Des voilées dévoilées


Vu sur le media « Brut » : Vies voilées, vies volées

Elles veulent être libres de ne pas porter le voile. Ces femmes iraniennes filment et dénoncent ceux qui tentent de les en empêcher.


Et sur « la Tribune des Pirates… » : Pour être conforme à la religion ou par défi ?

    Sara El Attar qui a tant impressionné le chroniqueur de Cnews Pascal Praud dans l’émission mal nommée « L’heure des Pros » au point qu’il s’est répandu à l’issue du débat en félicitations est consultante en gestion de projet après avoir été diplômé de l’ESILV (l’École supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci)

À la question de Pascal Praud : «  Pourquoi portez-vous le voile ? »

Sara El Attar répond :  « Le voile que je porte c’est le fruit d’un cheminement spirituel, c’est une démarche religieuse, un respect pour Dieu ».


Port du voile : « La liberté de choix n’existe pas, je me fais invectiver sur ma tenue non conforme »

Une jeune musulmane, signataire d’une tribune contre le port du voile dans « Marianne », se confie à Europe 1 samedi sur les « insultes », « menaces » et « intimidations » qu’elle reçoit lorsqu’elle refuse de le porter.


Les raisons pour lesquelles de nombreux français jugent que le port du voile est « non souhaitable » (à l’instar du ministre de l’éducation nationale, Michel Blanquer).

     Soit ! chacun est libre de conformer ses actes à son cheminement spirituel et à sa religion mais dans les limites définies en France par la loi sur la laïcité qui proscrit le port d’un signe religieux dans la fonction publique par obligation de neutralité. Dans le secteur privé, le port d’un signe religieux est autorisé, mais reste soumis à la discrétion de l’employeur, qui peut choisir de le restreindre pour des motifs strictement professionnels (organisation, sécurité et hygiène) mais une entreprise peut inscrire l’obligation de neutralité (politique, religieuse…) dans son règlement intérieur, par exemple pour les salariés qui seraient amenés à rencontrer des clients. Il est regrettable que la jeune femme invitée qui déclare porter le voile par « respect pour Dieu » n’est pas répondu de manière claire à la question posée sur le fait que pour des spécialistes éminents de l’Islam, le Coran n’impose aucunement le port du voile et que cette affirmation repose sur une interprétation erronée ou orientée des textes cités (voir les textes présentés ci-dessous). Si Dieu est omniscient, on ne comprend d’ailleurs pas pourquoi il a donné une chevelure aux femmes et ne les a pas créé chauves… La plupart des porteuses de voiles ou de foulards interrogées n’expliquent jamais les raisons qui motivent leur choix, se retranchant derrière une vague explication de « cheminement spirituel » qui laisse leur interlocuteur sur sa faim. Ce « flou » affiché sur les motivations qui les animent ne traduit-il pas le fait que ce choix repose plus sur un a-priori de motivations irrationnelles de type identitaire et d’opposition à l’autre liée au ressentiment qu’à des raisons objectives.  Sara El Attar revendique sa liberté de porter en toutes circonstances son voile et présente les oppositions qui s’élèvent à cette revendication à un ostracisme envers la population musulmane. Pour appuyer son raisonnement, elle cite le fait que dans l’espace public personne ne met en cause le fait qu’un sikh porte un turban et un juif, la kippa et que cette mise en cause ne s’applique qu’au voile. Il est regrettable que parmi les « Pros » présents à l’émission, aucun n’ait recadré ce fait en expliquant qu’il existe une différence fondamentale entre les exemples cités et que cette différence se situe au niveau de la symbolique. Le turban et la kippa sont « neutres » dans le sens où ils se contentent d’exprimer l’appartenance religieuse de celui qui le porte sans émettre d’autre message. Or la signification du voile est tout à fait différente, elle est l’expression d’une idéologie qui établie une hiérarchie dans le système des valeurs : la femme qui porte le voile s’affirme aux yeux des autres comme une femme pudique et décente qui par sa tenue ne risquera pas de tenter la lubricité masculine et la protégera. Elles considèrent donc que si elles n’adoptaient pas ce comportement, elles seraient responsables du surgissement ou des débordements du désir masculin. Le Président de la Fondation de l’islam de France, Ghaleb Bencheikh, considère que « le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle ». On pourrait considérer que dans notre société chacun(e) est libre de porter atteinte à sa dignité si cela ne lui est pas imposé et résulte d’un choix personnel mais cela ne règle pas le problème pour autant car la conséquence de cette vision des choses est que les femmes qui ne portent pas le voile sont considérées comme impudiques et tentatrices, qu’elles le soient par irresponsabilité ou par perversité comme le croient certains musulmans (lire les propos de Hani Ramadan ci-après). Dans le même ordre d’idée, tout homme qui croise une femme est considéré à priori comme présentant un danger à cause de sa lubricité potentielle. C’est en cela que le fait de porter un voile ne se limite pas à exprimer l’appartenance à sa religion mais exprime une dévalorisation de l’autre qui peut être ressenti par cet autre comme une atteinte à sa dignité et une insulte. Le voile ne peut être neutre, il est pour celles qui le portent l’étendard d’une supériorité morale qui a pour conséquence de rabaisser à la fois celles qui ne le portent pas et la gente masculine dans son ensemble. Il y aurait beaucoup à dire sur cette responsabilisation à sens unique qui fait porter sur les seules épaules des femmes le poids des dérives de la sexualité, dédouanant ainsi de manière totale l’homme qui serait finalement victime de la légèreté et de l’irresponsabilité féminine (quand ce n’est pas la perversité…). On comprend mieux l’attitude ignoble d’un Hani Ramadan, frère du prédicateur Tariq Ramadan actuellement accusé de viols par plusieurs femmes, qui n’hésitait pas à déclarer : « la femme sans voile est comme une pièce de deux euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre. » D’autre part, comment ne pas relever, dans l’attitude de certaines porteuses de voiles une certaine hypocrisie lorsque celles-ci arborent des bijoux, se maquillent et portent des tenues élégantes savamment composées. En quoi ces agencements sont-ils différents de la mise en valeur et de l’exposition de leur chevelure ?
     Je ne nie pas les difficultés que rencontrent certains français musulmans pour s’intégrer harmonieusement à la République. Je comprends que dans cette situation et face à la lenteur de l’évolution, la tendance soit au repli sur soi et l’affirmation de ses différences  réelles ou supposées mais ces attitudes ne peuvent être qu’irresponsables parce que contreproductives en faisant le lit du communautarisme élargissant ainsi le fossé entre français. Dans ces circonstances, le port du voile qui ne semble pas encore une fois être imposé par les textes religieux apparaît comme un prétexte et un cheval de bataille pour celles et ceux qui veulent affirmer à n’importe quel prix, par ressentiment, leur différence, fut-elle artificielle, et s’opposer ainsi au reste de la population.

Enki sigle


La sourate 24 du Coran citée par Sara El Attar dans le débat pour justifier le port du voile

    « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Allah, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès. »

   Voir l’interprétation plus loin de cette sourate par Mohammed Chirani pour qui elle ne signifie aucunement l’obligation de se couvrir la tête ou le visage…


Evolution ou involution ?

Deux photographies d’étudiants posant devant l’Université du Caire en Egypte. Dans celle de gauche qui date de 1978, on ne distingue aucun voile ; par contre dans celle de droite qui date de 2004, la très grande majorité des jeunes filles sont voilées.


Le port du voile est-il imposé par le Coran ? Trois avis de personnalités musulmanes sur le sujet.

Citations de Ghaleb Bencheikh *

Capture d’écran 2019-11-03 à 09.57.54.png     […] « Pour nous tous musulmans, la question du voile était réglée depuis 1923, année où Hoda Chaarawi a retiré son voile en pleine gare du Caire au retour d’une conférence féministe… En l’espace de trois ans, le voile avait disparu d’Égypte, même s’il perdurait encore à la campagne. Le voile semblait donc constituer une affaire réglée. Au lendemain du recouvrement des indépendances, aucune étudiante n’allait voilée à l’école… pas plus à Casablanca qu’à Damas, au Caire, à Bagdad, à Kaboul ou Téhéran ! J’ajoute que depuis des siècles, pas une femme musulmane indienne n’a porté de voile, mais plutôt le sari, pas une femme d’Afrique subsaharienne n’a porté le voile, mais le boubou… Le problème du voile est arrivé avec Khomeiny. Cette affaire est venue avec le mimétisme et la surenchère wahabo-salafiste… »   

    « Je pense fondamentalement que le voile est une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. Ce n’est pas cela l’élévation spirituelle. » 

     « Ma conviction profonde comme homme de foi, c’est que cette affaire-là (le voile) n’est pas si nécessaire pour compromettre et la scolarité et le travail, (…) l’avenir, le bonheur et l’épanouissement de nos compatriotes coreligionnaires femmes. »

* Ghaleb Bencheikh, né le  à Djeddah en Arabie saoudite, est un docteur ès sciences diplômé de l’université Pierre-et-Marie-Curie. Il est islamologue et président de la Fondation de l’islam de France.


La communauté française à laquelle nous aspirons

    Je ne résiste pas à vous présenter le portait d’une jeune fille musulmane kabyle d’origine algérienne totalement épanouie qui respire la joie de vivre, soucieuse et fière de son origine et de son identité, qui semble parfaitement intégrée à la nation française et dont les propos donnent à ceux qui sont d’origine différente l’envie de connaître et de partager sa culture. Voilà la France multiculturelle et décomplexée à laquelle nous aspirons. Quelle différence avec l’attitude figée ostentatoire de l’austère vestale invitée sur le plateau de CNEWS toute pétrie de ressentiment.


Pour compléter le dossier ci-dessus, voir ci-après les avis de Mohammed Chirani et Asma Lamrabe sur le voile.

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Retour sur une photo : au sujet de la dignité et de l’innocence…

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Dignité et innocence…

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Une tenue innocente ?

« Innocence »L’innocence est une notion désignant une caractéristique propre à une personne ingénue ou bien n’ayant jamais effectué d’acte dit coupable c’est-à-dire ayant nuit à quelque chose ou à quelqu’un. L’étymologie d’« innocence » est rattachée à la racine indo-européenne Nek-, Nok- qui veut dire « causer la mort de quelqu’un » et qui a donné « noyer » puis « nocif », « nuisible ». La composition avec le privatif in- donne ainsi à « innocence » pour signification étymologique « non-nuisible », nuisible au sens de « causer la mort de quelqu’un ».

    Concernant l’article précédent qui portait sur une interprétation toute personnelle d’une photo de deux écolières prise en 2004 à Banda Aceh en Indonésie que je reproduis  de nouveau ci-dessus, Abel, l’un de mes interlocuteurs, trouve que j’en fait trop allant chercher de l’idéologie islamique là où il n’y a somme toute que de l’innocence et de la normalité. Il ne voit dans l’accoutrement de ces deux petites filles qu’un désir de parents de « bien habiller leurs enfants pour aller à l’école dans la dignité comme partout dans le monde »   et que cela n’a « rien à voir avec la religion et l’idée de pureté » mais « plutôt avec l’idée d’enfance, d’innocence », de la même manière « qu’un petit garçon acehnais sera pareillement bien habillé en allant à l’école en uniforme ». Bref, je n’avais rien compris avec mon regard de français laïcard obtus intolérant (et sans doute un tantinet islamophobe) et j’aurais été « moins surpris si ces enfants avaient eu l’air de petits sauvages, pleins de boues et de cambouis, [ce] qui aurait été plus en accord avec l’environnement ???? ».

« Innocence », non-atteinte à l’intégrité d’autrui, ce qui implique respect de l’autre et tolérance. Je ne doute pas que ces deux enfants soient innocents, que cette innocence dont ils font preuve nous attendrit et nous bouleverse et que pour cette raison elle est contagieuse et que l’on voudrait ardemment qu’à partir de cette innocence le reste du tableau soit tout aussi positif et merveilleux… Mais ce désir risque de troubler notre jugement au point que certains ne sont plus capables de discerner dans l’accoutrement « innocent » de ces deux enfants, le hijab, ce foulard islamique qui masque les cheveux, les oreilles, le cou, et parfois les épaules pour la plus jeune et  le jilbab qui couvre en totalité le reste du corps pour la plus grande et ces vêtements n’ont malheureusement rien d’innocent…

Jilbab.pngjilbebjilbab ou djilbab, ce « vêtement féminin large et ample composé d’une longue robe et d’une capuche couvrant les cheveux et l’ensemble du corps hormis les pieds et les mains fait pour cacher les formes de la femme. » originaire des pays du Golfe dont le port se retrouve dans certains pays où l’Islam est la religion majoritaire, comme l’Indonésie ou l’Iran où il est connu sous le nom de tchador (selon la définition de Wikipedia).

