le « frémissement foncier » du paysage chez le poète vaudois Gustave Roud


article classé dans les thèmes « Vertige » et « Paysage »

     Dans leur ouvrage « Paysage et poésies francophones », publié en 2005 par Presses Sorbonne nouvelle, Michel Collot et Antonio Rodríguez restituent la démarche du poète vaudois Gustave Roud dans le positionnement de la littérature romande vis à vis du paysage suisse dans les années trente qui remettait en cause l’assimilation exclusive léguée par les XVIIIe et XIXe siècles des paysages suisses aux hauts massifs alpins, en magnifiant leur « verticalité » et leur « sublimité ». Cette vision, initiée par Rousseau par sa description du Valais dans « La Nouvelle Héloïse » et récupérée par l’industrie touristique et le patriotisme était devenue un stéréotype pesant et stérile qui bloquait toute vision nouvelle. En dehors de Gustave Roud, des écrivains comme Ramuz et Nicolas Bouvier s’étaient élevé contre cette interprétation restrictive du paysage helvétique.


      Gustave Roud (1897-1976)

Extrait de« Paysage et poésies francophones » par Michel Collot et Antonio Rodríguez

       Pour mieux comprendre le rôle de ce fréquent recours aux œuvres d’autrui, ainsi qu’à divers imaginaires culturels, revenons au paysage défini comme un piège. Le réel accueille quelquefois le poète dans son « cercle magique » (II, 283) : subissant l’épreuve d’un « rapt » (III, 87), le sujet routine est conduit à une fugitive « vision de l’éternel » (II, 283), il accède à un espace spirituel où il retrouve les morts. A l’épreuve du piège est associée l’expérience inverse, celle de l’éloignement vertigineux face au réel. Il arrive que les deux moments – le rapt, et l’éloignement – aient lieu presque simultanément : de manière paradoxale, le réel s’offre dans la singularité de sa présence – et l’évidence émouvante s’impose alors qu’il nous tient un langage, ou qu’il nous joue une musique –, puis il se retire dans son altérité absolue. Les humains, les animaux, mais surtout les fleurs semblent s’ouvrir à l’échange et à la communion, livrer leur vérité intime, avant de se refermer aussitôt auprès dans le silence. Roud se souvient de la parole de Novalis : « Eloignement infini du monde des fleurs ! » (II, 244). (…)

Vieux pont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens - photo Ludovic PeronPont sur la Bressonnaz entre Moudon et Vuillens – photo Ludovic Peron

      Les écrits de Roud comptent de multiples occurrences de ce « saisissement » (II, 246), de cet « asservissement » (II, 190) à quelque objet du monde. (…) Ces expériences sont associées à des lieux où Roud retourne souvent, auxquels le Journal fait de fréquentes mentions : l’enclave, le vieux pont près de Vuillens, le bois des Combes. Ces lieux réels viennent habiter les textes : « L’Enclave » (II, 241-247) figure le modèle routine du paysage accueillant. C’est un espace clos, circulaire, fermé par « une haute muraille de frondaisons et de fûts » (II, 241). Tout vit ici « comme refermé sur sa vie plus profonde » (II, 243) : les êtres – humains, végétaux et animaux – sont prêts à s’ouvrir, à livrer  » le dessin musical d’une présence » (II, 242), la parole ou le sens mystérieux qu’ils détiennent, mais ils se replient presque aussitôt sur leur secret. (…) Chez Roud, l’expérience de « L’Enclave » est celle d’un accès rapide et fulgurant au réel, offrant un sens lisible et se dérobant aussitôt après. Au moment où le sujet « peut se rejoindre enfin, son être même » (II, 244). (…) il est saisi d’un « frisson foncier (…) devant une autre présence » (II, 244). C’est un « frémissement foncier » (II,79) que le poète éprouve à Port-des-Prés – lieu isolé aussi, au milieu des prairies – dans une expérience de rapt et de saisissement qui semble figurer l’accomplissement de celle de l’enclave :

    « Et tous deux nous verrons enfin ce que j’ai vu : l’instant d’extase indicible où le temps s’arrête, où le chemin, les arbres, la rivière, tout est saisi par l’éternité. Suspens ineffable ! … Les morts autour de nous, le soleil immobile comme pour toujours à la pointe d’un chêne, une feuille nue sous nos yeux qui éclate de lumière, éternelle, les voix dans un silence plus peuplé que notre cœur, une grondante musique solennelle aux veines du monde comme un sang. Non point la paix : un frémissement foncier, des moelles aux mains saisies, et l’étouffante, la vertigineuse montée des larmes… » (II, 78-79)

      Cette extase est ici le fruit d’un franchissement des limites temporelles : comme Rousseau, Gustave Roud associe étroitement au lieu privilégié l’épreuve heureuse d’une sorte d’adhésion au corps du monde. L’extase est vécue dans la concomitance de plusieurs éléments : la lumière qui paraît éternelle, des voix humaines, une musique du monde et les larmes – comme une réponse charnelle à cette irruption de l’éternité dans le temps. Le ruisseau, la fontaine, l’omniprésence de l’eau – sensible dans le texte par de nombreuses métaphores maritimes ou lacustres – rapprochent encore Port-des-Près de l’île Saint-Pierre (de Rousseau). (…) Cet espace privilégié chez Roud – enclave, île, oasis, pont ou port – représente un lieu d’accueil qui fait signe, dans sa clôture et sa perfection même, vers un lieu de soi inconnu, « vers une région de (soi)-même plus ancienne que le monde » (III, 202), où le sujet n’accède qu’au prix d’une « faille« , d’une « blessure« . Ce franchissement d’une limite en soi s’accomplit chez Roud dans un espace clos et harmonieux où prennent figure conjointement une profondeur du réel et une extase du sujet.

    « Peut-être ferais-je bien de noter ici, avant l’oubli fatal, des choses qui se sont passées ici, mais dés que je veux recourir à ma mémoire, tout glisse et s’enfuit comme des poissons effrayés par le pas du promeneur sur la rive » (28 octobre 1963)

Gustave Roud (1897-1976)

     « Je suis parce que j’accepte le monde. J’accepte ma différence, qui est de vivre toute vie – alors que chacun vit la sienne seulement. Je ne suis pas un témoin qui juge et compare, le cœur vide et les yeux secs. Je participe. Et il n’y a qu’un moyen d’y atteindre : l’amour. Rien ne se donne qui ne s’est donné. Comprenez-moi. Saisissez enfin le sens de ma quête infinie ! Questionné sans amour, l’univers entier, fût-il mis à la torture, ne peut que se taire ou mentir. J’interroge le lac, j’interroge les montagnes, et chaque jour leur réponse est différente et plus belle. J’interroge les hommes, je les considère tour à tour. Aucun ne m’est fermé. Je suis seul – et ma solitude est peuplée des passions que j’assume, riche d’une inépuisable tendresse. Et voici naître de mon sang les mystérieuses créatures qui se mêlent aux autres hommes, vivant d’une autre vie – la même. (…)
     Comprenez-moi. Comprenez que toute l’opération de mon amour est de faire naître, loin des orages temporels, phrase à phrase, l’immense nappe nue (du lac) où tout un pays penché va reconnaître son visage. »

Berner Jura


   

poésie : des traces dans la neige – regards croisés…

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

12147552.f27ab608.1024

Transtroemer°°°
En mars 1979, le poète suédois Tomas Tranströmer quitte le monde bruyant de ceux qui parlent pour ne rien dire pour une île couverte de neige où règne le silence. Sur l’immensité du sol immaculé, se profilent les traces du passage d’une bête… Pas un bruit mais un langage muet, celui de la nature et de la vie…
°°°

empreinte du cerf de Virginie

°°°
Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

Tranströmer – En mars – 79, Baltiques

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

AVT_Gustave-Roud_4619     Dans son essai Requiem, le poète vaudois Gustave Roud est lui aussi mis en présence, une nuit, de traces d’animaux dans la neige. Elles aussi lui parlent mais l’âme inquiète et tourmentée du poète y voit le signe de la cruauté implacable de la nature avec ses traques, ses combats sanglants, ses famines, actions et comportements pareils à ceux des hommes. Ces hommes dont il a fui la société pour vivre dans le refuge d’une solitude qu’il a magnifié et idéalisé. Cette solitude qu’il veut parfaite, il l’assimile à cette neige pure et immaculée qui vient de tomber et que nul animal mu par ses besoins sanguinaires n’a encore foulé. Neige vierge qui peut être parfois marquée par le simple frôlement d’une aile d’oiseau. Pour le poète, l’oiseau, cet envoyé du ciel, n’a pas vocation à fouler le sol terrestre; la marque que son battement d’aile a laissé sur la neige vierge est comme une blessure, un stigmate, le signe d’une révélation possible qu’il appelle de ses vœux. Langage muet des signes : celui du dépassement de soi et de la transfiguration.

12182775.909cda5c.1024

empreinte du renard roux

     Non pas cette neige d’une nuit sous le pâle soleil rose, où le regard au lacs de mille signes déchiffre avec ennui les feintes, les chasses, les famines de tant de bêtes glacées ! Qu’ai-je à faire de ces traces trop pareilles à celles des hommes ? Elles s’en vont toute vers la tanière et vers le sang.
     La neige a d’autres signes. Son épaule la plus pure, des oiseaux la blessent parfois d’un seul battement de plume. Je tremble devant ce sceau d’un autre monde. Ecoute-moi. Ma solitude est parfaite et pure comme la neige. Blesse-la des mêmes blessures. un battement de cœur, un sombre, et ce regard fermé se rouvrira peut-être sur ton ailleurs.

Gustave Roud, Requiem

Capture d’écran 2015-02-27 à 16.01.57

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Romantisme : dites le avec des fleurs – Retour à Gustave Roud et détour par Wilhelm Müller et Franz Schubert…

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Washington (Pentagone) - Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam - photographe Marc Riboud

Washington (Pentagone) – Manifestation en 1967 contre la Guerre du Vietnam – photographe Marc Riboud

     Le drame de Charlie Hebdo m’a saisi en pleine lecture de Gustave Roud (1897-1976), cet écrivain et poète vaudois qui n’est guère sorti durant toute sa vie de la ferme familiale où après la mort de ses parents  il vivait solitaire en compagnie de sa sœur dans le petit village de Carrouge dominant Lausanne et à partir de laquelle il sillonnait inlassablement les chemins de la région du Haut-Jorat qu’il aimait tant et qu’il a décrit admirablement dans nombre de ses écrits. Pour m’évader un peu de cette atmosphère déprimante et alors que le froid et la neige venaient de nouveau de faire leur apparition, je me suis un moment replongé dans la lecture de cet écrivain. Que penserait-il de cet événement, lui qui avait vécu comme dans un cocon dans la Suisse rurale, homogène et paisible des années d’avant et après guerre et qui s’intéressait surtout aux paysages, aux plantes, aux travaux des champs et aux hommes, vigoureux et fiers, qui les travaillaient ?

    L’ouvrage que j’ai parcouru est un petit recueil de 110 pages qui s’intitule Les Fleurs et les saisons et qui rassemble des textes épars de l’écrivain-poète écrits autour des années 1935 et 1942  et qui a fait l’objet d’une double édition en 1991 et 2003 par les éditions La Dogana à Genève. Quelques photographies prises par l’auteur accompagnent le texte.

