaboration des mythes avaient les formes utilisées spontanément par la mentalité primitive pour « adhérer » au monde et reconstituer ainsi l’unité perdue, conséquence de l’humanisation. Ce n’est que beaucoup plus tard sous l’influence des connaissances et des techniques qu’est apparu dans l’esprit de l’homme le phénomène de dissociation du monde : « L’homme moderne évolué est l’héritier d’une longue tradition qui a désintégré pour connaître ». Un autre ethnologue, Max Müller, a décrit ces phénomènes de dissociation puis de restructuration qui ont façonné les mythes à partir du ressenti initial et de l’émotion qui l’accompagnait  : « on a souvent eu grand tord de le regarder (le mythe) comme un système, un ensemble ordonné, organisé, construit de toutes pièces sur un plan préconçu, alors qu’il n’est qu’un concours d’atomes, un agrégat de concepts qui s’étaient choqués en tout sens avant de cristalliser sous une forme quelque peu harmonique ». Ainsi, le mythe, forme abâtardie par le temps d’une croyance originelle de fusion avec le monde, ne doit pas être pris à la lettre et il faut s’attacher à découvrir les pulsions et les croyances originelles qui ont été à l’origine de sa formation. C’est ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants en tentant d’extraire, pour reprendre les termes de Max Müller, les concepts originels de l’agrégat fabulatoire dans lequel ils sont enfouis. Nous illustrerons notre propos par des citations d’hommes de lettres, d’artistes, de philosophes et de scientifiques sur le thème de l’Univers.

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les tribulations d’un arc-en-ciel de Lune

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coucher du soleil sur les Alpes et le massif du Mont Blanc

coucher du soleil sur les Alpes et le massif du Mont Blanc

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Excursion de Gœthe au col de Marchairuz du 24 octobre 1779

Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix      En 1779, Gœthe parcourt la Suisse accompagné du prince Charles-Auguste de Saxe-Weimar et du baron de Wedel, grand maître des eaux et Forêts. Il a alors 30 ans et le prince 22.  À chaque étape, il envoie une lettre à l’élue de son cœur, Charlotte von Stein *, dame d’honneur à la cour de Weimar avec laquelle il entretien une relation platonique. Dans l’une de ces lettres, il décrit une excursion à cheval réalisée le 24 octobre entre la petit port de Rolle sur le Léman et le col de Marchairuz : « En nous retournant nous avions la vue du lac de Genève, des montagnes de la Savoie et du Valais; nous pouvions distinguer Lausanne et à travers un léger brouillard, le côté de Genève. Le Mont-Blanc, qui domine toutes les Alpes du Faucigny, paraissait toujours davantage. Le soleil se coucha dans un ciel pur : c’était un si grand spectacle que l’œil de l’homme n’y suffit pas. La lune presque ne son plein, se leva et nous montions toujours. Nous gravîmes le Jura à travers le bois de sapins...» Arrivés au col, les trois cavaliers furent témoins d’un spectacle surprenant, celui d’un arc-en-ciel lunaire formé par le brouillard qui couvrait la vallée de Joux et formait une mer de nuages : « Nous pensions voir sous nos yeux un grand lac et c’était un épais brouillard remplissant toute la vallée. Nous en approchâmes enfin et nous vîmes un pâle arc-en-ciel que la lune y formait…»

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exemple d’arc-en-ciel lunaire et de double arc-en-ciel en montagne

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David Caspar Friedrich – Paysage de montagne avec arc-en-ciel, 1810

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Turner – arc-en-ciel sur le de lac Buttermere, 1798

 * Il existe une hypothèse selon laquelle Gœthe aurait eu en réalité une liaison amoureuse avec la duchesse de Saxe-Weimar-Eisenach, Anna Amalia von Braunschweig-Wolfenbüttel (1739-1807) et que sa relation supposée avec Charlotte von Stein, la dame de compagnie de celle-ci,  n’aurait été qu’une couverture de celle entretenue avec la duchesse.

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De gauche à droite : Charlotte von Stein et Schiller

    L’affaire aurait pu en rester là mais ce que Gœthe ignorait, c’est que Charlotte von Stein avait coutume de lire certaines de ses lettres au poète Schiller qui résidait lui aussi à Weimar. Celui-ci était alors occupé à rédiger sa fameuse pièce de théâtre Guillaume Tell et la présence fabuleuse d’un arc-en-ciel lunaire lui paru tout indiqué pour magnifier le serment des héros suisses dans la clairière du Grütli. Il intégra donc à sa pièce la description faite par Gœthe de ce phénomène optique :

Guillaume TELL – Acte II – Scène II (Extraits) – traduction de Jules Mulhauser, 1852

      Frontière d’Uni et d’Unterwalden. – Une prairie entourée de bois et de rochers escarpés. Sur les rochers sont des sentiers bordés de barrières, et dans quelques endroits des échelles d’où l’on voit descendre une partie des conjurés. Dans le fond on aperçoit un lac au-dessus duquel se montre, au commencement de la scène, un arc-en-ciel de lune. La perspective est fermée par de hautes montagnes derrière lesquelles s’élèvent des glaciers. Il fait entièrement nuit, Les glaciers et le lac reluisent seuls au clair de lune.

Melchtal, Baumgarten, Winkelried, Meier de Sarnen, Burkhard am Buhel, Arnold de Séwa, Nicolas de Flue, et quatre autres patriotes.

(Tous sont armés)

(…)

Séwa  –   Voilà. Le ciel le plus serein; et le lac s’étend là comme un miroir.

Am Buhel  – Ils ont un trajet sans obstacle.

Winkelried, montrant le lac  – Ah ! regardez là-bas ! Voyez-vous ? Quel spectacle !

Meier  –  Qu’est-ce donc ? Oui vraiment ; c’est un bel arc-en-ciel, au milieu de la nuit ; quel aspect solennel !

Mechtal  –  Des rayons de lune il tire sa lumière.

De Flue  –  Phénomène étonnant ! signe extraordinaire ! Plus d’un homme ne l’a vu de nos jours.

Séwa  –  Il est double, voyez ; en plus pâles contours un autre tout auprès se dessine et l’imite. Ah ! je vois un esquif ! Il rame, et passe vite au-dessous.

Melchtal  –  C’est Stauffach ; le brave homme longtemps ne se fait pas attendre ; avançons.           (il s’avance vers le bord avec Baumgarten).

(…)

Furst  –  Amis, soyez sans crainte ; La nuit quitte à pas lents le sein de nos vallons.

(Tous, obéissant à mouvement involontaire, ont ôté leurs chapeaux et considèrent, dans un recueillement silencieux, l’aurore qui éclaire le sommet des montagnes.)

Rosselmann  –  De par cette clarté, dont les brillants rayons nous regardent ici le spremiers de la terre, tandis que des cités la pesante atmosphère sous nos pieds berce encore le speuples languissants, de de nouveau lien formons le nœuds puissants ! Quel que soit le péril que le sort nous prépare, frères, peuples unis, que rien ne nous sépare !

(…)

(Tandis que tous se retirent dans le plus grand silence, de trois côtés différents, l’orchestre fait entendre des accords majestueux. la scène teste vide quelques années, et offre le spectacle du lever du soleil sur les glaciers.)

    On remarquera que dans la pièce de Schiller, la scène du serment est marquée par la présence de la lumière : lumière de la lune et de son arc-en-ciel qui fait office d’arc de triomphe pour l’arrivée de la barque amenant les conjurés sur le lac et lumière de soleil naissant qui marque l’issue de la réunion et laisse augurer de l’arrivée d’une nouvelle ère pour la Suisse.

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      C’est la scène du fameux serment du Grütli que représente ces cartes postales anciennes où l’on voit les représentants  des trois cantons d’Uni, Schwyz et Unterwald, réunis « en l’an du Seigneur 1291 au début du mois d’août » dans une prairie dominant le lac des Quatre-cantons faire le serment de se défendre contre la tyrannie des Habsbourg. Le pacte, rédigé en latin prévoie que le confédérés devront se prêter assistance en cas d’attaque, n’accepteraient aucun juge étranger et se remettraient aux plus sages d’entre eux pour résoudre leurs différents et punir les criminels. Le texte du serment qui suit est celui écrit par Schiller dans sa pièces Guillaume Tell.

Wir wollen sein ein einzig Volk von Brüdern,
in keiner Not uns trennen und Gefahr.
Wir wollen frei sein, wie die Väter waren,
eher den Tod, als in der Knechtschaft leben.
Wir wollen trauen auf den höchsten Gott
und uns nicht fürchten vor der Macht der Menschen.

Acte II, scène II, traduit de l’allemand par Henri Merle d’Aubigné, Genève, 1818

Nous voulons être un seul peuple de frères,
et ne nous séparer ni dans aucun péril ni dans aucun revers 
(tous répètent ce serment en levant trois doigts sauf ceux qui en ont moins)
Nous voulons être libres comme l’ont été nos pères,
et préférer toujours la mort à l’esclavage 
(Ils repètent encore)
Nous voulons nous confier dans le Dieu souverain,
et n’avoir aucune crainte de la puissance des hommes 
(Ils répètent encore puis s’embrassent les uns les autres)

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Quelques autres illustrations du serment (sans représentations de l’arc-en-ciel)

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Un peu mou, comme expression. Du nerf que diable !

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Johann Heinrich Füssli : Le Serment du Grütli, 1780 – Voilà de la vigueur, de l’enthousiasme !

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Jean Renggli – Schwur auf dem Rütli, 1891 : tout aussi molasson…

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Quand sur les lieux les mémoires s’empilent : au sujet des « Wandrers Nachtlied » de Gœthe

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Goethe à 79 ans par Josef Karl Stieler en 1828.

      Gœthe a écrit plusieurs poèmes sur le thème de la nuit et de la quête de l’harmonie avec le monde. Deux de ces poèmes font partie des « Wandrers Nachtlied »  (Chants nocturnes du voyageur) et chacun a été mis en musique par des compositeurs célèbres. Ces deux poèmes forment une paire; dans le premier, intitulé «Der vom Himmel du bits», le poète en proie au tourment se décrit recherchant la paix de l’âme qu’il n’a pas encore trouvé. Le second poème intitulé «Über allen Gipfeln» ou encore «Ein gleiches»considéré comme l’un des poèmes les plus adulés de la littérature allemande suggère que l’état de repos est inévitable puisque faisant partie de l’ordre naturel de la Nature. 

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la maison de Gœthe à Weimar

     Si l’on s’intéresse aux conditions dans lesquelles le premier de ces deux poèmes a été écrit en 1776 et en particulier du lieu qui inspira son auteur, on apprend que ce lieu, une clairière perdue dans une forêt de hêtres au milieu de laquelle se dressait un chêne vénérable, était proche de la ville de Weimar, alors surnommée l’Athènes du Nord parce s’y était épanoui avec bonheur les idées de l’humanisme et du classicisme allemand. Après la mort du poète, le chêne sous lequel le poème avait été rédigé et qui portait, gravé sur son écorce, les initiales de son nom jointes à celles de son amour platonique, Charlotte von Stein,  était devenu un arbre sacré au pied duquel les allemands allaient se promener et se recueillir.  par quelle ironie cynique de l’histoire, ce lieu sacré agit pu devenir, 161 années plus tard en 1937, un lieu d’inhumanité et de mort où l’on enfermait des personnes contraintes au travail forcé, pour de simples délits d’opinions ou pour des raisons raciales… Forêt de hêtres en allemand se dit Buckenwald et c’est effectivement du tristement célèbre camp de concentration de Buckenwald auquel nous faisons allusion maintenant. Les nazis n’avaient en effet pas hésité à bâtir ce camp, expression à jamais de la barbarie et de l’horreur, tout autour du « Gœthe Eiche », le chêne de Gœthe, jusque là symbole respecté de culture et d’humanisme. Pour le poète israélien Amos Oz, le choix de cet emplacement qui aurait du être considéré comme sacré et dans ce cas protégé était la preuve que les nazis avaient la volonté de de construire une nouvelle Allemagne en faisant table rase d’une partie de leur passé et de leur patrimoine. À l’inverse, l’écrivain allemand Ernst Wiechert qui a été enfermé un court moment dans ce camp pour hostilité au régime se souvient du symbole de « Januskopfes Deutschland », de cette Allemagne-Janus au double visage que représentait ce chêne pour certains prisonniers du camp. Pour eux, l’Allemagne ancienne, la « vraie Allemagne » restait toujours vivante et cet arbre en était le symbole. Cet arbre dont il ne reste aujourd’hui que la souche calcinée est donc aujourd’hui à double mémoire mais la question se pose de savoir si deux mémoires aussi antinomiques peuvent coexister sur un même lieu et si le fait qu’une barbarie aussi monstrueuse ait pu exister n’est pas en définitive la preuve de l’insignifiance des idées humanistes qui avaient prévalues au temps de Gœthe. La venue des nazis serait alors la matérialisation dans la réalité du pacte faustien passé par l’Allemagne et ses élites avec le mal. Aujourd’hui, une nouvelle mémoire se superpose aux deux autres : en 2015, des migrants ont été logés dans des baraques de l’ancien camp : «C’est une solution d’urgence, mais c’est inévitable», avait expliqué Christian Hanke, maire du quartier berlinois de Mitte, en précisant qu’ «il y avait beaucoup de place dans les hangars».

