Été indien en demi-teintes


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     Après plusieurs mois de sécheresse, les rives du lac d’Annecy se donnent des airs des plages de l’Atlantique et sur les parties où la profondeur était faible il faut maintenant marcher une cinquantaine le mètres pour atteindre l’onde. L’été indien est toujours une période privilégiée par le spectacle coloré de la végétation qu’elle offre et je craignais les effets de la sécheresse sur la coloration des feuillages surtout dans mon jardin dans lequel j’ai planté plusieurs érables du Japon choisis pour la structure de leurs feuillages et leurs coloration printanière et automnale. Depuis quelques jours les arbres ont effectivement engagés leur métamorphose et les résultats sont mitigés.


  • erable-du-japon-dore-aureum-.jpgL’un des plus beaux érables du jardin, l’acer japonicum shirasawa aurum aux feuilles palmées compactes à huit branches très graphiques dont le vert tendre tout le long de l’année vire habituellement à cette époque en un jaune d’or frais et éclatant (voir photo ci-contre) est tout sec  et fait peine à voir avec ses feuilles d’un brun terne toutes ratatinées. 

  • AcerSangoBark.jpgPour une raison que j’ignore les deux acer palmatum plantés côte à côte ont réagi à la sécheresse de manière tout à fait différente : l’acer palmatum courant aux feuilles très découpées avec leur partie centrale renflée et leur pointe aiguisée arbore sa belle couleur jaune abricot mais son voisin, l’acer palmatum senkaki ou sango-kaku, qui a des feuilles identiques les a déjà perdu mais ses branches commencent à prendre sa jolie couleur rouge corail d’hiver très décorative qui va devenir de plus en plus éclatante (sango signifie corail en japonais)

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  • Par chance mon érable préféré, l’acer palmatum lineaborum que j’ai planté juste devant la porte d’entrée de la maison au sommet de l’escalier d’accès est en lui-même comme les automnes précédents une explosion de feuilles rouges éclatantes. Cette coloration va durer une dizaine de jours puis les feuilles tomberont sur le sol qui sera revêtu durant un jour ou deux d’un ravissant tapis rouge que l’on prendra plaisir à fouler.

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  • En partie basse du jardin, l’acer palmatum dissectum atropurpureum au fines feuilles ciselées a pris sa belle couleur rouille.

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  • Pour le reste du jardin, le cerisier japonais pleureur déploie ses longues branches tombantes garnies de pendeloques jaunes abricot et les fougères, les sédums et les graminées virent au jaune et au brun. Les grandes feuilles de bananier du magnolia tripetala roussissent et commencent à joncher le sol.

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  • Pour d’autres plantes, la transition s’étale dans le temps et certains feuillages font de la résistance conservant encore un peu leur vert estival qui contraste avec les jaunes et les bruns passés de leurs homologues. C’est notamment le cas des hostas aux larges feuilles rainurées et des graminées. Dans le lot, une surprise la belle teinte violacée des feuilles de l’année de la pivoine arborescente. Quand au choisya ternata sundance, l’oranger doré du Mexique, l’automne, ni même l’hiver n’ont de conséquence pour lui, il conserve ses feuilles à la belle couleur verte éblouissante et son parfum d’oranger.

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  • Des amis venaient dîner ce soir, de cette promenade au jardin a germée l’idée de réaliser un bouquet…  sans fleurs !

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le jardin comme état d’âme – extrait du roman En Rade de Huysmans (1886)

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Château de Lourps, décor de La Rade

