« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour »


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

mauric11

A la mémoire de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

Jean Genet

Pour l’article complet, c’est ICI


 

le cas de « l’enfant mélodieux » tué par « un mot vertigineux »…


genet-portrait
Jean Genet, enfant

      « L’enfant mélodieux tué par un mot vertigineux ». C’est Jean-Paul Sartre qui emploie ces mots tirés des écrits de Jean Genet dans son essai « Saint Genet, comédien et martyr »  écrit en 1952 et consacré au mauvais garçon devenu romancier, poète et homme de théâtre, Jean Genet. Je n’ai pas cherché en écrivant cet article à exposer l’interprétation que fait Sartre de la vie et de la personnalité de Jean Genet, largement mise en cause depuis par de nombreux critiques et en premier lieu par le principal intéressé objet de l’étude mais à montrer comment un acte exécuté par un enfant sous l’action d’une pulsion incontrôlée et la réponse faite en retour par les adultes peut avoir un effet déstabilisateur pour son équilibre mental et conditionner son comportement et l’idée qu’il a de lui-même pour le restant de sa vie. Cet événement fondateur, cette crise existentielle se traduit chez l’enfant par un vertige, un ébranlement de l’être qui accompagne ou traduit la métamorphose en cours. On verra plus loin que les mots employés par le narrateur pour décrire la scène sont explicites : « accès d’angoisse », « état extatique », « aveuglé et abasourdi », « vint à lui-même », c’est-à-dire révélé à lui-même, « Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner ».


L’enfance du petit Genet 

   Il est des moments dans la vie d’un enfant où l’accomplissement d’un acte jugé par celui-ci anodin ou suscité par une pulsion soudaine va avoir des conséquences considérables sur sa vie si cet acte est considéré par la société des adultes comme un acte transgressif grave dans la mesure où il brise certains tabous qui structurent de manière essentielle la société. C’est ce qui serait arrivé, selon Jean-Paul Sartre, au petit Jean Genet, enfant abandonné par sa mère à l’âge de sept mois, placé par l’assistance publique chez des parents adoptifs, paysans dans le Morvan, auprès desquels il connaîtra une enfance heureuse mais qui sera surpris un jour en flagrant délit de vol. Dans une société laborieuse d’ « honnêtes gens », un tel acte accompli par un enfant recueilli brise les tabous moraux qui régissent les relations entre les êtres : appropriation du bien d’autrui par le vol et ingratitude. L’enfant va être brusquement extrait de « la douce confusion » qu’il entretenait avec la nature et le monde dans laquelle il se mouvait jusque là et devenir brutalement aux yeux de tous un monstre. Cette jeune personnalité en devenir aura désormais une identité qu’il n’aura pas forgée lui-même mais qui lui aura été imposée par la société et qu’il finira par revendiquer : celle de Voleur.


Un événement fondateur

    J’ai retrouvé à la relecture d’un essai des années soixante écrit par les deux théoriciens anglais du mouvement de l’antipsychiatrie alors à la mode, Ronald D. Laing & David G. Cooper, le texte tiré du livre de Sartre qui décrit ce moment de crise originelle où le petit Jean Genet, enfant sans identité parce que né de père inconnu et rejeté par sa mère à sa naissance décide d’assumer l’identité que les évènements  lui auront apporté.

    « Un jour, alors qu’il avait dix ans, Genet jouait dans la cuisine. Tout à coup, dans un accès d’angoisse, il ressentit sa solitude et plongea dans un état extatique. Sa main entra dans un tiroir ouvert. Il se rendit compte que quelqu’un était entré dans la pièce et était en train de l’observer. Sous le regard de cette autre personne Genet « vint à lui même », dans un sens, pour la première fois. Jusqu’à ce moment il avait manqué de consistance. Maintenant il était quelqu’un. Il était devenu sur le champ un certain Jean Genet. Il était aveuglé et abasourdi. Il était une sonnette d’alarme qui n’en finissait pas de sonner. Bientôt tout le village connaîtrait la réponse à la question : « Qui est Jean Genêt ? » Seul l’enfant lui-même restait dans l’ignorance. Alors une voix lui annonça son identité : … « Tu es un voleur. » 

Ronald D. Laing & David G. Cooper, Raison et Violence, 2ème partie : À propos de Genet – Edit. Payot, 1964


