« Playdoyer pour un alpinisme perdu » – un livre polémique de Daniel Grévoz

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Daniel Grévoz

Daniel Grévoz est guide de haute montagne depuis 1972. Il a depuis longtemps associé sa passion des cimes et des grands espaces à celle de l’écriture qui s’est concrétisée par la publication d’une vingtaine d’ouvrages, romans, témoignages ou études historiques, relatifs au Sahara et à la montagne. Il a reçu, entre autres, la Plume Vermeille de la Société des Auteurs Savoyards et, par deux fois, le Grand Prix du Livre de Montagne.

« Au nombre de ceux qui vont dans les Alpes, il est des sourds et des aveugles, incapables de saisir le langage de la splendeur qui les entoure ; il est des acrobates qui ne voient dans la roche dressée que le mât de cocagne où leur gloriole se satisfait à bon compte. »   –  Daniel Grévoz.

« Vous avez méprisé la nature, – c’est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées qu’éveillent les paysages. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de france; vous avez fait des champs de courses des cathédrales de la terre… Les Alpes elles-mêmes, que vos poètes ont aimées si pieusement, vous les considérez comme des mâts de cocagne dans des arènes d’ours auxquels vous vous mettez en devoir de grimper, lui que vous redescendez en poussant des  hurlements de joie. Lorsque vous ne pouvez plus hurler, n’ayant plus de moyen humain pour exprimer votre jubilation, vous remplissez le silence des vallées par le fracas de la poudre, et vous rentrez chez vous, rouges d’une éruption de boutons d’orgueil, et si heureux que vous hoquetez convulsivement de vanité satisfaite.  »  – Diatribe de John Ruskin contre les membres de l’Alpine Club.

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   L’alpinisme n’est plus.
   Non pas celui de l’audace, de la performance ou de l’exploit, vanités devenues aussi époustouflantes que pléthoriques, mais celui qui suscite le rêve. Celui qui insuffle l’irrépressible désir de rencontrer une montagne pour s’éprendre de ses magnificences. La rencontrer autrement que par un simple emballement des muscles ou des raidissements de la volonté mais avec des ardeurs moins triviales.

   L’alpinisme n’est plus ?
  Non, si l’on se réfère aux décevants écrits qu’il inspire trop souvent et dont le lectorat ne dépasse guère qu’un cercle d’initiés. Car le peu qui perdure de cette passion pour l’altitude ne sait plus se raconter. Les prouesses relatées ne se résument qu’à quelques chiffres symbolisant une difficulté, un horaire ou des dénivelés, quelques images fixes ou animées trop brièvement commentées… Pire encore quand elles se réduisent à un décompte de minutes et secondes, quand elles sont conduites sous l’égide d’un dossard ou se déclinent par foules entières, par pleins téléphériques, par piétinements marqués. Fulgurances parfois éblouissantes de témérité et de compétence mais qui, conventionnelles et sans profondeur, ne laissent que d’éphémères traces. On n’y trouve que des relations physiques fort dénuées de considérations plus irrationnelles. Un travers déjà ancien que nous décrit déjà l’italien Hugues De Amicis en 1924 quand il écrit au sujet des « ascensions difficiles » que « l’âpreté du travail physique et nerveux dessèche le sentiment esthétique et poétique. Et c’est là peut-être la principale raison pour laquelle manque une véritable littérature alpine qui, comme toutes les littératures, devrait être la manifestation de sentiments. Presque toujours, celui qui aime la montagne la cultive trop comme sport, et en écrit trop sous cet aspect, qui, littérairement, est secondaire. »   

