Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ou le désespoir du bourdon…


   Eh oui, cher Gérard, va falloir que tu te fasse une raison ! Ça ne sera jamais plus comme avant. Le grand coït poétique et romantique en plein vol est passé de mode… Au grand dam des bourdons, les Reines sont devenues terre-à-terre et se contentent souvent de n’être que des butineuses…

Gérard Manset (album À bord du Blossom, 2018)

Pourquoi les femmes

Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
C’est qu’à la fois les hommes se sont tus.
C’est bien la poésie qu’on tue
Sur une route en pente.
Mais nous voulions déjà des chemins inconnus
De ces brûlures possibles que l’on touche à mains nues.
La main serrée
De tout ce qui entre nos bras devait être serré,
Serré, serré, serré, serré…

Nous pouvions à l’époque croiser des ingénues
Dont les cheveux au vent et dont les genoux riaient de ces désordres.
De ces jeux, de ces lèvres fallait m’en remettre.
Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
C’est qu’autour d’elles personne ne s’en soucie.
Ou bien tout le monde fait comme si,
Oublie ces entrejambes si gentiment
Serrés, serrés…

Alors l’enfant leur dit de ne pas s’égarer.
Chaque chose a sa loi.
La moindre abeille se doit à son bourdon
Comme l’aiguille tourne à la montre du temps.
Que l’été, le printemps,
Que l’hiver, que l’hiver
De son œil de verre voit la même saison,
Attend floraison comme la mer son…
Mésange s’envolait pour construire sa maison
Pour construire…

Pourquoi les femmes sont-elles devenues cruelles ?
Comment cette brassée d’orties finira t’elle ?
Qui pique, envahit tout,
Qu’aucun produit ne tue.
Dis-moi petit enfant qui passe le comprends-tu ?
Pourquoi de cet ancien sourire au monde
Faire la grimace ?

Tandis que de partout les poings se serrent, se serrent, se serrent,
Alors l’enfant répond : en la nature l’abeille respecte le bourdon.
Les abeilles font de même
Et tous les cigalons
Jusqu’au petit garçon qui vient dire à sa mère :
Ce que tu fais est mal !
Mon père n’est pas un animal.
L’équilibre s’installe sur notre tartine
Comme un peu de miel
Que les jours t’illuminent.

Pourquoi les femmes sont-elles devenues méchantes ?
Et l’on découvre un homme seul sur un banc.
Il n’a pour tout refuge que son caban.
On lui jette des miettes, détourne le regard.
Se souvient-il de ce qu’il fut dans un lointain passé
Touché, connu ?
Le monde a des paradis antiques.
Les amours évoluent.
Que de ses deux paumes,
Il maintenait serrées, serrées, il maintenait…

Avec le maître nous apprenions
À user du bonheur,
Quand quelqu’un dans la classe a demandé :
Pourquoi les femmes sont-elles devenues dévergondées ?
Qu’à la fois les hommes se sont tus ?
Et puis ce maître que nous adorions
A dû s’agenouiller, a dû s’agenouiller…
Dans la cour, dans la cour au-delà du préau

Agonisait le dernier marronnier
Que les cimes fendre, fendre, que les cimes défendre.

Il a bien sûr fallu que je m’étende
Tout bourdonnait dans mes oreilles et j’ai fermé les yeux…
Pourquoi avant était-ce à ce point merveilleux ?
Les femmes, il fallait encercler
Comme ces petits poissons dans dans l’eau de nos petits filets,
Les ramener vers le bord, auxquels nous parlions.
Que dissimulait l’arrière, que dissimulait l’arrière d’un galion
La foule ou d’autres choses…
Mais tout était doux, tout était rose.
Pourquoi les femmes sont devenues tout autre chose ?
Et qu’avec elles le reste s’est asséché
Dans le fond de nos verres, dans le fond de nos verres…

Pourquoi les femmes sont devenues d’autres choses ?
Tout autre chose… D’autres choses…

***

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La quête de l’idéal est-elle toujours désespérée ?

Mis en avant


article publié le 1er février 2019 complété le 24 mars 2020

En paraphrasant Victor Hugo…

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On est laid à Nanterre,                  Joie est mon caractère
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,                       Misère est mon trousseau
C’est la faute à Rousseau.             C’est la faute à Rousseau

Je ne suis pas notaire                     Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,                C’est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,                        Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau              C’est la faute à Rousseau. 

