Ils ont dit… (4)


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le dôme du Panthéon

Sommes nous légitimes ?

     « Nous mourrons un jour, et c’est là notre chance. La plupart des gens ne mourront jamais dans la mesure où ils ne naîtront jamais. Les êtres hypothétiques qui auraient pu tenir ma place dans le monde mais qui, dans la réalité, ne verront jamais le jour, excèdent les grains de sable de l’Arabie. Assurément, ces fantômes incluent des poètes qui surpassent Keats, des scientifiques qui surpassent Newton. Nous le savons parce que le nombre d’individus potentiels postulé par notre ADN excède infiniment le nombre des vivants. En dépit de ces probabilités époustouflantes, ce sont deux êtres banals, vous et moi, qui vivent ici…»

Richard Dawkins, Les Mystères de l’arc-en ciel, 1998

      Et l’auteur, dans son ouvrage « Pour en finir avec Dieu » paru huit années plus tard de revenir sur sa citation et d’écrire : « Nous, le petit nombre des privilégiés, qui avons gagné contre toute attente à la loterie de la naissance, comment osons-nous nous plaindre de notre retour inévitable à cet état antérieur d’où l’immense majorité des êtres potentiels ne sont jamais sortis ? ». Par ces deux citations, l’éminent biologiste, éthologiste et académicien britannique Richard Dawkins, athéiste et rationaliste convaincu semble établir une hiérarchie entre les « Grands Hommes » qui sont des êtres d’exception et les « êtres banals » dont vous et moi faisons partie et parmi lesquels, par fausse modestie, il se place. Ce faisant, et cela paraît surprenant pour un scientifique et un penseur d’un tel niveau, défenseur de la théorie de l’évolution, il semble oublier le fait que l’un des moteurs de l’évolution est la capacité des faibles à s’adapter à leur milieu et par là-même faire progresser la complexité de la vie et la résilience de leur espèce. Cette adaptation résulte rarement d’une capacité intellectuelle supérieure mais de mutations dues à des accidents génétiques et au hasard. Nos lointains ancêtres, les primates qui ont quitté en Afrique les forêts protectrices pour la savane pleine de dangers ne l’ont pas fait de manière volontaire mais parce que ces forêts s’étaient raréfiées par suite de changements climatiques de grande ampleur et ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins. Seuls les plus forts des primates ont pu rester dans les forêts restantes en chassant leurs congénères les plus faibles. Ceux qui sont resté n’ont pas eu besoin d’évoluer puisque leur nature était déjà parfaitement adaptée à leur environnement mais parmi ceux qui ont été chassés, seuls ceux qui ont pu développer, le temps aidant, des dispositions anatomiques et cognitives supplémentaires ont pu survivre, maîtriser leur nouvel environnement et faire ainsi réaliser à l’espèce humaine un bond qualitatif d’une ampleur considérable. L’évolution ne favorise pas les êtres d’exception par rapport aux êtres banals. on peut même considérer qu’elle une prime aux êtres les plus faibles dans la mesure où ceux-ci sont les plus aptes à mettre à profit pour leur survie les mutations produites par le hasard.

Newton par Gotlib
Newton vue par Gotlib

     D’autre part, Richard Dawkins néglige le fait que parmi les « êtres banals », beaucoup auraient pu devenir des Keats et des Newton, si les conditions sociales dans lesquelles ils avaient vécus et les évènements auxquels ils avaient été confrontés, même les plus anodins, avaient été différents. Newton, n’a t-il pas eu la révélation de la théorie de la gravitation universelle en regardant une pomme tomber dans son verger, un soir au clair de lune ? Archimède, son fameux théorème, en jouant dans sa baignoire, Alexander Fleming, sa découverte de la pénicilline par négligence pour ne pas avoir nettoyé son laboratoire avant de partir en vacances. Combien d’individus « banals » étaient des êtres d’exception en puissance ? Alors n’établissons pas de critères de légitimité ou d’illégitimité pour le fait d’être sur terre et d’exister. L’humanité est indivisible, elle forme un Tout, pour le meilleur et pour le pire…

Enki sigle


Le jardin aux sentiers qui bifurquent

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Laura Nillni – Grand Labyrinthe bleu, 2004

     — (…) Votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent, se coupent ou s’ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités. Nous n’existons pas dans la majorité de ces temps; dans quelques-uns vous existez et moi pas; dans d’autres, moi, et pas vous; dans d’autres, tous les deux. dans celui-ci, que m’accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi; dans un autre, en traversant le jardin, vous m’avez trouvé mort; dans un autre, je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme.

