Genre : à l’origine de la domination masculine, de la « valence différentielle des sexes » selon Françoise Héritier à la « domination masculine » selon Pierre Bourdieu


Françoise Héritier : sur quoi repose la hiérarchie entre les sexes ?

      C’est en 1981, dans son ouvrage intitulé L’exercice de la parenté que l’anthropologue Françoise Héritier fait pour la première fois référence au concept de « Valence différentielle des sexes« . Rappelons qu’en chimie on nomme « valence » la mesure des propriétés de substitution, saturation ou combinaison de molécules qui ont la faculté de s’assembler pour composer un élément plus ou moins complexe. Rapporté au domaine psycho-social comme métaphore, cette notion désigne ce qui, chez les individus, fait attraction ou répulsion pour un objet, un sujet, une situation : « Telle une molécule, chacune de nous évolue avec des caractéristiques et des points de vue qui le disposent à ressentir des émotions positives ou négatives dans tel ou tel contexte et à se ressentir en plus ou moins grande capacité à établir des interactions favorables et à trouver une place satisfaisante dans un environnement donné. » (Programme Eve)

COLLECTIE_TROPENMUSEUM_Een_Samo_man_voert_een_ritueel_uit_ten_behoeve_van_een_voorspoedige_bevalling_TMnr_20010338.jpg
Homme Samo se livrant à une pratique rituelle

Françoise Héritier      Appliquant la méthode structuraliste, Françoise Héritier a découvert au cours de ses recherches sur le terrain et en particulier chez l’ethnie Samo du Burkina Fasso qu’il existe dans toutes les sociétés humaines qu’elle a observée une asymétrie dans le rapport entre germains du sexe opposé, c’est ainsi que le rapport frère/sœur se révèle différent du rapport sœur/frère. Cette différence est flagrante dans le cas des rapports aîné-cadet dans la fratrie quand ils concernent la sœur (aînée) à l’égard de son frère (cadet) : « On ne trouve aucun système de parenté qui, dans sa logique interne, dans le détail de ses règles d’engendrement, de ses dérivations, aboutirait à ce qu’on puisse établir qu’un rapport qui va des femmes aux hommes, des sœurs aux frères, serait traduisible dans un rapport où les femmes seraient aînées et où elles appartiendraient à la génération supérieure ». pour Françoise Héritier, cette « Valence différentielle des sexes »  semble inscrite dans le système de pensée de la différence qui découle de l’observation première de la différence des corps masculin et féminin et qui établit une classification hiérarchique sur le modèle du classement des catégories cognitives telles que gauche/droite, haut/bas, sec/humide, grand/petit, etc… C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Or les valeurs masculines sont valorisées et les féminines dévalorisées. Ainsi en Europe, la passivité, assimilée à de la faiblesse, serait féminine tandis que l’activité, associée à la maîtrise du monde, serait masculine. Ce rapport émanerait de la volonté de contrôle de la reproduction de la part des hommes, qui ne peuvent pas faire eux-mêmes leurs fils. Les hommes se sont appropriés et ont réparti les femmes entre eux en disposant de leur corps et en les astreignant à la fonction reproductrice. La chercheuse Agnès Fine  en tire la conclusion suivante :

Femme Samo

     « Il y a là, à mes yeux, une découverte majeure, un peu accablante, celle de l’universalité de ce que l’auteur appelle « la valence différentielle » des sexes. […] C’est ainsi qu’hommes et femmes partagent des catégories « orientées » pour penser le monde. Comment expliquer cette universelle valence différentielle des sexes ? L’hypothèse de Françoise Héritier est qu’il s’agit sans doute là d’une volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir si particulier. […]. La manière de penser les rapports entre les sexes est liée à la manière de penser la cosmologie et le monde surnaturel. Incontestablement, la démonstration séduit par sa rigueur logique et la clarté de la langue. Ce livre est une avancée considérable de la réflexion anthropologique sur la hiérarchie entre les sexes. »

Agnès Fine, au sujet de Françoise Héritier (Clio)– Opus cité


« Les hommes et les femmes seront égaux un jour, peut-être …»

     Cette phrase qui traduit un certain scepticisme, Françoise Héritier l’a prononcé dans un entretien accordé à la revue Sciences et Avenir :