    Les musulmans conservateurs qui prônent ou imposent ces vêtements aux femmes ou des vêtements encore plus « couvrants » justifient leur action par une interprétation jugée par certains tendancieuse et restrictive de certains textes du Coran. C’est ainsi que selon l’écrivain et universitaire américain d’origine iranienne Reza Aslan (Le Miséricordieux : la véritable histoire de Mahomet et de l’islam) l’emblème devenu aujourd’hui le signe le plus distinctif de l’islam, le port du voile, n’est prescrit nulle part de manière explicite dans le Coran aux femmes musulmanes : L’oumma (la communauté des croyants) ignora toute tradition du voile jusque vers 627, date à laquelle le « verset du hijab » pris de court la communauté. Ce verset, cependant, ne s’adressait pas aux femmes en général, mais exclusivement aux épouses de Mahomet.

Ô vous qui croyez !
N’entrez pas dans les demeures du Prophète sans avoir obtenu la permission d’y prendre un repas […]
Quand vous êtes invités, entrez et retirez-vous après avoir mangé […]
Quand vous demandez quelque objet aux épouses du Prophète, faites-le derrière un voile (hijab).
Cela est plus pur pour vos cœurs et pour leurs cœurs.      Coran 33; 53.

    Reza Aslan explique cette restriction par le fait que la demeure de Mahomet était devenue le centre de la vie religieuse et sociale de l’oumma et qu’elle était parcourue à toute heure du jour par des visiteurs dont les tentes se dressaient dans la cour ouverte à quelques mètres seulement des appartements où dormaient les épouses du Prophète. Cette situation dont on pouvait s’accommoder lorsque Mahomet n’était qu’un cheikh tribal était devenue intenable en 627 dés lors qu’il était devenu le chef d’une vaste communauté en expansion rapide et la nécessité se fit jour d’instituer une sorte de ségrégation pour préserver l’inviolabilité de ses épouses. C’est ainsi que fut adopté le port du voile, emprunté pour l’occasion aux femmes iraniennes et syriennes des classes supérieures.

      Et dis aux croyantes qu’elles baissent leurs regards, et qu’elles gardent leur chasteté, et qu’elles ne montrent de leurs parures que ce qui en paraît, et qu’elles ne montrent leurs parures qu’à leur mari, ou à leur père, ou au père de leur mari, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs compagnes, ou aux esclaves que leurs mains possèdent, ou aux domestiques mâles qui n’ont pas le désir, ou aux garçons qui n’ont pas encore puissance sur les parties cachées des femmes…       (Coran, sourate « la lumière » n 24, verset n 31).

     Pour l’intellectuelle marocaine Asma Lamrabet il existe dans le Coran sept occurences du mot hidjab qui renvoient invariablement au sens de « rideau, séparation, cloison »  autrement dit, tout ce qui qui, dans une pièce, cache et dissimule quelque chose. Il s’agit des versets 7; 46 / 17; 45 / 19; 17 / 38; 32 / 41; 5 / 42; 51 et 33; 53. 

« Quand tu récites le Coran, Nous plaçons un rideau invisible (Hijab) entre toi et ceux qui ne croient pas à la vie future » Coran 17 ;45.

« Il n’est pas donné à un homme, que Dieu lui parle directement, si ce n’est pas inspiration ou derrière un voile (Hijab) ou par l’envoi d’un messager qui lui révèle, par Sa permission, ce qu’il veut. » Coran 42 ; 51.

    Les explications qu’Asma Lamrabet donne sur l’origine historique du hidjab et la signification de ce dernier verset, le plus important de tous rejoignent celles de Reza Aslan : c’est la nécessité de dresser un Hijab ou rideau entre les hommes étrangers qui rentraient dans la demeure du prophète  et ses épouses dans le but de leur préserver le respect qui leur était du qui est à son origine. Il existe dans le Coran un autre verset qui utilise un autre terme que hidjab avec le sens exact de foulard ou écharpe. Il s’agit du terme  de khoumourihina qui est le pluriel du mot khimar qui signifie la « simple écharpe ou foulard. » que portaient en ce temps là  les femmes dans la péninsule arabique mais aussi dans toutes les autres civilisations de l’époque. (lire absolument à ce sujet son texte : Le « voile » dit islamique : une relecture des concepts – Extrait du livre « Femmes et hommes dans le Coran : quelle égalité ? : c’est  ICI ). Le problème, lorsque l’on lit les textes coraniques est que  hijab est traduit le plus souvent par « voile » et que cette traduction est porteuse d’une connotation idéologique qui influence la compréhension du texte.

« …Dis également aux croyantes de ne laisser paraître de leurs beauté (zinatouhouna) que ce qui en paraît  et de rabattre leurs écharpes (khoumourihina) sur leur poitrine (jouyoubihina) et à ne montrer leurs atours qu’à leurs époux, leurs pères, leurs beaux pères, leurs fils, leurs frères, leurs neveux… Dis leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour ne pas montrer leurs atours cachés »    Coran 24 ;31

     Ces deux termes hidjab et khimar ont été utilisés dans le Coran pour qualifier ce qui voile, masque et protège quelque chose. Pour Asma Lambaret, le fait d’avoir utilisé par la suite le terme de hidjab en remplacement de ce qui est désigné comme un simple foulard traduit la volonté de séparer la femme du reste du corps social : « On a imposé le « hidjab » aux femmes musulmanes dans son sens de « séparation » afin de bien indiquer à ce dernières où est leur place dans ala société, autrement dit afin de les cantonner, au nom de l’islam, dans la relégation et l’ombre, loin de la sphère sociopolitique. » Elle oppose le « hidjab » restrictif imposé par les hommes au « khimar » choisi délibérément par les premières musulmanes comme signe de visibilité sociale.     (Le Monde des Religions– n°79 sept.oct. 2016)

     Il existe un autre terme dans le Coran qui désigne la cape ou la mante qui couvrait anciennement les épaules, le Jilbàb.

« Ô Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles (jalâbihinna) : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »   Coran 59; 33

Jalâbihinna est le pluriel de Jilbàb qui désignait dans les temps anciens un vêtement « de dessus » ouvert sur le devant apparenté à la cape ou à la mante. Il n’avait donc pas à cette époque la même signification que le jilbab saoudien, cette longue robe le plus souvent noire utilisée par les saoudiennes ou par les musulmanes d’Iran et d’indonésie. C’est selon la définition ancienne qu’André Chouraqui traduit ce passage du Coran :

 » Ohé, le Nabi, dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des adhérents, de resserrer sur elles leur mante, c’est pour elles le moyen d’être reconnues, et de ne pas être offensées, Allah, clément, matriciel. « 

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indonésienne à « contre-courant »

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Je persiste et signe…

dsc_0016-2   Alors, je persiste dans mon interprétation, si cette photo exprime une certaine innocence, cette innocence ne concerne que ces deux jeunes enfants mais certainement pas le système familial et socio-religieux qui leur impose un accoutrement que l’on est obligé de reconnaître qu’il est, si l’on veut être objectif, uniquement justifié par des motifs idéologiques et religieux. La recherche de la dignité de l’enfant à travers son habillement n’a rien à voir dans cette attitude sauf si l’on considère que l’expression de la  dignité doit passer à tout prix sous les fourches caudines de la religion… Quels sont dans la religion musulmane ces fondements idéologiques sinon la volonté de l’homme, dans son propre intérêt, de préserver la femme de toute souillure et impureté et de la protéger des désirs concupiscents provoqués par son sexe ? Il n’est pas anodin que la plus âgée des jeunes filles a été affublée d’un vêtement plus ample et plus protecteur qui cache ses formes naissantes et va jusqu’à couvrir ces chevilles. Comment peut-on ne voir là qu’une expression de la dignité et de l’innocence de l’enfance et nier le fondement idéologique et religieux qui inspire ce comportement ? Cette référence à la pureté est encore affirmée par le choix du blanc immaculé pour les vêtements, choix pas vraiment pratique on l’admettra pour permettre le jeu de deux jeunes enfants dans un environnement boueux résultant de la saison des pluies.

     J’assimile ces deux jeunes filles affublées de ce que je me vois obligé de qualifier d’uniforme religieux car il exprime un message et constitue une profession de foi aux enfants nazis embrigadés, aux anciens pionniers soviétiques ou aux enfants juifs orthodoxes, à tous ces enfants manipulés par des adultes que l’on programme et que l’on affuble, à qui on inculque des idéologies politiques ou religieuses et qui seront privés de tout esprit critique et de leur libre-arbitre. Les deux fillettes que l’on voit sur la photo accepteront-elles plus tard de gaîté de cœur de ne pouvoir enfourcher une motocyclette, de ne pouvoir sortir seule le soir après l’heure du couvre-feu et de ne pas côtoyer un garçon avant le mariage ? Iront-elles assister avec leurs enfants et applaudir aux séances de flagellation publiques des récalcitrants devant la mosquée de Banda Aceh ?  On est loin, très loin,  de l’expression de la dignité et de l’innocence…

      Cette recherche de la part des parents et de la société d’une expression de dignité et d’innocence, on la retrouve chez d’autres écolières indonésiennes qui portent des vêtements « laïques » dans lesquels sont absentes toutes connotations religieuses comme le montrent ces quelques photos qui suivent prises dans le reste du pays. On ignore si ces enfants sont de confession musulmane, chrétienne ou bouddhiste ou si leurs parents sont athées et on ne veut pas le savoir. Le vêtement « laïque » est un signe d’ouverture, de possible, il est tout le contraire d’un repli sur soi identitaire et religieux qui est un enfermement. Pour moi le  hijab et le  jilbab  portés par de jeunes enfants n’est aucunement un signe de « dignité » et « d’innocence » mais tout au contraire un signe d’aliénation, de manque d’ouverture, de repli sur soi, de refus d’évolution et de dépassement de l’humain. Il est le signe d’une société bloquée, repliée sur ses dogmes  et incapable d’évoluer.

   Quand aux garçons indonésiens, leur dignité et leur innocence s’expriment effectivement tout autant dans leur habillement mais contrairement aux filles sans aucune référence religieuse ni restriction, de manière exclusivement « laïque ». Privilège du sexe… Mais il est bien connu que le corps masculin est exempt de la capacité de susciter tout désir concupiscent chez la femme…

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écoliers dans un village près de Banda Aceh – photo Enki

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Evolution de l’islam en Indonésie et à Banda Aceh 

     Je ne suis spécialiste ni de l’islam, ni de l’Indonésie comme Abel qui a passé plusieurs années en Indonésie notamment à Banda Aceh et effectué des séjours dans des pays arabes ou musulmans mais je m’informe et prends connaissance de récits de chercheurs ou de voyageurs qui connaissent ces pays et de faits signalés par les médias. Abel, à juste titre me rappelle que l’islam à Banda Aceh n’est (ou n’était) pas de tendance « intégriste » mais plutôt de tendance « conservatrice/traditionnelle » et qu’il convient de faire la différence entre l’islam « de tous les jours » de type conservateur/traditionnel sur le plan des valeurs familiales et sociales pratiqué par la majorité des acehanais et une minorité d’activistes islamistes radicaux qui s’agitent. À l’appui de ses dires, il cite l’exemple des volontaires islamistes de la « Brigade du Jihad » venus de Jakarta pour aider la population après le tsunami qui ont été chassés au bout de 3 mois par les acehanais car ils commencaient a prêcher un islam intégriste et des mamans acehnaises qui avaient chassé et remballé les « jeunes » de la soit-disante police charia (la citée dans notre article) qui abusaient de leur petit pouvoir.

    Dont acte : la population acehanaise bien que « conservatrice/traditionnelle » pratiquerait un islam apaisé et s’opposerait aux dérives des intégristes. Cela était la situation en 2008 mais est-elle toujours la même aujourd’hui ? De nombreux signes montrent que la situation est en train de se dégrader dans l’Indonésie toute entière et à Banda Aceh en particulier. Dans de nombreux cas, on constate que c’est désormais la population elle-même qui « se fait justice » ou qui livre les contrevenants à la charia à sa police.