   Non l’alpinisme n’est plus. Lui qui a su inspirer tant de belles pages au parfum corsé d’aventure ne saurait se reconnaître dans les insipides relations qu’on tente de lui prêter. Insipides pour ne plus savoir rapporter et faire partager les émotions ressenties. Insipides pour se réduire à un vocabulaire spécifique qui laisse peu de place à la diversité ou l’originalité et déshumanisent le propos. Insipides au point qu’il faut se tourner vers les rééditions de très anciens récits pour retrouver les fondements de cette activité.
   L’alpinisme s’est replié sur lui-même, sclérosé, essoufflé à courir après des prouesses ayant pour seul but de vaincre l’horloge ou d’ajouter un degré à l’échelle des difficultés. Exploits qui, certes, ont l’intérêt de démontrer le remarquable potentiel des possibilités humaines en matière d’escalade mais ne laissent plus place aux charmes du hasard, de l’improvisation, de la découverte, des émois. La difficulté et la prouesse n’ajoutent plus rien à la difficulté et la prouesse.
   Et cet alpinisme n’intéresse plus. Il a perdu son aura, il n’est plus pratiqué par des héros mais des surhommes, des techniciens tellement spécialisés, tellement fermés sur eux-mêmes que nul ne peut songer à les imiter. Devenu surhumain, pour ne pas dire inhumain, il ne remplit qu’à grand peine l’essentiel des pages des revues de montagne qui, cherchant à se diversifier, délaissent les exploits pour se tourner vers la botanique, la géographie, la photographie, la randonnée… Et ses apparitions cinématographiques ne sont rarement plus que défilements d’images débridées, incohérentes et superficielles. Témoignages à l’affligeante indigence d’émotions.

Bivouac en paroi - photo Gordon Wiltsie

   Alors qu’était donc l’alpinisme qui savait faire naître la passion, éveiller des vocations, fasciner ? C’était une activité faite de désirs et de victoires, de peurs et d’échecs qui allaient bien au-delà de barouds contre roc et glace. D’émerveillements, surtout, devant les spectacles de la haute montagne et l’enrichissement qu’on trouve à la fréquenter. Une activité qui ne rechignait pas à raconter toutes ces émotions par le détail, les faire vivre, donner envie de s’en approprier d’identiques. Qui ne limitait pas la conquête d’un sommet aux ultimes défis qu’elle pouvait imposer mais dont les récits s’attardaient dans les vallées, dans une marche d’approche, dans un refuge, dans les diverses tentatives, dans un bivouac… Un alpinisme qui ressemblait davantage à un chant d’amour qu’à une sauvage bataille. Des houles de passion, d’enthousiasme et de nostalgie… Le plus précieux de ce qu’on appelle l’aventure.
   Pour cerner mieux, si faire se peut, l’alchimie dont résulte la forme la plus élaborée de l’alpinisme, on peut en définir les frontières à travers deux exemples. Le premier nous vient de l’anglais John Ruskin (1819-1900). Il a voué un amour sans borne pour la montagne et ses sommets, au point de leur consacrer des lignes magnifiques et de les comparer à des cathédrales. Mais son amour, aussi prolifique fût-il en matière d’écrits, restera platonique. Jamais il ne gravira l’une des montagnes qu’il admire tant hormis quelques élévations secondaires. Il n’était donc pas alpiniste… 
    Pour illustrer l’opposé, les exemples foisonnent. On peut citer, entre beaucoup d’autres, le livre de Pierre Allain dont le titre Alpinisme et compétition est parfaitement explicite quant à son contenu. Il prône clairement un alpinisme où le rationnel est érigé en modèle. Rendons-lui justice de le reconnaître dès les premières lignes de l’ouvrage. « Il subsiste toutefois une fraction importante de l’ancien alpinisme, le romantique, dans lequel la vue des sites, l’attrait du prodigieux, ou de l’inconnu et toutes les poésies qui peuvent en découler constituent l’essence même, la raison d’être de cette variété originelle. » Un alpinisme ringard, en somme, qu’il appelle à évoluer vers une forme moins proche du « simple tourisme ». « Eh bien si, elle existe, chez nous, la compétition […] compétition embryonnaire mais déjà grosse de son développement futur. Elle ne revêt pas la forme aigüe que l’on constate ailleurs, où tout se mesure au millimètre ou au dixième de seconde… » Hélas, l’évolution a fait que l’on compte maintenant, « chez nous », les dixièmes de secondes, que l’on subdivise sans fin les degrés de difficultés, que l’on ne rechigne pas à revêtir un dossard pour gravir les montagnes. Et que l’on cantonne les récits des plus beaux de ces exploits à une confrontation contre ces éléments déshumanisés.

