le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

      Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’art moderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière.  Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh – Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh (American, 1898-1954), Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh (American, 1898-1954) – Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh - Atlantic liner in harbor with Tug (mural study, US Customs House, NY), 1937

Reginald Marsh – Atlantic liner dans le port accompagné d’un remorqueur (étude murale pour la US Customs House, NY), 1937. Si il aimait peintre les remorqueurs, il n’éprouvait aucun intérêt à peindre les vaisseaux des riches New-Yorkais qui flottaient dans les eaux du port. « Tout comme il fuyait les classes supérieures, de manière générale, il fuyait les paquebots de luxe » (Gerdts).

Reginald Marsh - La Locomotive, 1935

Reginald Marsh – La Locomotive, 1935

Bowery

désœuvrement sur la Bowery

Reginald Marsh - Why Not Use the L ?, 1930

Reginald Marsh – Why Not Use the « L » ?, 1930 : un parfum de Hopper…

Reginald Marsh - Tatoo and Haircut, 1932 Reginald Marsh - The Bowery, 1930

Scènes du Bovery, à gauche : Tatoo and Haircut, 1932, à droite : badauds, 1930

Reginald Marsh - Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

L’édifice fédéral William Jefferson Clinton est situé dans le Triangle fédéral de Washington, DC, à travers la 12ème rue de la Old Post Office. Le New Post Office, connu initialement comme le Clinton Building, a abrité le siège du ministère des Postes jusqu’à ce que ce département soit remplacé par le United States Postal Service en 1971. Il contient 25 fresques réalisées dans le cadre des actions du New Deal visant à  intégrer des peintures murales dans les immeubles fédéraux. Dans les peintures murales qui lui ont été confiées, Marsh a su habilement représenter les corps en mouvement agissant de concert avec les machines de l’ère industrielle pour effectuer un travail essentiel à la société illustrant les idéaux et les espoirs du New Deal.. On reconnait dans son style l’influence de Diego Rivera.

Reginald Marsh - le déchargement du courrier, peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le déchargement du courrier, Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

Reginald Marsh - Travaux dans la 14te rue, 1936

Reginald Marsh – Travaux et manifestation dans la 14e rue, 1936 – Au premier plan sur la chaussée, on voit des ouvriers démonter les anciennes lignes de tramway et au second plan sur le trottoir, défiler des manifestants protestant contre le magasin Ohrbach’S qui refusait à ses employés le droit de se syndiquer.

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Reginald Marsh – le Normandie, 1953

Reginald Marsh - The Battery, vers 1926

Reginald Marsh – The Battery, vers 1926

Reginald Marsh - The Battery (détail), vers 1926

Reginald Marsh - vue de New York, 1937

Reginald Marsh – vue de New York, 1937

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  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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illustre illustrateur : Lynd Ward, graveur sur bois expressionniste – le roman sans paroles Vertigo (1937).

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Lynd Ward (1905-1985)

Lynd Ward (1905-1985)

     Lynd Kendall Ward était un artiste américain et conteur, connu pour les six séries de « romans sans paroles » utilisant le procédé de la gravure sur bois, de ses trois livres d’images pour enfants et ses illustrations pour quelques deux cent livresSes romans sans paroles ont fortement influencé le développement de la bande dessinée. Il a également pratiqué l’aquarelle, la peinture à l’huile, le dessin à au pinceau et à l’encre et la lithographie. Il est né en 1905 à Chicago d’un père anglais de religion méthodiste émigré aux Etat-Unis en 1891 après avoir lu le livre Aspects sociaux du christianisme écrit par l’économiste progressiste Richard Theodore Ely et d’une mère américaine née dans le Missouri. Peu de temps après la naissance, il est atteint de  tuberculose ; ses parents l’emmènent alors au nord de Sault Sainte Marie au Canada pendant plusieurs mois pour récupérer. Il récupère en partie mais souffrira des séquelles de cette maladie tout au long de son enfance. Dans l’espoir d’améliorer sa santé, la famille déménage à Oak Park, Illinois où son père deviendra pasteur à l’Église méthodiste épiscopale Euclid Avenue. Ward a été tôt attiré par les activités artistiques et a décidé de devenir un artiste après que l’un de ses professeurs lui ait fait découvrir que son nom écrit à l’envers signifiait « draw » (dessiner). Ward étudiera par la suite les beaux-arts à Columbia Teachers College à New York. Il se marie le 11 Juin 1926 avec Mai Yonge McNeer, une future journaliste, peu de temps après avoir obtenu leurs diplômes, et partent en Europe pour leur lune de miel. Ils s’installeront un an en Allemagne, à Leipzig, où Ward suivra des cours à l’Académie nationale des arts graphiques sous la direction des professeurs  Alois Kolb pour la gravure, Georg Alexander Mathey pour la lithographie et  Hans Alexander Theodore Mueller pour la gravure sur bois. Ce dernier exercera une influence déterminante sur la suite de son œuvre. Ward sera également fortement influencé par le travail de l’artiste flamand graveur sur bois Frans Masereel illustrateur de nombreux romans et notamment son « roman sans parole » Mon Livre d’Heures. Lynd Ward - autoportrait, 1930   De retour aux Etats-Unis en 1927, ses productions artistiques éveillent l’intérêt des éditeurs de livres et une première commande lui est confié en 1928 pour illustrer un conte de Dorothy Rowe : le cerf mendiant : contes des enfants japonais pour lequel il exécutera huit dessins au pinceau. Sa femme Mai a collaboré avec lui pour cette production et écrira en 1929 un autre livre de contes japonais, Prince Bantam qui sera également  illustré par Ward. D’autres illustrations ont été exécutés à l’époque pour le livre pour enfants Little Blacknose de Hildegarde Swift, et le livre de poèmes Ballad of Reading Gaol d’Oscar Wilde.     Après avoir découvert l’œuvre de l’artiste allemand Otto Nückel « Destin » (1926), Ward décide de créer son propre roman sans paroles « Homme de Dieu » qui sera publié en 1929 par Smith & Cap, une semaine avant le krach de Wall Street; au cours des quatre années qui suivront, plus de 20.000 exemplaires de l’ouvrage seront vendus. Il réalisera par la suite cinq autres de ces œuvres : tambour de fou (1930), pèlerinage sauvage (1932), Prélude à un million d’années (1933), Romances sans paroles (1936) et Vertigo (1937). Au total,  Ward illustré plus d’une centaine de livres pour enfants, dont plusieurs avec la collaboration de sa femme, Mai McNeer. À partir de 1938, Ward a fréquemment illustré les productions de la société d’éditions « the Heritage Limited Editions Club’s series of classic works ». Il était bien connu pour les thèmes politiques de son œuvre, abordant souvent des questions du travail et de classe. En 1932, il fonde Equinox, une coopérative de presse. Il a été membre de la Société des Illustrateurs, de la Society of American Graphic Arts, et de  la National Academy of Design. Il a pris sa retraite en 1979 à son domicile de Reston, en Virginie où il est décédé le 28 Juin 1985, deux jours après son 80e anniversaire.

