Circé sous les traits de l’actrice Tilla Durieux par Franz von Stuck (1913)


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Franz von Stuck – Tilla Durieux comme Circé, vers 1913.

     Dans la mythologie grecque, Circé, fille d’Hélios (le Soleil) et de l’Océanide Perséis était une magicienne très puissante à la réputation de sorcière et d’enchanteresse. Son nom en grec signifie « oiseau de proie » (Kirkê en grec ancien). Homère qui la qualifiait de polyphàrmakos, c’est à dire « experte en drogues et poisons propres à opérer des métamorphoses » la fait apparaître au chant X de l’Odyssée où elle habite un palais situé dans une clairière de l’île d’Ééa gardé par des bêtes féroces, anciennement des hommes qu’elle a ensorcelé. À l’arrivé d’Ulysse dans son île, la magicienne, après avoir attiré une partie de ses compagnons dans son palais par un chant mélodieux leur fait boire un breuvage qui aura pour effet de les transformer en pourceaux. Prévenu par l’un de ses hommes, Ulysse, avec l’aide du dieu Hermès, va éviter les pièges de Circé et partagera sa couche après que ses compagnons aient retrouver leurs apparence humaine. Au bout d’une année, elle le laissera partir et l’aidera à poursuivre son voyage.

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Photographies de studio

Circé, l’archétype de la femme fatale et bras armé du Destin

    Si Circé est présentée comme déesse et magicienne dans l’Odyssée d’Homère, elle est aussi décrite dans d’autres récits et légendes comme sorcière et enchanteresse. Ces descriptions renvoient toutes à l’archétype de la Femme fatale qui trouve son origine dans des mythes anciens dans lesquelles certaines femmes jouent le rôle de tentatrices « pour perdre, ou plus communément, séduire ceux qui les approchent ». Ces femmes, bras armés du Destin (le Fatum latin) vont jouer de leur charme et de leur sensualité pour égarer et conduire les victimes désignées à leur destinée. La mythologie grecque possède de nombreux exemples de ces créatures : Outre Circé qui possède le pouvoir de métamorphoser les hommes en animaux, on peut citer la nymphe Calypso, les Sirènes qui attirent les marins par leurs chants (comme le fait aussi Circé dans l’Odyssée…), la figure de Méduse qui pétrifie tous ceux qui croisent son regard;  à croire que la figure de la femme est une des pièces maîtresses de l’exécution du destin qui est l’œuvre des Parques qui sont elles-aussi des femmes. Les textes sacrés, la littérature et plus tard le cinéma ont souvent mis en scène ces figures féminines qui de Judith ou Salomé aux actrices « mangeuses d’hommes » de l’époque moderne consacrées par Hollywood sont l’expression d’une certaine dangerosité féminine. Comme l’écrit Thierry Pelte, avec la libération des mœurs, « la femme n’est plus cet être domestique et soumis que la bourgeoisie a créé à partir du XVIIIème siècle. Ce type de femme apparaît donc dans les lieux de spectacle, seule, hors de tout cadre social, objet de désir et individu libre.  Libre d’être abordée, libre d’accepter ou de refuser, libre de poursuivre ou d’arrêter une aventure.  Devant autant d’incertitude, l’homme est inquiet, énervé et inquiet.  La femme pourrait lui être fatale. » Les milieux artistiques décadents de la fin du XIXe siècle ont alors ajouté à la dangerosité de la femme, jusque là simple instrument de l’exécution du  « Fatum » mythique, « la perversion qu’elle semble mettre à faire souffrir son amant.  Le jeu de l’amour devient un jeu cruel, fait d’un peu de sadisme. ».  Voici comment analyse Simone de Beauvoir cette image duelle de la femme dans le Deuxième Sexe : « La femme qui exerce librement son charme : aventurière, vamp, femme fatale, demeure un type inquiétant. Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé. Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu’elles étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province, en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante. »
     Ainsi, dans l’inconscient collectif masculin, deux figures de la femme s’opposent : celle de la femme vertueuse ou angélique qui rassure à laquelle s’apparente l’épouse d’Ulysse, Pénélope, symbole de patience et de fidélité et celle de la femme dangereuse voire perverse et cruelle qui conduit les hommes à leur perte. Parmi ces dernières, Circé est particulièrement emblématique.
     L’universitaire Sandra Gondouin *, dans son étude sur Circé et son influence dans la littérature hispano-américaine, à contre-courant de cette définition de la femme fatale, nous la présente comme une déesse « ambiguë » qui, dans l’Odyssée, après avoir transformé les compagnons d’Ulysse en pourceaux, les libère, leur offre l’hospitalité de son île durant une année (et accessoirement sa couche à Ulysse), permet à celui-ci de descendre aux Enfers pour trouver le devin Tirésias et lui explique comment, après son départ, il pourra échapper aux Sirènes, brossant ainsi une image positive de la déesse mais elle oublie que cette attitude a été induite par l’action d’une divinité plus puissante qu’elle-même, le dieu Hermés, qui a communiqué à Ulysse les moyens de la vaincre et d’en faire son alliée.

*  Circé l’ambiguë par Sandra Gondouin (Cahier d’études romanes)


Franz von Stuck (1863-1928)

220px-Franz_von_Stuck_Selbstbildnis_im_Atelier    Franz von Stuck est un peintre symboliste et expressionniste allemand qui a souvent représenté dans ses peintures des figures allégoriques féminines. Pour représenter la magicienne Circé, il a choisi comme modèle l’actrice autrichienne Tilla Durieux dont la renommée, le fort caractère, les traits expressionniste de son visage et la réputation sulfureuse (elle a divorcé à deux reprises et son deuxième mari s’est suicidé après son divorce) la classait parmi les femmes fatales de son époque. Dans les trois tableaux représentant Circé, le peintre a demandé à son modèle, comme le montrent les photos de studio réalisées, d’arborer sur son visage un regard à la fois machiavélique et jouisseur : c’est une Circé cruelle qui jouit déjà de son forfait à venir qui nous est présentée. Les cheveux sont d’un roux éclatant, presque rouge, couleur symbolisant le sang, la violence et la passion. Le jaune acide, couleur dans l’un des tableaux de la coupe de poison tendue à la victime et de la peau et de la robe de la magicienne dans un autre fait référence à la couleur du souffre qui est associé au feu. Dans le tableau où la magicienne présente la coupe, sa peau est d’une teinte blafarde comme celle d’un cadavre. Troisième couleur utilisée : un bleu de Prusse intense pour la robe ou pour le fond de tableau qui symbolise et annonce l’obscurité présente comme fond de tableau pour la représentation principale.

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Autres représentations de Circé par Franz von Stuck

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     Tilla Durieux (1880-1971) de son vrai nom Ottilie Godefroy était une actrice autrichienne de cinéma et de théâtre. Sa famille paternelle était d’origine huguenote de La Rochelle. Durieux était le nom de jeune fille de l’une de ses grand-mères. Après quelques menus engagements à Stuttgart et Breslau, elle s’installe à Berlin en 1903 où elle deviendra une actrice célèbre au temps du cinéma muet et de la Belle Époque, elle a travaillé avec les metteurs en scène Max Reinhardt et Erwin Piscator puis avec les réalisateurs Max Mack et Fritz Lang. Après un premier mariage en 1904 avec le peintre Eugène Spiro, membre du groupe d’artiste Berliner Secession, elle épouse en 1910 en seconde noce le marchand d’art et mécène Paul Cassirer dont elle divorcera également et qui se suicidera en 1926. C’est durant cette période berlinoise qu’elle a posé pour de nombreux peintres tels que Oskar Kokoscha en 1910,  Max Oppenheimer en  1912,  Auguste Renoir lors d’un passage à Paris en 1914, Après son troisième mariage avec l’industriel juif Ludwig Katzenellenbogen, elle fuit l’Allemagne en 1933 pour échapper au régime nazi et s’installe en Suisse, puis en Yougoslavie en 1937. Après l’invasion de ce pays par l’armée allemande, elle s’engage dans la résistance yougoslave. Après la guerre, elle restera dans ce pays et travaillera comme assistante dans un théâtre de marions. Après son retour en Allemagne en 1952, elle a repris sa carrière d’actrice et joué  dans de nombreux rôles de théâtre et de film ainsi que sur des émissions de télévision et de radio.  

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     Max Oppenheimer – Très beau portrait de Tilla Durieux peint en 1912


Pour en savoir plus :


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Neil Folberg – Scorpius Milky Way Rising

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       « Après quoi tous, pleins de superbes, s’installent pour la nuit. Leurs feux brûlent, innombrables. Telles, au firmament, autour de la brillante lune, des étoiles luisent, éclatantes, les jours où l’éther est sans vent. Brusquement, toutes les cimes se découvrent, les hauts promontoires, les vallées. L’immense éther s’est déchiré et le berger se sent le cœur en joie. Tels entre les nefs et le cours du Xanthe* luisent les feux qu’ont devant Ilion* allumés les Troyens. Mille feux brûlent dans la plaine et cinquante hommes sont groupés autour de chacune de ces lueurs de feu ardent. Les chevaux, debout près des chars, attendent en mangeant l’orge blanche et l’épeautre. Aurore au trône d’or. »        Homère, L’Iliade, (Chant VIII, 553-565)

 * le Xanthe ou Scamandre est un dieu fleuve proche de Troie.
 * Illion : autre nom de Troie

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Détour par la Grèce antique : de la guerre de Troie au Kosmos

johannes-hevelius-la-constellation-du-scorpion-dans-luranographia-1690       Il me fallait un texte littéraire sur le thème de la voûte étoilée ou de la Voie lactée pour faire contrepoint à cette magnifique photo de la constellation du Scorpion de Neil Folberg et j’ai d’abord cherché dans les poèmes consacrés au Cosmos mais je les ai trouvé tous empreints d’une certaine pesanteur alors que la photographie rend compte à merveille, avec peu de moyen, de la sensation de vide de l’espace, de son caractère infini, de la présence lointaine de mondes merveilleux et mystérieux et de la fuite du temps qu’exprime la présence de la ruine du premier plan. C’est, tout à fait par hasard, en relisant un passage de l’Iliade que j’ai trouvé le texte que je cherchais, celui de la description nocturne par Homère dans des termes simples et poétiques du camp que les Troyens ont installés au pied de leurs murailles et de l’évolution du paysage nocturne qui l’entoure. Comme le décrit Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage Le monde d’Homère : « L’image part des feux de camp et revient aux feux de camp. C’est ce que les savants appellent la composition circulaire. Mais d’un coup on est passé de la terre au ciel, à «l’éther» qui entoure le monde, que les Grecs appelaient le Kosmos et dont la beauté les enchantait, et d’un spectacle de guerre à une image pastorale. Le berger se réjouit à l’apparition des étoiles. » Et effectivement le génie du rédacteur de ce passage de l’Iliade (on sait désormais que « Homère » était pluriel) est d’avoir introduit dans la description de la scène l’image archetypale du berger, grand contemplateur d’étoiles devant l’Eternité qui résume en elle-même tous les rapports complexes qu’entretient l’homme avec le cosmos.  Enfin la référence à l’antiquité grecque nous ramène à la photo de Folberg puisque la constellation du Scorpion qu’elle représente est l’objet de plusieurs légendes de la mythologie grecque. Cette constellation ferait référence au scorpion envoyé par la déesse Artémis ou par son frère Apollon pour tuer le chasseur Orion. Elle se situe près du centre de la Voie lactée dont le nom a été emprunté par l’intermédiaire du latin via lactea au grec Galaxías kyklos, où galaxía désignait une offrande de flan au lait. C’est en voulant rendre le héros Héraclès immortel que Zeus lui fit téter le sein d’Héra endormie. Celle-ci essaya d’arracher Héraclès de son sein, et y parvint non sans avoir laissé s’épandre dans le ciel une giclée de lait qui forma la Voie lactée.


