« Il faut imaginer Sisyphe heureux » selon Kuki Shuzo et Albert Camus

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Sisyphus_by_von_Stuck

Franz von Stuck – Sisyphe, 1920

Le mythe de Sisyphe 

    Condamné par les dieux à pousser pour l’éternité au sommet d’une montagne un rocher, qui au moment où il atteignait son but dévalait inéluctablement vers son point de départ sous l’effet de son propre poids, le héros grec Sisyphe, « le plus astucieux des hommes », était confronté à une situation qui apparaissait au premier abord absurde. C’est bien ce qu’avaient recherché les dieux qui avaient sans doute pensé qu’il n’existait pas de punition plus terrible que l’accomplissement répété d’un travail inutile et sans  espoir. Il est vrai que par ses nombreuses frasques, le héros l’avait bien cherché : il avait méprisé les dieux et n’avait pas hésité à livrer leurs secrets; haïssant la Mort, il avait réussi à l’enchaîner et avait en conséquence vidé les enfers; enfin, il aimait tellement la vie, le monde, l’eau, le soleil, la mer qu’à l’occasion d’une sortie par ruse de l’Hadès, il était resté chez les vivants et on avait dut l’y reconduire de force. Certains ont vu dans ce mythe, le châtiment d’un humain qui avait eu la volonté folle de s’affranchir de la Mort et d’atteindre ainsi l’immortalité. La pierre gigantesque qui monte et qui descend de manière répétée la montagne serait une métaphore du cycle annuel des saisons et de la succession des solstice d’hiver et d’été.

Capture d’écran 2016-07-24 à 15.13.35     Dans son essai Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus fait de Sisyphe un  héros absurde. À l’encontre de Pascal pour qui le caractère infini et silencieux du monde était une source d’angoisse et d’effroi et qui préconisait à l’homme d’accepter sa condition misérable, de tourner le dos au monde et de se vouer de manière exclusive à Dieu, Albert Camus, bien que interpellé lui aussi par le silence d’un monde absurde qui se montrait imperméable aux tentatives légitimes des hommes d’en comprendre le sens (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde »), invitait tout au contraire ceux-ci à refuser le suicide et à assumer leur présence au monde par la prise de conscience de leur aliénation et par le choix d’une attitude de défi et de révolte fondatrice de liberté et de dignité et qui seule pourra permettre une exaltation de la vie (« dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi »). Ainsi l’absurdité qui s’attache à l’antinomie de l’homme et du monde peut déboucher sur une notion positive car l’homme, en prenant conscience de sa condition misérable va conquérir sa liberté. Comme le répète Camus « être privé d’espoir, ce n’est pas désespérer ». L’homme absurde, par sa prise de conscience « a désappris d’espérer » et sachant que sa situation ne pourra changer de manière fondamentale, il va s’attacher à apprécier le plus intensément possible le peu qui lui est malgré tout donné. Il faut donc continuer à vivre avec « la passion d’épuiser tout ce qui est donné ». Malgré les contradictions, le bonheur reste dans ce monde et il est vain de vouloir le trouver comme le propose Pascal, après la mort, dans un monde idéal et irréel situé dans l’au-delà.

     C’est donc à un hédonisme raisonné (Michel Onfray parle d’hédonisme tragique et rattache Camus à la gauche dionysienne) que nous invite Camus. En dépit et à cause de son absurdité, Il faut multiplier les expériences de vie et « être en face du monde le plus souvent possible ».

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Titien – Sisyphe, 1548-1549

Le Mythe de Sisyphe, extrait

le Mythe de Sisyphe      « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime . Pour celui-ci on voit seulement tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale , la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend vers la plaine.
     C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des Dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
     Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches, et ce destin n’en est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des Dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devrait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas destin qui ne se surmonte par le mépris.
     (….)  Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »   –   Albert Camus, Le mythe de Sisyphe , publié en 1942.

