Le meilleur des mondes arrive… Préparez-vous !


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    Êtes-vous prêts à recevoir ce qui va suivre ? Un libraire à qui je parlais du livre d’où est tiré l’extrait présenté ci-après m’a déclaré n’avoir pu le terminer, ne pouvant supporter le pessimisme noir qui s’en dégageait. Effectivement, ce n’est pas seulement Billancourt que ce livre va désespérer, ni même le XVIe arrondissement, mais l’humanité toute entière, à l’exception des laudateurs de la culture geek, des grands capitaines de l’industrie numérique,  de certains politiques et des militaires qui verront sans doute là (et qui voient déjà) l’opportunité d’étendre leur pouvoir sur les corps et les esprits. Ce texte pose le problème de la liberté humaine dans son essence même puisqu’il aboutit à nier son existence dans la mesure où sommes serions totalement privés de libre arbitre. Nous croyons pouvoir raisonner et décider de nos choix en pleine liberté alors que notre cerveau n’est qu’un champs de bataille où, à tout moment, sous l’action de stimulis extérieurs et d’exigences organiques, prolifèrent, se confrontent et se combinent des milliers, voire des millions d’algorithmes biologiques forgés par notre histoire propre mais aussi par l’espèce humaine toute entière. Bref, pour toutes nos pensées et toutes nos actions, nous serions prédéterminés. Révoltés par cette idée, vous allez alors décider de tenter d’échapper à ce déterminisme en vous y opposant par tous les moyens mais c’est un combat perdu d’avance car même les formes que prendra cette opposition ne peuvent échapper à ces algorithmes. Cela vous choque ? Mais pourtant cela n’est rien comparé à ce que nous promettent les apprentis sorciers qui travaillent aujourd’hui à la maîtrise de de cette science des algorithmes et accumulent patiemment les milliards de données qui nous sont attachées. Elucubrations ? Mais ne voyons-nous pas déjà poindre le monde orwellien qui nous est promis… Vous voulez un exemple ? Prenons le cas de la médecine, dans laquelle des sociétés américaines comme Google et Apple investissent actuellement des milliards de dollars, finançant des programmes de recherches et rachetant des entreprises spécialisées. D’autres sociétés, américaines elles aussi, investissent dans le décryptage du génome humain. Leur but ultime ? Amasser le maximum de données concernant notre vie : notre ADN et celui de nos parents, nos comportements (centres d’intérêt, occupations, emploi du temps, bilan santé, etc), données qui, mises à jour quotidiennement par le fichage dont nous sommes déjà l’objet, sont destinées à être croisées avec l’ensemble des données scientifiques et statistiques disponibles dans le but ultime, grâce à l’utilisation d’algorithmes spécifiques, d’établir des diagnostics, nous soigner en définissant les traitements les plus adaptés, nous opérer (c’est déjà le cas pour les opérations du cerveau ou de l’œil) et même faire de la médecine prédictive. Ces algorithmes vous permettront de vivre mieux et plus longtemps grâce à des actions préventives.  Plus besoin de médecins, ni de chirurgiens, les algorithmes et les machines vous soigneront avec un taux de réussite nettement supérieurs à ceux de la médecine traditionnelle. Voici ce que prédisait il y a peu de temps le chirurgien-urologue spécialiste du transhumanisme Laurent Alexandre : « Il y a un risque très sérieux que, dans quinze ans à peine, nous soyons tous soignés grâce à des algorithmes développés par quelques grands groupes américains, capables de croiser les données génétiques du malade avec l’ensemble des connaissances scientifiques disponibles. Ce sont ces algorithmes qui feront les diagnostics et préconiseront les traitements. » Pourquoi hésiterions-nous s’il y va de notre santé, de notre durée de vie et de son confort et de celle de nos proches ? De la même manière que nous sommes prêts à dévoiler nos secrets les plus intimes à notre médecin ou à notre psychiatre, il est prévisible que nous n’hésiterons pas longtemps à nous livrer corps et âmes à ces entités abstraites que sont ces sociétés pour qui nous ne sommes pas des individus mais de simples données et qui, de ce fait, ne peuvent éprouver aucun sentiment à notre égard, empathie ou hostilité… En êtes-vous sûr ? Un traitement, pour être efficace, doit être accepté par le patient qui doit se trouver dans de bonnes disposition mentales. N’ayez crainte, Google aura tout prévu, un dispositif d’accompagnement psychologique parfaitement adapté à votre personnalité défini par un algorithme vous conseillera ou même vous prendra en charge à l’hôpital ou à votre domicile dés le début du traitement : rythme de vie, loisir, choix des lectures et des films à regarder, visites, etc. Vous n’aurez à vous occuper de rien, vous serez comme un nourrisson dans les mains les attentionnées et les plus sûres, celle de Maman Google… Évidemment, il y a un risque, c’est que Maman Google, propriétaire de vos données, se transforme en mère indigne ou en marâtre et les cèdent dans un but commercial à des entreprises qui seraient intéressées pour leurs besoins commerciaux propres ou, beaucoup plus grave, à vos employeurs potentiels qui trouveront un intérêt certain à ne pas investir sur un employé qui, pour des raisons génétiques, présente une forte probabilité de développer un cancer avant l’âge de quarante ans ou dont le profil psychologique le rendrait, selon leur point de vue, inapte à l’emploi à pourvoir…


