Imaginaire de la montagne : le complexe d’Atlas par Gaston Bachelard

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Formes et couleurs : Montagne, année 1947

     Une vieille revue est restée longtemps délaissée dans ma bibliothèque, coincée entre deux livres de montagne, une vieille revue un peu décrépie que j’avais acheté dans les années soixante chez un bouquiniste de Genève et qui présentait sur sa couverture un paysage de montagne. Je devais m’apercevoir plus tard que le paysage en question avait été peint par le peintre genevois Alexandre Calame. La revue avait pour titre Formes et couleurs et le thème traité était celui de la Montagne. Je la feuilletais quelquefois, friand des photos en noir et blanc de paysage de montagnes ou d’alpinistes en pleine action qu’elle exposait mais j’avoue jusque là n’avoir jeté qu’un regard distrait sur les articles qui accompagnaient les photos. La dernière lecture fut un peu plus studieuse et quelle ne fut pas ma surprise de constater que certains des articles produits étaient signés par Gaston Bachelard, Maurice Zermatten, André Guex et Paul Budry… Je pris donc le temps de me documenter sur cette revue parue au cours de l’été 1947 et qui en était à cette date à sa neuvième année d’existence. Editée à Lausanne, elle paraissait six fois par an et se définissait comme une « Revue Internationale des Arts, du goût et des Idées ».

Voici ce que le Dictionnaire historique de la Suisse écrit à propos de cette revue :

     Luxueuse revue, richement illustrée, dont cinquante-trois numéros parurent entre 1939 et 1955 à Lausanne puis à Genève, sous l’impulsion de l’imprimeur André Held. Périodique aux visées éclectiques où se mêlent les beaux-arts, la littérature, l’histoire, la mode et le tourisme. Formes et couleurs connut vite un grand succès (tirage de certains numéros supérieur à 25 000 exemplaires). D’inspiration suisse au départ (beau numéro Auberjonois en 1942), la revue devint franchement franco-suisse en s’adjoignant, fin 1942, un directeur parisien, Maurice Noël, fondateur du Figaro littéraire. Aux côtés des présences locales (Charles-Albert Cingria, Paul Budry, Pierre-Louis Matthey), elle s’enrichit, du fait de l’Occupation, des plus hautes signatures françaises (Claudel, Valéry, Mauriac, Malraux). Par la qualité de son impression, Formes et couleurs contribua à répandre la renommée des techniques helvétiques de reproduction. Elle annonce les livres d’art imprimés en Suisse qui firent sensation au lendemain de la guerre.

Face nord de l'Aiguille d'Argentière - photo Darbellay, Martigny

Face nord de l’Aiguille d’Argentière – photo Darbellay, Martigny

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   Voilà donc l’occasion de vous présenter quelques textes sur le thème de la montagne et les photos ou illustrations qui les accompagnent et le premier présenté sera un texte de Bachelard dont j’avais ignoré jusque là l’existence : Le complexe d’Atlas. Ce texte est accompagné d’illustrations réalisées par un peintre graveur suisse que j’ai découvert à cette occasion, Pauli Fritz Eduard (1891-1968).

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–––– Le complexe d’Atlas par Gaston Bachelard (1947) –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gaston Bachelard (1884-1962)     Dans ce court article, nous voudrions attirer l’attention sur des aspects dynamiques de la contemplation des grands spectacles de la Montagne. Les poètes et les philosophes ont souvent décrit ces spectacles. Les alpinistes ont fait bien souvent le récit dramatique de leurs ascensions. Mais ces tableaux et ces aventures, par leur caractère brillant et par leur caractère passionné peuvent masquer des impressions plus rares et plus cachées qu’un philosophe occupé à étudier le dynamisme des images se doit de classer.
    Les impressions que nous voulons faire revivre sont les impressions de verticalité. Il semble en effet que par delà la participation aux images de la forme et de la splendeur, il y ait pour l’homme rêvant devant la montagne une participation dynamique. Le décor majestueux appelle l’acteur héroïque. La Montagne travaille l’inconscient humain par ses forces de soulèvement. Immobile devant le mont, le rêveur est déjà soumis à la dialectique de l’assise et des cimes. Il peut être transporté, du fond de son être, par un élan vers les sommets, et alors il participe à la vie aérienne de la Montagne. Il peut vivre au contraire une sensation toute terrestre d’écrasement. Il se prosterne corps et âme devant une majesté. Mais ces mouvements intimes d’une contemplation dynamique ont bien d’autres inflexions, ils déterminent bien d’autres nuances psychologiques. Ces nuances sont parfois si délicates qu’elles ne peuvent être exprimées que par les poètes. C’est donc aux poètes que nous nous adresserons pour révéler l’inconscient de la Montagne, pour recevoir les leçons diverses de la verticalité.
    Les impressions de verticalité induite que nous retiendrons vont des plus douces sollicitations aux défis les plus orgueilleux, les plus insensés.