Celestial Nights

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     Né à San Francisco en 1950, Neil Folberg a passé la majeure partie de son enfance dans le Midwest des États-Unis et a commencé à s’intéresser à la photographie vers l’âge de 16 ans. En 1967, il a commencé des études avec Ansel Adams, le célèbre photographe paysagiste américain. L’année suivante, il s’inscrit à l’Université de Californie à Berkeley où il bénéficiera des cours du photographe William Garnett. Il se marie en 1975 et s’installe l’année suivante à Jérusalem où il ouvre sa propre galerie. En 1979, Folberg commence à photographier dans le désert du Sinaï puis s’intéresse aux ruines antiques et aux paysages du Moyen-orient et de Méditerranée. L’apport d’Ansel Adams se révèle dans les photographies en noir et blanc de la série Celestial Nights qui ont fait l’objet d’une publication (Aperture Press, 2001). Les photographies de la série Celestial Nights constituent un dialogue entre l’infini de la voute céleste et des objets terrestres naturels ou créés par la main de l’homme qui occupent le premier plan : ruines qui expriment la fuite inexorable du temps, bosquets, olivier tutélaire, rochers… Les deux représentations de l’infini et de l’éphémère se confrontent, se parlent, se répondent dans un dialogue métaphysique que dramatise l’obscurité de la nuit et les myriades de points lumineux de la voute étoilée.

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Stary grove, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Olive Tree, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille,  Sagittarius, 2000


Regards croisés

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Tout cela pour un simple trou dans un arbre creux…

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Lac d’Annecy – photo Enki

Nekuia

    Curieux, ce désir de ne pas se satisfaire du paysage quel qu’il est mais de vouloir le « mettre en scène », c’est à dire vouloir lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien à moins que ce soit moi qui dans ce cas joue un rôle : suis-je, comme sur la fresque retrouvée sur un mur de la maison de la via Graziosa sur l’Esquilin, l’une des sept collines de Rome, Ulysse, l’orphelin d’Ithaque guidé par Circé et avide de vérité qui a débarqué de sa nef à la confluence des fleuves infernaux pour convoquer les morts ou bien l’une de leurs âmes avides de sang noir montées tout spécialement de l’au-delà pour délivrer leur message…

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Ulysse contemplant les morts

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Arrivée d’Ulysse aux Enfers, Fresque de la maison de la via Graziosa sur l’Esquilin (vers 40 avant J.-C.), environ 1,50 x1,50 m, Rome, Musées du Vatican, Bibliothèque vaticane

    En fait, Ulysse n’est pas « descendu » à l’Hadès ( Enfers ), ce que les anciens grecs nommaient katábasis (catabase), « descente, action de descendre » comme avaient pu le faire avant lui quelques rares héros grecs et Orphée, le musicien-poète à la recherche de son Eurydice, il s’est contenté sur les conseils de la magicienne Circé de s’en approcher et de convoquer sur son seuil les âmes des morts dont celle du devin Tirésias en leur sacrifiant une génisse et un mouton noir. C’est, décrit dans le chant 11 de l’Odyssée d’Homère, l’épisode de la Nekuia (νέκυια, « sacrifice pour l’évocation des morts »).

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L’Odyssée d’Homère (traduction de Leconte de Lisle, 1818-1894)

Chant 11Ulysse accède au territoire de l’Hadès. Il converse avec sa mère et avec ses anciens compagnons guerriers. Il parle avec le devin Tirésias qui lui donne des indications pour rentrer chez lui.

     Étant arrivés à la mer, nous traînâmes d’abord notre nef à la mer divine. Puis, ayant dressé le mât, avec les voiles blanches de la nef noire, nous y portâmes les victimes offertes. Et, nous-mêmes nous y prîmes place, pleins de tristesse et versant des larmes abondantes. Et Kirkè à la belle chevelure, Déesse terrible et éloquente, fit souffler pour nous un vent propice derrière la nef à proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile.
     Toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes, et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les voiles de la nef qui courait sur la mer furent déployées, et Hèlios tomba, et tous les chemins s’emplirent d’ombre. Et la nef arriva aux bornes du profond Okéanos.
      Là, étaient le peuple et la ville des Kimmériens, toujours enveloppés de brouillards et de nuées ; et jamais le brillant Hèlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans l’Ouranos étoilé, ni quand il descendait de l’Ouranos sur la terre ; mais une affreuse nuit était toujours suspendue sur les misérables hommes. Arrivés là, nous arrêtâmes la nef, et, après en avoir retiré les victimes, nous marchâmes le long du cours d’Okéanos, jusqu’à ce que nous fussions parvenus dans la contrée que nous avait indiquée Kirkè. Et Périmèdès et Eurylokhos portaient les victimes.
      Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d’une coudée dans tous les sens, et j’y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d’abord, puis de vin doux, puis enfin d’eau, et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d’allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j’égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l’Érébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l’âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d’airain, tous s’amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit.
      Alors j’ordonnai à mes compagnons d’écorcher les victimes qui gisaient égorgées par l’airain cruel, de les brûler et de les vouer aux Dieux, à l’illustre Aidés et à l’implacable Perséphonéia. Et je m’assis, tenant l’épée aiguë tirée de sa gaine, le long de ma cuisse ; et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang, avant que j’eusse entendu Teirésias.
      La première, vint l’âme de mon compagnon Elpènôr. Et il n’avait point été enseveli dans la vaste terre, et nous avions laissé son cadavre dans les demeures de Kirkè, non pleuré et non enseveli, car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et je fus plein de pitié dans le coeur. Et je lui dis ces paroles ailées :
      – Elpènôr, comment es-tu venu dans les épaisses ténèbres ? Comment as-tu marché plus vite que moi sur ma nef noire ?
      Je parlai ainsi, et il me répondit en pleurant :
      – Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volonté d’un Daimôn et l’abondance du vin m’ont perdu. Dormant sur la demeure de Kirkè, je ne songeai pas à descendre par la longue échelle, et je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis chez Aidés. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de toi, par ta femme, par ton père qui t’a nourri tout petit, par Tèlémakhos, l’enfant unique que tu as laissé dans tes demeures ! Je sais qu’en sortant de la demeure, d’Aidès tu retourneras sur ta nef bien construite à l’île Aiaiè. Là, ô Roi, je te demande de te souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleuré et non enseveli, de peur que je ne te cause la colère des Dieux ; mais de me brûler avec toutes mes armes. Élève sur le bord de la mer écumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces choses, afin qu’on se souvienne de moi dans l’avenir, et plante sur mon tombeau l’aviron dont je me servais quand j’étais avec mes compagnons.
      Il parla ainsi, et, lui répondant, je dis :
       – Malheureux, j’accomplirai toutes ces choses.
      Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon épée au-dessus du sang, tandis que, de l’autre côté de la fosse, mon compagnon parlait longuement. Puis, arriva l’âme de ma mère morte, d’Antikléia, fille du magnanime Autolykos, que j’avais laissée vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la voyant, le coeur plein de pitié ; mais, malgré ma tristesse, je ne lui permis pas de boire le sang avant que j’eusse entendu Teirésias. Et l’âme du Thébain Teirésias arriva, tenant un sceptre d’or, et elle me reconnut et me dit :
      – Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hèlios, es-tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable ? Mais recule de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te dirai la vérité.
      Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaîne mon épée aux clous d’argent. Et il but le sang noir, et, alors, l’irréprochable divinateur me dit :
       – Tu désires un retour très-facile, illustre Odysseus, mais un Dieu te le rendra difficile ; car je ne pense pas que Celui qui entoure la terre apaise sa colère dans son coeur, et il est irrité parce que tu as aveuglé son fils. Vous arriverez cependant, après avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abordé l’île Thrinakiè, où vous échapperez à la sombre mer, vous trouverez là, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithakè, après avoir beaucoup souffert ; mais, si tu les blesses, je te prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas seul, et tu reviendras misérablement, ayant perdu ta nef et tes compagnons, sur une nef étrangère. Et tu trouveras le malheur dans ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes richesses, recherchant ta femme et lui offrant des présents. Mais, certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, après que tu auras tué les Prétendants dans ta demeure, soit par ruse, soit ouvertement avec l’airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu iras, portant un aviron léger, jusqu’à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce qu’ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe manifeste qui ne t’échappera pas. Quand tu rencontreras un autre voyageur qui croira voir un fléau sur ta brillante épaule, alors, plante l’aviron en terre et fais de saintes offrandes au Roi Poseiaon, un bélier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes hécatombes à tous les Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consumé d’une heureuse vieillesse, tandis qu’autour de toi les peuples seront heureux. Et je t’ai dit, certes, des choses vraies.

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photographies liées

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Wabi-sabi au Japon

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« Le lac est l’œil de la terre » (Henry David Thoreau)

    « Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sapropre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui lefrangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe. »  – H.D. Thoreau, Walden

René Magritte - The False Mirror, 1928

René Magritte – The False Mirror, 1928

« L’œil est la fenêtre de l’âme »  ( Léonard de Vinci)

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Un passage d’Ulysse de James Joyce où il est question d’ivrognes et d’un Irish Red Setter dog

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Trois générations de Joyces, Joyce avec Giogio et Stephen jounat avec Schiap, le chien, cadreau de Scxhiaparelli, Paris, 1938

James Joyce avec son fils Giorgio, la femme  de celui-ci, Helen Fleischmann et son petit-fils Stephen jouant avec Schiap, le chien, offert par la styliste Elsa Schiaparelli, dans le jardin de la villa de Giorgio à Paris en 1938 – cliché Gisèle Freund

« L’ennui c’est que le public va demander et trouver une morale dans mon livre, ou pire il le prendra pour une chose sérieuse, et sur mon honneur de gentleman, il n’y a pas un seul mot sérieux dedans. »       James Joyce

