Narcisse – Regards croisés : I) le mythe


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      Narcisse se mirant dans l’eau d’un ruisseau dans le tableau du Caravage, Jean Seberg posant ses lèvres sur son reflet dans l’eau d’une rivière dans le film de Robert Rossen, Lilith. Deux images chocs fortement représentatives de cet état mental présenté de manière ambigu et presque schizophrène dans la société d’aujourd’hui : le narcissisme. D’un côté, on valorise l’individualisme à tout crin et de l’autre on diabolise l’une de ses formes, le narcissisme, qui ne constitue après tout qu’un développement dévoyé de l’homéostasie, cet instinct de survie manifesté par tout organisme vivant qui implique à l’origine un amour de soi.
      Ne me sentant pas totalement exempt des atteintes de ce que l’on pourrait  qualifier de « nouveau mal du siècle », j’ai éprouvé le besoin de me pencher sur ce qu’il recouvre, signifie et représente dans des domaines aussi variés que l’art, le psychisme et l’anthropologie. Le premier des thèmes traités est celui de la mythologie qui nous l’a fait découvrir à partir du mythe grec de Narcisse. Au cours de cette recherche, je reviendrais à plusieurs reprise au tableau du Caravage et au film de Robert Rossen sans m’interdire de m’intéresser à d’autres œuvres artistiques, qu’elles soient picturales, cinématographiques ou littéraires…


   I – Le mythe de Narcisse

     Le tableau que Le Caravage a peint vers 1595 fait référence au Narcisse de la mythologie grecque, ce jeune chasseur tombé amoureux de sa propre image en se contemplant dans un ruisseau et qui en était mort de désespoir. L’analyse et la compréhension du mythe grec sont rendus compliqués par le fait qu’il existe plusieurs versions de ce mythe bien que la plus connue soit celle présentée par le poète latin Ovide au tout début du Ier siècle dans le livre III de ses Métamorphoses. Dans cette version, Narcisse est présenté comme un jeune homme de grande beauté assorti d’un naturel fier et introverti qui  faisait tourner les têtes de nombreux garçons et filles mais qui les repoussait systématiquement. Jusque là, rien de moralement répréhensible, sauf si l’on se place dans le contexte de l’antiquité grecque où le célibat était fortement blâmé pour des raisons liées à la structure sociale et familiale du patriarcat, au désir de perpétuation de la race et du culte des ancêtres. C’est ainsi qu’à Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. La volubile nymphe Echo qui avait été privée de sa voix par la déesse Hera pour avoir aidé Zeus à commettre ses infidélités et condamnée de surcroît à répéter la dernière parole qui lui avait été adressée (de là vient l’origine de notre écho) tomba follement amoureuse de Narcisse mais elle aussi fut repoussée et elle sombra dans le désespoir.  Dans la version d’Ovide, ce n’est pourtant pas elle qui lança une malédiction sur Narcisse, mais un garçon dédaigné qui s’écria, en levant les bras au ciel : « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! ». Il fut entendu par Némésis, la cruelle et implacable déesse qui personnifie la vengeance divine à qui revenait la charge de punir toute démesure, comme par exemple l’excès de bonheur chez un mortel ou l’orgueil des puissants. C’est par l’intermédiaire d’une source pure et limpide, « aux ondes brillantes et argentées » que nul homme ou bêtes n’avaient souillés que la punition divine va s’exercer, Narcisse, épuisé par une partie de chasse se penche vers la source pour étancher sa soif et alors qu’il boit est soudainement médusé en découvrant sur la surface mouvante de l’eau un visage. Il s’éprend de son propre reflet dont il tente désespérément de saisir l’image. Finissant par prendre conscience que c’est lui-même qu’il aime et que sa folie sera inguérissable, il va dépérir peu à peu et tout à la fois se dissoudre et se consumer, pleuré par Écho et les Nymphes. Aux enfers, il sera toujours victime de son obsession et poursuivra la quête de son visage dans les eaux noirs du Styx. Les Naïades et les Dryades à sa recherche sur les rives du ruisseau ne retrouveront en lieu et place de son cadavre qu’une simple fleur, la narcisse, en laquelle il a été métamorphosé et qui porte depuis son nom.

     À ce stade, il m’a semblé nécessaire de présenter le beau texte d’Ovide tiré des Métamorphoses en soulignant en couleur les thèmes de l’eau (en bleu) et du soleil et de la chaleur (en carmin) en référence aux analyses qui suivront.

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Métamorphose de Narcisse, Ovide (3, 413-510)

Traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet, Bruxelles, 2006. (source Bibliotheca Classica Selecta).

Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur,
se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source,
et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui :
en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit.
Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre.
Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile,
reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros
Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux,
et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon,
ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite
et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige.
Admirant tous les détails qui le rendent admirable,
sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ;
quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois.
Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse,
que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes
pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau !
Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume,
et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite.
Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ?
Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras
ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image :
elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ;
avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner !
Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent
le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre,
il contemple d’un oeil insatiable cette beauté trompeuse
et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement,
il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit :
« Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ?
Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants.
Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles,
que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ?
Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît
je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant.
Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer
ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ;
un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte :
car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides,
chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut.
Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants.
Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ?
Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté
ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé !
Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir,
et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens,
à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes
quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes
et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres,
tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles !
Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ;
je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte.
Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ?
L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque.
Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Voeu inattendu
de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime.
Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre
n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste,
la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir.
Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ;
maintenant unis à deux par le coeur, nous mourrons d’un seul souffle. »
Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image,
troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine
la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria :
« Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !,
qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! »
Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement
et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes.
Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ;
ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre,
ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants
se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres.
Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse,
il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde
se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin
se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour,
il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché.
Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ;
la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue,
et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus.
Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit
en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas »,
elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ;
et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras,
elle aussi renvoyait le même bruit de coup.
L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut :
« Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent
autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta.
Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte,
la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître.
Même après son accueil en la demeure infernale,
il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses soeurs les Naïades
se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés.
Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements.
Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres :
le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent
une fleur au coeur couleur de safran, entourée de pétales blancs

Ovide, Les Métamorphoses


Iconographie

 

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Œuvres présentées par ordre chronologique

Narcisse – Fresque à Pompei.
Narcisse – Othea’s Epistle (Queen’s Manuscript), XVe siècle.
représentant Narcisse, vers 1500 (Google Art Project)
Nicolas Poussin – Echo et Narcisse, vers 1629-1630
Nicolas Bernard Lépicié – Narcisse changé en fleur, 1771
Gustave Courtois – Narcisse, 1872  (la signature Henner est erronée)
Marco Antonio Franceschini – Narcisse, 1820. gravure de Friedrich John
Le beau Narcisse – illustration humoristique du Charivari, septembre 1842
Gyula Benczur -Narcisse, 1881
John William Waterhouse – Echo et Narcisse, 1903
Salvatore Dali – La Métamorphose de Narcisse, 1934
Giovanni Dall’Orto – Narciso confuso, 2010


Jean Seberg à bout de souffle…


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Je me suis posé la question de l’inhumanité que représentait
le fait de faire courir ainsi pour l’éternité la pauvre Jean Seberg
d’autant plus que depuis que l’ai découverte dans le film de
Godard À bout de souffle j’ai toujours éprouvé un faible pour
elle. Courir sans jamais atteindre son but, c’est un peu une
démonstration du paradoxe du philosophe grec Zénon d’Élée 
dit de la dichotomie, qui démontrait qu’une pierre lancée en
direction d’une cible ne devrait en toute logique jamais l’atteindre.
Mais que vaut-il mieux ? Laisser courir éternellement Jean
Seberg en laissant intact son espoir que Jean-Paul Belmondo
est vivant ou la laisser achever sa course pour découvrir que
son amour est mort ? J’avoue hésiter… Il y a aussi une autre
solution radicale, mais un peu lâche celle là, qui consisterait
à supprimer l’article.

Qu’en pensez-vous ? Peut-être avez-vous une idée…

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article lié


la petite robe noire à nœud sur le cou

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Troublante, irrésistible, exigeante, révoltée, exigeante,  courageuse, limpide et si vulnérable Jean Seberg.

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Jean Dorothy Seberg (1938-1979)

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Quelques films

. 1957     Sainte Jeanne                    Otto Preminger
. 1958     Bonjour Tristesse             Otto Preminger
. 1960     À bout de souffle              Jean-Luc Godard
. 1964     Lilith                                    Robert Rossen

Voir l’article de ce blog sur Jean Seberg, « l’envol de l’Ange »,  c’est  ICI

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icône

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éternelle Jean Seberg

Jean Seberg (1938-1979)

Pour l’article écrit sur Jean Seberg, c’est ICI

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Jean Seberg, fragile égérie de la Nouvelle vague – I) l’envol de l’ange

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éternelle Jean Seberg

Jeanne Seberg, (1938-1979)

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Jean Seberg (Getty Images Entertainment)

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   Un ange… C’est sans doute cette impression qu’elle produisait qui a conduit Otto Preminger à choisir en 1957 Jean Seberg, une espiègle country girl de 17 ans venue d’une petite ville perdue du Middle West et qui ne possédait aucune expérience théâtrale et cinématographique, parmi les  18.000 postulantes auditionnées à travers le monde pour jouer dans son prochain film.  Le rôle était celui de Jeanne d’Arc dans « Sainte-Jeanne », une pièce du dramaturge irlandais Bernard Shaw que le cinéaste souhaitait porter à l’écran dans une adaptation de Julien Greene. C’est la force et la simplicité dégagées par cette jeune fille d’allure fragile qui convaincront Preminger; celui-ci aurait lancé au moment de l’entrée de Jean Seberg en scène : «Jeanne vient d’entrer, faites dégager les autres».

Une fille du Middle West
     Fille d’une institutrice et d’un pharmacien de Marshalltown dans l’Iowa, Jean a reçu une stricte éducation luthérienne de la part de ses parents d’origine suédoise. La famille allait à l’église chaque dimanche et la prière était récitée avant chaque repas. Son enfance a semble-t-il été heureuse dans une famille type américaine de la classe moyenne. L’un de ses amis d’enfance a plus tard déclaré  « j’ai toujours été à l’aise avec les Seberg; de toutes les familles de mes amis, la famille de Jean  semblait la plus heureuse. Ed Seberg était la figure du père traditionnel, solide et fiable, Dorothy, la mère, était très occupée par les taches de la cuisine, la cuisson du pain ou la fabrication de gâteaux » (Richards). Les enfants étaient souvent envoyés en camps d’étude de la Bible au cours des vacances d’été et après avoir été confirmée dans l’église luthérienne, Jean s’est occupée du catéchisme chaque dimanche dés 1952 (McGee). En dehors de ces occupations, la petite Jean était soucieuse d’aider tout ceux qui étaient dans le besoin, adoptant et prenant soin de petits animaux, aidant les personnes âgées de sa communauté, aidant financièrement  de sa propre initiative des miséreux (McGee) et assumant le rôle de tutrice d’un élève en difficulté avec le système scolaire. Son amie d’enfance Lynda Haupert a dit plus tard à son sujet : « Elle était à tout moment attachée à atteindre la perfection, non seulement pour elle-même mais également pour la société ».