Extrait du roman En rade de Huysmans

     Il demeura ébloui sur le pas de la porte. Devant lui s’étendait une vaste cour bouillonnée par des bulles de pissenlits s’époilant au-dessus de feuilles vertes qui rampaient sur de la caillasse, hérissées de cils durs. À sa droite, un puits surmonté d’une sorte de pagode en tôle terminée en un croissant de fer posé sur une boule ; plus loin, des files de pêchers écartelés le long d’un mur et, au-dessus, l’église dont le profil d’un gris tiède disparaissait, à certaines places, sous la résille vernie d’un lierre, à d’autres, sous le velours jaune souci d’un amas de mousses.
     À gauche et derrière lui, le château, immense, avec une aile d’un étage percée de huit fenêtres, une tour carrée contenant l’escalier, puis, en retour d’équerre, une autre aile, avec les croisées du bas taillées en ogives.
      Et cette bâtisse, cassée par l’âge, tressaillée par les pluies, minée par les bises, élevait sa façade éclairée de croisées à triples croix gondolées de vitres couleur d’eau, coiffée d’un toit en tuiles brunes jaspées de blanc par des fientes, dans un fluide de jour pâle qui blondissait sa peau hâlée de pierres.
      Jacques oubliait la funèbre impression ressentie la veille ; un coup de soleil fardait la vieillesse du château dont les imposantes rides souriaient, comme aurifiées de lumière, dans les murs frottés de rouille par les Y de fer également espacés sur le rugueux épiderme de son crépi.
      Ce silence inanimé, cet abandon qui lui avaient étreint le cœur, la nuit, n’existaient plus ; la vie terminée de ces lieux que dénonçaient des fenêtres sans rideaux ouvrant sur des corridors nus et des chambres vides semblait prête à renaître ; il allait certainement suffire d’aérer les pièces, de réveiller par des éclats de voix la sonorité endormie de ces chambres pour que le château revécût son existence arrêtée depuis des ans.
      Puis, tandis que le jeune homme l’examinait, inspectant la façade, découvrant que l’étage et le toit dataient du siècle dernier, alors que les assises remontaient au temps du moyen âge, un grand bruit le fit se retourner et, levant la tête, il constata que cette tour ronde, entrevue la veille, n’attenait point au château, comme il l’avait cru. Elle était isolée dans une basse-cour et servait de pigeonnier. Il s’approcha, gravit un escalier en ruine, tira le verrou d’une porte et passa le cou.
      Un immense effroi d’ailes s’entre-choquant, éperdues, en haut de la tour, l’étourdit en même temps qu’un vorace fumet d’ammoniaque lui picorait la muqueuse du nez et la frange des yeux. Il recula, entrevit à peine, au travers de ses larmes, l’intérieur de ce pigeonnier, alvéolé comme un dedans de ruche, muni au centre d’une échelle montée sur pivot, et, se retirant, il aperçut une neige de blanc duvet qui tournoyait dans une écharpe de lumière, déroulée d’une lucarne ouverte au sommet de la tour, au ras du sol.
      Tous les oiseaux enfuis du colombier s’étaient réfugiés sur le château et tous battaient de l’aile, s’étiraient, se rengorgeaient, se pouillaient, remuant, au soleil, des dos aux reflets métalliques, des poitrails de vif-argent lustrés de vert réséda et de rose, des gorges de satin frémissant, flamme de punch et crème, aurore et cendre.
       Puis une partie des pigeons s’envola, en cercle, autour des hautes cheminées du faîte et, subitement, la guirlande se rompit et ils s’éparpillèrent de nouveau sur la tour dont le toit se fourra d’un bonnet roucoulant de plumes.
       Jacques tourna le dos au château et, en face de lui, au bout de la cour, il vit un jardin fou, une ascension d’arbres, montant en démence, dans le ciel.
       En s’approchant, il reconnut d’anciens parterres taillés en amandes, mais leur forme subsistait à peine. Des plants de buis qui jadis le bordaient, les uns étaient morts et les autres avaient poussé, ainsi que des arbres, et ils semblaient, comme dans les cimetières, ombrager des tombes perdues sous l’herbe. Çà et là, dans ces antiques ovales envahis par les orties et par les ronces, de vieux rosiers apparaissaient, retournés à l’état sauvage ; semant ce fouillis de vert des rougeâtres olives des gratte-cul naissants ; plus loin, des pommes de terre, venues d’on ne sait où, germaient, ainsi que des coquelicots et des trèfles sans doute sautés des champs ; enfin, dans une autre corbeille, des touffes d’absinthe fouettaient des aigrettes d’herbes folles d’une odorante grêle de pastilles d’or.