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Gustave Doré - Avares et prodigues - illustration de pour L’Enfer de Dante, 1861

Gustave Doré – Avares et prodigues – illustration pour  L’Enfer de Dante, 1861

 « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Kuki Shuzo (1888-1941)     Cette phrase identifie Sisyphe à une action à accomplir qui lui est imposée mais à laquelle il parvient tout de même à trouver du bonheur en la considérant comme une fin en soi. Camus l’aurait emprunté au philosophe japonais Kuki Shuzo, spécialiste de Bergson et de Heidegger dont il fut l’élève en 1927 à Fribourg. Dans son essai Propos sur le temps publié en 1928, ce philosophe avait manifesté son étonnement devant l’interprétation qui était généralement faite en occident de la damnation de Sisyphe et de l’état de malheur que l’on prêtait au héros grec  : « Y a-t-il du malheur, y-a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral. ». Évoquant la reconstruction de Tokyo après le tremblement de terre de 1923, il avait à cette occasion revisité le Mythe de Sisyphe qu’il considérait comme « un homme passionné par le sentiment moral. Il n’est pas dans l’enfer, il est au ciel » car « sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur ». À la vision négative d’un Sisyphe vaincu et irrémédiablement malheureux, Kuki Shuzo oppose une attitude qui s’apparente au Bushido, cet idéal moral des samouraïs qui choisissaient de vivre selon des règles très strictes où étaient magnifiées l’endurance stoïque, l’acceptation et le respect du danger et de la mort, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur, l’attachement et la fidélité à la famille et au clan.        

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Religion et sacré : les ruses de la pensée

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Baron Munchausen's remarkable leap Illustration by Alphonse Adolf Bichard

le saut extraordinaire du Baron de Münchhausen
llustration d’Alphonse Adolf Bichard, 1883
On remarquera que cette version de l’illustration est très proche du dessin
réalisé par Gustave Doré, deux décennies plus tôt en 1862.

Buste du baron de Münchhausen

     « Une autre fois, je voulus sauter dans une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m’aperçus qu’elle était plus grande que je me l’étais figuré d’abord : je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m’y pris mal, et tombai dans la mare jusqu’au cou : j’aurai péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m’étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux. »

    Le Baron de Münchhausen (1720-1797) est un affabulateur du genre Tartarin de Tarascon ou Cyramo de Bergerac à la sauce germanique qui a réellement existé. Propriétaire terrien à Bodenwerder (Basse-saxe), sa ville de naissance, il est mort dans cette même ville en 1797, non sans avoir exercé durant une dizaine d’années, le métier de militaire comme officier mercenaire dans l’armée d‘Élisabeth II de Russie dans les guerres qu’elle menait contre les turcs. Il s’était vanté à son retour d’aventures et d’exploits plus rocambolesques les uns que les autres; c’est ainsi qu’il déclarait avoir voyagé sur la Lune propulsé par un boulet de canon et dansé avec la déesse Vénus. L’écrivain Rudolf Erich Raspe ayant recueilli de la bouche même du baron ses exploits en avait rédigé un livre publié en 1785 en langue anglaise sous le titre Baron Münchhausen’s Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia. Remanié et traduit en allemand une année plus tard par l’homme de lettres et professeur Gottfried August Bürger  et en français par Théophile Gautier dont le texte était accompagné d’illustrations de Gustave Doré.

      La scène représentée par les illustrateurs Alphonse Adolf Bichard (ci-dessus), Gustave Doré et Oskar Herrfurth (ci-dessous) et décrite par le texte placé en exergue est celle où le baron, embourbé avec son cheval dans des sables mouvants et menacé de noyade, prétend s’être tiré par lui-même de cette fâcheuse situation en se tirant vers le haut par les cheveux

Les ruses de la pensée

         Cette fable nous fait sourire car nous savons bien, lois de la physique obligent, qu’un tel prodige s’avère impossible à réaliser et pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai La marque du sacrél’espèce humaine dans son ensemble procède de la même manière que le Baron de Münchhausen lorsqu’elle éprouve le besoin, pour pouvoir assurer les conditions de la vie en société et réduire ses tensions internes, d’inventer et faire agir ces puissances immatérielles extérieures que sont les divinités, les rites et les lois, investies du pouvoir d’agir sur les hommes, en bien ou en mal. Que sont toutes ces extériorités invisibles sinon des projections à distance par la pensée des hommes eux-mêmes de pouvoirs supérieurs mystérieux ayant prise sur eux, comme est capable de le faire de manière magique le bras du baron saisissant sa propre chevelure pour s’extraire de la boue et les élever, lui et son cheval, dans les airs. Selon ce raisonnement, pour les sociétés humaines, les divinités, le sacré et les lois seraient des outils pratiques qui permettraient de faire accepter aux hommes les sacrifices nécessaires exigées par la vie en communauté. Pour que ces exigences et ces règles soient acceptées de manière unanimes, il faut donner l’illusion qu’elles sont formulées par des entités supérieures et légitimées par le sacré. En référence à une vision anthropologique, la divinité semble agir en toute indépendance et selon sa propre volonté dans un dessein inaccessible à la compréhension humaine mais elle n’est en réalité qu’une marionnette actionnée par l’inconscient collectif des hommes pour rendre possible et pacifier leur vie en collectivité.