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 Grand Algo

    Maintenant, projetons nous encore plus loin et imaginons que l’ensemble des données physiques, sociales et personnelles qui auront été réunies au niveau mondial ainsi que tous les algorithmes qui conditionneront la marche du monde soient réunis et croisés au sein d’un gigantesque système informatique qui en effectuera la synthèse. Avec un tel système, on peut penser que la marche du monde pourrait être optimisée et même faire l’objet de prédictions. Désignons ce système sous l’appellation de Grand Algo. C’est à lui que nous ferons appel pour déterminer nos règles de vie et définir ce qui sera le mieux pour nous. Nous pourrions même obtenir des prédictions sur notre avenir. Dans le passé,  le monde a déjà connu des entités omniscientes qui contrôlaient la vie des hommes, leur avenir et rendait de ce fait inutile l’exercice de leur libre arbitre, les hommes leurs avaient donné un nom, celui de divinités

      Je pense pour ma part ne jamais voir ce meilleur des mondes…
      Bon courage !

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Le sens de la vie vu par Yuval Noah Harari

    Nous voyons donc que le moi est aussi un récit imaginaire, tout comme les nations, les dieux et l’argent. Chacun de nous a en lui un système raffiné qui se débarrasse de la plupart des expériences pour ne garder que quelques morceaux choisis, les mêle à des bribes de films que nous avons vus, de romans que nous avons lus, de discours que nous avons entendus, de rêvasseries que nous avons goûtées puis, à partir de ce fatras, tisse une histoire apparemment cohérente sur qui je suis, d’où je viens et où je vais. Cette histoire me dit ce que je dois aimer, qui haïr et que faire de moi-même. Cette histoire peut même me pousser à à sacrifier ma vie, si l’intrigue l’exige. Chacun son genre. les uns vivent une tragédie, les autres habitent un drame religieux qui n’en finit pas; certains abordent la vie comme si c’était un film d’action, et pas mal se conduisent comme dans une comédie. mais à l’arrivée, ce ne sont que des histoires.

     Quel est alors le sens de la vie ? Pour le libéralisme, nous ne devons pas espérer qu’une entité extérieure nous fournisse un sens tout prêt. Chacun — électeur, acheteur et spectateur — devrait plutôt se servir de son libre arbitre pour créer du sens — pour sa vie, mais aussi pour l’univers entier.
     Les sciences de la vie sapent cependant le libéralisme en soutenant que l’individu libre n’est qu’une fiction concoctée par un assemblage d’algorithmes biochimiques. À chaque instant, le mécanismes biochimiques du cerveau créent un flash d’expérience qui disparaît aussitôt. D’autres flashes apparaissent et disparaissent en un rapide enchaînement. Ces expériences instantanées ne s’ajoutent pas pour former une essence durable. Le moi narrateur essaie d’imprimer un ordre à ce chaos en tissant une histoire interminable, où chaque expérience de ce gente a sa place, et a donc un sens durable. Si convaincante et tentante qu’elle puisse être, cependant, cette histoire est une fiction. Les croisés du Moyen Âge pensaient que Dieu et le ciel donnaient du sens à leur vie. Tous sont pareillement dans l’illusion. (…)