       Jacques marcha vers une pelouse, mais le gazon était mort, étouffé par les mousses ; les pieds enfonçaient et butaient contre des souches ensevelies et des chicots enterrés depuis des ans ; il tenta de suivre une allée dont le dessin était visible encore ; les arbres, livrés à eux-mêmes, la barricadaient avec leurs branches.
       Ce jardin avait dû autrefois être planté d’arbres à fruits et d’arbres à fleurs ; des noisetiers gros comme des chênes et des sumacs aux petites billes d’un violet noir, poissés tels que des cassis, emmêlaient leurs bras dans les têtes percluses de vieux pommiers, aux troncs écuissés, aux plaies pansées par des lichens ; des buissons de baguenaudes agitaient leurs gousses de taffetas gommé sous des arbres bizarres dont Jacques ignorait le pays et le nom, des arbres pointillés de boules grises, des sortes de muscades molles, d’où sortaient des petits doigts onglés, humides et roses.
        Dans cette bousculade de végétation, dans ces fusées de verdures éclatant, à leur gré, dans tous les sens, les conifères débordaient, des pins, des sapins, des épicéas et des cyprès ; d’aucuns, gigantesques, en forme de toits pagodes, balançant les cloches brunes de leurs pommes, d’autres perlés de petits glands rouges, d’autres encore granités de bleuâtres boutons à côtes, et ils élevaient leurs mâts hérissés d’aiguilles, arrondissaient des troncs énormes, cadranés d’entailles d’où coulaient, pareilles à des gouttes de sucre fondu, des larmes de résine blanche.
        Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles,semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert.
          Il regardait, étonné, ce chaos de plantes et d’arbres. Depuis combien de temps ce jardin était-il laissé à l’abandon ? Çà et là de grands chênes élancés de travers se croisaient et, morts de vieillesse, servaient d’appui aux parasites qui s’enroulaient entre eux, s’embranchaient en de fins réseaux serrés par des boucles, pendaient, tels que des filets aux mailles vertes, remplis d’une rustique pêche de frondaisons ; des cognassiers, des poiriers se feuillaient plus loin, mais leur sève affaiblie était inerte à procréer des fruits. Toutes les fleurs cultivées des parterres étaient mortes ; c’était un inextricable écheveau de racines et de lianes, une invasion de chiendent, un assaut de plantes potagères aux graines portées par le vent, de légumes incomestibles, aux pulpes laineuses, aux chairs déformées et suries par la solitude dans une terre en friche.
        Et un silence qu’interrompaient parfois des cris d’oiseaux effarouchés, des sauts de lapins dérangés et fuyants planait sur ce désordre de nature, sur cette jacquerie des espèces paysannes et des ivraies, enfin maîtresse d’un sol engraissé par le carnage des essences féodales et des fleurs princières.
         Mélancoliquement, il songeait à ce cynique brigandage de la nature si servilement copié par l’homme.
         Quelle jolie chose que les foules végétales et que les peuples ! se dit-il ; il hocha la tête, puis sauta par-dessus les branches basses et ouvrit l’éventail des arbrisseaux qui se replia derrière lui, en refermant la route ; il aboutit à une grille en fer. Somme toute, ce jardin n’était point, ainsi qu’il le paraissait, très vaste, mais ses dépendances commençaient derrière la grille ; une allée seigneuriale, dévisagée par des coupes, descendait à travers bois vers une simple porte de chêne, à claire-voie, communiquant avec le chemin de Longueville.
         Il appuya sur cette grille ; elle s’ébranlait mais ne s’écartait pas ; des mousses tuyautées et craquantes l’obstruaient en bas, tandis que des plantes grimpantes enlaçaient ses barreaux autour desquels des clochettes de liserons encensaient le vent d’un parfum d’amande ; il fit de nouveau volte-face, brassa les taillis d’un vieux berceau dont les branches mortes cassaient, en bondissant, comme des éclats de verre, et il finit par atteindre une brèche creusée dans le mur, sortit et se trouva derrière la grille.
          Alors, il aperçut des traces d’anciens fossés dont quelques-uns avaient encore gardé des lambeaux de gargouilles aux gueules bâillonnées par des pariétaires, aux cols ficelés par les cordons des volubilis et les lanières en spirale des lambrusques, et il tomba sur la lisière d’un bois de marronniers et de chênes. Il s’engagea dans un sentier, mais bientôt le chemin devint impénétrable le lierre dévorait ce bois, couvrait la terre, comblait les excavations, aplanissait les monticules, étouffait les arbres, s’étendait en haut, comme un tamis à larges mailles, en bas comme un champ creux, d’un vert noir, jaspé çà et là par l’herbe aux couleuvres d’aigrettes d’un vermillon vif.