Une éducation luthérienne
     Par ses pensées et ses actes, le jeune fille appliquait à la lettre les préceptes de la théologie protestante qui lui avait été inculquée par son éducation religieuse et il faut rappeler ici quelques principes sur lesquels se fonde cette branche du protestantisme : un des grands axes de cette théologie est la sola gratia (par la grâce seule) qui proclame que le sacrifice du Christ est une initiative d’amour, une main tendue qui signifie que Dieu a confiance en l’homme. En retour, celui-ci doit y répondre par un sentiment de reconnaissance et une éthique de vie en accord avec les préceptes divins énoncés par la Bible. Pour les luthériens, la grâce ne peut être retrouvée que si il y a repentir et pénitence, transformation spécifique de l’individu en rupture avec le style de vie de l’homme « naturel ». Il en résulte que chaque individu,pour assurer son salut, doit soumettre sa conduite à une forme d’ascèse et la contrôler de manière permanente pour s’assurer que son existence est bien conforme à la volonté divine. La jouissance sous toutes ses formes est bannie dans la mesure où elle éloigne de Dieu et une forme de vie frugale et austère est recherchée. De là, chez les luthériens, l’existence d’un doute permanent qui conduit au questionnement  de l’individu : « suis-je élu ? », « ma manière de vivre est-elle conforme aux préceptes divins ? » et qui induit, en cas de réponse négative ou de doute, un sentiment d’indignité et de culpabilité et une angoisse existentielle.

Un sentiment d’aliénation et un engagement radical
     En même temps – était-ce la conséquence de l’éducation luthérienne qui professe que chaque enfant est un pêcheur né qui ne peut être sauvé que par une intervention divine – Jean se montrait très soucieuse de la condition des faibles et des opprimés et a commencé à lutter très tôt contre l’injustice fondée sur des critères raciaux puisqu’elle a adhèré à l’âge de 14 ans  à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) malgré les réticences de son père qui lui avait déclaré « les gens vont penser que tu es communiste… » – accusation qui correspondait à la pire des indignités dans l’Amérique des années cinquante – Jean, au caractère déjà bien trempé,  lui aurait alors répondu qu’elle ne se souciait aucunement de ce que pensait les gens. Elle a évoqué plus tard la lecture d’un livre qu’elle avait lu à l’âge de huit ans, qui décrivait une femme noire et sa fille qui étaient l’objet des regards étranges de la part des passagers blancs d’un bus : « j’ai compris que les préjugés raciaux existaient. . . J’ai compris à quel point [les Noirs] avaient été exclus, isolés des autres. J’ai compris les problèmes de relations humaines qu’ils avaient à affronter tous les jours et les objets de mépris qu’ils étaient devenus  » et l’histoire d’un athlète noir de son lycée qui la fascinait en serrant de près dans les soirées dansantes les filles blanches mais qui a l’issue de soirée rentrait dans le rang en respectant les règles de la a séparation raciale et qui un jour a été passé à tabac pour avoir raccompagné l’une des filles chez elle (McGee). Elle expliquera plus tard son adhésion à la NAACP en ces termes : « Je peux expliquer mon adhésion à la NAACP par mille bonnes raisons mais la seule raison valable était une réaction à un sentiment d’aliénation causé par l’atmosphère très stricte de mon éducation et je pensais que les autres personnes qui se trouvaient dans un état d’aliénation différent du mien devaient le ressentir plus profondément encore   » (Richards). Elle reviendra sur ce sentiment d’aliénation qu’elle ressentait à Marsallstown dans un entretien avec la journaliste Helen Eustis : «Je ne me suis jamais senti comme faisant partie ici. Je sais que mes parents m’aiment – Je ne veux pas penser de cette façon et je sais que c’est idiot – mais j’ai toujours pensé que je ne serais incapable de m’adapter. Je voyais tous les gens dans cette ville juste capable de se lever le matin, aller travaille, rentrer le soit à la maison et se mettre au lit et je pensais que, si c’est tout ce que m’offre la vie, je n’en veux pas » (Richards).