Capture d’écran 2018-04-12 à 02.52.04.png

     « Selon les experts du Bureau international du travail (BIT), au rythme où les choses changent en Europe, il faudrait attendre 500 ans pour parvenir à une réelle égalité de salaire, de carrière, etc. Alors imaginez le temps nécessaire pour qu’elle s’installe dans tous les domaines ! Lorsque j’en parle – cela effraie les auditeurs –, je dis que dans quelques millénaires il y aura une égalité parfaite pour hommes et femmes dans le monde entier. Peut-être ! Il faut de la volonté et du temps parce qu’il est plus facile de transmettre ce qui vous a été transmis, que de se remettre en question et changer notre mode d’éducation. Par exemple, nous pensons agir rationnellement en disant aux enfants que  » papa a déposé une graine dans le ventre de maman « . Or, cette explication renvoie à des croyances archaïques, théorisées par Aristote, qui ont toujours cours dans les sociétés dites primitives et que l’on retrouve dans les ouvrages de médecine du XIXe siècle : la mère n’est soit qu’un matériau, soit qu’un réceptacle. L’étincelle, le germe, ce qui apporte la vie, l’identité humaine, l’esprit, l’intelligence et même parfois la religion ou la croyance, tout est contenu dans le sperme !  »

COLLECTIE_TROPENMUSEUM_Een_Samo_vrouw_geeft_haar_tweeling_de_borst_TMnr_20010213.jpg
         Femme Samo allaitant ses jumeaux

    Pour Agnès Fine, cette vision structuraliste du rapport entre le féminin et le masculin pose un problème majeur, celui du rapport entre structure et histoire.  Si la hiérarchie entre les sexes est inscrite dans les outils conceptuels et les catégories cognitives qui structurent l’esprit humain et s’expriment par l’intermédiaire de l’inconscient, de quelle manière sera-t-il possible de faire évoluer cette situation ? Même si Françoise Héritier reconnait que des changements positifs ont eu lieu dans la société occidentale concernant le rapport hommes/femmes depuis le siècle dernier, elle manifeste un certains scepticisme sur la possibilité d’une véritable égalité entre les deux sexes car sa vision structuraliste de l’organisation des société l’incline à penser que les sociétés ne peuvent être construites autrement que sur « cet ensemble d’armatures étroitement soudées les unes aux autres que sont la prohibition de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches, une forme légale ou reconnue d’union stable et la valence différentielle des sexes ». C’est ainsi que les progrès effectués sur le plan de l’égalité sont contrecarrés selon elle par l’invention toujours renouvelée des domaines réservés masculins qui reproduit la différence hiérarchique.


Une analyse différente : la domination masculine selon Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu    Françoise Héritier avait forgé ses concepts dans l’étude de la société Samo du Burkina Fasso, Pierre Bourdieu les forgera à partir de sa première étude d’ethnologue dans l’étude de la société kabyle.  Plutôt que « Valence différentielle des sexes » et soucieux d’intégrer à la réflexion le jeu des agents sociaux et de l’histoire, il préfèrera parler des structures de « domination masculine » qui sont certes largement intériorisées de manière inconsciente et partagées par les femmes mais qui se trouvent être « le produit d’un travail incessant (donc historique) de reproduction auquel contribuent des agents singuliers (dont les hommes avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique) et des institutions, familles, Église, État, École » (La domination masculine, 1998). Cette action sociale permanente liée au sexe produite par nos structures cognitives et perpétue la domination masculine au travail, à la maison, à l’école et dans tous les domaines de la vie quotidienne a été nommée par les féministes et les sociologues américains doing gender. Pour Pierre Bourdieu le doing gender est une vision du monde sexuée qui s’inscrit dans nos habitus.

Emile Frechon - Famille kabyle, vers 1890.jpg
                Famille Kabyle, vers 1890

      L’habitus est un concept sur lequel le sociologue allemand Norbert Elias avait travaillé en 1939 en travaillant sur le prestige qui résultait sur les stratégies d’adoption des habitus caractéristiques de la classe sociale supérieure et que Bourdieu a repris et développé dans les années 2000 et qui se défini comme une règle acquise dont les fondements conscients et inconscients sont partagés par un groupe et qui structure de manière rigide les comportements dans le temps et l’espace. Les variations de l’habitus ne sont tolérées par le groupe que si elles s’effectuent dans l’application de codes connus et partagés, compris et acceptés, sous peine d’être considérées comme des déviances. Ce faisant, il rejoignait les thèses de C. Levi-Strauss concernant les systèmes d’organisation sociales selon lesquelles la diffusion de pratiques sociales nouvelles s’effectue dans le cadre d’une sélection rigoureuse imposée par le groupe. Pour Bourdieu, la société kabyle traditionnelle avec ses hommes actifs et ses femmes passives, son opposition entre les vertus féminines de pudeur, d’attente et de soumission et les valeurs masculines d’honneur et de domination est un bon exemple de société forgée par l’habitus.