II

    Donnons d’abord un exemple des impressions verticales les plus douces et les plus mobiles.
    Elisabeth Barrett Browning rêve dans un coin de l’Angleterre, avec, dans l’âme, les souvenirs de l’Italie perdue. Elle contemple :

… les vallonnements légers du sol,
(Comme si Dieu avait touché, non pas pressé
Du doigts, en faisant l’Angleterre) – hauts et bas
De verdure – rien en excès, ni hauts ni bas;
Terre ondulée; coteaux si petits que le ciel
Peut y descendre tendrement, les blés monter…
            (Anthologie de la Poésie anglaise, ED. Stock, Trad. Louis Sazamian)

    Qu’on prenne toute la mesure de cette sensibilité verticale ! Le dieu modeleur travaille tout en caresses. les forces de relief se mettent alors à l’échelle de sa délicatesse : le ciel descend aussi doucement que le blé monte, la colline respire… En elle, plus rien ne pèse. par elle, rien ne s’élance trop loin dans l’espace. La colline nous a placés entre ciel et terre. Elle nous a donné, juste à notre mesure, ce qu’il nous faut de vie verticale pour que nous aimions gravir doucement la pente où s’étagent les vergers et les moissons.
    Toute l’âme des collines est dans les vers du poète. Le poème peut servir comme un test de la douce verticalité. Il suffira pour révéler l’image dynamique si caractéristique des paysages de coteaux et de chemins creux. Il nous apprendra à lire les poèmes de la verticalité.

III

    Mais prenons un relief plus imposant. Considérons, par exemple, le mont comme synonyme d’une majesté écrasante. Le Mont de Verhaeren est une image dynamique qui n’a pas besoin d’être dessinée pour dire son hostile pesanteur :

Ce mont,
Avec son ombre prosternée,
Au clair de lune, devant lui,
Règne, infiniment, la nuit,
Tragique et lourd, sur la campagne lasse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les clos ont peur du colossal mystère
Que recèle le mont.

(Verhaeren, Les Visages de la Vie. Le Mont. Ed. Mercure de France, p.309)

     « Ce mystère colossal » un peu naïf dans la poétique du poète flamand, est le mystère d’une pesanteur immobile. Par la suite, dans le développement du poème de Verhaeren, un autre thème interviendra qui déplacera l’intérêt. La peur du colossal mystère, par le virement noram, donnera une inventive curiosité qui cherchera à l’intérieur du mont des richesses endormies. La poésie de Verhaeren visant souvent à une éloquence multiple mêle les genres et de ce fait s’affaiblit. Mais la données première du poème donne une assez nette image d’un mont qui écrase une plaine, qui propage son écrasement sur un large pays plat qui l’entoure.
    La montagne réalise vraiment le Cosmos de l’écrasement. Dans les métaphores, elle joue le rôle d’un écrasement absolu, irrémédiable; elle exprime le superlatif du malheur pesant ets ans remède. Matho dit à Salambo (p. 90) : « c’étaient comme des montagnes qui pesaient sur mes jours ».

