années quatre-vingt : chanter contre la guerre


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Bansky – La petite fille au ballon (Londres, 2002)

     À l’heure où Donald Trump, hôte de la Maison Blanche, a menacé de se dégager du traité INF sur le contrôle des forces nucléaires à portée limitée signé en 1987 entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev alors qu’il dirigeait encore l’URSS,  il est utile de rappeler la période 1982-1987 qui avait vu se lever des centaines de milliers de manifestants en Europe contre l’implantation sur le territoire européen de missiles Pershings. Une chanson, « 99 Luftballons » (99 ballons ), interprétée par une jeune allemande du nom de Nena avait à l’époque cristallisé le sentiment d’inquiétude et de révolte de la jeunesse face au risque de cataclysme nucléaire.

     En 1982, un mur sépare depuis plus de 20 ans les secteurs occidentaux de Berlin de l’Allemagne de l’est qui est alors dirigée par un régime communiste rendant le passage entre les deux côtés de la frontière presque impossible. De nombreux habitants d’Allemagne de l’est paieront de leur vie leur tentative de passer à Berlin Ouest, alors vitrine de l’Occident. Nous sommes en pleine guerre froide et  les deux blocs se livrent à une course aux armements de grande ampleur. C’est dans ce contexte que les soviétiques décident d’installer sur leur territoire des missiles SS-20 à moyenne portée de 500 à 5.000 km qui, par la proximité de leurs cibles, offrent à l’URSS un avantage stratégique puisqu’ils lui permettent de disposer des avantages d’une frappe rapide et d’un effet de surprise. En réponse, l’OTAN, sous la houlette des États-Unis alors présidés par Donald Reagan prévoient d’installer en République fédérale d’Allemagne des missiles Pershings II. L’Europe apparait alors comme un champ de bataille nucléaire potentiel où l’URSS et les États-Unis s’affronteraient.

Préparation d'un tir d'essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

Préparation d’un tir d’essai de missiles Pershing II (Mc Gregor Range, 1er déc. 1987)

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    De grandes manifestations ont alors cours dans toute l’Europe de l’ouest et surtout en Allemagne, pays sur le territoire duquel seront implantés la plupart des missiles Pershings,  contre cette politique du pire. Près de 750.000 opposants manifesteront dans ce pays au cours de la campagne pacifiste organisée  lors du week-end pascal du 1er au 4 avril 1983. Deux slogans opposés datant de cette époque jettent un éclairage sur la complexité du problème :

  • « Plutôt rouge que mort » (scandés par certains manifestants)
  • « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est » (François Mitterrand)

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manifestation autour de la base aérienne américaine de Rhein main contre l’installation des Pershing II en Europe le 12 décembre 1982


« Un simple ballon pourrait provoquer une guerre à cause d’un gros malentendu »

    C’est en cette même année 1982 que les Rolling Stones dans le cadre d’une tournée européenne donnent un concert au Waldbühne (le Théâtre de la Forêt) de Berlin-Ouest. À la fin du spectacle, Mick Jagger lance des milliers de ballons gonflés à l’hélium dans le but de les envoyer vers Berlin-Est. Dans la foule venue assister au concert, se trouve un jeune musicien allemand d’une trentaine d’année, Carlo Karges, qui vient tout juste de constituer un groupe de musique pop-rock avec trois autres musiciens et une chanteuse du nom de Gabriele Nena Kerner et dont le groupe a utilisé pour son appellation son prénom, « Nena ». Le lâcher de ballons de Mick Jagger donne une idée à Carlo Karges : il imagine que dans le contexte d’hystérie guerrière qui est celui de l’époque, les radars soviétiques interprètent le passage des ballons sur leur espace aérien comme une attaque de missiles et répliquent immédiatement, l’apocalypse tant craint serait alors déclenchée par suite d’une mauvaise interprétation. Une chanson va naître de cette réflexion, 99 Luftballons, qui mobilise le groupe. Nena Kerner dira plus tard que lorsqu’elle avait lu pour la première fois les paroles de la chanson écrites par Karges, elle en avait eu «la chair de poule». C’est le claviériste du groupe, Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen, qui a écrit la musique.