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Eugène Delacroix – la chevauchée de Faust et Méphistophélès°°°

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Wandrers Nachtlied I  (Chant nocturne du voyageur) – 1776

Der du von dem Himmel bist,
Alles Leid und Schmerzen stillest,
Den, der doppelt elend ist,
Doppelt mit Erquickung füllest,
Ach, ich bin des Treibens müde!
Was soll all der Schmerz und Lust ?
Süßer Friede,
Komm, ach komm en meine Brust !

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Cette première version du poème a été écrite par Goethe le 12 février 1776  sur les pentes de l’Ettersberg et publié en 1780.

Toi qui viens du ciel
Tu apaises toutes les peines et toutes les souffrances,
Celui qui est deux fois plus misérable,
Tu le réconfortes doublement,
Ah, je suis fatigué de toute cette agitation !
À quoi bon tous ces tourments et plaisirs ?
Douce paix,
Viens, ah viens en mon cœur !

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Le compositeur hongrois Franz Liszt a mis en musique ce poème en reprenant pour le titre le premier vers du poème « Der du von dem Himmel bits ». La version présentée ci-après, la S.279 (3 ème version de 1860), est chantée magnifiquement par le baryton Dietrich Fischer-Dieskau.

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Theobald Freiherr von Oer – La cour des muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

« Gœthe Eiche » (le chêne de Gœthe)

    L’Ettersberg est une montagne de Thuringe, ancien lieu de chasse préféré des ducs de Saxe-Weimar, située à une dizaine de km de la ville de Weimar, capitale du duché de Saxe-WeimarGœthe y habita de 1775 à 1832 avec d’autres membres éminents de la culture allemande tels que Schiller et Herder, plus tard Nietzsche y séjourna à son tour. Sur les pentes nord de la montagne se trouvait le château de chasse Ettersburg qui était devenu, à la fin du XVIIIe siècle, la résidence estivale de la veuve duchesse Anna Amalia et était l’un des lieux favoris de rencontre de l’élite des salons weimariens. C’est là que le jeune Goethe, alors âgé de moins de 30 ans, a réalisé ses premières pièces de théâtre sur une scène provisoire. Par la suite, devenu conseiller de la cour et ministre ducal responsable de la construction des routes, Goethe obtint la permission de visiter les parcs ducaux. Il avait coutume de d’effectuer de longues promenades sur l’Ettersberg en compagnie de son secrétaire Johann Peter Eckermann et de nombreux lieux portent la trace de ses pas.  Au pied du mont se trouvait le château de Charlotte von Stein l’amie intime et grand amour du poète à laquelle il écrivit 1.700 lettres et sur la pente nord, au milieu d’une forêt de hêtre (Buchenwald en allemand) se trouvait un chêne monumental nommé par la suite « Gœthe-Eiche » (le chêne de Gœthe) car il avait la réputation d’avoir abrité le poète lors de la rédaction du poème Wandrers Nachtlied I (Der vom Himmel du bits) ainsi que certains passages de son célèbre Faust dont la danse des sorcières de la nuit de Walpurgis. Eckermann, dans son livre « Entretiens avec Goethe dans les dernières années de sa vie », présente en date du 26 septembre 1827 le récit d’une promenade idyllique sur l’Ettersberg avec Gœthe où, assis, le dos tourné vers le chêne et dégustant un petit-déjeuner raffiné, le poète aurait dit : « Je venais souvent en ce lieu. Ici l’homme se sent comme la grande nature qui s’étend devant nos yeux – grand et libre – ce qu’il devrait toujours être ». Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après la mort de Goethe, la forêt entourant le château d’Ettenburg devint pour les habitants de Weimar l’un des lieux favoris de leurs promenades du dimanche. Ils se reposaient dans le parc établi par le grand-duc Carl Alexander et, depuis 1901, pouvaient admirer la vue sur Weimar depuis la hauteur de la Bismarckturm (tour de Bismarck). De même, il leur était permis de déjeuner au restaurant forestier. Le chêne de Gœthe situé non loin de là était également un lieu de promenade très fréquenté par les habitants de Weimar, qui s’amusaient à rechercher sur le tronc de l’arbre les initiales que le poète et Charlotte von Stein avaient gravés sur l’écorce.

*Tableau ci-dessus de Theobald Freiherr von Oer – la cour des Muses à Weimar avec Schiller déclamant des vers en présence de Wieland, Herder et Gœthe, 1860

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« Jedem das seine » (à chacun son du) : devise trônant à l’entrée du camp de Buchenwald

b4_4571_goetheoak44       Malheureusement ce haut lieu de la culture et de l’humanisme allemands, de l’esprit de tolérance et du raffinement intellectuel devait être souillé par la construction par les nazis à la fin de 1937 du camp de concentration de Buchenwald, à l’emplacement même du chêne sous lequel selon la légende Gœthe avait l’habitude de se reposer, de méditer et de travailler. C’est ainsi que ce chêne, symbole de l’humanisme le plus élevé, fut le témoin, durant huit années, de la barbarie la plus abjecte. Quelle ironie amère que ce poème Wandrers Nachtlied I de Gœthe qui prônait l’espérance de la venue d’une douce paix après les peines et les souffrances et l’inutilité des tourments et des plaisirs ait été écrits dans ce lieu devenu maudit où 250.000 prisonniers vécurent l’enfer et près de 50.000 y laissèrent la vie.  Une rumeur avait cours parmi les déportés selon laquelle l’Allemagne nazie disparaîtrait quand le chêne de Goethe serait abattu. Effectivement, le 24 août 1944, un bombardement allié du camp le réduisit en cendre. Il ne reste aujourd’hui que la souche du chêne pieusement conservé.

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Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté.

    Le cynisme et la perversité des nazis se révèlent dans le soin et « l’humanité » qu’ils prodiguaient aux animaux du jardin zoologique, créé pour l’agrément des gardiens. Certains, parmi les SS, osaient appliquer aux animaux (dans une moindre mesure cependant que ceux appliqués aux hommes) de mauvais traitements. Ils sont alors rappelés à l’ordre par leur commandant qui fait preuve à l’égard des animaux du zoo de « l’humanité » qu’il n’éprouvait pas le besoin de dispenser aux prisonniers du camp .
    Voici un extrait  de l’ordre n° 56 du 8 septembre 1938 qu’il a adressé aux gardiens du camp :

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        Le jardin zoologique de Buchenwald a été créé afin d’offrir aux hommes l’occasion de se divertir et de s’amuser dans leurs loisirs et de présenter quelques animaux dans leur beauté et leur caractère particulier, animaux qu’ils auront rarement l’occasion d’observer et de connaître dans leur environnement naturel.
    L’on est cependant en droit d’attendre et d’exiger de chaque visiteur qu’il fasse preuve de raison et d’amour envers les animaux et qu’il s’abstienne de tout acte qui ne serait pas convenable pour les animaux ou qui pourrait même compromettre leur santé ou leurs habitudes. (…) Entre-temps, l’on m’a signalé à maintes reprises que des hommes de la SS ont attaché la ramure du cerf à la clôture et ne l’ont coupé de ce lien qu’après un bon moment. En plus, l’on a constaté que le cerf a été attiré à la clôture et qu’on lui a mis de la feuille d’étain dans le museau. A l’avenir, je ferai identifier les auteurs de telles grossièretés et je les signalerai au chef de la SS du Reich pour qu’ils soient punis pour cruauté envers les animaux.
    Le commandant du camp de concentration de Buchenwald signé par Karl Koch SS-Standartenfüher

Delarbre Léon, déporté - Le four crématoire à Buchenwald, 1944.png

Delarbre Léon, déporté – Le four crématoire à Buchenwald et ci-dessous à gauche : Le « chêne de Gœthe », 1944

Delarbre Léon, déporté - Le chêne de Gœthe à Buchenwald, 1944.png

     En écoutant la musique que Franz Liszt a créé sur le poème que Gœthe aurait rédigé sous le chêne de la forêt de hêtre de l’Ettersberg, comment ne pas penser aux prisonniers musiciens livrés de manière perverses par leurs bourreaux au ridicule et à l’autodérision. C’est ainsi que les SS avaient fait composer par les prisonniers un hymne spécifique au camp et formés un orchestre avec les meilleurs musiciens en les faisant se vêtir d’uniformes de cirque, orchestre qui devaient jouer au départ et au retour des kommandos de travail dont nombreux étaient ceux qui ne revenaient pas par suite des conditions de travail inhumaines qui leur étaient imposées.

Texte de Marco Valdo sur le « Chant de buchenwald », tiré de son blog

     À la fin de 1938, le directeur du camp de concentration de Buchenwald, édifié au milieu d’une forêt de de hêtres à quelques kilomètres de Weimar, se lamentait car tous les camps avaient leur hymne, excepté Buchenwald ; ce fut ainsi qu’il donna l’ordre aux prisonniers d’en composer un. Aucune des propositions ne rencontra la faveur de la direction, jusqu’à ce qu’en accord avec les prisonniers, le chef du bureau de poste, bien vu des SS du camp, se présenta comme l’auteur du texte et d’une musique qui deviendra « La Chanson de Buchenwald ». L’histoire des répétitions de ce morceau dans le gel hivernal allemand, à la fin décembre, a été racontée, entre autres, par un nommé Stefan Heymann, originaire de Mannheim, la ville de la première des « Brigands », la grande tragédie contre la tyrannie de Friedrich Schiller. Chaque bloc avait comme consigne de répéter durant les heures de liberté, jusqu’à un soir où il faisait « un froid de canard et tout lourdement enneigé », quand le directeur du camp « bourré à mort » donna l’ordre que les sept mille prisonniers exécutent le chant après l’appel du soir. Comme tout n’alla pas immédiatement, il exigea qu’il rechantent tous ensemble jusqu’à ce que fonctionne ; « le concert infernal »qui s’ensuivit, le convainquit dans les fumées de l’alcool, qu’il valait mieux faire répéter strophe par strophe. Et il en fut ainsi pendant quatre longues heures. Après quoi, Arthur Rödl, c’est le nom de ce directeur, commanda que les prisonniers retournent à leurs baraques, en chantant en rang de dix devant la tour de garde, où il se tenait avec d’autres SS « bourrés ». Les rangs qui ne chantaient pas correctement ou qui ne marchaient pas les épaules bien droites, devaient « impitoyablement » répéter tout le trajet ; ce ne fut que vers dix heures que « morts de faim et raides de froid » qu’ils rentrèrent tous à leurs baraques. « Cette scène dans l’hiver le plus profond, où des hommes affamés et sous la lumière glacée des projecteurs et dans la neige d’un blanc éblouissant furent sur l’esplanade d’appel à chanter, s’est enfoncée durablement dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé ». Qui étaient les deux prisonniers auteurs des vers et des notes ? La musique avait été composée par Hermann Leopoldi, un cabarettiste de Vienne, et les paroles étaient d’un artiste, mort le 4 décembre 1942 à Auschwitz-Monowitz, après avoir été sauvagement battu par une sentinelle. Son nom était Fritz Löhner-Beda, et il avait été le librettiste de Franz Lehar, le prince de l’opérette.

Le « chant de Buchenwald »

Quand le jour s’éveille, que le soleil rit,
Les colonnes partent aux travaux du jour
Dans le petit matin.
Le bois est noir, le ciel est rouge,
Nous emmenons dans notre sac un morceau de pain
Et dans le cœur, dans le cœur nos peines.