     — Dans tous, articulai-je non sans un frisson, je vénère votre reconstitution du jardin de Ts’ui Pên et vous en remercie.

     — Pas dans tous, murmura-t-il avec un sourire. Le temps bifurquent perpétuellement vers d’innombrables futurs. Dans l’un d’eux je suis votre ennemi.

Jorge Luis BorgesFictions, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, 1956.

Laura Nillni - Duo, 2004

Laura Nillni – Duo, 2004

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un certain regard…

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le jour de gloire est arrivé…

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     J’étais passé peut-être des centaines de fois près de lui, le visualisant « d’un œil distrait », comme on dit joliment, c’est-à-dire sans le voir vraiment, n’ayant qu’une vague conscience de sa présence. Il était pourtant là, bien ancré dans le monde, mais en même temps totalement absent de mes pensées telles ces personnes que l’on croise dans une foule, que l’on évite de heurter en marchant, mais sans jamais les voir vraiment, notre attention et nos pensées étant dirigées vers un ailleurs lointain où portées sur d’autres personnes.
    Ce jour-là, pour la première fois, l’arbre m’a fait un signe et manifesté sa présence. Oh, pourtant il ne semblait pas au mieux de sa forme, tout dénudé qu’il était, exhibant son tronc sombre et son squelette de houppe branchue dont la noirceur était renforcée par l’effet du contre-jour mais il avait habillé son tronc d’un léger paréo de feuilles clairsemées d’un vert tendre lumineux qui miroitaient sous le soleil. – « Regarde comme cela me va bien » semblait-il me dire dans son langage d’arbre tout en faisant miroiter fièrement sa parure au grès du vent léger et du déplacement des nuages.  – « Tu es bien trop vieux pour jouer Cendrillon au soir de son premier bal » faillis-je lui lancer en boutade, voulant le taquiner; mais je gardais finalement pour moi ces mots méchants de peur de le peiner tellement il était touchant d’irradier ainsi de fierté et de bonheur. – « Tu es tellement beau que cela mérite une photo » finis-je par lui dire et je joignis le geste à la parole. Il prit alors la pose en bombant le torse et fit miroiter son feuillage de plus belle…
     Et je poursuivis mon chemin pensant que dans ce monde, chaque élément du paysage, chaque être, du plus grand au plus insignifiant doit pouvoir connaître ne serait-ce qu’une fois dans son existence son moment de gloire. C’est affaire de Timing comme on dit aujourd’hui. Il suffit pour cela que les astres soient configurés d’une certaine manière, que le globe terrestre occupe une certaine position par rapport au soleil dans une période de temps plus ou moins limitée de façon à ce que que les rayons solaires frappent l’objet à glorifier selon un angle particulier, avec une certaine intensité, mais qu’en même temps, le ciel soit suffisamment dégagé, non obscurci par la présence de nuages qu’une perturbation climatique causée par une éruption solaire ou volcanique, aurait induits. Mais surtout, après que toutes ces conditions nécessaires aient été réunies, il fallait aussi qu’un regard soit présent, le regard curieux et attentionné d’un humain que le hasard ou le conditionnement de sa propre trajectoire dans l’espace et le temps auraient conduit en cet endroit et à ce moment précis, là où le phénomène devait se produire. N’est-ce pas le même phénomène qui se produit lorsque deux êtres qui s’ignoraient jusque là, vivant à des milliers de kilomètres l’un de l’autre voient à l’occasion d’un voyage leurs lignes de vie rencontrer de manière fortuite et sont soudainement frappés par la foudre du sentiment amoureux ?

Enki sigle

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Retour sur l’article

24 mars 2016 : Dans la préface du recueil de poèmes de Marina Tsvétaïéva intitulé « Insomnie » ‘collection de poche Poésie/Gallimard, je suis tombé sur une déclaration de Marina qui faisait étrangement écho au texte ci-dessus :  « Chaque chose doit resplendir à son heure, et cette heure est celle où des yeux véritables la regardent »

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