De la cave au grenier, l’esprit caché de l’escalier (II) – L’Escalier en spirale de Yeats à Thoor Ballylee et les Gyres

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William_Butler_Yeats_by_John_Singer_Sargent_1908William Butler Yeats par John Singer Sargent,1908

Toor Ballylee de YeatsToor Ballylee, la Tour noire de Yeats

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–––– Extrait de la préface de L’Escalier en spirale par Jean-Yves Masson, traducteur ––––––––––

Jean-Yves Masson   Le titre L’Escalier en spirale à lui seul manifeste le lien de dépendance réciproque entre les deux recueils (l’autre est La Tour), puisque l’escalier en question est celui par lequel on monte dans la Tour – cette tour acquise en 1917 dont Yeats a fait l’un des motifs principaux de son mythe personnel, et le symbole de son esprit. La Tour signifiait par elle-même, comme le dit fort bien le poème qui donne son titre au recueil, l’ancrage de l’inspiration yeatsienne dans le passé de l’Irlande, dans un monde de valeurs féodales et rurales – en un mot, traditionnelles. Mais elle pourrait apparaître comme statique, et comme une référence exclusive au passé, à force de signifier un peu trop ouvertement la position résolument conservatrice de Yeats. Or la pensée de Yeats ne se réduit pas à cela. L’escalier qui parcourt l’édifice de pierre révèle en effet que la Tour est animée d’un mouvement sinueux : bien que cachée à un regard extérieur, la spirale que forme les marches quand on pénètre à l’intérieur de l’édifice dressé dans sa prétention à durer, témoigne de la présence occulte d’un double mouvement : celui de la contemplation, certes, qui s’élève vers la vision du ciel étoilé (la Tour est un tremplin pour la méditation, elle n’est pas close, elle n’est pas une sécurité pour l’âme) mais aussi pour la mort. Car la spirale – le gyre, dans le vocabulaire de Yeats – est d’abord mouvement pur, ligne ondulante, image du tourbillon qui ne cesse d’emporter toute chose, et cela sans même tenir compte de son sens ésotérique et de l’édifice conceptuel élaboré par Yeats pour en relier l’image aux phases de la lune, elle dit, comme les grandes spirales de l’architecture baroque, la présence du temps au cœur même de la pierre apparemment immuable  – apparemment seulement, car la ruine la guette, et son sommet a commencé à s’effriter.
YEATS - A VISION    Certes, la spirale évoque le mouvement tournant des phases de la lune tel que les décrits Yeats dans Vision, mais qu’est-ce en somme que la lune, si nous ne retenons que l’essentiel de tout l’effort de Yeats pour construire son système, sinon l’astre changeant par excellence, que Virgile associe à la mort dans un vers qui a fourni à Yeats le titre de l’un de ses plus beaux textes, Per amica silentia lunae ?

 la Tour de Yeats n’est donc pas une « tour d’ivoire ». Elle n’est pas un refuge, un lieu de repli, même si la tentation fut constante pour lui de se retirer du monde, et s’il a eu comme Mallarmé, le sentiment que le poète devait être le célébrant d’un culte à venir, auquel la foule n’était pas appelée dans l’immédiat à participer. Non, la Tour n’est pas un refuge : si elle l’était, convenons que cet abri serait bien menacé. A l’image de son propriétaire, les ans l’ont dégradée.
 Yeats - Per amica silentia lune     Yeats n’est pas de ceux qui accueillent la vieillesse avec sérénité; vieillir suscite au contraire chez lui une révolte, une rage que rien n’apaise. L’Escalier en spirale – et l’auteur a voulu à ce que ses premiers lecteurs le sachent – est un livre écrit contre la maladie, un livre qui commence sous le signe de la mort et se poursuit par de multiples textes où se lit le souci de préparer, par des lectures appropriées, le grand passage vers l’au-delà (le mythe d’Er au dixième livre de La République de Platon revenant avec une insistance particulière, ainsi que les souvenirs des grands textes platoniciens et néoplatoniciens sur la mort).
    La mort, donc, s’apprivoise. Le tragique est la vérité ultime de la condition humaine. Il faut aller à la mort « fièrement, les yeux grands ouverts, en riant ». Comme Yeats l’écrit dans « Incertitude ». La mort peut même être aimée. C’est la vieillesse qui est odieuse ! Et elle ne cessera plus d’apparaître comme telle jusqu’aux Derniers poèmes. Le fait de s’être marié tard et d’avoir épousé une jeune épouse conduit Yeats à redouter la baisse de son énergie sexuelle, liée à l’âge. Dans l’espoir de conserver toutes ses forces, il aura même recours en 1934 à l’opération chirurgicale alors très en vogue mise au point par l’Autrichien Eugen Steinach. mais s’il y attache tant d’importance, c’est aussi que la sexualité est pour lui la source de toute énergie créatrice, esprit et corps étant profondément interdépendants : L’Escalier en spirale voit s’accentuer la thématique sexuelle qui n’a jamais été absente de l’œuvre de Yeats, mais quia cquiert à présent une ampleur considérable et atteindra même une véritable violence dans les Derniers poèmes.