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juillet 2015 : une femme est fouettée devant la mosquée de Banda Aceh. Le public filme la scène avec des smartphones.

  • Le 10 décembre 2011, la police indonésienne de la province d’Aceh a arrêté, placé en détention et en «rééducation» 64 punks qui participaient à un concert de charité destiné à lever de fonds pour un orphelinat. Iskandar Hasan, le responsable de la police d’Aceh a déclaré : « Le but est de les arracher à leurs comportement déviant… On doit les réhabiliter afin qu’ils aient un comportement convenable. Un traitement sévère est nécessaire ». Arrêtés, battus, rasés, débarrassés de leurs percings, de leurs cheveux et de leurs vêtements, les 64 punks ont été soumis à une discipline militaire et rééduqués pendant 10 jours selon le alois religieuses en vigueur en Indonésie.
  • Vingt six églises et cinq temples bouddhistes ont été fermés en 2012 à Aceh. (Observatoire de la liberté religieuse). Deux églises ont été brûlées en l’espace de trois mois dans le département d’Aceh Singkil en 2015. En octobre, des églises chrétiennes ont été attaquées par un groupe d’au moins 200 personnes dans le district d’Aceh Singkil après que les autorités locales eurent donné l’ordre de détruire 10 églises dans ce district, en citant des règlements pris au niveau de la province et du district pour restreindre les lieux de culte. Les assaillants ont incendié une église et tenté d’en attaquer une autre, avant d’en être empêchés par les forces de sécurité locales. Un assaillant a été tué pendant ces violences et 4 000 chrétiens environ ont fui immédiatement après en direction de la province de Sumatra-Nord. Dix personnes ont été arrêtées. Les autorités d’Aceh Singkil ont poursuivi leur projet de détruire les églises restantes. (Amnesty International)
  • La Commission nationale d’Indonésie sur les violences faites aux femmes (Komnas Perempuan) a souligné à plusieurs reprises les aspects « discriminatoires » de la charia à Aceh, encore que cela ait eu peu d’effet, la situation semblant empirer. Dans un communiqué publié en novembre 2014, la commission a noté le nombre croissant des mesures politiques à Aceh « qui présentes un caractère discriminatoire au nom de la religion et de la morale ». (EDA Eglises d’Asie)
  • En 2016, un homme et une femme non mariés n’auront bientôt plus le droit de circuler sur la même motocyclette à Aceh, selon une nouvelle réglementation introduite dans cette province appliquant la charia, a indiqué ce lundi un député local. Le Parlement du district d’Aceh Nord a approuvé la semaine dernière cette réglementation qui entrera en vigueur dans un an, a déclaré le parlementaire local Fauzan Hamzah, soulignant que les autorités faisaient «des efforts pour appliquer pleinement la charia». Auparavant, La ville de Banda Aceh avait imposer en 2015 un couvre-feu pour les femmes à partir de 11 h du soir près leur avoir interdit l’année précédente de monter à califourchon sur un deux-roues.
  • Pendant l’année 2015, au moins 108 personnes ont été fustigées en Aceh au nom de la charia, pour jeux d’argent, consommation d’alcool ou « adultère ». En octobre, le Code pénal islamique de l’Aceh est entré en vigueur. Il élargissait le champ d’application des châtiments corporels aux relations sexuelles entre personnes de même sexe et aux rapports intimes au sein de couples non mariés. Les contrevenants encouraient des peines pouvant atteindre respectivement 100 et 30 coups de bâton. Cet arrêté compliquait l’accès à la justice pour les victimes de viol, car c’était elles qui devaient désormais apporter des éléments prouvant le viol. Les fausses accusations de viol ou d’adultère étaient également passibles de fustigation. (Amnesty International)
  • En juin 2015, six membres de la minorité religieuse du Gafatar vivant dans la province de l’Aceh ont été reconnus coupables d’« insulte à la religion  » en vertu de l’article 156 du Code pénal et condamnés à quatre ans d’emprisonnement par le tribunal du district de Banda Aceh. (Amnesty International)
  • 14 juillet 2015 : une jeune femme accusée d’adultère, une quadragénaire et cinq étudiants sont fouettés en public de quatre coups de bâton de rotin devant la mosquée de Banda Aceh par la police de la charia. Les couples d’étudiants avaient été interpellés simplement parce qu’ils étaient seuls, ce qui est interdit à Aceh en dehors des liens du mariage. Un millier de personnes ont assisté à ce spectacle macabre. Une centaine d’habitants d’Aceh ont été fouettés en 2015.
  • le 12 avril 2016 dans le district de Takengon, région située au centre de la province d’Aceh, Remita Sinaga, une protestante âgée de 60 ans, a reçu publiquement 28 coups de canne pour avoir violé le code pénal islamique. Jugée pour avoir vendu de l’alcool et condamnée par le tribunal islamique de Takengon, … Elle a également été contrainte à passer les 47 jours de la durée de son procès en détention. C’est la première fois qu’une personne non musulmane subit une peine publique pour ne pas avoir respecté la charia, à Aceh.

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Pour en savoir plus :

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Photos sauvées de l’oubli…

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    Toutes ces photos oubliées, enfouies au plus profond des albums de famille ou des photothèques, plongées dans un lourd sommeil, toutes ces belles au bois dormant qui ne demandent qu’à s’éveiller… J’ai décidé de les exposer en pleine lumière et les  fera renaître à la vie.

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Fillettes de retour de l’école à Banda Aceh (Île de Sumatra, Indonésie), le 15 avril 2008 à 17h 34 (photo Enki)

     Photo prise dans un village proche de Banda Aceh, la capitale de la province indonésienne de Nanggroe Aceh Darussalam située à l’extrémité nord de la l’Île de Sumatra où nous étions venu rendre visite à ma fille Emily et à son mari qui menaient une action humanitaire suite au tremblement de terre et au tsunami du 26 décembre 2004 qui avait ravagé la ville et causé la mort de près de 9.000 personnes (plus de 166.000 pour l’Indonésie et 250.000 pour l’ensemble de l’Asie du Sud-Est).

« Oh femmes ! Si vous êtes en dehors de votre maison, recouvrez votre intimité. Nous ne devons pas montrer notre beauté de manière incorrecte, c’est interdit dans l’islam »  – Précepte énoncé par haut-parleur par les agents du WH, la police religieuse de Banda Aceh. (d’après Agnès De Féo : Aceh, une charia de complaisance)

      J’avais été frappé par le contraste saisissant qui existait entre ces deux fillettes aux vêtements à la blancheur immaculée, le soin extrême qu’on avait apporté à l’établissement de leur tenue vestimentaire et le désordre et la saleté de leur environnement où les flaques d’eau boueuses jalonnaient le parcours qu’elles suivaient pour revenir de l’école. Dans ces conditions, la tenue de ces deux fillettes prenait le sens d’une affirmation religieuse, celle de l’exigence de pureté et de sa préservation. En même temps, comme tous les enfants, cette exigence ne les empêchait pas de se livrer, comme le montre la photo, au péché de gourmandise… L’islam à Banda Aceh est plutôt de tendance intégriste et reste soumis pour le droit familial à l’observance de la charia depuis 1991. L’implantation de l’islam dans dans la région date de la fin du XIIIe siècle et en Indonésie, on surnomme Aceh « l’antichambre de la Mecque » (Serambi Mekah). Une rébellion séparatiste a longtemps ensanglanté la province entre 1976 et 2005.

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Pour en savoir plus :

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Scott Atran, l’homme qui a compris les terroristes (France Culture)

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Scoo Atran (né en 1952)

Scott Atran

    Scott Atran (né en 1952 à New York) est un anthropologue américain spécialisé dans l’étude de la religion, de la violence et du terrorisme qui a travaillé sur le terrain avec des terroristes et fondamentalistes islamiques. Il est Directeur de recherche en anthropologie au CNRS à Paris, Senior Research Fellow à l’Université d’Oxford, Presidential Scholar au John Jay College of Criminal Justice à New York. Il a d’autre part enseigné dans de nombreuses universités dans le monde entier. Un seul de ses livres est traduit en français : Au nom du Seigneur (2009 – chez Odile Jacob).

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     Dans l’émission « L’Invité des Matins » sur France Culture, le réalisateur Guillaume Erner l’a reçu à deux reprises sur le thème de l’anthropologie du terrorisme. 

Emission du 18 janvier 2016 – 38 mn 09 (Vidéo Daily Motion, cliquez sur le lien ci-après)

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Quelques textes et propos de Scott Atran

Interview de Marie Boeton (Journal La Croix) – diffusé sur le Net le 09/09/2011

icon175x175    « Avec le recul, on constate combien l’Amérique a sombré dans une vengeance aveugle, et même dans l’hystérie collective. L’expression “War on Terror” (guerre à la terreur), de l’administration Bush, est tout à fait emblématique. Cette administration s’est lancée dans un combat contre une menace, plus que dans un combat contre les terroristes eux-mêmes. Or, c’est un leurre de croire qu’on pourra, un jour, accéder à une sécurité absolue. Pourtant, au nom de cette croyance un virage sécuritaire très préoccupant a été pris.
     L’Amérique s’est, en effet, permis de revenir sur certains principes absolument cardinaux dans notre état de droit. Je pense particulièrement au fait qu’elle ait légitimé le recours à la torture à l’encontre des “combattants ennemis”. Et ce sans réaliser combien il était paradoxal de déroger à ses valeurs… pour combattre ceux-là mêmes qui s’y étaient attaqués. Nous n’avons sans doute pas encore réalisé combien, en agissant de la sorte, nous avons pris le risque de saper les bases mêmes de la démocratie.
        Certains arguent que les actions ciblées des services de renseignements – intervenant hors de tout cadre juridique – permettent d’appréhender les terroristes sans avoir à mettre en place un système de surveillance généralisé pesant sur l’ensemble de la société. Je m’inscris en faux : rien ne le prouve. À l’inverse, parallèlement à ces actions extrajudiciaires condamnables sur le plan éthique, nous avons assisté à la mise en place d’un système de surveillance très impressionnant. 

« La recherche de la sécurité absolue est illusoire »

     Les pays occidentaux, l’Amérique en tête, ont assoupli leurs réglementations en matière de protection de la vie privée. Il est devenu plus difficile de défendre les libertés individuelles et le plus préoccupant, c’est que les lois adoptées dans la foulée des attentats – notamment le Patriot Act – n’ont pas été remises en question ces dix dernières années. Nous devrions plus souvent méditer la phrase de Benjamin Franklin : “Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et fini par perdre les deux”.
          L’Europe a fait preuve d’un plus grand sens de la mesure. Elle s’est montrée plus proportionnée dans sa réponse vis-à-vis de la menace terroriste. C’est probablement lié à son rapport très différent à la guerre. Le Vieux continent sait davantage ce qu’implique le combat, lui qui a directement été confronté à la guerre au XXe  siècle. L’Amérique, elle, n’a que de très lointains souvenirs de la guerre civile. Par ailleurs, l’Europe a dû davantage faire face au terrorisme, elle sait que la recherche de la sécurité absolue est illusoire. Voilà sans doute qui explique qu’elle ait été capable d’une réponse plus mature que l’Amérique. L’évolution récente des pays arabes nous aidera peut-être à trouver un juste équilibre entre sécurité et liberté. En effet, on a vu les militants des droits de l’homme de certains de ces États batailler et risquer leur vie pour la liberté. »

la soldate américaine Lynndie England dans la prison d'Abou Ghraïb en 2004

la soldate américaine Lynndie England dans la prison d’Abou Ghraïb en 2004.

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    Article du Huffington Post tiré d’une allocution faite au Conseil de sécurité des Nations unies, lors d’un débat ministériel portant sur le rôle de la jeunesse dans la lutte contre l’extrémisme et pour la promotion de la paix. (traduction de Julia Engels pour Fast for Word – Diffusé sur le Net le 29/06/2015, mis à jour le 29/06/2015.

urlTERRORISME – Les anthropologues, tels que moi, étudient la diversité des cultures dans le but de dégager leurs points communs et leurs différences. Ils utilisent ensuite ces connaissances afin de surmonter ces différences. Mes recherches visent à réduire la violence entre les peuples, tout d’abord en essayant de comprendre des pensées et des comportements très différents des miens, comme ces kamikazes qui tuent des dizaines de personnes n’ayant rien à voir avec les revendications. Il y a un moment déjà, lorsque j’étais son assistant au Musée d’Histoire naturelle de New York, Margaret Mead m’a appris qu’il était essentiel de les comprendre sans pour autant les soutenir, mais de partager leur existence tant qu’il était moralement possible de le faire. Puis d’écrire un rapport.