    Malheureusement, ce scénario qui nous apparaît aujourd’hui comme hautement improbable a failli se réaliser quatorze fois entre 1956 et 1962 entre les États-Unis et l’Union Soviétique par suite de fausses alertes, d’erreurs humaines ou de bogs informatiques. Rappelons pour illustrer la légèreté de certains responsables politiques ou militaires, le cas des deux Présidents des États-Unis Bill Clinton et Jimmy Carter qui avaient pour le premier égaré sa carte personnelle contenant les codes nucléaires durant plusieurs mois et pour le second oublié dans l’une des poches de son costume envoyé au pressing…

     Le groupe Nena avait déjà connu un grand succès dans les pays germanophones avec son premier single « Nur Geträumt » mais avec la chanson  99 Luftballons le groupe va connaître un succès international, devenant même numéro 1 dans plusieurs pays, alors même qu’il était chanté en allemand. La plupart des fans non germanophone de cette chanson ignoraient le contenu du texte mais étaient sensible à la mélodie et au si particulier timbre de la voie de Nena Kerner. De plus, le fait que le texte était en allemand, une langue que l’on avait guère l’habitude d’entendre à la radio, imprimait à la chanson une tonalité exotique. Ce n’est qu’en Angleterre que la chanson a été interprétée en anglais et a alors culminée un moment au hit parade. 

Écrit par Carlo Karges, musique de Jörn-Uwe Fahrenkrog-Petersen , Kevin McAlea, et chanté par Gabriele Nena Kerner

99 Luftballons, 1983

Hast du etwas Zeit für mich                      Si tu m’accordes un peu de temps
Dann singe ich ein Lied für dich              Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route pour l’horizon
Denkst du vielleicht grad an mich          Si peut-être tu penses à moi
Dann singe ich ein Lied für dich             Alors je te chanterais une chanson
Von 99 Luftballons                                      Sur 99 ballons
Und, dass so was von so was kommt      Et comment cela a pu arriver à cause de cette chose

99 Luftballons                                              99 ballons
Auf ihrem Weg zum Horizont                  En route vers ton horizon
Hielt man für UFOs aus dem All              On les prenait pour des ovnis venant de l’espace
Darum schickte ein General                     C’est pour cela qu’un général a envoyé
Eine Fliegerstaffel hinterher                    Une escadrille d’avions à leur trousse
Alarm zu geben, wenn’s so wär               C’était pour donner l’alarme qu’il a fait ça
Dabei waren dort am Horizont                Et pourtant, il n’y avait à l’horizon
Nur 99 Luftballons                                      que 99 ballons

99 Düsenflieger                                           99 pilotes d’avions à réaction
Jeder war ein großer Krieger                   Chacun d’entre eux était un grand guerrier
Hielten sich für Captain Kirk                   Chacun se prenait pour le capitaine Kirk
Es gab ein großes Feuerwerk                  Cela a donné un grand feu d’artifice
Die Nachbarn haben nichts gerafft        Les voisins n’ont rien compris
Und fühlten sich gleich angemacht        Et se sont sentis tout de suite provoqués
Dabei schoss man am Horizont               Et pourtant on avait tiré à l’horizon
Auf 99 Luftballons                                      que sur 99 ballons

99 Kriegsminister                                       99 ministres de la guerre
Streichholz und Benzinkanister              avec allumettes et jerricans d’essence
Hielten sich für schlaue Leute                 Se prenaient pour des gens malins
Witterten schon fette Beute                     Ils flairaient un gros butin
Riefen : Krieg und wollten Macht           Ils criaient : la guerre et voulaient le pouvoir
Mann, wer hätte das gedacht                  Mais qui aurait pu penser
Dass es einmal soweit kommt                 Qu’on en arrive un jour à cela
Wegen 99 Luftballons                               Tout cela à cause de 99 ballons

Neun und neunzig jahre Krieg                99 années de guerre
Liessen keinen platz für Sieger               N’avaient même pas laissés de place pour les vainqueurs
Kriegsminister gibt’s nicht mehr            Des ministres de la guerre, il n’y en avait plus
Und auch keine Düsenflieger                  Et aussi plus d’avions à réaction
Heute zieh ich meine Runden                 Aujourd’hui je fais mes rondes
Seh’ die welt in Trümmern liegen           Je vois que le monde est en ruine
Hab’ ‘nen Luftballon gefunden                J’ai trouvé un ballon
Denk’ an dich und lass’ ihn fliegen         Je pense à toi et je le laisse s’envoler


99 Red Balloons par le groupe américain  Sleeping At last

     J’aime bien également la reprise récente en anglais du groupe de rock américain  Sleeping At last formé en 1998 dans l’Illinois aux États-Unis à l’initiative du multi-instrumentiste Ryan O’Neal qui l’a inclue dans son album Covers en 2014.

