Julia Kristeva : les Nouvelles maladies de l’âme


Capture d_écran 2017-07-10 à 10.30.23     « La maladie de l’âme… la belle expression platonicienne n’a de cesse d’être d’actualité. Non seulement elle est prompte à revenir d’époque en époque, mais elle semble particulièrement friande de la nôtre. Que cette maladie désigne une vague tristesse, un taedium vitae, ou, plus grave, une dépression, elle implique tout à la fois la souffrance morale et la souffrance physique. L’âme et le corps sont divisés mais se retrouvent dans la douleur si bien que « la maladie de l’âme vient de ce que nous avons un corps ».   (Extrait de la présentation du livre de J. Pigeaud « La maladie de l’âme ».)


Julia Kristeva.pngJulia Kristeva

Les nouvelles maladies de l’âme, Extrait : Les nouveaux patients existent-ils ?

a199 L’expérience quotidienne semble démontrer une réduction spectaculaire de la vie intérieure. Qui a encore une âme aujourd’hui ? On ne connaît que trop le chantage sentimental digne de feuilletons télévisés, mais il n’exhibe que l’échec hystérique de la vie psychique, bien connu par l’insatisfaction romantique et le vaudeville bourgeois. Quant au regain d’intérêt pour les religions, on est en droit de se demander s’il résulte d’une recherche ou, au contraire, d’une pauvreté psychique qui demande à la foi une prothèse d’âme pour une subjectivité amputée.

     Car le constat s’impose : pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique. L’acte et sa doublure, l’abandon, se substituent à l’interprétation du sens.

    On n’a ni le temps ni l’espace nécessaire pour se faire une âme. Le simple soupçon d’une pareille dérision paraît dérisoire, déplacé. Ombiliqué sur son quant à soi, l’homme moderne est un narcissique peut-être douloureux mais sans remord. La souffrance le prend au corps — il somatise. Quand il se plaint, c’est pour mieux se complaire dans la plainte qu’il désire sans issue. S’il n’est pas déprimé, il s’exalte d’objets mineurs et dévalorisés dans un plaisir pervers qui ne connait pas de satisfaction. Habitant d’un espace et d’un temps morcelés et accélérés, il a souvent du mal à se reconnaître une physionomie. sans identité sexuelle, subjective ou morale, cet amphibien est un être de frontière, un « borderline » ou un « faux-self ». Un corps qui agit, le plus souvent même sans la joie de cette ivresse performative. L’homme moderne est en train de perdre son âme. Mais il ne le sait pas, car c’est précisément l’appareil psychique qui enregistre les représentations et leurs valeurs signifiantes pour le sujet. Or, la chambre noire est en panne.

     Bien entendu, la société dans laquelle l’individu moderne s’est formé ne le laisse pas sans recours. Il en trouve un, parfois efficace, dans la neurochimie : les insomnies, les angoisses, certains accès psychotiques, certaine dépressions s’en trouvent soulagés. Et qui aura à y redire ? Le corps conquiert le territoire invisible de l’âme. Dont acte. Vous n’y êtes pour rien. Vous êtes saturés d’images, elles vous portent, elle sous remplacent,vous rêvez. Ravissement de l’hallucination : plus de frontières entre le plaisir et la réalité, entre le vrai et le faux. Le spectacle est une vie de rêve, nous en voulons tous. Ce « vous », ce « nous » existe-t-il ? Votre expression se standardise, votre discours se normalise. D’ailleurs avez-vous un discours ?

      Quand vous n’êtes pas pris en charge par la drogue, vous êtes « pansés » par les images. Vous noyez vos états d’âme dans le flux médiatique, avant qu’ils ne se formulent en mots. L’image a l’extraordinaire puissance de capter vos angoisses et vos désirs, de se charger de leur intensité et d’en suspendre le sens. Ça marche tout seul. la vie psychique de l’homme moderne se situe désormais entre les symptômes somatiques (la maladie avec l’hôpital) et la mise en image des ses désirs (la rêverie devant la télé). Dans cette situation, elle se bloque, s’inhibe, se meurt. Pourtant, on ne voit que trop bien les bénéfices d’un tel réglage. Plus encore qu’une commodité ou une nouvelle variante de l’« opium du peuple », cette modification de la vie psychique préfigure peut-être une nouvelle humanité, qui aura dépassé, avec la complaisance psychologique, l’inquiétude métaphysique et le souci pour l’être. N’est-ce pas fabuleux, quelqu’un qui se satisfait d’une pilule et d’un écran.