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

Notre sang est chaud et la fille est lointaine,
Le vent chante doucement et je l’aime tant,
Tant elle me reste, reste fidèle !
Les pierres sont dures, mais ferme est notre pas
Et nous emportons pics et pelles
Et dans le cœur, dans le cour l’amour !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

La nuit est si courte et le jour si long,
Pourtant un chant s’élève, qui chante la patrie,
Nous ne nous laissons prendre notre courage !
Halte au pas, camarade, et ne perds pas courage,
Car nous portons la volonté de vivre dans notre sang,
Et au cœur, au cœur la foi !

Ô Buchenwald, je ne peux t’oublier,
Car tu es mon destin.
Qui te quittes, peut seul mesurer
Combien la liberté est merveilleuse !
Ô Buchenwald, nous ne nous lamentons ni nous plaignons,
Et quel que soit notre futur,
Nous voulons malgré tout dire oui à la vie,
Car viendra un jour le jour,
Où nous serons libres !

  * photo 1 : Le chêne de Gœthe au milieu des baraquements du camp  – photo 2 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Georges Despau, déporté – photo 3 : – Jardin zoologique de Buchenwald  – photo 4 : Le « chêne de Gœthe », dessin de Léon Delarbre, déporté

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Les restes du Chêne de Goethe dans l’ancien camp de concentration de Buchenwald

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Wandrers Nachtlied II : p
oème « Über allen Gipfeln »  ou « Ein gleiches »

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Über allen Gipfeln

Über allen Gipfeln
Ist Ruh,
In allen Wipfeln
Spürest du
Kaum einen Hauch;
Die Vögelein schweigen im Walde.
Warte nur, balde
Ruhest du auch.
°°°

goethehauschen-vor-dem-brand-1870

Selon la légende, Gœthe aurait écrit ce second poème des  « Wanderers Nachtlied » intitulé « Über allen Gipfeln »  le 6 Septembre 1780 sur le mur de la cabane en bois des garde-chasses du Kickelhahn, une montagne boisée de 861 m de hauteur située tout près de la ville de Ilmenau en Thuringe dans laquelle le poète séjourna à plusieurs reprises entre 1775 et 1832 pour échapper à l’agitation et l’agitation quotidienne de Weimar où il habitait à l’époque. Ce poème suit donc de quatre années la rédaction du premier poème écrit lui aussi sur les pentes d’une montagne, l’Ettersberg, le 12 février 1776. Repéré et déchiffré par les promeneurs, il a été publié en 1800 par Joseph Rückert sans la permission de Goethe.  En 1815, Goethe avait fait éditer un livre de poèmes lyriques qui comprenait ce poème. Quelques mois avant sa mort en 1832, on le vit à la cabane du Kickelhahn pleurer en relisant son poème. La cabane a été détruite par un incendie en 1870 mais reconstruite et un circuit pédestre a été aménagé qui reproduit le texte du poème en quinze langues.

 * Photographies ci-dessus : texte original et cabane du Kickelhahn

vue-de-ilmenau-et-du-mont-kickelhahn-en-1900         vue de Ilmenau et du mont Kickelhahn en 1900

Quelques traductions en français du poème.

Sur toutes les cimes                    Le calme règne                                    Sur tous les sommets
La paix.                                           sur tous les sommets,                       est le repos
Au faîte des arbres                      sur toutes les cimes                            dans tous les feuillages
Tu saisiras                                      tu ressens                                            tu sens un souffle à peine;
Un souffle à peine.                       à peine un souffle
Au bois se taisent                         les petits oiseaux se taisent             les oiselets se taisent
les oiseaux                                     dans la forêt                                        dans le bois;
Attends ! Bientôt                          attends un peu, bientôt                    attends un peu, bientôt
Toi-même aussi                             te reposeras à ton tour                    Tu reposeras aussi.
Reposeras.

Traduction de Jean Tardieu. 
Gallimard, 1993

    « Über allen Gipfeln » est considéré par certains comme le plus beau des poèmes lyriques de Goethe. Ce lied, comme l’écrit le poète et traducteur du poème Jean Tardieu, prend l’aspect d’une plainte tranquille et résignée d’un cœur blessé qui a tout vécu, tout subi et qui est désormais en paix avec le monde.  : « Ce qui frappe, c’est que, dans une langue aussi riche que l’allemand en consonnes très sonores, c’est la mélodie de ses voyelles qui domine, avec une simplicité et une économie de moyens qui en font un chant inspiré, ou plutôt une plainte, mais une plainte tranquille et résignée, où la mort (sans que le mot soit prononcé) est quand même présente. Non pas dans son horreur, mais au contraire comme un fait naturel, une nécessité biologique. Une plante qui se fane et qui tombe… » Pour l’universitaire anglaise Elisabeth M. Wilkinson, spécialiste de la culture allemande, ce poème évoque un état d’âme, non pas comme une première lecture pourrait le laisser penser, en évoquant le silence de la soirée, mais en devenant le silence lui-même et toute la structure interne du poème renforce l’idée que l’état de repos est l’aboutissement inévitable de la vie en décrivant le cheminement vertical de la paix et du silence à travers l’espace, depuis le sommet des collines à la cime des arbres et des oiseaux qui y nichent pour atteindre finalement le voyageur situé au pied de l’arbre. Le poème se déplace simultanément de haut en bas suivant les ordres de la nature : du minéral au végétal, de l’animal à l’homme. La fusion du poète voyageur avec la Nature qui marque la fin du processus ne s’apparente pas à l’habituelle ouverture vers la Nature du poète romantique, c’est le poète qui au final  est embrassé par la nature, « accueilli en son sein, comme le dernier maillon de l’échelle organique de l’ être. »

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » D 768 : version de Franz Schubert créée en 1823 chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau. À écouter également la très belle interprétation de Mattias Goerne, c’est  ICI. Pour une analyse historique et musicale (en anglais) du poème et de la composition de Schubert, c’est  ICI

°°°

franz-listz-1811-1886

Wandrers Nachtlied II « Über allen Gipfeln ist Ruh » S 306 : cette version de Franz Liszt créée en 1848 est l’interprétation musicale que je préfère et de loin… Elle est chantée par le bariton Dietrich Fischer-Dieskau.

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l’Âme du Monde selon Romain Rolland et Rabindranath Tagore (article reblogué)

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Romain Rolland et Rabindranath Tagore

Romain Rolland et Rabindranath Tagore 
Exploration goethéenne sur les chemins de l’âme du monde

par Nathalie Calmé et Mohammed Taleb
Cahiers de Brèves n° 28 – décembre 2011

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    Les Cahiers de Brèves sont des études réalisés par l’association Romain Rolland
  Nathalie Calmé est écrivaine et journaliste. Elle anime l’Adivasi (Association pour la DIVersité Active et la Solidarité Internationale).
   Mohammed Taleb est un philosophe algérien. Formateur en Education relative à l’Environnement, il enseigne l’écopsychologie à Lausanne.
   Ils sont co-auteurs d’un article paru en juillet 2011 dans la revue Rencontre avec l’Inde (n° 40) : “Tagore, l’Europe et l’Universel. Pour une approche goethéenne du dialogue des cultures” (pp.39.60). La revue Rencontre avec l’Inde, éditée en français à New Delhi (rédactrice en chef : Shantha Ramakrishna) est une des six revues publiées par le Conseil Indien pour les Relations Culturelles. Le but de cette revue est de promouvoir les relations culturelles entre l’Inde et les pays de langue française.

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RomainRolland22et-tagore

Extrait de l’article

Je ne suis pas tout ce qui est.  Je suis la Vie qui combat le Néant.
Je ne suis pas le Néant.  Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit.
Je ne suis pas la Nuit.  Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne plane sur le combat.
Je suis la Volonté libre, qui lutte éternellement.  Lutte et brûle avec moi !
                                                                                                                    Romain Rolland

Où est le mensonge ?
C’est de se considérer comme un tout séparé :
reconnaître notre unité avec l’univers entier, fondre notre âme dans l’Ame universelle c’est connaître la Vérité.
                                                                                                           Rabindranath Tagore

Pourquoi suis-je ici, sinon pour m’émerveiller ?
                                                                                                    Johann Wolfgang Goethe

 

     Le champ des études consacrées à Romain Rolland est maintenant largement défriché, que ces études concernent sa carrière d’écrivain, ou ses engagements humanistes et politiques. L’enjeu principal, dès lors, est moins celui de mettre à jour des faits nouveaux concernant sa biographie que de les interpréter, les mettre en perspective, de les articuler afin de percevoir et/ou de créer du sens. Les études littéraires comparées sont un exercice particulièrement fécond dans cette perceptive, car la mise en rapport d’œuvres et de pensées est susceptible de souligner la singularité de chacune, son noyau spécifique. Dans le cas qui nous intéresse, nous porterons notre attention sur une composante fondamentale du tissu relationnel indien que Romain Rolland a su tisser : sa rencontre avec Rabindranath Tagore. Nous n’avons pas l’intention de retracer la genèse de cette relation, ni non plus les différents événements qui la jalonnèrent. Nous renvoyons ici au remarquable travail de Chinmoy Guha, qui est professeur au département d’anglais à l’université de Calcutta, « En quête d’un nouvel espace : Romain Rolland et l’Inde » (2005).

      Notre problématique sera plus modeste et, dans le même temps, plus théorique. Il s’agira d’explorer un thème commun à ces deux auteurs-penseurs, celui de l’Âme du monde, l’anima mundi des Anciens, dite aussi Âme universelle. Cette figure de la plus haute des métaphysiques, qui, nous le verrons, renvoie en grande partie à la tradition néoplatonicienne, est loin d’être utilisée par Romain Rolland et Rabindranath Tagore comme métaphore poétique, image littéraire. L’Âme du monde existe et son existence est, justement, ce qui empêche que notre monde sombre dans le néant, le non-sens, en particulier celui de la Machine. Ce thème philosophique questionne de multiples disciplines, comme la psychologie, la spiritualité, l’écologie (l’éducation également dans le cas de l’écrivain indien).

    Sans prétendre à aucune exhaustivité, nous voudrions mettre en lumière le fait que chez Romain Rolland et Rabindranath Tagore, la référence à l’Âme du monde constitue un moment clé de leur critique de la civilisation occidentale moderne. Ainsi, il n’est pas illégitime de dire que leur humanisme et leur pacifisme, parce qu’ils s’originent dans la claire vision de l’Âme universelle, prennent le chemin d’un authentique anticapitalisme culturel, éthique, esthétique et spirituel. C’est peut être à ce niveau que la pensée de ces écrivains résonnent en nos temps de crise, de guerre et de combats pour le Bien commun.

