À l’aube du XXe siècle : Rayons et ombres sur l’Europe

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Le monde d’hier de Stefan Zweig

Stefan Zweig

       «Le dix-neuvième siècle, avec son idéalisme libéral, était sincèrement convaincu qu’il se trouvait sur la route droite qui mène infailliblement au «meilleur des mondes possibles». On ne considérait qu’avec dédain les époques révolues, avec leurs guerres, leurs famines et leurs révoltes, on jugeait que l’humanité, faute d’être suffisamment éclairée, n’y avait pas atteint la majorité. Il s’en fallait de quelques décades à peine pour que tout mal et toute violence soient définitivement vaincus, et cette foi en un progrès fatal et continu avait en ce temps là toute la force d’une religion. Déjà l’on croyait en ce «Progrès» plus qu’en la Bible, et cet évangile semblait irréfutablement démontré par les merveilles sans cesse renouvelées de la science et de la technique […]
     On ne croyait pas plus à des retours de barbarie, tels que des guerres entre les peuples d’Europe, qu’on ne croyait aux spectres et aux sorciers ; nos pères étaient tout imbus de la confiance qu’ils avaient dans le pouvoir et l’efficacité infaillibles de la tolérance et de l’esprit de conciliation. Ils pensaient sincèrement que les frontières et les divergences entre nations et confessions se fondraient peu à peu dans une humanité commune et qu’ainsi la paix et la sécurité, les plus précieux des biens, seraient impartis à tous les hommes.»

Stefan Zweig,  Le monde d’hier – Mémoires d’un Européen

     Quand, entre l’été 1941, date de son retour au Brésil où il s’est réfugié et février 1942, date de sa mort, Stefan Zweig écrit son livre testament Le monde d’hier, cet hymne à la fois passionné et pathétique à la gloire de la culture européenne en perdition, il a déjà pris la décision de mettre fin à ses jours. L’effondrement dans une orgie de folie et de violence du monde cosmopolite de sa jeunesse et de sa vie d’homme qu’il avait aimé passionnément et qui lui avait apporté la reconnaissance et le succès l’a brisé : « Né en 1881 dans un grand et puissant empire […], il m’a fallu le quitter comme un criminel. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres. Étranger partout, l’Europe est perdue pour moi… J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison […]. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne ». Même si, après les années d’errance qui avaient suivi sa fuite d’Autriche en 1934, il avait été bien accueilli au Brésil, il s’y sentait coupé de ses racines et professait une vision pessimiste de l’avenir craignant à ce stade de la guerre la victoire de l’Allemagne. L’approche de la vieillesse et la maladie de sa compagne Lotte qui souffrait de sévères crises d’asthme ajoutaient encore à son désarroi. Décidément, le monde ne valait plus la peine d’être vécu, l’écrivain décide de le quitter sur la pointe des pieds. Quelques jours après avoir envoyé le manuscrit du Monde d’hier à son éditeur, mis de l’ordre dans ses affaire et laissé un mot concernant son chien, il s’empoisonne au Véronal avec Lotte qui a décidé de le suivre. On est le 22 février 1942, onze mois plus tard, ce sera la victoire de Stalingrad qui marquera le début du recul de l’armée allemande et de la libération de l’Europe.

L'Europe, gravure d'Adriaen Collaert d'après Martin de Vos, vers 1589

Allégorie de l’Europe, gravure d’Adriaen Collaert d’après Martin de Vos, vers 1589

Le monde d’hier

     J’avais ainsi vécu les dix premières années du siècle nouveau, j’avais vu l’Inde, une partie de l’Amérique et de l’Afrique : avec une joie nouvelle, mieux informée, je me remis à tourner mes regards vers notre Europe. Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà, en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.