       Les pages ci-après voudraient remettre en lumière les conceptions qui animaient certains de ces « prophètes de la montagne » comme les appelait très justement le grand alpiniste et écrivain britannique Geoffrey Winthrop Young. Ceux qui ont si bien su décrire l’appel d’un sommet, les tentations qui brûlaient en eux, la découverte d’un itinéraire, les impressions d’une ascension, les richesses d’une amitié avec les compagnons. Et par-dessus tout, peut-être, rendre la poésie de la montagne. Ces choses si immatérielles que l’on aspire à conserver bien davantage que les circonstances d’une lutte épique contre une fissure ou un surplomb. Ces choses qui se gravent dans la mémoire de manière indélébile et qui ont fait de l’alpinisme une activité hors du commun.

   Il n’est certes nullement question, dans ces pages, de rouvrir le débat qui, en son temps, avait opposé les tenants d’un alpinisme romantique à ceux qui prônaient une manière plus acrobatique de gravir les cimes. L’un et l’autre ont eu leurs excès et auraient fort bien pu se compléter. Ils l’ont fait parfois en des récits culminant au sublime. Mais le premier a disparu, emportant avec lui tout le subtil qui résulte de l’ascension d’une montagne. Ne subsistent désormais en guise de témoignage qu’arides relations ou la technique le dispute à la sueur, aux plaies, aux bosses et dont, souvent, seuls les spécialistes peuvent décrypter la réelle portée…

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Mont_Blanc_Wocher

Christian von Mechel – la descente du Mt Blanc par M. de Saussure en 1787

   Un des premiers alpinistes à ressentir la grâce de la haute montagne, et s’en ouvrir, fut sans doute Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), l’instigateur de la première ascension du mont Blanc en 1786. Sommet qu’il gravira lui-même l’année suivante. Avant cet exploit, le savant genevois avait gravi bien d’autres montagnes de moindre importance et leur vouait une passion intense. Mais il n’était point de bon aloi, à l’époque, de se targuer d’un quelconque amour pour les terres d’altitude. Et c’est sous couvert de recherches scientifiques qu’il fréquente les montagnes. Pourtant, un séjour de quinze jours au col du Géant, au sommet de la Vallée Blanche, en 1788, va le pousser à dépasser les seules informations rationnelles du baromètre ou du thermomètre pour nous livrer des observations bien plus personnelles.

« La seizième et dernière soirée que nous passâmes sur le col du Géant fut d’une beauté ravissante. Il semblait que les hautes sommités voulaient que nous ne les quittassions pas sans regret. Le vent froid qui avait rendu la plupart des soirées si incommodes, ne souffla point ce soir-là. Les cimes qui nous dominaient et les neiges qui les séparent se colorent des plus belles nuances de rose et de carmin ; tout l’horizon de l’Italie paraissait bordé d’une large ceinture pourpre, et la pleine lune vint s’élever au-dessus de cette ceinture avec la majesté d’une reine, et teinte du plus beau vermillon. L’air, autour de nous, avait cette pureté et cette impassibilité parfaite, qu’Homère attribue à celui de l’Olympe, tandis que les vallées, remplies des vapeurs qui s’y étaient condensées, semblaient un séjour d’épaisses ténèbres. Mais comment peindrai-je la nuit qui succéda à cette belle soirée ; lorsqu’après le crépuscule, la lune brillante seule dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la vallée enceinte des neiges et des rochers qui entouraient notre cabane ! Combien ces neiges et ces glaces, dont l’aspect est insoutenable à la lumière du soleil, formaient un étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté du flambeau de la nuit ! Quel magnifique contraste, ces rocs de granit rembrunis et découpés avec tant de netteté et de hardiesse formaient au milieu de ces neiges brillantes ! Quel moment pour la méditation ! De combien de peines et de privations de semblables moments ne dédommagent-ils pas ! L’âme s’élève, les vues de l’esprit semblent s’agrandir au milieu de ce majestueux silence, on croit entendre la voix de la nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes. »