(…)

Pour l’article d’origine complet, c’est  ICI

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Gœthe : Faust, l’apparition de Méphistophélès ou la métamorphose du barbet…

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Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix

Johann Wolfgang von Gœthe (1749-1832) par Delacroix

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Méphistophélès par Eugène Delacroix

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   Le Faust de Goethe est une pièce de théâtre considérée comme l’une des œuvres majeures du Sturm und Drang, ce mouvement allemand précurseur du romantisme qui exaltait les sentiments du cœur et les passions humaines ainsi que les rapports exaltés avec la nature. Gœthe y aura travaillé durant une grande partie de sa vie écrivant sur le tard un Faust II qui ne sera publié qu’après sa mort. La version définitive du Faust I dont il est question dans cet article a été publiée en 1808.
   La pièce s’inspire de légendes nées en Europe centrale qui font référence à un personnage ayant réellement existé, un alchimiste allemand du nom de Faustus qui aurait vendu son âme au diable en échange de la connaissance et de certains pouvoirs et qui avait connu une fin tragique. Le premier texte qui décrit le docteur Faust est le Volksbuch, un récit dont l’auteur nous est inconnu, publié pour la première fois à Francfort en 1587 mais qui fera l’objet, par la suite, de nombreuses rééditions dans toute l’Europe. Ce récit est tiré des volksbücher, ces récits populaires très répandus en Allemagne au XVIe siècle où il était question de magie et de pactes passés avec les puissances infernales. Ces thèmes sont apparus très tôt dans la littérature européenne puisque déjà, aux IVe, VIe et XIIIe siècle, des œuvres le mettaient en scène (histoires de Cyprien d’Antioche, de Helladius et de Théophile) et sont revenus par la suite de manière récurrente .
    Plus tard, en Angleterre élisabéthaine, le dramaturge Christopher Marlowe avait tiré de la légende, en 1592, une pièce de  théâtre intitulée The Tragical History of Doctor Faustus dans laquelle le docteur Faust apparaît plus intéressé par le pouvoir et le plaisir que par la connaissance et dont le personnage féminin, la belle Hélène, est présentée non comme une victime innocente bafouée mais comme une succube. Le Faust de Marlowe sera à l’origine de tous les Faust dramatisés de la légende et ceux en particulier mis en scène en Allemagne dans les théâtres de foire et de marionnettes, le Puppenspiel. Au XVIIIe siècle, avec l’Aufklarung qui proclame le triomphe de la raison, on voit philosophes et théologiens s’insurger et condamner toute forme d’irrationnel, de merveilleux et de magie; la figure de Faust devient alors celle du magicien condamné et damné mais apparaît aussi comme bien installée dans l’imaginaire populaire.
   C’est Gotthold Ephraim Lessing qui, en Allemagne vers 1759, va dévêtir Faust de ses oripeaux de magicien et redonner à sa figure son contenu tragique d’homme prométhéen qui aspire à la connaissance absolue et s’oppose en cela à la société et à la religion mais ce drame n’est qu’une ébauche de ce que l’auteur projetait d’écrire et il faudra attendre les stürmer (du nom de l’ouvrage Sturm und Drang de Klinger, paru en 1776) pour la figure moderne de Faust prenne son envol. Ces jeunes écrivains exaltés remettent en cause les valeurs et les certitudes  jusque là défendues par leur siècle notamment la toute-puissance de la raison qu’il juge réductrice, la notion d’un dieu juste et sa conséquence, l’ordre moral qui régit la société et opprime les individus. Ils exaltent la nature, les grandes passions individuelles et le génie personnel. Parmi eux, certains, tels le jeune Goethe, Maler Müller, R.M. Lenz et Klinger s’intéresseront à la figure de Faust mais c’est Gœthe, après de longs tâtonnements qui avec son œuvre magistrale publiée en 1808 portera la figure de Faust à la hauteur d’un symbole et d’un mythe universel.

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le caniche par Paul Mila, 1835

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Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le caniche par Friedrich Gustav Schlick, 1847-1850

Delacroix - Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet

Faust (Gœthe), Faust, Vagner et le barbet par Delacroix

FAUST.

   (…) Deux ames, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre ; l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement convulsif entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux ! Ô si, dans l’air il y a des esprits qui planent entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages dorés, et me conduisent à une vie plus nouvelle et plus variée ! Oui, si je possédais un manteau magique, et qu’il pût me transporter vers des régions étrangères, je ne m’en déferais point pour les habits les plus précieux, pas même pour le manteau d’un roi.

VAGNER.

    N’appelez pas cette troupe bien connue qui s’étend nomme la tempête autour de la vaste atmosphère, et qui de tous côtés prépare à l’homme une infinité de dangers. La bande des esprits venus du Nord aiguise contre vous des langues à triple dard. Celle qui vient de l’Est dessèche vos poumons et s’en nourrit. Si ce sont les déserts du Midi qui les envoient, ils entassent autour de votre tête flamme sur flamme, et l’Ouest en vomit un essaim qui vous rafraîchit d’abord, et finit par dévorer, autour de vous, vos champs et moissons. Enclins à causer du dommage, ils écoutent volontiers votre appel, ils vous obéissent même, parce qu’ils aiment à vous tromper ; ils s’annoncent comme envoyés du ciel, et quand ils mentent, c’est avec une voix angélique. Retirons-nous donc ! Le monde se couvre déjà de ténèbres, l’air se rafraîchit, le brouillard tombe ! C’est au soir qu’on apprécie surtout l’agrément du logis. Mais, qu’avez-vous à vous arrêter ? Que considérez-vous là avec tant d’attention ? Qui peut donc vous étonner ainsi dans le crépuscule ?

FAUST.

    Vois-tu ce chien noir errer au travers des blés et des chaumes?

VAGNER.

    Je le vois depuis long-tems, il ne me semble offrir rien d’extraordinaire.

FAUST.

    Considère-le bien; pour qui prends-tu cet animal ?

VAGNER.

    Pour un barbet, qui cherche à sa manière la trace de son maître.

FAUST.

    Remarques-tu comme il tourne en spirales, en s’approchant de nous de plus en plus ? Et si je ne me trompe, il traîne derrière ses pas une trace de feu.

VAGNER.

     Je ne vois rien qu’un barbet noir ; il se peut bien qu’un éblouissement abuse vos yeux.

FAUST.

     Il me semble qu’il tire à nos pieds des lacets magiques, comme pour nous attacher.

VAGNER.

     Je le vois incertain et craintif sauter autour de nous, parce qu’au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.

FAUST.

    Le cercle se rétrécit, déjà il est proche.

VAGNER.

     Tu vois ! ce n’est là qu’un chien et non un fantôme. Il grogne et semble dans l’incertitude ; il se met sur le ventre, agite sa queue, toutes manières de chien.

FAUST.

    Accompagne-nous ; viens ici.

VAGNER.

    C’est une folle espèce de barbet. Tu t’arrêtes, il t’attends ; tu lui parles, il s’élance à toi ; perds quelque chose, il le rapportera, et sautera dans l’eau après ta canne.

FAUST.

     Tu as bien raison, je ne remarque en lui nulle trace d’esprit, et tout est éducation.

VAGNER.

    Le chien, quand il est bien élevé, est digne de l’affection du sage lui-même. Oui, il mérite bien tes bontés. C’est l’écolier le plus assidu des étudians.

(Ils rentrent par la porte de la ville.)

CABINET D’ETUDE

FAUST, entrant avec le barbet.

     J’ai quitté les champs et les prairies qu’une nuit profonde, environne. Je sens une religieuse horreur éveiller, par des pressentimens, la meilleure de mes deux ames. Les grossières sensations s’ endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d’un ardent amour des hommes et l’amour de Dieu me ravit aussi. Sois tranquille, barbet ; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu’y flaires-tu ? Va te coucher derrière le poële ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je trouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.

     Ah ! dès que notre cellule étroite s’éclaire de la lampe bienfaisante, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur qui se connaît lui-même. La raison recommence à parler, et l’espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source d’où elle jaillit.

     Ne grogne point, barbet ! Les hurlemens d’un animal ne peuvent s’accorder avec les divins accens qui remplissent mon ame entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ?…. Hélas ! je sens déjà qu’avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur. Mais pourquoi le fleuve doit-il si tôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle ? J’en ai trop fait l’expérience ! Cette misère va cependant se terminer bientôt ; nous apprenons à estimer ce qui s’élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d’un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau-Testament. J’ai envie d’ouvrir le texte, et me livrant une fois à des sentimens sincères, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m’est si chère.

    (Il ouvre un volume et s’apprête.)

     Il est écrit : Au commencement était la parole !

     Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, la parole ; il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était la volonté !Réfléchissons bien cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien la volonté qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit me secourt enfin ! Je suis tout à coup inspiré et j’écris consolé :  Au commencement était l’action !

     S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, laisse-là tes hurlemens et tes cris ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; le porte est ouverte et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire.

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Friedrich August Moritz Retzsch-beschwoerung des pudels im studierzimmer, 1816

le caniche dans le cabinet de Faust par Friedrich August Moritz Retzsch, 1816

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Faust de Gœthe, Méphistophélès en chien - illustration de Johann Heinrich Ramberg

Faust de Gœthe, Méphistophélès en chien – illustration de Johann Heinrich Ramberg

ESPRITS, dans la rue.

Par un puissant sortilège,
Ici l’un de nous est pris
Comme un vieux renard au piège :
Restez-là, restez, esprits ! —
Mais faisons un peu silence ;
Balançons-nous, balançons
Nos ailes d’or en cadence,
Et nous le délivrerons !
Il est là ! C’est notre frère,
Volons à son secours !
Car il employa toujours
Tous ses efforts à nous plaire.

FAUST.

D’abord, pour aborder le monstre, j’emploierai la conjuration des quatre.

Que la Salamandre s’enflamme !
Que 1’Ondin se replie !
Que le Sylphe s’évanouisse !
Que le Lutin travaille !

     Qui ne connaîtrait pas les élémens, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.

Vole en flammes, Salamandre !
Coulez ensemble en murmurant, Ondins !
Brille en éclatant météore, Sylphe !
Apporte-moi tes secours domestiques,
Incubus ! incubus !
Viens ici, et ferme la marche !

     Aucun des quatre n’existe dans cet animal. Il reste immobile, et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m’entendre employer de plus fortes conjurations. 

    Es-tu, mon ami, un échappé de l’enfer ? alors regarde ce signe ; les noires phalanges se courbent devant lui.

     Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !

     Être maudit ! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l’inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

     Relégué derrière le poële, il s’enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l’espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu’à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N’attends pas la lumière au triple éclat ! N’attends pas la plus puissante de mes conjurations !

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Faust de Gœthe, Méphistophélès offrant son aide à Faust par Delacroix

Faust de Gœthe, Méphistophélès offrant son aide à Faust par Delacroix

MEPHISTOPHELES entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d’étudiant.

     D’où vient ce vacarme ? Qu’est-ce qu’il y a pour le service de Monsieur ?

FAUST.

     C’était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je salue le savant docteur : Vous m’avez bien fait suer.

FAUST.

    Quel est ton nom ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     La demande me paraît bien frivole, pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots ; qui toujours s’écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

FAUST.

     Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d’après vos noms, et c’est ce qu’on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! qui donc es-tu ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Une partie de cette force qui tantôt veut le mal, et tantôt fait le bien.

FAUST.

     Que signifie cette énigme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

    Je suis l’Esprit qui toujours nie ; et c’est avec justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu’on entend par mal ; voilà mon élément.

FAUST.

    Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je te dis la modeste vérité. Si l’homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une partie. de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère, la nuit, son rang antique et l’espace qu’elle occupait ; ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l’arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle l’embellit, mais un corps suffit pour enchaîner sa marche. Je puis donc espérer qu’elle ne sera plus de longue durée, ou qu’elle s’anéantira avec les corps eux-mêmes.

FAUST.

     Maintenant, je connais tes honorables fonctions ; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Et franchement, je n’ai point fait grand ouvrage : ce qui s’oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j’aie entrepris jusqu’ici ; je n’ai pu encore l’entr’ouvrir ; et j’ai en vain déchaîné contre lui, flots, tempêtes, tremblemens, incendies ; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n’avons rien à gagner sur cette maudite semence, matière des animaux et des hommes. Combien n’en ai-je pas déjà enterré ! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses ; c’est à en devenir fou. Mille germes s’élancent de l’air, de l’eau, comme de la terre, dans le sec, l’humide, le froid, le chaud. Si je ne m’étais pas réservé le feu, je n’aurais rien pour ma part.

FAUST.

     Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Nous nous en occuperons à loisir la prochaine fois ! Oserais-je bien cette fois m’éloigner ?

FAUST.

    Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J’ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée à choisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Je l’avouerai ! un petit obstacle m’empêche de sortir : le pied magique sur votre seuil.

FAUST.

     Le pentagramme te met en peine ? Hé ! dis-moi, fils de l’enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici ? Comment un tel esprit s’est-il laissé attraper ainsi ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Considère-le bien : il est mal posé ; l’angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.

FAUST.

Le hasard s’est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C’est un heureux accident !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Le barbet, lorsqu’il entra, ne fit attention à rien ; du dehors la chose paraissait toute autre, et maintenant le diable ne peut plus sortir.

FAUST.

     Mais pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     C’est une loi des diables et des revenans, qu’ils doivent sortir par où ils sont entrés. Le premier acte est libre en nous ; nous sommes esclaves du second.

FAUST.

     L’enfer même a donc ses lois ? C’est fort bien ainsi, un pacte fait avec vous, messieurs , serait fidèlement observé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Ce qu’on te promet, tu peux en jouir entièrement ; il ne t’en sera rien retenu. Ce n’est pas cependant si peu de chose que tu crois, mais une autre fois nous en reparlerons. Cependant je te prie et te reprie de me laisser partir cette fois-ci.

FAUST.

     Reste donc encore un instant, pour me dire ma bonne aventure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Eh bien ! lâche-moi toujours ! Je reviendrai bientôt ; et tu pourras me faire les demandes à loisir.

FAUST.