     J’ai passé beaucoup de temps à observer, interroger et mener des études auprès de peuples de tous les continents, engagés dans des actions violentes pour soutenir un groupe et ses revendications. Le mois dernier, des collègues et moi sommes allés à Kirkouk, en Irak, rencontrer de jeunes hommes qui avaient tué pour Daesh, puis dans les banlieues de Paris et Barcelone, avec d’autres jeunes qui voulaient les rejoindre.
      En m’appuyant sur des recherches en sociologie, je vais essayer de donner un aperçu de certaines conditions susceptibles de détourner ces jeunes de la voie de l’extrémisme violent.
      Mais, tout d’abord, qui sont ces jeunes? Aucun des combattants pour Daesh que nous avons interviewés en Irak n’avait fait d’études secondaires. Certains étaient mariés, avec des enfants en bas âge. Quand on leur demandait ce qu’était l’Islam, ils répondaient : « Toute ma vie ». Ils ne savaient rien du Coran, ni du Hadith, ni même des califes Omar et Othman, mais ils connaissaient cette religion à travers la propagande d’Al-Qaïda et Daesh, qui enseignent que les musulmans finiront exterminés s’ils n’éliminent pas les impurs de manière préventive. Cette proposition n’est pas si étrange que cela pour des jeunes qui ont grandi après la chute de Saddam Hussein, dans un monde de haine et de guerres civiles, de familles déchirées par la mort et l’exil, sans pouvoir sortir de leur maison ou de leur abri de fortune pendant des mois.

     En Europe et ailleurs, dans la diaspora musulmane, les méthodes de recrutement diffèrent : environ trois quarts des personnes qui rejoignent Al-Qaïda ou Daesh le font par des amis, le reste d’entre eux par la famille ou des compagnons de voyage qui veulent donner un sens à leur vie. Cependant, il est très rare que les parents soient conscients du désir qu’ont leurs enfants de prendre part au mouvement. Dans les familles de la diaspora, les musulmans rechignent à parler de l’échec de la politique étrangère et de Daesh, alors que leurs enfants sont souvent avides de comprendre.
     La plupart des adeptes et des partisans étrangers s’inscrivent dans une catégorie que les sociologues appellent « la distribution normale » en termes de caractéristiques psychologiques comme l’empathie, la compassion ou l’idéalisme, et qui veulent principalement aider, plutôt que de faire du mal. Ces jeunes se trouvent souvent dans des phases de transition: étudiants, immigrés, entre deux emplois ou partenaires, ayant quitté ou étant sur le point de quitter leurs parents, et cherchant une nouvelle famille, de nouveaux amis ou compagnons de voyage avec qui trouver du sens. La plupart n’ont pas reçu d’éducation religieuse traditionnelle, et ils ont souvent le sentiment de « renaître » au travers d’une mission religieuse excluant sur le plan social et idéologique, mais de grande envergure. En effet, lorsque ceux qui pratiquent leur religion sont exclus des mosquées pour avoir fait part de leur extrémisme politique, le glissement vers la violence est fréquent.

     L’été dernier, un sondage ICM a révélé que plus d’un quart des Français (toutes confessions confondues) âgés de 18 à 24 ans avaient une opinion favorable de Daesh. Ce mois‑ci, à Barcelone, cinq des onze sympathisants de l’organisation terroriste, arrêtés pour avoir tenté de poser des bombes à certains endroits de la ville, étaient athées ou récemment convertis au christianisme. Cette alliance profane entre djihadistes et nationalistes xénophobes, qui se nourrissent de leurs peurs respectives, commence à déstabiliser la classe moyenne européenne, comme cela s’était produit dans les années 1920 et 30 avec le fascisme et le communisme, tout en encourageant leur volonté de sacrifice. Par opposition, nos recherches montrent que les jeunes Occidentaux n’ont plus envie de verser leur sang pour défendre les idéaux de la démocratie libérale.
    Le taux de natalité en Europe est de 1,4 enfant par couple, ce qui signifie qu’il ne permet pas le renouvellement de la classe moyenne, sur laquelle dépend la réussite d’une société démocratique, sans une immigration massive. Pourtant, l’Europe n’a jamais été moins efficace dans sa gestion des questions d’immigration. Une jeune femme de Clichy‑sous‑Bois nous a expliqué que, comme beaucoup de ses relations, elle ne se sentait ni Française, ni Arabe. Puisqu’elle serait toujours regardée avec méfiance, elle a choisi le califat pour se créer une patrie où les musulmans peuvent partager leurs ressources, être à nouveau fort et vivre avec dignité.

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mise en scène de Daesh

     Mais la notion populaire du « choc des civilisations » entre l’Islam et l’Occident est trompeuse. L’extrémisme n’est pas le symptôme de la renaissance des cultures traditionnelles, mais leur effondrement, puisque ces jeunes, sans aucune attache aux traditions millénaires, se débattent dans leur quête d’une identité sociale qui leur apporte du sens et de la gloire. C’est le côté obscur de la mondialisation. Ils se radicalisent pour trouver une identité forte dans un monde terne, où les lignes verticales de communication entre les générations ont été remplacées par des attaches horizontales de partages qui peuvent couvrir le globe. De jeunes gens, dont les aïeuls étaient des animistes de l’âge de pierre à Célèbes, bien loin du monde arabe, m’ont dit qu’ils rêvaient de partir se battre en Irak ou en Palestine pour défendre l’Islam.
    Souvent définis uniquement en termes militaires, Al-Qaïda, Daesh et autres groupes de ce type constituent avant tout une menace parce qu’ils représentent le premier mouvement de « contre‑culture » au monde. Leurs valeurs vont à l’encontre du système d’états nations représenté ici, à l’ONU, et de sa Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ce mouvement attire des jeunes du monde entier dans la force armée la plus importante et la plus puissante que le monde ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Et, tout comme il a fallu plus d’une décennie à Al-Qaïda pour devenir une menace internationale, il faudra sans doute plusieurs années avant que Daesh ne donne toute sa mesure, même s’il est chassé de sa zone géographique actuelle.

    Nous n’arriverons pas à endiguer cette menace, à moins d’en comprendre les puissantes forces culturelles. Lorsque nos efforts se sont portés sur des solutions militaires et policières, comme c’est le cas actuellement, les choses étaient déjà allées bien trop loin. Nous risquons donc de perdre les générations futures si nous ne changeons pas de point de vue.

Que pouvons‑nous donc faire?

    Avant toute chose, vous devez continuer ce travail très important sur les problèmes de développement, d’immigration et d’intégration, afin de libérer l’énergie et les idéaux de la jeunesse pour que la triste « explosion démographique » devienne un véritable « essor de la jeunesse ».
    Je vous soumets trois conditions qui leur sont, à mon avis, nécessaires. J’illustrerai brièvement chacune par des exemples. Chaque pays devra cependant s’assurer qu’elles sont réunies, en les adaptant à sa propre situation.

1. Première condition : donner un sens à leur vie à travers la lutte, le sacrifice et la fraternité
     C’est ce que leur offre Daesh. Selon Idaraat at-Tawahoush (« La gestion de la barbarie »), le manifeste d’Al-Qaïda en Mésopotamie, et maintenant celui de Daesh, un plan médiatique international doit pousser les jeunes à « prendre l’avion pour venir dans les régions que nous contrôlons (…) car [ils] sont plus en accord avec la nature humaine du fait de leur esprit rebelle, celui-là même que les groupes islamiques passifs » tentent d’étouffer.
    Les suppliques régulières à « modérer l’Islam », qui sont souvent formulées par des personnes bien plus âgées, m’amènent à me demander s’ils plaisantent. Ils n’ont donc jamais eu d’adolescents à la maison? À quel moment le fait de « modérer » quoi que ce soit a‑t‑il attiré les jeunes dans leur recherche d’aventure, de gloire et de sens?

     Comment les piètres promesses de confort et de sécurité des gouvernements actuels pourraient-elles rêver? Les jeunes ne vont PAS tout sacrifier, y compris leur vie et leurs propres intérêts, pour des motifs purement matériels. D’ailleurs, des études montrent que les promesses de récompenses matérielles ou de répression ne servent qu’à pousser les plus « engagés » vers les extrêmes.
      D’autres études montrent que la principale motivation de ceux qui sont prêts à se sacrifier est la notion d’unité dans une cause sacrée. Cela accroît leur sentiment d’avoir été choisis pour accomplir de grandes choses et leur volonté d’en découdre. C’est ce qui permet à des groupes d’insurgés ou à des révolutionnaires, au départ plutôt faibles, de résister, et souvent de l’emporter sur des ennemis mieux équipés, comme l’armée ou la police, mais davantage motivés par leur salaire et leurs primes que par l’envie sincère de défendre leur pays. Les valeurs sacrées doivent être combattues par d’autres valeurs sacrées, ou en démantelant les réseaux sociaux par lesquels ces valeurs sont véhiculées.

2. Deuxième condition : leur offrir une vision positive et personnelle, susceptible d’être concrétisée
    L’intérêt d’Al-Qaïda et de Daesh ne réside pas dans les sites djihadistes, qui regorgent d’imbécillités grandiloquentes, même si ceux-ci peuvent constituer une première source de curiosité. Il s’agit surtout de ce qui suit. Il existe près de 50.000 hashtags favorables à Daesh sur Twitter, chacun étant repris par une moyenne de 1000 abonnés. Leur réussite est principalement due aux opportunités d’engagement personnel qu’ils véhiculent. Chacun trouve ainsi un auditoire avec qui partager et améliorer ses revendications, ses espoirs et ses désirs. Par comparaison, les programmes en ligne d’aides et de sensibilisation mis en place par les gouvernements ne proposent que des « contre-exemples » d’idéaux et de croyances génériques, et ne prennent pas en compte la situation spécifique de leurs lecteurs. Ils n’arrivent pas à créer les réseaux sociaux intimes dont les rêveurs ont besoin.
     De plus, ces contre-exemples sont le plus souvent négatifs : « Daesh veut construire un nouvel avenir. Comme les décapitations ? Ou que quelqu’un vous dise ce que vous pouvez manger ou comment vous habiller ? »

     Comment peut-on encore ignorer cela? Pensez-vous que les personnes qui se sont ralliées à cette cause se soucient vraiment de ce genre d’arguments ? Une jeune adolescente de la banlieue de Chicago avait déclaré aux agents du FBI venus l’empêcher de s’envoler pour la Syrie que les décapitations pourraient peut-être « mettre fin aux bombardements qui font des milliers de victimes ». Pour certains, l’obéissance aveugle permet de se libérer de l’incertitude liée à ce que l’on attend de quelqu’un de bien.
      De plus, une fois que l’on est convaincu de la moralité d’une mission, la violence ne constitue plus un obstacle. Au contraire, elle devient sublime et valorisante. Edmund Burke l’avait remarqué à propos de la Révolution française, qui avait introduit la notion moderne de terreur en tant qu’arme des crises politiques majeures.

     Ne vous y trompez pas: l’immense majorité des candidats au jihad, de même que les nationalistes xénophobes d’ailleurs, ne sont pas nihilistes. C’est une accusation portée par ceux qui refusent de prendre en compte l’attrait moral, et donc le réel danger, de tels mouvements. Être prêt à mourir pour tuer d’autres personnes demande une foi profonde dans la moralité de ses actions.