         Une sensation de crépuscule et de froid descendait de ces voûtes épaisses qui blutaient un jour dépouillé d’or et filtraient seulement une lumière violette sur les masses assombries du sol ; une odeur forte, âpre, quelque chose comme la senteur de l’urine des sangliers montait de la terre pourrie de feuilles, bousculée par les taupes, ébranlée par les racines, éboulée par l’eau.
          Cette impression d’humidité qui l’avait glacé, la veille, dès ses premiers pas dans le château, le ressaisit. Il dut s’arrêter, car ses pieds butaient dans des trous, s’empêtraient dans les trappes du lierre.
          Il rebroussa chemin, suivit la lisière du bois et longea les derrières du château qu’il n’avait point vus. Ce côté, privé de soleil, était lugubre. Vu devant, le château demeurait imposant, malgré la misère de sa tenue et le délabrement de sa face au grand jour, sa vieillesse s’animait même, devenait, en quelque sorte, accueillante et douce ; vu de dos, il apparaissait morne et caduc, sordide et sombre.
         Les toits si gais au soleil, avec leur teint basané piqué par le guano de mouches blanches, devenaient dans cette ombre tel qu’un fond oublié de cage, d’une saleté ignoble ; au-dessous d’eux, tout cahotait ; les gouttières chargées de feuilles, gorgées de tuiles, avaient crevé et inondé d’un jus de chique les crépis excoriés par le vent du nord ; les agrafes des tuyaux de descente s’étaient rompues et d’aucuns pendaient retroussés et agitaient en l’air leurs manches vides ; les fenêtres étaient démantibulées, les volets fracturés, recloués à la hâte, bandés par des planches, les persiennes vacillaient, dégarnies de lames, déséquilibrées par des pertes de gonds.
          En bas, un perron fracassé de six marches, creusé en dessous d’une niche ébouriffée d’herbes, accédait à une porte condamnée dont les ais fendus étaient rejoints et comme bouchés par le noir du vestibule fermé, situé derrière.
        En somme les infirmités d’une vieillesse horrible, l’expuition catarrhale des eaux, les couperoses du plâtre, la chassie des fenêtres, les fistules de la pierre, la lèpre des briques, toute une hémorragie d’ordures, s’étaient rués sur ce galetas qui crevait seul à l’abandon, dans la solitude cachée du bois.
     Cet éblouissement de lueurs, cette pluie de soleil qui avait abattu le grand vent d’angoisse dont il était souffleté, la veille, avaient pris fin. Une indicible tristesse lui serrait à nouveau le cœur. Le souvenir de l’affreuse nuit dans cette ruine renaissait, avec la honte, maintenant qu’il faisait clair et que la lucidité du jour se réverbérait quand même dans son esprit, d’avoir été si profondément énervé par cette station dans les ténèbres.
          Et, cependant, il se sentait encore envahi par de singuliers malaises. Cet isolement, ce bois humide, cette lumière qui se décantait violâtre et trouble sous ses voûtes, agissaient comme l’obscurité et le froid du château dont ils rappelaient la mélancolie maladive et sourde.
        Il frissonna et s’exaspéra en même temps au ridicule souvenir de sa lutte dans l’escalier contre un chat-huant. Il tenta de s’analyser, s’avoua qu’il se trouvait dans un état désorbité d’âme, soumis contre toute volonté à des impressions externes, travaillé par des nerfs écorchés en révolte contre sa raison dont les misérables défaillances s’étaient, quand même, dissipées depuis la venue du jour.
          Cette lutte intime l’accabla. Il se hâta pour s’y soustraire, espérant que ce mal être disparaîtrait dans des lieux moins sombres.
          Il gagna à grands pas une route chinée de raies de soleil, qu’il apercevait au bout du château et des taillis et ses prévisions semblèrent se réaliser dès qu’il eut atteint ce chemin qui séparait les dépendances du château des biens de la commune. Il se sentit allégé ; les talus d’herbe étaient secs ; il s’assit et, d’un coup d’œil, enfila les tours, les vergers, les bois, oublia ses ennuis, imprégné qu’il fut subitement par l’engourdissante tiédeur de ce paysage dont les souterraines effluves lui déglaçaient l’âme.