Flore_des_Alpes_260_campanule_a_feuilles_rhomboidales_-_campanula_rhomboidalis

Campanule des Alpes

    Je vous livre le premier texte du recueil  intitulé Langage des fleurs dans lequel l’auteur, en introduction de son ouvrage, nous livre une véritable profession du foi concernant son rapport à la Nature. Pour Gustave Roud les plantes, les fleurs nous parlent… Elles s’expriment, s’adressent à nous par un langage mystérieux et secret que seule la poésie est capable de transcrire et de pouvoir répondre. Séparé des hommes par son homosexualité non assumée qu’il appelait pudiquement sa différence, Gustave Roud, pour compenser ses frustrations, reconstituait la société dont il était privé, avec les éléments du paysage au milieu duquel il vivait : collines, bosquets, arbres, fleurs étaient devenus pour lui des entités dotées d’une certaine forme de vie et d’esprit avec lesquels il pouvait dialoguer et à qui il prêtait des formes et des sentiments humains. Lors de ses longues promenades solitaires, sa sensibilité exacerbée faisait qu’il était constamment à leur écoute et ressentait profondément dans tout son être la présence de ces esprits. Cette forme d’animisme anthropomorphique transparait dans toute son œuvre et nous a donné des pages sublimes dans lesquelles sa communion de nature romantique avec la Nature – au sens où l’entendaient les romantiques allemands qu’il connaissait bien – s’exprime de manière bouleversante. Le plateau du Jorat se trouve à cheval sur la ligne de crête qui correspond à la ligne de partage des eaux entre le bassins fluviaux du Rhin au nord et du Rhône au sud. Ligne de partage des eaux qui est en même temps ligne de partage entre les mondes germanique et latin. On peut considérer à ce titre que l’œuvre littéraire et poétique de Gustave Roud, par la nature des thèmes abordés et la sensibilité exacerbée qui en émane, effectue la synthèse entre les deux cultures.

Gustave Roud (1897-1976)

Gustave Roud (1897-1976)

     Quel chœur de cuivres, ces pavots de juin où pose un instant mon regard au-dessus du feuillet, au-dessous d’une prairie sournoisement sapée par la faucheuse et deux chevaux de soie ! Et le vent chasse avec des bonds de chien berger tout un troupeau d’odeurs. Je puis toucher une rose, lire hors du verre bleu, dans cette molle mêlée de pétales désunis, le mystérieux langage des formes. Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? Nous vivons – quelques-uns vivent – depuis toujours de ces « correspondances ». Mais c’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain tout proche, déchirant, désespéré comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée.
     Je revois ce petit bosquet au flanc d’une colline desséchée jusqu’à son cœur de roc par une suite de soleils sans merci. Les fenaisons étaient finies ou presque : la terre sous l’herbe rase dure au pieds comme une dalle de ciment. Sur les collines de l’horizon, une chaîne de nuages bruns et roses… Quelle vacance du corps et de l’âme au cœur de ce désert ! Quel morne sentier pas à pas suivi vers cette tache de feuillage où l’ombre tiède, on le devine, ne dispensera nul repos ! Voici les premières branches, et sitôt écartées des poings et des genoux, la saisissante surprise d’une présence. C’est quelqu’un qui est debout sur la frange du sentier, quelqu’un qui attend, qui appelle, qui implore, tourné vers la trouée de jour où le paysage se liquéfie dans la fournaise. C’est une très haute campanule des bois couverte de cloches et de feuilles à demi flétries, la suppliante au nom de cette forêt qui halète de soif, tout près de périr elle-même, guetteur d’un impossible orage, véhément porte-parole au seuil du bois torturé.
    Porte-parole… J’ai choisi l’appel de cette campanule solitaire comme un cheminement vers quelque chose de plus mystérieux encore. Cet appel avait un objet tout de suite discernable, et si de tout un peuple végétal une plante seule parlait, c’est, avec la sienne, al souffrance de toutes qu’elle s’efforçait de traduire. On pouvait lui répondre, caresser les corolles de cette main même qu’on pose au front des fiévreux… Mais que répondre à l’appel d’autres fleurs ?
      Au chemin presque chaque matin suivi, mal éveillé de sa rosée et de son ombre fleur-de-lin derrière la tendre muraille de coudriers, de viornes, d’églantines, j’ai vu tout le long de mai les bancs de myosotis, immobiles entre le ruban de poussière et la paroi de feuilles, m’implorer d’un regard vague et poignant peu à peu vaincu par l’herbe grandissante. Toute arrivée humaine dans un jardin d’aube, par exemple, ne peut être qu’une intrusion et rompt aussitôt mille colloques de fleurs, mais là-haut c’était une atmosphère d’attente indubitable où je pénétrais, attente toujours déçue, puisque ma maladresse d’homme ne trouvait pas la parole attendue, et ne la trouvera sans doute jamais.
     « Eloignement infini du monde des fleurs », dit Novalis, en traduisant avec une netteté, une brièveté singulières une certitude que nous avons tous entrevu. Mais Novalis lui-même, bien avant Baudelaire, ne trouve-t-il point entre cet univers lointain et le nôtre mille précieuses correspondances ? Et cet autre langage des fleurs que nous essayons de faire pressentir, cette imploration timide, cet appel qui est aussi une plainte, s’il exige parfois pour être entendu certaine circonstances définies, une solitude assez profonde, une vacance quasi totale de l’esprit – en un mot : que l’on n’en fasse qu’à son cœur (et ce cœur n’est pas heureux) – je ne puis le croire imaginaire . Pourquoi le myosotis ne serait-il pas la fleur qui « dit son nom » à Rimbaud, au détour du sentier ? Ce nom, ce « ne m’oubliez pas », c’est lui qui l’a dicté aux hommes, depuis des siècles, depuis qu’on a pu lire confusément sa prière à chaque printemps recommencé.
    Il est difficile de parler de ces découvertes liées à des états de l’être exceptionnels et surtout fugaces, plus difficile encore de les rendre contagieuses. seul le poème, allusivement, y parviendrait, ou mieux encore un groupe de poèmes assez vaste pour qu’un climat poétique ait le temps de naître et de rayonner. Ces poèmes existent. Si la poésie souffrait d’être traduite, avec quelle joie nous tenterions de transcrire ici les lieds de la Belle Meunière, ceux du moins où parait le thème des fleurs – si tragiquement lié au thème de l’amour triomphant et bafoué, puis à celui e la mort ! Comme Schubert, dont la musique a rendu ses vers célèbres, Wilhelm Müller est capable de tout. Il est aussi de ceux qui n’en font qu’à leur cœur, et le cœur ne se tait point au long de ses chansons.

Les Fleurs et les saisons – Edit. La Dogana, 2003 – Langage des fleurs, p. 11 à 15.

myosotis alpestris - myosotis des alpes

myosotis des Alpes

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Le poète Wilhelm Müller auquel fait allusion Gustave Roud à la fin de son texte est un un poète allemand auteur de nombreux textes à l’époque romantique. Il est surtout connu pour ses textes utilisés par Franz Schubert pour la composition de ses lieder (La Belle Meunière, Voyage d’hiver). Schubert a découvert « La Belle Meunière » en 1823, à l’âge de 26 ans, 5 ans avant sa mort. Il est si enthousiasmé par cette œuvre que l’année même de sa découverte, il choisit 20 des poèmes parmi le cycle de 25 écrit par Müller et les met en musique.
    Ces poèmes racontent l’histoire d’un jeune meunier qui, ayant terminé son apprentissage, quitte son maître et s’en va chercher sa première place. En descendant le cours d’un ruisseau, il arrive à un moulin et la fille du meunier, « Die schöne Müllerin », retient tout de suite son attention… Par chance, le meunier lui donne du travail auprès de cette aimable figure, et voila notre jeune homme tombant amoureux de la jeune fille. Après les incertitudes et les angoisses propres à l’amoureux, la belle meunière cède à ses avances, mais le bonheur sera de courte durée : un chasseur passant par là va attirer le regard de la jeune fille fille volage qui s’éprendra de lui et abandonnera notre apprenti meunier en proie à la jalousie et à la colère. Malgré cette trahison, le jeune homme ne parviendra pas à la haïre et lui pardonnera comprenant que l’amour éternel est impossible. Désespéré, le meunier va se promener le long le ruisseau devenu son fidèle ami et seul ami et confident.

    On comprend, au récit de cette histoire, pourquoi elle a autant séduit Gustave Roud qui y retrouvait les signes de sa propre désespérance et de la consolation que la Nature lui apportait. L’auteur connaissait les romantiques allemands et maîtrisait parfaitement la langue allemande pour avoir réalisé une traduction par ailleurs remarquée de Novalis. Bien que Roud déclare dans son texte que la poésie de Müller est « intraduisible » nous présentons ci-après la traduction française de trois des lieds mis en musique par Schubert dans lesquels il est question de fleurs. Nous ignorons le le nom du traducteur.

Wilhelm Müller et Schubert

Wilhelm Müller (1794-1827) et Franz Schubert (1797-1828)

Die schöne Müllerin

8-Morgengruss  (Bonjour du matin)

Bonjour, belle meunière !
Eh ! Pourquoi tourne-tu la tête,
Est-ce mon bonjour qui te fâche ?
Est-ce mon regard qui te trouble ?
Alors, faut-il que je m’en aille ?
Ô laisse-moi regarder ta fenêtre
De loin, rien que de loin,
Pour voir tes cheveux blonds
A la porte, comme une étoile du matin
Fleurs engourdies par la rosée,
Que craigniez-vous du soleil ?
La nuit a été si douce que vous en pleuriez ?
Levez le voile de vos rêves
Et offrez-vous, rieuses, au matin divin.
L’alouette grisolle là-haut,
Et du fond du coeur jaillissent souffrance et peine

°°°

8-Morgengruss

Guten Morgen, schöne Müllerin!
Wo steckst du gleich das Köpfchen hin,
Als wär dir was geschehen?
Verdrießt dich denn mein Gruß so Schwer?
Verstört dich denn mein Blick so sehr?
So muß ich wieder gehen.

O laß mich nur von ferne stehn,
Nach deinem lieben Fenster sehn,
Von Ferne, ganz von ferne!
Du blondes Köpfchen, komm hervor!
Hervor aus eurem runden Tor,
Ihr blauen Morgensterne!

Ihr schlummertrunknen Äugelein,
Ihr taubetrübten Blümelein,
Was scheuet ihr die Sonne?
Hat es die Nacht so gut gemeint,
Daß ihr euch schließt und bückt und weint
Nach ihrer stillen Wonne?

Nun schüttelt ab der Träume Flor
Und hebt euch und Frisch und frei empor
In Gottes hellen Morgen!
Die Lerche wirbelt in der Luft,
Und aus dem tiefen Herzen ruft
Die Liebe Leid und Sorgen.

°°°

Morgengruß de Schubert’s (Die schöne Müllerin) – Bariton : Olaf Bär, piano : Geoffrey Parsons, 1986.
Ce lied est celui que je préfère parmi ceux de la série composée par Schubert. J’ai choisi l’interprétation du baryton allemand Olaf Bär que je préfère à celle de Dietrich Fisher-Dieskau.

°°°

9- Des Müllers Blumen (Les fleurs du meunier)

Fleurettes aux yeux bleus et brillants
Au bord du ruisseau cher au meunier.
Vous brillez comme les yeux de ma bien-aimée.
Juste sous sa fenêtre, je vous planterai.
Dans le calme de la nuit, vous l’appellerez
Et dans son rêve, vous lui chuchoterez :
«Ne m’oublie pas, ne m’oublie pas !»
Et au matin, quand elle ouvrira la fenêtre,
Jetez-lui un regard amoureux.
La rosée dans vos yeux sera mes larmes.

°°°

10- Tränenregen  (Pluie de larmes)

Assis tous les deux au bord du ruisseau,
Nous contemplons ses eaux vives.
La lune s’est levée,et après elle les étoiles
Dans le miroir d’argent, je ne vois ni lune ni étoiles
Mais seulement son image et ses yeux.
Elle lève la tête et regarde les fleurs bleues
Le ciel tout entier sombre dans le ruisseau
Et m’appelle dans sa profondeur :
«Ami, ami, suis-moi !»
Alors mes larmes perlent, et rident le miroir.
Elle dit : «Il va pleuvoir ! Adieu ! Je rentre à la maison.»