Exposition Universelle de Paris, 1900

Exposition Universelle de Paris, 1900

Une merveilleuse insouciance avait gagné le monde

      Il est peut-être difficile  de peindre à la génération actuelle, qui a été élevée dans les catastrophes, les écroulements et les crises, pour laquelle la guerre a été une menace permanente et une attente de presque tous les jours, l’optimisme, la confiance dans le monde qui nous animaient, nous, les jeunes, au début de ce siècle. Quarante années de paix avaient fortifié l’organisme économique des pays, la technique avait accéléré le rythme de l’existence, les découvertes  scientifiques avaient inspiré de la fierté à l’esprit de cette génération : un essor commençait, qui se faisait presque également sentir dans tous les pays de notre Europe. Les villes, d’année en année, devenaient plus belles et plus populeuses, le Berlin de 1905 ne ressemblait plus à celui que j’avais connue 1901, la résidence était devenue une grande capitale cosmopolite dépassée de beaucoup par le Berlin de 1910. Vienne, Milan, Paris, Londres, Amsterdam, partout où l’on revenait, on était étonné et comblé de joie : les rues se faisaient plus larges, plus fastueuses, les édifices publics plus imposants, les magasins étaient plus luxueux et aménagés avec plus de goût. On sentait en toute chose que la richesse s’accroissait et se répandait plus largement; nous-mêmes, les écrivains, le remarquions à nos éditions qui, dans cet espace de dix années, avaient triplé, quintuplé, décuplé; partout s’ouvraient de nouveaux théâtres, des bibliothèques, des musées; toute sorte de commodités, comme les chambres de bain et le téléphone, qui avaient été le privilège de cercles très étreint, pénétraient dans le milieux petits bourgeois, et depuis que les heures de travail avaient été diminuées, le prolétariat s’élevait de son humble condition, pour prendre part au moins aux petites joies et commodités de l’existence. Partout on allait de l’avant. Quiconque risquait, gagnait à coup sûr. Qui achetait une maison, un livre rare, un tableau, en voyait monter le prix, plus une entreprise était conçue selon un plan audacieux, plus elle était d’un bon rapport. Une merveilleuse insouciance avait ainsi gagné le monde, car enfin qui pouvait interrompre cette ascension, enrayer cet essor, qui, de son propre élan, acquérait sans cesse de nouvelles forces ? Jamais l’Europe n’avait été plus puissante, plus riche, plus belle, jamais elle n’avait cru plus intimement à un avenir encore meilleur; personne, à l’exception de quelques vieillards décrépits, ne regrettait plus, comme autrefois, le «bon vieux temps».

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Sur la plage, après 1900

Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus affecter des airs de dignité

     Non seulement les villes, mais les hommes eux-mêmes devenaient plus beaux et plus sains grâce au sport, à la nourriture meilleure, aux heures de travail abrégées et à la vie au grand air. L’hiver, qui avait été une saison morne, que les hommes passaient dans des auberges à jouer aux cartes d’un air chagrin ou à s’ennuyer dans les chambres surchauffées, avait été découvert sur le montagnes comme un pressoir de soleil filtré, un nectar pour le poumons, une volupté de la peau où affluait un sang léger. Et les montagnes, les lacs, la mer n’étaient plus dans un lointain inaccessible comme par le passé. la bicyclette, l’automobile, les chemins de fer électriques avaient raccourci les distances et donné au monde un sentiment nouveau de l’espace.

459319-original1-4yxtq    Le dimanche des milliers et des dizaines de milliers de touristes en maillots de sport éclatants descendaient les pentes neigeuses sur leurs skis et leurs luges, partout on construisait des palais de sports et des piscines. et c’est justement dans ces piscines qu’on pouvait observer distinctement le changement survenu; tandis qu’au temps de ma jeunesse un homme vraiment bien fait frappait au milieu de ces gros cous, de ces panses volumineuses et de ces poitrines creuses, maintenant rivalisaient entre eux dans un joyeux concours à l’antique des corps souples, brunis par le soleil, durcis par le sport. personne, sinon les plus pauvres, ne restait plus à la maison le dimanche, toute la jeunesse partait en excursion, grimpait et luttait, rompue à toute espèce d’exercice; qui avait des vacances ne les passait plus comme nos parents dans le sentirons immédiats de al ville ou, en mettant le choses au mieux, dans le pays de Salzburg, on était devenu curieux de connaître le monde pour savoir s’il était partout aussi beau ou autrement beau; tandis que naguère seuls les privilégiés avaient vu les pays étrangers, des employés de banque et de petits industriels voyageaient en Italie, en France. Les voyages étaient devenus moins onéreux et plus commodes et par-dessus-tout, c’était un nouveau courage, la nouvelle audace des hommes qui les rendaient ainsi plus hardis dans leurs pérégrinations, moins craintifs et économes dans leur manière de vivre, — bien plus, on avait honte de se montrer craintif.