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Joris Karl Huysmans (1848-1907)

Joris Karl Huysmans (1848-1907)

       Joris-Karl Huysmans de son vrai nom Charles Marie Georges Huysmans est né le 5 février 1848 à Paris, d’un père néerlandais du nom de Godfried Huysmans, lithographe de profession et d’une mère française, Malvina Badin, maîtresse d’école. Il fit toute sa carrière au ministère de l’Intérieur où il entra en 1866. En tant que romancier et critique d’art, il prit une part active à la vie littéraire et artistique française dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu’à sa mort, en 1907. Défenseur du naturalisme à ses débuts, il rompit avec cette école pour explorer les possibilités nouvelles offertes par le symbolisme, et devint le principal représentant de l’esthétique fin de siècle. Dans la dernière partie de sa vie, il se convertit au catholicisme, renoua avec la tradition de la littérature mystique et fut ami de l’abbé Mugnier. Atteint d’un cancer de la mâchoire, il mourut à son domicile parisien le 12 mai 1907, avant d’être inhumé au cimetière du Montparnasse. Par son œuvre de critique d’art, il contribua à promouvoir en France la peinture impressionniste ainsi que le mouvement symboliste, et permit au public de redécouvrir l’œuvre des artistes primitifs. (crédit Wikipedia)
  Michel Houellebecq fait référence à Huymans dans son dernier roman Soumission où la pensée et les romans de l’écrivain maudit apparaissent à plusieurs reprises tout au long de son ouvrage.  

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Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et  La rade

Le Château de Lourps à Longueville qui a servi de décor aux romans de Huysmans Le Ménage et En rade

      Le roman En rade d’où est extrait le texte présenté ci-dessus relate la migration d’un couple parisien à la dérive en raison d’une faillite qui est accueilli par des parents habitant la campagne. Ce couple en proie au déracinement verra ses rapports se dégrader peu à peu. La situation du couple contraste avec celle d’un autre couple de paysans, qui vit de manière simple et naturel, presque animale, en pleine harmonie avec la nature environnante. Ce roman est l’occasion pour Huysmans de donner libre cours à ses obsessions et ses peurs du sexe féminin avec lequel la communication est difficile sinon impossible et qu’il présente comme exagérément et maladivement fécond et dévorateur. Certains épisodes du roman  peuvent apparaître comme autobiographique notamment le décor du château de Lourps, près de Provins qui est décrit dans le texte présenté ci-dessus, dans lequel il avait séjourné entre juillet et septembre 1881 avec sa compagne, Anna Meunier, créature au tempérament maladif et aux nerfs fragiles qui finira sa vie dans une maison de soin. Le couple retourna dans ces lieux en 1885 et en 1886 accompagnés du romancier Léon Bloy et c’est durant ce dernier séjour que Huysmans commença à écrire son roman. Il ne devait par la suite ne plus y revenir craignant à juste titre le courroux des habitants du village de Jutigny qu’il avait dépeint dansons roman comme d’ignobles brutes.

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Regards aveugles sur les jardins

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Stanford campus

Université de Stanford

Map of all edible fruit trees on campus

recensement des arbres du campus de l’université de Stanford porteurs de fruits comestibles

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Ecole du regard (tiré de Jardins, réflexions, de Robert Pogue Harrison, 2007)