    Toutefois, dés lors que les situations scientifiques hérétiques se traduiront en technologie du quotidien, en activités de routine et en structures économiques, il deviendra de plus en plus difficile de continuer ce double jeu, et nous — ou nos héritiers — auront probablement d’un nouveau package de croyances religieuses et d’institutions politiques. À l’aube du troisième millénaire, ce n’est pas l’idée philosophique selon laquelle « il n’y a pas d’individus libres » qui menace le libéralisme, mais des technologies concrètes. Nous allons bientôt être inondés d’appareils, d’outils et de structures extrêmement utiles qui ne laissent aucune place au libre arbitre des individus. la démocratie, le marché et les droits de l’homme y survivront-ils ?

Yuval Noah Harari, Hom deus. Une brève histoire de l’avenir. Chap. Le sens de la vie –Edit. Albin Michel, pp.325-327


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Histoire vraie : Petit Algo

      En rapport avec ce propos, j’ai  une anecdote personnelle à vous conter. C’était à la fin des années quatre-vingt (la préhistoire pour certains) et j’avais décroché une étude d’urbanisme pour la réalisation d’un lotissement communal sous la condition de maîtriser les données financières de sa réalisation car la commune en serait le maître d’ouvrage. Sans réfléchir, confiant dans mes capacités qu’à l’époque j’estimais illimitées, j’avais accepté, sachant à peine ce qu’était un taux d’intérêt. Le contrat en poche, j’avais filé directement à la principale librairie de ma ville pour faire l’acquisition de cinq à six ouvrages imposants et particulièrement rébarbatifs traitant des mathématiques financières. Après une semaine, à l’aide de tables trigonométriques, je savais calculer  le montant des remboursements mensuels d’un prêt en fonction du taux choisi et du nombre d’années de remboursement et, dans ce remboursement, la part relevant des intérêts et du capital. Mieux, j’avais appris à maîtriser les conséquences d’un différé d’amortissement. Je pensais être tiré d’affaire mais ce n’était que le début d’un abominable cauchemar. Pour mettre en forme les nombreuses simulations que je devais réaliser et calculer dans l’objectif de choisir le meilleur montage financier, je devais inscrire dans de multiples tableaux en deux dimensions de nombreuses données et variables (coût d’acquisition du terrain et des travaux, prix de vente, date de vente, apport initial, montant de l’emprunt, taux de l’emprunt, durée de l’emprunt, choix ou non d’un amortissement) et réaliser le calcul d’ensemble à l’aide d’une simple calculette manuelle (les ordinateurs grand public venaient à peine d’apparaître). Les tableaux sur lesquels le travaillais étaient composé d’environ 30 colonnes et vingt-cinq lignes et  comportaient donc 750 cellules qui devaient toutes être remplies à la main en fonction des variables choisies qui résultaient, elles d’un calcul préalablement effectué; il fallait ensuite établir de manière manuelle à l’aide de ma calculette la somme des valeurs des cellules de chaque colonne et de chaque lignes, soit 55 additions au total, et vérifier que les totaux des colonnes et des lignes étaient bien identiques, objectif qui malheureusement, avec un calcul manuel quand bien même accompagné d’un effort soutenu d’attention, n’était atteint que dans la moitié des cas. Il fallait alors recommencer l’ensemble des calculs pour découvrir l’erreur. Cette torture récurrente, car c’en était une, subie pour chacune des simulations, semblable au supplice de la goutte d’eau, me faisait perdre un temps précieux et m’exaspérait… Je devenais fou !