JeanGenet 

« Vivre, c’est survivre à un enfant mort » – Jean Genet

     L’enfant qu’était alors Jean Genet était-il foncièrement un voleur ?  Sartre, Laing et Cooper expliquent ce geste qui se répétera à plusieurs reprises et aboutira à l’enfermement de l’enfant dans une maison de correction par un désir d’appropriation visant à compenser sa situation d’enfant sans filiation et donc sans biens ni héritage. Tout ce qui lui est accordé n’est pas légitimé par son appartenance à une famille mais résulte d’un « don » qui lui est accordé : don de ses parents adoptifs, don de l’assistance publique. L’enfant n’est qu’un « assisté » privé de la possession de biens et de relations familiales basées sur le sang et se situe de ce fait en dehors de la société. S’accaparer le bien d’autrui est le moyen compensatoire pathétique qu’il a trouvé pour se construire une histoire et posséder un bien qui lui est propre puisqu’il ne dépend que de lui-même.
       Alors pourquoi la société représentée par le monde des adultes et les institutions a-t-elle été aveugle et si dure avec cet enfant désemparé. En dehors du fait qu’en 1920, année où s’est passé l’événement fondateur décrit par Sartre, le souci de la psychologie de l’enfant était inexistant dans une société rurale traditionnelle encore marquée par le traumatisme de la première guerre mondiale, l’explication donnée par le philosophe est de nature anthropologique : la société des « honnêtes gens » a besoin pour affirmer et conforter sa cohésion sociale et éloigner ainsi les tentations qui existent chez la plupart de ses membres de projeter sur un bouc émissaire la part d’elle-même qu’elle renie. Le petit Jean Genet, corps étranger qui ne risque pas par son altérité de mettre en cause l’intégrité de la société et sa cohésion, constitue la victime expiatoire idéale. Jean Genet, en acceptant l’étiquette qui lui a été attribuée a accepté en même temps de jouer ce rôle de bouc émissaire. On remarquera que cette vision des choses défendue par Sartre, Laing et Cooper sur ce point particulier s’apparente à celle qui sera professée une soixantaine d’année plus tard, en 1982, par le philosophe René Girard dans son essai Le bouc émissaire lorsqu’il rappelle que dans les sociétés premières le bouc émissaire était souvent choisi parmi les étrangers, le marginaux ou les infirmes et qu’ils étaient très souvent consentants.

Enki sigle

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« Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour » – Le condamné à mort de Jean Genet


Le condamné à mort, poème de Jean Genet interprété par Jacques Douai

    C’est le chanteur trop méconnu Jacques Douai (1920-2004) qui interprète les quatrains 34 à 40 de ce sublime très long poème de Jean Genet, long comme ces nuits interminables qui précèdent les petits matins blêmes des mises à mort. Dans le poème présenté ci après les quatrains chantés ont été représentés en brun pour pouvoir les distinguer du reste du texte. Le poème a été enregistré, lu par Mouloudji, sur une musique d’André Almuro. Il a été ensuite mis en musique par Hélène Martin qui en a chanté quelques extraits dès 1961. Le chanteur Marc Ogeret l’a interprété à son tour en 1970 mais de toutes les interprétations qui en ont été faites, c’est celle de Jacques Douai, chanteur à la voix profonde et  grave, vibrante d’une émotion intense qui devient paroxysmique au fur et à mesure que s’écoule le poème qui m’apparaît la plus bouleversante jusqu’à nous mener au bord des larmes.


mauric11

«Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour» – Journal l’Œuvre, du 5 février 1939.

Exécution de Maurice Pilorge : Transcription du journal L’Ouest-Éclair, du 5 février 1939

Justice est faite !
        Samedi matin, à 6h.46, exactement, Maurice Pilorge, le bandit qui, à l’aube du 5 août 1938, à Dinard, tua Escudero, en lui tranchant la gorge d’un coup de rasoir, a expié son crime.
       « La société s’est défendue… » C’est une phrase que le jeune bandit prononçait lui-même, il y a quelques jours, en faisant comprendre qu’il était prêt à supporter, sans faiblir, le châtiment suprême qui lui avait été infligé…
      Qui pourra définir les sentiments de ce dévoyé qui, samedi matin, a marché au supplice, sans défaillance, des mots pleins de « gouaille » sur les lèvres, avec une déconcertante désinvolture ?
      Du moins est-il mort chrétiennement. Depuis son arrivée à Rennes, quelques jours avant sa comparution devant les assises, et depuis sa condamnation à la peine capitale, Maurice Pilorge prenait plaisir à recevoir les visites de l’aumônier de la prison, M. l’abbé Cognard, qui se montrait à son égard d’une généreuse bonté…