Une innocence et une sensibilité à fleur de peau
    Quelques anecdotes permettent d’éclairer un peu plus la personnalité de Jean Seberg à l’aube et dans le courant de son adolescence. C’est elle-même qui raconte avoir été profondément marquée à l’âge de 12 ans par le jeu bouleversant de Marlon Brandon dans le film The Men (C’étaient des hommes) qui met en scène un blessé de guerre paraplégique et qui lui a insufflé le désir d’être comédienne. S’étant documenté sur l’acteur et ayant appris que celui-ci détestait la publicité et aimait le calme, Jean lui avait alors écrit une lettre où elle l’invitait à vivre avec elle dans sa famille à Marsalltown, qui était une ville très calme qui pouvait répondre à son attente… Plus tard, elle a été bouleversée par la mort de James Dean qu’elle avait adoré dans Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre) et a envoyé une lettre de condoléances à sa tante à laquelle était joints cinq dollars pour mettre des fleurs sur sa tombe…
   Au moment de la sélection des candidates pour le rôle de Jeanne d’Arc, Bob Willoughby, un photographe de plateau réputé qui devait couvrir les deux premiers films de Jean,  Sainte Jeanne et Bonjour tristesse, était présent lors de la finale de sélection et a cité une anecdote qui rendait compte de la candeur et de la vulnérabilité de Jean à cette occasion : « Emu par la solitude de la gamine, je l’invitais à déjeuner. Elle accepta avec un sourire plein de gratitude. Lorsque des artichauts surgirent sur la table, elle les regarda sans y toucher, puis avoua qu’elle n’en avait jamais vu ». Bouleversé, Bob fut conquis à jamais. « Elle était une petite fille effrayée de 17 ans. » Bob, qui a eu quatre enfants qu’il a élevés loin de Hollywood pour les protéger sait que « le cinéma n’est pas un beau monde. Il prend tout. » Il a été témoin de l’attitude odieuse d’Otto Preminger avec la jeune actrice inexpérimentée et du courage qu’elle a du trouver au plus profond d’elle-même pour y faire face.
     Enfin, lors du tournage de A bout de souffle avec Jean-Luc Godard, dans les scènes avec Jean-Paul Belmondo, elle refusa de laisser entrevoir sa nudité et même de laisser supposer qu’elle était nue sous les draps. Il est vrai qu’à cette époque de nombreuses actrices avaient cette même attitude, c’était également le cas d’Anna Karina avec le même Godard.

Jean Seberg

Jean fêtant avec sa famille à Marshalltown l'obtention du rôle de Jeanne d'ArcJean fêtant avec sa famille à Marshalltown l’obtention du rôle de Jeanne d’Arc

Premier coup de chance et traumatisme
     Lors ses études secondaires à Marshallstown, Jean s’est inscrite dans la troupe de théâtre de son lycée et se lie d’amitié avec l’actrice de théâtre et enseignante Carol Hollingsworth. Celle-ci est impressionnée par les dispositions de la jeune fille et avec l’aide de Bill Fisher, un riche philanthrope local, la fait auditionner par Preminger lors de la consultation qu’il avait organiser pour choisir l’actrice qui devait incarner Jeanne d’Arc. Jean remporte la compétition et en novembre 1956 – elle vient d’avoir 18 ans – elle quitte l’Iowa pour New York puis et s’envole pour Londres où doit avoir lieu le tournage. La jeune fille enthousiaste au cœur pur ne peut savoir à se moment que ce tournage va être pour elle une expérience compliquée et éprouvante, sous la direction d’un Preminger-Pygmalion à son habitude agressif et odieux et marquera de manière traumatisante son premier contact avec le cinéma et l’entrée dans la vie réelle.

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Son premier rôle dans « Sainte Jeanne » d’Otto Preminger

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Jean Seberg - Jeanne d'Arc dans "Sainte Jeanne" d'Otto Preminger, 1957Aujourd’hui Sainte-Jeanne est noté favorablement par les critiques : « Jean Seberg se révélera dans le film une splendide héroïne premingerienne, intelligente mais déchirée par des aspirations contraires, habitée par la fièvre et la passion sous une apparence angélique » (Olivier Père) ou bien encore « Otto Preminger a construit une oeuvre magnifique, intimiste, volontairement distanciée, dans laquelle affleure l’humour de Shaw. On y voit la pucelle d’Orléans, héroïne à la fois mystique et réaliste, hanter les nuits d’un Charles VII rongé par le remords. La structure en flash-back, les longs plans envoûtants qui entourent les rapports platoniques que Jeanne entretient avec son ami Dunois, la beauté juvénile de Jean Seberg donnent à ce film un charme indicible » (Gérard Camy de Télérama) mais à l’époque il connut auprès du public et de la critique un échec retentissant sans doute causé par sa trop grande subtilité et son intimisme marqué, en avance pour l’époque et par une interprétation trop originale de la vie de la pucelle éloignée de l’image d’Epinal et des adaptations précédentes plus classiques tournées par les réalisateurs Dreyer et Fleming.

      Preminger s’est par la suite expliqué sur les causes de l’incompréhension rencontrée par le film et son parti pris de présenter l’actrice en gros plans : « J’ai essayé d’être fidèle à la pièce, que j’adore, mais j’ai cédé à la séduction que Shaw exerçait sur moi, et je ne me suis pas aperçu que son humour était trop intellectuel pour le grand public. On a fait endosser à Jean Seberg toute la responsabilité de l’échec : c’est injuste. », «  C’est… l’intériorité de mon sujet – pardonnez mon langage – qui requiert ces gros plans de Jeanne. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi de la tourner en noir et blanc et sur un écran de dimension normale. Le seul visage de Jeanne se doit d’exprimer bien des choses ». Malgré son échec commercial, le film est pourtant considéré, par les admirateurs de Preminger comme un film culte dans lequel le cinéaste fait preuve de toutes ses qualités de directeur d’acteurs et d’adaptateur.