     Je n’ai point cherché à te surprendre, tu es venu toi-même t’enlacer dans le piège. Que celui qui tient le diable le tienne bien ; il ne le reprendra pas de si tôt.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Si cela te plaît, je suis prêt aussi à rester ici pour te tenir compagnie ; avec la condition cependant de te faire par mon art passer dignement le tems.

FAUST.

     Je vois avec plaisir que cela te convient ; mais il faut que ton art soit divertissant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Ton esprit, mon ami, va gagner davantage dans cette heure seulement que dans l’uniformité d’une année entière. Ce que te chantent les esprits subtils, les belles images qu’ils apportent, ne sont pas une vaine magie. Ton odorat se délectera ainsi que ton palais, et ton cœur sera transporté. De vains préparatifs ne sont point nécessaires, nous voici rassemblés, commencez !

ESPRITS.

Disparaissez bien vite
Arceaux noirs et poudreux,
Et que l’azur des cieux
Un instant vous visite !

Des nuages épais
Percez, percez les voiles,
Scintillantes étoiles,
Par vos tendres reflets.
Ah ! déjà ces murs sombres
Ont semblé s’agiter,
Et vers les cieux monter
Comme de vaines ombres.
De sites, de passans,
La campagne se couvre,
Et notre œil y découvre
Des fleurs, des bois, des champs,
Et d’épaisses feuillées
Où les tendres amans
Promènent leurs pensées.

Mais plus loin sont couverts
Les longs rameaux des treilles,
De bourgeons, pampres verts,
Et de grappes vermeilles ;
Sous de vastes pressoirs
Elles roulent ensuite,
Et le vin à flots noirs,
Bientôt s’en précipite.
Le lac étend ses flots
À l’entour des montagnes,

Dans les vastes campagnes,
Il serpente en ruisseaux.
Partout, l’oiseau timide,
Cherchant l’ombre et le frais,
S’enfuit d’un vol rapide
Au milieu des marais,
Vers la retraite obscure
De ces nombreux îlots,
Dont la tendre verdure
S’agite sur les flots.
Là, de chants d’allégresse
La rive retentit ;
D’autres chœurs, là, sans cesse,
La danse nous ravit :
Les uns gaîment s’avancent
Autour des coteaux verts,
De plus hardis s’élancent
Au sein des flots amers :
Tous, pour goûter la vie,
Tous cherchent dans les cieux
Une étoile chérie,
Qui s’alluma pour eux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

     Il dort : c’est bien, jeunes esprits de l’air ! Vous l’avez fidèlement enchanté ! C’est un concert que je vous redois. Tu n’es pas encore homme à bien tenir le diable ! Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d’illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat….. Je n’aurai pas long-tems à conjurer, en voici un qui trotte par-là et qui m’entendra bien vite.

     Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile. — Ah ! te voilà déjà tout en l’air ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait !

FAUST, se réveillant.

     Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d’esprits a-t-elle déjà disparu ? Serait-ce un songe qui m’a présenté le diable ?…. Et n’est-ce qu’un barbet qui a sauté après moi ?

Méphistophélès par DelacroixMéphistophélès par Delacroix

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Le photographe vu comme voyeur ou prédateur – Extrait du Roi des Aulnes de Michel Tournier…

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le Fulgurator, appareil projeteur d'imagesle Fulgurator, appareil projeteur d’images

      Les mots de la photographie sont ambigües et ont été souvent été empruntés au vocabulaire du combat, de l’agression et de la violence : on « prend » ou on « vole » une photo contre le gré du sujet photographié, on « saisit » un événement, on va à la « chasse aux images » et on « mitraille ». Certaines populations refusent d’être photographiées par peur que par ce moyen on puisse leur « voler » quelque chose – leur âme ou leur image – et que par ce moyen on puisse user de pouvoirs à leur encontre.

Louis Figuier (1891) Les merveilles de la Science, ou descriptions populaires des inventions modernes, supplément n°2, p.76-80, édition Jouvet et Cie, Paris.

 « Le photo-revolver se porte dans la poche ou dans un étui à courroie. Dans le canon est un objectif, et neuf châssis, contenant des glaces de 4 centimètres de surface, qui peuvent venir successivement s’impressionner au fond du canon. L’objectif est aplanétique, c’est-à-dire reproduit tous les objets placés à plus de 5 ou 6 pas avec une égale netteté, de sorte que la mise au point est inutile. Par la dimension considérable de ses lentilles, par rapport aux glaces, l’objectif donne assez de lumière pour produire des épreuves instantanées, et son champ pour que l’image se trouve au centre, sans qu’il soit nécessaire de viser bien juste. L’obturateur est réglé par un mouvement d’horlogerie ; pour faire une épreuve il suffit de tourner le barillet et de presser la détente. » (Louis Figuier, 1891)

« La photo, c’est la chasse. C’est l’instinct de chasse sans l’envie de tuer. C’est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! Au lieu d’un mort, on fait un éternel. »  –  Chris Marker.

« J’avais toujours pensé que la photographie était une occupation diabolique. C’était là un de mes sujets de réflexion favoris, et je me suis sentie vraiment perverse la première fois où je m’y suis livrée ». Mais elle ne dit pas pour quelles méphistophéliques raisons. Seraient-elles à chercher du côté du voyeurime et de la prédation ? Diane Airbus.

 « la photographie, et surtout l’acte de la prendre, met au défi les notions d’intimité et de propriété car, par nature, elle est envahissante, abusive, que ce soit par intention ou par effet« .  –   co-commissaire de l’Exposition à la Tate Gallerie de Londres, Simon Baker.

« Dans un sens étroit, le voyeur est celui qui cherche une satisfaction sexuelle par les yeux, au lieu de la chercher « normalement », par un organe plus approprié. Dans un sens large, c’est celui qui aime pénétrer, saisir, posséder par le regard – et pas nécessairement en vue d’un acte sexuel.
Dans ce sens, tout photographe est voyeur. Je me considère du nombre et je reconnais le voyeurisme comme l’une des clefs de ma maison. »  –  Franck Horvat.

    Le voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu misérablement ou avec recherche, mais toujours, son attitude provoque la méfiance : il ressemble à un homme égaré en plein midi au milieu de la ville.
    Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême attention la scène qui se déroule à l’intérieur -et lorsque vous vous approchez, vous constatez que le logement est vide.
    Certains affirment qu’il « voit », d’où son nom, d’autres qu’il imagine seulement. Il est possible que le voyeur ait surpris une fois au moins une « faille » dans les façades qui bouchent les regards ; sinon on s’expliquerait mal son obstination. Il croit à un complot permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable patience, trappeur des grandes cités opaques  –  André Hardellet (Sommeils).

    Le regard photographique — différent en cela d’autres formes de regard médiats — est un arrachement et, comme le regard humain, une mise en contiguïté, une opération relationnelle (voir, c’est choisir et relier), mais stabilisée, ossifiée, alors que le dispositif œil/cerveau recompose en permanence la perception. D’où l’inquiétante étrangeté qui se dégage des images de photographes acceptant pleinement cette logique, au risque de se perdre dans cette subversion esthétique. Car l’enjeu n’est plus un art dont la fonction serait de faire advenir par la présentation un être dans sa plénitude. Dans les travaux les plus radicaux, la question de la vérité ne se pose plus. Le critère serait plutôt l’efficacité à ne pas être là où on l’attend, ou ce que, à défaut de mieux, j’appellerais, à dé-plaire : à défaire l’équilibre, à violenter le spectateur, à le provoquer en permanence, en lui refusant tout plaisir. Point d’émotion esthétique donc (le beau, le sublime, l’harmonie, tous ces mots sont bannis), point de jouissance physique, mais plutôt une frustration permanente, une épaisseur qui est refus, déni d’interprétation, bien loin du mystère romantique. Car, aux antipodes d’un Weston ou d’un Cartier-Bresson, les images de ces photographes ne cachent rien, découragent la lecture (symbolique ou autre). Peut-être confirment-elles la conclusion que tire Jean-Marie Shaeffer de son analyse de la photographie : « La photographie. . . dans ses meilleurs moments, ouvre l’horizon d’un réel enfin « profane », qui se contente d’être ce pour quoi il se donne, sans promesse d’un ailleurs qui serait plus fondamental. . . . Une image où il y a à voir, mais rien — ou si peu — à dire. »  – QU’EST-CE QU’UN REGARD PHOTOGRAPHIQUE ? Jean Kempf.

 

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Une perversion du regard : le voyeurisme vu par Jean-Luc Cacciali

   La psychanalyse explique le voyeurisme par une éducation autoritaire où la sexualité aurait été réprimée. Le voyeur, se trouverait alors bloqué à un stade sexuel immature et il serait incapable d’avoir une activité sexuelle épanouie et adulte. Le voyeurisme devient pathologique lorsqu’il exprime à lui seul une source d’excitation sexuelle. Le voyeur préférant alors éviter tout rapport sexuel et se contente de rester spectateur : le fait de voir et d’observer est sa seule source de plaisir. Le plaisir est décuplé par le risque d’être découvert en pleine observation.

   Dans un article paru dans la revue JFP (Journal français de psychatrie) en 2002, après avoir noté que le voyeurisme à la différence de l’exibitionnisme n’a jusqu’à ce jour que peu intéressé les chercheurs, le psychiatre Jean-Luc Cacciali expose son objectif de définir la nature du rapport entre le voyeur et le « vu » et si le voyeurisme a une composante sociale :

« J’essaierai de mettre en évidence la spécificité du rapport que le voyeur institue avec l’objet regard, ce qui nous permettra de préciser ce qu’est cet objet regard que Lacan prend soin de distinguer de la vision ; et pour terminer, nous verrons si nous sommes autorisés aujourd’hui à parler d’un voyeurisme social, c’est-à-dire d’une perversion qui effectivement se généraliserait dans le champ social. »

Jean-Luc Cacciali « Une perversion du regard : le voyeurisme », Journal français de psychiatrie2/2002 (no16), p. 33-34.
URL : www.cairn.info/revue-journal-francais-de-psychiatrie-2002-2-page-33.htm.
DOI : 10.3917/jfp.016.0033.

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–––– le Roi des Aulnes de Michel Tournier –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Michel Tournier, prix Goncourt 1970 avec le Roi des aulnesMichel Tournier, prix Goncourt 1970 avec le Roi des aulnes 

 Giovanni+Bellini+-+St+Christopher+  .

Rappelons le thème du roman Le Roi des Aulnes : le héros, Abel Tiffauges, dont l’enfance a été marquée par le manque de tendresse et l’humiliation est devenu un ennemi de la société et un prédateur qui s’attaque aux enfants, un ogre. Le titre du roman fait référence au poème ambigüe de Goethe, Der Erlköning, dans lequel un jeune enfant enveloppé dans les bras de son père qui chevauche une nuit de brume près d’une rivière où poussent des aulnes est ravi à la vie par un spectre, le Roi des Aulnes et ses filles…

    L’extrait suivant est tiré du chapitre I « Ecrits sinistres d’Abel TIffauges » et décrit de manière explicite les rapports pervers que le héros entretient avec la photographie. 

La photographie vue par Abel Tiffauges

     1er mai 1939. Lorsque je divague par les rues dans ma vieille Hotchkiss, ma joie n’est vraiment complète que si mon rollei pendu en sautoir à mon cou est bien calé entre mes cuisses. Je me plais ainsi équipé d’un sexe énorme, gainé de cuir, dont l’œil du Cyclope s’ouvre comme l’éclair quand je lui dis « regarde ! » et se referme inexorablement sur ce qu’il a vu. Merveilleux organe, voyeur et mémorant, faucon diligent qui se jette sur sa proie pour lui voler et rapporter au maître ce qu’il y a en elle de plus profond et de plus trompeur, son apparence ! Grisante disponibilité du bel objet compact et pourtant mystérieusement creux, balancé à bout de courroie comme l’encensoir de toutes les beautés de la terre ! La pellicule vierge qui le tapisse secrètement est une immense et aveugle rétine qui ne verra qu’une fois – tout éblouie – mais qui n’oubliera plus.

     J’ai toujours aimé photographier, développer, tirer, et dés mon installation au Ballon, j’ai transformé en laboratoire une petite pièce facile à obscurcir et pourvue d’eau courante. Je mesure aujourd’hui à quel point cet engouement était providentiel, et comme il sert bien mes préoccupations actuelles. Car il est clair que la photographie est une pratique d’envoûtement qui vise à s’assurer la possession de l’être photographié. Quiconque craint d’être « pris » en photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens. C’est un mode de consommation auquel on recourt généralement faute de mieux, et il va de soi que si les beaux paysages pouvaient se manger, on les photographierait moins souvent.