     La semaine dernière, à Singapour, plusieurs représentants des gouvernements occidentaux ont déclaré que le Califat n’était qu’une abstraction recouvrant des manœuvres politiques traditionnelles. Les études menées auprès des personnes ayant rejoint la cause ont montré qu’une telle interprétation était aussi erronée que dangereuse, car le Califat a remobilisé de nombreux musulmans. Un imam de Barcelone nous a dit: « Je suis contre la violence d’Al-Qaïda et de Daesh, mais ils nous mettent dans une situation délicate en Europe et partout dans le monde. Avant, on nous ignorait. Quant au Califat… on se contentait d’en rêver, tout comme les juifs ont longtemps rêvé de Zion. Mais il pourrait fédérer les peuples musulmans, comme l’Union européenne. Le Califat est là, dans nos cœurs, même si on ne sait pas encore quelle forme il prendra en fin de compte ».
         A vouloir ignorer ces passions, nous courrons le risque de les attiser.
     Tout engagement sérieux doit se faire en accord avec les individus et leurs réseaux, et non avec des campagnes régulières, destinées au plus grand nombre. Les jeunes se sentent solidaires les un des autres. En général, ils ne se font pas la morale. En Syrie, une jeune femme a fait passer ce message:

« Je sais à quel point il est difficile de laisser derrière soi un père et une mère que l’on aime, et de ne pas leur dire avant de partir que vous les aimerez toujours mais que votre destin vous poussait à les quitter. Je sais que c’est probablement ce que vous aurez à faire de plus dur, mais je vais vous aider à le comprendre, et à leur faire comprendre. » 

3. Troisième condition : leur donner la possibilité de créer leurs propres initiatives locales
     Les recherches en sociologie ont montré que les initiatives locales étaient plus efficaces que les programmes nationaux, ou à plus grande échelle, dans la réduction de la violence. Et ce, quelles que soient les agences gouvernementales concernées. Laissons les jeunes s’engager dans la recherche de moyens significatifs pour donner un sens à leurs problèmes : oppression, marginalisation politique, manque d’opportunités économiques, traumatismes dus à la violence, problèmes d’identité et d’exclusion sociale… N’oublions surtout pas d’encourager leur engagement personnel grâce à un soutien mutuel et à des mentors bien intégrés dans leur communauté. Très souvent, les extrémismes radicaux naissent d’une expérience personnelle, partagée avec des amis, qu’ils vont ensuite essayer de généraliser par une révolte morale et des actions violentes.

Un exemple:

       Gulalai Ismail, âgé de seize ans seulement, et sa sœur Saba ont mis en place le réseau Seeds of Peace avec un groupe d’amis, dans le but de changer la vie des jeunes femmes de Khyber Pakhtunkhwa, au nord‑ouest du Pakistan. Ils se sont d’abord intéressés à la place des femmes dans la société. Au fur et à mesure de leur développement, ils ont commencé à former de jeunes activistes pour en faire des médiateurs qui s’opposent, au niveau local, à la violence et l’extrémisme. En deux ans, ils ont formé cinquante jeunes pour promouvoir la tolérance, la non‑violence et la paix. L’initiative est tellement populaire qu’ils ont reçu pas moins de cent cinquante candidatures l’année dernière.
     Les cinquante bénévoles vont au contact des jeunes susceptibles d’être facilement influencés dans leur communauté. Ils organisent des cercles d’études et des entretiens individuels, afin de développer et de promouvoir des idées pour un meilleur avenir. Le programme, qui en est encore à ses débuts, devrait atteindre mille cinq cent personnes dans les trois prochaines années, accroissant le nombre d’activistes qui luttent contre les extrémismes religieux et politiques. Les résultats sont encore plus remarquables, mais Gulalai ne souhaite pas en faire étalage publiquement. 

     Imaginez un archipel international de bénévoles pour la paix: si nous arrivons à trouver des moyens concrets pour les aider et les responsabiliser, sans pour autant les contrôler, ils pourraient être la clé d’un meilleur avenir.
     En somme, le plus important, c’est le temps que des jeunes consacrent régulièrement à d’autres jeunes. Ils savent que les facteurs de motivation peuvent être très variés selon les circonstances, en dépit de leurs points communs, qu’il s’agisse d’un jeune père à Kirkouk, d’une adolescente parisienne, d’un groupe d’amis à Tétouan, au Maroc, ou de joueurs du club de foot du lycée de Fredrikstad, en Norvège. Ce mouvement dynamique, à la fois très personnel et international, qui n’inclut pas seulement des idées audacieuses mais aussi des activités physiques, de la musique et des divertissements, permettrait de lutter contre la « contre‑culture » mondiale de l’extrémisme violent, qui a aujourd’hui le vent en poupe.

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Islam : résilience de la pensée mythique et religieuse

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     M’étant penché ces derniers temps sur les rapports conflictuels entre la science et l’islam, j’ai été surpris par l’obstination manifestée par de nombreux propagandistes musulmans à nier ce qui apparaît pour des occidentaux comme des acquis scientifiques non contestables. A l’instar de certains intégristes chrétiens créationistes, ils nient la théorie de l’évolution des espèces et refusent certaines évidences comme par exemple la rotation du globe terrestre sous prétexte que cette vérité est contraire ou bien n’a pas été révélée par le Coran… On a encore en tête cet exposé devant des étudiants aux Emirats arabes unis d’un cheikh saoudien leur expliquant doctement avec l’air d’y croire vraiment que la terre ne peut tourner sur elle-même car dans ce cas les avions qui tourneraient dans le même sens qu’elle n’atteindraient jamais leur but… 

    En fait, au delà de l’anecdote, je pense avoir mieux saisi les raisons de ce qui m’apparaissait au premier abord comme un aveuglement obstiné ou, pire, un effet de mauvaise foi, grâce à la lecture opportune au même moment d’un ouvrage de Georges Gursdorf, « Mythe et Métaphysique » qui traite comme son nom l’indique de la pensée mythique. Dans un passage traitant de la fonction assurée par le mythe, Gusdorf souligne que dans les sociétés premières, la conscience mythique recouvrait les domaines indissociés de la science et de l’histoire. Dans une société figée qui n’évolue pas, l’histoire, connaissance du devenir, présente un horizon ouvert qui ne peut qu’inquiéter car il ouvre sur le changement et risque de mettre en cause la stabilité et l’équilibre du monde. Il convient donc de refuser le changement et de ramener l’insolite et le particulier au coutumier et au normatif. Gursdorf ajoute que cette mentalité mythique s’est projetée bien au-delà des sociétés premières et règne encore aujourd’hui sur une large part de l’humanité.

Jean-Léon Gérôme - Le Général Bonaparte et son état-major en Égypte,, 1867

Jean-Léon Gérôme – Le Général Bonaparte et son état-major en Égypte, 1867

     Pour montrer comment cette mentalité mythique s’oppose à l’esprit rationaliste occidental, Gursdorf cite le géographe et ethnographe Emile-Félix Gautier  qui, dans son ouvrage « Mœurs et Coutumes des Musulmans », donne un bon exemple de cette opposition entre les mentalités rationaliste et religieuse en citant un évènement qui s’est produit lors de la campagne de Bonaparte en Egypte :

« Les services de propagande de Bonaparte en Egypte, pensant éblouir des populations arriérées, imaginent un jour de lancer une montgolfière. Certains chroniqueurs arabes d’alors nous apprennent que l’effet obtenu fut à peu près nul. Les démons étrangers, rapportent-ils, imaginèrent de lancer contre le ciel une sorte de monstre, qui retomba lamentablement ».

     Henry Laurens dans son ouvrage « L’Expédition d’Egypte (1798-1801) » fait également référence à cet évènement :

Bonaparte veut impressionner les Egyptiens en lançant une montgolfière place de l’Azbakiya (30 novembre 1798). L’engin s’élève quelques minutes, mais suite à un incident technique, retombe sur terre. Pour le chroniqueur, historien et savant arabe Abd al-Rahman al-Jabarti, cette merveille annoncée n’est « pas plus qu’un cerf-volant, tel qu’en fabriquent les valets aux jours de fêtes publiques et de divertissement ». L’expérience est reprise le 16  janvier 1799, cette fois le ballon va plus loin mais retombe sur le sol dans le champ de vision des spectateurs. Ce qui inspire à Jabarti ce nouveau commentaire : « Si le vent avait été favorable, il aurait disparu du regard et, le tour étant joué, les français auraient raconté que le ballon était parti pour de lointains pays. » Les français doivent avouer l’échec complet de ces tentatives : « Nous avons été frappés par de l’incuriosité absolue de quelques individus et nous ne sommes pas les seuls qui l’ayons remarqué; on en a vu qui ont traversé la place de l’Esbaquieh, sans daigner tourner les yeux vers le point qui fixait les regards de tout le monde. »

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Vol de ballon au-dessus d’Assouan

1er vol de montgolfière au château de Versailles, le 19 septembre 1783

Le 19 septembre 1783, une montgolfière s’envole depuis la cour de Marbre. C’est une première au château de Versailles. La Cour, le roi, la reine et des ambassadeurs étrangers, invités pour l’occasion, assistent à l’événement et à l’envol des trois passagers ; un mouton surnommé Monte-au-Ciel, un coq et un canard. Au-delà du spectacle, la montgolfière présente un intérêt stratégique et militaire : elle peut être utilisée pour observer le mouvement des troupes. Ce sera le cas lors des guerres révolutionnaires. Le pouvoir favorise également l’éducation scientifique et technique de ses élites en créant différentes écoles : l’École du génie à Mézières (ancêtre de l’École polytechnique), l’École des mines, l’École des ponts-et-chaussées, etc. Une importante mesure rend précisément compte de l’intérêt profond du pouvoir pour la science : la création de charges à la Cour. Ainsi, le Premier médecin du roi, considéré comme le meilleur médecin du royaume, reçoit par exemple une chaire au Jardin du roi. Les officiers de santé et les précepteurs bénéficient également de charges. D’une manière générale, le pouvoir promeut la recherche scientifique pour améliorer le commerce et la santé publique mais aussi la marine et l’art de la guerre.

     Ainsi l’indifférence affichée de la foule arabe contraste avec l’enthousiasme manifestée quinze années plus tôt en France par les foules lors des premiers vols de montgolfières.  Comme l’écrit Gusdorf la conscience mythique des musulmans avait « facilement neutralisé l’événement insolite » qui risquait, s’il était appréhendé dans toute son importance, sa signification et ses implications, de remettre en cause les certitudes et les dogmes de la religion musulmane et du Coran. Reconnaître le pouvoir tout-puissant de la raison humaine et de la science et leur capacité de créer des merveilles, c’était confronter le pouvoir de l’homme au pouvoir d’Allah et cela était dans le conditions du moment inenvisageable. Déjà, un peu plus tôt, à l’occasion d’une discussion de l’Institut d’Egypte créé par les français sur le thème des poissons du Nil, le shaykh Al-Madhi était intervenu dans le débat pour relativiser les recherches des savants français en rappelant « que le  Prophète avait (déjà) déclaré qu’il y avait 30.000 espèces d’animaux créés, 10.000 sur la terre et dans les airs, et 20.000 dans les eaux ». En fait, on pense aujourd’hui que la Terre abriterait entre 7,4 et 10 millions d’espèces dont 6,5 millions vivent sur terre et 2,2 millions dans les mers et océans (revue PLoS Biology).

     Pour un homme des sociétés premières qui vit au sens propre dans un monde mythique et pour un croyant fervent d’une religion révélée comme l’islam, le monde ne peut être en aucun cas différent de celui décrit par le mythe ou les textes sacrés. La moindre exception  met en cause l’entière légitimité des dogmes qui fondent la croyance. De là découlent ces comportements irrationnels et empreints de scepticisme.