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

Jean Seberg dans Sainte Jeanne d'Otto Preminger

« I have two memories of Saint Joan. The first was being burned at the stake in the picture. The second was being burned at the stake by the critics. The latter hurt more. I was scared like a rabbit and it showed on the screen. It was not a good experience at all. I started where most actresses end up. »– Jean Seberg

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Jean Seberg - Bonjour tristesse

Second échec avec Preminger  : Bonjour tristesse

     Malgré l’expérience éprouvante de Sainte Jeanne et l’insuccès du film, c’est pourtant toujours sous la direction d’Otto Preminger que Jean Seberg enchaînera un deuxième film dans Bonjour tristesse, adaptation du roman de Françoise Sagan où elle interprètera le rôle de Cécile. La beauté plastique du film, sa modernité, sa picturalité influencée par Matisse en font un chef-d’œuvre qui aura influencé de nombreux réalisateurs et parmi eux, Truffaud et Godard.  Le film tourné d’août à octobre 1957 sera tout aussi incompris que « Sainte Jeanne » et n’obtiendra pas, tant auprès de la critique officielle que du public, le succès espéré.

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Jean Seberg et l'ogre Preminger

Jean Seberg et l’ogre Preminger

L’ogre Preminger
    Là encore, la personnalité de Preminger aura rendu le tournage éprouvant. Mylène Demongeot qui jouait dans le film le rôle d’Elsa a raconté les conditions de certaine scènes du tournage :  « Preminger, toujours apoplectique et cramoisi, gueule, éructe, non-stop. Toute la journée. Tout le monde est terrorisé. […] Curieusement, je n’ai pas peur de lui. […] Pendant ce temps, les rushes commencent à arriver et, presque tous les soirs, nous avons une projection du travail effectué les derniers jours. Preminger est le seul metteur en scène que j’ai connu sortant de la salle absolument fou de rage et insultant tout le monde. […] Ça énerve beaucoup David Niven, ce parfait gentleman qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. […] Le pire pour Jean [Seberg] a été le tournage de la toute dernière scène quand, après la mort d’Anne, la petite Cécile est seule dans sa chambre, confrontée au remords. Otto a décidé de tourner ce dernier plan en installant un très long travelling qui va partir du fond de la chambre à coucher et s’approcher lentement de la petite jusqu’à arriver au très gros plan de son visage, qu’elle démaquille machinalement. Il voulait que, sans le moindre mouvement ni contraction musculaire, des larmes coulent sur son visage impassible, comme mort. Facile à dire, pas évident à exécuter… Le tournage durera la journée entière, sans être pour cela parfaitement satisfaisant pour Preminger, les larmes arrivent trop vite ou bien le visage s’est crispé ou bien les larmes ont coulé aussi par le nez. Le visage devient rouge… Les yeux aussi… On remaquille, on nettoie, on met des gouttes dans les yeux et l’on recommence… Comme ça toute la journée… À la fin, elle aura une crise de nerfs. »
    Certains ont expliqué les failles psychologiques que Jean Seberg a développé par la suite dans sa carrière par l’expérience éprouvante qu’elle a vécu dans ses relations de travail avec Preminger. C’est certainement exagéré mais l’actrice a été profondément marqué par l’intimidation infligée par le réalisateur. Dans une interview filmée en 1960, elle décrit  les périodes de tournage de Sainte Jeanne et de Bonjour Tristesse comme une série de chocs et comme les moments les plus solitaires de sa vie. Preminger exerçait un contrôle strict de l’horaire quotidien de Jean pendant le tournage de Sainte Jeanne, lui  interdisant même de rentrer chez elle pour les vacances. Son emploi du temps était tellement rigide qu’il excluait toutes activités sociales. Jean a exprimé son sentiment d’aliénation :  «Le choc a été grand parce que j’étais coupée de la vie dans l’Iowa. Mes amies s’étaient mariés et la vie que je menais ne me permettait aucun contact m’empêchant de développer un cercle d’amis dans la nouvelle vie où j’avais été projetée à l’âge de dix-sept ans » (McGee). Durant la production de Bonjour Tristesse, Preminger l’a souvent menacé de la remplacer par Audrey Hepburn. L’acteur britannique Sir Laurence Olivier a qualifié Preminger de « bully ». Son ami, Sir Noel Coward, après avoir travaillé avec Preminger, l’a lui aussi décrit comme tel.  Marlon Brando dira plus tard qu’il « ne travaillerait pas pour ce salaud, même pas pour dix millions de dollars » (McGee). Les personnes sujet à une sensibilité aiguë et sujet à la dépression, comme l’était Jean Seberg à 17 ans, mineure et coupée de son pays et de sa famille, sont extrêmement vulnérables à la manipulation et particulièrement influençables.