   Il y avait donc autre chose à découvrir dans les montagnes que des mesures de températures ou d’altitudes. Autre chose que de longs, dangereux et douloureux efforts. Et des émules de Saussure vont confirmer cette constatation. Des passionnés que l’on appellera « alpinistes » et qui ne cantonneront pas la conquête des cimes à de seules préoccupations scientifiques.

    De tous ces conquérants de cimes, il en est un, John Tyndall (1820-1893), qui va réussir de belle manière la transition entre le scientifique et l’amateur d’escalades. Physicien renommé, il ne fait pas ses premiers sommets sans ses thermomètres, baromètres, appareil à ébullition ou télescope pour ne citer que les moins spécifiques. Comme au mont Rose en août 1858.

« La température des rochers du sommet, où le soleil avait donné sans obstacle au début de la journée, était de 60° Fahrenheit, aussi la neige fondait-elle instantanément partout où elle arrivait au contact du rocher. Elle tombait aussi sur mon chapeau de feutre, dont je m’étais servi pour abriter l’appareil à ébullition, et offrait alors un aspect remarquablement curieux et beau. La chute de neige formait, en effet, une pluie de fleurs gelées, qui comportaient toutes six pétales ; certains de ces pétales détachaient des folioles latérales, telles des feuilles de fougère, d’autres étaient arrondis, d’autres lancéolés ou serratiformes, d’autres clos, d’autres réticulés, mais le type à six pétales ne souffrait pas d’exception. »

    Intéressante description des flocons et cristaux de neige… qui reste cependant une manière très étroite de parler de la montagne. Mais peu à peu, le scientifique cède à l’alpiniste. Le regard s’élargit, ose s’intéresser à un paysage. En août 1861, il fait l’ascension du difficile Weisshorn (4505 m.), jamais gravi jusqu’alors, sans le moindre de ses appareils de mesure. Sauf le calepin qu’il tire de son sac au sommet. « J’ouvris mon carnet pour essayer d’y noter quelques observations mais ne tardait pas à y renoncer ; il y avait quelque chose de déplacé, sinon d’impie, à tolérer l’intrusion de l’homme de science là où une adoration silencieuse semblait être le seul office raisonnable. »
    À partir de ce récit, les termes scientifiques se font moins présents dans le compte-rendu de ses ascensions sauf quand ils participent à la description d’un panorama comme celle qu’il nous fait depuis le sommet de l’Aletschorn en 1869 :

 « Deux couches concentriques d’atmosphère, de caractéristiques par- faitement distinctes, enveloppaient la terre ce matin-là. Trop peu épaisse pour s’élever plus qu’à mi-hauteur des plus altiers sommets, la couche qui épousait la surface terrestre était d’une teinte neutre foncée ; sur elle, comme sur un océan, reposait la couche supérieure lumineuse, dont la séparait, parallèlement à l’horizon, une ligne parfaitement nette. Aucune trace de nuage n’apparaissait dans cette région supérieure de l’atmosphère. […] La suprématie du bleu s’affirmait sur nos têtes, tandis que, sur tout le tour d’horizon, l’éclat intrinsèque de la couche d’air supérieure était rehaussé par le contraste qu’elle formait avec la zone obscure sur laquelle elle reposait. »

    Scientifique dans l’âme, Tyndall ne pourra pourtant jamais abandonner vraiment cette passion Mais à ceux qui pourraient lui reprocher un esprit un peu trop rationnel, il répond par un long poème qui vient clore les pages de son livre dédié à l’alpinisme. Poème qui s’élève bien plus haut que les montagnes.