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l’escalier en spirale de Thoor Ballylee

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Les gyres, clé du système métaphysique élaboré par Yeats.

La spirale de l’escalier en colimaçon est à l’image des « gyres » qui sont la clé du système métaphysique et historique élaboré par Yeats au cours des années vingt, et exposé dans Vision. Le schéma fondamental qui gouverne ce système (que Yeats a résumé dans les notes du recueil Michael Robartes et la danseuse) consiste en deux cônes emboîtés l’un dans l’autre : ils figurent l’entrelacement de deux spirales, l’une représentant la tendance à l’objectivité (gouvernée par la lumière solaire), l’autre, le penchant subjectif (associé à la lumière lunaire). Le perpétuel enchevêtrement des deux tendances toujours en lutte l’une contre l’autre, explique, entre autres, le mouvement fondamental de l’histoire, spirale où alternent les phases dominées par l’esprit objectif et celles où la subjectivité l’emporte. Quand il reçut la « révélation » de ce schéma, au cours des séances où sa jeune épouse se transformait en médium, le mettant en contact avec de « mystérieux informateurs », l’escalier de Thoor Ballylee prit une signification d’autant plus précieuse : idéalement, le mouvement hélicoïdal se prolonge vers le ciel, élevant l’esprit vers l’étoile polaire.

I
MY SOUL

My Soul. I summon to the winding ancient stair;
Set all your mind upon the steep ascent,
Upon the broken, crumbling battlement,
Upon the breathless starlit air,
« Upon the star that marks the hidden pole;
Fix every wandering thought upon
That quarter where all thought is done:
Who can distinguish darkness from the soul

MON ÂME

Je t’appelle : viens à l’antique escalier en spirale ;
concentre-toi de tout ton esprit sur la montée aride,
Sur les créneaux ruinés qui s’effritent,
Sur l’air constellé que nul souffle n’agite,
Sur l’étoile qui indique le pôle caché;
Concentre toutes tes pensées errantes sur
Ce lieu où toute la pensée s’élabore :
Qui peut distinguer entre l’âme et l’obscurité ?

A Dialoque of Self and Soul (Un dialogue entre le Moi et l’Âme) – L’Escalier en spirale, traduction de Jean-Yves Masson -Editions Verdier, 2008.

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The gyres

The gyres ! the gyres ! Old Rocky Face, look forth;
Things thought too long can be no longer thought,
For beauty dies of beauty, worth of worth,
And ancient lineaments are blotted out.
Irrational streams of blood are staining earth;

Empedocles has thrown all things about;
Hector is dead and there’s a light in Troy;
We that look on but laugh in tragic joy.

What matter though numb nightmare ride on top,
And blood and mire the sensitive body stain?
What matter? Heave no sigh, let no tear drop,
A-greater, a more gracious time has gone;
For painted forms or boxes of make-up
In ancient tombs I sighed, but not again;
What matter? Out of cavern comes a voice,
And all it knows is that one word ‘Rejoice!’

Conduct and work grow coarse, and coarse the soul,
What matter? Those that Rocky Face holds dear,
Lovers of horses and of women, shall,
From marble of a broken sepulchre,
r dark betwixt the polecat and the owl,
Or any rich, dark nothing disinter<
The workman, noble and saint, and all things run<
On that unfashionable gyre again.

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Wlliam Blake - Nabuchodonosor

The Second Coming (1919)

TURNING and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer;
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world,
The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere
The ceremony of innocence is drowned;
The best lack all conviction, while the worst
Are full of passionate intensity.