Jean Seberg dans Bonjour tristesse

Jean Seberg dans Bonjour tristesse, ci-dessous avec David Niven

Jean Seberg avec David Niel dans  Bonjour trist

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Jean Seberg à Paris devant Notre-Dame

Jean à Paris

Jean Seberg

Jean Seberg et François Moreuil

   Après ces deux films, Jean Seberg choisit la France pour y mener sa carrière. Elle a rencontré au cours de l’année 1957 un jeune dandy , avocat de son état et cinéaste à ses heures, François Moreuil qu’elle épouse en octobre 1958 et se fixe à Paris. Il renoncera effectivement  à sa carrière d’avocat pour se consacrer au cinéma et réalisera son premier film en adaptant une nouvelle de Françoise Sagan. Voici comment François Moreuil décrit la scène de sa rencontre avec Jean Seberg : « En juillet 1957, malgré l’échec de « Sainte Jeanne », Jean tourne à Cavalaire, pour la seconde fois sous l’autoritaire direction d’Otto Preminger, « Bonjour ­Tristesse », tiré du roman de Françoise Sagan. Invitée à déjeuner par mon ami Paul-Louis Weiller, elle arrive à la Reine Jeanne, somptueux domaine mitoyen du fort de Brégançon. Comme je suis ­bilingue, Paul-Louis me place à sa droite. Son statut d’actrice renforce sans doute mon attirance. Mais au-delà, son ravissant visage, son esprit et son naturel me séduisent instantanément. Le coup de foudre est réciproque. Jean repart aux Etats-Unis. Je la suis, malgré la désapprobation de mon père qui estime qu’un jeune avocat de 23 ans n’a rien à faire dans l’Iowa, où… je me prépare à rencontrer ses parents. Insouciants et comblés, nous flottons sur un petit nuage, follement amoureux. Le 5 octobre 1958, j’épouse Jean ­Seberg à Marshalltown. L’étoile a 20 ans, son chevalier servant, quatre de plus… »    Ce mariage sera un échec, ils divorceront en 1960, peu après qu’il l’ait dirigée en collaboration avec le réalisateur Fabien Collin, dans le film La Récréation (1961) où elle joue le rôle d’une jeune étudiante américaine fascinée par son voisin sculpteur.

Jean SebergJean Seberg

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A bout de souffle : Jean devient l’égérie de la Nouvelle Vague

    C’est avec le mythique A bout de souffle (1959) de Jean-Luc Godard que Jean Seberg sera immortalisée à jamais, en incarnant aux côtés de Jean-Paul Belmondo, la jeune étudiante américaine Patricia Franchini, personnage fait de “grâce garçonne et de douceur angélique”, qui vend le New York Herald Tribune sur les Champs Elysées.

A Bout de Souffle - Belmondo et Jean Seberg

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A bout de souffle - Jean-Luc Godard et Jean Seberg« Quand j’ai tourné À bout de souffle, je pensais que je faisais quelque chose de très précis. Je réalisais un thriller, un film de gangsters. Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai compris que j’avais fait tout autre chose. Je croyais que je filmais le Fils de Scarface ou le Retour de Scarface et j’ai compris que j’avais plutôt tourné Alice au pays des merveilles, plus ou moins. » — Jean-Luc Godard, Table ronde Cinéma / Politique à Los Angeles, en 1968.

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg devant la reproduction du tableau de Renoir Melle Irène Cahen

Le contexte du film
    Au lendemain de la guerre, les jeunes français découvrent avec enthousiasme le cinéma américain. La Cinémathèque puis la célèbre revue d’André Bazin, les Cahiers du cinéma,  créée en 1951 vont servir de base pour le renouvellement du cinéma français jugé trop académique et de tremplin pour une nouvelle génération de cinéastes dont plusieurs ont commencé leur carrière comme critiques (les « Jeunes turcs »). Ces cinéastes surfent sur le profond désir de changement qui s’opère alors dans la société française dans un contexte historique très particulier (début des « trente glorieuses », guerre d’Indochine et d’Algérie, mouvements féministes, etc..). Parmi ces jeunes cinéastes, Jean-Luc Godard, qui a commencé à réaliser des courts-métrages est l’un des plus prometteurs. L’année 1959 est l’année de la présentation au Festival de Cannes des Quatre Cent Coups de François Truffaud et Jean-Luc Godard sent que c’est le moment pour lui de réaliser son premier long métrage. Il reprend pour cela une idée de scénario de François Truffaut s’inspirant d’un fait divers dans lequel un jeune délinquant vole une voiture à Marseille pour aller retrouver une jeune Américaine à Paris et tue un motard de la police lancé à sa poursuite. Comme dans beaucoup des films de la Nouvelle Vague, les héros sont des personnages ordinaires, jeunes et contemporains, faisant preuve d’un certain égoïsme, qui s’affranchissent des règles sociales et morales imposées par la société et sont à la recherche de l’amour. Il choisira comme acteurs Jean-Paul Belmondo, au physique de gueule cassée en rupture avec l’image du jeune premier classique et à la diction spontanée et sans artifice qu’il a déjà fait tourné dans le court-métrage Charlotte et son Jules et Jean Seberg, symbole de la simplicité et du naturel féminin au charme dévastateur qui rompt avec l’image stéréotypée de la femme classique ou de la femme fatale style Bardot du cinéma français avec son air de garçon manqué aux cheveux courts à l’allure androgyne et dont le délicieux accent américain ajoute à son personnage un charme exotique. Jean Seberg a été désorientée par la manière de filmer de Godard qui rompait avec le style de Preminger. Pierre Rissient, son premier assistant dans le film a décrit la manière dont s’était effectué le tournage : « Il n’y avait pas de scénario au sens classique du terme mais un séquencier de quelques pages. Godard arrivait le matin sur la scène du tournage avec des dialogues qu’il écrivait au jour le jour. Jean-Luc, Jean Seberg et Belmondo s’asseyaient au café du coin pour lire et répéter les dialogues (…) et étaient peu dirigés de la part de Godard ce qui frustrait un peu Jean Seberg, tandis que Belmondo était très à l’aise ».