Le casino de la Jetée-Promenade, d'inspiration orientale. Construit en 1884, il est démantelé par la Wehrmacht en 1944.

La Promenade des anglais à Nice et le casino de la jetée construit en 1884

     Toute la génération décidait d’être juvénile, chacun était fier d’être jeune, au contraire de ce qui se passait dans le monde des parents; tout d’abord disparurent soudain les barbe chez les cadets, puis les aînés les imitèrent pour ne pas passer pour vieux. Le mot d’ordre fut d’être jeune, d’être frais et de ne plus  affecter la dignité. Les femmes jetèrent les corsets qui avaient comprimé leurs poitrines, elles renoncèrent à leurs ombrelles et à leurs voiles, parce qu’elles ne craignaient plus l’air et le soleil, elles raccourcirent leurs robes afin de mieux mouvoir leurs jambes au tennis, elles n’eurent plus de honte de laisser voir leurs mollets bien faits. la mode se fit toujours plus naturelle, les hommes portaient des breeches, les femmes se risquaient sur des selles d’hommes, on ne se voilait plus, on ne se cachait plus des autres. Le monde n’était pas seulement plus beau, il était devenu aussi plus libre.

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The Tennis Party, 1900

ci-dessus - la mode féminine vers 1906 – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

ci-dessus – la mode féminine vers 1906  – ci-dessous la boutique Chanel à Deauville

Coco Chanel, Deauville in front of first Chanel store, 1913    C’était la santé, la confiance en soi de la génération qui a suivi la nôtre qui a conquis aussi cette liberté dans les mœurs. Pour la première fois on voyait des jeunes filles sans gouvernante qui faisaient des excursions avec de jeunes amis ou se livraient au sport avec eux en toute bonne camaraderie et qui ne craignait pas de se montrer; elles n’étaient plus timides et prudes, elles savaient ce qu’elles voulaient et ce qu’elles ne voulaient pas. Ayant échappé au contrôle anxieux de leurs parents, gagnant leur vie en qualité de secrétaires ou d’employées, elles se donnaient le droit d’organiser leur vie elles-mêmes. la prostitution, seule institution de l’amour autorisé dans le monde passé, reculait sensiblement grâce à cette liberté nouvelle et plus saine, toute manifestation de la pruderie passait pour démodée. Dans les bains publics la paroi de planches qui séparait inexorablement le bassin des hommes de celui des femmes était toujours plus fréquemment abattue, des femmes et des hommes n’avaient plus de honte de laisser voir comment ils étaient bâtis; au cours de ces dix années on avait reconquis plus de liberté, de spontanéité et de naturel que précédemment en cent ans.

le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 et le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911

« Une invention chassait la précédente », France : le Blériot XI piloté par Blériot traversant la Manche en 1909 — Allemagne :  le Zeppelin LZ10 Schwaben en 1911 