guerrier kabyle.jpg

°°°
     « (l’habitus) : une loi immanente, déposée en chaque agent par la prime éducation, qui est la condition non seulement de la concertation des pratiques mais aussi des pratiques de concertation, puisque les redressements et les ajustements consciemment opérés par les agents eux-mêmes supposent la maîtrise d’un code commun et que les entreprises de mobilisation collective ne peuvent réussir sans un minimum de concordance entre l’habitus des agents mobilisateurs (e. g. prophète, chef de parti, etc.) et les dispositions de ceux dont ils s’efforcent d’exprimer les aspirations. »  (Bourdieu, 2000)
°°°
Photo : guerrier kabyle


Le concept de « violence symbolique » faite aux femmes.

    Dans son ouvrage La domination masculine, Pierre Bourdieu a travaillé sur les processus de fonctionnement et de reproduction de la domination des hommes sur les femmes. C’est par l’instauration dans l’organisation sociale de deux classes d’habitus différentes qui conduisent à classer les choses et les pratiques sociales en référence à l’opposition entre féminin et masculin que s’organisent et se perpétuent les mécanismes de domination et d’exploitation. Dans les sociétés patriarcales la domination masculine a, par la différentiation sexuelle du travail, la structuration de l’espace autour d’une opposition public/privé, produit un ordre social qui sera intériorisé par les bénéficiaires et leur victimes et reproduit par ce que le chercheur qualifie de technique de dressage.  Par l’éducation, les institutions (famille, Eglise, Etat), les rituels sociaux et familiaux et la pression permanente du groupe, le corps humain est dressé pour imposer et conditionner l’expression de la personne dans le cadre de l’habitus. Sa gestuelle est organisée en langage et les techniques du corps vont dépendre de la place qu’occupe la personne dans le groupe et s’exprimer en conséquence.
   Dans ces conditions, les femmes qui auront intériorisé cette structuration du rapport entre les sexes ne disposeront pour réagir contre cette injustice qui leur est imposée que des armes fournies par la ruse, le mensonge, la passivité et l’intuition, propriétés que l’homme a considéré comme négatives et inhérentes à leur nature féminine. Le rapport domination sur le dominé est ainsi justifié par la référence à un principe naturel. Pour Bourdieu, les femmes ont dans le passé intégré mentalement cette domination  masculine et ont en quelque sorte « consenti » à son exercice et sa perpétuation. C’est à ce niveau que se situe la « violence symbolique » faite aux femmes que le chercheur assimile à une « magie » : 

Capture d’écran 2018-04-13 à 13.10.21.png

      « C’est ainsi que, pour le sociologue français, la violence symbolique qu’il identifie comme étant une “ magie ”, est consentie par la femme et confère à l’homme une supériorité qui offre à cette femme, par ricochet, une “ valorisation ”. L’objétisation des femmes participerait, au sein de l’économie des biens symboliques, à la perpétuation ou à l’augmentation du capital symbolique de l’homme et au renforcement de la différenciation sexuelle. Il insiste sur la femme comme être humain perçu par autrui : elle est définie par la perception qu’autrui a de ce corps féminin et qu’il lui renvoie.
°°°

Evelyn Nesbit (1884 – 1967)  .png

    C’est un des facteurs de la dépendance symbolique des femmes au pouvoir des hommes, lesquels ont pour objet, selon Bourdieu, de “ placer (les femmes) dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’ailleurs par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient “ féminines ”, c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées. Et la prétendue “ féminité ” n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego.

Nancy cunard .png

      En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des hommes) tend à devenir constitutif de leur être ”. Ce désir d’attirer et de plaire qu’il désigne par “ hétéronomie ”, selon lui, dicté par les normes établies par autrui et par la société, suppose l’intervention permanente d’un tiers (individuel et collectif) qui façonne les actions corporelles féminines, en vue d’un bénéfice apporté par les hommes. Ceci suppose qu’une femme ne peut avoir de goûts propres et qu’elle ne peut “ se faire belle ” pour son plaisir et pour elle-même. Nous ne pouvons ici adhérer à l’idée qu’une femme ne puisse être indépendante dans ses choix et que chacune de ses actions puisse être “ téléguidée” par autrui, tout en étant conscients qu’il existe malheureusement des femmes dont la liberté (de choix, de mouvements, d’expression… ) est restreinte et placée sous l’autorité masculine. »

Thèse.univv-lyon2-Bardelot, La domination masculine intériorisée pour Bourdieu, opus cité.