      Un jardin est un lieu où les apparences attirent l’attention sur elles; pour autant, mêmes radieuses, même spectaculaires, on ne les remarque pas nécessairement. Là où, toit en s’affirmant dans le monde phénoménal, elles reculent dans le profondeurs de l’espace et du temps, les apparences sollicitent à leurs manière très particulière nos capacités d’observation. Mauvaise nouvelle pour les jardins, car rien n’est moins cultivé aujourd’hui dans les sociétés occidentales que l’art du regard. On peut bien le dire, il existe aujourd’hui un gouffre entre la vertigineuse richesse du monde visible et l’extrême pauvreté de la perception que nous en avons. Aussi, le monde a beau en regorger, nous vivons une époque largement dépourvue de jardins.
Stanford Campus Papouasie Nouvelle Guinée sculpture       Comment le dire sans passer pour un rabat-joie, un bourru ou un misanthrope ? Je me contenterai donc de remarquer ce fait tout simple : parmi les jeunes gens que je fréquente quotidiennement – et avec mon métier j’en rencontre beaucoup –, la plupart sont plus à leur aise chez eux, absorbé dans leur ordinateurs ou dans les fictions et intrigues qui les touchent par écran interposé que dans le monde tridimensionnel. Nombre d’entre eux, à vrai dire, ne sont plus du tout capables de voir le monde visible, sinon de manière périphérique et grossière. Ainsi, sur le campus de l’université Stanford, ils traversent régulièrement un jardin de statues de Papouasie-Nouvelle Guinée ¹ sans lever la tête, comme effrayés de ne jeter ne serait-ce qu’un regard à ces formes imposantes qui sollicitent la contemplation et l’admiration. Un jour, en fin d’après-midi, j’ai vu des étudiants  passer l’un après l’autre sous un arbre où un hibou hululait à gorge déployée juste au-dessus de leurs têtes, sans qu’aucun ne lève les yeux. Depuis des années, en discutant avec plusieurs étudiants, je me suis rendu compte que la majorité d’entre eux ignorent l’existence de presque toutes le richesses et beautés qui font du campus de Stanford l’un des plus florissants, diversifiés et authentiques d’Amérique. La proportion des terrains de l’université connue de l’étudiant moyen, au bout de quatre ans d’études, est incroyablement faible. Comme si un dispositif de masquage avait fait disparaître les bois, les cours, les jardins, les fontaines, les œuvres d’art, les espaces verts et les monuments. Non que les étudiants manquent de curiosité. De fait, si vous prenez le temps d’attirer leur attention sur une enclave particulière et d’en souligner les traits les plus subtils, comme il m’arrive à le faire, ils sont toujours impressionnés, et même admiratifs, comme s’ils la voyaient pour la première fois. Et en réalité, beaucoup d’entre eux voient effectivement cet endroit pour la première fois, même après l’avoir maintes fois longé ou traversé.

Quelques vues du campus de l’université de Stanford avec sa collection inestimable de sculptures de Rodin

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     Il y a un siècle environ, Rainer Maria Rilke émit, dans ses Elégies de Duino, l’hypothèse suivante : le destin de la Terre serait de devenir invisible, selon un processus en cours de transmutation du visible vers l’invisible. Si les jeunes gens, comme on l’a vu, finissent par déserter le monde visible, n’est-ce pas une étape de cette histoire tragique ? Non que le monde soit moins visible que par le passé. C’est plutôt sa plénitude que nous percevons de moins en moins. La transmutation s’opère en nous, et non pas dans le monde. Il ne s’agit donc pas de la défaillance d’une génération, mais de la transformation historique du cadre dans lequel et par lequel le monde nous apparait. L’incapacité foncière à voir un jardin dans sa pleine présence incarnée a pour cause une métamorphose historique de la vision des choses, liée à notre mode de vie. Notre façon de voir change avec notre façon d’être. La vision n’est pas une faculté neutre. Elle est soumise aux lois de l’histoire, comme les mondes que nous habitons, comme nos institutions et nos mentalités. De ce point de vue, le regard humain est radicalement différent de la vision animale, même si cette dernière reste le substrat organique du premier. Chez les hommes, la perte de la vision n’entraîne pas nécessairement la perte du regard. Ce dernier est cognitif et synthétique. Il appréhende les choses en configurations organisées et en totalités signifiantes. Autrement dit, le regard humain est avant tout une manière de voir, intimement liée aux « régimes de présence » (Reiner Schumann) qui informent l’histoire de notre être-au-monde. Ce que notre regard voit (et ce qu’il ne voit pas) est déterminé par des cadres historiques  qui organisent ou prédisposent l’étendue empirique de notre perception.