     Ici s’impose la comparaison avec le peintre qui travaille au grand jour, par petites touches patientes et patentes pour coucher ses sentiments et sa personnalité sur la toile. A l’opposé, l’acte photographique est instantané et occulte, ressemblant en cela au coup de baguette magique de la fée transformant une citrouille en carrosse, ou une jeune fille éveillée en jeune fille endormie. L’artiste est expansif, généreux, centrifuge. Le photographe est avare, avide, gourmand, centripète. C’est dire que je suis photographe-né. (…) Quoi que l’avenir me réserve, je conserverais l’amour de ces images brillantes et profondes comme des lacs où je fais certains soirs solitaires des plongées éperdues. La vie est là, souriante, charnue, offerte, emprisonnée par le papier magique, ultime survivance de ce paradis perdu que je n’ai pas fini de pleurer, l’esclavage. L’envoûtement et ses pratiques exploitent déjà la possession mi-amoureuse mi-meurtrière du photographié par le photographe. Pour moi, l’aboutissement de l’acte photographique sans renoncer aux pratiques de l’envoûtement va plus loin et plus haut. Il consiste à élever l’objet réel à une puissance nouvelle, la puissance imaginaire. L’image photographique, cette émanation indiscutable du réel, est en même temps consubstantielle à mes fantasmes, elle est de plain-pied avec mon univers imaginaire. La photographie promeut le réel au niveau du rêve, elle métamorphose un objet réel en son propre mythe. L’objectif est la porte étroite par laquelle les élus appelés à devnir des dieux et des héros possédés font leur entrée dans mon panthéon intérieur.

le Roi des Aulnes de Michel Tournier

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Frankenstein de James Whale

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Pour l’article du blog sur Le Roi des Aulnes de Goethe, c’est ICI

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Ballades elfiques

––––– Le roi Renaud de Guerre revint, tenant ses tripes dans ses mains… ––––––––––––––––––––––––

512FEJ91F7LAdolescent, j’écoutais souvent le disque enregistré par Yves Montand intitulé CHANSONS POPULAIRES DE FRANCE dans lequel se trouvait une chanson que j’appréciais beaucoup : « Le Roi Renaud de Guerre revint ». M’intéressant aux conditions dans lesquelles avait été écrit le poème de Gœthe « der Erkönig » (le roi des aulnes), j’ai découvert avec surprise que la chanson et le poème avaient des racines communes et puisaient tous les deux dans le vieux fond des contes et légendes nordiques. Il existe de nombreuses versions de cette chanson (60 auraient été répertoriées) et son origine est complexe, elle résulterait d’une greffe d’une chanson du XIIIe siècle qui contait le retour du comte Renaud sur une autre chanson apparue au XVIe siècle issue d’une légende scandinave. La première version connue de la chanson est partielle (elle ne citait que douze vers) et a été présentée par le philologue breton La Villemarqué en 1839 dans son recueil de chants breton le Barzaz-Breiz. Trois années plus tard, en 1842, c’est Gérard de Nerval qui en présentera une version complète dans la revue La Sylphide, mais dés 1837, cet auteur avait déjà donné, sous le titre « La Korik », une version de la chanson du « Sire Nann » équivalent breton du « Roi Renaud » français. la plupart des études réalisées sur cette chanson lui confèrent une origine en Bretagne armoricaine et ses marges celtique et française mais il existe également une très vieille version danoise de ce chant transcrite sur un manuscrit daté de 1550 mais cette version pourrait provenir d’un livre français qu’avait fait traduire en norois le roi de Norvège, Hakon Hakonarson (1217-1273).

Pour plus d’information sur l’origine de la chanson et ses versions, c’est ICI Et pour écouter la chanson interprétée par Yves Montand, c’est dessous

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 la Ballade du roi Renaud

Capture d’écran 2013-06-29 à 09.06.02

Le roi Renaud de guerre revint Tenant ses tripes dans ses mains Sa mère est à la tour en haut Qui voit venir son fils Renaud

Renaud, Renaud réjouit toi Ta femme est accouché d’un roi! Ni de femme ni de mon fils Mon coeur ne peut se réjouir.

Je sens la mort qui me poursuit Mais refaites dresser un lit Et faites le dresser ci-bas Que ma femme n’entendes pas.

Guère de temps y dormirai A minuit je trépasserai Et quand ce fut vers la minuit Le roi Renaud rendit l’esprit.

Il ne fut pas soleil levé Que les valets l’ont enterré Sa femme en entendant le bruit Se mit à gémir dans son lit.

Ah dites moi, ma mère m’amie Ce que j’entends cogner ici Ma fille c’est le charpentier Qui racommode l’escalier

Ah dites moi, ma mère, m’amie Ce que j’entends chanter ici Ma fille c’est la procession Qui fait le tour de la maison.

Ah dites moi, ma mère m’amie Ce que j’entends pleurer Ma fill’ c’est la femm’ du berger Qui a perdu son nouveau né.

Ah dites moi, ma mère m’amie Ce qui vous fait pleurer aussi Ma fille ne puis le caché Renaud est mort et enterré.

Ma mère dites aux fossoyeux Qui creusent la fosse pour deux Et que le trou soit assez grand Pour qu’on y mettent aussi l’enfant

Terre fend toi, terre ouvre toi Que j’aille rejoindre mon roi Terre fendit, terre s’ouvrit Et la belle rendit l’esprit.

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–––– Bretagne : ballade de Sire Nann (An Aotrou Nann hag ar Gorrigan) ––––––––––––––––––––––

La première publication de cette ballade d’origine bretonne a été effectuée en 1837 par Gérard de Nerval dans la « Revue de Paris » sous le titre « La Korik ». La seconde, en 1839, par La Villemarqué sous le titre « Le seigneur Nann et la Korrigan ».

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 Ballade de Sire Nann et la Fée

 An Aotrou Nann hag ar Gorrigan

Sire Nann et sa femme étaient / De bien bonne heure fiancés. / Bientôt ils furent séparés.

La dame hier eut des bessons; / – Voyez quel teint de neige ils ont : / Une fillette et un garçon. »      

– Que votre cœur désire-t-il, / Vous qui m’avez donné ce fils?  / Dites! Vous l’aurez aujourd’hui:      

Bécasse de l’étang ou chair / D’un de ces chevreuils du bois vert ? / – La chair de chevreuil me plairait, / Mais au bois il vous faut aller. –

Sire Nann, entendant cela / A saisi sa lance de bois, /Sur son cheval noir a sauté / Pour gagner la verte forêt.

En arrivant au bord du bois, / Une biche blanche aperçoit. / A sa poursuite il s’est lancé,

Si vite que le sol tremblait. / Lui, de la suivre avec passion //  Et l’eau ruisselle de son front Et des flancs de son cheval noir. / Jusqu’à ce que tombe le soir.

Il voit près d’une eau la cabane / Où vivait une korrigane./  Tout autour, de l’herbe fleurie. / Pour aller boire, il descendit.

Près de sa fontaine, la fée / Peignait ses longs cheveux dorés / Avec un beau peigne d’or fin / (Pauvres, ces dames ne sont point).

– Comment osez-vous, étourdi, / Venir troubler l’eau de mon puits? / Si vous ne m’épousez céans, / Vous languirez pendant sept ans / Ou dans trois jours serez mourant.

– Jamais ne vous épouserai : / Depuis un an je suis marié. / Ni ne languirai sept années, / Ni d’ici trois jours ne mourrai. / Dans trois jours je ne mourrai pas, / Mais le jour où Dieu le voudra. / J’aime mieux mourir à l’instant / Que m’allier aux korrigans.

– Bonne mère, si vous m’aimez, / Faites mon lit, s’il n’est point fait. / De moi le mal s’est emparé. / Pas un mot à ma chère femme, / Mais dans trois jours, je rendrai l’âme / Envoûté par la korrigane.

Comme annoncé, trois jours après / La jeune femme demandait : / – Ma belle-mère, dites-moi / On entend les cloches. Pourquoi? / Et ces prêtres en surplis blanc / Pour qui font-ils monter leurs chants?

– Pour un pauvre qui cette nuit / Est mort. Nous l’avions accueilli. / – Ma belle-mère, dites-moi / Pourquoi Sire Nann n’est pas là! – / Il a fallu qu’il aille en ville. / Bientôt il sera là, ma fille.

– Pour l’église, que vaut-il mieux / La robe rouge ou bien la bleue? / – Mon enfant, la mode est venue / Qu’on aille tout de noir vêtue.

Or, au cimetière elle vit / La tombe de son cher mari. / – Qui de notre famille est mort? / La terre est meuble et fraîche encor? / – C’est, ma fille, il me faut l’avouer: / Votre époux qu’on vient d’inhumer! –

Sur les genoux elle est tombée, / Pour ne jamais se relever. / Mais, merveilleux signe d’espoir, / Quand on l’eut enterrée, le soir, / Dans la même tombe, on put voir / Deux chênes surgis du tombeau / Dans le ciel unir leurs rameaux. / Ainsi que deux colombes blanches / Alertes et gaies sur leurs branches. / Saluer l’aurore et, toutes deux, / Prendre leur envol vers les cieux.

Traduction: Christian Souchon (c) 2008

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–––– Elves et Elfes dans les légendes nordiques et germaniques ––––––––––––––––––––––––––––––––––

En juin 1836, dans la REVUE BRITANNIQUE, dans la rubrique Littérature, « Poésie populaire des races teutoniques » paraissait un article sur la poésie traditionnelles de l’Islande, de la Scandinavie, du Danemark, de la Suède et de la Norvège.

« Les slaves, et toutes les nations sud-occidentales, ne s’occupent qu’accidentellement, dans leurs poésies populaires, du monde invisible et de ses habitants. L’action exercée par les êtres surnaturels les inquiète assez peu. Au contraire, au fond de toutes les traditions teutoniques, vous apercevez une population sylphidique, une armée d’êtres mystérieux, surhumains, communs à l’Angleterre, à l’Allemagne, aux trois royaumes scandinaves : pygmées malicieux, qui se mêlent à toutes les affaires humaines; génies singuliers, émanés de l’ancien paganisme qui leur prêtait des intentions bienfaisantes; mais sur lesquels le christianisme a jeté un reflet sombre et un voile démoniaque. Le vieux langage septentrional les appelle Alfr, au pluriel Alfar; en vieil allemand, ce sont les Elbes; en allemand moderne, les Elfe; en suédois, les Elfvar, Elfvor, au singulier Elf; en danois les Elve, au singulier Elv; en anglais, ce sont ces Elves si célèbres qui dansent aux rayons de la lune sur les bruyères odorantes; créatures chéries de la poésie shakespearienne, et qui ne laissent pas même sur le gazon l’empreinte de leurs pas légers. Les Irlandais et les Gallois les nommaient Cheffré et Dône-chi « le bon peuple », les Êtres bienfaisants. Les Cheffrô sont mères de nos fées. Une fée n’est ni bonne, ni méchante : c’est l’intrigante du monde poétique; une espèce de Figaro surnaturel et féminin; très variable dans ses goûts, ses actes, et ses désirs.

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Niels Blommer. Angsälvor (Elfes des prairies) – 1850

 A peine le christianisme est-il né, il essaie de repousser parmi les puissances de l’Erèbe, ces pauvres bonnes petites fées que le villageois et le mineur avaient regardées comme leurs amies. Le prêtre chrétien a soin de confondre dans la même malédiction les fées de lumières et les fées de ténèbres, jadis soigneusement distinguées de l’Edda. DE l’influence exercée par la religion nouvelle, naît la nouvelle position des fées : population jusqu’alors inconnue; êtres magiques; amusants, quinteux, capricieux, enfantins, aimables par boutades, bienveillants par accès, dangereux et méchants par saillie; substances impalpables, prenant mille formes; habitants les eaux et les montagnes, les rocs et les vallées; esprits élémentaires, suspendus entre la vie réelle et le monde des songes; valets et femmes de chambre de la fantaisie poétique; utiles à ceux qu’ils aiment; méchants pour ceux qu’ils détestent; d’autant plus amusants qu’ils sont plus irréguliers, et que jamais on n’a pu les soumettre à un système complet. Anges déchus, esprits immatériels, séduits par le mauvais génie, ils se trouvent enchaînés à la terre sans pouvoir ni remonter jusqu’aux domaines de l’éternelle lumière, ni descendre dans les profondeurs criminelles de l’abîme infernal; inquiets de leur avenir, incertains sur leur sort; ils tiennent de l’ange et du démon. Ils essaient de mêler leurs enfants aux enfants des hommes, et de leur faire partager ainsi les avantages dont jouit la race humaine, rachetée par le sang d’un Dieu. Ainsi s’expliquent leur fureur lorsqu’on les confond avec les génies de l’enfer, leur satisfaction lorsqu’on leur permet d’entrer dans l’église et d’y prononcer les paroles chrétiennes. C’est, il faut le dire, la moins raisonnable, mais la plus dramatique de toutes les races connues, imaginées ou rêvées.