9782020059954FS.gif     Capture d’écran 2018-04-13 à 13.27.55.png

      Ces deux ouvrages de Françoise Héritier (L’exercice de la parenté , 1981) et de Pierre Bourdieu (La domination masculine, 1982) ont d’emblée suscité un tollé de critiques chez les féministes. L’ouvrage de Françoise Héritier semblait expliquer sinon justifier la domination masculine par des données anthropologiques et les doutes qu’elle émettait sur la possibilité de sortir de cette situation semblait aller dans le sens de cette interprétation. L’ouvrage de Pierre Bourdieu faisait le même constat que Françoise Héritier de l’action des structures mentales (habitus) dans la perpétuation de la domination masculine mais en plaçant ce processus dans une perspective historique, il ouvrait la voie à une possibilité de remise en cause et d’évolution des rapports entre les sexes mais c’est le concept de « violence symbolique » qui serait intériorisé par les femmes pour expliquer l’effet de domination dont elles sont victimes qui a fait polémique, les féministes niant tout « consentement » même inconscient et préférant expliquer la domination masculine par l’exercice d’une « violence physique ».

à suivre…


Articles liés


 

Dialogue Inter-net : gueules d’anges


Dresde, la Florence de l'Elbe, en ruine en 1945

Dresde, la Florence de l’Elbe, en ruine – l’Ange vu de l’Hôtel-de-ville, photo de Richard Peter, fin 1945

      L’article qui suit est une réponse au commentaire adressé par une lectrice sur l’article  » À l’aube du XXe siècle : rayons et ombres sur l’Europe » consacré à Stefan Zweig (c’est  ICI) et plus spécialement à la photo de l’Ange de Dresde présentée ci-dessus qui figurait dans l’article.

°°°

       Un commentaire ; commenter : oui, pourquoi pas ?

     Il y a des visions qui n’appellent pas les commentaires, mais peut-être est-ce déjà commenter que de le dire; dire qu’il n’y a rien à dire devant l’image de la destruction; sauf que l’ange, bien cadré au-dessus de la rue très propre, invite peut-être à circuler :

       « Circulez, dit benoîtement l’ange, il n’y a rien à voir. »

      Quelques années après la guerre auraient-elles redonné l’espoir au grand écrivain de la nostalgie ? Je ne crois pas. Sa mémoire scellée, réservée comme le souvenir de Walter Benjamin et de nombreux écrivains juifs allemands au monde de la culture, est en partie délaissée par la jeunesse qui a tellement de choses à penser ; et que penser des milliers d’années qui exigeront d’elle davantage de mémoire et de jugement ? Que penser de la science appliquée qui nous a porté jusqu’à la lune durant que bon nombre d’entre nous s’inscrivaient à l’article premier de la rêverie sous la définition : « être dans la lune. », déjà comblante ?

Michèle Cointe


Emile Boussu - La Cathédrale de Reims en flammes, 1914

      L’article d’où est tiré la photo de Dresde détruite présentait une autre image qui se voulait être symétrique et qui représentait l’incendie de la cathédrale de Reims le 19 septembre 1914 après plusieurs jours de bombardements par l’armée allemande qui occupaient les hauteurs environnantes. Symétrie  des ruines mais aussi symétrie des symboles par la figure de l’Ange qui dans les deux cas est emblématique des deux villes. Pour Dresde, « La Florence de l’Elbe », c’est l’ange qui apparaît en premier plan sur le cliché pris par le photographe natif de cette ville, Richard Peter, et qui, amputé d’une partie de ses doigts, semble prendre le monde à témoin des destructions qui s’étalent à ses pieds. Pour Reims, c’est le sublime « Ange au sourire » dont la tête, frappée par la chute d’une poutre lors du bombardement allemand, gisait fracassée en une vingtaine de morceaux au pied du fronton de la cathédrale incendiée.