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99 Red Balloons

You and I in a little toy shop
Buy a bag of balloons with the money we’ve got
Set them free at the break of dawn
‘Til one by one, they were gone
Back at base, bugs in the software
Flash the message, « Something’s out there »
Floating in the summer sky
99 red balloons go by

99 red balloons floating in the summer sky
Panic bells, it’s red alert
There’s something here from somewhere else
The war machine, it springs to life
Opens up one eager eye
Focusing it on the sky
As 99 red balloons go by

99 Decision Street, 99 ministers meet
To worry, worry, super-scurry
Call out the troops now in a hurry
This is what we’ve waited for
This is it boys, this is war
The president is on the line
As 99 red balloons go by

99 red balloons go by
As 99 red balloons go by
99 dreams I have had
In every one a red balloon
It’s all over and I’m standin’ pretty
In this dust that was a city
If I could find one souvenir
Just to prove the world was here…
Here it is, a red balloon
And I think of you and let it go


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Sting Russians, 1985

     Trois années après la sortie de 99 Luftballons, c’est le chanteur britannique Sting qui sortait une chanson intitulée Russians qui dénonçait les dangers de l’équilibre de la terreur entre les États-Unis et l’URSS. La chanson qui reprend le thème musical Romance de la Romance d’un morceau de la suite orchestrale de Prokofiev, Lieutenant Kijé, a connu un énorme succès. 

M. Kroutchev a dit : « Nous vous enterrerrons » /  « Je ne partage pas ce point de vue.« 
M. Reagan dit :  « Nous vous protégerons / Je ne partage pas ce point de vue.« 

Et pour ceux qui voudraient écouter le thème Romance de Prokofiev qui a inspiré Sting (5 mn)


Emancipation : Discours de Patrice Emery Lumumba prononcé le 30 juin 1960

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Discours prononcé à Léopoldville (actuellement Kinshasa) le 30 juin 1960 par Patrice Emery Lumumba, Premier Ministre de la République du Congo, devant Axel Marie Gustave Baudoin, roi des Belges.

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Congolais et Congolaises,
Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux,
Je vous salue au nom du gouvernement congolais.

     A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.
     Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte  qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.
     Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers.
      Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls Blancs ?
     Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même.
      Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillottes croulantes pour les Noirs, qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.
     Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ?

      Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréé pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.
     Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des droits de l’Homme.
     Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudront sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner nos pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et des bonnes volontés.

      Et pour cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses,  mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit.     Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé    de s’opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis .
     Ainsi, tant à  l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo nouveau, notre chère République, que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger.

     Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République ; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain.

     Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine. Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays.

    J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l’indépendance et l’Unité africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain

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Natelemiproduction : Retransmision du discours de Patrice Lumumba lors de l’indépendance le 30 juin 1960 (video YouTube)

     Discours de dignité, discours de vérité, discours improvisé jailli du fond du cœur, écrit sur les genoux en écoutant les propos lénifiants et convenus du roi Baudoin et du président fantoche Kasavubu … C’en était trop pour le roi Baudouin qui venait de dresser le panégyrique de 75 années de colonisation belge alors que cette colonisation avait été l’une des plus injustes et les plus brutales de la planète. C’en était trop pour les grandes compagnies multinationales qui pillaient les richesses fabuleuses de ce pays et qui comptaient installer un gouvernement « aux ordres » qui aurait préservé leurs intérêts. C’en était trop pour les colons et les militaires belges qui tenaient encore, malgré l’indépendance, les rênes du pays. C’en était trop pour les pays occidentaux, Etats-Unis en tête qui voyaient dans le Congo une pièce majeure grâce à ses richesses et sa position stratégique en Afrique sur l’échiquier de la guerre froide. Il fallait éliminer ce gêneur, ce moins-que-rien qui osait vouloir jouer dans la cour des grands, qui avait l’outrecuidance de dire ce qui ne devait pas être dit, que le roi était nu et que cela se voyait…
Le sort de Patrice Lumumba s’est sans doute joué durant ce discours, quand les représentants mis en cause s’étouffaient d’indignation, rougissaient ou blêmissaient de colère et de haine. Pauvre Patrice Lumumba, petit employé des postes autodidacte et grand idéaliste qui pensait qu’il suffisait de crier la vérité pour qu’elle triomphe de tous les obstacles, pour que le peuple adhère, se lève et remporte la victoire. Il n’avait pas compté sur la duplicité, la vanité, les intérêts personnels et claniques, le pouvoir de l’argent qui corrompt tout et le cynisme et la brutalité de ses adversaires. Après sa mort, le Congo devenu Zaïre est resté un pays martyr, saigné à blanc par 55 années de guerres civiles ou alimentées par ses voisins et par le pillage de ses ressources sous la conduite de dirigeants fantoches à la solde des grandes compagnies internationales. Donc, pour le moment, comme pour beaucoup d’états africains, l’histoire n’est pas vraiment morale…