Jouer avec les astéroïdes,
C’est la faute à Parménide.
À quoi bon singer Phaéton ?
C’est la faute à Platon…


émon volant Aquarelle noire

« Qui a le goût de l’absolu renonce par là-même à tout bonheur » 

     Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

     Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo* du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

Aragon, Aurélien

* vis à tergo : expression latine désignant littéralement une « force dans le dos », qui agit en poussant depuis l’arrière. Elle illustre le fonctionnement de la pression artérielle, qui propulse le sang vers le coeur « par l’arrière »


 Pour aller plus loin…
Compte rendu de lecture d’un essai sur « l’Idéal » du philosophe  François Jullien et d’un essai sur la dépression et la mélancolie de la psychanalyste Julia Kristeva.

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L’invention de l’Idéal

th.jpg  Le philosophe helléniste et sinologue  François Jullien dans son essai L’invention de l’idéal et le destin de l’Europe (Folio Essais) établit un parallèle entre la pensée occidentale et la pensée chinoise sur le thème de l’Idéal. Le concept de l’Idéal qui a marqué de manière prégnante l’Esprit de l’Occident n’allait pas de soi, la preuve en est que l’une des civilisations les plus riches que la Terre ait portée, la civilisation chinoise l’a ignorée. L’idéal est une « invention » propre à la Grèce antique qui a nourri le développement culturel de l’Occident. Le maître d’œuvre principal de cette invention est le philosophe Platon.

La dictature de la raison

    Pour Platon, la connaissance du réel et sa compréhension ne peuvent aboutir par la perception qu’en donne nos sens car « nos sens nous trompent », la vérité, cette « essence cachée des choses », est à rechercher au-delà des apparences et nécessite de s’élever par l’analyse et la réflexion au dessus du ressenti primaire des choses. Cette élévation, François Jullien l’assimile à un « arrachement » des relations naturelles qui prévalaient entre les hommes et le monde au bénéfice d’une relation abstraite valorisant l’Idée. Cette transformation des rapports entre l’homme et le monde va se traduire par l’utilisation d’un langage spécifique qui s’éloigne du langage commun. Le « plan des idées » s’est détaché du plan de la vie ordinaire et n’ayant pas de compte à rendre à celui-ci compte tenu de son immanence et sa supériorité, fonctionne en vase clos :

  « Ce plan opératoire, montre ainsi Platon, non seulement se substitue avantageusement, par sa clarté, à cet autre où se trouve relégué tout l’empirique, mais seul aussi il est maîtrisable dans son extension. Aussi est-ce en se repliant complètement sur lui que peut se déplier totalement la démarche de la raison parvenue à son stade suprême et se faisant dialectique : se déroulant sur un mode idéel, désormais autonome, puisque procédant « par des idées » « au travers des idées », « pour aboutir à des idées » (République, 511 c). Définitivement retirée en elle-même après avoir coupé les ponts avec le fortuit des choses et des évènements, la pensée développe enfin son ordre propre, qu’elle « superpose » à toute expérience. » (F. Jullien)

     Ce concept d’Idée a agi à la manière d’une « forme matricielle » qui a formé l’esprit de l’Occident jusqu’à nos jours. Les idées du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, culmination de toute abstraction, surplombent et éclairent le plan des idées « comme un soleil surplombe et éclaire le plan du sensible ». Elles ouvrent tout à la fois le champ de la connaissance car « n’étant jamais suffisamment connaissables » mais le ferment aussi par leur position de « clé de voûte » du système de pensée bloquant ainsi toutes les aspirations à un autre ordre des choses. Lorsque le sage atteint ce summum de la connaissance qu’est la révélation de l’essence des choses, il se rapproche du divin et de l’éternité, à l’instar de l’âme ailée des méritants qui en s’élevant parvient à côtoyer la félicité des dieux. De là vient cette fascination qu’exercent les idées qui, comme l’écrit Aragon dans son roman Aurélien peuvent être l’objet d’une « passion dévorante ». Par là-même, Platon aura accompli le tour de force de concilier le cheminement induit par la démarche de l’analyse rationnelle avec l’horizon lointain du merveilleux.