Ange_au_sourire-1

L’ange au sourire de la cathédrale de Reims

      Dans les deux cas, les deux anges n’avaient pas été créés pour visualiser l’horreur de la guerre et les destructions, ils avaient été imaginés par les édiles des deux cités pour représenter et célébrer la bonté, la joie et l’harmonie qui doivent sous-tendre les relations entre les habitants. La folie des hommes en aura voulu autrement et Dieu, s’il existe, n’est pour rien là-dedans. Stefan Zweig et Walter Benjamin auraient-ils retrouvé l’espoir s’ils avaient survécu ? Peut-être pas l’espoir qui avait animé leur jeunesse mais l’espoir sans doute d’empêcher que cette tragédie se renouvelle en tentant de comprendre les sources et le mécanisme du phénomène qui les avait broyé. C’est ce que d’autres intellectuels juifs allemands comme Hannah Arendt ou Theodor W. Adorno ont plus tard cherché à réaliser.  Il me semble que les cas de Stefan Zweig et Walter Benjamin sont à différencier. Stefan Zweig était à l’abri au Brésil mais, usé par les épreuves successives, n’avait plus le goût de vivre. Walter Benjamin avait obtenu un visa pour les Etats-Unis mais se trouvait coincé à la frontière espagnole avec la menace d’être renvoyé en France et remis aux mains de la police de Vichy avec tous les risques que cela comportait d’être renvoyé en Allemagne, ce qu’il redoutait pardessus tout. Il existe des doutes sur la réalité de son suicide, certains ayant émis l’hypothèse d’un assassinat.

       Curieusement, Walter Benjamin était lui aussi marqué par la figure de l’ange. Il était possesseur d’une aquarelle de Paul Klee, du nom d’Angelus novuspeinte en 1920, à laquelle il tenait beaucoup au point de l’emmener avec lui partout où il allait et qu’il avait décrit, dans la neuvième thèse de ses Thèses sur le concept d’histoire  : 

Klee,_Angelus_novus

       « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s’éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

    La réponse à la question posée par Michèle Cointe sur le bien-fondé de la mémoire, je l’emprunterais à Walter Benjamin. En rupture avec l’idéologie du progrès qui postulait que le monde s’améliorait dans une perspective historique, ce philosophe pensait que ce qu’en appelait progrès devait être analysé à l’aune de la domination des vainqueurs et de l’écrasement des vaincus, ces « damnés de la terre » : « la tradition des opprimés nous enseigne que « l’état d’exception » est la règle. Tous ceux qui à ce jour ont obtenus la victoire, participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre. Le butin, selon l’usage de toujours, est porté dans le cortège. C’est ce qu’on appelle les biens culturels. Ceux-ci trouveront dans l’historien matérialiste un spectateur réservé. Car tout ce qu’il aperçoit en fait de biens culturels révèlent une origine à laquelle il ne peut songer sans effroi. De tels biens doivent leur existence non seulement à l’effort des grands génies qui les ont crées, mais aussi au servage anonyme de leurs contemporains. car il n’y a pas de témoignage de culture qui ne soit en même temps témoignage de barbarie.» Si  » Ange de l’histoire  » il y a, son rôle devra être de perpétuer le souvenir de tous ceux que l’histoire officielle a tenté d’enfouir sous la chape du silence et de l’oubli. À l’instar des Anges de Reims et de Dresde, il contemple horrifié, la catastrophe « qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. » Les philosophies de l’histoire ont introduit l’espérance dans le cœur des hommes en donnant un sens positif à l’évolution historique dans la mesure où celle ci devait conduire l’humanité vers la rédemption et le progrès mais pour Walter Benjamin cette perspective n’est que trop souvent illusion et tromperie, les catastrophes succédant dans le temps aux catastrophes et les révolutions dévorent leurs enfants. Contrairement au marxisme évolutionniste classique, Walter Benjamin, sous les influences conjointes du romantisme et du messianisme juif, deux mouvements qui l’ont profondément imprégné,  ne conçevait pas la révolution comme le résultat “naturel” ou “inévitable” du progrès économique et technique, mais comme l‘interruption d’une évolution historique conduisant à la catastropheC’est dans le moment présent que peut surgir dans une structure métaphysique de type messianique ou révolutionnaire à la façon de la révolution française de 1789, l’imprévisibilité et la nouveauté capables d’interrompre le mouvement historique conduisant à la catastrophe. À nous de discerner ce moment et de prendre nos responsabilités. Les déséquilibres et les crises qui secouent le monde aujourd’hui et qui vont en se multipliant et s’accentuant laissent supposer que des opportunités pourront se produire qui donneront lieu à une avancée de l’humanité ou au contraire à des catastrophes encore plus grandes. On peut toujours rêver, peut-être qu’à ces occasions, les « lunatiques » reviendront-ils sur Terre….