      Car il y avait un rythme nouveau dans le monde. Une année ! Que ne se passait-il pas en une année ? une invention, une découverte chassait la précédente, et chacune devenait en moins de rien un bien commun à tous, pour la première fois les nations se sentaient plus solidaires et il y allait de l’intérêt général. (…) Grâce à la fierté qu’inspiraient à chaque heure les triomphes  sans cesse renouvelés de note technique, de notre science, pour la première fois un sentiment de solidarité européenne  était en devenir. Combien absurdes, nous disions-nous, ces frontières qu’un avion se fait un jeu de survoler, combien provinciales, combien artificielles ces barrières douanières et ces garde-drontière, combien contradictoire à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle ! Cet essor du sentiment n’était pas moins merveilleux que celui des aéroplanes; je plains tous ceux qui n’ont pas vécus jeunes ces dernières années de la confiance en l’Europe. Car l’air autour de nous n’est pas mort et vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il s’insinue à notre insu dans notre sang, il se propage jusqu’au fond dans notre cerveau. Durant ces dernières années, chacun de nous a aspiré en lui la force qu’il tirait de l’élan général de notre époque, et sa confiance personnelle s’est accrue de la confiance unanime. Peut-être qu’ingrats comme le sont les hommes, nous n’avons pas su alors combien puissamment, combien sûrement nous portait le flot. Mais seuls ceux qui ont vécu cette époque de confiance universelle savent que tout, depuis, n’est que décadence et obscurcissement

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Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

Emile Boussu – La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

    Ce qui est passionnant dans Le monde d’hier, c’est de constater l’aveuglement et l’insouciance d’une classe sociale, celle de la petite bourgeoisie de l’époque, qui dansait sur un volcan, refusant de voir la réalité en face. L‘Europe, alors en plein développement économique, était pourrie de l’intérieur par la montée des nationalismes, la méfiance entre les nations et la confrontation des ambitions. Les états se regardaient en chiens de faïence, multipliant les alliances et les trahisons. L’Allemagne, devenue un empire et énivrée par son unité récente et le succès de son développement économique à marche forcée avait hérité de l’orgueil et de l’ambition de la Prusse s’efforçait de maintenir la France dans un second rôle, tournait ses yeux vers l’Est et revendiquait une part du gâteau colonial. La France qui n’avait toujours pas digéré la perte de l’Alsace-Lorraine rêvait de revanche. L’Autriche-Hongrie lorgnait les territoires des Balkans perdus par l’empire ottoman mais trouvait sur sa route la Russie tsariste qui rêvait d’un protectorat sur le monde slave et de la conquête du détroit de Dardanelles. Les petits états nouvellement indépendants comme la Serbie, la Roumanie, le Monténégro et la Bulgarie se disputaient les restes de l’Empire ottoman faisant alliance avec l’un ou l’autre des grands états voisins. Quand à la Grande-Bretagne, comme d’habitude, elle cherchait à diviser pour régner, changeant selon les circonstances ses alliances pour empêcher un état de devenir trop puissant en Europe et en Méditerranée, ce qui aurait nui à ses intérêts. Le pire, c’est que des souverains autoritaires comme les Empereurs d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie étaient des personnages manquant de clairvoyance et de mesure, manipulés par leurs généraux qui les poussaient à la guerre. Il ne fallait qu’un prétexte pour mettre le feu aux poudres, il sera trouvé le 28 juin 1914 avec l’attentat de Sarajevo qui coûtera la vie à l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois et son épouse. Après quatre années de guerre qui auront causés 9 millions de morts, 6 millions et demi de blessés, un déséquilibre démographique qui perdurera pendant une longue période, des dévastations considérables, des dettes colossales vis-à-vis des Etats-Unis, l’Europe sortira meurtrie et affaiblie du conflit, ayant perdu le rôle prépondérant qui avait été le sien dans le monde au profit des Etats-Unis et dans une moindre mesure du Japon. Mais surtout les conditions qui avaient prévalues pour le règlement de la guerre portent en elles l’éclosion d’une nouvelle guerre encore plus violente et dévastatrice que la première.

Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine en 1945

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article de ce blog consacré à Stefan Zweig

  • Soif d’eau et d’amour : La femme dans le paysage de Stefan Zweig, c’est  ICI

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dialogue inter-Net : Pas touche au coq gaulois ! (Attention : écrit politiquement hautement incorrect)

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Gérard de Lairesse - Allegorie de la Liberté du commerce, 1672

     « La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but : celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui, l’expose à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt d’un autre à consentir à ce qui convient à son intérêt. La guerre est l’impulsion, le commerce est le calcul.  ».   (B. Constant, 1815)     Allégorie de la Liberté du commerce
        Gérard de Lairesse, 1672.