« Montrez-nous qui fait bruire en chaque touffe d’herbe
De sensuels essaims ? Quel art supérieur
À la pensée sur la toile de l’œil dessine
Ces purs, ces sublimes sommets, puis du tableau
Ô Gnostique bavard, cesse d’agiter l’air !
Jamais ne prendra fin notre quête inquiète. »
La quête, peut-être, de ce que pourrait révéler la science.
« Quelle clarté, si l’homme découvrait le Très-Haut ! »

    Préoccupations philosophiques qui n’empêcheront nullement Tyndall de courir et de conquérir les sommets avec une rare assiduité. Il fera, entre autres, des tentatives au Cervin par l’arête italienne à partir de 1860. Il s’élèvera sur cette arête jusqu’à 4241 m. une antécime qui porte désormais son nom sur l’arête italienne. Et il ne manquera pas, durant ces tentatives, de rencontrer un autre prétendant : le jeune Edward Whymper qui va le devancer sur le Matterhorn1.

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Edward Whymper (1840 - 1911)

Edward Whymper (1840 – 1911)

    Le nom d’Edward Whymper (1840-1911) s’est inscrit en lettres de granite dans l’histoire de l’alpinisme. Un nom synonyme de controverses, porté aux nues autant que vilipendé. Vainqueur de l’emblématique Cervin et témoin, moins de deux heures après cette remarquable victoire, d’une épouvantable tragédie qui coûta la vie à quatre de ses compagnons. Deux événements qui pour beaucoup résument son existence et qui ont déchiré sa forte personnalité entre fierté et désillusion. Une déchirure qui a prêté le flanc à d’innombrables et acerbes critiques. Il n’est qu’à lire les lignes que lui a dédiées son compatriote Geoffrey Winthrop Young pour s’en faire une idée. « Whymper est egocentrique : il ne se voit jamais isolément ou ailleurs qu’au centre du tableau ; il semble n’éprouver guère que des émotions superficielles et aucune espèce de sentiment ; il se révèle plein d’indifférence dans ses rapports, tant avec l’homme qu’avec la nature ; c’est un audacieux, un homme sûr de soi et un calculateur. » Froid portrait qui contraste avec une autre phrase du même texte. « Derrière l’homme de métier et le publiciste, il y avait eu, en fait, le jeune Whymper de la montagne, celui dont Moore le pointilleux fut le camarade de courses et dont Stephen écrivit cet éloge mémorable : … De nous tous, il était manifestement le plus avancé et aurait été, sans un lamentable évènement, le plus triomphant ; son livre renferme la plus authentique expression de l’esprit dans lequel a été remporté la victoire. »