     Cette « ruse de la pensée » que serait la religion et son corollaire le sacré est-elle indispensable à la vie en société ? La « Mort de Dieu », comme le proclamait Nietzsche ou le phénomène de ce que certains ont nommé « le désenchantement du monde » a t’elle eu pour conséquence l’ouverture de la boîte de Pandore des passions et des folies humaines et des violences qui en découlent ? C’est ce que semblent penser des philosophes comme Jean-Pierre Dupuy et le regretté René Girard qui prédisent le risque d’un avenir apocalyptique à notre espèce et proposent pour l’éviter le retour au religieux, en l’occurrence le christianisme. On rétorquera à cette profession de foi que l’histoire passée et récente montre que le religieux n’a pas toujours empêché la folie meurtrière des hommes et a même souvent été son principal vecteur ou tout au moins son prétexte. L’actualité nous le montre encore aujourd’hui.

Enki sigle

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    Gustave_Doré_-_Baron_von_Münchhausen_-_037 Baron de Münchhausen - illustration by Oskar Herrfurth, avant 1913

   La même scène interprétée par Gustave Doré, 1862 et par Oskar Herrfurth, avant 1913

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Cavaliers de l’Apocalypse

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Regards croisés

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Gustave Doré - Le quatrième cavalier, Mort, sur le cheval pâle - Gravure, 1865

Gustave Doré – Le quatrième cavalier, Mort, sur le cheval pâle – Gravure, 1865

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Dérives… du todtenbaum à la barque de Caron

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« Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ?   –   Saintine

Gaston Bachelard (1884-1962)

  Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves, cite un texte écrit par Saintine (de son vrai nom Joseph-Xavier Boniface) romancier et dramaturge français du XIXe siècle, texte portant sur la mythologie des arbres et de la mort dans lequel il décrit une coutume supposée des celtes reliant les rites mortuaires au culte des arbres. Il n’est pas sûr que toutes les descriptions de Saintine soient prouvées; le personnage ne faisait pas grand cas de la vérité historique et de la méthode scientifique, c’est ainsi qu’il n’hésitait pas à proclamer : « Au surplus, moi mythologue, suis-je tenu à prouver quoi que ce soit ? ». Mais pour la quête qui est la nôtre, celle de la recherche des pensées relevant du rêve et de l’imaginaire, peu importe que ces pensées aient été étayées ou non par la réalité, ce qui est important, c’est que quelqu’un ait ressenti le besoin de les imaginer et qu’elles aient écloses dans sa conscience ou son subconscient.

Enki sigle

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime

Gustave Doré – le « Todtenbaum », illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine

     « Les celtes usaient de divers et étranges moyens vis-à-vis des dépouilles humaines pour les faire disparaître. Dans tel pays, on les brûlait, et l’arbre natif fournissait le bois du bûcher; dans tel autre l’arbre de mort (le Todtenbaum), creusé par la hache servait de cercueil à son propriétaire. Ce cercueil, on l’enfouissait sous terre à moins qu’on ne le livrât au courant du fleuve, chargé de le transporter Dieu sait où ! Enfin dans ceratins cantons existait un usage, — usage horrible ! — qui consistait à exposer le corps à la voracité des oiseaux de proie; et le lieu de cette exposition lugubre, c’était le sommet, la cime de ce même arbre planté à la naissance du défunt (…)
      On doit croire que l’usage des arbres de mort et des noyades posthumes dura séculairement dans la vieille gaule comme dans la vieille Germanie. Vers 1560, des ouvriers hollandais, occupés à fouiller un atterrissement du Zuiderzée, rencontrèrent, à une grande profondeur, plusieurs troncs d’abris miraculeusement conservés par pétrification. Chacun de ces troncs avait été habité par un homme dont il conservait quelque débris, eux-mêmes presque fossilisés. Evidemment, c’était le Rhin, ce Gange de l’Allemagne, qui les avait charriés jusque là, l’un portant l’autre ». ( Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865), La Mythologie du Rhin et les Contes de la mère-grand, 1863 – Cité par Gaston Bachelard dans L’eau et les Rêves, 1942 )