    J’ai bien conscience que cet article est politiquement incorrect, qu’il va être taxé de faute absolue, que l’on va m’accuser d’anti-germanisme primaire, de vouloir réveiller les vieux démons qui ont conduit par deux fois l’Europe à la catastrophe mais on sait également depuis Freud qu’un conflit condamné à l’intériorisation par des préjugés ou un tabou induit des conséquences néfastes sur notre équilibre mental et qu’il est préférable de s’en libérer par la parole ou par l’écrit. Quel est mon problème avec l’Allemagne ? Je dois dire que j’en ai vraiment plus qu’assez d’une certaine arrogance allemande qui s’exprime sur les plans économique et diplomatique et sur les médias par l’intermédiaire de la publicité. Sur le plan économique, OK ! Reconnaissons-le, l’Allemagne apparaît exemplaire : paix sociale, industrie performante, balance des paiements largement bénéficiaire, excédent budgétaire mais ces bons chiffres sont en grande partie la résultante d’une politique de recherche de compétitivité forcenée sur le dos de ses partenaires européens et de la France en particulier.  De 1998 à 2010, le pouvoir d’achat de chaque salarié avait baissé de 1% en Allemagne alors qu’il avait progressé de 18% en France ce qui a eu pour effet de faire passer le pourcentage de travailleurs pauvres dans ce pays (l’Allemagne) de 8% à 10% (Alternatives économiques – Gilles Raveaud, avril 2014). Cette « déflation salariale » a permis d’améliorer la compétitivité de l’Allemagne et maintenir l’emploi au détriment de ses partenaires mais en même temps cette politique a eu pour effet de déprimer sa consommation intérieure ainsi que celle du reste de l’Europe car la plupart des pays européens ont été contraints de procéder à la même politique que l’Allemagne pour rééquilibrer leur compétitivité et redresser leurs exportations, amorçant ainsi une spirale de déflation salariale et économique dont l’Europe n’est toujours pas sortie et qui est l’une des causes du marasme actuel. On sait également que l’actuelle perte de compétitivité de l’agriculture française par rapport à l’agriculture allemande résulte pour une part d’un coût salarial inférieur en Allemagne dû au fait que les travailleurs agricoles émigrés dans ce pays sont rémunérés aux conditions de leur pays d’origine ce qui n’est pas le cas en France. Alors, un exemple de l’éternelle fable de la cigale et de la fourmi ? Non, car le monde ne peut être constitué que de fourmis  : « Si tout le monde mène la politique allemande centrée sur les exportations, il n’y aura plus personne pour acheter celle des autres. Dans le commerce mondial, il ne peut y avoir plus d’excédents que de déficits : la Terre ne peut pas encore exporter vers la Lune ! »  (L’Allemagne, modèle ou repoussoir – Le point économie). Alors, oui, succès sur toute la ligne pour l’Allemagne mais au détriment de ses partenaires car les excédents qu’elle accumule provoquent les déficits de ceux-ci.
     Alors, dans ces conditions, le déferlement des publicités des marques allemandes vantant la supériorité du made in Germany telle la publicité « Das Auto » de Wolkswagen (on sait ce qu’il en est réellement depuis la révélation du scandale des moteurs truqués) ou « Deutsch Qualität » de la marque OPEL qui met en scène un bellâtre arrogant a de quoi énerver. De plus j’ai un compte personnel à régler avec une marque allemande de machine à laver pour un modèle que j’avais acheté fort cher (la fameuse « Deutsch Qualität ») et qui m’a lâché…

OPEL - Deutsch Qualität

      D’où, pour me défouler, le pamphlet cocardier qui va suivre, de totale mauvaise foi, je l’admets bien volontiers. Ce qui est dommage c’est que c’est un écrit de Günther Anders qui a servi de prétexte à ce défoulement. Ce penseur et essayiste autrichien d’origine allemande a souffert en Allemagne, en tant que juif, de l’antisémitisme et a du s’exiler en France puis aux Etats-Unis et ne peut donc être accusé de nationalisme. De retour en Europe en 1950, il refusera d’ailleurs de retourner en Allemagne de l’Ouest, préférant s’installer pour un temps en RDA, puis en Autriche. Il deviendra en 1968 membre du Tribunal Russell sur les crimes contre l’humanité.