    « La plus authentique expression… » Car au-delà de ces jugements trop hâtifs ou sectaires, c’est une remarquable passion pour la montagne que nous offre Whymper dans son livre « Escalades » maintes fois traduit et republié. Sa rencontre avec les sommets, alors qu’il a tout juste vingt ans, se révèle être un véritable coup de foudre que l’on n’a pas assez reconnu. Lui, le citadin qui étouffe et trépigne d’impatience dans l’atelier de gravure sur bois de son père, lui qui confie de nombreuses fois à son carnet journalier combien il souffre du « sempiternel ressassage de la même besogne écœurante » se voit offrir par la montagne l’aventure dont il rêve. Une aventure à la mesure de sa personnalité : immense, si riche qu’il doute de pouvoir la traduire avec de simples mots. « Les écrivains les plus éminents ne sont jamais parvenus et ne parviendront jamais à donner une idée de la véritable grandeur des Alpes. Les impressions que font naître les descriptions les plus détaillées et les plus habiles sont toujours erronées. Si magnifiques que soient les rêves de l’imagination, ils sont toujours de beaucoup inférieurs à la réalité. »
    Il est difficile d’imaginer comment ce jeune britannique qui ignore tout de l’alpinisme va réussir en cinq très courtes saisons estivales à se hisser parmi les meilleurs, pour ne pas dire le meilleur, conquérants des cimes de cette époque. Lui qui écrit que lors de son premier voyage dans les Alpes il ne connaissait pas les montagnes autrement que par les livres. La liste de ses conquêtes entre 1861 et 1865 n’en est que plus éloquente : on y trouve plus d’une demi-douzaine de sommets de première importance comme les Écrins, l’aiguille Verte, l’aiguille d’Argentière et le fameux Cervin.
Sans oublier nombre de cols traversés pour la première fois.
    Un palmarès exceptionnel pour un si jeune alpiniste qui ne s’adonne à sa passion que quelques semaines par an.
    Et son livre, quelles que soient les critiques que l’on puisse en faire et si on prend la précaution d’en lire une version complète, laisse éclater une passion dévorante, voire démente puisqu’on ira jusqu’à le surnommer « le fou du Cervin ». C’est oublier un autre alpiniste parmi les plus célèbres et les plus respectés, Horace-Bénédict de Saussure, qui a souffert, lui aussi, de son irrésistible attirance pour un sommet : « Cela était devenu pour moi une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le mont Blanc, que l’on voit de tant d’endroits de nos environs, sans que j’éprouvasse une espèce de saisissement douloureux.» Et il y eut aussi un « fou du Vignemale » en la personne d’Henry Russel… Les sommets ont fait tourner bien des têtes !
    Escalader les montagnes ! Pas n’importe lesquelles. Les plus belles, celles où personne n’est jamais monté. Celles où le jeune Whymper trouvera à s’épanouir. Celles qui résistent aux plus audacieux. C’est ainsi que sans préparation d’aucune sorte, il s’en va gravir le Pelvoux en août 1861 avec deux montagnards de la contrée et un jeune compatriote de sa trempe : Macdonald. Objectif d’envergure puisque ce sommet est l’un des plus élevés du massif de l’Oisans. Le plus élevé, même croit-on à cette époque. Et les habitants de la région ignorent si sa pointe culminante a déjà était gravie. Ce qui ravit Whymper : « C’est justement ce point que nous voulions atteindre. » Néophyte encore et débordant d’ambition. Débordant de jeunesse fougueuse autant qu’inconsciente ! Mais il est surtout dévoré par la passion de découvrir, de chercher l’insolite, de conduire ses pas là où personne ne s’est encore risqué. Alpiniste, sans doute, mais plus encore il est surtout explorateur et il n’est plus question de science dans ses relations avec la montagne.

   L’ascension du Pelvoux est longue et complexe, mais rien ne dissuade les deux jeunes anglais et leurs guides qui parviennent sur un plateau glaciaire où s’élèvent deux culmens. La pointe secondaire sur laquelle s’aperçoit le cairn édifié en 1828 par le capitaine Durand en charge de cartographier la région. Et un autre sommet plus élevé de quelques mètres dont nul ne sait s’il a déjà été gravi. C’est vers ce sommet, bien sûr, que se dirigent sans hésiter les deux Anglais. Sont-ils les premiers ? Ils le supposent. Mais ils apprendront plus tard qu’un alpiniste français, Victor Puiseux, et son guide Barnéoud les ont précédés en 1848.
    Qu’importe, Whymper ne boude pas son plaisir et s’éblouit du spectacle qui s’offre à leurs yeux :

« Le temps continuait nous être aussi favorable que nous pouvions le désirer. De près et de loin, d’innombrables pics se dressaient dans le ciel, sans qu’un seul nuage vînt les cacher. Nos regards furent d’abord attirés par le roi des Alpes, le mont Blanc, à plus de cent-douze kilomètres de distance, et plus loin encore, par le groupe du mont Rose. Vers l’est, de longues rangées de cimes inconnues se déroulaient l’une après l’autre dans une splendeur idéale ; de plus en plus pâles de ton, elles conservaient cependant la netteté de leurs formes, mais le regard finissait par les confondre avec le ciel, et elles s’évanouissaient à l’horizon lointain dans une teinte bleuâtre. »