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James Joyce - Ulysse     L’extrait qui suit est tiré du chapitre XII intitulé Les Cyclopes du roman Ulysse de James Joyce paru partiellement dans un premier temps sous forme de  feuilleton de 1918 à 1920 dans le magazine américain Little Review et s’attira à cette occasion les foudres de la « New York Societry for the Suppression of Vice » qui en fit interdire la publication pour cause d’obscénité jusqu’en 1931. Sa première publication aura finalement lieu en 1922 à Paris. Le roman relate une journée ordinaire dans la ville de Dublin de deux personnages, Leopold Bloom, un juif irlandais, et Stephen Dedalus. Il est divisé en dix-huit chapitres ou épisodes, chacun d’eux correspondant à des situations décrites dans l’Odyssée d’Homère et vécues par Ulysse. A la plupart de ces épisodes sont également attachés une couleur, un organe du corps humain, un art et un symbole. De plus Joyce s’ingénie à inventer, pour chacun des épisodes, une construction et un style littéraire spécifique, ceci de manière très libre en s’affranchissant des règles du langage et de la véracité des faits évoqués, la narration qui en découle apparaît comme l’expression du flux de pensée des personnages présenté tel qu’il se présente, de manière brute et.  Dans l’extrait choisi qui appartient au chapitre XII faisant référence à l’épisode du Cyclope Poliphème de l’Odyssée qui a emprisonné dans une grotte Ulysse et ses hommes, il est 17 h et Bloom a rendez-vous dans une taverne avec un homme qui n’est pas encore arrivé, Martin Cunningham. Survient un personnage bourru surnommé dans le livre Le Citoyen qui s’avère être un nationaliste irlandais irascible et xénophobe accompagné d’un chien tout aussi bourru que lui répondant au nom de Garryowen. Le ton monte entre Bloom et le Citoyen et la scène se termine par la poursuite de Bloom par le citoyen ulcéré qui lance son chien sur lui… 

Dans ce chapitre, les scènes décrites font référence aux thèmes structurants suivants :

lieu :  une taverne du nom de Donohoe’s dans Little Green street qui représente l’antre du Cyclope.
Moment : 17 heures (l’ensemble du roman se déroule dans une période comprise entre 8 h du matin et 3 heures du matin)
Organe : les muscles qui représentent la force brutale et la violence.
Couleur : le vert, symbole de l’Irlande et du nationalisme irlandais.
Science, Art :  chirurgie, politique.
Technique utilisée : gigantisme, exagération, surenchère. Par le choix de la taverne où sont rassemblés une assemblée d’ivrognes de Dublin, vulgaires, grossiers, pleins de préjugés et violents qui s’expriment librement sans la censure de la morale, de la raison et des règles du langage, Joyce s’attaque au comportement excessif et porté à la surenchère qui était celui des nationalistes irlandais de l’époque et  jette les bases d’un nouveau style littéraire, celui de la fusion entre le verbe et la chair.
Symbole : nation, état, religion, idéalisme, Sinn Fein, fanatisme, collectivité, violence
Sens : Terreur et atteinte à l’individu. Les excès d’une idéologie totalitaire et des comportements stéréotypés et conditionnés par les préjugés s’attaquent au fondement même de l’individu, à savoir ses différences (Bloom d’origine juive).
Personnages évoqués : Prométhée, Polyphème le Cyclope représenté par le Citoyen, ce nationaliste irlandais excessif et violent, Ulysse représenté par Bloom qui comme Ulysse qui dévoila sa véritable identité au Cyclope au moment de fuir sa prison dévoile au citoyen sa judéité. 

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Polyphene

Extrait du chapitre XII – le Cyclope – traduction de Jacques Aubert – collection folio (Gallimard)

 James Joyce    A propos de la nouvelle Irlande il devrait commencer par se payer un nouveau chien. Cet animal galeux et boufferont qui passe son temps à renifler et à éternuer partout dans tous les coins et qui gratte ses croûtes et le voilà qui va tourner autour de Bob Doran qui régalait Alf d’un demi et qui se met  à le lécher pour essayer d’obtenir quelque chose. Et ça manque pas. Bob Doran se met à faire le con avec lui :
     – Donne la patte ! Donne la papatte,, chienchien ! Mon bon chien. Donne la patte, là, c’est bien ! Donne la papatte !
     Et merde ! Foutre de patte qu’il voulait patoche et Alf qui essayait de l’empêcher de dégringoler de ce foutu tabouret sur ce foutu clébard et l’autre qui n’arrêtait pas de radoter sur le dressage par la douceur, un chien de race, un chien bien intelligent : je t’en foutrais, moi. Le voilà qui se met à gratter les vieilles miettes de biscuits dans le fond de la boîte de chez Jacob qu’il avait demandé à Terry d’apporter. Putain il a gobé tout ça comme une vieille paire de bottes et il  tirait un bout de langue long d’un mètre pour en redemander. C’est tout juste s’il n’a pas bouffé la boîte et le reste, ce sacré goulupatte de bâtard.

     Talking about new Ireland he ought to go and get a new dog so he ought. Mangy ravenous brute sniffing and sneezing all round the place and scratching his scabs. And round he goes to Bob Doran that was standing Alf a half one sucking up for what he could get. So of course Bob Doran starts doing the bloody fool with him:
    —Give us the paw! Give the paw, doggy! Good old doggy! Give the paw here! Give us the paw!
     Arrah, bloody end to the paw he’d paw and Alf trying to keep him from tumbling off the bloody stool atop of the bloody old dog and he talking all kinds of drivel about training by kindness and thoroughbred dog and intelligent dog: give you the bloody pip. Then he starts scraping a few bits of old biscuit out of the bottom of a Jacobs’ tin he told Terry to bring. Gob, he golloped it down like old boots and his tongue hanging out of him a yard long for more. Near ate the tin and all, hungry bloody mongrel.

                              (…)
     Alors et ainsi de suite, comme je disais, le vieux chien quand il voit que la boîte elle est vide il se met à renifler la souris autour de Joe et de moi. Je te le dresserais, moi, par la douceur, si c’était mon chien. Lui donnerais un de ces bons coups de pieds bien placés de temps en temps, là où ça le rendrait pas aveugle.
     – La trouille qu’il te morde ? fait le citoyen en ricanant.
     – Non, je fais. Mais il pourrait prendre ma jambe pour un réverbère.
     – Qu’est-ce qui t’arrive, Garry ? il lui fait.
      Et il se met à le tirer à l’agacer et à lui parler en irlandais et le vieux tueur à gronder et à faire sa partie comme dans un duo d’opéra. Un concert pareil j’avais jamais entendu qu’ils faisaient tous les deux. Quelqu’un qui aurait rien de mieux à faire il devrait écrire une lettre pro bono publico aux journaux pour qu’on oblige à mettre une muselière à un chien de sa race. Grondant, grognant et ses yeux injectés de sang tellement il avait le gosier sec et l’hydrophobe qui lui dégoulinait de la gueule.

     So howandever, as I was saying, the old dog seeing the tin was empty starts mousing around by Joe and me. I’d train him by kindness, so I would, if he was my dog. Give him a rousing fine kick now and again where it wouldn’t blind him.
     —Afraid he’ll bite you? says the citizen, jeering.
     —No, says I. But he might take my leg for a lamppost.
So he calls the old dog over.
     —What’s on you, Garry? says he.
     Then he starts hauling and mauling and talking to him in Irish and the old towser growling, letting on to answer, like a duet in the opera. Such growling you never heard as they let off between them. Someone that has nothing better to do ought to write a letter pro bono publico to the papers about the muzzling order for a dog the like of that. Growling and grousing and his eye all bloodshot from the drouth is in it and the hydrophobia dropping out of his jaws.

irish red setter

irish red setter

     Tous ceux qu’intéresse la transmission de la culture humaine aux animaux inférieurs (et il sont légion) se doivent de ne pas ignorer les extraordinaires manifestations de cynanthropie du célèbre setter irlandais chien-loup à poil rouge anciennement connu sous le sobriquet de Garryowen et récemment rebaptisé par tout un cercle d’amis et de connaissances Owen Garry. Ces manifestations, résultats d’années de dressage par la douceur et d’un régime soigneusement étudié, comprennent entre autres démonstrations, la déclamation poétique. Celui qui est actuellement notre plus grand spécialiste de phonétique (nous ne dirons pas son nom, même sous la torture !) n’a pas ménagé ses efforts et ses recherches pour gloser et comparer les vers déclamés et leur a trouvé une ressemblance frappante (c’est nous qui le soulignons) avec les poèmes de nos anciens bardes celtes. Nous ne parlons pas tant ici de ces délicieuses romances qu’un auteur qui se dissimule derrière le charmant pseudonyme de Douce Petite Branche a rendues familières au monde des amateurs de livres mais bien plutôt (ainsi que le souligne un  intervenant déconadologue dans une discussion passionnante publiée dans un journal du soir) de la note plus âpre et plus personnelle que l’on trouve dans les effusions  satiriques d’un Raftery ou d’un Donald MacConsidine pour ne rien dire d’un poète lyrique encore plus moderne qui retient en ce moment l’attention du public. Nous joignons ci-dessous un exemple, transposé en anglais par un éminent universitaire dont nous ne pouvons dévoiler l’identité  pour le moment, mais nous sommes sûrs que nos lecteurs verront dans les références topographiques plus qu’une simple  indication. La prosodie de l’original canin, qui n’est pas sans rappeler la difficulté des règles allitérations et isosyllabiques de l’engin gallois, est infiniment plus complexe mais nous pensons que nos lecteurs seront da’ccord pour trouver que l’esprit du texte a été bien rendu. Peut-être faudrait-il ajouter que lies effets se trouvent notablement accrus si l’on récite les vers d’OIwen relativement lentement et indistinctement afin de suggérer une rancune contenue.

Que la malédiction soit sur toi
Barney Kierman, qu’elle soit sur toi sept fois
Etre sans loi qui me mets aux abois
sans une gorgée d’eau pour me donner la foi
tant et si bien que j’en ai mal au foie
Qu’après Lowry je ferai n’importe quoi
L’ami Lowry du musichall le roi
Afin qu’il me recueille sous son toit.

    Alors il a dit à Terry d’apporter de l’eau pour le chien et il l’a lapée bon Dieu, on aurait pu l’entendre un kilomètre à la ronde. Et Joe lui demandé au citoyen s’il revoulait quelque chose.
     – Je remettrais bien ça, a chara, mon bon, pour me prouver qu’il n’y a pas de mal.
     Bon Dieu il n’est pas aussi couillon qu’il en a l’air. Se culant d’un pub à l’autre, à toi l’honneur, avec le cabot du vieux Giltrap et s’en mettant plein le cornet aux frais des contribuables et des grands électeurs. La fête pour l’homme et la bête.

     All those who are interested in the spread of human culture among the lower animals (and their name is legion) should make a point of not missing the really marvellous exhibition of cynanthropy given by the famous old Irish red setter wolfdog formerly known by the sobriquet of Garryowen and recently rechristened by his large circle of friends and acquaintances Owen Garry. The exhibition, which is the result of years of training by kindness and a carefully thoughtout dietary system, comprises, among other achievements, the recitation of verse. Our greatest living phonetic expert (wild horses shall not drag it from us!) has left no stone unturned in his efforts to delucidate and compare the verse recited and has found it bears a striking resemblance (the italics are ours) to the ranns of ancient Celtic bards. We are not speaking so much of those delightful lovesongs with which the writer who conceals his identity under the graceful pseudonym of the Little Sweet Branch has familiarised the bookloving world but rather (as a contributor D. O. C. points out in an interesting communication published by an evening contemporary) of the harsher and more personal note which is found in the satirical effusions of the famous Raftery and of Donal MacConsidine to say nothing of a more modern lyrist at present very much in the public eye. We subjoin a specimen which has been rendered into English by an eminent scholar whose name for the moment we are not at liberty to disclose though we believe that our readers will find the topical allusion rather more than an indication. The metrical system of the canine original, which recalls the intricate alliterative and isosyllabic rules of the Welsh englyn, is infinitely more complicated but we believe our readers will agree that the spirit has been well caught. Perhaps it should be added that the effect is greatly increased if Owen’s verse be spoken somewhat slowly and indistinctly in a tone suggestive of suppressed rancour.