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–––– 1925 à 1960 : de la naissance d’un leader à la prise du pouvoir ––––––––––––––––––––––––––––––

  • 2 juillet 1925 : naissance de Patrice Emery Lumumba à Onalua ( (territoire de Katako-Kombe au Sankuru au Congo Belge)
  • écoles de la mission catholique et protestante tenue par les suédois. Jusqu’en 1954, l’éducation est exercée par les missions religieuses, la Belgique n’ayant pas développé de système d’éducation.
  • Lumumba, autodidacte, s’intéresse à l’histoire.
  • premiers emplois comme employé de bureau dans une société minière du Sud-Kivu puis comme journaliste à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) et Stanleyville (actuellement Kisangani). Il découvre à cette occasion la puissance commerciale des sociétés minières multinationales et l’absence totale de promotion des indigènes.
  • septembre 1954 : il reçoit de l’administration belge la carte d’immatriculé réservée à l’élite indigène (200 immatriculés sur 13 millions d’habitants).
  • Il milite pour un Congo uni affranchi des limites territoriales fixées arbitrairement par les puissances coloniales et créé en 1955 une association APIC (Association du personnel indigène de la colonie). Il rencontre le roi Baudoin à l’occasion d’une visite du souverain au Congo et s’entretient avec lui de la situation des travailleurs congolais.
  • Suite à l’ouverture de l’administration belge qui veut faire évoluer le Congo et développer l’enseignement sous l’action du ministre belge des colonies, Auguste Buisseret, Lumumba adhère au parti libéral belge entraînant avec lui des notables congolais.
  • En 1956, il joue à fond la carte de la libéralisation de la politique belge à l’égard de sa colonie allant jusqu’à déclarer  » Tous les Belges qui s’attachent à nos intérêts ont droit à notre reconnaissance … Nous n’avons pas le droit de saper le travail des continuateurs de l’œuvre géniale de Léopold II. » Il est alors invité en Belgique par le Premier Ministre. C’est durant cette période qu’il écrit un livre intitulé le Congo,terre d’avenir, est-il menacé ? dans lequel il défend une évolution pacifique du système colonial belge dont il reste partisan. Ce livre ne sera pas édité. Toujours en 1956 il est condamné à un an de prison pour détournement de fond mais sera libéré par anticipation. Il reprend alors ses activités politiques et devient le directeur d’une brasserie.
  • En 1957, les partis politiques et les syndicats sont autorisés au Congo à se présenter aux élections municipales s’ils sont parrainés par des partis belges. Lumumba fait partie de l’Amicale libérale.
  • En 1958, l’Exposition Universelle de Bruxelles a un retentissement international énorme. Des congolais y sont invités dont Patrice Lumumba mais celui-ci est mécontent du traitement paternaliste réservé au Congo par l’exposition, se détache des libéraux belges et noue des contacts avec les milieux indépendantistes en Belgique. De retour au Congo, il crée le Mouvement national congolais (MNC), à Léopoldville le 5 octobre 1958 et participe à la conférence panafricaine des Peuples d’Accra, réunissant l’Afrique subsaharienne ainsi que le Maghreb et l’Égypte pour soutenir les mouvements d’indépendance en Afrique. De retour au Congo, il organise une réunion pour rendre compte de cette conférence et il y revendique l’indépendance devant plus de 10 000 personnes.
  • janvier 1959 : le roi Baudoin prononce un discours dans lequel il déclare vouloir mener le Congo à l’indépendance « sans vaine précipitation et sans atermoiement funeste ».
  • octobre 1959 : le MNC et d’autres partis indépendantistes organisent une réunion à Stanleyville mais les autorités belges tentent d’arrêter Lumumba, ce qui provoque une émeute qui fait une trentaine de morts. Lumumba est arrêté quelques jours plus tard, jugé en janvier 1960 et condamné à 6 mois de prison.
  • mai 1960 : Après une révolte populaire en janvier 1959, les autorités coloniales belges avaient promis une indépendance rapide. L’alliance des partis nationalistes autour de Lumumba obtient malgré tous les efforts des autorités coloniales la majorité à la Chambre (71 sièges sur les 137). Au Sénat, par contre, l’alliance lumumbiste manque la majorité de 2 sièges. En effet, 23 des 84 sièges sont, selon la loi électorale fabriquée par les Belges, destinés aux chefs coutumiers, dont la majorité collabore depuis toujours avec le colonisateur. Lumumba est donc obligé d’accepter un gouvernement de coalition. Son rival Kasavubu, sous influence des Belges, devient président et nomme, conformément à la constitution, comme Premier Ministre, Patrice Lumumba, leader du parti ayant récolté le plus de voix, le Mouvement National Congolais (MNC).
  • 30 juin 1960 : Cérémonie d’accession à l’indépendance. Le roi Baudouin prononce un discours paternaliste et le président Kasavubu un discours convenu. Lumumba qui s’est radicalisé et s’est entouré de conseillers de gauche prononce un discours anti-colonialiste et idéaliste évoquant les injustices de la colonisations et présentant l’indépendance comme le début d’une ère nouvelle de paix, de justice sociale et de liberté. Le roi Baudouin, se sentant offensé pense à rentrer à Bruxelles, mais lors d’un banquet, Lumumba atténue ses critiques et prône la coopération belge-congolaise. Si un incident diplomatique majeur a pu être évité, le discours de Lumumba a eu un effet majeur sur la population congolaise qui l’a ressenti comme une critique de l’action de la Belgique.
  • juillet 1960 : des casernes se révoltent contre leurs officiers belges, des  cadres de l’administration sont chassés, malmenés, certains sont tués, des émeutes ont lieu et les entreprises des européens sont attaquées et pillées, des femmes sont violées. La population européenne du Congo prend alors la fuite. C’est le moment que choisi Moïse Tschombé soutenu par les grandes sociétés belges pour proclamer la sécession du Katanga. Il sera suivi quelque temps plus tard par Albert Kalondji qui proclame la sécession de l’État minier du Sud-Kasaï. Face à cette situation, Lumumba décrète l’africanisation de l’armée en destituant les officiers belges et double la solde des soldats.