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Hommage à Gustave Roud : « Orphée bleu », un beau texte de Maurice Chappaz

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gustave Roud, poète vaudoisGustave Roud (1896-1976)

Gustave Roud. Monnéaz à Palézieux, ferme d'André Ramseyer    photo Gustave Roud. Monnéaz à Palézieux, ferme d’André Ramseyer

°°°

Orphée bleu par Maurice Chappaz

Gustave Roud - Halte en juin, Fata Morgana      Il ne bougeait pas. Il est sentinelle dans la pénombre d’une ferme, les pieds enfoncés dans le verger, les yeux creusés et tendres, frissonnant de pensées comme des fourmis qui montent le long des cuisses. Tu appelles des fleurs, des bêtes, tu cries comme l’agneau quand le boucher, le tueur des petits villages lui perce la gorge et toute la nature sent que tu as pitié d’elle : les biches viennent, les martres, les belettes, toute la lyre (1) sauvage, la longue racine de cris et de plaintes qui part de dessous les aiguilles de sapins; les collines ont leurs plaies, des ravins s’élance une supplication, tu est là; ils t’écoutent le mulot écrasé, les papillons veloutés et pâles, miettes nocturnes qui s’effacent dans les arbres et se cognent à la lampe du carrefour, les marguerites blanches de sang humain, de ton agonie quand l’esprit est désespéré; tous les êtres s’assemblent, les campanules folles de vent, la chevêche (2) de minuit, la jaillissante alouette chère aux crucifiés (3). Moi aussi je suis venu. J’ai rencontré les hauts platanes aveugles qui balbutient au-dessus des cimetières. Harassé, brisé. Combien de fois ne me suis-je pas rassasié dans la demeure de Carrouge (4) des quatre gâteaux au vin, au fromage, aux pommes et aux épices de cumin et n’ai-je pas laissé mon cigare s’éteindre dans la nuit. On a la foi et puis on ne l’a plus et puis on l’a encore. Des chats à la queue grise ou brasillés (5) d’orange guettaient les miettes. Il m’a donné une pipe en terre Gambier (6), au bout du tuyau une griffe de coq serre un œuf. Je l’ai vue roussir en la fumant. Il accueille la mordante adolescence des poètes. Il est entouré de jeunes cavaliers et des larges et pensifs valets de ferme. Sur sa cheminée, il y a leurs photos torses nus. Hommes qui ont des bustes comme des fontaines, qui ont une source dans la poitrine. on dit qu’il les aime (7). Mais dans les paysans sous le hâle vous découvrez le flux insaisissable, votre vraie présence, notée, résine et larme des gris cerisiers; tenez-les pour picorer une étoile comme un grain de raisin vert. Le vent rase les grandes sapinières. Les muets hommes du monde dorment. Cet ami soupire après les forts et gras meuniers, aux moustaches mélancoliques, au cou enfariné, le bouvreuils d’hiver, les mendiants des passades plus faibles, plus tristes que les animaux estropiés. Il est leur messager non à cause des soucis quotidiens mais parce qu’il pense à leur mort. Chez les laboureurs au lourd soc qui raclent les terres sous les nuages et chez les bûcherons, chapeaux tachés de poix, saouls de jonquilles, il part travailler, il part errer. Ceux-ci ont au au poing le râteau ou ont cueilli un orchis pareil à la toison d’une femme; voyez les chars-à-bancs bleus voyageant, le vent du pays vous attrape aux épaules, le vent qui jaunit les blés et sort du Mont Jorat. Il fait ses emplettes la nuit. Il n’a pas voulu de famille : un cigare songe à lui dans les auberges rempli de salive amère, et les faux pendues dans les granges qui attendent, luisantes et fraîches, Messieurs les coupeurs de froment et sa tête qui étudié trop vorace d’absolu, le cou nimbé par la lampe durant le long, nocturne hiver. Hostie. Soleil surgi. O maître des villages du rosier-mousse, je tente de percer ton secret. Ma propre différence m’a perdu; je me suis réfugié en vain chez les géomètres, j’ai connu une autre solitude. Je renifle la neige et le fumier et les creux pleins de froid de ces collines. Les prés verts sucent les forêts noires. Je sens la folie de l’âme. Voilà cet ami que j’ai été voir, il y a vingt ans. Il est dans l’ombre en train de faire semblant d’être un homme. Il a l’abeille du langage à son front. Il se redresse sous l’auvent, près de la batteuse et de la fontaine, renonçant à sa propre existence, modeste d’une façon très rusée. Il appuie ses yeux gris sur nous. Toujours s’effacent les strates de notre randonnée; qui sait encore les distinguer un jour après l’autre ? Il le retrouve de ses yeux pourris de nuit. Il descends dans le sommeil d’autrui. Il va au fond des ténèbres. Il cherche. Temps de carême couleur d’anémones. Les fermes naviguent à travers le plateau des vents. Les domestiques du dimanche regardent les froments commençant de boucler, leurs cils très frais. Des colporteurs ivres sont couchés contre un talus; d’une fumée de broussailles un petite rousserolle a fui apeurée. Nous vivons révoltés et paisibles sans l’offrande intérieure. Pourquoi souffrons-nous ? Il murmure la grande litanie fraternelle, ses mains portent les stigmates d’une sauge. La grande fièvre, le paradis, par delà nos misères la vieille vérité de la campagne, sa sainteté naturelle : il l’a crié et c’est tellement ces villages que ce n’est plus eux. Ainsi il répond à toutes les créatures qui gémissent leur rapide printemps au bord des routes dallées entre le Jura bleu et la blanche Savoie.

Maurice Chappaz : Préface au recueil de Gustave Roud, « Halte en juin » – édit. FATA MORGANA

°°°

Gustave Roud

    Gustave Roud sur un chemin du Jorat

     Gustave Roud et Maurice Chappaz étaient tous deux des solitaires, mais alors que Maurice Chappaz, fringant et passionné, meublait sa solitude par de ses nombreuses occupations professionnelles, ses multiples voyages à travers le monde et son amour des femmes, Gustave Roud, son aîné, le cœur taciturne, s’est accroché telle une huitre sur le rocher de la ferme familiale, dans le petit village de Carrouge, situé sur le plateau du Jorat au-dessus de Lausanne où il s’est attaché à décrire avec amour et sensibilité  les paysages, ses amis paysans et les travaux des champs. Ses seuls voyages étaient les longues promenades qu’ils menait sur les sentier du Jorat et ses seuls amours étaient ceux qu’il portait, sans espérance de partage et de retour, à certains de ses amis paysans qu’il photographiait, torses nus et brillants de sueur, les muscles saillants sous le soleil des moissons. C’était à une époque ou l’homosexualité était considérée, dans ce milieu rural protestant bien-pensant qu’était alors le pays de Vaud, comme un péché, une perversion ou une maladie. Il aura porté toute sa vie ce qu’il appelait sa « différence » comme une croix.  Le texte ci-dessus a été écrit par Maurice Chappaz en préface au recueil réunissant des textes de Roud écrits dans les années 30/40 « Halte en Juin » dans lesquels l’écrivain nous fait part de son expérience poétique et métaphysique de marcheur des « campagnes perdues ».

Gustave Roud et Maurice Chappaz lors d'une séance de signature chez Payot en mars 1968

Gustave Roud et Maurice Chappaz lors d’une séance de signature chez Payot en mars 1968

   Gérard Brocholier dans la Nouvelle Revue Française, n° 583 en décembre 1994 apporte un éclairage sur la nature des liens qui unissaient les deux poètes avec la région du Jorat et sur l’ambivalence de Chappaz chez qui il relève une double aspiration au vagabondage et à l’enracinement.

« C’est bien la solitude, en définitive, qui fait que Roud et Chappaz se reconnaissent l’un en l’autre, son goût de cendre et d’absence qui pousse Roud à garder la maison et Chappaz à tenter toujours de nouveaux départs. Maurice Chappaz trouve sa joie dans un paradis à la dimension des paysages du Jorat qu’il parcourt à pied le plus souvent. (…) Le lieu qu’il recherche est sans doute inaccessible, de nature et de poésie, vierge et peuplé de paysans tout à la fois. Roud est attaché à Aimé, l’être unique, moissonneur sublime, peut-être réel, peut-être idéal. Chappaz, lui, rêve d’un monde fraternel où les paysans l’accueilleraient comme l’un des leurs ».

Gustave-Roud-vers1940

photo Gustave Roud, vers 1940

   Quand au style magnifique de Chappaz dont cette préface est un exemple, la meilleure description que j’ai pu trouver est l’éloge que le poète Alain Bosquet en a fait dans la revue Ecriture 27 en 1986.

« Des mots qui se chamaillent, des verbes qui font des trous dans le poème, des phrases qui roulent et puis s’arrêtent net, des soupirs qui explosent, des dictons qui mettent la logique en rang d’oignon mais lui donnent le coup de pied de l’âne, des syllabes minérales, des caresses dans chaque voyelle prête pour la gifle, des consonnes à blesser l’âme et la peau, des images comme on cuit du pain jusqu’à la brûlure, des litotes à trébucher, des échos à fendre l’azur, des refrains à rebrousse-poil et dans chaque jambage comme la vérité toute nue sur le sein de la femme en gésine : c’est une humanité que je trouve chez Maurice Chappaz ».

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Maurice Chappaz. Le Châble. 26 février 1993 - photo Philippe Pache

     Maurice Chappaz est un écrivain et poète suisse né en décembre 1916 à Lausanne. Issu d’une famille d’avocats, de notaires et de responsables politiques, il passe son enfance entre Martigny et l’abbaye du Châble grandissant au sein d’une communauté rurale (le Valais d’avant-guerre) fruste mais heureuse figée dans le temps. Après des études gymnasiales au collège de Saint-Maurice, il s’inscrit en faculté de droit à l’Université de Lausanne (1938-1940) et fréquente dans le même temps les cours de Marcel Raymond à la Faculté de lettres de l’Université de Genève.
   Maurice Chappaz publie son premier texte, Un homme qui vivait couché sur un banc, en décembre 1939 mais la guerre l’oblige à arrêter ses études et, en 1947, il épouse Corinna Bille, elle-même écrivain et fille du peintre suisse Edmond Bille avec laquelle il mènera longtemps une vie de bohème.  Trois enfants naîtront de cette union. la famille s’établira à Veyras, près de Sierre, jusqu’à la mort de Corinna Bille en 1979. Maurice Chappaz reviendra alors au Châble où il s’installera dans un manoir rustique.
    Sans profession régulière et désireux de se consacrer à l’écriture, Chappaz sera correspondant occasionnel de presse, gestionnaire du domaine viticole de son oncle en Valais. Très tôt il fait connaissance de Gustave Roud et de Charles-Ferdinand Ramuz.
    Alpiniste, vigneron, grand voyageur, il aura passé sa vie à concilier nature et littérature, errance et attachement au terroir avec les accents de la pastorale antique (on lui doit une magnifique traduction de Virgile). Poète des montagnes, à la fois un homme hostile au progrès et un ardent défenseur de la nature, il a écrit deux livres violents : Le match Valais-Judée (1968) et le pamphlet Les maquereaux des cimes blanches (1976) où il dénonce la civilisation des affairistes. Des textes accusateurs qui provoquent une campagne de presse d’une violence inouïe et l’hostilité à son égard d’une partie des valaisans.
   Il écrira également Le Valais au gosier de grive (1960), le Chant de la Grande Dixence (écrit dès 1959, publié en 1965), Le portrait des Valaisans (1965), Office des Morts (écrit en 1963, publié en 1966), Tendres Campagnes (écrit en 1962, publié en 1966), L’aventure de Chandolin (1983), Évangile selon Judas (2001)…
    En 1985, l’Etat du Valais lui décerne son Grand Prix en «reconnaissance pour les avertissements précieux». Il reçoit également le Grand Prix Schiller en 1997 pour l’ensemble de son oeuvre. Il s’éteint à Martigny en 2009

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Explication de texte

la lyre sauvage : Orphée savait par les accents de sa lyre charmer les animaux sauvages et parvenait à émouvoir les êtres inanimés

la chevêche : La Chevêche d’Athéna ou Chouette chevêche (Athene noctua) est une espèce d’oiseau de la famille des strigidés de petite taille à l’aspect trapu. C’est la plus diurne des strigidés, malgré son nom latin (Athene noctua). Dans l’Antiquité grecque, la Chevêche d’Athéna était l’attribut d’Athéna, déesse de la Sagesse.

la jaillissante alouette chère aux crucifiés : par sa façon de s’élever très rapidement dans le ciel, tel un « jaillissement », puis au contraire de se laisser tomber comme une pierre, l’alouette symbolise l’union du terrestre et du céleste. Les théologiens mystiques son chant évoque la prière claire et joyeuse qui monte vers les cieux.  Dans l’Amour de Dieu, St François de Sales décrit l’alouette ravie dans les airs par l’éclat du soleil élevant à la fois son vol et sa voix qui s’épure et se développe au fur et à mesure qu’elle monte jusqu’au moment où, reconnaissant l’essence divine, elle descend petit à petit de ton et de corps avant de reprendre son chant et son ascension.