The curse of my curses
Seven days every day
And seven dry Thursdays
On you, Barney Kiernan,
Has no sup of water
To cool my courage,
And my guts red roaring
After Lowry’s lights.

    So he told Terry to bring some water for the dog and, gob, you could hear him lapping it up a mile off. And Joe asked him would he have another.
    —I will, says he, a chara, to show there’s no ill feeling.
Gob, he’s not as green as he’s cabbagelooking. Arsing around from one pub to another, leaving it to your own honour, with old Giltrap’s dog and getting fed up by the ratepayers and corporators. Entertainment for man and beast. 

     (…)

     – Les étrangers, s’exclame le citoyen. C’est notre faute. Nous les avons laissé entrer. Nous les avons fait venir. La jeune femme adultère et son amant ont fait venir chez nous les pilleurs saxons.
     – Jugement provisoire, dit J.J.
Et Bloom fait celui qui s’intéresse passionnément à des riens, une toile d’araignée dans le recoin derrière le tonneau, et le citoyen qui lui tire une de ces tronches avec le vieux clef à ses pieds qui regarde partout qui il pourrait bien mordre et quand.

    —The strangers, says the citizen. Our own fault. We let them come in. We brought them in. The adulteress and her paramour brought the Saxon robbers here.
     —Decree nisi, says J. J.
   And Bloom letting on to be awfully deeply interested in nothing, a spider’s web in the corner behind the barrel, and the citizen scowling after him and the old dog at his feet looking up to know who to bite and when.

    (…)

Quand Bloom provoque le Citoyen en déclarant que Jésus était juif…

    – Mendelssohn était juif et Karl Marx et Mercadante et Spinoza. Et le sauveur était juif et son père était juif. Votre Dieu.
     – Il n’avait pas de père, dit Martin. Ça suffit maintenant. En avant.
     – Le Dieu de qui ? demande le citoyen.
     – OK, son oncle était juif, alors il dit. Votre Dieu était juif. Le Christ était juif comme moi.
     Putain, le citoyen a fait un de ces plongeons dans sa boutique.
     – Bon dieu, il fait, je lui éclaterai la tête à ce putain de juif pour prononcer le saint nom. Bon dieu je le crucifierai, il verra. Passe-moi la boîte à biscuits là.
     – Arête ! Arrête ! fait Joe.
   Un rassemblement nombreux et sympathique d’amis et de relations venus de la métropole et du Grand Dublin s’était donné rendez-vous par milliers pour dire adieu à Nagyasàgos tram Lipoti Virag, ancien collaborateur de MM. Alexander Thom, imprimeurs de Sa Majesté, à l’occasion de son départ pour les lointaine contrées de Szàzharminczbrojùgulyàs-Dugulàs (Prairie du Murmure des Eaux). La cérémonie qui se déroula avec beaucoup d’éclat fut empreinte de la plus touchante cordialité. Le rouleau enluminé d’un antique parchemin irlandais, œuvre d’artistes irlandais, fut offert au distingué phénoménologue au nom d’une partie importante de l’assemblée et fut accompagné d’un présent, une cassette d’argent ouvragée avec goût dans le vieux style ornemental celtique, œuvre qui est tout à l’honneur de ses exécuteurs. MM Jacob abus Jacob. L’invité d’honneur reçut une ovation chaleureuse et bon nombre des assistants furent visiblement émus quand l’orchestre distingué des cornemuses irlandaises fit entendre les célèbres accents de Reviens à Erin, immédiatement suivis par La Marche de Rakoczy. Des barils de goudrons et d’autres feux de joie furent allumés le long des côtes des quatre mers sur les sommets des collines de Howth, de Three Rock Mountain, de la Sugarloaf, du Bray Head, des Monts Mourne, des Galtees, des pitons de d’Ox, de Donegal et de Sperrin, des Nagles et des Bographs, des collines du Connemara, des M’Gillicuddy’s reeks, du mont Aughty, du mont Bernagh et du mont Bloom. Au milieu des acclamations qui ébranlaient la voûte céleste, et auxquelles répondaient en écho les acclamations d’un important rassemblement de partisans sur les crêtes lointaines de Cambrie et de Calédonie, le gigantesque bateau de plaisance quitta lentement la rive, salué par un dernier tribut floral offert par les représentantes du beau sexe présentes en grand nombre, tandis que, comme il descendait la rivière, escorté par une flottille de barges, les drapeaux du Ballast Office et de la Douane furent abaissés en signe d’adieu comme le furent tous ceux de la station électrique de la pigeon House et du phare de Poolbeg. Visszontlàtàsra, kedvés baràtom ! Visszontlàtàsra ! Loin des yeux mais près du cœur.

And says he:
     —Mendelssohn was a jew and Karl Marx and Mercadante and Spinoza. And the Saviour was a jew and his father was a jew. Your God.
     —He had no father, says Martin. That’ll do now. Drive ahead.
     —Whose God? says the citizen.
   —Well, his uncle was a jew, says he. Your God was a jew. Christ was a jew like me.
Gob, the citizen made a plunge back into the shop.
   —By Jesus, says he, I’ll brain that bloody jewman for using the holy name.
By Jesus, I’ll crucify him so I will. Give us that biscuitbox here.
     —Stop! Stop! says Joe.
     A large and appreciative gathering of friends and acquaintances from the metropolis and greater Dublin assembled in their thousands to bid farewell to Nagyasagos uram Lipoti Virag, late of Messrs Alexander Thom’s, printers to His Majesty, on the occasion of his departure for the distant clime of Szazharminczbrojugulyas-Dugulas (Meadow of Murmuring Waters). The ceremony which went off with great éclat was characterised by the most affecting cordiality. An illuminated scroll of ancient Irish vellum, the work of Irish artists, was presented to the distinguished phenomenologist on behalf of a large section of the community and was accompanied by the gift of a silver casket, tastefully executed in the style of ancient Celtic ornament, a work which reflects every credit on the makers, Messrs Jacob agus Jacob. The departing guest was the recipient of a hearty ovation, many of those who were present being visibly moved when the select orchestra of Irish pipes struck up the wellknown strains of Come back to Erin, followed immediately by Rakoczsy’s March. Tarbarrels and bonfires were lighted along the coastline of the four seas on the summits of the Hill of Howth, Three Rock Mountain, Sugarloaf, Bray Head, the mountains of Mourne, the Galtees, the Ox and Donegal and Sperrin peaks, the Nagles and the Bograghs, the Connemara hills, the reeks of M Gillicuddy, Slieve Aughty, Slieve Bernagh and Slieve Bloom. Amid cheers that rent the welkin, responded to by answering cheers from a big muster of henchmen on the distant Cambrian and Caledonian hills, the mastodontic pleasureship slowly moved away saluted by a final floral tribute from the representatives of the fair sex who were present in large numbers while, as it proceeded down the river, escorted by a flotilla of barges, the flags of the Ballast office and Custom House were dipped in salute as were also those of the electrical power station at the Pigeonhouse and the Poolbeg Light. Visszontlátásra, kedves baráton! Visszontlátásra! Gone but not forgotten.

(…)

acteurs rejouant une scène de «Ulysse», le 16 juin 2000 à Dublin, à l'occasion du «Bloomsday». photo REUTERS/Ferran Paredes

acteurs rejouant une scène de «Ulysse», le 16 juin 2000 à Dublin, à l’occasion du «Bloomsday». photo REUTERS/Ferran Paredes.
     « Bloomsday » est une fête irlandaise qui se tient chaque 16 juin (à Dublin notamment) et qui a pour objet de célébrer la vie de l’écrivain James Joyce. Ce n’est donc pas la date de décès de Joyce qui est célébrée le jour du Bloomsday, mais bien la date du jour pendant lequel se déroulent les événements fictifs relatés dans Ulysse. Les admirateurs de James Joyce se vêtent des habits du début du XXe siècle, et parcourent la ville en citant des passages de l’œuvre.

 (…)

