Le paysage vu de la fenêtre du train… « Un balcon en forêt » de Julien Gracq

–––– Introduction au texte de Julien Gracq : extrait de La Meuse du site Septention –––––––––––

     En me documentant pour préparer cet article sur la Meuse j’ai découvert le site néerlandais Septentrion qui depuis trente années traite essentiellement de littérature néerlandaise mais qui publie parfois des textes en français. L’un de ceux-ci décrivait justement cette rivière et faisait référence au livre de Julien Gracq. Luc Devoldere, écrivain et rédacteur en chef de la revue Septentrion a descendu « en explorateur » très documenté la Meuse et nous livre ses impressions.


Le Bateau ivre (1871)

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Arthur Rimbaud

Capture d’écran 2013-06-21 à 15.13.10

Adieu à la Meuse

« Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
En des pays nouveaux où tu ne coules pas.

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves.

Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
Tu couleras toujours, passante accoutumée,
Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,

Meuse inépuisable et que j’avais aimée.

Charles Péguy Extrait de ‘OEuvres poétiques complètes’,
Gallimard (La Pléiade, no 60), Paris, 1948.

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Luc Devoldère

Extrait du texte de Luc Devoldere :

     Le matin suivant, notre bateau jouxte la forêt des Ardennes, les restes d’une forêt mythique qui s’étendit un jour de la mer du Nord à Constantinople. Cette forêt conserve jalousement ses légendes des quatre fils Aymon, ses croisades et ses nobles dames infidèles, ses châteaux et ses citadelles. Il fut un temps où les fils Aymon chevauchaient sans repos le légendaire destrier Bayard, franchissant fleuve et vallées, en fuite devant la colère de Charlemagne. Çà et là, le fier coursier laissa la trace de ses immenses sabots. Près de Dinant, il fendit le rocher du bord de Meuse, près de Liège, il échappa miraculeusement à la noyade quand l’empereur le fit jeter dans le fleuve, une meule au cou: Bayard escalada la rive opposée et disparut pour toujours au galop dans les forêts infinies des Ardennes. De nos jours, au-dessus de Bogny-sur-Meuse, on peut voir les quatre fils Aymon pétrifiés: quatre pitons rocheux sur la croupe d’une colline qui leur sert de cheval.

les quatre fila Aymont et le cheval Bayardles quatre fils Aymont et le cheval Bayard

     La vallée de la Meuse vit Godefroy de Bouillon de Monthermé, confluent de la Semois et de la Meuse, s’élancer vers Verdun, Constantinople, Antioche et Jérusalem. Hodierne, Berthe et Iges virent également leurs époux partir pour la croisade au cours de leur nuit de noces. Sept ans durant, elles attendirent en vain, jusqu’à ce que l’infidélité les transforme en pitons rocheux: les ‘Dames de Meuse’.

     Les géologues savent pourquoi la Meuse s’est, contre toute logique, frayé un chemin à travers le massif des Ardennes: c’est tout simplement qu’elle ne l’a pas fait. Il y a des milliers d’années, la Meuse serpentait au beau milieu d’une plaine. Puis un plissement généra le massif des Ardennes: le fleuve dut creuser son lit à mesure. Les méandres demeurèrent. A Fepin, les diverses strates de la roche montrent que la mer arriva un jour jusqu’ici.

     Le bateau glisse à travers ce pli oublié de France qui pointe sa langue au coeur de la Belgique. Dans les villages, les hommes et les maisons à paraboles ont recherché le bord de l’eau, car là-haut sur les collines règne partout une forêt compacte. Sous la légère brume du matin, la fraîche verdure printanière, réfléchie par la Meuse, rivalise avec le vert sombre des forêts. Çà et là apparaissent timidement les ajoncs et les fougères que Julien Gracq évoque dans le voyage en train qui ouvre Un balcon en forêt.

la Meuse à Montherméla Meuse à Monthermé

La Meuse à LaifourLa Meuse à Laifour

     A Monthermé, nous amarrons pour regarder la petite ville accolée au méandre majestueusement déployé. Au pont sur la Meuse, je lis que les troupes coloniales françaises se sacrifièrent ici, le 13 mai 1940, pour arrêter les blindés allemands.