    Ayant parlé de ce problème à un ami informaticien, celui ci me déclara disposer d’une solution. Il s’apprêtait en effet à ouvrir dans ma ville la première boutique de vente d’ordinateurs personnels, en l’occurrence les tous-premiers macintosh 128K (128 K de mémoire vive). Avec l’ordinateur étaient fournies 3 disquettes porteuses de logiciels sommaires : une disquette de jeux, une disquette avec un logiciel de traitement de texte , MacWrite, je crois, et enfin une disquette avec un tableur du nom de Multiplan. Mon ami me fit avec ce logiciel une démonstration rapide, me montrant comment monter un tableau, introduire les données et lancer les fonctions de calculs qui, à ma grande surprise, donnèrent un résultat instantané. Je fis immédiatement l’acquisition de l’un de ces appareils et fébrilement, tard dans la nuit, élaborait mon tableau aux 750 cellules, entrait l’ensemble des données, appliquait à chaque colonne et chaque ligne la fonction de calcul adéquate et, ce travail réalisé, donnait l’ordre d’effectuer les calculs en appuyant de manière théâtrale sur la touche de commande : en moins d’une seconde les résultats s’affichèrent aux extrémités des lignes et des colonnes indiquant un résultat identique. Ce moment fut pour moi celui d’une révélation de nature religieuse, une hiérophanie au sens de « manifestation du sacré » telle qu’elle a été définie par Mircea Eliade. Transporté de stupéfaction et de bonheur je m’agenouillais, plein d’admiration et de reconnaissance, au pied de cette vulgaire boite faite de plastique et de circuits intégrés tel un sauvage au pied de son dieu totem et me prosternais devant lui. Voilà, comment un athée, rationaliste pur et dur, sous l’action impulsive d’algorithmes biologiques venus du fond des âges et inscrits de manière indélébile dans son cerveau, face à un événement de nature extraordinaire, retrouvait spontanément les automatismes de pensée et de comportement de l’espèce au mépris de toute rationalité…

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Tigre : d’où vient ta symétrie meurtrière ? – (I) la rencontre

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Tyger tyger, burning bright
In the forests of the night,
What immortal hand or eye
Could frame thy fearful symmetry?  
              William Blake, 1794
Tigre O Tigre! Toi qui luis
Au fond des forêts de la nuit,
Quel esprit immortel sut faire
Ta symétrie meurtrière ?

La rencontre avec le tigre : une hiérophanie ?

     L’auteur du livre « La quête du tigre », au pseudonyme de Kris de Bardia, se définit lui-même comme un ancien globe-trotter qui, après avoir parcouru le monde en tous sens, a fini par se fixer au Népal, dans la plaine du Teraï où coule le Gange avant son entrée en Inde. C’est là, dans l’un des deux Parcs naturels où la nature originelle de la plaine a été préservée, qu’il a rencontré une créature fabuleuse : le tigre du Bengale, qu’il considère comme la plus belle des créatures portées par la Terre et qu’il qualifie de « pierre philosophale du monde animal ». L’extrait qui suit décrit son premier contact avec la bête sur les rives d’une rivière, rencontre qui aura provoqué chez lui un bouleversement de la pensée et des sens prenant la forme d’une révélation de caractère presque religieux… Car pour l’homme le tigre n’est pas un animal comme les autres. Par la multiplicité des dons et des qualités que la nature lui a généreusement prodigué : force puissante, férocité monstrueuse et implacable, vélocité qui est l’origine de son nom en occident issu du persan « flèche », agilité, nageur hors pair, intensité de son regard qui fascine et hypnotise et enfin beauté troublante et fascinante des rayures de son pelage qui lui permettent de se fondre dans la jungle et puissance de son rugissement qui terrorise toute créature à un km à la ronde, il est la quintessence même de la perfection du vivant sur cette terre, qualité qu’il est le seul à partager avec l’homme qui bénéficie quant à lui d’autres dons. Ce n’est pas pour rien que le tigre est présent dans la mythologie et les croyances des populations des régions où il vit.

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      J’ai choisi ce texte de Kris de Bardia qui va suivre pour montrer ce que représente le tigre dans l’imaginaire des hommes car il est révélateur de la dimension de type « sacré »  que ceux-ci confèrent à cet animal. Dans la préface de son ouvrage « Le sacré et le profane », l’historien des mythes et des religions Mircea Eliade, décrit ainsi les circonstances de la manifestation du sacré chez l’homme : 