A Bout de Souffle - Jean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo et Jean SebergJean-Luc Godard, Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg

     Le financement du film a été assuré par René Pignères qui était un important distributeur de l’époque qui avait financé jusque là des films classiques et qui après le succès des Quatre Cent Coups de Truffaud et des Cousins de Chabrol s’intéressait à la Nouvelle Vague et qui en a confié la production à Georges de Beauregard. Pour palier à l’inexpérience de Godard Claude Chabrol avait accepté de se porté garant du film en acceptant d’être superviseur technique mais il n’est que très peu intervenu. Le tournage a été réalisé rapidement en cinq semaines, entre août et septembre 1959, et avec une équipe réduite. Le chef opérateur, qui avait été présenté à Godard par Pignères, était Raoul Coutard qui grâce à son activité récente de reporter de guerre en Indochine avait l’habitude de tourner avec très peu de lumière, filmer la caméra à l’épaule et se dissimuler pour filmer discrètement des scènes de rue (Pierre Rissient). Godard en tant que critique aux Cahiers du Cinéma défendait une mise en scène classique qui affectionnait les longs plans séquences, comme le pratiquait  Preminger mais face à l’abondance de matière du film qui nécessitait des coupes, il inaugura avec ce film la pratique du « jump cut », une forme de montage originale et révolutionnaire : plutôt que de supprimer des scènes entières du film comme il était habituellement pratiqué dans le montage traditionnel, il coupera à l’intérieur des plans créant ainsi un effet de de discontinuité dans son film qui imprimera à celui-ci un rythme particulier qui sera très apprécié.  Godard réutilisera par la suite cette trouvaille notamment dans son second film Le Petit Soldat. En hommage au cinéma américain, Godard avait dédié son film à la Monogram Pictures, compagnie américaine spécialisée dans les séries B, parmi lesquelles il appréciait tout particulièrement un film Le Démon des armes (Gun Crazy) dont il a repris dans A bout de souffle un long plan séquence fétiche  filmé de la banquette arrière d’une voiture.     A sa sortie en 1960,  le film connaîtra un succès important auprès de la critique (George Sadoul dans Les Lettres françaises) et du public (2,2 millions d’entrées en France). 

Jean Seberg dans A bout de souffle

éblouissante Jean Seberg

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg dans A bout de souffle

Jean Seberg et Belmondo dans A bout de souffle

Jean Seberg et Belmondo dans A bout de souffle

Jean Seberg dans A bout de souffle

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1960 à 1967 : les années avec Romain Gary

    Jean Seberg a été fascinée par les écrivains. Son premier mari, François Moreuil a raconté dans un livre de mémoire la rencontre en décembre 1959, au cours d’un diner, de leur couple avec l’écrivain Romain Gary à Los Angeles, ville où celui-ci venait d’être nommé consul général de France :

Romain Gary   « L’année d’après (en 1960, après le tournage d’A Bout de souffle), elle part tourner à Los ­Angeles. John Derek et Ursula ­Andress nous hébergent à Beverly Hills. Comme me l’a conseillé mon parrain Jean de Lipowski, ambassadeur de France, j’ai, dès mon arrivée, déposé ma carte au consulat général. Romain Gary, récemment nommé au poste, nous convie à ­dîner. Jean est sublime dans une robe de soie bleu nuit signée ­Hubert de Givenchy. Devant elle, le consul fait le paon. Ses pavanes ne vont m’amuser qu’un moment. (…) A la fin de la soirée, je l’informe que je dois ­regagner Paris, et lui confie naïvement ma femme : « Prenez-en soin, Monsieur le Consul ! » Avec aisance (…), il met la main sur Jean et devient, je ne l’apprends que plus tard, son amant. Du pur boulevard ! Son film terminé, Jean me rejoint à Paris. Entre-temps, j’ai abandonné le barreau pour la mise en scène. Tiré d’une nouvelle de Sagan, mon film « La récréation » offre à Jean un rôle sur mesure. Je me demande pourquoi nos relations sont si tendues. Je découvre alors, ­furieux, sa liaison avec Gary. Fou de rage, je me rue dans sa suite de l’hôtel Lutetia à Paris pour lui taper dessus… mais les coups de poing apaisent rarement les passions. Le tournage de « La récréation » est un enfer. Sur le plateau, je retiens tout juste mes larmes. Notre bonheur aura été aussi intense que la douleur qui m’étreint désormais. Un matin, Jean pique une véritable crise d’hystérie. A l’hôpital Américain, on lui prescrit une cure de ­repos, sans droit de visite. Je me plie aux ordres, tandis que Gary en blouse blanche, se faisant passer pour un médecin, vient, lui, quotidiennement à son chevet. Dès sa sortie, ils partent ensemble pour les Etats-Unis. Le 17 janvier 1961, j’apprends par la radio que Jean, sans m’avoir jamais assigné, a obtenu à Las Vegas le divorce pour… cruauté mentale. Le coup me laisse KO. »

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L’interview indiscrète de Jean après sa séparation avec François Moreuil

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Jean Seberg et Romain Gary à Venise