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Japon, le jardin zen de Ryôan Ji 

     Avec les codes de perception actuels, voir ce qui est sous nos yeux devient de plus en plus difficile : une grande partie du monde visible reste hors cadre, même si nos yeux sont sollicités par une avalanche d’images. Italo Calvino dépeint parfaitement ce phénomène dans Palomar. Le personnage éponyme tente en vain de donner plus de sens à sa vie en observant le monde avec une attention et une acuité accrue. Présenté dans les premières pages du roman comme «un homme nerveux vivant dans un monde frénétique et congestionné», Palomar fait une expérience étangs en visitant l’un des monuments les plus célèbres du Japon, le jardin zen du temple de Ryôan JI, à Kyoto. Le dépliant destiné aux touristes indique ceci « Si notre regard intérieur reste absorbé par la vue de ce jardin (…) nous nous sentirons dépouillés de la relativité de notre Moi individuel tandis que l’intuition du Moi absolu nous remplira d’un étonnement serein en purifiant nos esprits obscurcis.» Mais précisément, Palomar ressent une difficulté à faire coïncider son regard intérieur et sa vision du jardin, car le monde neurasthénique dans lequel il évolue l’en empêche, contrant toutes ses tentatives de se concentrer sur la vue. Ce monde a beau tout miser sur l’exhibition des choses, surinvestir les paysages et les images, il déclare en réalité la guerre au regard – cette vision pensive qui fait coïncider le regard intérieur et l’objet. La panoplie d’appareils photographiques et de de caméras qui «cadre(nt) les rochers et le sable sous tous les angles» ne vient aucunement au secours du regard; au contraire, elle participe des stratégies de cadrage qui le pétrifient. Quand au touristes les plus appliqués, vérifiant que tout ce qu’ils voient est bien dans leurs guides, et vice versa, leur vision est la plus obscurcie de toutes.

le jardin zen de Ryôan Ji 

    L’itinéraire touristique recommandé prive le jardin zen de Ryôan Ji de l’immensité spatio-temporelle qui l’entoure, sans laquelle sa profondeur ne sautait apparaître de manière adéquate au regard humain. « Nous pouvons voir le jardin de sable comme un archipel d’îles rocheuses dans l’immensité de l’océan, ou bien comme les sommets de hautes montagnes qui émergent d’une mer de nuages», dit le dépliant, mais en réalité, nous ne pouvons le voir ainsi, ni « comme un tableau encadré par les murs du temple», et encore moins «oublier le cadre et nous persuader que la mer de sable s’étale sans limites et recouvre le monde entier». Là encore, le monde fait écran, aplatissant l’horizon spatio-temporel. Palomar n’a d’autre solution que de «chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans la seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous», et ce qu’il voit alors, on pouvait le deviner, est un reflet du monde où il vit et auquel il appartient. dans le sable, il voit «l’espèce humaine à l’époque des grands nombres», et dans les pierres une «nature indifférente au destin de l’humanité». Malgré son «intuition d’une harmonie possible comme entre deux harmonies non homogènes», «l’humanité-sable et le monde-rocher» restent absolument dissociés dans l’esprit de Palomar, après son héroïque effort de concentration. En dernier ressort, il finit par voir dans le jardin zen son propre échec à percevoir sa transcendance spirituelle. Car il manque au jardin l’espace et le temps nécessaire pour déployer ses apparences.
     L’espace et le temps ont des extensions subjectives et objectives. Ces deux dimensions, le monde où nous évoluons les détermine, les encadre et les relie entre elles. Ce que dit Calvino dans l’épisode du jardin japonais est valable d’une certaine manière pour tous les jardins dont le dessin a été véritablement pensé. Pour acquérir une véritable visibilité dans l’espace, les jardins ont besoin d’un horizon temporel que notre époque leur refuse de plus en plus souvent. Le temps subjectif et objectif est l’élément invisible où fleurissent les jardins.

Angleterre : Jardins de de Stowe et de Stouhead

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      Une fois arrivés à maturité, les jardins exigent de leurs contemplateurs qu’ils prennent leur temps; Les jardins de Stowe et de Stouhead, en Angleterre, reçoivent des milliers de visiteurs par an; nombre d’entre eux, venus en voyages organisés, ne restent sur le sleiux que quelques heures avant de repartir vers un autre site. Dans ces conditions trépidantes, il est difficile, voire impossible, d’éprouver la profondeur spirituelle de ces jardins et de les percevoir comme il faudrait : des lieux où se découvrir, se cultiver, se transformer. Il est loin le temps où la plupart d’entre nous avions le temps, la volonté et même la disponibilité d’esprit nécessaires. Aussi ces jardins ne se donnent-ils plus à voir qu’à quelques-uns (ils réservent leurs prestiges à leurs gardiens, qui y passent des heures et des heures chaque jour, mais pas au simple visiteur). Ils peuvent nous offrir des images d’eux-mêmes, mais ce qui manque aux images, c’est le rayonnement du phénomène en tant que tel, qui ne se déploie que dans le temps, ce temps long auquel notre époque n’a plus de temps à consacrer. En somme, nous sommes devenus pratiquement aveugles au phénomène.