Carrouge : petit village du Jorat, dans le canton de Vaud, situé au-dessus de lausanne où le poète Gustave Roud a vécu en solitaire toute sa vie dans la ferme familiale.

maison du poète vaudois Gustave Roud à Carrouge (VD)

maison du poète vaudois Gustave Roud à Carrouge (VD)

brasiller : faire griller sur la braise – scintiller, resplendir comme de la braise.

pipes Gambier : La Maison Gambier est une fabrique de pipes en terre moulée, située à Givet, dans les Ardennes fondée à la fin du XVIIIe siècle et fermée en 1926. De 1826 à 1926, on estime que 2 milliards de pipes auraient été produite par cette société.

photos de Gustave Roud : Indissociable de son œuvre poétique, les photographies de Gustave Roud traitent de l’histoire quotidienne du Canton de Vaud entre 1915 et 1970 : Travaux des champs et vie rurale; paysages du Jorat et de la Broye ainsi que les photos de ses amis intellectuels qui  lui rendaient visite (René Auberjonois, Georges Borgeaud, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet, C.F. Ramuz, Steven-Pal Robert). De nombreuses photos montrent ses amis paysans torses nus. Gustave Roud faisait pudiquement allusion à son homosexualité non assumée en la qualifiant de « différence » qui le séparait des autres hommes.

Gustave Roud, vers 1945

photo Gustave Roud, vers 1945 

« Sur sa cheminée, il y a leurs photos torses nus. Hommes qui ont des bustes comme des fontaines, qui ont une source dans la poitrine. »

Gustave Roud Les foins,  Terre d’ombres, 1915-1965 itinéraire photographique de G. Roud , éditions Slatkine (2002) - détail

Gustave Roud – Les foins,  Terre d’ombres, 1915-1965 itinéraire photographique de G. Roud , éditions Slatkine (2002) – détail

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Esprit des lieux – le Jorat dans le canton de Vaud par Gustave Roud : poésie et photographie


sur les pas de Gustave Roud - Haut-Jorat

« Je regarde : pas une de ces collines autour de moi qui ne se peuple d’anciennes présences où je puisais chaque fois la même angoisse et le même apaisement. » – Gustave Roud

Jorat

Jorat

     Le Jorat est une région du canton de Vaud en Suisse. La région se trouve dans le Moyen-Pays, et est comprise entre le Gros-de-Vaud à l’ouest et la Broye à l’est. La région est une crête qui part des hauts de Lausanne vers le Chalet-à-Gobet. Les communes au sud du Jorat sont Épalinges et le Mont-sur-Lausanne. Puis la région s’étire en direction du nord-est. C’est une région particulièrement boisée. Les communes marquant la limite avec le Gros-de-Vaud à l’ouest sont Cugy, Froideville, Jorat-Menthue. À l’est, la région s’arrête aux communes de Servion, Mézières, Carrouge, Syens. Au nord, le Jorat s’arrête vers Moudon et la commune de Thierrens marque la limite nord, elle aussi avec le Gros-de-Vaud. La région se trouve en grande partie à une altitude supérieure à 700 m et culmine à 929 m. Plusieurs cours d’eau trouvent leur origine dans le Jorat. Les plus importants sont notamment le Flon, qui part au sud dans les communes d’Épalinges puis de Lausanne en direction du Léman et donc du Rhône. Les rivières suivantes font toute partie du bassin versant du Rhin. Le Talent qui rejoint le Gros-de-Vaud à Cugy puis se jette dans l’Orbe, la Menthue qui, elle aussi rejoint le Gros-de-Vaud à Montilliez, dans la localité de Dommartin puis se jette dans le lac de Neuchâtel. Ainsi que la Bressonne et la Carrouge, qui rejoignent la Broye à Bressonaz. La région est ainsi située sur la ligne de partage des eaux entre le Rhône et le Rhin.

JORAT

A l’instant même où cesse la pluie, un chant de fauvette commence, liquide et pure comme elle, goutte à goutte au cœur des feuilles. La toison des prairies jusqu’à l’horizon scintille et fume sous un rai de soleil blanc. Louange de l’eau, louange de la lumière : pas une fleur ne garde le silence. Et que nous est-il demandé sinon de PARTICIPER, immobile, tête levée et lèvres closes ? L’abandon, le don, cela seul. Et la faux n’est pas loin, ces fleurs le savent.

Air de la solitude II – p. 170


Roud27

Gustave Roud (1897-1976)

[…] Un corps nouveau, un cœur nouveau…
      Par lambeaux soudain devant ma mémoire presque abolie, le temps où ma vie tâtonnait encore parmi les hommes tout pareils à des anthologies : un corps et une table des matières. Temps des « langues mortes » – et des « langues vivantes » plus mortes que les autres. Un désert où le squelette de la poésie luisait sous le soleil des dictionnaires. L’Integer vitae chanté sur un air de choral par le vieux maître hernoute, l’avocasserie d’Euripide, Aristophane et ses danseurs agitant comme un fouet leur membre de cuir rougi, Lucrèce, fou furieux pour avoir respiré dans les fourrés de l’Hélicon l’arbre à la fleur-qui-tue… – mais déjà le veilleur d’Eschyle, le museau dans les étoiles comme un chien, me rendait d’un coup la présence du ciel nocturne, et l’Andromaque de Virgile se faisait un paradis de la tristesse. Les plus lointains, les plus vagues pressentiments réapparaissent : quand au-delà des vitres de la sombre salle où nos sept têtes sous le sifflement du gaz versaient leur ombre sur les syllabes mortes, un jet de soleil en trompe-l’œil sur de la neige tirait tout près de moi du cœur de l’hiver un faucheur de seigles, la tête dans le ciel, sa dure épaule nue huilée de lumière. Autour de lui déjà le monde s’ordonnait selon le rythme de son souffle ; la colline fléchit, remonte, quand s’abaisse et se relève tour à tour la lisse poitrine noire et dorée. Toute la ville abattue comme un château de cartes, si le jeune paysan traverse la rue, un épi de froment à son chapeau.

Extrait de « Nuit » (Essai pour un paradis, ECRITS – p.223/224)


Le Haut-Jorat vu par Gustave Roud

    Dépassé le haut seuil où les eaux dans la ténèbre des forêts hésitent encore entre deux pentes opposées, qu’il est beau de voir peu à peu le paysage sortir de ses limbes obscurs, les sapins refluer vers les crêtes, les fermes et les villages apparaître, les jardins, les prairies et les froments! Cela se fait d’une manière insensible et douce. Les Cullayes, Montpreveyres sont pris encore à demi dans la gangue obscure, mais au long de notre descente vers le nord, tout s’allège et s’éclaire, et Mézières atteint, on peut dire que le Jorat tout entier a retrouvé un sens. Un rythme est né, un grand rythme pur et nu que tout épouse sans contrainte: la descente parallèle de trois vallons qui se rejoignent devant l’étroit resserrement de Moudon, puis sinuent, fondus en une seule vallée, jusqu’au seuil de la plaine payernoise, là-bas au bord du ciel. A la monotonie accablante, comme stagnante, du pays désordonné de tout à l’heure succède une vaste étendue dessinée, construite, orientée, heureuse, humaine, où le regard et les eaux retrouvent leur pente, un piège mélodieux, inépuisable, car ce thème fixe et comme essentiel, les saisons, les mois, le jour, l’heure même le parent indéfiniment de leurs changeantes sonorités.
    Mieux qu’à Mézières encore, c’est du faîte des hauteurs proches que l’on peut découvrir et goûter dans toute son ampleur cette musique de l’espace, cet immense accord né d’une terre et d’un ciel. Ici, sur cette épaule de colline au-dessus de Vucherens où nous sommes, on tient sous le regard un cercle immense d’horizon et l’on est pris en même temps dans ce lent mouvement de descente et de fuite des terrains. Double fête indéfinie – pour les yeux d’abord, puis pour tout l’être peu à peu, corps et âme, car la perfection de ce piège rythmique use d’un charme sans violence, mais dont la contagion n’opère que plus infailliblement. C’est un enchantement de même nature que celui que dispensent l’Orphée ou le Phocion de Poussin, telle fugue, tel mouvement d’un brandebourgeois de Bach. Grâce à lui, nous retrouvons au plus profond de nous-même notre temps essentiel, ce battement mystérieux sur quoi le sang et la pensée accordent le leur: nous rejoignons notre être originel dans sa plénitude paradisiaque presque toujours rompue, voilée, offusquée par les aveugles assauts du quotidien. Et si ce charme est sans violence, c’est que les formes et les rythmes dont il naît sont eux-mêmes tout proches de l’humain. De ce lieu où nous sommes (il s’appelle  » la Croix  » mais il n’y a plus de croix, un seul pommier que l’on voit de très loin se peindre en noir contre les longs crépuscules rougeoyants de l’automne), si l’on suit la descente vers Moudon de l’autre versant du val, on voit, oui, c’est comme une suite de beaux corps étendus, avec des inflexions qui reprennent et transposent au bord du ciel celles du corps humain, d’une molle hanche, d’une gorge ou d’une épaule, inflexions soulignées ici et là par un bref trait sombre de forêts. Les seules violences de rythme, ce seraient les montagnes qui pourraient les introduire dans ce paysage magique, mais elles sont très loin là-bas à l’horizon, adoucies par la distance et comme humanisées au fond du gouffre d’air transparent où elles baignent.-
    C’est là, sur cette épaule de la Croix, que les plus beaux froments lèvent et mûrissent, car tout ce versant de colline est d’une riche terre à blé. Et la moisson y semble, elle aussi, plus belle qu’ailleurs, car elle s’y fait à hauteur de ciel : sur le char de gerbes, le moissonneur qui les échafaude plonge en plein, comme un grand nageur à la tête ruisselante, dans le bleu épais et sombre de cette mer aérienne. Et le faucheur qui y abat les seigles les taille en plein azur, comme une moisson du paradis.-
    Ce faucheur, sa maison est toute proche… Pourquoi ne gagnerions-nous pas maintenant ce lieu très aimé, cette haute ferme solitaire dont le faîte flambe comme un feu de tuiles entre les cimes des noyers, sous le dôme d’argent d’un tremble que l’automne vient dorer comme du miel? Il n’y a qu’à reprendre à travers champs le chemin aux profondes ornières, rouge par places d’une tuile écrasée, où sur les deux rives les sauterelles bondissent parmi les touffes de cumin sec et les scabieuses tachées de petits papillons fauves. Et tout de suite nous voici sous les noyers, dans une lumière d’aquarium où brûle, tout au fond de l’avenue, le bouquet multicolore d’un vieux jardin.-
    Certes, l’amour des fleurs existe ailleurs qu’au Jorat; et l’on trouve ailleurs aussi, sans nul doute, de ces jardins paysans ou vignerons qui dès la fin de l’hiver jusqu’au premier gel vous proposent chaque jour avec une simplicité non jouée, un naturel inimitable, une fête de couleurs aussi personnelle qu’un visage humain ou une voix. Mais celui-ci, que de fois, penché sur sa barrière entre deux rosiers de vieilles roses mousses, n’ai-je pas essayé de surprendre son secret ! Et pourtant la vive paysanne au parler savoureux qui le soigne ne peut avoir, elle, d’autre secret que son goût profond pour les fleurs, mais d’où vient alors qu’elle ne puisse faire voisiner deux plantes sans créer aussitôt un accord inattendu et charmant? En avril, au-dessus des violettes et des hépatiques (qu’on appelle joliment ici des filles avant la mère parce que les fleurs viennent avant les feuilles) joue le pâle jaune du jasmin à fleurs nues; puis le poirier du Japon rose avec le bleu de la bordure de myosotis. Le carré de tulipes – l’ancienne tulipe à calice étroit, parfaite, et dont on n’arrache pas les bulbes en automne – chatoie dans le soleil comme un grand fichu de soie à ramages. Et les très vieilles roses venues de France aux anciens temps, celle de Provins, la rose capucine, la toute petite, une pâquerette à peine, qu’on appelait le pompon Saint-François, se mêlent, mais toujours musicalement faudrait-il dire, aux roses récentes, aux corymbes énormes des églantiers américains. Rien ne semble voulu : cette constante réussite naïve éclate comme un défi aux soucieuses harmonies machinées par les jardiniers. Et c’est la maison maintenant qui nous accueille, dégagée des feuillages, avec l’arche haute de son pont de grange qui enjambe le chemin. Le banc nous attend près du seuil, au bas de la façade où la vigne vierge en torsade épaisse découpe ses festons de feuilles sur le mur de neige pure. Que d’heures ici passées au long du temps! Pourquoi ne remonterions- nous pas à travers les ans vers la plus belle, celle que seule pouvait nous donner cette chose de plus en plus précaire et menacée et qui – dans ces régions du moins – irrémédiablement agonise : le dimanche paysan ?-
    Il y a dans une lettre d’Alain-Fournier un passage parmi les plus déchirants qui se puissent. Fournier écrit à ses parents d’un bourg de la Sologne où d’exténuantes grandes manœuvres l’ont amené. Avant de venir ici, leur dit-il, nous sommes entrés à deux dans une cour de ferme demander du lait. Le village, pourtant, n’était que quelques toits dans un bouquet d’arbres au milieu de l’horrible plaine brûlante ; mais appuyé à la commode, entre la huche et la grande pendule, je sentais tout le grand calme du dimanche paysan m’envahir. Calme, fraîcheur, repos. N’est-ce pas ainsi que nous finirons tous notre vie?-
    Et qui de nous ne s’est écrié ainsi? Qui de nous n’a senti au profond de lui-même ce désir jamais exaucé? Laissons-nous envahir à notre tour par ce calme et ce repos, sur le banc de ferme, au bord de la route fraîchement balayée où le balai a dessiné de grands arcs dans la poussière, comme une faux. Notre ami le faucheur sort du jardin où il surveillait ses ruches (car c’est le temps des essaims) et vient s’asseoir près de nous. Son fils qui s’ébrouait là-bas au-dessus du bassin dans un grand bruit d’eau froissée et de soupirs se redresse et jaillit hors de l’ombre, longe le pavé, s’arrête, bâille et sourit dans le soleil, lavé de toute fatigue, pur et nu comme l’Adam du sixième Jour. Il s’adosse à la barrière, un bras replié sur son fauve gonflement, l’arc d’un églantier en fleur à son épaule comme un tendre bras de chair, et sa poitrine profonde, luisante sous les coulures d’eau, d’ombre et de lumière boit la première gorgée d’air du monde nouveau-né. Juin va finir ; les foins sont finis ; la faucheuse dort sous l’arche du pont, rouge et bleue. Un chat passe au chemin, tout aussitôt frôlé de furieuses hirondelles. La cloche d’une chapelle sonne, puis deux, puis trois. Puis elles se taisent, et l’on entend de nouveau la fontaine sous le tremble et tout à coup, dans la touffe du cerisier proche, un rauque roucoulement de ramier. C’est un dimanche matin d’autrefois, l’heure épanouie comme une rose parfaite que le soleil va lentement brûler – cette heure qu’en vain nous chercherons désormais de ferme en ferme, de village en village, et qui n’aura bientôt plus qu’un seul refuge: dans notre cœur.

