l’amour à travers les œuvres d’art : Heinrich Blücher et Hannah Arendt


Art, amour et engagement

      Qui a dit que la visite des musées et l’érudition intellectuelle et artistique étaient des activités artificielles qui éloignaient de la vie réelle et nous séparaient des êtres de chair et de sang ? La lettre envoyée en février 1934 par le militant révolutionnaire Heinrich Blücher à son amante du moment, la philosophe juive Hannah Arendt est là pour nous prouver le contraire. Heinrich et Hannah ont tous deux fui le nazisme et se sont réfugiés à Paris, elle en 1933 après son arrestation par la Gestapo et lui un peu plus tard après sa fuite en Tchécoslovaquie. Ils se rencontrent à l’occasion d’une conférence publique au printemps 1936 où ils vont vivre une histoire d’amour d’une intensité peu commune. Lui a alors 37 ans et elle 29 ans et elle sera bientôt séparée de son mari, le philosophe Günther Anders qui est sur le point d’émigrer à New York. Heinrich Blücher qui vivait à Paris dans une semi-clandestinité était un homme remarquable, intellectuel autodidacte très engagé politiquement il avait en tant que communiste participé à la révolte spartakiste de Berlin en 1919, s’était immergé pleinement dans le bouillonnement intellectuel et artistique de la République de Weimar et combattu le nazisme en prenant de grands risques avant d’être acculé à l’exil. De surcroît, c’était un bon orateur et un homme très séduisant. Il va apporter à Hannah Arendt une ouverture sur l’action politique et sur l’art qui aura une influence déterminante sur ses travaux futurs. À Paris, les deux amants courent les musées, les bibliothèques et les conférences entretiennent un dialogue intellectuel permanent et passionné. Leur amour est profond et Hannah, dans une lettre de février 1937 postée à son amant de Genève elle ira jusqu’à écrire :  « Vois-tu, très cher, j’ai toujours su, déjà quand je n’étais qu’une môme, que ce n’est que dans l’amour que je peux vraiment me réaliser. Et c’est pourquoi j’avais si peur de me perdre et qu’on me dévoie de mon indépendance et quand je t’ai rencontré, je n’avais plus peur. Après ce premier effroi qui n’était qu’une peur enfantine, jouer à l’adulte. Encore aujourd’hui, il me semble  incroyable que j’ai pu connaître les deux, le grand amour et l’identification avec la même personne. et je n’ai le premier que depuis que j’ai aussi l’autre.   Enfin je sais ce que c’est que le bonheur  »   Ils se marieront en 1940 juste avant leur départ ensemble pour les États-Unis via Lisbonne après l’emprisonnement d’Hannah par les autorités française lors de la rafle du Vel d’Hiv, puis internée au camp de Gurs.

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« Nous sommes des voyageurs semblables à Ulysse mais qui, contrairement à lui, ne savent pas qui ils sont ».        Hannah Arendt.

Hannah Arendt, Heinrich Blücher


 Paris, février 1937

     Chérie,

   Le corps de cette Aphrodite est le corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent. Ce n’est pas une Aphrodite comme celles qui ont existé avant elle. Ce n’est pas une déesse comme chez les Grecs, Ce n’est pas une amante naturelle comme à la Renaissance.

   Cette Aphrodite est parée comme une servante de Vénus. Elle porte des bijoux sur son corps nu  mais qu’on ne s’y trompe pas, regarde comme le visage domine. Rembrandt découvre la femme, l’idéalise et montre qu’elle peut en même temps rester amante, épouse et hétaïre.

   Chérie, en te parlant de l’un de nos ancêtre et de son travail, je m’aperçois combien je parle de nous et surtout de toi.

     Je t’embrasses encore et encore,
     Je t’approche par mes baisers,
    Je veux être dans les bras, entre les cuisses, sur la bouche, sur les seins  et dans le ventre de ma femme.