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Lynd Ward - Vertigo, 1937

Vertigo, la jeune fille

Vertigo, 1937 : une satire sociale.

    Vertigo est le chef-d’œuvre incontesté de Ward, un roman épique sur le thème de l’individu pris dans la spirale de économie américaine en perdition des années trente. Composé de 230 bois gravés, il a demandé deux ans de réalisation, il est l’aboutissement d’une démarche commencée en 1929 avec la publication et le succès du premier roman sans paroles créé par Ward, la série God’s Man. Vertigo met en scène une jeune violoniste, son fiancé malheureux et un vieux magnat des affaires. Vertigo est divisé en trois histoires : la première, « The Girl », présente la vie d’une jeune violoniste de 1929 à 1935, la seconde, « Mr Ederly », présente une année de la vie d’un magnat de l’industrie âgé, la troisième, « The Boy », présente une semaine au cours de laquelle le petit ami de la jeune fille descend aux Enfers. Trois existences apparaissent ainsi interconnectées. Les images montrent comment a jeune femme et le garçon souffrent du fait des décisions du vieil homme et de la manière dont celui-ci vit du sacrifice des deux amants.

Lynd Ward - Vertigo, le carrousel, 1937

Le Carroussel

la déclaration    

  Après l’obtention de leurs diplômes de fin d’étude, elle caresse le projet de devenir violoniste soliste, lui désire être architecte de la ville nouvelle où poussent les gratte-ciel. Les deux jeunes gens se déclarent mutuellement leur flamme dans une fête foraine après que le jeune homme ait offert un anneau de fiançailles à la jeune fille mais, de la même manière que cette fête subit l’assaut d’un orage estival, leurs projets se briseront contre la grande dépression d’octobre et la tempête financière qui a suivi. Le jeune garçon qui cherchait un emploi dans le but de se marier sombrera dans la précarité et deviendra vagabond. Le père de la jeune fille, licencié, veut de suicider dans une escroquerie à l’assurance au bénéfice de sa fille mais sera sauvé par celle-ci mais deviendra aveugle. La jeune fille se retrouve en charge de cet homme et voit sa carrière compromise, elle devra vendre son violon et faire la queue aux soupes populaires. Quand au magnat de l’industrie, vieil homme solitaire qui tient dans sa main le destin de milliers d’êtres humains et qui, par quelques coups de téléphone, ordonnent vagues de licenciement, répression de mouvements de grève et complots politiques, il deviendra gravement malade mais sera sauvé in extremis par une transfusion sanguine dont le donneur est le jeune homme réduit pour survivre à vendre son sang... Le magnat est au sommet de la pyramide alors que c’est un vieillard mourant, les deux jeunes gens sont à la base, privés de tout espoir d’atteindre le rêve américain auquel ils avaient cru qui se révèle un leurre à l’instar des panneaux publicitaires que le jeune homme côtoie dans sa déchéance… L’histoire se termine de manière ambigüe en boucle, le jeune homme retrouvant la jeune fille dans une fête foraine mais la fête est amère. Le manège dans lequel ils se retrouvent n’est plus le carrousel dans lequel ils s’étaient déclarés leur amour mais un montagne russe où ils se voient emportés, terrorisés, à une vitesse vertigineuse vers le vide.

Lynd Ward - Vertigo, 1937

la jeune fille joue à son père devenu aveugle

Lynd Ward - Vertigo, 1937

les montagnes russes

     La plupart des « romans sans paroles » créés par Ward traitaient du sort d’individus piégés par des systèmes d’oppression et d’aliénation, ou par la pauvreté. Dans la plupart de ces romans, ces forces négatives étaient représentées de manière abstraite, mythique, ou même pas visible. C’est seulement avec la série tambour de Fou (1930) que le système d’oppression est désigné de manière plus claire. Dans Romances sans parole, l’horreur du monde des années 1930  était représentée dans les images terrifiantes, des rats ou des symboles mais c’est dans Vertigo que nous est donnée la représentation la plus complète et réaliste des victimes de la Grande Dépression en Amérique et des causes de leur situation. Les gravures de la série désignent sans ambigüité les puissants dont les actes sont à l’origine de la souffrance. Nous pouvons blâmer «le système» et nous devons le faire mais attaquer « le système » ne doit pas nous empêcher de dénoncer le comportement criminel des responsables.

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La main de Lynd Ward

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Vertigo, le pot-pourri
cliquer sur l’image pour l’agrandir

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