Gustave Roud

sur les pas de Gustave Roud - Haut-Jorat 2

   Cela ressemble au tumulte sonore des instruments d’orchestre avant le chef à son pupitre. Ici un pan de colline bref comme un trait de flûte; là le coup de trompette écarlate d’un toit de ferme, le sombre maugréement d’une tâche de sapins-violoncelle. Paysage incertain, paysage hésitant : des notes, et nulle mélodie; des mots, mais aucune phrase. Un vrai paysage est un piège. Ici nous ne sommes jamais pris. On le sent, cette région où les eaux entre le nord et le midi balancent, cette région n’est qu’un seuil. Il doit être franchi. Au-delà commencent l’accord et le concert, au-delà se déploie cette ample symphonie qui, elle, saura faire de nous, et pour toujours, peut-être, ses prisonniers

Gustave Roud, Haut-Jorat

Gustave Roux-Autour de la ferme du poète à Carrouge. (Eddy Mottaz)

le sentiment fusionnel avec la nature

    « S’adosser. Selon les choses contre quoi le corps s’appuie, des pensées mortes ou vivantes en lui peuvent apparaître. Une moitié de moi-même épouse la terre et l’herbe, l’autre le tronc d’un jeune cerisier. Je sens battre la sève sous l’écorce comme du sang et les cerises parmi les feuilles prendre pulpe et saveur comme des pensées. Nos deux ombres sont confondues. Les mains de l’arbre vont caresser là-bas l’étendue de foin léger, ma couronne de feuillage joue avec les fumées de la route. Il faudrait la bêche, la pelle, la hache pour m’arracher. »


Gustave Roud, biographie 

Gustave Roud

Le Paradis est dispersé sur la terre, il appartient au poète d’en rassembler les fragments épars. (Gustave Roud d’après une citation de Novalis)

      Fils de paysans vaudois du côté de son père et de sa mère, née Coigny, Gustave Roud est né dans une ferme proche de Saint-Légier, le 20 avril 1897. En 1908, sa famille s’installe à Carrouge, dans la ferme du grand-père maternel. Gustave Roud fait ses études secondaires à Lausanne, puis poursuit ses études à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, où il obtient sa licence. Ses premiers poèmes paraissent en 1915, dans un numéro des Cahiers vaudois. Ayant renoncé à l’enseignement après une brève tentative malheureuse, Roud s’installe définitivement à Carrouge dans laquelle il vit solitaire dans la ferme familiale en compagnie de sa soeur aînée Madeleine, et se consacre à l’écriture poétique, à la traduction, à la critique d’art entretenant de nombreuses amitiés avec des artistes, poètes et hommes de lettres : Charles Ferdinand Ramuz, Ernest Ansermet, René Aunerjonois et Maurice Chappaz. Il pratique également la photographie.
    Après la publication de son premier livre, Adieu, en 1927, Roud devient secrétaire de rédaction de la revue hebdomadaire Aujourd’hui (1929-1931), fondée par l’éditeur Henry-Louis Mermod et C.F. Ramuz. De 1936 à 1966, il fait partie du comité de lecture des Editions de la Guilde du Livre. Au cours des années 1940, Roud publie plusieurs recueils de traductions : grand lecteur des poètes romantiques allemands, il traduit Hölderlin et Novalis, ainsi que Rilke et Trakl. En 1950, il rassemble en deux volumes, parus chez Mermod, les six recueils de poésie qu’il a publiés depuis 1927. Il fera paraître encore Le Repos du cavalier en 1958, Requiem en 1967, et Campagne perdue en 1972. Son Journal, constitué de cahiers, de carnets et de feuillets, a été publié de manière posthume en 1982, par les soins de Philippe Jaccottet. Une réédition, établie par Anne-Lise Delacrétaz et Claire Jaquier, a paru en 2004 aux Editions Empreintes à Moudon.

      L’essentiel de l’œuvre tient en trois volumes édités par la Bibliothèque des Arts en 1978, qui regroupent les recueils parus séparément : Adieu(1927), Feuillets (1929), Petit Traité de la marche en plaine (1932), Essai pour un paradis (1932), Scène (1941), Pour un moissonneur(1941), Air de la solitude (1945), Le Repos du cavalier (1958), L’Aveuglement (1966), Requiem (1967), Campagne perdue (1972). Un journal a également été publié à titre posthume en 1982 et une abondante correspondance. Son ouvre photographique, tout aussi importante est moins connue.


Campagne perdue : photographies de Gustave Roud prises entre 1920 et 1940 

    Le fonds photographique de Gustave Roud (1897-1976), conservé par le Département des manuscrits de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (BCU), est composé de plus de 10.000 images, il a été très peu exploité jusqu’à présent. Indissociable de l’œuvre poétique de Roud, son œuvre photographique contient des richesses méconnues dans le domaine de l’histoire quotidienne du Canton de Vaud entre 1915 et 1970 : Travaux des champs et vie rurale du plateau vaudois; paysages du Jorat et de la Broye. Les grands acteurs culturels du 20ème siècle romand (René Auberjonois, Georges Borgeaud, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet, C.F. Ramuz, Steven-Pal Robert) sont également présents.
    D’un point de vue de l’histoire des techniques photographiques, Gustave Roud, attaché à l’esthétique du procédé, utilisa tous les types de supports et méthodes disponibles à son époque. Il utilisa même les méthodes qui ont eu une courte durée de vie comme celles tirées de la trichromie (duxochromes de 1929) et le procédé à réseaux Finlay. Il s’adonna aussi à la stéréoscopie. Jusqu’en 1936, il utilisa les procédés à plaques. Ensuite, il se tourna vers les films Agfacolor et Kodakcolor. A la fin de sa vie, il utilisa les films standards: Ilford et Agfa pour le noir et blanc, Kodakcolor pour la couleur.

Deux ouvrages présentant des photographies réalisées par l’écrivain ont été publiés :

  • L’imagier, choix et présentation des photographies par Pierre Smolik, Cahiers Gustave Roud, no 4, Lausanne et Carrouge, 1986.
  • Terre d’ombres. Gustave Roud, itinéraire photographique, 1915-1965. Nicolas Crispini. Textes de Daniel Girardin, Nicolas Crispini, Sylvain Malfroy, Genève, Éditions Slatkine, 2002.

°°°

    Une exposition sur l’oeuvre photographique de Gustave Roud a et lieu du 29 novembre 1989 au 5 février 1990 à Galerie de la BPI (Bibliothèque Publique d’Information) au Centre Georges Pompidoiu à Paris. Daniel Girardin, conservateur-adjoint au Musée de l ‘Elysée à Lausanne et commissaire de l’exposition a présenté Gustave Roud photographe selon ces termes :
    « Mon esprit n’est pas soumis au temps » note Gustave Roud dans son Journal, en 1924. Il s’agit là d’un fil conducteur qui permet de comprendre le rôle qu’a joué l’expression photographique dans sa vie toute entière vouée à l’écriture, cette voie de la vérité par laquelle il n’a cessé d’interroger le monde des paysages et celui des hommes qui l’habitent. Il y a pour Roud une profonde communauté d’intention entre productions littéraire et photographique, entre pensée poétique et quête d’images. La photographie est devenue pour lui, avec le temps de la maturité, un langage contingent, illusion consciente dressée contre l’horreur de « sentir mon amour abîmer son élan tout à coup dans un magma d’oubli et de mémoire où il s’enliserait sans pouvoir rien saisir ».
    Non qu’il fut dupe d’une quelconque objectivité de l’image, au contraire. En 1930, dans la revue romande Aujourd’hui qu’il dirige avec Charles Ferdinand Ramuz, Roud écrit un texte sur la photographie qui en propose un code de lecture très moderne :

 » Un moment inquiétant et passionnant entre tous, c’est bien celui où l’image – l’image photographique – se sépare du sujet qu’elle représente et commence à vivre de sa vie propre, où elle quitte sa première existence du reflet pour chercher en elle seule un point d’appui. Pendant longtemps on a voulu lui accorder que cette seule première existence, ne lui attribuer de valeur que dans la mesure où elle était ressemblante . Considérant naïvement que la représentation que nous nous faisions d’un objet devait être la seule véritable, nous déclarions ressemblante toute image de l’objet conforme à cette représentation. Peu à peu cependant l’on a soupçonné que peut-être cette image ressemblait d’abord à l’objet, avant de ressembler à l’image que nous nous faisons de cet objet, et que son apparente fausseté risquait bien d’être le résultat d’une divergence de vues susceptible de nous apprendre mille choses nouvelles. Rendre à l’objectif sa liberté, cesser d’en faire vaille que vaille un docile imitateur de l’oeil humain, c’est à quoi l’on songe de plus en plus et l’on peut attendre avec confiance bien des révélations rendues possibles par un tel changement d’attitude ».