Gustave Doré - illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintime, 1863

Gustave Doré – le « Todtenbaum » flottant,  illustration pour La Mythologie du Rhin de Saintine, 1863

Le Todtenbaum

     Voici ce que les lignes relatives à la dérive des « Todtenbaum » dérivant sur l’eau ont inspirées à Bachelard :

     Dés sa naissance, l’homme était voué au végétal, il avait son arbre personnel. Il fallait que la mort eût la même protection que la vie. Ainsi replacé au cœur du végétal, rendu au sein végétant de l’arbre, le cadavre était livré au feu, ou bien à la terre; ou bien il attendait dans la feuillée, à la cime des forêts, la dissolution dans l’air, dissolution aidée par le oiseaux de la Nuit; par les mille fantômes du Vent. Ou bien enfin, plus intimement, toujours allongé dans son cercueil naturel, dans son double végétal, dans son dévorant et vivant sarcophage, dans l’Arbre — entre deux nœuds — il était donné à l’eau, il était abandonné aux flots.

     Ce départ du mort sur les flots ne donne qu’un trait de l’interminable rêverie de la mort. Il ne correspond qu’à un tableau visible, et il pourrait tromper sur la profondeur de l’imagination matérielle qui médite sur la mort, comme si la mort elle-même était une substance, une vie dans une substance nouvelle. L’eau, substance de vie, est aussi substance de mort pour la rêverie ambivalente. Pour bien interpréter le « Todtenbaum », l’arbre de mort, il faut se rappeler avec C. G Jung que l’arbre est avant tout un symbole maternel ; puisque l’eau est aussi un symbole maternel, on peut saisir dans le Todtenbaum une étrange image de l’emboîtement des germes. En plaçant le mort dans le sein de l’arbre, en confiant l’arbre au sein des eaux, on double en quelque manière les puissances maternelles, on vit doublement ce mythe de l’ensevelissement par lequel on imagine, nous dit C. G Jung, que « le mort est remis à la mère pour être ré-enfanté ». La mort dans les eaux sera pour cette rêverie la plus maternelle des morts. Le désir de l’homme, dit ailleurs Jung« c’est que les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie, que la mort et sa froide étreinte soient le giron maternel, tout comme la mer, bien qu’engloutissant le soleil, le ré-enfante dans ses profondeurs… Jamais la Vie n’a pu croire à la mort ! »

      Ici une question m’oppresse : La Mort ne fut-elle pas le premier Navigateur ?

      Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle serait pour quelques rêveurs profonds le premier vrai voyage. (…)

Gustave Doré - Moïse exposé sur le Nil

Gustave Doré – Moïse exposé sur le Nil.

Les enfants abandonnés aux caprices des Eaux

      Aussi quand on voudra livrer des vivants à la mort totale, à la mort sans recours, on les abandonnera aux flots. Mme Marie Delcourt a découvert, sous le camouflage rationaliste de la culture antique traditionnelle, le sens mythique des enfants maléfiques. Dans plusieurs cas, on évite soigneusement qu’ils ne touchent la terre. Ils pourraient la souiller, troubler sa fécondité et propager ainsi leur « peste ». « on (les) porte le plus vite possible à la mer ou au fleuve. » « Un être débile qu’on préfère ne pas tuer et qu’on ne veut pas mettre en contact avec le sols, que pourrait-on en faire sinon le placer sur l’eau dans un esquif destiné à sombrer ? » Nous proposerions, quant à nous, d’élever d’un ton encore l’explication mythique si profonde apportée par Mme Marie Delcourt. Nous interpréterions alors la naissance d’un être qui n’appartient pas à la fécondité normale de la Terre; on le rend tout de suite à son élément, à la mort toute proche, à la patrie de la mort totale qu’est la mer infinie ou le fleuve mugissant. L’eau seule peut débarrasser la terre.