    L’ennui, c’est que le trajet d’un tel surhomme est parsemé d’embûches. Difficultés relationnelles et sexuelles, symptômes somatiques, impossibilité de s’exprimer et malaise engendré par l’emploi d’un langage qu’on finit par ressentir « artificiel », « vide » ou  « robotisé », conduisent à de nouveaux patients sur le divan de l’analyste. Ils ont souvent l’apparence des analysants « classiques ». mais sous les allures hystériques et obsessionnelles percent vite les « maladies de l’âme » qui évoquent, sans s’y confondre, les impossibilités des psychotiques à symboliser des traumas insoutenables. Les analystes sont conduits dés lors à inventer de nouvelles nosographies qui tiennent compte des « narcissismes » blessés, des « fausses personnalités », des « états limites », des « psychosomatiques ». par delà le différences de ces nouvelles symptomatologies, un dénominateur commun les réunit : la difficulté à représenter. Qu’elle prenne la forme du mutisme psychique ou qu’elle essaie divers signaux ressentis comme « vides » ou « artificiels », cette carence de la représentation psychique entrave la vie sensorielle, sexuelle, intellectuelle et peut porter atteinte au fonctionnement biologique lui-même. L’appel est fait alors au psychanalyste, sous des formes déguisées, à restaurer la vie psychique pour permettre une vie optimale au corps parlant.

    Ces nouveaux patients sont-ils produits par la vie moderne qui aggrave les conditions familiales et les difficultés infantiles de chacun et les transforme en symptômes d’une époque ? Ou bien la dépendance médicale et la ruée vers l’image seraient-elles les variantes contemporaines de carence narcissiques propres à tous les temps ? Enfin, s’agit-il d’un changement historique des patients, ou plutôt d’un changement dans l’écoute des analystes qui affinent leur interprétation de symptomatologies auparavant négligées ? […] Il n’en reste pas moins qu’un analyste qui ne découvre pas, dans chacun de ses patients, une nouvelle maladie de l’âme, ne l’entend pas dans sa véritable singularité. De même, en considérant que, par-delà les nosographies classiques et leur nécessaires refontes, les nouvelles maladies de l’âme sont des difficultés ou des incapacités de représentation psychique qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique, nous nous plaçons au cœur même du projet analytique.

Julia Kristeva, Les Nouvelles maladies de l’âmeédit. Fayard, 1993.

Michael Kenna - Vidal Cain, Jardin des Tuileries, Paris, France. 2,010

le Cain d’Henri Vidal au Jardin des Tuileries, photo de Michael Kenna, 2010


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–––– Métaphores ? Non, métamorphoses !  L’imaginaire comme droit au mensonge –––––––––––––

Julia KristevaNous lisons Les Vrilles de la vigne comme une parabole, une évocation chiffrée et elliptique de la mutation stylistique en cours, le rossignol et la vigne étant les deux métaphores polymorphes et croisées de l’écrivain lui-même, de ses désirs et de leur dépassement sublimatoire. Pourtant, la justesse et la concision onirique de l’écriture de Colette en font plus que de simples images rhétoriques : elles sont la réalisation même du changement en cours. Mieux que des métaphores, ce sont des métamorphoses : les trilles imaginés du rossignol sont ceux de Colette elle-même. Ces métamorphoses révèlent des postures imaginaires, provisoires — et en ce sens forcément des impostures —, mais elles forment aussi sa seule réalité aujourd’hui en cours de changement : corps-âme-et-musique sont confondus dans l’écriture d’une réalité si réelle qu’elle ne peut être ni vécue ni simplement lue comme une littérature. Grâce à l’intensité serrée de ses mouvements physiques et psychiques inséparables de leur formulation, le « moi » ne secompare pas au rossignol ni ne se prend pour lui  : « moi » est le rossignol, « moi » est la nuit sonore ………. 

La révolte intime : Colette – Séminaire doctoral de Julia Kristeva.

pour lire la suite du texte de Julia Kristeva c’est  ICI

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Le Rossignol de FranceLe Rossignol de France

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–––– Colette : Les vrilles de la vigne (extrait) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec des camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.
Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne,  ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si drues, cette nuit là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes.
Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse,
Je ne dormirai plus !                                                                               
Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.
J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire, Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

 Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix…
Toute seule éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…
Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche… Et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…
Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne…

Colette, Les Vrilles de la vigne, Œuvres I, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard

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