     Roud pensait que « l’état de grâce poétique assure seul la prise sur le réel ». Il s’agit d’un moment privilégié, donc rare, soumis aux aléas de la mémoire humaine défaillante. Ce qu’il cherche, en fixant son regard et en mettant sa grande intelligence à son service, ce n’est pas une éphémère victoire sur la réalité, mais le moyen de capter des signes et d ‘assurer la permanence de leur butin visionnaire . La photographie de Roud est une écriture de la violence du désir du corps et de la fuite du temps. Désir du corps masculin, pudique, refoulé mais explicite, dont la photographie est l’intermédiaire privilégié de l’appropriation symbolique.
     L’image quitte le sujet qu’elle représente, vit sa propre vie et assume, dans l’univers du poète, une présence: « le soir, plaisir de revoir ma lampe allumée éclairer des photographies, de grands feuillets blancs prêts à noircir ». Plus loin encore :  » Olivier ! J’ai repris ces jours derniers dans mes cartons ces images où il me sourit – la première que j’avais « tirée » et d’autres moins anciennes où, mauvais imagier, j’ai si mal saisi le reflet de cette présence miraculeuse ».

     Pendant près de soixante annnées, Roud prit plus de 10 .000 photographies. Elles ont presque toutes pour sujet des portraits de paysans au travail ou au repos, moissonneurs ou laboureurs aux corps musclés, hommes et femmes aux champs, des paysages et des lieux désertés et atemporels. Sujets récurrents, revisités chaque année pour assurer l’insoumission au temps (sa chronique peut-être), par leur pérennité et leur virtualité . C’est l’acte de résistance ultime contre la mort si présente dans la vie et les écrits de Roud . A quelques exceptions près – les peintres Steven-Paul Robert et Auberjonois, avec lesquels il était très lié – il n’y a ni personnalités, ni événements dans les images de Roud, ni saison d’hiver d’ailleurs. Les paysages, les hommes, la nature. Cernés essentiellement dans le Jorat, pays qu’il ne quitta jamais et qu’il parcourut à pied, en tous sens, de jour comme de nuit, inlassablement.
     Il y a chez Roud écrivain une appréhension du matériau brut et un art de la transposition qu’on retrouve dans son travail photographique, jusque dans la technique utilisée : grande ouverture de focale, donc netteté du sujet et flou de l’arrière-plan, jeux de lumière en contre-jour. « La lumière délicate fixe sans cesser d’être vivante ( …) Il ne s’agit pas du tout d’une faiblesse de la lumière, tout ce qu’elle baigne (au lieu d’éclairer) demeure merveilleusement visible, lisible, qu’il s’agisse d’un paysage ou d’un intérieur, d’un visage ou d’un bouquet de fleurs . (…) Je vois en elle la révélation du monde : elle nous le révèle dans l’infinie multitude de ses apparences, mais une fois singularisée, nous sentons que tout attendait cette singularisation pour assumer son être éternel ». C’est bien ainsi qu’il faut lire, regarder, percevoir le visage du poète dans les nombreux auto-portraits qu’il a réalisés.
     Il faut le souligner, Roud s’est heurté et se heurte encore à une certaine incompréhension et à des préjugés courants à l’encontre de la photographie. « A quel point de faiblesse spirituelle je suis parvenu : le mot du peintre Auberjonois me tourmente . « Et votre travail ? » Et comme je lui parlais de travaux photographiques. « Cela ne m’intéresse guère ». « Je le veux croire », lui dis-je – « Mais non, cela a son importance pour vous, mais ce n’est pas l’important, die Hauptsache… ». J’ai touché du doigt mon renoncement, mon désistement ». Les images de Roud sont restées pratiquement inconnues, peu publiées et peu exposées. Elles l’ont été généralement dans l’esprit nostalgique d’un monde rural et artisanal disparu. Quand on sait la force idéologique d’une image, on mesure à quel point ce confinement a assuré une réception rassurante à ses photographies. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle personne jusqu’ici n’a interrogé l’écriture pour comprendre l’image, dans la mesure où celle-là joue avec celle-ci le rôle paradoxal de la voix du narrateur. Qui sait, qui imagine en parcourant son itinéraire sensible et symbolique, la tragédie de solitude qui s’est jouée, pour l’homme d’écriture dont le premier recueil s’intitulait Adieu ?

°°°

Gustave Roud  Baignade des chevaux , 1937.  Cahiers Gustave Roud, 4. L’imagier (Association des Amis de Gustave Roud, Lausanne et Carrouge,

Baignade des chevaux, 1937

Bain
     Ta chair nue ou sous la toile toujours liée au soleil, je sais bien ce sourd désir d’eau qui jamais ne l’abandonne ! Ni la cruche en plein ciel renversée, son jet de glace au fond de ta gorge (car c’est la soif des lèvres et de la langue qu’elle apaise), ni le vent qui t’épouse comme l’ombre et meurt, sa fraîche plume fondue à ta poitrine avec le frisson du plaisir, – ni le sommeil même ne pourront rendre le calme au corps brûlé. Et pourtant qui osait braver là-haut le sommeil et son empire ? Suspendu à cette seule note aiguë qui de cent mille cris d’insectes à l’unisson célèbre le soleil, l’univers dormait. Les villages blêmes au fond de l’air bercés par le courant qui tord les routes comme des algues, le noir battement des cloches, ce peuple de cadavres dans les vergers (tu riais de l’homme aux mains mortes, Aimé, vaincu par la goutte de lumière à sa joue) – tous les sortilèges de la torpeur, de quel bond tu les brises ! Tu traverses en courant les seigles, la pente commence, et tout de suite l’ombre à ton épaule ! Le ravin s’ouvre et se referme sur le ciel. Tu descends, battu de feuilles et d’odeurs ; tes pieds aveugles tâtent le sentier sous les branches, le tuf craque, les prêles lient tes genoux.
      Ivresse du végétal corps à corps, espèce de cri qui sourd de ta chair heureuse, quand le soleil d’en bas brille tout à coup sous les feuilles, et que ce morceau de ciel qui est de l’eau lui chante son rassasiement et sa joie !
      […]
Extrait de « Bain » (Essai pour un paradis, ECRITS – p.247/248)

°°°chevalEpaule
Fleurs des talus sans rosée, pitoyables au voyageur, qui le
 saluez une à une, douces à son ombre, douces à cette tête sans pensée qu’il appuie en tremblant contre nos visages, signes, timide appel, caresse à l’homme qui ne sait plus rien des hommes sinon ce murmure d’une voix sans lèvres et le frôlement des suppliantes ombres, vous tout autour de l’année comme une couronne de présences, la petite étoile du faux fraisier sous sa frange de neige noircie (un papillon nu s’est trompé de soleil et vacille comme une feuille morte), l’épi du sain foin rose, la scabieuse de laine, bleue comme le regard de mon ami perdu, la sauge, la sauge de novembre refleurie et la brunelle, vous que je nomme et vous que je ne sais plus nommer, ô toi parfum du pâle œillet charitable, changeur de rêves, dénoueur des plus sombres sommeils, vous d’aujourd’hui, de cette minute même sous mon regard, campanules haletantes, humiliées, compagnes de mon ombre solitaire, consolatrices, voyez, cette ombre sur vous n’est plus seule, accueillez mon bonheur d’une heure, ne riez pas de mon bonheur ! Un visage près de mon visage, une épaule nue à mon épaule ; la fauve croupe des chevaux qui tirent, le pas des chevaux parmi les pierres, et derrière nous jusqu’aux nuages, pesante et solennelle, fleurie d’une toute petite fille, la craquante charge de froment !
Non, laisse le fouet pris au collier. Les taons suffisent, et ce soir fourmillement de mouches que je tisonne en vain d’une tige de coudre avec toutes ses feuilles. Doucement, la route est longue. Calme ce cheval fier qui est à toi et que j’aime, avec son chiffre à l’encolure (l’année où tu es devenu dragon), ses jarrets au bord de la danse et du bond ployés sans cesse, ses naseaux traversés soudain par le soleil comme une sombre rose de sang. La route est lente. A gauche, à droite, ne vois-tu pas le pays qui se penche et nous salue, debout dans sa vêture d’or ? Tout le pays debout au long de notre marche comme la foule au flanc d’un cortège, la forêt voleuse de javelles, l’auberge endormie, le chant pur des pavots de soie ! Et ces chênes maintenant qui te lancent tour à tour le même filet d’ombre aux mailles de feu.
[…]

Extrait de « Epaule » (Pour un moissonneur, ECRITS II – p.44/46)

°°°

Gustave-Roud-Hiver-dateNC-476x672

    Je suis assis près d’une tache de neige, sous les frênes du ruisseau, sans une pensée. Ma paume flatte la laine d’une touffe de pulmonaires. Un bleu nouveau fleurit soudain sur l’eau vivante. Un merle hésite, invente le premier chant du monde. Le temps de l’Adieu n’est plus. Le temps de la salutation commence

Air de la solitude II, p.237/238

°°°

  […]
     J’ai relu vos phrases : La guerre crée un présent que nous n’avons pas choisi. En dehors des obligations civiques et de charité qu’il nous impose, il nous laisse tout loisir pour fuir dans la poésie ; la guerre qui menace notre vie menace ce que nous aimons le plus dans la vie : la poésie. Les poètes reprennent ainsi une singulière actualité, car jamais nous ne les aurons lus avec plus de ferveur. Voilà qui est net, et juste.
     Mais vous parlez de la poésie qu’on lit, donc d’une poésie qui est déjà faite, et moi, je ne puis songer qu’à celle qui va naître, et je tremble. La poésie (la vraie) m’a toujours paru être (…) une quête de signes menée au cœur d’un monde qui ne demande qu’à répondre, interrogé, il est vrai, selon telle ou telle inflexion de voix. La guerre, par ce doute atroce qu’elle installe en nous sur nous-mêmes et l’univers, ne peut que paralyser l’entretien du poète et du monde fondé sur un réciproque abandon. Que l’on se batte ou que l’on « monte la garde » seulement, la guerre nous est perpétuelle présence, et si l’on tente de l’oublier comme je l’ai fait tout à l’heure, parvenu sur le bord même de l’échange poétique, tout s’écroule soudain, sournoisement miné par cette présence niée qui se venge. L’herbe éternelle est rendue à la faux, les feuillages éternels à l’hiver, ce paysan éternel qui est mon ami redevient le soldat revenu l’autre jour en congé, qui portait encore sur sa profonde poitrine la petite plaque d’os poli où l’on peut lire :

Dragon
Fernand Cherpillod
Escadron 4

et, demain peut-être, repartira.
Je vous le jure, il ne s’agit pas de mirages ; c’est la nue et stricte vérité.
[…]

Extrait de « Lettre à Henry-Louis Mermod » (Air de la solitude, ECRITS II – p.99/101)

°°°G-Roud-vers1940

[…]
La marche errante du vagabond sans but paraît tout de suite coupable aux yeux des hommes d’ici repris par quelque grand travail d’été comme les foins. Est-il permis, pensent-ils, de traverser les mains oisives ces prairies dont nous sommes, plus encore que les maîtres, les prisonniers ? Ils jalousent la liberté de cet homme et s’en irritent, au moment même où ils redeviennent esclaves, et les pires esclaves : ceux de l’incertain, leur moindre geste dicté par le vent ou le nuage. S’ils savaient !
[…]
Extrait de « Campagne perdue » (ECRITS III – p.94/95)

°°°

Gustave Roud, vers 1945

Robert, Port-des-Prés », vers 1945 – « Terre d’Ombres – 1913-1965 – Itinéraire photographique de Gustave Roud », éditions Slatkine, 2002 (Bibliothèque Vert et Plume)

Double fête indéfinie – pour les yeux d’abord, puis pour tout l’être… Nous rejoignons notre être originel dans sa plénitude paradisiaque presque toujours rompue, voilée, offusquée par les aveugles assauts du quotidien. (…) … si l’on voit la descente vers Moudon de l’autre côté du val, on voit, oui, c’est comme une suite de beaux corps étendus, avec des inflexions qui reprennent et transposent au bord du ciel celles du corps humain, d’une molle hanche, d’une gorge ou d’une épaule, inflexions soulignées ici et là par un bref trait sombre de forêts…

Extrait de Haut-Jora, textes et photographies / Haut-Jora – éditions Payot, Lausanne – 1978.