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Pauli Fritz Eduard – Schmelzendes Schneefeld, 1925

IV

    Mais ce sentiment d’écrasement peut éveiller la compassion active du rêveur. Dans la rêverie qui s’attache au monde contemplé, il semble qu’un effort de redressement puisse venir en aide à la plaine écrasée par une sorte de loi mécanique de l’égalité de l’action et de la réaction qui a bien des applications dans le domaine onirique. Le géographe rêveur – il s’en trouve – s’offre comme un Atlas pour soutenir le mont. Qu’importe qu’on le prenne pour un tranche-montagne. En contemplant sympathiquement le relief il vient participer, avec des convictions de démiurge, à la lutte des forces. Pour bien comprendre la masse de la montagne il faut rêver de la soulever. La montagne anime son héros. Atlas est un homme dynamisé par la montagne. Pour nous le mythe d’Atlas est un mythe de la montagne. A juste titre, Atlas est à la fois un héros et un mont. Atlas porte le ciel sur des monts trapus, sur les épaules de la terre. Le mont lui aussi peut être pris pour un être héroïque. Dans Le Voyage de Sparte, Barrès désigne le Taygète « comme le héros du paysage ».
     Nous verrons dans un instant les poètes retrouver sans l’aide d’aucune érudition cette mythologie primitive. Insistons d’abord sur cette contemplation dynamique, sur cette contemplation activement mythologique qui dépasse la mythologie de signification. Contempler l’univers avec une imagination des forces de la matière, c’est refaire tous les travaux d’Hercule, c’est lutter contre toutes les forces naturelles opprimantes avec des efforts humains, c’est mettre le corps humain en action contre le monde. Il y a là un principe d’effort anthropomorphique bien spécialisé par son complément d’objet. Un tel effort imaginé nous place à la naissance des symboles que n’explique pas un animisme vague et formel. Nous ne comprendrons pas toute la valeur d’application psychologique de la mythologie si nous nous bornons à en considérer formellement les symboles ou si nous allons trop vite à leur signification sociale. Nous devons vivre un état de mythologie solitaire, de mythologie individuelle en nous engageant dynamiquement dans le mythe avec l’unité de notre volonté rêveuse.
    Ainsi Hercule voyant Atlas (est-de le héros, est-ce le mont ?) aide Atlas, devient Atlas. Alors  tout grandit. Qu’Atlas ou Hercule mettent tout le ciel sur la nuque, ce n’est là qu’un exemple de plus du dépassement habituel des images dynamiques. Dans la vie imaginaire comme dans la vie réelle, le destin des forces est d’aller trop loin. Dans le règne de l’imagination, on n’est fort que lorsqu’on est tout-puissant. Les rêveries de la volonté de puissance sont des rêveries de la volonté de toute-puissance. Le surhomme n’a pas d’égaux. Il est condamné à vivre, sans en passer une ligne, la psychologie de l’orgueil. Même lorsqu’il ne se l’avoue pas, il est une image parmi l’imagerie des héros légendaires.
     Mais quel bien-être que cette vie énergique dans les images, que cette vie énergique digne des Dieux ! Si l’on pouvait étudier les travaux d’Hercule dans leurs rêveries dynamiques, comme des images de la volonté première, on accéderait à une sorte d’hygiène centrale  qui a delà à peu près toutes les vertus de l’hygiène effectuée. Imaginer lyriquement un effort, donner à un effort imaginaire les splendides images légendaires, c’est vraiment tonifier l’être entier sans encourir la partialité musculaire des exercices de la gymnastique usuelle.
     Des images qui sont, pour la plupart des lecteurs proprement insignifiantes, sont restituées avec tous les bénéfices de la vie rêveuse quand on les réfère aux premières légendes. Ainsi l’on dit en anatomie moderne : la première vertèbre s’appelle Atlas parce qu’elle porte la tête. On oublie maintenant d’indiquer la raison astrologique qui faisait remarquer que la tête est « le ciel du petit monde ». jadis le corps humain comparé au corps de l’univers gardait ainsi une petite part des grandes légendes. Qu’on pardonne cette observation d’infime détail à un philosophe qui adore les mots et qui ne peut se résoudre à leur faire tord de la moindre petite partie de leur jeu métaphorique. Quand on fait hommage du nom d’Atlas à la première vertèbre cervicale, il semble que la terre tourne mieux sur son pivot.
     Chaque image, c’est-à-dire tout acte de l’imagination, a donc droit de garder, à côté de son complément d’objet, résidant dans la réalité, son complément de légende. La vertèbre Atlas achève le mouvement de verticalité de toutes les vertèbres. Combien grande est la vertu des mots quand ils sont désignés dans l’humain, quand, par exemple, la colonne verticale est rêvée dans la stature droite, dans la stature verticale, comme l’axe même de tout redressement !
    On comprendra peut-être mieux cette mythologie psychologiquement naturelle, si on lui oppose les vues du rationaliste érudit, du mythologue qui explique les mythes en les rendant « raisonnables ». Le livre de Louis-Raymond Lefèvre : Héraclès donnerait de nombreux exemples de telles rationalisations. Voici comment il explique le mythe d’Atlas portant le monde. Dans une pièce de la demeure d’Atlas, Héraclès vit « un immense instrument » (p. 148). Il en demande « l’utilité » à son hôte. Celui-ci, qui était un homme fort savant, pacifique et sage, lui expliqua qu’il l’avait construit de ses propres mains : c’était une sphère céleste. Pour la lui faire mieux comprendre, ils passèrent tous deux une partie des nuits sur la terrasse, à contempler le ciel, à examiner la marche des astres, qu’Héraclès retrouvait ensuite à leur place, sur la sphère. Atlas accompagnait ses observations de remarques sur l’harmonie qui règne dans l’ouvrage des dieux, établissaient des rapports entre cette harmonie céleste etc elle de la nature plus proche des hommes, et ses paroles mesurées, ses propos emplis de sagesse et d’indulgence, sur la conduite des hommes, enchantaient Héraclès : « Ainsi lorsque tu seras de retour parmi les tiens, pourras-tu dire que tu m’as aidé à porter le monde. » Voilà donc Héraclès qui, dans sa jeunesse, tua son pédagogue, rendu à la patience d’une leçon d’astronomie !
Certes, la tâche de décrire les travaux d’Hercule du travail intellectuel pourrait plaire à un rationaliste. mais il a un temps pour tout. Ici, ce sont les poètes qui « comprennent ». D’un mot, ils retrouvent cette poésie inchoative qui nous dit le commencement du monde :