     A toi, Heinrich

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     La relation entre ces deux fortes personnalités est dés l’origine marquée par l’art et la peinture en particulier, dans la première lettre prémonitoire qu’il envoie à Hannah en août 1937, Blücher  écrit : « Je regarde autour de moi, je me mets à ma matière, et cela me permet de vérifier uns remarque de Goethe : tu as déplacé, bousculé, tous mes pinceaux ». Dans une autre lettre en français du 6 novembre 1939 envoyée du camp d’internement où les autorités française l’avait placé, il lui écrit :  « Dans une de ces lettres anciennes qui me resteront toujours actuelles tu as fait remarquer que les lettres d’amour sont toujours d’une certaine monotonie. Bien sûr, mais quelle monotonie étonnante. Une monotonie comme les bruits de la mer. Plus on en écoute, plus on désire d’entendre. Une monotonie si élémentaire qu’elle donne d’espace, dans leur cadre “grandios”, à tous ces variations infinies de tout un monde, de toute une vie. »

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Rembrandt – Bethsabée au bain tenant la lettre de David, 1654 – Musée du Louvre

David et Bethsabée
    Le roi David, ayant surpris au bain la belle Bethsabée, femme d’Uri le Hittite, un soldat valeureux de son armée, en tombe éperdument amoureux, la fait venir au palais et s’unit à elle. Celle-ci tombe enceinte et craint le châtiment qui lui sera infligé par son mari lorsqu’il sera de retour. David donne alors l’ordre à Joab, le chef de son armée, d’élaborer un plan pour faire périr le mari gênant. Ce plan est mis à exécution et David est libre d’épouser Bethsabée. Bientôt l’enfant de leur union naît mais le comportement du roi, adultère et meurtrier, a mécontenté Dieu qui envoie le prophète Nathan informer David qu’en châtiment de ses crimes son enfant décédera. Après la repentance de David, un nouvel enfant naîtra de son union avec Bethsabée qui portera le nom de Salomon ( le pacifique) et deviendra roi d’Israël.
     La scène de la vie de Bethsabée le plus souvent représenté par les peintres est celle du bain, au moment où lui est présentée la lettre envoyée par le roi David dans laquelle celui-ci lui annonce son désir de la prendre pour épouse. Les tableaux le plus connus représentant cette scène sont ceux de Willem Drost et de Rembrandt, tous deux peint au cours de l’année 1654 et ceux de Franciabigio (1523), Jan Massys (1562) et de  Karl Brioullov (1832).

Le tableau de Rembrandt au Louvre
bethsabee-au-bain-tenant-la-lettre-de-david-1654-rembrandt1  Le tableau du Louvre est l’un des tableaux majeurs de Rembrandt, il montre Bethsabée à sa toilette profondément troublée par la teneur du message que lui a envoyé le roi David. La notice relative au tableau élaborée par le musée précise que le peintre a peint Bethsabée d’après un modèle vivant. Le modèle est sa nouvelle maîtresse, Henrdrickje Stoffels, entrée à son service après la mort de son épouse Saskia et la répudiation de son ancienne servante Geertghe, qui lui donnera une fille nommée Cornelia. Il semble que le thème de Bethsabée ait particulièrement fasciné les écrivains, Paul de Roux a écrit sur ce sujet « Une double absence » (Gallimard) et en 1938 Pierre Benoît, un « Bethsabée » réimprimé chez José Corti en 2010. Le dernier essai écrit est celui de  Claude Louis-Combet  « Bethsabée, au clair comme à l’obscur » dans lequel l’auteur pointe l’érotisme qui se dégage du tableau : « Le Maître aimait l’éclat solaire des chairs dénudées, les seins gonflés de vie, les cuisses palpitantes dans la lumière ». Curieusement, l’écrivain reprend l’idée exprimée par Heinrich Blücher dans sa lettre à Hannah Arendt lorsqu’il insistait sur l’image d’un « corps d’une femme mûre déjà marquée par les traces réelle d’un amour violent ». Paul de Roux qui décidément a beaucoup d’imagination, va encore plus loin en présentant Rembrandt comme une « bête de sexe » : « comme Pasiphaé, Hendricjke avait été visitée, et, dans les abysses de sa chair, travaillée d’une violence bestiale qui lui avait arrachée de longs gémissements ». Pour lui, « la ferveur sexuelle » qui habite le peintre permet également « la fusion du charnel et du spirituel [qui] consistait exclusivement dans la beauté de l’oeuvre ».