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–––– la réaction de la puissance coloniale et de l’occident : la fin… ––––––––––––––––––––––––––––

  • le discours de Lumumba chargé de ressentiment vis à vis de la politique coloniale et de menaces voilées pour les intérêts des sociétés multinationales, ses prises de position tiers-mondistes et panafricanistes sont ressentis par les états occidentaux comme une déclaration de guerre : leurs intérêts économiques sont menacés et l’équilibre stratégique de l’Afrique compromis. Le monde est alors en pleine guerre froide. Quelques années plus tôt, l’Egypte est devenue l’alliée de l’Union soviétique et quelques états africains lors de l’indépendance ont opté pour des relations étroites cet état; il faut absolument éviter que le Congo, ce colosse situé au cœur de l’Afrique, tombe avec toutes ses richesses dans les mains de l’Union Soviétique. Il fallait un prétexte pour intervenir, les exactions commises contre les européens le fourniront.
  • La Belgique répond en envoyant des troupes à Léopoldville mais aussi dans d’autres régions comme le Katanga où sont exploitées l’essentiel des richesses minières du Congo. 11.000 soldats belges précédés par des largages de para-commandos sont acheminés sur place en 10 jours, en utilisant les forces belges de l’Otan stationnées en Allemagne avec les moyens matériels fournis par les américains. Le conflit s’internationalise avec l’opposition de l’Union Soviétique et des pays non-alignés qui crient à l’agression néo-colonialiste.
  • 4 septembre 1960 : Un imbroglio s’installe à Léopoldville : au mépris de la constitution qui imposait comme premier ministre un représentant du parti ayant remporté les élections, le président Kasavubu destitue Lumumba et les ministres nationalistes et nomme à sa place un nouveau Premier Ministre, Joseph Lléo. Mais le Conseil des Ministres et le Parlement désavouent Kasavubu et renouvellent leur confiance à Lumumba. Celui-ci destitue alors à son tour Kasavabu et appelle à Léopoldville une partie de l’ANC, l’Armée Nationale Congolaise stationnée dans le reste du territoire. Face au chaos, l’ONU décide de mettre en place une force d’interposition entre les diverses forces en présence, ce sera les fameux casques bleus. face à une fin de non-recevoir de la part des américains, Lumumba accepte