Où les collines sentent encore la Genèse

où elles sont leur propre Atlas, où elles se soulèvent, où elles vivent comme une épaule humaine heureuse de son action :

Tant que les épaules des collines
rentrent sous le geste commençant
de ce pur espace qui les rend
à l’étonnement des origines.
                      (Rilke. Quatrains Valaisans, p. 70.)

Et Supervielle écrit (1939-1945, poèmes, p. 43) :

Comme la Terre est lourde à porter ! L’on dirait
Que chaque homme a son poids sur le dos.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
Atlas, ô commune misère,
Atlas, nous sommes tes enfants.

     Si les erreurs psychologiques des mythologues rationalistes sont disertes, il ests ouvent donné aux poètes de dire tout en quelques mots. Paul Eluard n’a besoin que d’un seul vers pour évoquer l’Atlas naturel dans une condensation extraordinaire :

Rocher de fardeaux et d’épaules
                 (Je n’ai pas de regrets. Poésie ininterrompue. Fontaine. Déc. 1945.)

     Les deux compléments de mouvements inverses : écrasement et redressement fonctionnent avec une admirable aisance; ils ont le rythme des forces humaines exactement inscrites au point même où elles veulent combattre les forces d’univers. Un vers comme celui-là est pour le lecteur méditant un bienfait dynamique.
   D’autres poètes, au lieu de vivre l’effort d’Atlas à sa naissance, se portent à son fougueux accomplissement. Biely écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever, il vit une sorte de paysage ascendant, qui lutte en toute ses formes contre la pesanteur : « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel, s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les choses, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains; le doigts des pics s’allongeaient , et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes des crêtes peignaient le ciel; ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voie grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs , des sapins, des torrents et des précipices , des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau :

Me voici dressé au milieu des montagnes… »

     Nous n’avons pas voulu trier ce long document, car nous voulions lui laisser ses forces d’entraînement. Biely donne précisément un tableau dynamique, la description dynamique d’un relief qui veut la violence. Et combien symptomatique est la dernière ligne citée ! Tous ces pics qui s’allongent, tout ce relief qui gesticule et qui prend des attitudes, c’est pour aboutir à « dresser » le démiurge littéraire au milieu des montagnes ! Comment mieux dire qu’Atlas est le maître du monde, qu’il aime son fardeau, qu’il est fier de sa tâche. Une joie dynamique traverse le texte de Biely. Il ne vit pas une apocalypse, mais la joie violente de la terre.

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Pauli Fritz Eduard – Silvesternacht (Fantaisie dans la nuit de Saint-Sylvestre) – eau forte, 1923

     Dans toutes ces remarques on peut voir en action diverses composantes d’un complexe inconscient qu’on pourrait appeler le complexe d’Atlas. Il représente l’attachement à des formes spectaculaires et – caractère très particulier – à des forces énormes inoffensives, voire à des forces qui ne demandent qu’à aider le prochain. Le meunier qui est fort en vient à porter son âne. On trouvera dans cette voie toutes les Pauli Fritz Eduard,métaphores du soulagement, d’une entraide qui conseille de porter en commun les fardeaux. Mais on aide parce qu’on est fort, parce qu’on croît à sa force, parce qu’on vit dans un paysage de la force. Comme la remarque à propos de Hölderlin, Geneviève Bianquis (Introduction aux Poésies, Ed. Montaigne, p. 24) : « Tous les phénomènes de la nature, les plus simples et les plus grands de préférence, servent de tropes au sentiment. Chez Hölderlin, tout paysage se transforme en un mythe, en une totalité de vie qui englobe l’homme et lui adresse un appel moral impérieux. »
    Ce moralisme des images, moralisme en quelque manière direct et naïvement convaincant, pourrait rendre raison de bien des pages des Théodicées. mais dans ces pages l’imagination a un but, elle veut prouver, elle veut illustrer des preuves. Nous préférons l’étudier dans des textes où elle se révèle comme une force élémentaire du psychisme humain : comme une volonté de l’être contemporaine aux images.

V

    En marge d’un complexe d’Atlas on peut signaler de curieuses réactions qui s’animent dans une véritable provocation, dans une sorte de défi à la Montagne. Depuis notre livre L’Eau et les Rêves, définissant l’Océan dans le sens d’un monde provoqué, nous avons pu isoler ce que nous avons nommé le complexe de Xerxès en souvenir du roi qui faisait fouetter la mer. Dans le même style on peut parler d’un complexe de Xerxès qui provoquerait la montagne, d’une sorte de viol de la hauteur, d’un sadisme de la domination. On en trouverait de nombreux exemples dans les récits d’alpiniste. Qu’on relise les pages consacrées par Alexandre Dumas à l’ascension du Mont Blanc par Balmat, on y verra que la lutte du montagnard et du mont est une lutte humaine. Il faut choisir son jour : « Le Mont-Blanc, dit le fameux guide, avait mis ce jour-là sa perruque, c’est ce qui lui arrive quand il est de mauvaise humeur, et, alors, il ne faut pas s’y frotter. Mais le lendemain le moment est venu de grimper sur la taupinière. » Quand il est au sommet, Balmat s’écrie : je suis « le roi du Mont-Blanc« , je suis « la statue de cet immense piédestal ». Ainsi finit toute ascension, comme une volonté de piédestal, de piédestal cosmique. L’être grandit en dominant la grandeur. Comme le dit Guillaume Granger, les Alpes et les Apennins sont les « échelons des Titans ».