  Putain, même le diable n’aurait pas pu l’empêcher de saisir la boîte en fer-blanc et de sortir avec le petit Alf cramponné à son coude et de crier comme un cochon qu’on égorge, c’était mieux que mieux que n’importe quel drame merdique au Queen’s Theatre.
     – Où est-ce qu’il est que je l’étripe !
     Ned et J.J. étaient pliés en deux de rire.
     – Tonnerre, je dis, je vais arriver juste avant la fin de la messe.
     mais coup de chance, le cocher avait tourné la tête du canasson dans l’autre direction et en route.
     – Attendez, citoyen, fait Joe. Pas çà.
     Putain, il a allongé le bras, pris de l’élan et clan, à toute volée. C’est une bénédiction qu’il avait le soleil dans l’œil sinon il l’aurait étendu. Putain c’est tout juste s’il l’a pas envoyé bouler dans le comté de Longford. Le canasson il a eu une de ces peurs et le vieux bâtard qui courait après la voiture à un train d’enfer et toute la populace qui criait et riait et la vieille boîtes en fer-blanc qui dégringolait la rue en tintinnabulant.
     Les effets de la catastrophes furent instantanés et terrifiants. L’observatoire de Dunsink enregistra onze oscillations en tout, toutes d’intensité cinq sur l’échelle de Mercalli, et pareille secousse sismique ne s’était pas produite dans notre île depuis le tremblement de terre de 1534, l’année de la rébellion de Thomas le Soyeux. L’épicentre semble en avoir été cette partie de la métropole qui constitue la circonscription de Inn’s Quay et la paroisse de Saint Michan sur une surface de quarante et une âcres, deux vergées et une perche ou cinq mètres carrés. Toutes les résidences aristocratiques situées dans le voisinage du Palais de justice furent détruites et ce noble édifice lui-même, où d’importants débats juridiques se déroulaient au moment de la catastrophe, n’est plus à proprement parler qu’un tas de ruines  sous lesquelles il est à craindre  que tous les occupants n’est été enterrés vivants. Selon les témoins oculaires, il apparaît que les ondes sismiques  furent accompagnées par une violente perturbation atmosphérique à caractère cyclonique. Un article de chapellerie qu’on a reconnu depuis pour avoir appartenu au très estimé greffier de la couronne et de la justice de paix, M. George Fottrell, et un parapluie de soie à manche d’or où étaient gravés les initiales, l’écusson, les armes et l’adresse de l’érudit et vénérable président des assises trimestrielles sir Frederick Falkiner, président du tribunal correctionnel de Dublin, ont été découverts pare les équipes de secours dans des endroits reculés de l’île, respectivement le premier sur la troisième crête basaltique de la chaussée des géants, le second enlisé d’un pied trois pouces dans la grève sablonneuse de la baie d’Holeopen près du vieux cap de Kinsale. D’autres témoins oculaires assurent qu’ils ont aperçu une énorme boule incandescente qui trouait l’atmosphère à une vitesse terrifiante selon une trajectoire sud-ouest-ouest. Un feu d’artifice de messages de condoléances et de sympathie arriva de tous les points des différents continents et le souverain pontife dans sa grande bonté a daigné ordonné qu’une misa pro defunctis extraordinaire soit célébrées simultanément par les desservants de toutes les églises cathédrales de tous les diocèses épiscopaux relevant de l’autorité spirituelle du Saint-Siège, à l’intention des âmes de ces fidèles défunts qui, d’une façon si soudaine, ont été enlevés à notre affection. Le travail de sauvetage, l’enlèvement des débris, restes humains etc. ont été confiés à MM. Michael Meade et fils, 159 Great Brunswick street, et à MM T.C. Martin, 77, 78, 79 et 80 North Wall, secondés par les officiers et soldats d’infanterie légère du régiment du Duc de Cornouailles sous le haut commandement de Son Altesse Royale, contre-amiral, le très honorable sir Hercule Hannibal Habeas Corpus Anderson, Chevalier de l’ordre de la Jarretière, chevalier de l’ordre de Saint Patrick, chevalier de l’ordre du Chardon, conseiller privé, commandeur de l’ordre du Bain, député, juge de paix, diplômé de la faculté de médecine, décoré de l’Ordre pour Services distingués, chevalier de Sodome, maître des Chasses, membre de l’Académie Royale d’Irlande, licencié en droit, docteur en musicologie, administrateur des Bonnes œuvres, membre du Trinity College de Dublin, membre de l’Université Royale d’Irlande, membre du Collège Royal de Médecine d’Irlande et membre du Collège Royal de Chirurgie d’Irlande.
     Vous n’avez jamais vu une chose pareille de toute votre vie bordel,. Putain, si il y avait eu ce billet de loterie sur le coin de la poire il se serait rappelé la coupe d’or un bout de temps mais putain le citoyen il aurait été coffré pour coups et violences et Joe pour complicité active. Le cocher lui a sauvé la vie en foutant le camps comme un dieu il a fait pour Moïse. Hein ? Ah, bon dieu c’est sûr. Et l’autre il a continué à lâcher toute une bordée d’injures.
     – Je l’ai tué, il fait, oui ou merde ?
     Et il crie à son sale clebs :
     – Mords-le, Garry ! Mords-le mon chien !
     La dernière chose qu’on a vue c’est la foutue carriole qui tournait le coin avec dedans cette vieille tête de mouton qui gesticulait et le sale cabot qui courait après toutes oreilles dehors, il n’était pas loin le con de l’étriper et de le détripailler. Cent contre cinq ! Bon dieu il en a eu pour son argent je vous dis que ça.
     Or voici qu’une grande lumière descendit sur eux et ils virent le char où Il se terni debout qui montait aux cieux. Et ils Le virent dans le char, revêtu de la gloire de cette lumière, et il devint brillant comme le soleil, beau comme la lune et si terrible que dans leur crainte ils n’osaient plus lever les yeux vers Lui. Et une voix qui venait du ciel appela : Elie ! Elie ! Et ils répondirent dans un grand cri : Abba ! Adonai ! Et voici qu’ils Le virent, Lui, Lui en personne, ben Bloom Elie, au milieu d’une nuée d’anges, monter en gloire vers la lumière à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus du pub Donohoe, little Green street, comme par un bon coup de pelle.

    Gob, the devil wouldn’t stop him till he got hold of the bloody tin anyhow and out with him and little Alf hanging on to his elbow and he shouting like a stuck pig, as good as any bloody play in the Queen’s royal theatre :
    —Where is he till I murder him?
     And Ned and J. J. paralysed with the laughing.
    —Bloody wars, says I, I’ll be in for the last gospel.
     But as luck would have it the jarvey got the nag’s head round the other way and off with him.
    —Hold on, citizen, says Joe. Stop!
     Begob he drew his hand and made a swipe and let fly. Mercy of God the sun was in his eyes or he’d have left him for dead. Gob, he near sent it into the county Longford. The bloody nag took fright and the old mongrel after the car like bloody hell and all the populace shouting and laughing and the old tinbox clattering along the street.
     The catastrophe was terrific and instantaneous in its effect. The observatory of Dunsink registered in all eleven shocks, all of the fifth grade of Mercalli’s scale, and there is no record extant of a similar seismic disturbance in our island since the earthquake of 1534, the year of the rebellion of Silken Thomas. The epicentre appears to have been that part of the metropolis which constitutes the Inn’s Quay ward and parish of Saint Michan covering a surface of fortyone acres, two roods and one square pole or perch. All the lordly residences in the vicinity of the palace of justice were demolished and that noble edifice itself, in which at the time of the catastrophe important legal debates were in progress, is literally a mass of ruins beneath which it is to be feared all the occupants have been buried alive. From the reports of eyewitnesses it transpires that the seismic waves were accompanied by a violent atmospheric perturbation of cyclonic character. An article of headgear since ascertained to belong to the much respected clerk of the crown and peace Mr George Fottrell and a silk umbrella with gold handle with the engraved initials, crest, coat of arms and house number of the erudite and worshipful chairman of quarter sessions sir Frederick Falkiner, recorder of Dublin, have been discovered by search parties in remote parts of the island respectively, the former on the third basaltic ridge of the giant’s causeway, the latter embedded to the extent of one foot three inches in the sandy beach of Holeopen bay near the old head of Kinsale. Other eyewitnesses depose that they observed an incandescent object of enormous proportions hurtling through the atmosphere at a terrifying velocity in a trajectory directed southwest by west. Messages of condolence and sympathy are being hourly received from all parts of the different continents and the sovereign pontiff has been graciously pleased to decree that a special missa pro defunctis shall be celebrated simultaneously by the ordinaries of each and every cathedral church of all the episcopal dioceses subject to the spiritual authority of the Holy See in suffrage of the souls of those faithful departed who have been so unexpectedly called away from our midst. The work of salvage, removal of débris, human remains etc has been entrusted to Messrs Michael Meade and Son, 159 Great Brunswick street, and Messrs T. and C. Martin, 77, 78, 79 and 80 North Wall, assisted by the men and officers of the Duke of Cornwall’s light infantry under the general supervision of H. R. H., rear admiral, the right honourable sir Hercules Hannibal Habeas Corpus Anderson, K. G., K. P., K. T., P. C., K. C. B., M. P, J. P., M. B., D. S. O., S. O. D., M. F. H., M. R. I. A., B. L., Mus. Doc., P. L. G., F. T. C. D., F. R. U. I., F. R. C. P. I. and F. R. C. S. I.
     You never saw the like of it in all your born puff. Gob, if he got that lottery ticket on the side of his poll he’d remember the gold cup, he would so, but begob the citizen would have been lagged for assault and battery and Joe for aiding and abetting. The jarvey saved his life by furious driving as sure as God made Moses. What? O, Jesus, he did. And he let a volley of oaths after him.
      —Did I kill him, says he, or what?
      And he shouting to the bloody dog:
      —After him, Garry! After him, boy!
     And the last we saw was the bloody car rounding the corner and old sheepsface on it gesticulating and the bloody mongrel after it with his lugs back for all he was bloody well worth to tear him limb from limb. Hundred to five! Jesus, he took the value of it out of him, I promise you.
     When, lo, there came about them all a great brightness and they beheld the chariot wherein He stood ascend to heaven. And they beheld Him in the chariot, clothed upon in the glory of the brightness, having raiment as of the sun, fair as the moon and terrible that for awe they durst not look upon Him. And there came a voice out of heaven, calling: Elijah! Elijah! And He answered with a main cry: Abba! Adonai! And they beheld Him even Him, ben Bloom Elijah, amid clouds of angels ascend to the glory of the brightness at an angle of fortyfive degrees over Donohoe’s in Little Green street like a shot off a shovel.

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Marylin Monroe plongée dans la lecture d'Ulysse de James Joyce

Marylin Monroe plongée dans la lecture d’Ulysse de James Joyce.

Apparemment, Marylin a réussi ce que je n’ai jamais pu faire, terminer la lecture de cet énorme pavé de 1.157 pages et juste au moment où le photographe la figeait pour la postérité.

 

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Etudes et sites consacrés à Ulysse de James Joyce :

      • Ulysse de James Joyce par Michel Chassaing (67 pages) : c’est ICI ou encore  ICI.
      • Joyce, de nouveau par Philippe Sollers : c’est ICI
      • Non, « Ulysse » de Joyce n’est ni long ni ennuyeux par Pierre Ancery : c’est ICI

Ulysse par Guillaume Gallienne

      • émission de France Inter du 9 juillet 2012 sur Ulysse de James Joyce, présenté par Philippe Sollers – lecture  Guillaume Galliennne,    49 minutes d’écoute, c’est ICI :  http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=0   – Une partie du texte du chapitre XII d’où sont tiré les extraits présentés ci-dessus est lue par Guillaume Gallienne à la 24ème minute 39 secondes de l’enregistrement.
      • émission de France Inter du 6 juillet 2012 sur l’Ulysse d’Homère  – lecture d’extraits du texte par Guillaume Galliennne,    52 minutes d’écoute, c’est ICI : http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=0

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Ulysse et Calypso ou le choix de la condition humaine et le refus de l’immortalité


Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

Homère (fin du VIIIe s. av. JC)

« Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore ».  Victor Hugo

William Hamilton - Calypso,

William Hamilton – Calypso, « la nymphe bouclée » (détail), XVIIIe siècle°°°

L’Odyssée d’Homère : l’île paradisiaque d’Ogygie et la nymphe Calypso

(11) Déjà tous les soldats, qui avaient fui le cruel fléau, étaient rentrés dans leurs foyers, après avoir échappé aux périls de la mer et des combats. Un seul, cependant, désirant revoir son épouse et sa patrie, était retenu dans les grottes profondes de la nymphe Calypso, la plus auguste de toutes les déesses, qui souhaitait l’avoir pour époux. Mais lorsque dans le cours des années arriva le temps marqué par les dieux pour son retour à Ithaque, où lui et ses amis ne devaient pas encore éviter de nouveaux malheurs, tous les immortels le prirent en pitié, excepté Neptune, qui poursuivit sans cesse de sa haine implacable le divin Ulysse jusqu’au moment où ce héros atteignit sa terre natale.

     Rappelons la trame de l’histoire décrite par Homère dans l’ Odyssée : Ulysse, après bien des péripéties, est retenu durant dix années par la nymphe Calypso, fille d’Okeanos et de Téthys, sur l’île d’Ogygie (que les auteurs placent dans l’occident méditerranéen et que certains ont identifiés comme étant la presqu’île de Ceuta, en face de Gibraltar). La nymphe qui s’est éprise de lui désire ardemment l’épouser et le maintient captif de ses sortilèges dans un jardin enchanteur. Incapable de rentrer chez lui à Ithaque pour retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, Ulysse désespère de revoir un jour son logis et se morfond, indifférent aux sollicitations de Calypso qui lui offre pourtant l’immortalité. Tous les dieux sont favorables à son retour, à l’exception de Poséidon qui lui en veut d’avoir rendu aveugle son fils, le cyclope Polyphème, et le poursuit de sa haine. Profitant de l’absence de Poséidon parti festoyer en Éthiopie, les autres dieux se rassemblent et Athéna demande à Zeus de permettre à Ulysse de rentrer. Zeus y consent ; la déesse réclame qu’Hermès soit envoyé auprès de Calypso afin de lui demander de libérer Ulysse.