     Une dernière mise au point : que cet article ne vous empêche surtout pas de lire Günther Anders

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Article d’origine :  « Le poulet éternellement picorant » du blog Nana Marton, Une dans l’Ain, (c’est  ICI) dans lequel elle écrit « J‘ai noté, il y a un certain temps, de lire Günther Anders, philosophe allemand disparu en 1992 qui dénonce le péril nucléaire. Je n’ai pas encore pris le temps de le faire. Et voilà que je tombe sur un extrait de Sténogrammes philosophiques, ouvrage qui rassemble ses pensées au fil de la plume.
Je vais, de ce pas, lire Günther Anders. »

Illustration Joseph Crawhall - Spanish Cock and Snail.jpg

      « Que nos repas désignent des temps dévolus à notre restauration est le signe de notre humanité. Car entre les repas se déploie le temps libre de toute consommation et le vaste horizon du monde non consommable, le territoire de l’absence, de ce qu’on ne peut contempler, envisager, le territoire du possible – bref : le monde de l’esprit. Vraiment ? Aujourd’hui encore ? Guère. Car la tendance pointe vers une consommation ininterrompue, vers une existence vers laquelle sans cesse nous consommons comme nous respirons : sans cesse nous mâchons du chewing-gum ; sans cesse, nous écoutons la radio. Et comme il n’est rien qui ne devienne produit de consommation, la substitution d’un produit par un autre garantit la non-interruption de la consommation. Une situation animale. Non, la situation des animaux les plus vulgaires. Pas celle des animaux qui embrassent l’horizon, du regard ou en le survolant, afin d’atteindre leurs proies. L’horizon de ceux-ci est encore vaste ; leur temps, dans sa plus grande partie, libre de consommation. Mais celle du poulet, éternellement picorant. »

Günther Anders, Sténogrammes philosophiques, Fario

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Aigle et coq

     « Quoi ! Qu’est-ce qu’il avait contre les poulets, Günther Anders ? Pourquoi les méprisait-il ? Ne perçevait-il pas les conséquences de la comparaison qu’il établissait entre les poulets vulgaires qui picorent et les animaux nobles qui « embrassent l’horizon du regard ou en le survolant, afin d’atteindre leurs proies. » Voilà une position bien maladroite. Aurait-il voulu opposer l’aigle germanique au coq gaulois qu’il ne s’y serait pas pris autrement. C’est y pas malheureux après trois siècles de guerres franco-allemandes dont deux mondiales ! D’abord, le poulet, s’il picore, c’est parce qu’il mange avec mesure et humilité alors que tout le monde l’aura remarqué, l’aigle baffre de manière brutale et sanguinaire… Et pourquoi pensait-il, ce Günther Anders, que l’on est idiot lorsque l’on picore ? Contrairement à l’aigle tout entier absorbé par la traque, la capture, le transport puis le déchiquetage et l’ingurgitation de ses proies, le poulet, en picorant, a tout le loisir de penser et réfléchir, lui… Oui, Monsieur Anders, de penser et réfléchir, car le picorage est un automatisme qui loin de brider la pensée, la libère et lui permet de se projeter et de s’épanouir. Et lui, Günther Anders, n’avait-il jamais lu son journal au petit déjeuner et, entre deux brötchen, parlé philosophie ou commenté l’actualité ? Et puis, d’après lui, que fait un animal soi-disant noble comme est réputé être l’aigle germanique, entre deux agapes ? Il pratique la poésie ou la philosophie peut-être ? à moins que par inclination romantique, il admire le paysage et médite sur celui-ci ? Non, Monsieur Anders, entre deux agapes, l’aigle germanique n’a qu’une seule activité : rechercher et traquer d’autres proies car son appétit est insatiable et il ne pense qu’à baffrer, cet animal là ! Et lorsque l’on est tenaillé par la faim et que l’on traque, on est tout entier obsédé et absorbé par cette tâche, on n’a pas le temps de penser, Monsieur Anders ! Et puis, Monsieur Anders, toujours lors de votre frühstück, lorsque vous trempiez vos mouillettes dans votre  œuf à la coque, c’était un œuf d’Aigle Impérial, peut-être ?  Alors, s’il vous plait, un peu moins de condescendance et faites preuve de respect pour les gallinacés. »

Enki sigle

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Pas d’accord ?