Statistiques
   En ce qui concerne l’attitude du monde musulman vis à vis de la théorie de l’évolution, une enquête récente sur l’acceptation de l’évolution par la population dans 34 pays incluant un pays musulman laïc, la Turquie, a révélé qu’environ 25 % des Turcs sont d’accord avec l’énoncé « Les êtres humains comme on les connaît se sont développés à partir d’espèces animales antérieures », résultat bien inférieur au chiffre de 40 % atteint aux États-Unis. En 2008, des groupes créationnistes turcs étaient parvenus à faire bloquer légalement l’accès au site Internet de l’évolutionniste britannique Richard Dawkins et l’année suivante, le vice-président du Conseil de la recherche scientifique et technologique turc, qui édite le magazine Science et Technique, avait demandé la suppression d’un article de 16 pages consacré à Darwin.
       Une autre étude sociologique analysant les comportements religieux dans des pays musulmans comme l’Indonésie, le Pakistan, l’Égypte, la Malaisie, la Turquie, et le Kazakhstan comportait une question sur l’évolution comme un exemple d’idée qui contredit une « conviction religieuse fondamentale largement partagée par les musulmans ». Les personnes interrogées devaient répondre à la question : « Êtes-vous d’accord ou non avec la théorie de l’évolution établie par Darwin ? » Seuls 16 % des Indonésiens, 14 % des Pakistanais, 8 % des Égyptiens, 11 % des Malaisiens, et 22 % des Turcs pensent que la théorie de Darwin est vraie ou probablement vraie. Seule, parmi ces pays, l’ancienne république soviétique du Kazakhstan, montrait de grandes différences de comportements religieux par rapport aux autres pays de l’étude avec 28 % de ses habitants qui pensaient que la théorie de l’évolution était fausse, pourcentage encore plus bas que celui de la population américaine (40 %).
     Au Pakistan, où il n’existe pas de séparation entre religion et État, le but du programme national de biologie des classes de 3e à la terminale est de « rendre les élèves capables de reconnaître que Dieuest le Créateur et le Gardien de l’Univers », et les manuels scolaires contiennent les versets du Coran relatifs à l’origine et à la création de la vie. Les manuels de biologie contiennent un chapitre sur l’évolution, et la théorie évolutionniste y est présentée comme un fait de science. Néanmoins, dans le manuel de biologie destiné aux classes terminales, l’épigraphe du chapitre sur l’évolution est le verset coranique « c’est Lui qui vous a créés à partir d’un être unique ». Sur 18 professeurs de science dans des écoles pakistanaises situées à Karashi et Lahore, la plupart soit 14 sur 18 acceptaient, ou du moins tenaient pour possible, l’évolution des organismes ; mais en même temps, 15 sur 18 rejetaient l’évolution des êtres humains. Tous s’accordaient sur le point qu’il n’existe aucune contradiction entre islam et science.
     L’opposition à la thèse de Darwin se manifeste même chez les étudiants musulmans d’Europe. C’est ainsi qu’une étude sur 25 élèves d’universités musulmanes venus de Turquie ou du Maroc et qui étudiaient différentes disciplines aux Pays-Bas a montré que la plupart d’entre eux acceptaient la microévolution, mais que presque tous contestaient la macroévolution. Ils reliaient en effet cette idée à des inclinations athéistes mais aussi au fait qu’il serait peu probable que des espèces complexes apparaissent simplement sous l’effet de mutations au hasard.  (Salman Hameed, La Recherche L’actualité des sciences, mai 2009)

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la marche de l’évolution de Manara revue et corrigée par les islamistes (et par Enki…)

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Nidhal Guessoum     L’astrophysicien algérien Nidhal Guessoum  est un ardent militant de la réintroduction de la méthodologie scientifique dans la culture musulmane et œuvre pour diffuser la connaissance scientifique moderne dans la société arabo-musulmane : « la science relève d’une méthode, et non pas de la religion ». . En 2010, il a écrit un ouvrage « Quantum question de l’islam : Concilier tradition musulmane et la science moderne ». Dans ce livre, il fait valoir que la science moderne doit être intégrée dans la vision du monde islamique, y compris la théorie de l’évolution biologique et humaine, dont il maintient qu’elle ne contredit en rien les principes et l’éthique islamiques. Il a insisté pour que le monde musulman doit appréhender « les questions scientifiques et  quantiques avec le plus grand sérieux si elle veut retrouver son véritable héritage et toute son intégrité »S’opposant aux thèses du penseur négationiste turc Harun Yahya, ardent défenseur du créationnisme, il maintient que le rejet des faits scientifiques établis est contre-productif et n’augure rien de bon pour les musulmans, que ce soit à l’égard de la science ou de la modernité : « La question de savoir comment la science moderne doit être comprise afin qu’elle puisse être adaptée à la vision islamique du monde est un enjeu important de notre temps si nous ne voulons pas laisser des cultures entières s’aliéner de la modernité, et si nous ne voulons pas aboutir à un « choc des civilisations » (entre le monde traditionnel islamique et l’occident moderne). De sérieux efforts doivent être accomplis afin de combler l’espace (voire le gouffre) entre ces deux mondes: le naturalisme de la science et la laïcité de la modernité d’une part, et le théisme et la tradition du monde musulman… ». En 2013 il a écrit un commentaire dans la revue Nature dénonçant le contraste existant entre l’état actuel de l’astronomie dans le monde arabe et celui de l’âge d’or de la civilisation islamique en critiquant les pays arabes de ne pas investir plus d’argent dans la recherche astronomique « qui est négligée à cause de l’approche arabo-musulmane fortement utilitariste de la science. « 

A la question d’un journaliste sur le niveau des universités des pays arabes et musulmans, il dresse un portrait sans concession de leur état :

« Il ne fait aucun doute que les universités des pays arabes et musulmans sont peu performantes, pour employer un euphémisme. Ce n’est pas une opinion que j’émets là, ce sont les données objectives qui l’affirment, comme les chiffres présentés dans les rapports du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) ou de la Banque Mondiale. Ces chiffres et rapports montrent, par exemple : – Sur environ 2000 universités du monde musulman, seules quelques-unes se situent dans le Top 500 à l’échelle internationale. – Le nombre de publications scientifiques produites par les universitaires des pays musulmans représente environ 1.1% de la production mondiale. – En 1999, seules 134 inventions ont été brevetées dans tout le monde musulman, comparé aux 3076 en Israël. – Le nombre d’articles scientifiques fréquemment cités par million d’habitants est de : 0.02 en Egypte, 0.01 en Algérie, 0.53 au Koweït, comparé aux 38 en Israël, 43 aux USA, 80 en Suisse… Il y a de nombreuses raisons complexes à cet état de fait. Il me faudrait plus d’un entretien pour tenter de les exposer et de les analyser. Mais ce qui me choque le plus, ce sont deux choses : – La gestion catastrophique de bon nombre de ces universités – La disparition des standards, voire même de l’éthique, académique au sein même de ces universités. (…)
     Si nous projetons de nous remettre au rythme du progrès, au diapason de la science et de la recherche contemporaine, en harmonie avec les principes de l’Islam et les méthodes adoptées et suivies par nos illustres prédécesseurs (Ibn Sina, Al-Biruni, Ibn Al-Haythem, Ibn Rushd – de vrais savants), nous devons impérativement revoir toutes ces approches de la science aujourd’hui, tout le monde est concerné : aussi bien les scientifiques, les oulémas, les étudiants ainsi que le grand public. » – Nidhal Guessoum

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Je suis malade…

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Je suis malade !!!

7917-emily-the-strange-posters     Ciel ! Je l’ignorais mais je suis malade ! Un mal gravissime qui me ronge peu à peu le corps et l’esprit, un mal honteux nouvellement apparu, dont j’avais jamais entendu parler et qui s’appelle l’insécurité culturelle. Chose curieuse, il paraît que cette maladie touche une catégorie bien particulière de la population, les vilains d’extrême droite et tout ceux qu’ils influencent… Ce mal fonctionnerait donc comme le sida à ses débuts que l’on pensait toucher exclusivement les homosexuels… De là à penser que c’est une maladie envoyée par le ciel pour punir une catégorie de pécheur … « Tu es un homosexuel, je vais te punir en t’envoyant le SIDA ! », « Tu as des idées honteuses d’extrême-droite, je vais te punir en te rendant anxieux culturellement ! », « Bien fait pour toi !, Na ! ». Bon, tout n’est pas perdu, on me laisse un espoir : il parait que ça se soigne… Ce que je ne comprends pas c’est que je ne suis aucunement d’extrême-droite et que je fuis comme la peste ces gens là… La preuve ? Eh bien, quand sur un trottoir je vois venir à ma rencontre un nazi en costume de SS ou même un skinhead à l’air bovin brandissant une batte de baseball, je traverse immédiatement la rue pour l’éviter. Pour les gens du Front National, c’est devenu plus difficile de les reconnaître car ils recrutent désormais chez les ouvriers, les énarques et même les homosexuels… Il y aurait même des français d’origine musulmane qui voteraient pour eux parce qu’ils trouvent qu’il y a vraiment trop d’immigrés en France…  Alors comment ais-je pu attraper cette saloperie ? aux toilettes peut-être… pourtant je me lave consciencieusement les mains et évite de toucher les poignées de portes des WC quand je les utilise… J’ai un truc pour cela : je rentre ma main à l’intérieur de la manche de ma veste et je tourne la poignée à travers le tissu  pour éviter que mon épiderme entre en contact avec elle mais il est vrai après cela c’est la manche de la veste qui est souillée… Vous imaginez l’examen d’une poignée de porte de WC au microscope ? Un ignoble bouillon de culture ! Rien que d’y penser, ça me fait gerber… Mais peut-être attrape-t-on cette maladie par le simple fait de respirer… C’est terrifiant ! La personne bien intentionnée qui m’a diagnostiqué m’a laissé un espoir en me disant que ça pouvait se soigner et elle m’a conseillé pour cela de commencer par lire l’éditorial de Riss dans Charlie Hebdo

Riss    Connaissant Charlie Hebdo, je suis sûr que ce sera un remède de cheval. Si j’osais faire du (très) mauvais humour ( mais avec Charlie tout est permis…n’est-il pas ? ), je dirais que si le remède a de grande chance de tuer le microbe ou le virus il tuera certainement aussi le malade… Bon voyons ce que dit Riss dans son éditorial… C’est bien ce que j’imaginais, le remède n’a rien à voir avec la médecine douce ou homéopathique et Riss à son habitude ne fait pas dans la dentelle. Ce serait plutôt de la chirurgie lourde de temps de guerre avec instruments médicaux improvisés et sans anesthésie à la manière de la chirurgie du film américain MASH… En fait, on apprend dans l’éditorial de Riss que le virus de l’Insécurité culturelle est né d’une manipulation génétique pratiquée dans les laboratoires secrets de l’extrême droite et est un pur produit de la guerre bactériologique… Le virus s’attaque aux neurones introduisant dans ceux-ci la peur de l’étranger et de l’immigré ainsi qu’aux glandes surrénales qui vont alors sécréter des hormones qui vont provoquer une mise en alerte de l’organisme et du stress. Les premiers symptômes de la maladie se révèlent quand les contaminés paniquent à l’idée qu’on pourrait leur subtiliser le produit phare de leur identité culturelle, je parle du camembert : « Au secours, on m’a volé mon camembert !  » Car c’est bien connu, le camembert est avec la baguette et le croissant – Non, j’enlève le croissant…– l’expression la plus raffinée de la culture et de l’identité française. On se demande d’ailleurs pourquoi la France a choisi d’arborer aux frontons de ses bâtiments publics la devise Liberté, Egalité, Fraternité plutôt qu’un beau camembert au lait cru bien coulant…

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Il y a au moins un endroit en France où l’on a utilisé le camembert comme symbole des valeurs les plus nobles, c’est en Haute-Savoie, au Plateau des Glières avec le monument du sculpteur Gilioli

     L’éditorial de Riss est très instructif mais sans concession, j’apprends ainsi que les français touchés par le virus de l’insécurité culturelle ne brillent en général pas par leur intelligence : ce sont soit des pauvres types crédules manipulés par l’extrême-droite, des franchouillards ringards qui prennent leur camembert pour le Saint-Graal, des créatures plus proches de la gent animale que du genre humain qui se rassemblent en meutes et qu’on excite facilement en agitant un chiffon rouge, des poltrons effrayés par une couscoussière, un narguilé, une mosquée même pas belle ou une corne de gazelle (???)… Je n’en mène pas large car je comprends maintenant pourquoi j’ai attrapé cette maladie, j’appartiens en effet à au moins deux de ces catégories : je fais partie des pauvres types crédules manipulés par l’extrême-droite et des franchouillards ringards qui adorent le camembert…

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     Bon, arrêtons de rigoler et quittons la caricature pour revenir à des propos plus sérieux. Comment se fait-il que Riss, à l’instar de la majorité de la Nomentaklura politico-médiatique française, n’ait toujours pas compris qu’il était totalement contre-productif d’être dans le déni des sentiments que ressentent de manière prégnante et douloureuse une part importante de la population française. C’est caricaturer et mépriser la sensibilité et les opinions de ceux qui éprouvent une inquiétude et un mal-de-vivre face à des événements et des faits qui ne relèvent pas de leurs fantasmes mais qu’ils vivent quotidiennement que de les réduire à des crédules manipulés par l’extrême droite, des franchouillards ringards ou des membres d’une meute excités par un chiffon rouge. Cela n’a rien à voir avec un raisonnement, cela s’appelle du mépris. Riss fait partie des bien-pensants qui considèrent qu’une partie de la population française n’est pas digne d’être écoutée et prise au sérieux. Le résultat est que cette population est blessée, se sent rejetée et se tourne par réaction vers ceux qui déclarent être à son écoute, les gens du  Front National, à moins que par cette action, elle ne veuille qu’exprimer son désir de « punir » ceux qui la méprisent. Le reste de l’éditorial est à l’avenant. « Circulez, il n’y a rien à voir… » 