Enki sigle


Hommage à Walter Benjamin

Laurie Anderson

       Pour son cinquième album, Strange Angels, publié en 1989 par Warner Bros Records, la chanteuse et performeuse américaine complice de Lou Reed, Laurie Anderson, a composé une magnifique chanson dédiée à Walter Benjamin et au texte déjà cité que celui-ci avait consacré au fameux tableau de Paul Klee qu’il possédait, « Angelus novus » (voir plus haut). Cette chanson intitulée « The Dream Before » est également connue sous l’appellation de « Hansel et Gretel sont bien vivants« .

°°°

THE DREAM BEFORE
(for Walter Benjamin)

Hansel and Gretel are alive and well
And they’re living in Berlin
She is a cocktail waitress
He had a part in a Fassbinder film
And they sit around at night now
drinking schnapps and gin
And she says: Hansel, you’re really bringing me down
And he says : Gretel, yu can really be a bitch
He says : I’ve wated my life on our stupid legend
When my one and only love
was the wicked witch.

She said : What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future
And this storm, this storm
is called
Progress

°°°

LE RÊVE D’AVANT

Hansel et Gretel sont bien vivants
Et ils vivent à Berlin
Elle est une serveuse de cocktail
Lui avait un rôle dans un film de Fassbinder
Et Ils sont assis en cercle dans la nuit maintenant
buvant schnaps et gin
Et elle dit : Hansel, tu vas vraiment me faire vaciller
Et lui réponds : Gretel, tu peux vraiment être une chienne
Il rajoute : J’ai gâché ma vie avec cette stupide légende 
Quand mon seul et unique amour
était cette méchante sorcière

Elle a dit : quelle histoire ?
Et lui répondit : l’histoire est celle d’un ange
propulsé en arrière dans le futur
Il ajouta : l’histoire est un tas de débris
Et l’ange veut revenir en arrière et corriger les choses
Réparer les choses qui ont été brisées
Mais il y a une tempête venue du paradis
Et la tempête continue de pousser l’ange
en arrière dans le futur
Et cette tempête, cette tempête
est appelée
Progrès

Traduction Enki

°°°


le dévoilement du monde ou quand le monde devient fini

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cartographie

carte-monde-connu-brouillard-guerre-24-1080x667

     Edward Quin (1794-1828) était un journaliste britannique né en Irlande qui avait réalisé dans le premier quart du XIXe siècle un atlas historique connu sous le nom d’Historical Atlas in a Series of Maps of the World as Known at Different Periods, with an Historical Narrativemontrant en 21 cartes l’état du « monde connu » à différentes époques. la première carte représentait le monde au moment du Déluge (2.348 av. J.C.) et la dernière le monde moderne de 1828. Dans ces cartes, la partie inconnue du monde est représentée sous la forme d’une masse indistincte composée de sombres nuages qui se réduit peu à peu sous l’effet des découvertes. Cette vision du monde est évidemment eurocentriste et l’atlas aurait été totalement différent s’il avait été constitué par un chinois ou un aztèque.

2365 avant J. C. – Le Déluge - Edward Quin Atlas, 1830

Edward Quin : Historical Atlas in a Series of Maps of the World as Known at Different Periods, with an Historical Narrative, 1830

carte-monde-connu-brouillard-guerre-06-658x820-1

Atlas d’Adward Quin de 1830 : carte du monde connu au moment de l’Emprire d’Alexandre le Grand en 323 avant J.C.

Le monde connu au moment de la découverte de l'Amérique en 1498

Atlas d’Adward Quin de 1830 : carte du monde connu au moment de la découverte de l’Amérique en 1498

carte-monde-connu-brouillard-guerre-22-1033x820

Atlas d’Adward Quin de 1830 : carte du monde  en 1828

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Ces images cartographiques historiques font partie de la Collection de cartes historiques de David Rumsey qui présente en ligne une grande collection d’antiquités, de cartes anciennes rares, d’atlas, de globe et autres documents graphiques et cartographiques. C’est   ICI

   Pour aller plus loin, consulter l’article en ligne du blog Histoire Globale de Vincent Capdepuy : « L’histoire-tunnel en diapositive », c’est  ICI

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––