« L’homme prend connaissance du sacré parce que celui-ci se manifeste, se montre comme quelque chose de tout à fait différent du profane. pour traduire l’acte de manifestation du sacré nous avons proposé le terme hiérophanie, qui est commode, d’autant plus qu’il n’implique aucune précision supplémentaire : il n’exprime que ce qui est impliqué dans son contenue étymologique, à savoir que quelque chose de sacré se montre à nous. On pourrait dire que l’histoire des religions, des plus primitives aux plus élaborées, est constituée par une accumulation de hiérophanies, par les manifestations  des réalités sacrées. De la plus élémentaire hiérophanie : par exemple, la manifestation du sacré dans un objet quelconque, une pierre ou un arbre, jusqu’à la hiérophanie suprême qui est, pour un chrétien, l’incarnation de Dieu dans Jésus-Christ, il n’existe pas de solution de continuité. C’est toujours le même acte mystérieux : la manifestation de quelque chose de «tout autre», d’une réalité qui n’appartient pas à notre monde, dans des objets qui font partie intégrante de notre monde «naturel», «profane».
       L’Occidental moderne éprouve un certain malaise devant certaine formes de manifestations du sacré : il lui est difficile d’accepter que, pour certains êtres humains, le sacré puisse se manifester dans les pierres ou dans des arbres. Or comme on le verra bientôt, il ne s’agit pas d’une vénération de la pierre ou de l’arbre en eux-mêmes. la pierre sacrée, l’arbre sacrée ne sont pas adorés en tant que tels; ils ne le sont justement que parce qu’ils sont des hiérophanies, parce qu’ils « montrent » quelque chose qui n’est plus pierre ni arbre, mais le sacré, le ganz andere. »    –  Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Introduction.

       Il est selon notre point de vue symptomatique que les mots, les expressions que l’auteur de « la quête du tigre » utilise pour traduire les pensées et les sensations qui ont été les  siennes lors de la première rencontre avec le tigre sont ceux et celles utilisés habituellement pour exprimer les pensées et les sentiments éprouvés lors d’une révélation mystique face à un phénomène d’essence religieuse, d’un coup de foudre amoureux ou en présence de certaines œuvres d’art qui nous bouleversent. C’est le cas, on le constatera, d’expressions comme : « exploser mon cœur », « spectacle interdit », « je suis transfiguré, hypnotisé », « J’ai le sentiment d’accéder à une vérité sacrée, rarement accordée aux hommes, comme si j’entrevoyais Dieu », « C’est une révélation brutale, douloureuse », « sublime créature », « extraordinaire beauté », « ma fascination », « C’est la pierre philosophale du monde animal, subtil alliage entre puissance, beauté et innocence. », « Je voudrais que le temps s’arrête, et pouvoir revivre ces instants trop courts quoi qu’il arrive. Je m’en remets à Dieu et deviens subitement croyant », « Je n’en reviens toujours pas. Je suis fou de joie, et bien plus que cela, un peu comme dans un rêve, un peu comme… je ne sais pas… je ne sais plus. », « la tornade de sentiments qui me bouleverse »…

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La quête du tigre (extrait) par Kris de Bardia