(44) « O fils de Saturne, notre père, le plus puissant des rois, (…) mon cœur est dévoré de chagrin en pensant au sage Ulysse, à cet infortuné qui, depuis longtemps, souffre cruellement loin de ses amis, dans une île lointaine, entouré des eaux de la mer. C’est dans cette île ombragée d’arbres qu’habite une déesse, la fille du malveillant Atlas, de celui qui connaît toute la profondeur des mers et porte les hautes colonnes qui soutiennent la terre et les cieux. Sa fille retient ce malheureux versant des larmes amères : elle le flatte sans cesse par de douces et par de trompeuses paroles pour lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse, dont le seul désir est de voir s’élever dans les airs la fumée de sa terre natale, désire la mort. Et ton cœur n’est pas ému, ô puissant roi de l’Olympe ! Ulysse, près des vaisseaux argiens, et sur les rivages de Troie, a-t-il jamais négligé quelques-uns de tes sacrifices ? Pourquoi donc es-tu maintenant si fort irrité contre lui, ô Jupiter ? »

Arnold Böcklin - Ulysse et Calypso, 1880

Arnold Böcklin – Ulysse et Calypso, 1880

Le jardin de Calypso : Odyssée, Chant V, vers 55 à 75

     « Quand, au bout du monde, Hermès aborda l’île, il sortit en marchant de la mer violette, prit terre et s’en alla vers la grande caverne, dont la Nymphe bouclée avait fait sa demeure.
     Il la trouva chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuia, dont les fumées embaumaient l’île. Elle était là-dedans, chantant à belle voix et tissant au métier de sa navette d’or. Autour de la caverne, un bois avait poussé sa futaie vigoureuse : aunes et peupliers et cyprès odorants, où gîtaient les oiseaux à la large envergure, chouettes, éperviers et criardes corneilles, qui vivent dans la mer et travaillent au large.
     Au rebord de la voûte, une vigne en sa force éployait ses rameaux, toute fleurie de grappes, et près l’une de l’autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient à travers des prairies molles, où verdoyaient persil et violettes. Dès l’abord en ces lieux, il n’est pas d’Immortel qui n’aurait eu les yeux charmés, l’âme ravie.
     Le dieu aux rayons clairs restait à contempler. »        –  Traduction de V. Bérard

     On remarquera que ce jardin paradisiaque n’est aucunement un jardin artificiel qui aurait été créé par les sortilèges de la nymphe Calypso mais un florissant et luxuriant jardin naturel que la nature elle-même avait enfanté et dont la beauté sensuelle flattait tous les sens et charmait quiconque, qu’il soit mortel ou immortel.

Jan Bruegel l'Ancien - Ulysse et Calypso, 1616

Jan Bruegel l’Ancien – Ulysse et Calypso, 1616


Calypso vue par Paul Valéry. Dans ce poème en prose, le poète choisit de mettre l’accent sur les thèmes du désir et de l’attente, de la symbolique sexuelle et de la réversibilité

C.A.L.Y.P.S.O.

     CALYPSO à peine apparue au regard du jour sur le seuil de sa grotte marine, tout devenait ardent et amer dans les âmes, et tendre dans les yeux.

     ELLE s’introduisait subtilement au monde visible, s’y risquant peu à peu avec mesure. Par moments et mouvements de fragments admirables, son corps pur et parfait se proposait aux cieux, se déclarant enfin seul objet du soleil.

     MAIS jamais n’allait si avant dans l’empire de la pleine lumière que tout son être se détachât du mystère des ombres d’où elle émanait.

     ON eût dit qu’une puissance derrière elle la retînt de se livrer tout entière aux libertés de l’espace, et qu’elle dût, sous peine de la vie, demeurer à demi captive de cette force inconcevable, dont sa beauté n’était peut-être qu’une manière de pensée, ou la figure d’une Idée, ou l’entreprise d’un désir, qui s’incarnât dans cette CALYPSO, à la fois son organe et son acte, aventurée.

     C’EST par quoi, et par la prudence de ses manœuvres délicatement prononcées et reprises, et par toute sa chair frémissante et nacrée, elle faisait songer qu’elle fût je ne sais quelle part infiniment sensible de l’animal dont sa grotte eût été la conque inséparable.

     ELLE semblait tenir et appartenir à cette conque qui s’approfondissait en ténèbres que l’on devinait tapissées d’une substance vivante, dont l’épanouissement autour d’elle, sur la roche sombre des bords, l’environnait de festons frissonnants par fuites propagées et de plis curieusement irritables, d’où germaient des gouttes brillantes.

   CALYPSO était comme la production naturelle de ce calice de chair humide entr’ouverte autour d’elle.

     CALYPSO à peine apparue et formée sur le seuil de sa grotte marine, elle créait de l’amour dans la plénitude de l’étendue. Elle le recevait et le rendait avec une grâce, une énergie, une tendresse et une simplicité qui n’ont jamais été qu’à elle.
     Mais non sans un caprice qui lui était, sans doute, une loi.

     C’est qu’il arrivait toujours qu’elle se reprenait et retirait, sans que l’on pût jamais connaître la cause, ni prévoir l’évènement de cette reprise funeste; et, quelquefois, elle se dérobait, fondait comme un reptile, à même l’étreinte la plus forte; et quelquefois se rétractait, aussi prompte et vive qu’une main effleure un fer rouge s’arrache.
     Et sur elle se refermait le manteau vivant de sa conque.

     Il s’élevait aussitôt sous le ciel des malheurs et des maux incomparables. Toute la mer s’enflait et ruait contre le roc, brisant, sacrifiant sur lui un nombre énorme de ses ondes le plus hautes. Des naufrages se voyaient çà et là sur l’amplitude d’eau bouleversée. Elle grondait et frappait terriblement dans les cavités submergées de l’île dont les antres mugissaient des blasphèmes abominables et des injures les plus obscènes, ou exhalaient des plaintes qui perçaient le cœur.

Paul ValéryC.A.L.Y.P.S.O., Histoires brisées – La Jeune Parque, édit nef Poésie / Gallimard pp.59 à 61

Le thème du désir, de l’attente et de l’amour contrarié

    C’est de manière subtile, avec lenteur et précautions que la nymphe sort de sa grotte marine et se risque dans le monde visible telle une créature marine maladroite et craintive. Sa lenteur et son hésitation créent l’impression qu’une force puissante et mystérieuse émane de la grotte et tente de la retenir. Lorsqu’elle parvient à s’en libérer, au seuil de sa grotte, Calypso dispense et reçoit l’amour dans toute sa plénitude et son étendue mais malgré son intensité et sa perfection cet amour ne peut être que de courte durée et s’éteint de manière inéluctable. Sous l’emprise sans doute de cette force invisible issue des profondeurs de la grotte, la nymphe se retire soudainement et disparaissait dans les profondeurs de son antre dans une ambiance d’apocalypse, de souffrance et de mort. À noter que cette issue ne s’appliquera pas au héros Ulysse dont la nymphe est tombée éperdument amoureuse au point de lui promettre l’immortalité mais il est vrai que héros bénéficie des faveurs de Zeus

le thème de l’assimilation de la grotte au sexe féminin

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Conqua Venerea par Jean Baptiste René Robinet.png


Jean-Pierre Vernand

Ulysse selon J.P. Vernand
Dans le texte qui suit, J.P. Vernand nous montre pourquoi, selon lui, dans l’Odyssée, Ulysse préfère quitter la nymphe Calypso et affronter les errances et les épreuves du retour. Il s’agit pour lui d’assumer sa condition d’homme et sa destinée de héros.

« Ils étaient au logis tous les autres héros qui de la mort avaient sauvé leur tête…, il ne restait que lui à toujours désirer le retour et sa femme car une nymphe auguste le retenait de force, à l’écart, au creux de ses cavernes, Calypso, la toute divine, qui brûlait de l’avoir pour époux.» I, 11-15 (repris au chant V).

   Tiré de καλύπτειν, « cacher », le nom de Calypso, dans sa transparence, livre le secret des pouvoirs qu’incarne la déesse : au creux de ses cavernes, elle n’est pas seulement « la cachée » ; elle est aussi, elle est surtout « celle qui cache ». Pour « cacher » Ulysse, comme le font Thanatos et Eros, Mort et Amour , Calypso n’a pas eu à l’enlever, à le « ravir ». Sur ce point elle diffère des divinités dont, auprès d’Hermès, elle invoque l’exemple pοur justifier son cas et qui, afin de satisfaire leur passion amoureuse à l’égard d’un humain, l’ont emporté avec elles dans l’Au-delà, le faisant d’un coup disparaître tout vivant de la surface de la Terre. Ainsi Eôs a « ravi » Tithon ou Hémerè Orion. Cette fois c’est Ulysse naufragé qui s’en est venu lui-même à l’extrême occident, au bout du monde, échouer chez Calypso, sur son antre rocheux, ce « nombril des mers », embelli d’un bois, de sources ravissantes et de molles prairies, évoquant la « prairie en fleurs », érotique et macabre, où chantent les Sirènes pour charmer et perdre ceux des marins qui les écoutent.