     Riss refuse d’aborder les problèmes réels que pose la présence grandissante de l’Islam dont le livre fondateur comporte de nombreux préceptes qui sont en opposition fondamentales avec les valeurs cardinales de la République française : liberté d’expression, égalité des sexes, laïcité et qui peuvent présenter un danger pour la société française si une frange des musulmans vivant en France en faisait une lecture littérale et intégriste. Ce qui est le cas, on est bien obligé de le reconnaître… Les événements de ces dernières semaines le prouvent. Charlie-Hebdo nous avait habitué dans le passé à plus de clairvoyance. Venant après les déclarations de Luz selon lesquelles celui-ci ne dessinerait plus désormais Mahomet (ce que personne lui reprochera après ce qu’il a vécu), l’éditorial de Riss semble être le signe d’un changement de ligne du journal vis-à-vis de l’Islam. Les fanatiques auraient-ils gagnés ? Il faut le craindre et ce serait la preuve que ceux qui sont aujourd’hui inquiets ont raison de l’être… Réduire les problèmes posés par l’immigration et la présence de l’Islam en France aux remous causés par l’arrivée du Rock n’roll et à la menace qu’il représentait alors pour le bal musette est stupide. Cela s’appelle refuser le débat et vouloir s’en tirer par une pirouette…  Traiter de problèmes aussi cruciaux et si lourds de conséquences pour l’avenir du pays et la vie de nos concitoyens de manière aussi légère est consternant. Riss ajoute ensuite finement que « L’histoire des cultures n’est qu’une succession de remises en cause de modèles culturels anciens, mais au bout du compte le résultat n’est pas forcément mauvais ». Cette phrase énonce des généralités creuses et ne veut strictement rien dire : de quelles cultures parle-t-on ? Quid des cultures qui ont été phagocytées par d’autres et se sont affaiblies au point parfois de disparaître ? Quid des guerres de religion ? Riss précise que le résultat n’est pas « forcément mauvais », on en conclut donc qu’il y a des risques qu’il puisse être mauvais… Mais alors, plutôt que d’accepter béatement le choc des cultures en souhaitant que tout va bien se passer, pourquoi ne pas reconnaître que l’inquiétude (qu’il ne faut pas confondre avec la peur) est légitime et qu’il serait peut-être temps de ne plus éluder le problème et d’y réfléchir sereinement avec responsabilité…

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à suivre… Thème d’un prochain article : le monde enchanté des bisounours…

     Il existe un monde merveilleux dans lequel tout le monde il est beau, il est gentil ou plutôt tout le monde, il sera beau, il sera gentil… Car ce monde n’existe pas encore, c’est une potentialité, une aspiration, un devenir à construire si TOUS, nous retroussons nos manches, dominons nos préjugés et nos peurs et nous ouvrons enfin à l’autre, à ses différences, à ses richesses et de cette attitude naîtra une nouvelle société, plurielle ou synthétique qui sera plus riche que l’ancienne… Alleluia ! Cette attitude d’esprit, cette aspiration s’appelle l’utopie et elle n’est nullement répréhensible car les hommes aient besoin d’utopie pour avancer,  rompre la pesanteur et l’immobilisme du repli sur soi. Je ne vais pas critiquer l’utopie, moi qui a cru longtemps à l’avènement possible d’une société sans classe dans laquelle les biens matériels et leur moyens de production et d’échange seraient mis en commun et répartis suivant les besoins de chacun. Mais l’histoire montre qu’il faut se méfier des utopies : les grands principes de liberté, égalité et fraternité de la Révolution française sont été noyés dans la Terreur et la construction du communisme s’est soldé par des dizaines de millions de victimes. Eh oui, il faut bien reconnaître que l’Enfer est pavé de bonnes intentions…

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Merci à Zineb El Rhazoui pour son courageux combat pour l’humanité et la laïcité – Soutenons la !

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Zineb El Rhazoui  - Charlie Hebdo

Zineb El Rhazoui  – Charlie Hebdo

    Zineb El Rhazoui (marocain prononciation : [zinæb əl ɣæzwi]), née le 19 janvier 1982 à Casablanca, d’origine berbère, est une journaliste, sociologue et militante des Droits de l’homme de double nationalité franco-marocaine qui proclame son athéisme et lutte avec beaucoup d’énergie pour la laïcité. Ayant suivi des études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) d’où elle sort avec un master en sociologie des religions, elle débute dans le journalisme au Maroc au Journal hebdomadaire, titre phare et pionnier de la presse indépendante qui sera fermé par le régime en janvier 2010. Elle aura durant cette période été reporter de guerre lors de la guerre de Gaza de 2008-2009 et aura mené de nombreuses enquêtes sur les libertés individuelles et les droits de l’homme au Maroc, ce qui lui vaudra d’être arrêtée à plusieurs reprises. Elle cofonde avec le psychothérapeute Ibtissam Lachgar le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), a l’initiative du mouvement des « Dé-jeûneurs » qui a organisé des pique-niques pendant le ramadan, et participe au Mouvement du 20-Février. Elle se fait remarquer lors d’une réunion plénière d’EELV le 18 août 2011 au Maroc, par son intervention contre Driss el-Yazami, conseiller du Roi.
    Après la fermeture de son journal elle trouvera refuge en Slovénie en 2010 dans le cadre du programme International cities of refuge network (ICORN) qui redonne la liberté d’expression aux journalistes et écrivains muselés dans leur pays d’origine puis part vivre en France. Elle devient alors porte-parole de Ni putes ni soumises en septembre 2011 et écrit dans l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo sur le thème des religions. Elle est également professeur assistante à l’Université française d’Égypte, enseignant la méthodologie de l’écrit et de la recherche.
     Alors en vacances à l’étranger, elle échappe à la fusillade au siège de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Elle contribue au « Journal des survivants », qui sort en kiosques le mercredi suivant.

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Zineb El Rhazoui au centre des survivants de Charlie Hebdo à la marche républicaine du 11 janvier 2015

      Zineb El Rhazoui et son mari, l’écrivain Jaouad Benaissi sont devenus la cible de la part de fanatiques intégristes d’une fatwa relayée par des dizaines de messages sur Twitter qui ordonne leur assassinat. Des informations sur leur vie privée, leurs habitudes et leurs déplacements ont été diffusées sur le réseau social. Des syndicats et fédérations de journalistes ont dénoncé, vendredi 20 février, ces appels au meurtre : « Aujourd’hui, Zineb El Rhazoui et son mari sont visés. Les menaces sont accompagnées de la photo et d’informations sur le domicile et le lieu de travail de son mari, et diffusées sur le réseau social Twitter», explique la Fédération internationale des journalistes (FIJ).
     Zineb El Rhazoui a détaillé auprès de BFMTV ce qu’elle a notamment pu trouver sur Internet : « à défaut d’une balle ou d’un explosif, ils conseillent par exemple de m’isoler et de m’écraser la tête avec des pierres, de m’égorger, de me brûler, ou à défaut de brûler ma maison. » Mais toujours combattive, la jeune femme leur répond crânement : « Mais moi je leur dit, je vous attends de pied ferme les mecs », « Même s’ils parviennent à me tuer, contre quoi ils se battent au juste?« , s’est-elle encore demandée.

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 Zineb El Rhazoui et son mari, l’écrivain Jaouad Benaissi

Publications :
      . Nouvelles du Maroc, en collaboration avec Mohamed Leftah, Abdellah Taïa, Karim Boukhari, Fadwa Islah et Abdelaziz Errachidi, nouvelles, Magellan, en partenariat avec Le Monde diplomatique, 2011.
        . Scénario de La vie de Mahomet, dessins de Charb, Les Échappés, 2013.

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    Les déclarations de Zineb El Rhazoui qui suivent sont tirées : d’un article du blog Le Monde Société sur la tuerie de Charlie Hebdo, d’une interview et d’un échange de vue réalisés par l’universitaire Guy Haarscher de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) ¹, de déclarations présentées sur le blog « Au Féminin – société – » ) ² et de divers textes et prises de position accessibles sur internet.

Charlie Hebdo

 Charlie Hebdo - 100 coups de fouets si vous n'êtes pas mort de rire      « Charlie, j’y suis entrée par mon engagement et non par mon CV de journaliste ou par une lettre de motivation bien tournée. En 2011, en plein printemps arabe, Sylvie, une ancienne de la rédaction, m’a appelée pour que je lui raconte mes combats marocains. Deux jours plus tard, je déjeunais avec Charb et Riss, qui m’ont proposé de « passer à la réunion du mercredi ».
     Pour m’embaucher, Luz a proposé de baisser son salaire, « pour que ça rentre dans le budget ». Depuis, Riss a pris coutume de me demander : « Qu’est-ce qui t’énerve le plus cette semaine ? », pour voir ce que j’ai à écrire. C’est ainsi Charlie, un journal énervé, mais qui ne se prend jamais au sérieux. Riss a survécu. Blessé, « il arrive à bouger les doigts », m’a confirmé un collègue. Il redessinera. Luz aussi est en vie, mais se sentait incapable de dessiner, jusqu’à ce qu’il nous envoie la « une » du prochain numéro, tragiquement drôle. C’est la première fois que Charlie a sa « une » dès le jeudi soir. Charlie n’a jamais été un journal comme un autre, et ne le sera fatalement plus jamais.
     Notre équipe a été décimée à la kalachnikov, parce que nous avons osé tourner l’islam en dérision. Avant que notre salle de réunion, lieu habitué aux blagues et aux éclats de rire, aux murs tapissés de dessins, ne se transforme en bain de sang, nous avons mille fois été menacés de mort. Tout le monde le savait, mais nous n’en étions pas moins haïs, conspués. Il a fallu douze cadavres pour que Charlie soit enfin compris. Avec Wolinski, Honoré et Cabu, ce sont trois symboles de la culture française qui sont partis. Quant à Bernard Maris ou Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse, ils n’avaient jamais dessiné qui que ce soit et ne se préoccupaient pas plus de Mahomet que du pape.
     Charb, lui, avait fait de Charlie son sacerdoce et sa croix, il ne vivait que pour que vive le journal. Charb a désespérément tapé à toutes les portes, jusqu’à celle de François Hollande, pour attirer l’attention sur l’inexorable disparition de Charlie par asphyxie financière. « J’ai l’impression de faire le tapin », m’avait-il confié, il y a un mois, alors que nous déjeunions ensemble. Charb vivait dans l’angoisse de voir mourir le journal et se souciait peu de sa propre mort, lui qui était sous protection policière depuis 2012.
     Si tu avais été là, mon Charb, si tu avais vu la place de la République, noire de monde, des gens en larmes qui portaient ton portrait, dans un silence monacal. Si seulement tu avais pu voir ça. Si seulement tu pouvais voir ce jour où les propositions d’aide affluent de toute part, pour que le journal vive, à tout prix. »

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Ses combats au Maroc

Pour la liberté d’expression : « J’ai choisi le blog comme moyen d’expression le jour où j’ai perdu mon travail de journaliste, qui était ma tribune. Le Journal hebdomadaire, le pionnier de la presse indépendante au Maroc, a été fermé un beau matin par les autorités. Des huissiers ont débarqué, ont mis tout le monde dehors et placé nos locaux sous scellé. Depuis je suis au chômage, mais surtout, je suis blacklistée à cause de mes opinions et de mes activités militantes. Il est impossible pour moi de trouver du travail au Maroc, et quand bien même j’en trouverais, je refuse de me soumettre au Roi comme le font les journaux partisans. Donc ma nouvelle tribune, c’est mon blog, qui est hébergé en France par Le Monde.fr. Je ne gagne pas ma vie mais je continue à dire ce que je pense. » ¹

Contre la répression : « Je suis militante des libertés individuelles, et je me suis clairement positionnée pour la laïcité. De ce fait, je subis une grosse répression de la part du régime. Le trône marocain est une monarchie sacrée de droit divin, qui tire sa légitimité du religieux. Alors forcément, la première répression que je subis, c’est celle de l’Etat. ¹
     L’année dernière j’ai été arrêtée trois fois. Jamais jugée. Le 4 juin, par exemple, à 5h 45, 15 policiers ont débarqué chez moi, où j’étais avec mon copain. Ils ont mis des préservatifs dans ma salle de bain et les ont pris en photo dans le but de me coller un procès de mœurs. Car au Maroc, les rapports sexuels hors mariage sont toujours passibles de prison (article 490 du code pénal marocain) !
     Cette peur ne m’arrête pas. Soit je vis avec, soit je quitte le pays et je renie ma marocanité. Et ça je ne peux pas. Je ne peux que m’indigner et dénoncer. »