      Si l’on voulait parler par formules, on pourrait dire que de nos jours, la vision humaine perçoit plutôt des images que des apparences. (Comme il a été vu précédemment au niveau de la différence entre apparence et image), la première signifie tandis que la seconde indique. Là où le phénomène ne surgit pas des profondeurs ombreuses, il n’y a pas de d’apparence à proprement parler, mais seulement une image statique et réifiée. Un jardin est lui-même un phénomène, et les profondeurs ombreuses en question appartiennent également au jardin et à l’âme ou à l’esprit du contemplateur. Là où ces deux dimensions de la profondeur se rencontrent et s’unissent, le phénomène fait son apparition. Si l’une d’elle vient à manquer, le phénomène perd sa capacité «ostensive», sa capacité à se montrer tel qu’en lui-même.

Robert Pogue Harrison, Jardins, réflexions, édition Poche – Le Pommier, 2007.

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Note et références

1– Dans les années 1990, 10 artistes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée sont venu à Palo Alto sur le campus de Stanford pour créer un jardin extérieur de sculptures dans un bosquets de chênes et de cèdres 

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Robert Pogue Harrison

    Robert Pogue Harrison (né en 1954 à Izmir, Turquie) a obtenu son doctorat en études romanes de l’Université Cornell en 1984, avec une thèse sur Vita Nuova de Dante. En 1985, il a accepté un poste de professeur adjoint invité au département de français et italien à Stanford et 1986 a rejoint le corps professoral en tant que professeur assistant. Promu professeur titulaire en 1995, il a ensuite été nommé titulaire, en 1997, de la chaire Rosina Pierotti. En 2002, il a été nommé président du Département de français et italien. Il est également guitariste du groupe de rock cérébral Glass Wave .
     Son premier ouvrage, The body of Beatrice, publié par Johns Hopkins University Press en 1988, est une version révisée et sa thèse qui traite de la poésie lyrique médiévale italienne, avec un accent particulier sur les premiers travaux de Dante La Vita Nuova. The body of Beatrice a été traduit en japonais en 1994. Au cours des années suivantes, Robert Harrison a travaillé sur un nouvel ouvrage, Forests : the shadow of civilisations, qui a été publié en 1992 chez University of Chicago Press. Ce livre traite des moyens multiples et complexes avec lesquels l’imaginaire occidental a symbolisé, représentés, et conçus des forêts, principalement dans la littérature, la religion et la mythologie, ceci de l’Antiquité à nos jours. Forests a été publié simultanément en anglais, français, italien et allemand et plus tard en en japonais et en coréen. En 1994, son livre Rome, la Pluie : À quoi bon la Littérature ? a été publié en France, en Italie et en Allemagne. Ce livre est écrit sous forme de dialogues entre deux personnages et traite de divers sujets tels que l’art de restauration, la vocation de la littérature, et la place de la mort dans la société contemporaine. Son livre suivant, The Dominion of the Dead , publié en 2003 par University of Chicago Press, traite des relations que les vivants entretiennent avec les morts dans le domaine profane. Ce livre a été traduit en allemand, français et italien.  En 2005, Robert Harrison a débuté un talk-show littéraire à la radio KZSU appelé  » Entitled Opinions  » dans lequel il converse longuement avec des savants, des écrivains et des scientifiques d’horizons divers.
    L’ouvrage dont est tiré l’extrait présenté ci-dessus est l’ouvrage le plus récent de Robert Harrison. Il a été publié en 2008 par la University of Chicago Press sous le titre Gardens: An Essay on the Human Condition, et une première fois en France en 2007 par les éditions Le Pommier sous le titre Jardins, Réflexion sur la condition humaine puis une seconde fois dans une édition poche du même éditeur en 2011 sous le titre Jardins, Réflexions.

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