    La manière dont le corps de Bethsabée a été peint par Rembrand justifie-t-elle toutes ces outrances qui nous semblent être des fantasmes ? Ceux-ci nous éclairent plus sur l’état psychique de leurs auteurs que sur celui de Rembrand. Pour ma part la représentation du corps de Bethsabée est la représentation naturaliste d’un corps aimé que le peintre semble avoir eu du plaisir à longuement détailler jusque dans les détails à priori les moins esthétiques comme les plis de la peau. Comme le relève avec justesse Heinrich Blücher la Bethsabée du tableau n’est pas une représentation éthérée d’un idéal féminin désincarné à la façon d’un Botticelli mais la représentation sensuelle d’une femme réelle à la chair épanouie et triomphante que Rembrandt s’est complu à magnifier à un degré de réalisme tel qu’elle en devient provocante. Il faudra ensuite attendre Courbet pour arriver à un tel degré de réalisme provocateur. Quand aux traces d’un « amour violent » et d’une « violence bestiale », je n’en ai trouvé aucune. Ajoutons que la fascination qu’exerce le tableau tient beaucoup au contraste entre ce corps fait pour le plaisir qui s’expose sans pudeur et le regard empreint de doute et de tristesse qui se perd dans le vide.

Enki sigle


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un homme ordinaire – Johann Reichhart, bourreau sous le IIIe Reich

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Profession  ? — Bourreau…

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Johann Reichhart (1893-1972)

      Johann Reichhart avait de qui tenir, il descendait en effet d’une lignée de bourreaux bavarois qui remontait jusqu’au milieu du XVIII e siècle. Il a servi en Allemagne sous divers régimes. Depuis 1924, pendant la république de Weimar jusqu’à la fin du IIIe Reich,dont il était l’un des quatre principaux bourreaux. Le nombre important d’exécutions dont il eut la charge lui a permit d’acquérir en 1942 une maison dans la vallée de Gleisse, près de Munich.  Après la guerre, les américains continuèrent à utiliser ses services jusqu’à fin mai 1946. C’est ainsi qu’il pendit 156 dignitaires nazis. Il fut certainement le recordman mondial des mises à mort puisqu’il exécuta au total 3.165 sentences de mort soit en moyenne 137 exécutions par an. Parmi les méthodes d’exécution utilisées par Reichhart figuraient  la décapitation à la hache ou à la guillotine, la pendaison. Les guillotinages étaient néanmoins majoritaires avec 2.948 exécutions. Parmi les personnes qu’il a exécuté figuraient les membres du réseau de La Rose Blanche à Munich (voir article précédent). Peux-t-on imaginer l’état psychologique d’un homme qui durant deux décennies a procédé tous les trois jours en moyenne à une exécution ?

Tuer mais en respectant l’étiquette…
    Johann Reichhart était un bourreau méticuleux qui avait le sens du travail bien fait. Il perfectionna la guillotine pour rendre l’exécution la plus rapide possible et donc la moins pénible pour le condamné. Il était attaché au respect d’un strict protocole, s’habillant avec ses assistants d’un ample manteau noir avec haut de forme et nœud de papillon noir et portait chemise et gants blancs.

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Johann Reichhart (au centre) en 1924 au cours de l’une de ses premières exécutions

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Johann Reichhart ajuste la corde du condamné Martin Weiss, ancien commandant des camps de concentration de Dachau et Neuengamme à la prison Landsberg, Landsberg am Lech

    Son travail pour les autorités d’occupation terminé, il a été arrêté en mai 1947, jugé et condamné en 1949 à deux ans de camp de travail et confiscation de 50 % de ses biens avec interdiction d’exercer un profession publique et de conduire un véhicule. Financièrement ruiné, séparé de son épouse, il eut à subir en 1950 le suicide de son fils Hans, détruit psychologiquement par  cette situation. Est-ce Hans ou son autre frère qui l’aurait assisté comme des témoins l’ont rapporté pour certaines exécutions ? Il a survécu en fabriquant des lotions capillaires et des parfums, en gérant un élevage de chiens et avec l’aide financière de sa famille et de sa maîtresse.