    L’île où l’homme et la nymphe cohabitent, coupés de tout, de tous, dans la solitude de leur face à face amoureux, de leur isolement à deux, se situe dans une sorte d’espace en marge, de lieu à part, éloigné des dieux, éloigné des hommes. C’est un monde de l’ailleurs qui n’est ni celui des Immortels toujours jeunes, bien que Calypso soit une déesse, ni celui des humains soumis au vieillissement et à la mort, encore qu’Ulysse soit un homme mortel, ni celui des défunts, sous la Terre, dans l’Hadès ·: une sorte de « nulle part » où Ulysse a disparu, englouti sans laisser de trace, et où il mène désormais une existence entre parenthèses. Comme les Sirènes, Calypso, qui peut, elle aussi, chanter d’une belle voix, charme Ulysse en lui tenant sans cesse des litanies de douceurs amoureuses : θέλγει, elle l’« enchante », elle l’ensorcelle afin qu’il oublie Ithaque. Oublier Ithaque, c’est, pour Ulysse, couper les liens qui le relient encore à sa vie et aux siens, à tous ses proches qui, de leur côté, s’attachent au souvenir de lui, soit qu’ils espèrent, contre toute attente, le retour d’un Ulysse vivant, soit qu’ils s’apprêtent à édifier le mnèma funéraire d’un Ulysse mort. Mais tant qu’il demeure reclus, « caché » chez Calypso, Ulysse n’est dans la condition ni d’un vivant, ni d’un mort. Bien que toujours en vie, il est déjà, et par avance, comme retranché de la mémoire humaine. Pour reprendre les mots de Télémaque, en I, 235, il est devenu, par le vouloir des dieux, d’entre tous les hommes, invisible, αἷστος. Il a disparu « invisible et ignoré », – hors de portée de ce que peuvent atteindre le regard et l’oreille des hommes. Si au moins, ajoute le jeune garçon, il était mort normalement sous les murs de Troie ou dans les bras de ses compagnons d’infortune, « il aurait eu sa tombe et quelle grande gloire, μέγα κλέος, il aurait laissé, pour l’avenir, à son fils » ; mais les Harpyes l’ont enlevé : homme de nulle part, les vivants n’ont plus rien à faire avec lui ; privé de remembrance, il n’a plus de renom ; évanoui, effacé, il a disparu « sans gloire », ἀκλεῖος. Pour le héros dont l’idéal est de laisser après soi une « gloire impérissable », pourrait-il rien avoir de pire que de disparaître ainsi ἀκλεῖος sans gloire ? Qu’est-ce donc alors que la séduction de Calypso propose à Ulysse pour lui faire « oublier » Ithaque ? D’abord, bien sûr, d’échapper aux épreuves du retour, aux souffrances de la navigation, à tous ces chagrins dont elle sait à l’avance, étant déesse, qu’ils l’assailliront avant qu’enfin il ne retrouve sa terre natale. Mais ce ne sont là encore que bagatelles. La nymphe lui offre bien davantage. Elle lui promet, s’il accepte de demeurer près d’elle, de le rendre immortel et d’écarter de lui pour toujours la vieillesse et la mort. À la façon d’un dieu, il vivra en sa compagnie immortel, dans l’éclat permanent du jeune âge : ne jamais mourir, ne pas connaître la décrépitude du vieillissement, tel est l’enjeu de l’amour partagé avec la déesse. Mais, dans le lit de Calypso, il y a un prix à payer pour cette évasion hors des frontières qui bornent la commune condition humaine. Partager dans les bras de la nymphe l’immortalité divine, ce serait, pour Ulysse, renoncer à sa carrière de héros épique. En ne figurant plus, comme modèle d’endurance, dans le texte d’une Odyssée qui chante ses épreuves, il devrait accepter de s’effacer de la mémoire des hommes à venir, d’être dépossédé de sa célébrité posthume, de sombrer, même éternellement vivant, dans la nuit de l’oubli : au fond, une immortalité obscure et anonyme, comme est anonyme la mort de ceux des humains qui n’ont pas su assumer un destin héroïque et qui forment dans l’Hadès la masse indistincte des « sans nom ». L’épisode de Calypso met en place, pour la première fois dans notre littérature, ce qu’on peut appeler le refus héroïque de l’immortalité. Pour les Grecs de l’âge archaïque, cette forme de survie éternelle qu’Ulysse partagerait avec Calypso ne serait pas vraiment « sienne » puisque personne au monde n’en saurait jamais rien ni ne rappellerait, pour le célébrer, le nom du héros d’Ithaque. Pour les Grecs d’Homère, contrairement à nous, l’important ne saurait être l’absence de trépas – espoir qui leur paraît, pour des mortels, absurde – mais la permanence indéfinie chez les vivants, dans leur tradition mémorielle, d’une gloire acquise dans la vie, au prix de la vie, au cours d’une existence où vie et mort ne sont pas dissociables. Sur la rive de cette île où il n’aurait qu’un mot à dire pour devenir immortel, assis sur un rocher, face à la mer, Ulysse tout le jour se lamente et sanglote. Il fond, il se liquéfie en larmes. Son αἰῶν, son « suc vital », s’écoule sans cesse, dans le πόθος, le regret de sa vie mortelle, comme, à l’autre bout du monde, à l’autre pôle du couple, Pénélope, de son côté, consume son αἰῶν en pleurant par regret d’Ulysse disparu. Elle pleure un vivant qui est peut-être mort. Lui, dans son îlot d’immortalité, coupé de la vie comme s’il était mort, pleure sur sa vivante existence de créature vouée au trépas. Tout à la nostalgie qu’il éprouve à l’égard de ce monde fugace et éphémère auquel il appartient, notre héros ne goûte plus les charmes de la nymphe. S’il s’en vient le soir dormir avec elle, c’est parce qu’il le faut bien. Il la rejoint au lit, lui qui ne le veut pas, elle qui le veut.

    Ulysse rejette donc cette immortalité de faveur féminine qui, en le retranchant de ce qui fait sa vie, le conduit finalement à trouver la mort désirable. Plus d’ἐρός, plus de ἱμέρος, – plus d’amour ni de désir pour « la nymphe bouclée », – mais θανάτειν ἱμέρεται, il désire mourir. Le retour, Pénélope, l’épouse, Ithaque, la patrie, le fils, le vieux père, les compagnons fidèles, – et puis mourir, – voilà tout ce vers quoi, dans le dégoût de Calypso, dans le refus d’une non-mort qui est aussi bien une non-vie, tout ce vers quoi se porte l’élan amoureux, le désir nostalgique, le pothos d’Ulysse : vers sa vie, sa vie précaire et mortelle, les épreuves, les errances sans cesse recommencées, ce destin de héros d’endurance qu’il lui faut assumer pour devenir lui-même : Ulysse, cet Ulysse d’Ithaque dont aujourd’hui encore le texte de l’Odyssée chante le nom, raconte les retours, célèbre la gloire impérissable, mais dont le poète n’aurait rien eu à dire – et nous rien à entendre –, s’il était demeuré loin des siens, immortel, « caché » chez Calypso… »

Bodinier Guillaume - Ulysse dans l'ile de Calypso, premier quart XIXe siècleBodinier Guillaume – Ulysse dans l’ile de Calypso, premier quart XIXe siècle

calypso-ulysse


Robert Pogue Harrison

Ulysse et Calypso selon Robert Harrisson
Robert Harrison a exercé comme directeur du Département de Littérature française et italienne à l’Université de Stanford. Dans son ouvrage Jardins, réflexions, il envisage

     (La caverne de l’île d’Ogygie) est le lieu enchanté où Calypso invite Ulysse à partager éternellement ses jours en sa compagnie, avec l’immortalité en sus. Mais on connait l’histoire : Ulysse, indifférent à l’offre, passe ses journées entières sur la plage abandonnée, tournant le dos au paradis terrestre, boudant, pleurant, se languissant de retourner chez lui à Ithaque, la rude et rocailleuse, auprès de sa femme vieillissante. Rien ne peut le consoler d’être exilé loin de « la terre de ses ancêtres », du labeur et des responsabilités qui l’y attendent. Calypso ne saurait apaiser en son cœur le désir de retrouver ses repères et son identité humaine, dont il est privé sur son jardin insulaire. Il a beau savoir que la mort l’attend après quelques dizaines d’années de vie sur Ithaque, rien ne le ferait renoncer au désir de revenir sur cette autre sorte d’île, bien plus austère.

     Ce qui manque à Ulysse sur l’île de Calypso – ce qui l’y tient en exil –, c’est qu’il n’a plus à s’occuper ni à se soucier de rien. Plus précisément, il se languit du monde où les hommes doivent se soucier ou s’occuper de quelque chose : dans son cas, le monde de la famille, de la terre nourricière et de la lignée. Ces préoccupations liées à la condition terrestre, devenues sans objet dans un jardin perdu hors du monde au milieu des mers, taraudent le fond de son cœur, le conduisent chaque jour sur la plage et l’empêchent de se sentir chez lui dans l’île de Calypso.

« Si ton cœur pouvait savoir de quels chagrins
le sort doit te combler avant ton arrivée à la terre natale, 
c’est ici, près de moi, que tu voudrais rester pour garder ce logis et rester un dieu »

     Mais Calypso est une déesse  – une « toute divine » – et elle peut difficilement comprendre à quel point Ulysse, parce qu’il est humain, est retenu par ces préoccupations, malgré ou peut-être à cause des fardeaux qu’elles lui imposent.

Max Beckmann - Ulysse et Calypso, 1946

Max Beckmann – Ulysse et Calypso, 1946

Si l’Ulysse d’Homère reste à ce jour un archétype de l’homme mortel, c’est que ces préoccupations, cet engagement, cette attention aux êtres eta ux choses l’enserrent de leur étreinte implacable. Une parabole ancienne nous est parvenue à travers les âges, qui raconte brillamment pourquoi la déesse Cura, déesse de l’inquiétude, a acquis tant d’emprise sur la nature humaine :

    « En traversant un fleuve, Cura vit de la boue crayeuse, s’arrêta, pensive, et se mit à façonner  un homme. Pendant qu’elle se demandait ce qu’elle avait fabriqué survint JupiterCura lui demanda delui donner l’esprit, ce qu’elle obtint facilement de Jupiter. Comme Cura voulait lui imposer son nom,Jupiter l’interdit, et dit que c’était le sien qu’il fallait lui donner. Pendant que Cura et Jupiter se disputaient au sujet du nom, surgit la Terre en personne, pour dire qu’il fallait lui imposer son nom puisqu’aussi bien c’était son corps qu’elle avait offert. Ils prirent Saturne pour juge; Saturne paraît leur avoir rendu un jugement différent : « toi, Jupiter, puisque tu as donné l’esprit , tu dois à la mort recevoir son esprit; toi, Terre, qui lui a offert le corps, reçoit le corps; puisque c’est Cura qui a, la première, façonné le corps, tout le temps de sa vie c’est Cura qui en aura la possession, mais puisqu’il y a controverse sur son nom, il s’appellera homme, parce qu’il apparaît que c’est de l’humusqu’il a été fait. »

    En attendant que Jupiter récupère son esprit et la terre sa dépouille mortelle, « homme » appartient corps et âme à Cura, qui le « possède » tant qu’il vit (Cura teneat, quamdiu vexerait). Si le personnage d’Ulysse figure poétiquement l’emprise de Cura sur les hommes, on comprend qu’il lui soit difficile de s’abandonner aux bras de Calypso. Une autre déesse, moins joyeuse que la Nymphe, a déjà la mainmise sur lui et le rappelle sur ses terres, labourées, cultivées et entretenues avant lui par ses aïeux qui s’en sont occupés. Puisque Cura a pétri « homme » avec l’humus, il est bien « naturel » que sa créature se soucie avant tout de la terre dont elle tient sa substance vitale. Pour cette raison, c’est avant tout « la terre de ses ancêtres » – Homère le répète à plusieurs occasions – qui rappelle Ulysse à Ithaque. Cette terre n’est pas seulement pour lui un repère géographique, c’est aussi une réaliste matérielle : le sol cultivé par ses ancêtres, et où leurs corps sont inhumés.
    Si Ulysse avait été contraint de rester sur l’île de Calypso pour le restant de ses jours éternels, tout en gardant son humanité, il se serait très certainement mis au jardinage, aussi redondante que soit une telle activité dans un tel environnement. c’est que les hommes de son espèce, tenaillés par Cura, ressentent le besoin irrépressible de se soucier de quelque chose et de s’y dévouer. Rien de comparable entre un jardin sorti de terre grâce au travail et aux efforts personnels et des jardins fantastiques où les choses existent toujours déjà, spontanément, s’offrant gratuitement au plaisir. Et si l’on avait pu observer depuis le ciel le lopin de terre cultivé par Ulysse sur l’île, on aurait vu une sorte d’oasis –l’oasis de Cura – trouer le paysage familier de Calypso. Car, contrairement aux paradis terrestres, les jardins nés de la main de l’homme, élaborés et entretenus par la culture, conservent la trace et la signature de l’industrie humaine  à laquelle ils doivent leur existence. C’est la marque de Cura. (…)

    A cet égard, n’oublions pas qu’Adam, tel « homme » dans la fable de Cura, était fait d’argile, de terre, d’humus. Comment une créature faite d’un tel matériau pourrait-elle jamais, en sa nature profonde, se sentir chez elle dans un jardin où tout est fourni ? Un homme fait comme Adam ne peut pas ne pas entendre l’appel de la terre à se réaliser dans l’action. Le besoin de se consacrer à la terre, d’en faire son lieu de vie, ne serait-ce qu’en se soumettant à ses lois, suffirait à expliquer pourquoi le séjour d’Adam au jardin d’Eden était au fond une forme d’exil et en quoi son expulsion était une forme de rapatriement.
    Quand Jupiter eut insufflé dans la matière dont il était fait « homme », ce dernier se mua en une substance humaine d’essence à la fois spirituelle et matérielle. Issu de l’humus, il s’adonna à la culture, ou plus précisément à la culture de soi. C’est pourquoi, l’esprit humain, comme la terre qui donne son corps à « homme », est une sorte de jardin – non pas un jardin édénique offert à notre jouissance, mais un jardin  dont les fruits proviennent de notre activité et de notre sollicitude. C’est aussi pourquoi la culture humaine, dans ses expressions tout à la fois domestiques, institutionnelles et poétiques, doit son efflorescence à la semence d’un Adam déchu. La vie éternelle avec Calypso, aux Champs Elysées ou dans le « jardin du soleil », a sans doute son charme propre, mais les hommes aiment par-dessus tout ce qu’ils créent ou entretiennent et cultivent avec ardeur.