     une aide matérielle de l’URSS pour réprimer les séparatistes.

  • 14 septembre 1960 :  Kasavubu réagit en désignant comme commandant en chef de l’armée un ex-militaire et ancien journaliste de la presse pro-belge, Joseph Désiré Mobutu, qui avait réintégré l’armée congolaise avec le titre de colonel. À peine quelques heures plus tard, Mobutu exécute son premier coup d’État. Il déclare la « neutralisation » des politiciens. on sait aujourd’hui que ce coup d’état a été soutenu par la CIA (voir archives de la Commission Church ,  Documentaire télévisé, CIA guerres secrètes, 2003, Arte, Andrew Tully, CIA, The Inside Story, New-York, M. Morrow et William Blum, Killing hope: US military and CIA interventions since World War II). Lumumba et Lléo sont assignés à résidence mais Lumumba parvient à s’enfuir avec sa famille pour gagner Stanleyville. Au lieu de profiter de son avance de trois jours sur ses poursuivants, Lumumba perd du temps en s’attardant sur son parcours multipliant les discours. Il est alors rejoint et capturé embarqué dans un avion pour Léopoldville et remis dans les mains d’un certain Louis Bobozo, un militaire congolais, ancien de l’offensive belge de 1941 contre les Italiens d’Abyssinie. Il sera est finalement livré par des « barbouzes » à la solde des Américains et des Belges à son grand ennemi Moïse Tshombé, au Katanga sécessionniste.
  • 17 janvier 1961: Lumumba est assassiné en brousse par ses geoliers. Son corps sera dissous dans l’acide par des mercenaires belges à la solde de Tschombé. Commencé dès juillet 1960, l’exode de la population blanche – de l’ordre de 100.000 personnes – se poursuit en 1961. Désordres et violences se succèdent durant cinq années, jusqu’à la stabilisation opérée par le coup d’État militaire de novembre 1965 qui fait accéder le général Mobutu au pouvoir, ouvrant la voie à une longue dictature personnelle.

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En janvier 1961, j’avais presque quatorze ans et je commençais à peine à m’intéresser à la politique. Je me souviens parfaitement de ces images en noir et blanc vues à la télévision naissante où l’on voyait Patrice Lumumba humilié par ses geoliers sous les yeux de son rival putschiste Mobutu installé par les américains et les belges. Quelques jours plus tard, on apprenait sa livraison à son ennemi juré Moïse Tschombé suivie de son assassinat. Mobutu n’avait pas voulu se charger du sale travail et l’avait délégué à Tschombé. Je me souviens avoir pleuré à l’annonce de sa mort…

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A voir absolument le reportage de la chaîne ARTE du 11 mars 2008 : le cynisme et la bêtise crasse de certains des acteurs belges et américains du drame est confondante.
http://www.youtube.com/watch?v=CqMNBpIOAFY

Dommage ! voici le lien : Patrice Lumumba, une tragédie africaine (Arte 11 03 2008) – YouTube

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–––– Dernière lettre testament de Patrice Lumumba à sa femme Pauline ––––––––––––––––––––––––

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Fin novembre 1960 : Lumumba vient d’être capturé en essayant de gagner la province du Kasaï. Cette dernière lettre est écrite de sa prison à sa femme Pauline. (Jeune Afrique, 17-01-2011).

Ma compagne chérie,

     Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.
     Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.
     Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.
     Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

Vive le Congo ! Vive l’Afrique !

Patrice Lumumba

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