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La brèche existentielle

     L’homme désormais sera duel, son être étant partagé entre deux énergies antagonistes : celle du « visible », qui se rapporte au corps, aux sensations, au devenir, de la naissance à la mort et celle, valorisée, de « l’invisible » qui se rapporte à l’âme, à l’essence, à l’immortalité, à l’éternité et qui s’oppose à la première :

      « Si l’idéel (conceptuel) relève logiquement de l’invisible, cet invisible est d’un tout autre statut que le visible, au lieu de le prolonger; par suite, que, si invisible (de l’idée) il y a effectivement  […] , sa relation au visible est à concevoir sur le mode de la rupture et de façon tranchée, dressant l’un contre l’autre et sans conciliation possible ces deux modes d’existence entre lesquels nous choisissons notre vie. »  (F. Jullien)

   François Jullien, dans sa démonstration, ne fait à aucun moment la relation entre la dualité du visible et de l’invisible avec celle du profane et du sacré. Toutes les deux opposent pourtant de manière semblable la perception et la compréhension « naturelle » du monde transmises imparfaitement nos sens à une réalité supérieure voilée : l’au-delà, c’est-à-dire ce qui n’est pas visible à ce moment, ce qui est ailleurs. La différence tient sans doute dans le fait que le sacré est par essence toujours « autre » et ne fait pas partie du monde profane alors que l’idéal, même s’il entretient une relation conflictuelle avec le visible, fait partie de la nature des choses mais n’étant pas directement perceptible nécessite une quête pour se révéler.

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Thalès

L’arrachement par les mathématiques

Platon     La légende veut qu’au fronton de son Académie à Athènes, Platon avait fait inscrire la devise « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » laissant supposer que la géométrie aurait été le passage obligé de la philosophie. Qu’elle soit réelle, inventée ou interprétée, cette devise rend bien compte de l’importance du rôle joué par les mathématiques dans la pensée du philosophe :

     « [..] Les mathématiques sont ce qui « tire » de l’un à l’autre — de phénoménal à l’idéalité, ou de ce qui « naît » à ce qui « est ». Passage obligé pour entrer en philosophie, leur exercice possède une force d’élan, de poussée et d’entraînement, pour conduire à l’autre plan. car Platon, depuis qu’il les a séparé l’un et l’autre, est en quête d’un tel moteur d’élévation. Or l’âme, qui se satisfait du sensible tant qu’elle n’y perçoit pas de contradiction, les sens suffisant à en juger, est appelée en revanche au dépassement dés que l’objet sensible, non pas est insuffisamment perçu, mais provoque en elle deux impressions opposées. […] Ne pouvant trancher à partir des sens, puisque ne sachant comment interpréter leur témoignage, elle n’a d’autre issue que de chercher la solution au-delà d’eux, en s’en défiant, donc au niveau de la theoria *. Elle n’a d’autre possibilité, à propos des nombres aussi, que « réveillant l’entendement », d’examiner séparément en tant qu’entités propres, indépendantes, ce qui demeurait inacceptablement confondu dans sa perception pour l’élever à l’idée répondant au  « qu’est-ce que c’est ? »

*theoria : Via le latin theoria («spéculation»), du grec ancien , theôría (« contemplation, spéculation, regards sur les choses, action d’assister à une fête ; la fête elle-même et par la suite, procession solennelle »), de , theôréô (« examiner, regarder, considérer »), de θεωρός, theôrós («spectateur») lui-même de théa (« la vue ») et ὁράωhoráo (« voir, regarder »). Au départ, il s’agissait de « voir (oraô) le dieu », les theôrós étaient « les personnes qui allaient consulter un oracle ». Le sens s’est ensuite modifié pour  désigner les ambassadeurs officiels envoyés par une ville pour assister à une cérémonie religieuse. C’est Platon qui le premier utilisera le mot theoria, c’est-à-dire les « rapports, les considérations faites par ces ambassadeurs à leur retour ». Ainsi, du sens premier de « contemplation d’où l’on tire des idées, des décisions », le mot a glissé au sens de « théorie ».  (F. Jullien)

     Avec Platon, les mathématiques vont sortir de leur fonction utilitaire et être embrigadée pour servir sa dialectique, elle ne sera plus au service des  « négociants et des marchands » mais sera désormais utilisée « pour faciliter à l’âme elle-même le passage du monde sensible à la vérité et à l’essence » et « l’entraîner vers les régions supérieures ». C’est par cette conversion à l’abstraction qu’implique l’utilisation des mathématiques  que l’esprit va pouvoir se hisser à l’Idéel. C’est dans cette rupture épistémologique avec la pratique empirique, ce « décrochage affirmé vis-à-vis de phénoménalité »  que constitue l’appel à l’abstraction pour le déploiement de la pensée qu’il faut comprendre l’expression « l’arrachement par les mathématiques » formulée par François Jullien.