     On s’explique alors que lorsque de tels enfants abandonnés à la mer étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient « sauvés des eaux », ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversés les eaux, ils avaient traversé la mort. ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.

      la Mort est un voyage et le voyage est une mort. « Partir, c’est mourir un peu. » Mourir, c’est vraiment partir et l’on ne part bien, courageusement, nettement, qu’en suivant le fil de l’eau, le courant du large fleuve. Tous les fleuves rejoignent le Fleuve des morts. Il n’y a que cette mort qui soit fabuleuse. Il n’y a que ce départ qui soit une aventure.

Gustave Doré - la barque de Charon
Gustave Doré – la barque de Charon

le complexe de Caron

     Si l’on veut bien restituer à leur niveau primitif toutes les valeurs inconscientes accumulées autour des funérailles par l’image du voyage sur l’eau, on comprendra mieux la signification du fleuve des enfers et toutes les légendes de la funèbre traversée. Des coutumes déjà rationalisées peuvent bien confier les morts à la tombe ou au bûcher, l’inconscient marqué par l’eau rêvera, par delà la tombe, par-delà le bûcher, à un départ vers le flots. Après avoir traversé la terre, après avoir traversé le feu, l’âme arrivera au bord de l’eau. L’imagination profonde, l’imagination matérielle veut que l’eau ait sa part dans la mort; elle a besoin de l’eau pour garder à la mort son sens de voyage. On comprend dés lors que, pour de telles songeries infinies, toutes les âmes, quel que soit le genre de funérailles, doivent monter dans la barque de Caron. Curieuse image si l’on devait toujours la contempler avec les yeux clairs de la raison. Image familière entre toutes au contraire si nous savons interroger nos rêves ! Nombreux sont les poètes qui ont vécu dans le sommeil cette navigation de la mort« J’ai vu le sentier de ton départ ! Le sommeil et la mort ne nous séparerons plus longtemps… Écoutez ! le spectral torrent mêle son rugissement lointains à la brise murmurant dans le sois pleins de musique.» (En revivant le rêve de Shelley, on comprendra comment le sentier de départ est devenu peu à peu le spectral torrent. (…)

       À cet égard, on peut formuler un complexe de Caron. (…) Voyons d’abord dans la nature — c’est-à-dire dans les légendes naturelles — se constituer des images de Caron qui n’ont certainement pas de contact avec l’image classique.Tel est le cas de la légende du bateau des morts, légende aux mille formes, sans cesse renouvelée par le folklore. P. Sébillot donne cet exemple : « La légende du bateau des morts est l’une des premières qui aient été constatées sur notre littoral : elle y existait  sans doute bien avant la conquête romaine, et au Vie siècle Procope la rapportait en ces termes : Les pêcheurs et autres habitants de la Gaule qui sont en face de l’île de Bretagne sont chargés d’y passer les âmes, et pour cela exempts de tribut. Au milieu de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils sellèrent et trouvent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne, et qui pourtant semblent si chargées qu’elles paraissent sur le point de sombrer et s’élèvent d’un pouce à peine au-dessus des eaux; une heure suffit pour ce trajet, quoique avec leurs propres bateaux, ils puissent difficilement le faire en l’espace d’une nuit » (Guerre des Goths). (…)

    Tout ce que la mort a de lourd, de lent, est aussi marqué par la figure de Caron. Les barques chargées d’âmes sont toujours sur le point de sombrer. Etonnante image où l’on sent que la Mort craint de mourir, où le noyé craint encore le naufrage ! La mort est un voyage qui ne finit jamais, elle est une perspective infinie de dangers. Si le poids qui surcharge la barque est si grand, c’est que les âmes sont fautives. La barque de Caron va toujours aux enfers. Il n’y a pas de nautonier du bonheur.

      La barque de Caron sera ainsi un symbole qui restera attaché à l’indestructible malheur des hommes. Elles traversera les âges de souffrance. Comme le dit Saintine« la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs (du christianisme) était disparu. Patience ! il va reparaître. Où cela ? Partout… Dés les premiers temps de l’Eglise des Gaules, à l’abbaye de Saint-Denis, sur le tombeau de Dagobert, on avait représenté ce roi, ou plutôt son âme, traversant le Cocyte dans la barque traditionnelle; à la fin du XIIIe siècle, Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange… le représentait dans sa fresque du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. » Et Saintine conclut : « Sans Caron, pas d’enfer possible. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, 1942

Gustave Doré - La Divine Comédie de Dante , les Enfers

Gustave Doré – La Divine Comédie de Dante , les Enfers

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