Surely some revelation is at hand;
Surely the Second Coming is at hand.
The Second Coming! Hardly are those words out
When a vast image out of Spiritus Mundi
Troubles my sight: somewhere in sands of the desert
A shape with lion body and the head of a man,
A gaze blank and pitiless as the sun,
Is moving its slow thighs, while all about it
Reel shadows of the indignant desert birds.
The darkness drops again; but now I know
That twenty centuries of stony sleep
Were vexed to nightmare by a rocking cradle,
And what rough beast, its hour come round at last,
Slouches towards Bethlehem to be born?

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La seconde venue,

Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.
L’anarchie se déchaîne sur le monde
Comme une mer noircie de sang : partout
On noie les saints élans de l’innocence.
Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.

Sûrement que quelque révélation, c’est pour bientôt.
Sûrement que la Seconde Venue, c’est pour bientôt.
La Seconde Venue ! A peine dits ces mots,
Une image, immense, du Spiritus Mundi
Trouble ma vue : quelque part dans les sables du désert,
Une forme avec corps de lion et tête d’homme
Et l’œil nul et impitoyable comme un soleil
Se meut, à cuisses lentes, tandis qu’autour
Tournoient les ombres d’une colère d’oiseaux…
La ténèbre, à nouveau ; mais je sais, maintenant,
Que vingt siècles d’un sommeil de pierre, exaspérés
Par un bruit de berceau, tournent au cauchemar,
– Et quelle bête brute, revenue l’heure,
Traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ?

Traduction d’Yves Bonnefoy,  in Anthologie bilingue de la poésie anglaise, La Pléiade, 2005

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Regards croisés en poésie et peinture : à propos d’un poème de William Burler Yeats, « The Mermaid ».

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yeatsWilliam Burler Yeats (1865-1939)

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The Mermaid                                                 La Sirène

A mermaid found a swimming lad                  Une sirène rencontra
Picked him for her own.                                     Un joli garçon qui nageait.
Pressed her body to his body,                            Le choisit, le garda pour elle ;
Laughed; and plunging down                           En riant, elle l’entraîna
Forgot in cruel happiness                                   jusqu’au fond de l’eau, oubliant,
That even lovera drown                                     Que même un amoureux se noie.

The Mermaid de Yeats tiré du poème             Traduction Jean-Yves Masson
A Man Young and Old (The Tower)

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Knut Ekval - Le pêcheur et la Sirène - 1900

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Vignette de La petite Sirène par Bertall représentant la petite sirène et le prince.

Vignette de La petite Sirène par Bertall représentant la petite sirène et le prince.

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Albert Samain (1858-1900)

Albert Samain (1858-1900)

« Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme » (Albert Samain).

Les sirènes

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots, 
Une harpe d’amour soupirait, infinie ; 
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie
Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,
Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;
Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles
Versait tout son azur en l’âme des nochers,

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,
Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,
Et c’était une extase où le coeur plein se brise,
Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant !

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux, 
Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ; 
Et là-bas – visions – sur l’or pâle des grèves 
Ondulaient vaguement des torses amoureux.

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant, 
Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues 
Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues, 
Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail 
Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines, 
Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines, 
Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;
Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,
Et, le col renversé, les narines ouvertes,
Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;
Suprême, une langueur s’exhalait des calices,
Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,
Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,
Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège ; 
Et, doucement captif entre leurs bras de neige, 
Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait…Là-bas, vers les îlots, 
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,
Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé 
Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines, 
Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,
Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.

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Louis Ménard (1822-1901)

Louis Ménard (1822-1901)

« Je veux conserver le droit de glorifier les causes vaincues et de regretter les religions mortes. » (Louis Ménard).

« Ménard était bien tout le contraire d’un esprit droit. On n’en vit guère de plus tordu et de plus biscornu, de plus difficile à comprendre du point de vue logique. mais il n’en fut guère aussi de plus original à la fois et de plus cultivé » (Gourmont).

La sirène

La vie appelle à soi la foule haletante
Des germes animés ; sous le clair firmament
Ils se pressent, et tous boivent avidement
À la coupe magique où le désir fermente.

Ils savent que l’ivresse est courte ; à tout moment
Retentissent des cris d’horreur et d’épouvante,
Mais la molle sirène, à la voix caressante,
Les attire comme un irrésistible aimant.

Puisqu’ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d’être :
Qu’ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil
Que leur dispense à tous l’impartial soleil ;

Mais moi, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu naître ;
J’ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien
M’en aller de ce monde où je n’espère rien.

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