       (…)
    Je me laisse aller à l’assoupissement, oubliant quelques instants les dangers qui m’entourent. Curieusement, le bruits de la forêt me bercent, je m’endors.
    C’est à cet instant précis qu’une main vigoureuse s’abat sur mon épaule. J’écarquille les yeux et remarque le visage grave de mon guide d’habitude souriant. Un doigt en travers de la bouche, il m’intime l’ordre de rester silencieux. Sa main me retient et m’invite à me redresser lentement, très lentement…
    Ce que je vois alors fait exploser mon cœur et imprime les secondes qui suivent de façon indélébile dans ma mémoire.
     Là, à quelques mètres de moi, la plus magnifique de toutes les créatures de la terre vient de pointer le bout de ses moustaches. Avec hésitation, elle regarde à droite, puis à gauche avant de descendre dans la rivière pour un bain rafraîchissant.
     Elle ne nous a pas vus.
    Je reste bouche bée, «scotché» par tant de beauté, béni par les dieux d’assister à ce spectacle interdit. 
     (…)
     L’animal est à présent dans l’eau et se délecte de la fraîcheur.
     (…) Je suis transfiguré, hypnotisé.
     Un immense tigre du Bengale git dans l’eau, à peine à vingt-cinq mètres devant moi. Je suis à pied, sans jeep, sans éléphant, et avec pour toute protection un népalais de cinquante-cinq kilos armé d’un gourdin. En cet instant, je ne prends pas toute la mesure de la situation, je n’ai pas peur, je ne suis pas angoissé, je n’ai plus chaud; je suis juste fasciné. Ce qui se passe sous mes yeux n’est le fruit d’aucun artifice, c’est une scène intemporelle qui se répète depuis la nuit des temps. Ce tigre ne sort pas d’un zoo ou d’un cirque, il n’est pas là pour me divertir. Il n’a d’autres préoccupations que d’être lui-même, d’obéir à sa nature. J’ai le sentiment d’accéder à une vérité sacrée, rarement accordée aux hommes, comme si j’entrevoyais Dieu. Il n’y a que du vrai ici. pas de discussion, pas de faux-semblant, pas de commerce. C’est le retour à la terre, à la forêt, à ces arbres dont nous descendons, un retour à notre propre nature, à quelque chose de bien plus profond et sincère au fond de nous que deux mille ans de civilisation.
     Tout cela tourne dans ma tête en un millième de seconde; je n’entends rien, mais ressens tout. C’est une révélation brutale, douloureuse, j’aurai besoin de plusieurs semaines pour digérer tout ça. en attendant, je me délecte de toutes ces secondes que cette sublime créature m’offre sans s’en rendre compte.
     Quelle beauté, quelle extraordinaire beauté !!
     Le tigre du Bengale est une créature impressionnante, bien plus grande qu’on ne se l’imagine en général. Le mâle qui se pavane devant moi doit bien peser deux cent cinquante kilos. Les muscles roulants sous sa peau à chacun de ses mouvements. De larges cicatrices parcourent ses rayures, témoins de cette vie sauvage impitoyable. Ses grands favoris blancs encadrent sa tête massive où brille un regard d’or.
     J’ai vu des dizaines de films et de documentaires sur les tigres, mais celui-ci je l’entends, respirer, soupirer d’aise, laper l’eau de la rivière, je vois sa langue sortir en rythme de son immense gueule, se faufiler entre ses canines gigantesques, je sens son odeur, forte, musquée. Je perçois sa réalité et pendant quelques secondes, mon esprit entrevoit l’essence de cet autre au sang rouge et chaud comme le mien, qui baigne dans cette au que mes pieds ont traversée un peu plus tôt.
     Je devine l’origine de ma fascination. Le tigre ne connait pas de rival en termes de beauté. Sa puissance n’est discutée que par l’éléphant qui garde instinctivement une distance de respect avec le félin. sa démarche est raffinée, royale, comme étudiée. Il glisse littéralement sur le sol. C’est la pierre philosophale du monde animal, subtil alliage entre puissance, beauté et innocence.
     Mon cœur bat à tôt rompre, mes mains tremblent tellement d’excitation que j’abandonne mes jumelles. Ma position de voyeur me donne l’avantage sur l’animal qui a mis tout son art à choisir cet endroit secret et à s’y rendre le plus silencieusement possible. malgré toutes ses précautions, je le vois, il est là, à moi, ce roi invincible et craint; il m’hypnotise… il n’est pas score parti qu’il me manque déjà. Je voudrais que le temps s’arrête, et pouvoir revivre ces instants trop courts quoi qu’il arrive. Je m’en remets à Dieu et deviens subitement croyant.
     Le tigre claque des dents, importuné par un insecte volant trop près de ses oreilles tachées de blanc. Les formidables mâchoires s’entrechoquent dans l’air brûlant.
     Le grand fauve n’a de cesse de surveiller les environs. Il se retourne fréquemment pour mieux scruter le feuillages et les abords de la rivière. Pas un instant il ne se doute de notre présence, nos vêtements kaki sont quasiment invisibles dans l’ombre de l’arbre qui nous cache, et la végétation devant nous fait écran. pourtant, l’immense chat décide que son bain est terminé et se lève tranquillement. L’eau coule le long du pelage rayé. il fait quelques pas nonchalants, la tête basse.
     D’un bond gracile, il saute sur la rive, et jette un dernier regard circulaire avant de disparaître dans la végétation.
     …
     Je n’en reviens toujours pas. Je suis fou de joie, et bien plus que cela, un peu comme dans un rêve, un peu comme… je ne sais pas… je ne sais plus.
     Mon sourire béat croise le regard de mon guide amusé de deviner la tornade de sentiments qui me bouleverse.
      Il semble lire en moi et je me demande s’il entend la voix qui hurle dans ma tête :
     Encore ! Encore ! Encore !

(La quête du tigre par Kris de Bardia, 2014.

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