Préparatifs
     La ville s’est endormie, enveloppée dans un épais manteau de brouillard. A dix mètres, on n’y voit pas devant soi. Et pourtant, à la sortie des spectacles, des groupes se pressent déjà vers le boulevard Jacques Cartier, dans l’espoir que le service d’ordre qui n’est pas encore en place oubliera leur présence au moment de la constitution des barrages.
     Trois heures du matin. La police municipale occupe les lieux de l’exécution. Cinq minutes plus tard, arrivent M. Martin, commissaire central, responsable du service d’ordre, et M. le commissaire Buchet, chef de la sûreté.
     3h.15. Un peloton du 41ème R.I, puis un groupe d’artilleurs du 10ème, vont, tour à tour, occuper les emplacements qui leur ont été désignés. Les gendarmes de Rennes sont également arrivés, et les gardes mobiles. Les barrages sont immédiatement constitués : à 100 mètres de chaque coté de la maison d’arrêt, boulevard Jacques Cartier. A 100 mètres également, face à porte de la prison, dans la rue Alain-Bouchard. Les titulaires de « laissez-passer » — il ne sont du reste que peu nombreux — pourront seuls franchir ces premiers barrages pour accéder à une vingtaine de mètres environ du lieu même de l’exécution.
     Déjà, les conversations ne se font plus qu’à voix basse… Et les ordres sont transmis sur un ton qui s’atténue dans la ouate brumeuse.
On apprend que Maurice Pilorge qui, durant une grande partie de l’après-midi, s’est amusé à danser la « rumba » en s’accompagnant lui-même sur les airs qu’il fredonnait, s’est endormi très tard, à 1h30. Il a refusé de faire une partie de cartes avec le gardien qui, chaque nuit, depuis sa condamnation, veille sur son sommeil, pour s’adonner à la lecture d’un livre de piété que lui a prêté M. l’abbé Cognard. Il s’est endormi en lisant.
     4 heures. Sur ordre de M. Martin, des agents visitent le chantier d’un industriel dont les murs, peu élevés, ne forment qu’un écran facilement franchissable aux regards indiscrets, sur le lieu de l’exécution. Et les resquilleurs qui s’étaient dissimulés derrière les tas de bois d’être obligés de quitter leur cachette et de se retirer derrière les lointains barrages de première ligne. L’un d’eux, pourtant, est tenace. Il s’est endormi dans la petite cabane qu’il avait confectionné avec des planches qui le protégeaient de la bise.
     4 h.16. Le tintement d’un grelot dans le lointain accompagne le roulement sourd d’une voiture qui arrive au petit trot d’un cheval qui hennit bruyamment. Et passe le fourgon tragiquement célèbre que depuis près d’un siècle, les Deibler, ont promené dans la plupart des villes où siège une cours d’assises. Le fourgon est conduit par un employé de la maison Métraille. Derrière lui en descendent, d’abord, M. Desfourneaux, l’aide n°1 de feu M. de Paris, qui le suppléera aujourd’hui et qui opérera, comme si M. Deibler était présent, puis les deux aides, deux homme vêtus de bleus de chauffe et coiffés d’un béret basque qui, à peine descendus de voiture, se portent à l’arrière du véhicule dont les portes sont immédiatement ouvertes par leur troisième compagnon, demeuré à l’intérieur. Cependant que M. Desfourneaux, sexagénaire robuste et simple, frileusement enveloppé dans un ample raglan gris, coiffé d’un feutre sombre sous lequel tranche la blancheur des cheveux, repère l’emplacement où il va installer « ses bois », les aides déchargent une à une les pièces de la sinistre machine.