Pour les droits des femmes » En 2003, le Roi a réformé le code de la famille, ce qui a permis de réparer certaines injustices archaïques. Mais les droits de la femme ne sont toujours pas inscrits dans la loi. La polygamie n’est pas abolie ; en tant que femme marocaine, j’hérite toujours de la moitié de mon frère (alors que je ne paye pas la moitié de mes impôts !) ; il n’y a pas d’égalité constitutionnelle, le trône du Maroc se transmettant toujours par ordre de primogéniture mâle, etc.
    Ce qui me tient à cœur aujourd’hui c’est que la femme marocaine puisse enfin marcher la tête haute dans la rue, qu’elle gagne sa citoyenneté, ne soit plus assujettie au patriarcat de l’homme ou du Roi, qu’elle gagne une égalité constitutionnelle. Et cela passera par la laïcité
    Car disons-le, ce sont les lois musulmanes qui font des femmes d’éternelles mineures. Pour moi, la clef de voute de la condition féminine au Maroc, c’est un statut personnel civique, et non pas théologique. » ¹

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Au sujet de « la responsabilité » des journalistes en matière de caricature

marrakech-jamma-el-fna-henna   « J’ai exercé le journalisme dans un pays au fonctionnement dictatorial comme le Maroc. J’ai l’habitude d’entendre ce discours. Les hommes politiques me disent qu’en cas de troubles que mes articles sur la religion suscitent, je dois en assumer la responsabilité. On comprend vite que l’objectif de cette soi-disant responsabilité du journaliste, c’est la censure. Or, le journalisme est déjà encadré par des règles déontologiques. Un journaliste ne doit absolument pas s’imposer cette logique de responsabilité qui n’incombe qu’à l’Etat. Le maintien de l’ordre doit être assuré par les pouvoirs publics. C’est la raison pour laquelle les déclarations du Premier ministre français sont scandaleuses, d’autant plus qu’elles sont formulées par un homme de gauche dans une République qui se veut la patrie des droits de l’homme. Rama Yade, ancienne secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, a même parlé de « la Une de trop » de Charlie Hebdo ! Ces politiques ont outrepassé leurs prérogatives : ils n’ont pas vocation à faire la leçon à des journalistes indépendants et à leur dicter quand et comment ils doivent traiter une question d’actualité. » ²

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 4552552_6_5efd_zineb-el-rhazoui-journaliste-et-membre-de-la_d06c1ca358e38d0e5c60d9f3ace78ded   Il faut d’abord délimiter sur quel terrain on se situe. Si on juge ces caricatures du point de vue artistique, on a le droit de trouver ces dessins excellents ou mauvais, vulgaires ou grivois, bêtes et méchants. 
    Mais si on les juge sur le terrain du droit, est-ce que ceux qui jugent ces caricatures seraient prêts à affirmer qu’on a quand-même le droit de les faire en tant que journalistes?
Ils sont prêts à tergiverser sur la liberté de pensée et attaquent le travail de Charlie. Je comprendrais que l’on dise que ces caricatures sont de mauvais goût, chacun peut en faire la lecture qu’il veut. Mais, je pense que Charlie en a tout à fait le droit, sans entrer dans des considérations de goût. 
    Ensuite, sur le moment choisi pour publier ces dessins. Cela a été l’élément massue de nos détracteurs. Mais, que voulaient-ils que l’on fasse? On est journalistes ou on ne l’est pas. 
    Nous nous devons de commenter l’actualité comme tout le monde, mais aussi à notre façon. Et l’actualité de la semaine c’était cela: des hordes de barbus enragés qui ont tué un ambassadeur, qui ont brûlé des bâtiments au Bangladesh et à Téhéran. On ne pouvait pas manquer cela. 
     On a commenté cette actualité avec la méthode de Charlie, qui est avant tout un journal satirique. Et la caricature écorche par définition. Elle est irrévérencieuse même. Elle n’est pas là pour faire plaisir aux caricaturés ou pour les caresser dans le sens du poil. 
     On nous a également reproché de vouloir jeter de l’huile sur le feu, en mettant en danger la vie des Français vivant à l’étranger. Je pense qu’on ne peut pas faire endosser la responsabilité à des journalistes d’actes violents qui seraient commis à Tripoli ou à Kaboul.
     Il faut être clair: les seuls responsables de ces actes, ce sont leurs auteurs, pas les journalistes. En tant que journalistes, nous n’avons pas à nous substituer à une logique de responsabilité d’Etat. Ce n’est pas notre devoir. Le nôtre c’est de travailler sur l’actualité, de respecter la déontologie journalistique qui est très claire et qui est de ne pas faire d’appel à la haine, ni de diffuser de propos racistes ou ou de faire des appels à la violence, etc. Tant que nous n’enfreignons pas ces règles je ne vois pas pourquoi, nous devrions nous en priver. (Interview sur le site SlateAfrique du 27/09/2012)

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Au sujet des initiatives visant à instaurer le délit de blasphème dans le monde

 Une de Charlie Hebdo    « Ces initiatives font partie d’une stratégie globale. Les religions cherchent à se substituer aux législations civiles et laïques pour imposer leur ordre moral à l’ensemble de la société. La volonté d’instaurer le délit de blasphème fait partie d’un processus plus large où les droits des femmes sont aussi remis en cause. Il faut donc être très vigilant par rapport à ces initiatives, surtout lorsqu’on observe que Charlie Hebdo est critiqué par les responsables politiques français pour avoir caricaturé le prophète. La prochaine étape peut être d’accepter de légiférer sur le blasphème. Dans ce contexte, il est important que des journaux comme Charlie Hebdo et des écrivains comme Salman Rushdie puissent défendre ce droit au blasphème qui apparaît précisément comme cette différence fondamentale entre la démocratie et la dictature, la civilisation et la barbarie. » ²

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    Disons que c’est la ligne éditoriale de Charlie. Il a caricaturé dans des positions extrêmement délicates le pape, Jésus ou encore Nicolas Sarkozy (ex-président français). Je ne vois pas pourquoi Mahomet ferait exception.
     Il faut que les détracteurs nous disent clairement s’ils veulent que nous respections une interdiction religieuse musulmane. Je crois que, nous, en tant que journalistes satiriques français, dans un pays où, jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas de délit de blasphème, on a le droit de le faire. 
     Je sais que le blasphème ne fait pas plaisir à tout le monde mais il faut être conscient que ces groupuscules de barbus —qui prétendent s’exprimer au nom d’un milliard et demi de musulmans, comme moi, parce que je suis de culture musulmane, même si je suis athée, et au nom d’une majorité de musulmans croyants et peut être même pratiquants— même s’ils n’apprécient pas le contenu de Charlie, ils n’iraient jamais égorger un ambassadeur. 
     A chaque fois que nous aurons des réactions violentes, nous aurons la confirmation qu’on a là un tabou bien coriace. Et à ce moment-là, en tant que journalistes satiriques, nous aurons le choix entre deux options: soit on se couche en nous disant que c’est dangereux et qu’on ne touche plus à Mahomet, soit on se dit qu’on a le devoir de repousser les lignes de la liberté d’expression. (Interview sur le site SlateAfrique du 27/09/2012)

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Au sujet de la fatwa de condamnation à mort sur Salman Rushdie lancée par certains pays

     « Que ceux qui nous disent que l’islam est une religion de paix et de tolérance viennent nous dire comment des autorités religieuses reconnues promettent des primes à des assassins. Beaucoup d’intellectuels et de responsables politiques européens se dérobent et mettent en sourdine ce débat, parce qu’ils ont peur d’être accusés de racisme. Ils pensent que s’ils se montrent intransigeants sur la nécessité pour l’islam de respecter les règles démocratiques, ils vont passer pour d’affreux racistes. Ils se trompent complètement, car le véritable racisme, c’est le différentialisme. Je suis marocaine de culture musulmane et je n’ai pas pour autant un degré de civilisation inférieure aux Français de culture chrétienne. Le racisme consiste donc à dire que les musulmans sont différents et que les autorités françaises doivent leur permettre de respecter leurs coutumes barbares et archaïques, et ainsi les exclure de la République. » ¹

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Au sujet de la liberté religieuse que l’on pourrait opposer à la liberté d’expression

 zineb_0   « C’est un fantasme de leur part. La Cour européenne des droits de l’homme protège les droits de l’homme, mais pas Dieu ! La liberté religieuse permet surtout aux croyants d’exercer leur culte. Elle n’implique en aucun cas le droit d’être choqué par des œuvres d’art, des livres ou des films. Et dans ces cas, on est choqué que si on le veut bien, c’est-à-dire si on prend volontairement connaissance de ces œuvres « choquantes ». Personne n’a jamais contraint quiconque à lire Charlie Hebdo ni à regarder sur internet des caricatures sur le prophète. Dire qu’on porte atteinte à la liberté religieuse parce que des gens montrent des images que personne n’est obligé de regarder est un sophisme absurde. De cette manière, on construit artificiellement une tension entre liberté d’expression et liberté religieuse pour faire croire que c’est un conflit entre deux droits de l’homme. » ²

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Au sujet des risques de populisme et de racisme antimusulman

maxresdefault    « Je suis consciente que ce débat est instrumentalisé par l’extrême droite. Sous couvert de défense de la laïcité et des principes républicains, elle ne fait qu’affirmer que les musulmans n’ont pas leur place en France. Marine Le Pen est paradoxalement la seule femme politique qui a condamné clairement toute atteinte à la liberté d’expression lorsque Charlie Hebdo a publié le numéro comprenant les caricatures de Mahomet. Nous ne sommes pas dupes : Marine Le Pen a déjà intenté des procès contre Charlie Hebdo et aujourd’hui encore, elle nous poursuit pour une affiche électorale qui la représente en étron fumant. Marine Le Pen estime donc que la liberté d’expression est fondamentale et sans limites quand il s’agit de l’islam, mais extrêmement limitée quand il est question du Front national. Quand on découvre qu’un beau matin, l’extrême droite est féministe et incarne la défense de la laïcité parce que cela l’arrange bien de taper sur les musulmans, on comprend que cette posture n’a rien d’honnête ni de sincère. D’autant que l’extrême droite n’a jamais brillé tout au long de son histoire par son attachement à la cause des femmes ni à la défense de la laïcité. Dans ce contexte, il est dangereux de laisser l’extrême droite s’approprier la laïcité. Tant la droite républicaine que la gauche doivent s’emparer de la laïcité pour l’aborder sans tabou. Il faut combattre les religions lorsqu’elles cherchent à occuper l’espace public, et non pas les individus identifiés comme appartenant à une communauté religieuse. De la même manière, lorsque les religieux disent qu’il faut respecter les religions, il faut s’y opposer. Je n’ai aucun respect pour les religions parce qu’elles ne me respectent pas en tant que femme. En revanche, je respecte les personnes qui pratiquent une religion. Cette nuance est essentielle. » ²

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    le problème tel que je le vois de mon côté, c’est que beaucoup se font traiter de racistes ou d’islamophobes, dès qu’ils critiquent l’islam. D’ailleurs pour moi ce mot est un non-sens.
     C’est quoi l’islamophobie? Avoir la phobie de l’islam? C’est ridicule. J’ai grandi parmi les musulmans, c’est mon père, c’est ma famille, c’est aussi la majorité de mon entourage. Je refuse d’être qualifiée d’islamophobe parce que je critique cette religion. 
      Je connais des gens qui développent une critique très rationnelle de l’islam, mais qui ne le critiqueront jamais de peur d’être taxés de racistes. Cela aussi, c’est un racisme à l’envers. Je ne permets à personne de faire un argumentum ad hominem. Lorsque je dis quelque chose, que mon idée soit intelligente ou pas, j’exige que la personne réponde à mon idée et non pas à mes origines. (Interview sur le site SlateAfrique du 27/09/2012)

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Sa critique véhémente de Driss El Yazami, militant des Droits de l’Homme et conseiller du Roi du Maroc

Intervention véhémente de Zineb El Rhazaoui lors d’un colloque du parti Europe écologie les Verts, le 18 août 2011, à l’encontre de Driss El Yazami, militant contesté franco-marocain des droits de l’homme pour ses relations avec le roi de Maroc et ses dénégations du centre de torture de Tamara

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