   Ce jeune homme dont on dira plus tard qu’il parle des « Alpes avec une froideur détachée » consacre plus d’une page à la description des magnificences qu’il découvre ce jour-là depuis le sommet qu’il vient de gravir. Et, on le verra, ce ne sera pas l’unique fois. Car il n’est en rien insensible à ce qui l’entoure et regrette de se voir limité par les pages d’un livre pour décrire ses aventures. « Si je leur avais accordé tout le déve- loppement qu’elles comportaient, elles auraient formé aisément trois volumes. » C’est dire que ses pérégrinations alpestres ont été beaucoup plus riches pour lui que ce qu’il en écrit.
    Mais, encore une fois, il est surtout dévoré par la passion de la découverte et de la conquête. Depuis le faîte du Pelvoux, sa première réussite, son regard ne manque pas de chercher d’autres objectifs dans les sommets qui l’entourent. Cette pointe toute proche, par exemple. Toute proche et qui semble un rien plus élevée que le Pelvoux. Il s’agit des Écrins, point culminant du massif, avec lequel l’insatiable conquérant prend inconsciemment rendez-vous :

« Cette montagne n’était guère qu’à trois kilomètres de distance et un abîme effroyable, dont nous ne pouvions apercevoir le fond, nous en séparait. De l’autre côté de l’abîme se dressait un grand pic aux flancs pareils à des murailles, trop escarpé pour que la neige pût y séjourner, noir 
comme la nuit, hérissé d’arêtes vives et terminé par un sommet aigu. »

   Il lui faudra patienter pour conquérir ce sommet qu’il ne gravira que trois ans plus tard. Mais Whymper, qu’on traite d’égocentrique, ne fixe pas son regard sur les seuls pinacles ou ses seuls exploits. Il évoque volontiers, par exemple, les travers et les vertus de ses compagnons d’ascension, tout particulièrement les guides dont il nous régale de savoureuses descriptions. Car pour lui tout dans une ascension est digne d’attention. Aucun de ses récits ne se borne aux uniques gestes de l’escalade et encore moins à sa seule personne comme on l’a parfois dit. Même les péripéties qui précèdent l’ascension, où celles qui ne sont pas directement liées à l’alpinisme l’intéressent. Les marches d’approche, les particularités d’une vallée, le caractère d’un aubergiste, les concurrences, les anecdotes… Et l’humour n’est jamais loin de ses écrits.

« Nous nous restaurâmes avec nos provisions et chacun de nous accomplit quelques ablutions fort nécessaires. Les habittants de ces vallées sont toujours infestés par certaines petites créatures dont l’agilité égale le nombre et la voracité. Il est dangereux de les approcher de trop près, et il faut avoir soin d’étudier le vent, afin de les accoster du côté où il souffle. En dépit de toutes ces précautions, mes infortunés compagnons et moi nous étions menacés d’être en quelques instants dévorés tout vifs. Nous n’espérions d’ailleurs qu’une trêve temporaire à nos tortures, car l’intérieur des auberges fourmille, comme la peau des indigènes, de cet insupportable échantillon de la nature vivante. À en croire la tradition, un voyageur trop candide, fut transporté hors de son lit par un essaim de ces bourreaux, tous également affamés ! Mais cela mérite confirmation. »

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Le saut d'Almer (Almer's Leap) à la descente de la première ascension de la Barre des Écrins. Gravure d'Edward Whymper

Gravure d’Edward Whymper : Le saut d’Almer (Almer’s Leap) à la descente de la première ascension de la Barre des Écrins.  : « Il n’était pas possible de descendre, et nous devions s’il fallait absolument franchir cette brêche, sauter par-dessus pour retomber sur un bloc fort peu solide situé de l’autre côté. On décida de tenter l’aventure ; Almer allongea la corde qui le liait à nous et sauta ; le bloc vacilla au moment où il retomba dessus, mais il en étreignit un autre dans ses bras et s’y amarra solidement »

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