J-D Echenard - Coq Brahma perdrix doré

Coq Brahma perdrix doré  (J-D Echenard)

Le coq gaulois 

       Le choix du coq comme « emblème » de la France fait référence aux origines gauloises de ce pays en jouant sur le jeu de mot latin gallus (coq) et Gallus (Gaulois), comme le faisait remarquer l’auteur latin Suétone. Il faut néanmoins souligner que malgré son utilisation  comme symbole de la France, il n’a jamais été choisi comme symbole officiel de la République française. C’est à partir de l’époque de la Renaissance que le coq commence à symboliser le roi de France, puis son royaume. Il figure, en même temps que la fleur de Lys, sur de nombreux emblèmes officiels de rois de France des dynasties des Valois et des Bourbons. La Révolution le met à l’honneur comme symbole de la Vigilance et du Travail et il est souvent représenté coiffé d’un bonnet phrygien. Napoléon Ier lui préférera l’aigle impérial car « le coq n’a point de force, il ne peut être l’image d’un empire tel que la France« .  L’avènement de la monarchie de Juillet marquera son retour et plus tard, au cours des IIIe, IVe et Ve Républiques le coq gaulois ornera occasionnellement les timbres, les pièces de monnaie en franc. Lors de la Première guerre mondiale, le coq sert la propagande officielle, notamment par le biais d’affiche, se dressant en rempart et en veilleur courageux face à la menace allemande. A la fin du conflit, il orne de nombreux monuments aux morts. Créé par décret en 1951, l’insigne officiel des maires aux couleurs nationales est conforme au modèle ci-après: « Sur un fond d’émail bleu, blanc et rouge portant + MAIRE + sur le blanc et + R.F.+ sur le bleu; entouré de deux rameaux de sinople, d’olivier à dextre et de chêne à senestre, le tout brochant sur un faisceau de licteur d’argent sommé d’une tête de coq d’or barbée et crêtée de gueules« .

Pour une histoire plus complète du coq gaulois, regarder  ICI

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articles liés

  • un article de Max Gallo de l’Académie française : Deutsche Qualität, c’est  ICI

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Une anecdote sur les « coqs humains » de la cour d’Angleterre

      La fascination pour les monstres animaux et humains existait dans le Bas-empire romain et un commerce florissant avait cours après la « fabrication » de monstres humains à partir d’enfants confiés à des nourrices très spéciales par des marchands sans scrupules. Cette fascination s’est perpétuée en Europe jusqu’au XVIIe siècle. Le roman de Victor Hugo, « L’Homme qui rit » conte l’histoire d’un jeune homme qui a été défiguré enfant pour arborer un sourire permanent. Des tribus nomades originaires de l’Inde qui avaient émigré en Europe portant le nom de Dacianos avaient la réputation de fabriquer des monstres et fournissaient à la cour d’Angleterre des « coqs humains » qui après une intervention mutilante sur le larynx, ayant perdu l’usage de la parole, ne pouvaient s’exprimer que par des sons gutturaux ressemblant au chant du coq. Les « coqs humains » avaient charge à la cour de chanter l’avènement de chaque heure et étaient rétribués pour cette tâche. Cette horrible tradition qui remontait au début du Moyen Âge a perduré jusqu’au règne du roi George II (1683-1760) qui y mit un terme non sans avoir fait exécuter le coq.
     L’histoire ne dit pas pourquoi ce pauvre personnage aurait été exécuté. Peut-être avait-il manqué une heure faisant un rendez-vous à son illustre maître ? Ou bien avait-il troublé trop tôt son sommeil…

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