Honoré Daumier - le désespoir de Calypso, 1842

Honoré Daumier – le désespoir de Calypso, 1842

Dans le vain espoir d’oublier
L’ingrat pour qui son coeur sanglote,
Cette nymphe avait dans sa grotte
Fait tendre un joli papier.

Fénelon. Variante du L. XI :

°°°

 


Ulysse et Calypso
le pot-pourri

°°°

 


Ma chienne Gracie, Pavlov, le chien Argos…


Gracie
Quel idiot d’avoir oublié la laisse de Gracie ! La voilà maintenant qui  court de manière folle en tout sens; Soudainement,  je la vois s’arrêter net, tel un chien de chasse à l’arrêt, fixer droit devant elle un point lointain sur le chemin et démarrer brusquement en trombe. Sa cible semble être, à une centaine de mètres de là, un homme en anorak jaune et son chien qu’à l’inverse de moi, en maître consciencieux, il semble tenir en laisse.. Je hèle Gracie, lui intimant l’ordre de revenir, inquiet des effets que pouraient provoquer ses exubérantes manifestations d’enthousiasme vis à vis d’un partenaire canin dont j’ignore le caractère et  les réactions…
Certains possesseurs de chiens (je déteste cette dernière expression mais qu’écrire d’autre ? propriétaires, maîtres ? termes aussi peu satisfaisants), certains possesseurs de chien n’apprécient pas du tout d’être importunés par les chiens des autres. Mes appels sont sans effet, Gracie m’ignore superbement… La promesse d’une partie de jeux avec un copain ou une copine semble irrésistible et mon autorité ne pèse dans ce cas aucun poids dans la balance. Gracie vient de rejoindre le couple et je la vois faire des bonds endiablés autour de l’homme et son chien qui, pour le coup, ont stoppés leur progression. Craignant quelque débordement fâcheux je hâte le pas pour rejoindre la scène. Arrivé enfin à leur hauteur je constate que l’homme s’avère être un monsieur assez âgé et son chien, un labrador ou plutôt un bâtard de labrador, semble, si j’en juge par son aspect rabougri et le manque d’enthousiasme qu’il manifeste face aux sollicitations de Gracie, presque aussi âgé que lui. Le monsieur ne semble pas contrarié par l’attitude de Gracie, il a même l’air de s’en amuser… Je lui présente tout de même mes excuses et donne péremptoirement l’ordre à Gracie de s’asseoir, ce qu’elle finit par exécuter. Le vieux monsieur fait de même avec son chien en l’appelant par son nom, « Ulysse ».

Ulysse…, quel drôle de nom pour un chien…pensais-je en moi-même et à mon habitude, essayant d’être drôle et ne parvenant finalement qu’à être pédant, je lui lance :

« Vous avez appelé votre chien Ulysse… Vous ne vous appelleriez pas Argos, par hasard ? »

Le vieux monsieur me regarde alors d’un air interrogateur… Visiblement, il n’avait pas saisi ma plaisanterie.

« Veuillez m’excuser, c’est une mauvaise blague, je vous disais cela parce que dans l’Odyssée d’Homère, le seul être qui reconnait Ulysse à son retour à Ithaque après vingt années d’absence et malgré son déguisement fut son chien Argos et comme vous avez appelé votre chien Ulysse, en toute logique, vous auriez du vous prénommer Argos… « 

« Ah, vous parliez du Ulysse d’Homère« .

Me répond le vieux monsieur et soudainement comme si il était mu tout à coup par un réflexe pavlovien, il se mit à réciter, à la manière monocorde et sans tonalité que les enfants ont de déclamer les poèmes appris par cœur  les vers suivants :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Il s’arrêta alors,  la mémoire apparemment prise à défaut, semblant chercher au fond de sa mémoire la suite du poème…

 « Oh c’est les seuls vers dont je me souviens, poursuit le vieux monsieur, vous savez, je les ai appris à l’école il y a plus de 60 ans ! »

Je pris alors le relais en récitant les vers suivants :

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Il me regarde, comblé, un grand sourire inondant son visage.

Ce poème était en effet l’un des poèmes que l’ancienne école de la République faisait apprendre par cœur aux petits français considérant sans doute que la référence à la nostalgie de la terre natale était hautement instructive susceptible d’insuffler dans les jeunes cœur un élan patriotique. Je songe que ce poème de Du Bellay a accompagné ce monsieur durant plus de 60 années. Au fur et à mesure que les ans s’écoulaient, des mots, des morceaux de phrases, des vers entiers s’envolaient de sa mémoire comme emportés par le vent du temps et il ne lui restait plus désormais, comme souvenir, que les vers du premier quatrain…

Lagarde et Michard XVI e siècle

Nous avions fréquenté, lui et moi, à une bonne quinzaine d’années de distance la même école, celle des récitations et des apprentissages « par cœur » et nos références étaient semblables. J’eu alors une pensée émue pour les six tomes du Lagarde et Michard édités chez Bordas où figuraient tous ces poèmes et ces textes appris par cœur qui m’avaient accompagnés durant toutes mes études secondaires dont il me reste encore quatre exemplaires conservés pieusement dans ma bibliothèque comme de précieuses reliques.

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Poésie – Joachim Du Bellay   (1522-1560) : Heureux qui comme Ulysse…

Doulceur angevine

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

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Traduttore, tradittore…

Happy he, who,                                                                      Happy he, who,
like Ulysse comes to his journey’s end,                                 like Ulysse, comes to his journey’s end
Or, as he who won the  Golden Fleece,                                Or as he who conquered the Golden Fleece
Returning home, well-traveled, wise, to Greece :                 Returning home, well-traveled, wise,
To live life out, among his own again !                                To live life out amongst his own, again

Alas, when will i see the soft smoke rise                               Alas, when will I see the soft smoke rise
From my own village, in what far season                            From my own village, In what distant season
Shall I gaze on my poor house and garden,                        Shall I gaze once more on my poor house and garden,
Which are my province, and the greater prize ?                 Which are my province, and yet far more?

My love’s deeper for what my father’s built                        My love is deeper for  what my fore –fathers built
Than Roman palace-fronts of marbre, gilt;                        Than for those  noble fronted Roman palaces,
My love’s deeper for good slate; more rare                         For me, not  hardened marble , but  fine slate

My love for my French Loire than Latin Tiber                     No latin Tiber but my French Loir valley
My Liré than the Palatine Hill; and more                             More for me, my own sweet Liré than Mont Palatine,
than the sea breezes, the sweet Angevin air.                        And beyond sea breezes, the sweet Angevine air 

traduction de A.S. Kline – 2009                                          modifiée par Schouch en janvier 2013

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 Argos, le chien d’Ulysse

La scène décrite par Homère dans l’Odyssée se situe dans l’un des derniers chants, le chant XVII. Ulysse, déguisé en mendiant, est en chemin de son palais d’Ithaque où les prétendants festoient. Arrivé à destination accompagné de son porcher Eumée (Eumaios dans le texte) qui ignore sa vraie identité. Au palais, personne ne le reconnait à l’exception de son vieux chien Argos, mourant.

Ulysse et son chien Argos - illustration Flaxman

Traduction de Leconte de Lisle

Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C’était Argos, le chien du malheureux Odysseus qui l’avait nourri lui-même autrefois, et qui n’en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes hommes l’avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; et, maintenant, en l’absence de son maître, il gisait, délaissé, sur l’amas de fumier de mulets et de boeufs qui était devant les portes, et y restait jusqu’à ce que les serviteurs d’Odysseus l’eussent emporté pour engraisser son grand verger. Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine. Et, aussitôt, il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la queue et dressa les oreilles ; mais il ne put pas aller au-devant de son maître, qui, l’ayant vu, essuya une larme, en se cachant aisément d’Eumaios. Et, aussitôt, il demanda à celui-ci :
« Eumaios, voici une chose prodigieuse. Ce chien gisant sur ce fumier a un beau corps. Je ne sais si, avec cette beauté, il a été rapide à la course, ou si c’est un de ces chiens que les hommes nourrissent à leur table et que les Rois élèvent à cause de leur beauté. »
Et le porcher Eumaios lui répondit :
« C’est le chien d’un homme mort au loin. S’il était encore, par les formes et les qualités, tel qu’Odysseus le laissa en allant à Troiè, tu admirerais sa rapidité et sa force. Aucune bête fauve qu’il avait aperçue ne lui échappait dans les profondeurs des bois, et il était doué d’un flair excellent. Maintenant les maux l’accablent. Son maître est mort loin de sa patrie, et les servantes négligentes ne le soignent point. Les serviteurs, auxquels leurs maîtres ne commandent plus, ne veulent plus agir avec justice, car le retentissant Zeus ôte à l’homme la moitié de sa vertu, quand il le soumet à la servitude. »
Ayant ainsi parlé, il entra dans la riche demeure, qu’il traversa pour se rendre au milieu des illustres Prétendants. Et, aussitôt, la Kèr* de la noire mort saisit Argos comme il venait de revoir Odysseus après la vingtième année.

Pièce de monnaie : Argos reconnaissant Ulysse

* Kèr : génie femelle de la mort qui apporte le malheur et la destruction, souille tous ceux qu’elle touche, engendrant la cécité, la vieillesse et la mort. Comme les Erinyes, elles agissent groupées. Dans l’Iliade, Homère les présente comme des instruments du Destin qui offrent au héros une alternative entre deux destinées. Le héros Achille a ainsi le choix entre une vie longue mais sans gloire et une vie glorieuse mais courte. Chez Hésiode, la Kére était une fille de Nyx, la Nuit, et avait pour frères, Moros, le Destin, Hypnos, le Sommeil et Thanatos, la Mort.

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