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Le chaos initial par Wenceslas Hollar.

Quand le cosmos lui-même devient eidos (idée)

    C’est Pythagore, un réformateur religieux et philosophe grec qui a vécu environ 160 ans avant Platon qui a promu le terme de Cosmos pour désigner l’enveloppe de l’Univers que l’on croyait alors harmonieusement organisé et stable. 


Melencolia I (B. 74; M., HOLL. 75)*engraving *24 x 18.8 cm*1514

Albrecht Dürer – Melencolia

L’idéal comme sublimation par la psychanalyste Julia Kristeva

Capture d’écran 2020-03-24 à 23.00.43.png     Dans son essai « Soleil noir, Dépression et mélancolie » (Folio essais, Gallimard, 1987), la psychanalyste Julia Kristeva traite de la dépression qui conduit au désespoir et de la difficulté et parfois même de l’incapacité de celui qui en est sujet de nouer les relations avec ses semblables. Cette souffrance résulterait de la frustration consécutive à la perte d’un être cher ou d’un objet perdu ou serait la l’expression d’un « moi primitif blessé, incomplet, vide. » Dans ce dernier cas, le dépressif ne se sentirait pas lésé mais se considérerait victime d’une faiblesse fondamentale de son être dont la nature serait congénitale. Dans le chapitre IV de son essai intitulé La beauté : l’autre monde du dépressif, Julia Kristeva traite des rapports entre l’art et plus précisément entre le concept de beauté qui en est l’expression et la « blessure narcissique » qui résulte de la perte ou de l’absence de l’être ou de l’objet désiré : par le processus de sublimation, « […] les arts semblent indiquer quelques procédés qui contournent la complaisance et qui, sans renverser le deuil en manie, assurent à l’artiste et au connaisseur une emprise sublimatoire sur la chose perdue. »

     La sublimation se limite-t-elle à être un vain artifice de représentation de ce qui a été perdu ou jamais atteint ou bien peut-elle par ses qualités transcender le mal-être ? : « Lorsque nous avons pu traverser nos mélancolies au point de nous intéresser aux vies des signes, la beauté peut aussi nous saisir pour témoigner de quelqu’un qui a magnifiquement trouvé la voie royale par laquelle l’homme transcende la douleur d’être séparé : la voie de la parole donnée à la souffrance, jusqu’au cri, à la musique, au silence et au rire. Le magnifique serait même le rêve impossible, l’autre monde du dépressif, réalisé ici-bas. En dehors de l’espace dépressif, le magnifique est-il autre chose qu’un jeu ? La sublimation seule résiste à la mort. Le bel objet capable de nous envoûter dans son monde nous paraît plus digne d’adhésion que toute cause aimée ou haïe de blessure ou de chagrin. La dépression le reconnaît et s’accorde à vivre en lui et pour lui, mais cette adhésion au sublime n’est plus libidinale. Elle est détachée, dissociée, elle a déjà intégré en elle les traces de la mort signifiée comme insouciance, distraction, légèreté. La beauté est artifice, elle est imaginaire. »

       Pour Julia Kristeva c’est toute la tradition occidentale (depuis l’Antiquité grecque et latine au judaïsme et au christianisme) qui relie le discours imaginaire créateur de beauté à la dépression. En même temps, cette relation offre à la dépression l’opportunité  de se déplacer vers un sens possible, celui de création artistique qui avec l’élaboration de l’œuvre assure la conciliation des deux pôles contraires que sont le « non-sens et le sens », « l’opacité et l’idéal » : « Quoique intrinsèque aux catégories dichotomiques de la métaphysique occidentale (nature/culture, corps/esprit, bas/haut, espace/temps, quantité/qualité…), l’univers imaginaire en tant que tristesse signifiée, mais aussi, à l’envers comme jubilation signifiante nostalgique d’un non-sens fondamental et nourricier, est cependant l’univers même du possible. Possibilité du mal comme perversion et de la mort comme non-sens ultime. Mais encore, et à cause de la signification maintenue de cette éclipse, possibilité infinie de résurrections, ambivalentes, polyvalentes. » Julia Kristeva cite à ce propos le philosophe allemand Walter Benjamin pour qui c’est par le phénomène de l’allégorie que se met en œuvre la tension mélancolique. Prenant exemple de la déesse Vénus célébrée par l’antiquité devenue par la suite l’allégorie de l’amour chrétien, elle avance la thèse que l’allégorie est « une tension des significations entre leur dépression/dépréciation et leur exaltation signifiante. Elle confère un plaisir signifiant au signifiant perdu, une jubilation résurrectionnelle jusqu’à la pierre et au cadavre, en s’affirmant ainsi coextensive à l’expérience subjective d’une mélancolie nommée : de la jouissance mélancolique […] En effet nous recevons l’expérience imaginaire, non pas comme un symbolisme théologique ou comme un engagement laïque, mais comme un embrasement du sens mort par un surplus de sens où le sujet parlant découvre d’abord l’abri d’un idéal, mais surtout la chance de le rejouer dans l’illusion et la désillusion. La capacité imaginaire de l’homme occidental qui s’accomplit avec le christianisme est la capacité de transférer du sens au lieu même où il s’est perdu dans la mort et/ou dans le non-sens. Survivance de l’idéalisation : l’imaginaire est miracle, mais il est en même temps sa pulvérisation : une auto-illusion, rien que du rêve et des mots, des mots… Il affirme la toute-puissance de la subjectivité provisoire : celle qui sait dire jusqu’à la mort. ».