Richard Dadd, Puck, 1840 - Harris Museum and Art GalleryRichard Dadd, Puck, 1840 – Harris Museum and Art Gallery

Je ferais volontiers l’histoire de ces petits êtres inconstants et charmants qui ont séduit l’intelligence de plus d’un écrivain. Te voici, bel Ariel de Shakespeare ! Et toi, malin Puck ! Voici le Diable amoureux, et enfin le charmant Trilby de l’ingénieux écrivain français. Heureuse et innocente superstition qui va bientôt s’éteindre au milieu des chemins de fer et des machines à vapeur, étouffée, par ce matérialisme incompatible avec les Sylphides et les Brownies, les Ondines et les Salamandres ? Les Saxons et les Danois importèrent dans la Grande-Bretagne leurs contes antiques, (…) qui s’amalgamèrent avec les mœurs de l’Ecosse pour les modifier, et dont les Sagas islandaises offrent encore les vestiges. Plus vous avancez dans cette étude et plus votre surprise redouble, tant est rapide et lointaine la transmission des idées ! Si l’on veut remonter à l’origine des traditions humaines, on parcourt tout le diamètre du globe terrestre, en suivant le sillon de la même idée : vous partez du pôle arctique et ne vous arrêtez que sous l’équateur. On s’étonne de retrouver dans les écrits du Pundit et du Javanais, la chanson du pâtre d’Ecosse et celle du fermier d’Islande. Ces exploits, confiés par le poète à l’Edda, à l’Heimskringla et aux traditions héroïques de la Germanie, ces actes brillants et terribles que célébraient à la fois dans leurs odes les pirates du nord et les conquérants teutons de l’Italie, les voici inscrits d’avance dans les Pourânas indiens. J’ai compté plus de seize ballades en dialectes différents, consacrés à l’histoire du frère qui parcourt l’univers à la recherche de sa sœur; qui descend, pour retrouver cette sœur perdue, dans les abîmes de la mer, est accueilli par elle dans les grottes éclatantes des gouffres sous-marins, s’y cache afin de se soustraire à la poursuite des monstres de l’abîme, s’y cache afin de se soustraire à la poursuite des monstres de l’abîme et la sauve à son tour. C’est une fiction sanskrite. Le Roi des Aulnes, délicieuse création, nous apparaît à la fois, dans la poésie primitive de l’Ecosse, de la Suède et du Danemark. Notre célèbre Petit Poucet, dont les français se sont emparés, peut se targuer d’une origine aussi noble. (…) La célèbre ballade de Burger : « Les Morts vont vite » n’est que la reproduction artistique d’une narration qui remonte à la dernière antiquité : les paysans la chantent dans le Pays de Galles. Ils savent par cœur la course nocturne de la jeune fiancée, emportée par le spectre de son fiancé, placée sur un cheval-fantôme et disparaissant avec lui. (…) La poésie populaire suédoise se rapproche beaucoup de la poésie populaire danoise. Ces deux zones traditionnelles se distingue par des nuances plutôt que par des diversités saisissables. Les trois quarts des ballades qui composent le trésor des deux nations, leur appartiennent en commun. Souvent la scène d’un chant dramatique suédois se trouve placé en Danemark; souvent le paysan de Danemark chante les héros de la Suède. (…) Peut-être y a-t-il quelque chose de plus complet encore dans les traditions de la Suède, que dans celles du Danemark; les paysans suédois, grands amateurs de musique, ont conservés non-deulemnt les paroles, mais les airs de leurs ballades et leurs vieux refrains, que les Danois ont laissés perdre. Pour ces derniers, le récit, le drame était plus important que la forme lyrique.

Nixen par Charles Edouard Boutibonne-1855Nixen par Charles Edouard Boutibonne-1855

Les deux peuples attribuent les mêmes aventures à des génies d’espèces diverses, attachés à des localités différentes. Le paysage suédois, plus poétique et moins sévère que celui du Danemark, a fourni aux poètes un cadre plus gracieux. La Syrène des Danois et devenu le Troll ou génie séducteur des Suédois. Les anfractuosités des monts, les profondeurs scintillantes des eaux, les secrets des mines d’or et d’argent, le silence mystérieux des bois, ont inspirés aux deux nations les mêmes superstitions singulières. DE petits nains se glissent sous ces ombrages; des Ondines perfides nagent dans le cristal de ces eaux qui murmurent. Les Allemands appellent Nixen ces démons femelles qui habillent les eaux; les Suédois leur attribuent le sexe viril et les nomment Necken. Quand les petits Elves dansent sur le gazon, un beau vieillard à barbe d’argent, nommé Strœmkarle, joue de la harpe pour diriger leur pas. (…) Chaque bosquet possède sa Dryade et chaque ruisseau sa Syrène; le jeune guerrier qui va trouver sa fiancée s’endort sous un arbre qui verdoie, les Elves ne tardent pas à l’entourer; l’une caresse le jeune homme, de sa petite main de Sylphide; l’autre détache doucement la ceinture qui suspend son épée. Heureusement le coq chante; le dormeur s’éveille; toute la farandole des petits êtres, qui compose le bal magique, s’en va en formant des groupes lointains; le jeune homme est sauvé. Il aurait péri sous les perfides mains des petites fées, si le chant de l’oiseau matinal ne l’avait averti de son danger. La dernière mise en œuvre de cette tradition septentrionale se retrouve dans le Rêve d’une nuit d’été du grand Shakespeare. »

Pour lire le texte complet de cet ouvrage, c’est ICI.

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La danse des Elfes, par August Malmstöm (1866)La danse des Elfes, par August Malmstöm (1866)

175px-Xavier_MarmierXavier Marmier (1808-1892) est un homme de lettres français, voyageur et traducteur des littératures européennes scandinaves et germaniques qu’il aura fait connaître en France. Grand voyageur en Europe du nord, aux Moyen-Orient et aux Amériques, il a écrit des récits de voyages, traduit des poèmes et des romans.  En 1839, il est professeur de littérature étrangère à Rennes et publie son « Histoire de la littérature en Danemark et en Suède » juste avant de partir pour le pôle nord.

Dans son écrit la Colline des Elves (1842), c’est encore un coq qui sauve un jeune homme de la perfidie des Elves :

Je reposais ma tête sur la colline des elfes. Mes yeux commençaient à s’assoupir. Deux jeunes filles s’avancent pour causer avec moi. La première me frappe sur la joue. La seconde me murmure à l’oreille : Eveille -toi, beau jeune homme, si tu veux danser avec nous. Mes jeunes compagnes chanteront pour toi le plus doux chant qu’on puisse entendre. L’une d’elle, plus belle que toutes les femmes, commence son chant. L’eau du fleuve rapide s’arrêta pour l’écouter. Les petits poissons agitèrent leur queue dans les flots, et le oiseaux chantèrent dans les bois et dans la vallée. « Ecoute, beau jeune homme, veux-tu rester avec nous ? Je t’apprendrai à lire et à écrire les runes puissantes. Je t’apprendrai à dompter l’ours et le sanglier sauvage. Le dragon qui garde des monceaux d’or te cédera la place. » Et les jeunes filles dansaient d’un côté et de l’autre à la manière des elfes, et moi je les regardais appuyé sur mon épée. – Ecoute, beau jeune homme, si tu ne veux pas nous parler, l’épée et le poignard aigu traverseront ton cœur. Si, par bonheur pour moi, Dieu n’avait pas permis que le coq vînt à chanter, je serais resté parmi ces femmes sur la colline des elfes. Voilà pourquoi je vous le dis, vous qui chevauchez dans la forêt, n’allez pas vous endormir sur la colline des elfes ».

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Galadriel, une gentille Elfe (le seigneur des anneaux)

Galadriel, une gentille Elfe (le seigneur des anneaux)

La VillemarquéThéodore Hersart, vicomte de La Villemarqué (1815-1895) est un philologue breton, collecteur de chants dans la partie bretonnante de la Bretagne qu’il publiera en 1839 avec leur traduction en français dans un recueil intitulé le Barzaz Breiz (Bardit, ensemble de poèmes de Bretagne).

Une hypothèse veut que La Villemarqué aurait été initié à la littérature scandinave par les ouvrages de Xavier Marmier en particulier le thème de la fée dédaignée, où les elfes et le sire Olaf intervient à la place de la Korrigane bretonne et du seigneur Nann (Francis Gourvil) bien que La Villemarqué ait indiqué comme sources de documentation les « Svenska Folk Visor fran Fortiden » (Airs populaires suédois d’autrefois) parus à Stockolm en 1816 et les ‘Udvalgte Danske Viser (Airs danois choisis) publiés à Copenhague en 1812-1814.

le seigneur des anneauxle seigneur des anneaux : le serment

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–––– à l’origine du conte du roi des aulnes : la ballade de Sire Olof ––––––––––––––––––––––––––

le seigneur des anneaux : la forêt des Elfesle seigneur des anneaux : la forêt des Elfes

On chantait en Suède et au Danemark une chanson intitulée : « Sire Olof dans la danse des Elves » dont il existe près de quinze variantes; voici celle que l’on chante dans le Gothland oriental :

« A l’aube naissante, sire Olof est moulé à cheval ; il a rencontre sur la route la danse brillante, le bal éclatant (des Elves). — Oh! la danse! la danse! Comme on danse bien sous le bosquet ! — « Le roi des Elves tendit la main à sire Olaf : — Sire Olof, dansez avec moi. — Oh ! la danse ! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — — Non ! non ! C’est demain le jour de mes noces. Je ne danserai pas. — Oh! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — « La reine des Elves tendit sa main blanche à sire Olof : — Viens, Olof, viens danser avec moi.  Oh ! la danse ! la danse! Comme on danse bien sous le bosquet ! — — Non ! non, je ne danserai pas. C’est demain le jour de mes noces. — Oh! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — « La sœur des Elves lui tendit sa blanche main. — Viens, sire Olof, danser avec moi. — Oh ! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — — Oh ! non, je ne danserai pas. C’est demain le jour de mes noces. — Oh ! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — « Et la fiancée disait ce jour- là : — Dites-moi ; pourquoi les cloches sonnent-elles ainsi ? — C’est la coutume de notre île que chaque jeune amant sonne en l’honneur de sa fiancée. — Oh ! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — Mais nous ne pouvons plus te le cacher, ton fiancé, sire Olof, est mort. Nous venons de ramener son cadavre. — Oh ! la danse ! la danse ! Comme on danse bien sous la feuillée ! « Le lendemain, quand le jour parut, il y avait trois cadavres dans la maison de sire Olof. — Oh! la danse ! la danse ! Comme on danse bien sous le bosquet ! — « C’étaient sire Olof, sa fiancée, et sa mère, morte de douleur. »

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Une variante de cette ballade a pour nom Frappé par les Elfes. La fille du roi des Elfes invite Sire Olof à danser. Son constant refus lui vaut de recevoir un terrible coupe entre les épaules. A son retour dans le monde des hommes, il meurt; sa fiancée « soulève le manteau d’écarlate, / Sire Olof gisait là, il était mort. / Elle baisa sa bouche rouge / Et tomba morte à l’instant même. / Le lendemain de bonheur, avant qu’il ne fit jour. / Il y avait trois cadavre chez Sire Olof. / L’un, Sire Olof, l’autre, sa fiancée. / La troisième, sa mère, morte de douleur./ – Mais légère la danse tourne au bois – »      (Traduction de P. Verrier)

Cette ballade fait référence à une version publiée en 1812, dans les « Udvalgte Danske Viser far Middelalderen » (Florilège d’airs danois du moyen-âge) sous le titre « Elfeskud » (Le coup porté par l’Elfe). Elle avait été publiée précédemment dans le « Samling af danske Kæmperviser » (Recueil de chants héroïques danois) paru en 1695. publications allaient inspirer toute une génération d’écrivains romantiques européens, en particulier Johann Gottfried von Herder qui allait traduire la ballade d’Olaf en allemand en 1778 dans ses « Volkslieder nebst untermischten anderen Stücken » (Chants populaires et autres pièces diverses) et qui sera publié de nouveau en 1807 sous le titre « Stimmen der Völker in Lierdern » (Les chants, cette voix des peuples), et Gœthe qui écrira en 18 le poème Der Erköninger.