et encore :

« … ces bras nus touchés d’un premier hâle qui hésite entre le fauve et le rose. »
« Cet homme qui est là debout (le doux bleu du pantalon serré à la taille par la ceinture de cuir) …, les épaules nues. »

Extrait de « Haut-Jorat », pages 59 et 77

°°°

Gustave Roud

     La route noire, mate ou luisante, laquée par la pluie ou liquéfiant le paysage sous le soleil comme un sombre fer brûlant, n’est plus celle de jadis où boitaient, buvant la poussière d’une lèvre sèche, les rôdeurs aux sourcils, à la moustache feutrés de farine comme des meuniers. Les fleurs d’août restent fraîches, l’herbe riveraine est pure. Mais le voyageur poursuit sur cette nappe insensible une course malaisée. Quelque chose l’isole du monde, qui ne fait plus corps avec lui. Le bleu d’acier, le violet vulgaire, le noir sans richesse que sa semelle touche sont morts. Pour toujours a disparu cette chose frémissante où posait son regard sans pensée : la route ancienne sous le gel comme une dalle de marbre où le matin versait brutalement un flots d’ombres éclatantes ; la route après l’averse, grêlée comme une peau ; la route sous l’orage de mai où l’on enjambe des flaques de pétales, neige et rouille ; la route de novembre, quand le talon crève avec un cri rauque la creuse glace des ornières ; la route qui vivait.
       […]
       Extrait de « Campagne perdue » (ECRITS III – p.179/180)

°°°

 


Pour en savoir plus sur Gustave Roud  :

  • Vidéo : interview de l’écrivain dans la ferme familiale à Carrouge par le journaliste Guy Ackermann en 1965 (RTS archives), c’est ICI.
  • Vidéo : le poète valaisan Maurice Chappaz parle de Gustave Roud, c’est ICI.
  • Gustave Roud et Philippe Jaccottet, lecteurs de Novalis, par Nathalie J. Ferrand : c’est ICI
  • Gustave Roud, marcheur de plaine (Extrait de Paysage et Poésie francophones par Michel Collot,Antonio Rodríguez – Presses Sorbonne nouvelle, 2005)-Google books, c’est ICI.

 


le sentier Gustave Roud 

     Un projet de « Sentier Gustave Roud » a été réalisé dans le Jorat qui permet aux amateurs de poésie et de marche pourront se retrouver sur les pas de Gustave Roud dans les paysages qu’il parcourait inlassablement.
    Les deux boucles qui constituent le sentier ont pour point de départ la maison de Roud à Carrouge et relient plusieurs lieux importants de l’œuvre et de la vie du poète.
   Inspirées en partie de la promenade proposée par l’écrivain dans Haut-Jorat, elles comportent chacune un « point de vue », soit l’un de ces lieux où Roud disait pouvoir goûter le « rythme » propre aux paysages du Jorat : le sommet de la colline au-dessus de Vucherens (décrit dans plusieurs textes sous le nom de « La Croix ») et le cimetière de Ferlens. Les boucles relient aussi plusieurs des lieux de « présence » qui traversent l’œuvre. « Port-des-Prés » et l’« enclave » décrite dans Le Repos du Cavalier et L’Aveuglement figurent parmi les espaces naturels privilégiés de la quête roudienne d’un paradis perdu. Enfin, le sentier permet de retrouver les lieux où vivaient les hommes chers à Roud. Les marcheurs pourront voir la ferme d’Olivier Cherpillod : « La Gottaz », celle de Fernand, ou encore celle de René Balsiger : « Bois-Devant », que Roud évoque notamment dans Air de la Solitude.

Sentier Gustave Roud

Quelques extraits de textes de Gustave Roud décrivant certains lieux desservis par le sentier :

La Croix
    Je regarde : pas une de ces collines autour de moi qui ne se peuple d’anciennes présences où je puisais chaque
fois la même angoisse et le même apaisement.
      …
     Un seul appel et les voici tous autour de moi, ces hommes qu’au long des années j’ai rejoints dans leur solitude passagère pour les mieux interroger sous la vivante lumière des saisons. « Qui es-tu ? » demandais-je au faucheur, au laboureur, au herseur, au moissonneur à demi submergé d’épis — ces taches au loin blanches, fauves ou bleues perdues dans l’immense paysage — et tous à ma question silencieuse ont donné la réponse la plus simple, la plus belle qui se puisse : « Je suis. » Mais avec eux le pays tout entier répondait aussi et sa réponse était la même. Car je le sais enfin, un perpétuel et profond échange le lie à chacun d’eux. Le ciel d’août se fanerait comme une fleur de lin s’il ne reprenait vie à leur regard, le vent retomberait comme un oiseau mort s’il ne devenait
leur souffle.
     …              Campagne perdue (1972)


Présences à Port-des-Prés
     La très haute grange parmi les prairies, avec son toit de tuiles fraîches où s’avivent les ciels d’été, l’âpre crépi des murs, le banc toujours vide entre deux portes fermées, ce Port-des-Prés tout pareil (on dirait) à d’autres granges perdues dans d’autres prairies, d’où vient que je retourne à lui sans cesse, comme si, hors des sables du réel, une oasis miraculeusement m’était donnée où triomphe enfin la toute-puissance du cœur ? J’ai traversé les campagnes de septembre, salué les semeurs de seigle, les premiers semeurs de blé. Un laboureur bâillait dans le soleil, étirant contre les collines d’énormes bras fauves, un village à chaque poing. Le sentier vacillait comme une barque à travers le mouvant paysage livré aux vents, aux nuées, bizarrement battu de sourdes vagues d’ombre. Un autre laboureur m’a parlé comme on parle dans le sommeil, d’une voix précipitée et folle — la voix de mon ami perdu. C’était lui peut-être, car Port-des-Prés était tout proche où le Temps allait perdre son pouvoir… Voici le banc où je m’assieds sans rompre l’accueil des oiseaux : un rossignol des murailles, le pinson tombé du toit, une mésange qui meurtrit la poussière de mille griffes minuscules. La fontaine chante et perd haleine à chaque assaut du vent. Il y a une autre voix encore, celle du ruisseau sous les frênes comme une incantation monotone et profonde. Le temps s’endort. L’esprit s’endort. O présences, que tardez-vous donc à paraître ?
     …            Air de la solitude (1945)


Bain
      Ta chair nue ou sous la toile toujours liée au soleil, je sais bien ce sourd désir d’eau qui jamais ne l’abandonne !
       …
      Suspendu à cette seule note aiguë qui de cent mille cris d’insectes à l’unisson célèbre le soleil, l’univers dormait. Les villages blêmes au fond de l’air bercés par le courant qui tord les routes comme des algues, le noir battement des cloches, ce peuple de cadavres dans les vergers (tu riais de l’homme aux mains mortes, Aimé, vaincu par la goutte de lumière à sa joue) — tous les sortilèges de la torpeur, de quel bond tu les brises ! Tu traverses en courant les seigles, la pente commence, et tout de suite l’ombre à ton épaule ! Le ravin s’ouvre et se referme sur le ciel. Tu descends, battu de feuilles et d’odeurs ; tes pieds aveugles tâtent le sentier sous les branches, le tuf craque, les prêles lient tes genoux. Ivresse du végétal corps à corps, espèce de cri qui sourd de ta chair heureuse, quand le soleil d’en bas brille tout à coup sous les feuilles, et que ce morceau de ciel qui est de l’eau lui chante son rassasiement et sa joie!
       …               Essai pour un paradis (1932)


L’Enclave
     à René Balsiger
    Que l’anneau des forêts vienne enclore un espace de champs et de prairies, ce lieu tout aussitôt se met à vivre d’une vie singulière derrière sa haute muraille de frondaisons et de fûts. Séparé du monde, et sans nulle rupture cependant, il n’en reçoit plus que la rumeur, mais comme décantée: tous les bruits que le vent brasse au-dessus des campagnes infinies glissent au creux de cette conque d’herbages sans y prolonger leur confuse mêlée. Chacun d’eux, et jusqu’aux plus opaques, y retrouve sa saveur propre et ne résonne que pour soi. Le vent lui-même, partout ailleurs plainte nulle errant sans but d’un bord à l’autre de l’horizon, redécouvre sa voix perdue et chante à chaque feuille. Oui, tout ici rejoint son chant, mais un chant d’une transparence mystérieuse et qui, simple écho presque toujours, n’en livre pas moins le dessin musical d’une présence.
     …              Le Repos du cavalier (1958)

 


 

Hymne III à la nuit de Novalis : quatre traductions

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Novalis (1772-1801)

Novalis (1772-1801)

°°°

     Parmi les Hymnes à la Nuit, le 3ème mérite une mention à part dans la mesure où il traduit poétiquement un événement fondamental de l’existence de Novalis, un point singulier sur sa courbe de vie : cet « unique rêve » qui est l’explication de sa vocation à l’Amour.

 sophie    « SOPHIE, la jeune fiancée de Novalis, meurt à quinze ans. Il en a vingt-cinq et meurt à vingt-huit ans. C’est entre ces deux morts qu’il fait l’expérience de la Nuit. Il a fait des études scientifiques et reste, par son travail dans l’administration des mines de sel, dans un contact permanent avec les réalités du monde sensible. Pour lui, tout travail, toute vie professionnelle était un enrichissement intérieur : « Volontiers je vais mouvoir mes mains actives, et je contemplerai toutes choses autour de moi, dans tous les lieux où tu auras besoin de moi… ». Sa démarche n’est nullement celle d’un mystique qui’ s’éloigne de la vie terrestre, mais une démarche faite en pleine conscience, parallèlement à ses activités journalières. Nous pouvons la suivre dans son journal intime qu’il commence le 3ème jour après la mort de Sophie, et diverses notes. Il développe une pensée philosophique précise et il continue d’acquérir des connaissances variées : « Il faut que j’apprenne, avec zèle tout d’abord, l’art de me transporter à volonté dans n’importe quel état d’âme. (…) J’édifie en ce moment ma raison, et elle mérite d’être la première, car c’est elle qui apprend à trouver la voie. » Il ne s’agit nullement, pour Novalis, de rejeter les choses terrestres et le corps physique, car il sait que celui-ci est une création des dieux, une image du macrocosme : « Il n’y a qu’un temple dans le monde, et c’est le corps humain. Rien n’est plus sacré que cette haute forme. S’incliner devant des êtres humains, c’est rendre hommage à cette révélation dans la chair. On touche au ciel quand on touche au corps humain. »
                        Il vit sur la tombe de Sophie des états qui lui permettent d’entrer en contact avec le monde spirituel. Il a une connaissance très juste du moi individuel, social, mais aussi un pressentiment que ce moi n’est pas limité et qu’il peut permettre d’accéder, par une démarche intérieure, à sa nature supérieure : « La conscience de moi, et le calme, m’importent par-dessus tout. (…) Mais ma conscience de moi devra se renforcer encore beaucoup. Il y a en moi d’immenses lacunes. (…) Il me faut absolument chercher à affirmer mon « moi » le meilleur à travers les fluctuations de la vie et les changements de mon tempérament. » Bien qu’il ne désigne pas toujours expressément le « Moi spirituel », il le pressent constamment au cours de ses états de conscience : « Le préjugé le plus arbitraire est celui qui consiste à croire que la faculté d’être hors de nous-mêmes, d’être consciemment en dehors de nos sens, nous est refusée.  L’homme peut être, à tout instant, une entité suprasensible. … La tâche suprême de la culture est de s’emparer de son Moi transcendantal, d’être vraiment le moi de son Moi. »
                      La mort de Sophie qui a si douloureusement bouleversé Novalis, l’a profondément transformé. Des forces spirituelles qui n’étaient auparavant en lui que virtuelles sont devenues actives. C’est par l’expérience de la mort qu’il a abordé le monde de l’esprit. Mais c’est grâce à l’amour que cette faculté a pu s’épanouir en lui.  Dans l’amour véritable il y a identification. Son identification à Sophie lui permit de la suivre lorsqu’elle eut passé le seuil : « Il faut seulement que je vive toujours davantage en Elle. (…) Si je veux seulement être digne d’elle à chaque instant du jour! » L’amour l’a conduit à la souffrance, mais il reconnaît que cette expérience terrestre était nécessaire. Si Sophie avait vécu, il aurait réalisé tout autre chose, mais n’aurait pu s’approcher à ce point du divin. Par cette mort il a vécu par l’esprit et pour l’esprit, pour la beauté et finalement par l’amour terrestre métamorphosé en amour divin. Alors le regard qu’il pose sur chaque objet le purifie, le métamorphose, lui donne un nouvel éclat, une nouvelle lumière et finalement le transsubstantie.
                        C’est sur la tombe de Sophie qu’il se rend compte que « notre engagement n’était pas pris pour ce monde. » Il aspire donc à quitter lui-même cette vie terrestre. « Elle est morte, je mourrai donc aussi. … Je veux attendre, dans une paix profonde et joyeuse, l’instant où je serai appelé. … Ma mort sera le témoignage de la plus haute vérité : un sacrifice réel, et non point un geste de fuite, ni un moyen de secours. … J’ai remarqué que je suis manifestement prédestiné à la mort. Je n’atteindrai rien en ce monde. Je devrai me séparer de tout à la fleur de l’âge. … Je veux mourir joyeux comme un jeune poète. »
                        La mort de Sophie crée en lui le désir de sa propre mort prochaine : «Auprès de sa tombe, j’ai compris que, par ma mort, je devais donner à l’humanité le spectacle d’une telle fidélité jusqu’à la mort; ainsi je lui rends en quelque sorte possible un pareil amour. » Cette rencontre de la mort lui permet de vivre dans l’état de conscience de minuit parallèlement à l’état de conscience de midi. Le passage de la vie dans le monde spirituel à la vie sur terre, puis de la vie sur terre à la vie dans le monde spirituel, il l’exprime ainsi : « Lorsqu’un esprit meurt, il devient homme.  Lorsqu’un homme meurt, il devient esprit. Libre mort de l’esprit, libre mort de l’homme.(… ) La mort est une victoire sur soi-même… ». Il peut donc maintenant vivre certains états où s’harmonisent les deux formes de connaissance : « L’homme entièrement conscient s’appelle le voyant. » Novalis a connu le karma et la réincarnation, aussi est-il devenu celui qui, au cours des temps, participe : « N’y aurait-il pas aussi dans l’au-delà une mort, dont le résultat serait la naissance sur terre ? – l’idée infinie de notre liberté présuppose une succession infinie d’apparitions de l’homme dans le monde sensible.  Nous ne sommes pas destinés à paraître une seule fois dans notre corps terrestre sur cette planète. » Il a découvert, enfouies dans les profondeurs de son âme, les étapes du passé de l’évolution.