La « banalité du mal »

     C’est Hannah Arendt qui utilisa pour la première fois cette expression à l’occasion du procès Eichmann à Jérusalem. Alors qu’elle s’attendait à rencontrer dans le box des accusés un criminel monstrueux, cynique et cruel, elle découvrit un homme « ordinaire »,  médiocre, préoccupé par sa carrière. Il aurait été plus facile pour les juges et plus réconfortant pour l’opinion publique qu’Eichman soit un monstre mais à l’instar de beaucoup de responsables nazis, il n’était « ni pervers, ni sadique » mais « effroyablement normal ». Cette découverte d’Hannah Arendt posait le problème de la possibilité de l’apparition de « l’inhumain » chez chacun de nous lorsqu’il est généré par les idéologies des systèmes totalitaires qui manipulent les consciences et détruisent la personnalité morale au point que les individus ne sont plus capables de faire la différence entre le bien et le mal. Pour les acteurs de ce processus de déshumanisation, les condamnés ou ceux appelés à le devenir n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus une abstraction. C’est ce qu’a admirablement traduit Primo Levi dans Si c’est un homme, le récit de son séjour dans un camp de concentration, en parlant de l’un de ses bourreaux : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. ». Et Primo Levi de rejoindre le point de vue d’Hannah Arendt sur la banalité du mal : « ils étaient faits de la  même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »
 Dans ces conditions, pour Hannah Arendt, ces artisans du mal commettaient des crimes sans en avoir conscience. Ils avaient au contraire la conviction qu’ils avaient fait le bien en obéissant à la loi. C’est ainsi que se défendit Eichmann à Jérusalem : il ne pouvait être coupable puisqu’il avait obéit aux ordres.

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     de gauche à droite : Alexander Schmorell, Hans et Sophie  Scholl, Christoph Probst, Willi Graf et le professeur Kurt Huber. Six des membres du réseau La Rose Blanche exécutés.

    Jacob Schmidt, le gardien de l’université qui découvrit Sophie et Hans Scholl du réseau La Rose Blanche, jeter des tracts antinazis dans la cour de l’université de Munich et les retint jusqu’à l’arrivée de la Gestapo était un bureaucrate ordinaire qui obéissait aux ordres,  Johann Reichhart, le bourreau méticuleux qui faisait méticuleusement son travail quelques soient les régimes était aussi un homme ordinaire qui obéissait aux ordres mais que dire des jeunes membres du réseau la Rose Blanche qui avaient conservés leur esprit critique et leur humanité et osé s’élever malgré les risques encourus contre le système totalitaire ? Eux aussi étaient des êtres ordinaires qui avaient été enrôlés dans un premier temps dans les jeunesses hitlériennes. C’est peut-être sur ce point que pêche le raisonnement d’Hannah Arendt qui peut induire le concept d’irresponsabilité : n’y a t’il pas au moins un moment où les « meurtriers ordinaires » prennent conscience de l’horreur de leurs actes et par lâcheté choisissent le déni et la compromission avec l’excuse facile de l’obligation morale de l’obéissance aux ordres. Les résistants de La Rose Blanche ont, à ce moment crucial,  pris leur responsabilité et choisis de rester humains.

      C’est lors de la distribution du 6ème tract que Sophie et Hans Scholl furent découverts. Voici un extrait du 2ème tract qui traite justement de cette prise de responsabilité nécessaire : « On ne peut pas discuter du nazisme, ni s’opposer à lui par une démarche de l’esprit, car il n’a rien d’une doctrine spirituelle. Il est faux de parler d’une conception du monde nationale-socialiste parce que, si une telle conception existait, on devrait essayer de l’établir par des moyens d’ordre intellectuel. La réalité est différente. Cette doctrine, et le mouvement qu’elle suscita, étaient, dès leurs prémices, basés avant tout sur une duperie collective, et donc pourris de l’intérieur ; seul le mensonge permanent en assurait la durée. C’est ainsi que Hitler, dans une ancienne édition de « son » livre, – l’ouvrage écrit en allemand le plus laid qu’on puisse lire, et qu’un peuple dit de poètes et de penseurs a pris pour bible ! – définit en ces termes sa règle de conduite : « On ne peut pas s’imaginer à quel point il faut tromper un peuple pour le gouverner. » Cette gangrène, qui allait atteindre toute la nation, n’a pas été totalement décelée dès son apparition, les meilleures forces du pays s’employant alors à la limiter. Mais bientôt elle s’amplifia et finalement, par l’effet d’une corruption générale, triompha. L’abcès creva, empuantissant le corps entier. Les anciens opposants se cachèrent, l’élite allemande se tint dans l’ombre.
      Et maintenant, la fin est proche. Il s’agit de se reconnaître les uns les autres, de s’expliquer clairement d’hommes à hommes ; d’avoir ce seul impératif présent à l’esprit ; de ne s’accorder aucun repos avant que tout Allemand ne soit persuadé de l’absolue nécessité de la lutte contre ce régime. »

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