On monte la guillotine…
     Et dans la nuit les corps se meuvent, telles des ombres muettes et irréelles… A la lueur tamisée des lampadaires électriques, utilisant, pour y voir de plus près, car le montage de la guillotine est un travail des plus méticuleux, des lampes tempêtes à pétrole. Les aides procèdent, sous la surveillance de celui qui, pour aujourd’hui, est le « maître » de l’installation de l’instrument de supplice. Ils placent d’abord les planches d’assises qui se montent en croix et dont l’aplomb est vérifié à différentes reprises et assuré par la pose de nombreuses cales qu’on enfonce à coups de maillet. Ce bruit sourd ! Comme il résonne dans le silence de la nuit si calme. Là-bas, à l’extrémité de la prison, dans sa cellule, Maurice Pilorge ne va-t-il pas se réveiller et comprendre, avant l’heure, qu’il ne tardera pas à expier.
      Assez rapidement, le montage s’effectue. On vient de dresser le montant gauche de la machine et après avoir procédé à la pose du « mouton » — cette lourde pièce de bois qui donne du poids au couperet et à l’intérieur de laquelle se trouve le mécanisme qui permet le déclenchement de l’appareil — on dresse maintenant le montant droit. Déjà, se découpe sur le fond éclairé de la porte ouverte de la prison, la silhouette de la sinistre machine. Il reste à boulonner le couperet au « mouton », à monter tout en haut des 4m. 50 de l’échafaud pour poser le « chapeau » surmonté d’une poulie qui soutient « mouton » et couperet, à placer la lunette, à installer le déclic, à monter en place « mouton » et couperet. Toutes ces opérations effectuées avec une lente minutie, cependant que, au fur et à mesure que s’écoulent les minutes, une angoisse plus grande envahit les témoins de cette scène.
     5h.15. Voici M. Lorieux, greffier en chef de la Cour d’appel, qui, avec M. Lambert, greffier de la cour d’assises, doit accompagner les magistrats pour enregistrer les suprêmes déclarations du condamné dans la cas où celui-ci aurait à faire des révélations.
Dix minutes plus tard, un taxi s’arrête devant la maison d’arrêt et M. l’abbé Cognard en descend. Puis voici M. Mousset, juge d’instruction. Tous deux pénètrent aussitôt à l’intérieur de la prison, où les rejoignent maître Bourdon, qui se dévoua avec tant de cœur à la cause difficile de Pilorge, le docteur Lamache, médecin de la prison, le docteur Baderot qui assista Lagadec * au moment de son exécution, membre du conseil de surveillance de la maison d’arrêt, M. Malleau, directeur de la circonscription pénitentiaire, M. Guillou, sous-directeur, et enfin M. l’avocat général Gillot, à qui revient la mission délicate de réveiller le condamné et de lui annoncer en même temps que le rejet de sa grâce, que l’heure du châtiment a sonné.
     Les magistrats et les personnalités habilitées pénètrent dans la prison, au seuil de laquelle les reçoit le gardien chef, M. Lizoire.

Le réveil du condamné
     6 heures. L’angélus sonne aux Sacrés-Cœurs. Devant nous, le bourreau vient de monter jusqu’au sommet des montants de la guillotine la lourde masse de 32 kilos que forme l’ensemble du « mouton » et du couperet. Il a, auparavant, procédé à un essai de déclenchement qui lui a donné satisfaction. Maintenant, le triangle d’acier du couteau attire les regards. Le bourreau lui même a franchi, suivi de ses aides, le seuil de la prison.
     6h. 20. C’est l’heure fixée pour le réveil. Conduit par le gardien-chef, M. l’avocat général Gillot, Maître Bourdon et l’aumônier gagnent la cellule du condamné. Maurice Pilorge dort à poings fermés et il faut le secouer pour qu’il se réveille. Mais sitôt qu’il a ouvert les yeux, il comprend. Avec beaucoup de tact, M. l’avocat général Gillot accomplit sa délicate mission. Maître Bourdon et l’aumônier interviennent…
     Apparemment, Pilorge ne s’émeut pas :
     « C’est bon, dit-il. Après tout, on ne meurt qu’une fois et il faut bien que cela arrive un jour ».
     Puis, tandis qu’il fait une minutieuse toilette :
      « C’est égal, jamais je n’aurais pensé voir tant de monde assister à mon petit lever ».
     Puis, toujours gouaillant et désinvolte, il se coiffe d’un chapeau pointu de clown qu’il a fabriqué la veille avec du papier et, saluant à la ronde :
— Messieurs, je suis prêt
     Mais il redevient soudain sérieux : l’aumônier est près de lui et lui parle et lui parle doucement. Pilorge demande à être entendu en confession, à assiste à la messe et à communier. Durant l’office, agenouillé sur un prie-Dieu, il se montre d’une attention soutenue, encore qu’il trahisse une certaine nervosité en faisant craquer les os de ses doigts. Puis, ayant communié, il est emmené au greffe et livré au bourreau. Mais auparavant — il reprend sa gouaille — il demande du lait. On lui en apporte dans une gamelle et comme il est très chaud, malgré la rasade de rhum qui y a été ajoutée, il prend son temps pour le boire…
      Le bourreau manifeste une certaine impatience…
— Dites-donc, l’apostrophe Pilorgeje comprend que vous soyez pressé, pas moi
    Et cependant que les aides taillent l’encolure de sa chemise et lui entravent bras et jambes, il allume une cigarette, la dernière.
— Surtout, ne serrez pas trop fort, dit-il aux aides de M. Desfourneauxvous me faites mal
    Enfin, Pilorge est conduit vers la sortie de la prison. Sur le seuil, il arrête le convoi et rappelle au gardien-chef qu’il fait don de sa montre à Maître Bourdon, son défenseur.
— Vous savez, Maître, ajoute-t-il, elle est neuve, et surtout n’ayez pas peur de vous contaminer