Sire Oluf chevauche en la plaine au loin A sa noce il veut inviter les siens. La danse tourne si légère au bois !

On danse à quatre, on danse à cinq. La fille du roi des elfes lui tend la main.

« Bienvenue, Sire Oluf. Réduis ton allure! Viens un peu par ici pour danser avec moi » « Je ne dois pas danser, et je ne le veux pas Demain c’est le jour de mon mariage. »

Ecoute, Sire Oluf, viens danser avec moi Je donnerai deux éperons d’or en échange. Je ne dois pas danser, et je ne le veux pas Demain c’est le jour de mon mariage. »

« Ecoute, Sire Oluf, viens danser avec moi, Je te donnerai une chemise de soie. Une chemise de soie si blanche et si fine. Ma mère l’a fait blanchir au clair de lune. » « Je ne dois pas danser, et je ne le veux pas Demain c’est le jour de mon mariage. »

« Ecoute, Sire Oluf, viens danser avec moi. Une tête d’or, c’est ce que je t’offrirai . » « J’accepterai volontiers cette tête d’or; Mais je ne dois ni ne veux danser avec toi. »

« Si tu ne veux pas, Sire Oluf, danser avec moi, Que la peste et la maladie te poursuivent! » Elle lui porta un coup au cœur. Comme il n’en avait jamais ressenti.

Elle mit Sire Oluf, tout blême, sur son cheval. « Retourne chez toi et vers ta demoiselle. »

Et lorsqu’il fut arrivé devant sa porte, Sa mère était là et elle tremblait fort. « Dis-moi, Sire Oluf, mon fils, Pourquoi as-tu tes joues si pâles? » « Comment ne seraient-elles point pâles Alors que j’ai pénétré au pays des elfes? »

« Ecoute, Sire Oluf, mon fils si cher, Que devons-nous répondre à ta fiancée? » « Vous devrez lui dire que je suis dans le bois Que j’entraîne mon cheval et mon chien. »

Le lendemain matin, quand il fit jour, Arrive la jeune mariée avec son cortège. On offre de l’hydromel, on offre du vin. « Où est Sire Oluf, mon fiancé? » « Sire Oluf, Il chevauche en forêt tout seul Il entraîne son cheval et son chien. »

Alors, elle souleva la tenture d’écarlate Sire Oluf gisait là, et il était mort. Le lendemain matin, quand il fit jour, On porta trois corps au jardin de Sire Oluf: Sire Oluf, ainsi que sa fiancée Et la mère qui était aussi morte de chagrin. Et la danse tourne si légère au bois !

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J’ai cherché vainement des illustrations satisfaisantes pour évoquer les elfes. Je suis resté sur ma faim… Finalement la représentation la plus évocatrice est celle donnée par le clip publicitaire du parfum Lolita Lempicka, « Le premier parfum » réalisé par Yoann Lemoine et qui met en scène la jeune actrice américaine Elle Fanning dans un sous-bois… Trois minutes d’envoûtement elfique…

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Si les elfes existaient encore de nos jours, elles ressembleraient peut-être aux créatures « fofolles » du clip tourné par la photographe Ellen von Unwerth avec l’actrice Kirsten Dunst.

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On est tous attaché à un mât qui nous empêche d’aller rejoindre les Sirènes? Certains s’en sont délivrés mais en ont perdu la vie. Mais dans leur mort, ils conservaient sur leur visage la marque d’un émerveillement et d’une extase… Pirates des Caraïbes : le chant des Sirènes.

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Ulysse et les Sirènes, Herbert James Draper, 1909

Ulysse et les Sirènes, Herbert James Draper, 1909

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dance of the fairies, Richard Causway

Dance of the fairies, Richard Causway

Heinrich HeineHenri Heine, dans son livre De l’Allemagne, a traduit une version de cette ballade :

Le seigneur Oluf chevauche bien loin Pour inviter les gens de sa noce. Mais la danse va si vite par la forêt.

Et ils dansent là par quatre et par cinq, Et la fille du roi des Elfes étend la main vers lui. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Bien venu, seigneur Oluf, laisse aller ton désir Arrête-toi un peu et danse avec moi. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement, car c’est demain mon jour de noces. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Ecoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : je te donnerai deux bottes de peau de bélier. Mais la danse va si vite par la forêt.

Deux bottes de peau de bélier vont si bien à la jambe : Les éperons dorés s’y attachent bien joliment. Mais la danse va si vite par la forêt.

Ecoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : Je te donnerai une chemise de soie. Mais la danse va si vite par la forêt.

Une chemise de soie, si blanche et si fine ! Ma mère l’a blanchie avec du clair de lune. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Je ne le dois nullement, je ne le puis nullement, Car c’est demain mon jour de noces. Mais la danse va si vite par la forêt.

Ecoute, seigneur Oluf, viens danser avec moi : Je te donnerai une écharpe d’or. Mais la danse va si vite par la forêt.

Une écharpe d’or, je la prendrais volontiers; Mais je ne dois point danser avec toi. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Et si tu ne veux pas danser avec moi, La maladie et la peste te suivront désormais. Mais la danse va si vite par la forêt.

Et elle lui donna au milieu du cœur un coup Comme il en avait jamais ressenti. Mais la danse va si vite par la forêt.

Elle l’éleva sur son cheval rouge : – Maintenant, chevauche vers ta fiancée. Mais la danse va si vite par la forêt.

Et quand il arriva à la porte du château, Sa mère y était, elle y était appuyée. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Ecoute donc, seigneur Oluf, mon fils chéri, Pourquoi ta joue est-elle si pâle ? Mais la danse va si vite par la forêt.

– Et je puis avoir la joue aussi pâle : j’ai été à la danse du roi des Elfes. Mais la danse va si vite par la forêt.

– Ecoutes, mon fils, toi qui es bien prudent : Ta jeune fiancée, que vais-je lui dire ? Mais la danse va si vite par la forêt.

– Dis-lui que je suis au bois à cette heure Pour essayer mon cheval et mes chiens. Mais la danse va si vite par la forêt.

Le lendemain, quand il fut jour, La fiancée vint avec le cortège de noces. Mais la danse va si vite par la forêt.

Ils versèrent de l’hydromel, ils versèrent du vin : – Où est le seigneur Oluf, mon fiancé ? Mais la danse va si vite par la forêt.

– Le seigneur Oluf vient de chevaucher                            dans les bois cette heure. Pour essayer son cheval et ses chiens. Mais la danse va si vite par la forêt.

La fiancée leva le drap écarlate : Le seigneur Oluf était étendu et mort. Mais la danse va si vite par la forêt.

Le lendemain, de grand matin, au petit jour. Trois cadavres étaient emportés hors du château. Mais la danse va si vite par la forêt

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Henri Matisse, La Danse, 1908 - Saint-Pétersbourg, Ermitage

Henri Matisse, La Danse, 1908 – Saint-Pétersbourg, Ermitage

danse macabre

la danse macabre

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la danse des Elfes par Moritz von Schwindla danse des Elfes par Moritz von Schwind

Leconte_de_Lisle-1850-60C’est de cette version de la ballade écrit par Heine que Leconte de Lisle s’est inspiré pour écrire son poème : il transforme le jeune seigneur en héros romantique chevauchant un cheval noir aux éperons d’or brillant dans la nuit et au casque d’argent resplendir sous la lune… A un tel héros déjà comblé de richesses, ce n’est pas des bottes en peau de bélier, une chemise de soie, ni même de l’or que les Elfes, couronnées de marjolaine, offrent en présent mais  l’opale magique, l’anneau doré.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier. Son éperon d’or brille en la nuit brune ; Et, quand il traverse un ravon de lune, On voit resplendir, d’un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d’argent.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l’entourent tous d’un essaim léger Qui dans l’air muet semble voltiger. – Hardi chevalier, par la nuit sereine, Où vas-tu si tard ? dit la jeune Reine. De mauvais esprits hantent les forêts Viens danser plutôt sur les gazons frais

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

– Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux M’attend, et demain nous serons époux. Laissez-moi passer, Elfes des prairies, Qui foulez en rond les mousses fleuries ; Ne m’attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Reste, chevalier. Je te donnerai L’opale magique et l’anneau doré Et,  ce qui vaut mieux que gloire et fortune Ma robe filée au clair de lune – Non, dit-il. – Va donc ! – Et de son doigt blanc Elle touche au cœur le guerrier tremblant.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Et sous l’éperon le noir cheval part. Il court, il bondit et va sans retard; Mais le chevalier frissonne et se penche; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bars : – Elfe, esprit, démon, ne m’arrête pas !

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ne m’arrête pas, fantôme odieux ! Je vais épouser ma belle aux doux yeux. – Ô mon cher époux, la tombe éternelle sera notre lit de noce, dit-elle. Je suis morte ! Et lui, la voyant ainsi, D’angoisse et d’amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

la danse des Elfes par Moritz von Schwindla danse des Elfes par Moritz von Schwind

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–––– Serbie : La ballade de Marko Kraljevic et de la fée   ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Maro et Saratz par Olive Carleton-SmythMarko et Saratz par Olive Carleton-Smyth

               Marko et la fée gardienne du gué

C’est, par les monts, Marko, fils de roi qui chevauche, Et, tout en chevauchant, ces monts il les maudit: « Montagne ensorcelée, pourquoi n’as-tu d’ombrages Si tu n’as pas d’eaux où l’on peut se rafraîchir! Pas d’eau fraîche en ces lieux. Ni de pansues bouteilles Et dans mon outre, hélas, il n’y a plus de vin. Si cette soif sur moi encore un peu s’acharne. Il me faudra bientôt abattre mon cheval Et m’abreuver du sang de ce pauvre animal! » La fée lui dit alors, du haut de sa montagne : « N’abats point ton cheval, Marko le fils de roi!  N’abats point ton cheval, et fais taire ta hargne, Ne bois point de ce sang, ne souille point ce corps, Car tu n’as qu’à poursuivre encore un peu ta route, Tu trouveras un lac avec de fraîches eaux, Et sur ses eaux la fée, la gardienne du gué, Laquelle alors sera sur ces eaux, endormie. Toi, tu prendras bien soin que la fée ne s’éveille: Le péage qu’elle réclame est effrayant. » Marko poursuivit donc son chemin, patiemment Et parvint, en effet, au lac aux eaux si fraîches Il y trouva la fée qui dormait sur les eaux. Marko but tout son saoul, abreuva sa monture Puis reprit son chemin par le mont verdoyant. Mais voilà que la fée du sommeil est tirée Elle voit que l’on s’est abreuvé sur les rives Et se hâte à son tour vers les monts ombragés. Elle harnache son cerf, animal de trois ans : C’est un serpent qui va lui tenir lieu de rênes, Puis un second serpent servira de montant, Elle le sangle enfin au moyen d’un troisième. Elle a bientôt rejoint le fils de roi, Marko. Ainsi parla la fée gardienne des rivières: « Arrête-toi, Marko: tu dois payer les droits! » Marko le fils de roi s’enquiert avec patience: « Que te faut-il, dis-moi, des liards ou des ducats? » La fée des eaux alors lui fit cette réponse: « Tes liards ou tes ducats, Marko, je n’en veux pas. Ce qu’il me faut ce sont tes yeux qui me ravissent, Et de Sarac les pattes jusqu’aux paturons.«  En entendant cela, il prit sa masse d’armes Aux six pointes. Bien vite il la fit tournoyer Et il en a frappé la cupide gardienne. L’atteindre fut chose bien facile, ma foi: Et sur la terre noire, il l’avait renversée. En chantant, il reprend le chemin des montagnes, Et laisse là la fée qui reste à trépigner.

Chants populaires serbes tirés des manuscrits non publiés de Vuk Stéfanovic Karadžic. Traduction de Christian Souchon (c) 2008

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