    Un alpiniste, en un seul aveu, dit parfois plusieurs composantes du complexe de puissance devant la Montagne : « Ces montagnes couchées en cercle autour de moi, j’avais cessé peu à peu de les considérer comme des ennemis à combattre, des femelles à fouler au pied ou des trophées à conquérir, afin de me fournir à moi-même et de fournir aux autres un témoignage de ma propre valeur. » (Samivel. L’Opéra de pics, p.16)
    Mais sans accumuler les exemples pris dans le récit d’aventures réelles, donnons, suivant notre méthode préférée, un beau document littéraire qui peut servir de type pour un Xerxès de la Montagne. Nous l’empruntons à un roman de D.H. Lawrence : L’Homme et la poupée (p. 110) :

    Voici donc la montagne méprisée :

– Même les montagnes vous paraissent affectées, n’est-ce-pas ?
– Oui. Leur hauteur arrogante, je la déteste. Et je déteste les gens qui se pavanent sur les sommets pour y jouer l’enthousiasme. Je voudrais les faire demeurer ici, sur leurs sommets et leur faire avaler de la glace jusqu’à l’indigestion… Je déteste tout cela, vous dis-je. Je le hais !
– Il faut que vous soyez un peu fou, dit-elle, d’un ton majestueux, pour parler de la sorte. La montagne est tellement plus grande que vous.
– Non, dit-il, non, elle n’est pas plus grande que moi !… (les montagnes) sont moins que moi !
– Vous devez souffrir de mégalomanie, conclut-elle.

      A lire de telles pages, on se sent bien loin des contemplations apaisées; il semble que le contemplateur soit victime des forces qu’il évoque. Quand la réflexion revient au héros de Lawrence, il « s’étonne de l’extraordinaire et sombre férocité » avec laquelle il avait affirmé « qu’il était plus grand que les montagnes ». La raison, en effet, l’image visuelle aussi, voilà des principes sans force quand une âme se livre à la dynamique même de l’imagination, quand la rêverie suit une dynamique du soulèvement. Alors, défi, orgueil, triomphe, viennent contribuer à la contemplation cruelle, une contemplation qui trouvera des gladiateurs dans les spectacles les plus inanimés, dans les plus tranquilles des forces de la nature.
     Une page de Henri Michaux peut porter témoignage du caractère direct de la littérature contemporaine qui déblaie toutes le impossibilités du réalisme pour trouver la réalité psychique première. Vient alors dans son attaque toute droite un Xerxès de la Montagne (Liberté d’action, p.29) :

    « Pour faire du mal à une vieille fille – écrit Michaux – la moindre colère, pourvu qu’elle soit vraie, suffit, mais attraper une montagne devant soi dans les Alpes, oser l’attraper avec force pour la secouer, ne fût-ce qu’un instant ! La grandiose ennuyeuse qu’on avait depuis un mois devant soi. Voilà qui mesure ou plutôt démesure l’homme.
    Mais pour cela il faut une colère-colère. une qui ne laisse pas une cellule inoccupée (une distraction même infime étant catégoriquement impossible), une colère qui ne peut plus, qui ne saurait même plus reculer (et elle reculent presque toutes quoi qu’on en dise quand le morceau est démesurément gros).
    Ce me sera donc tout de même arrivé une fois. Oh je n’avais pas à ce moment là de griefs contre cette montagne, sauf sa sempiternelle présence qui m’obsédait depuis deux mois. Mais je profitai de l’immense puissance que mettait à ma disposition,une colère venue d’une lance portée contre ma fierté. Ma colère en son plein épanouissement, en son climax, rencontra cette grosse gêneuse de montagne qui, irritant ma fureur, l’immensifiant, me jeta, transporté, impavide, sur la montagne comme sur une masse qui eût pu réellement en trembler.

Trembla-t-elle ? En tous cas, je la saisis
Attaque presque impensable, à froid.
C’est mon summum d’offensive jusqu’à présent. »

     Aucun commentaire rationaliste ou réaliste ne peut être donné d’une telle page. Elle est essentiellement une page du sujet imaginant. Il faut que le critique littéraire parte des images dynamiques de la contemplation provocante pour apprécier l’animation subjective, pour en mesurer la colère offensante, toutes les projections de la colère.

Pauli Fritz Eduard - Mensch und Berge, 1925

Pauli Fritz Eduard – Mensch und Berge, 1925

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