Justice est faite
    Mais la porte vient d’être brusquement ouverte toute grande. Pilorge apparaît, maintenu par les aides qui le poussent rapidement.. Il a encore aux lèvres sa dernière cigarette, dont il crache le bout au pied de l’échafaud. Sa poitrine parait brune sous la blancheur de sa chemise. La veille, se sentant grippé, il avait demandé qu’on lui fasse un badigeonnage de teinture d’iode. Il relève la tête, mais sans doute n’a-t-il pas le temps d’apercevoir, dans son ensemble, la machine du supplice. Déjà son corps est couché sur la bascule et sa tête apparait encastrée dans la lunette… Enfin le couperet s’abat… Maurice Pilorge a expié…
     Les troupes présentent les armes cependant que les têtes se découvrent. Quelques minutes plus tard le fourgon encadré par une escorte de gendarmes emporte vers le cimetière de l’Est le panier dans lequel repose le corps du supplicié.
      La famille n’ayant pas réclamé le corps, le cadavre a été livré à l’école de Médecine.
     A 9h. 30, M. Desfourneaux et ses aides prenaient le train pour Paris. Dans l’après-midi, le fourgon contenant la guillotine quittait Rennes. Qu’on nous permette d’exprimer le vœu qu’il n’ y revienne jamais.


À la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil

jean-genet-1910-1986

      Le Condamné à mort est un poème écrit en 1942 par Jean Genet, alors qu’il était interné à la prison de Fresnes pour vol. Il est dédié à un jeune assassin, Maurice Pilorge, mauvais garçon et dandy provocateur plein de charme, doué pour la danse (c’était un as de la rumba) et ayant un sens de la répartie bien affuté qui avait été guillotiné le 4 février 1939 à Rennes pour avoir égorgé d’un coup de rasoir dans une chambre d’hôtel de Dinard son amant mexicain, Nestor Mendizabal, un prostitué homosexuel et proxénète. Genet développe dans son poème les thèmes de l’amour homosexuel entre prisonniers, de la fascination que le beau voyou exerçait sur lui, du nihilisme et du mépris de la vie que professait cet être d’exception qu’était, selon lui, Pilorge. Bien que dans le poème, il déclare avoir côtoyé Pilorge, il semble qu’il n’ait jamais eu l’occasion de le rencontrer.
à gauche photographie de Jean Genet en 1947 par Brassai

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A la mémoire
de Maurice PILORGE
assassin de vingt ans 

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Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve
Laisse tes dents poser leur sourire de loup. 

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Et les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

O viens mon ciel de rose, O ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre les portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

O traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate une heure avant ma mort. 

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      J’ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage radieux hantent mes nuits sans sommeil. En esprit je revis avec lui les quarante derniers jours qu’il passa, les chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des condamnés à mort de la prison de Saint-Brieux. Les journaux manquent d’à propos. Ils commirent d’imbéciles articles ponr illustrer sa mort qui coïncidait avec l’entrée en fonction du bourreau Desfourneaux. Commentant l’attitude de Maurice devant la Mort le journal l’Œuvre dit . Bref on le ravala. Pour moi, qui l’ai connu et qui l’ai aimé, je veux ici, le plus doucement possible, tendrement, affirmer qu’il fut digne, par la double et unique splendeur de son âme et de son corps, d’avoir le bénifice d’une telle mort. Chaque matin, quand j’allais, grâce à la complicité d’un gardien ensorcelé, par sa beauté, sa jeunesse et son agonie d’Appollon, de ma cellule à la sienne pour lui porter quelques cigarettes, levé tôt il fredonnait et me saluait ainsi, en souriant: Originaire du Puy de Dôme il avait un peu l’accent d’Auvergne. Les jurés, offensés par tant de grâce, stupides mais pourtant prestigieux dans leur rôle de Parques le condamnèrent à 20 ans de travaux forcés pour cambriolage de villas sur la côte, et le lendemain, parce qu’il avait tué son amant Escudero pour lui voler moins de mille francs, cette même Cour d’assises condamnait mon ami Maurice Pilorge à avoir la tête tranchée. Il fut exécuté le 17 mars 1939 à Saint-Brieux.

Jean Genet


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