Berthin Montifroy, Langage et poésie, Triades, paris, 1979.

°°°

Caspar_David_Friedrich_032_(The_wanderer_above_the_sea_of_fog)

Caspar Friedrich – Au-dessus de la Mer de Nuages, 1818

°°°

3ème Hymne à la Nuit – Novalis

       « Einst da ich bittre Thränen vergoß, da in Schmerz aufgelöst meine Hoffnung zerrann, und ich einsam stand am dürren Hügel, der in engen, dunkeln Raum die Gestalt meines Lebens barg – einsam, wie noch kein Einsamer war, von unsäglicher Angst getrieben – kraftlos, nur ein Gedanken des Elends noch. – Wie ich da nach Hülfe umherschaute, vorwärts nicht konnte und rückwärts nicht, und am fliehenden, verlöschten Leben mit unendlicher Sehnsucht hing: – da kam aus blauen Fernen – von den Höhen meiner alten Seligkeit ein Dämmerungsschauer – und mit einemmale riß das Band der Geburt – des Lichtes Fessel. Hin floh die irdische Herrlichkeit und meine Trauer mit ihr – zusammen floß die Wehmuth in eine neue, unergründliche Welt – du Nachtbegeisterung, Schlummer des Himmels kamst über mich – die Gegend hob sich sacht empor; über der Gegend schwebte mein entbundner, neugeborner Geist. Zur Staubwolke wurde der Hügel – durch die Wolke sah ich die verklärten Züge der Geliebten. In ihren Augen ruhte die Ewigkeit – ich faßte ihre Hände, und die Thränen wurden ein funkelndes, unzerreißliches Band. Jahrtausende zogen abwärts in die Ferne, wie Ungewitter. An Ihrem Halse weint ich dem neuen Leben entzückende Thränen. – Es war der erste, einzige Traum – und erst seitdem fühl ich ewigen, unwandelbaren Glauben an den Himmel der Nacht und sein Licht, die Geliebte. »

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

traduction d’Armel Guerne

     « Un jour que je versais amèrement des larmes, que défaite en douleur, mon espérance allait s’évanouir, – et j’étais solitaire, debout près de ce tertre aride qui, dans son lieu obscur et resserré, détenait l’être de ma vie – solitaire comme aucun solitaire n’avait jamais été – oppressé d’une angoisse indicible, à bout de force, plus rien qu’un souffle de détresse… Comme alors je quêtais des yeux quelque secours, ne pouvant avancer ni reculer non plus, un immense regret me retenait à la vie qui fuyait, s’éteignait; – alors, du fond des bleus lointains, de ces hauteurs de ma félicité ancienne, vint un frisson crépusculaire, – et par un coup se rompit le lien natal : la chaîne de la lumière.
    Loin s’est enfuie la terrestre splendeur, et avec elle ma désolation : – le flot de la mélancolie est allé se résoudre en un nouveau, un insondable monde. O nocturne enthousiasme, toi le sommeil du ciel, tu m’emportas : – le site s’enlevait doucement en hauteur, et sur le paysage flottait mon esprit libéré de ses liens, né à nouveau. Le tertre n’était plus qu’un nuage de poussière, que transperçait mon regard pour contempler la radieuse transfiguration de la bien-aimée. L’éternité reposait en ses yeux – j’étreignis ses mains, et ce fut un étincellent, un indéfectible lien que nous firent les larmes. Les millénaires passaient au loin comme un orage. Et ce furent des larmes d’extase que je versai sur son épaule, au seuil de la vie nouvelle.
    Ce fut là le premier, l’unique rêve, – et depuis lors, à jamais, je sens en moi une foi éternelle, immuable, en le ciel de la Nuit et sa lumière, la Bien-Aimée. »

Note de l’auteur : « Le naturel avec lequel l’allemand peut jouer du surnaturel est incompatible avec le sens surnaturel qu’a tout naturellement notre langue française. Cela ne touchant en rien l’authenticité de l’expérience spirituelle de Novalis en elle-même, cet unique chemin de vérité à laquelle son génie accéda, je pense qu’il me sera permis de demander très humblement au lecteur que cette vérité intéresse, de se laisser mener comme il convient par la musique qui alimente souterrainement les images, tout en lui apportant mentalement le discret correctif d’une sourdine assez légère qui le rapprochera plus exactement de la mesure essentiellement germanique de l’oeuvre originale. »

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

traduction de Germaine Claretie

     « Jadis, comme je pleurais d’amères larmes, comme mon espérance s’était fondue en douleur et comme je me tenais debout, seul, auprès du tertre dénudé qui contenait, dans sa profondeur étroite et obscure, la forme de ma Vie ; seul comme ne fut jamais aucun solitaire, poussé par une inexprimable angoisse, sans force, et n’étant plus rien qu’une pensée de détresse ; comme je cherchais des yeux un secours, sans pouvoir avancer ni reculer, et me retenant avec une infinie langueur à cette vie qui me fuyait et s’éteignait, – alors descendit des espaces bleus, des cimes de mon ancienne félicité, un frisson crépusculaire, et le lien de la naissance, – les chaînes de la Lumière, se rompirent d’un seul coup. La splendeur terrestre s’évanouit, et mon deuil avec elle ; la mélancolie reflua dans un monde insondable et nouveau. Extase nocturne, sommeil céleste, tu descendis vers moi ; le paysage s’éleva doucement ; au-dessus du paysage plana mon esprit délivré, régénéré. Le tertre devint un nuage, au travers duquel j’aperçus les traits transfigurés de la Bien-Aimée. En ses yeux reposait l’éternité ; je pris ses mains, et les larmes firent entre nous un lien lumineux, indéchirable. Au loin, les siècles reculaient comme des ouragans. A son cou, je pleurais sur ma vie nouvelle des larmes de ravissement. Ce fut le premier, le seul Rêve, et depuis lors j’ai mis une confiance éternelle et irréductible dans le Ciel de la Nuit, et dans sa lumière, la Bien-Aimée. »

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

traduction de Gustave Roud

     « Un jour que je versais d’amères larmes, que s’évanouissait en douleur mon espérance, que solitaire je me tenais près du tertre aride où recluse dans la ténèbre de l’étroit caveau gisait cette forme qui est ma vie – seul comme ne le fut encore nul solitaire, harcelé d’une indicible angoisse – sans force, avec la seule pensée encore de ma détresse – comme je cherchais secours autour de moi, ne pouvant plus avancer ni reculer, suspendu avec un regret passionné à cette vie fuyante comme une flamme qui défaille – alors, des lointains bleus, des cimes de mon ancienne félicité se propagea le frisson du crépuscule – et d’un seul coup se rompit le lien natal – la chaîne de la lumière. Enfuie, la splendeur terrestre, et mon deuil avec elle – et dans le même temps, ma mélancolie s’abîma dans un nouveau monde insondable. O ferveur de la Nuit, tu descendis sur moi, sommeil céleste ! Le monde se soulève doucement ; nouveau-né, délivré de ses chaînes, sur lui mon esprit plane. Le tertre croule en nuage de poussière – je vois au travers, transfigurés, les traits de la Bien-Aimée. Dans ses yeux dort l’éternité – je saisis ses mains, et voici que les larmes deviennent une chaîne étincelante, indestructible. Comme un orage, des milliers d’années s’enfuient à l’horizon. A son cou suspendu je pleure devant la vie nouvelle des larmes d’extase. Ce fut le premier rêve, le seul – et depuis lors, d’une foi éternelle, immuable, je crois au ciel de la Nuit et à sa lumière : la Bien-Aimée. »

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

traduction de Lionel-Edouard Martin

     « Un jour que je versais des larmes amères, qu’en douleur résolue mon espérance allait s’épuisant, et je me tenais près de la colline aride où, dans un étroit, obscur espace, s’abritait la forme de ma vie – seul comme jamais on ne fut seul, agité d’une indicible angoisse – privé de force, juste une pensée de détresse. – Comme, du regard, à l’entour je cherchais quelque aide, ne pouvant avancer ni reculer, et m’en tenant, dans un interminable désespoir, à cette vie fugitive, éteinte – vint alors des lointains bleus – des hauteurs de mon ancienne béatitude un frisson crépusculaire – et d’un coup se déchira le lien natal, l’entrave de la lumière. Avec, s’enfuirent la splendeur terrestre et mon affliction – avec, la mélancolie prit l’aval vers un nouvel, un insondable monde – toi, l’enthousiasme nocturne, demi-sommeil céleste, tu vins à mon surplomb – les parages doucement se soulevèrent, au-dessus des parages planait mon esprit nouveau-né, désentravé. Nuée de poussière se fit la colline – à travers la nuée, je vis, sublimés, les traits de la Bien Aimée. Dans ses yeux reposait l’éternité – j’étreignis ses mains, et les larmes se firent lumineux, indéchirable lien. Les siècles reculèrent au loin, tels des orages. À la vie nouvelle, je pleurais contre son sein des larmes d’extase. – Ce fut le premier, le seul rêve –  et depuis je crois, d’une croyance éternelle, indéfectible, au ciel nocturne et à sa lumière, la Bien Aimée. »

Note de l’auteur : Cette traduction se veut respectueuse de la syntaxe et de la ponctuation, très émotionnelles, de Novalis, et des répétitions qui trament le texte en réseaux sémantiques.

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

pour en savoir plus :

  • Novalis, penseur poétique par Eryck de Rubercy (La Revue des Deux Mondes), c’est ICI.
  • Novalis – Lettre bimestrielle n°52 (août-sept.2014) du site D’Orient et d’Occident, par Jean Moncelon, c’est ICI.

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––