Conclusion

        L’explication psychanalytique de l’idéal comme construction artificielle subjective visant à compenser de manière réactive l’absence d’Être que subissent les mélancoliques et les dépressifs s’oppose de manière fondamentale à la vision platonicienne exposée par François Jullien dans laquelle l’idéal, révélation de l’essence des choses, a une existence objective et autonome du fait de son immanence et de sa supériorité. L’idéal n’est plus ce merveilleux légitimé par l’ordre harmonieux des mathématiques attaché à la nature secrète des choses qui doit être conquis et dévoilé mais se réduit à une construction imaginaire magnifiée, un artifice somptueux qui illusionne et fascine ceux en proie aux tourments du manque d’Être. L’invention de l’idéal ne serait-il qu’une forme de  divertissement au sens où l’entend Pascal destiné à nous faire oublier l’angoisse fondamentale qui est la nôtre face à la nostalgie d’un passé sublimé qui n’est plus et à un avenir marqué par l’inéluctabilité de la Mort. Sommes nous tous à des degrés divers que des individus en manque d’Être qui voulons nous étourdir pour oublier ?

Enki sigle


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Trouvé sur la Toile


l’Oeuf de Diderot : du temps déguisé en espace…

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     « Voyez-vous cet œuf ? C’est avec cela qu’on renverse toutes les écoles de théologie et tous les temples de la terre. Qu’est-ce que cet œuf ? une masse insensible avant que le germe y soit introduit ; et après que le germe y est introduit, qu’est-ce encore ? une masse insensible, car ce germe n’est lui-même qu’un fluide inerte et grossier. Comment cette masse passera-t-elle à une autre organisation, à la sensibilité, à la vie ? par la chaleur. Qu’y produira la chaleur ? le mouvement. Quels seront les effets successifs du mouvement ? Au lieu de me répondre, asseyez-vous et suivons-les de l’œil de moment en moment. D’abord c’est un point qui oscille, un filet qui s’étend et qui se colore ; de la chair qui se forme ; un bec, des bouts d’ailes, des yeux, des pattes qui paraissent ; une matière jaunâtre qui se dévide et produit des intestins ; c’est un animal. Cet animal se meut, s’agite, crie ; j’entends ses cris à travers la coque ; il se couvre de duvet ; il voit . La pesanteur de sa tête, qui oscille, porte sans cesse son bec contre la paroi intérieure de sa prison ;  la voilà brisée ; il en sort, il marche, il vole, il s’irrite, il fuit, il approche, il se plaint, il souffre, il aime, il désire, il jouit ; il a toutes vos affections ; toutes vos actions, il les fait. Prétendrez-vous, avec Descartes, que c’est une pure machine imitative ? Mais les petits enfants se moqueront de vous, et les philosophes vous répliqueront que si c’est là une machine, vous en êtes une autre. Si vous avouez qu’entre l’animal et vous il n’y a de différence que dans l’organisation, vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ; mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte, disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée. »

Diderot – Entretien avec D’Alembert 

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Salvador Dali - Jaune d'œuf soleil, 1955

Salvador Dali – Jaune d’œuf soleil, 1955

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Pour en savoir plus sur le sujet :

  • LA VIE : textes choisis (textes de Bichat, Kant, Bergson, François Jacob, Thierry Hoquet), sur Philo VIVE ! de François Housset, c’est  ICI

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