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     Pour l’écrivain Romain Gary à l’âme tourmentée par une relation fusionnelle avec une mère adorante et le souvenir de la Shoah, de son vrai nom Roman Kacew d’origine juive ashkénaze qui a émigré en France en provenance de Pologne en 1928 à l’âge de 14 ans, qui a rejoint le général De Gaulle à Londres en 1940 et a été fait Compagnon de la Libération, qui a vécu jusque là un mariage de raison et des aventures sans lendemains, Jean Seberg alors âgée de 21 ans incarne l’idéal féminin de ses romans, la femme fantasmée que sa plume inventait. Il en tombe éperdument amoureux et s’installe avec elle dans une suite au Lutetia, puis au printemps 1960 dans un appartement de l’Île Saint-Louis et enfin plus tard, en 1963 dans un vaste appartement au second étage du 108 rue du Bac. Il’épouse en 1963 après que son divorce ait été prononcé. La même année naît leur fils Alexandre Diego Gary. Par quelle alchimie l’émigré juif de Lituanie en représentation permanente et la jeune fille puritaine du Middle West de vingt-quatre ans sa cadette filent-ils le parfait amour ? L’innocence et la vulnérabilité de Jean vont émouvoir Gary qui va jouer cette fois le rôle de protecteur mais en même temps il confie à l’un de ses amis qu’il peine à satisfaire les appétits sexuels de la jeune fille et que cette situation l’angoisse…

Qui était Romain Gary ?

Jean Seberg et Romain Gary

Jean Seberg

Jean Seberg et Romain Gary

    Avec Romain Gary, une vie nouvelle s’ouvre pour Jean qui a mûri : elle a découvert et maîtrise le chic parisien, s’habille désormais chez les grands couturiers et roule dans Paris en Chevrolet. Gary est lui même en représentation et mystification permanente, il roule en Jaguar bleue et porte des tenues extravagantes et coûteuses. L’appartement de la rue du Bac a été refait par un décorateur à grand frais et cinq personnes sont à leur service. Ils côtoient les grands de ce monde, c’est ainsi qu’ils seront invités à la Maison Blanche pour un dîner en tête à tête avec Jackie et JF Kennedy qui avait apprécié A bout de souffle. la famille et le personnel passent plusieurs mois par an dans l’Île de Majorque, à Puerto Andraitx où Gary possèdent une villa. Jean n’est pas pour autant inactive, durant cette période, elle se cultive en prenant des cours à l’Ecole du Louvre et tourne de nombreux films :

  • 1961 : Les Grandes Personnes de Jean Valère : Ann Westerling
  • 1961 : L’Amant de cinq jours de Philippe de Broca : Claire
  • 1961 : Congo vivo de Giuseppe Bennati
  • 1963 : À la française (In the french style) de Robert Parrish
  • 1964 : Lilith de Robert Rossen : Lilith Arthur
  • 1964 : Les Plus Belles Escroqueries du monde, sketch Le Grand Escroc de Jean-Luc Godard : Patricia Leacock
  • 1964 : Échappement libre de Jean Becker : Olga Celan
  • 1965 : Choc (Moment to moment) de Mervyn Le Roy
  • 1965 : Un milliard dans un billard de Nicolas Gessner : Bettina Ralton
  • 1966 : L’Homme à la tête fêlée d’Irvin Kershner
  • 1966 : La Ligne de démarcation de Claude Chabrol : Mary, comtesse de Grandville
  • 1967 : Estouffade à la Caraïbe de Jacques Besnard : Colleen O’Hara
  • 1967 : La Route de Corinthe de Claude Chabrol : Shanny
  • 1968 : Les oiseaux vont mourir au Pérou de Romain Gary : Adriana
  • 1969 : Pendulum (Pendulum) de George Schaefer : Adèle Matthews
  • 1969 : La Kermesse de l’Ouest (Paint Your Wagon) de Joshua Logan : Elizabeth Rumson
  • 1970 : Airport de George Seaton : Tanya Livingston
  • 1970 : Vague de chaleur (Ondata di calore) de Nelo Risi
  • 1970 : Macho Callahan de Bernard Kowalski

Jean Seberg dans Lilith de Robert RossenJean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg dans Lilith de Robert Rossen

Jean Seberg et warren Beaty dans Lilith de Robert Rossen,

Jean Seberg et warren Beaty dans Lilith de Robert Rossen, 1964

     La qualité de ces films est très inégale. Il semble que son meilleur film ait été Lilith, un film poétique et bouleversant de Robert Rossen où elle joue avec Warren Beatty interprétant le rôle d’une jeune et belle schizophrène qui séduit son thérapeute .

    La vie aurait pu suivre son cours et Jean continuer à vivre dans le luxe et  l’insouciance et terminer sa carrière en jouant des rôles de vieilles dames mais on ne peut nier longtemps sa vraie nature. A t’elle pris conscience que cette vie était artificielle et vaine et ne correspondait pas à ses aspirations, à  ce qu’elle était vraiment ? La petite fille du Middle West élevée selon des principes luthériens austères et rigoureux a t’elle développé un sentiment de culpabilité ?, les blessures psychologiques subies lors des tournages alors qu’elle n’était qu’une frêle adolescente se sont-elles rouvertes ?, les doutes qui l’assaillaient sur ses capacités professionnelles l’ont-il emportés ? On ne le sait, peut-être  tous ces facteurs ont-il agit en même temps mais à partir du milieu des années soixante, alors qu’elle était au sommet de sa gloire, la vie de Jean Seberg a commencé à dériver tel un bateau sans gouvernail livré aux caprices des flots qui l’emportaient.

à suivre : II) la chute de l’ange

Jean Seberg

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