A Laifour nous amarrons pour déjeuner. Ici tout s’accorde parfaitement: le silence, la baguette, le Saumur, la terrine de sanglier, les ajoncs, le petit train jaune et rouge qui trépide sur le pont de chemin de fer et ajoute du silence au silence. Le Château Margaux s’établit à nos côtés. Sur la péniche transformée, les seuls passagers sont un homme et une femme de Wépion, près de Namur. Les enfants ont quitté la maison; eux se rendent à Paris. La femme fête aujourd’hui son anniversaire. A l’écluse précédente, ils ont acheté pour 40 francs français une perche à un pêcheur. Une demi-heure à peine après sa mort, sur l’herbe, voilà le poisson écorché d’une main experte par l’homme. Nous partageons notre vin, trinquons aux années, à la fidélité conjugale et agitons la main à l’intention de Néerlandais qui passent sans comprendre, dans leurs yachts en route pour la Méditerranée. Pour l’instant, nous n’allons nulle part, nous sommes immobiles au bord du fleuve. Cela aussi c’est nécessaire au cours de voyages comme celui-ci. Retenez l’endroit. Notre ‘balcon en forêt’, c’était Laifour, près des Dames de Meuse, où la rivière était boudeuse et rieuse.

Givet sur la Meuse et sa forteresseGivet sur la Meuse et sa forteresse

« O saisons, O châteaux »
     Dans le dernier méandre avant la frontière belge se dresse la centrale atomique de Chooz. Un souterrain d’un kilomètre de long qui draine tout le trafic, coupe le méandre, si bien que je ne vois de la centrale que les traînées de fumée, et, sorti du tunnel navigable, les immenses tours de refroidissement, ces nouveaux fortins des nations qui ont relégué leur approvisionnement énergétique à leurs frontières. A Givet, le fort de Charlemont garde une frontière qui n’existe plus guère. Charles Quint le fit bâtir contre la France, Vauban le remania, et, après Waterloo, le corps d’armée de Grouchy tint longtemps ici contre les Prussiens. L’arrière-garde de Grouchy avait admirablement défendu la retraite du corps d’armée. ‘O saisons, O châteaux / Quelle âme est sans défauts?’

les Dames de Meuse 

les Dames de Meuse

     Au château d’Hierges, les Dames de Meuse renoncèrent à leur vertu; Godefroy de Bouillon en partance pour Jérusalem abandonna son fort de Bouillon. Il y a les citadelles de Namur, de Dinant et d’Huy, construites sous leur forme actuelle par les Néerlandais après 1815. Il y a les ruines du château de Crèvecoeur, à Bouvignes, passé Dinant, mis à sac en 1554 par Henri II; celui de Poilvache à Houx, dont la légende attribue la construction aux fils Aymon et qui fut détruit par les Liégeois en 1430. Mais avant Dinant, à Freyr, la culture a rendu hommage à la nature: les jardins français du château fléchissent ici le genou devant l’ensemble de roches sauvages de l’autre rive de la Meuse, la géométrie répond ici au rocher à l’état sauvage et romantique.

Depuis, nous avons passé une frontière et un poste de douane désert. (…)

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Pour lire le texte intégral de Luc Devoldere, c’est ICI.

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–––– Julien Gracq : extrait de « Un balcon en forêt » (1958) ––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Julien Gracq

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Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train était vide; on eut dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise.
“C’est un train pour le Domaine d’Arnhem” pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas. Dans les échappées de vue des gorges affluentes, les lointains feuillus se perdaient derrière le bleu cendré de la fumée de cigare; on sentait que la terre ici crêpelait sous cette forêt drue et noueuse aussi naturellement qu’une tête de nègre. Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise : contre le bleu de guerres des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis en califourchon sur les chariots de la poste – puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secourer sur la verdure, tout autour la poussière des carrières à plâtre – et, quand l’oeil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et le long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbes pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonorait déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.

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Monthermé

Monthermé, en bord de Meuse (Ardennes) a fournit le modèle de Moriamé dans Un balcon en forêt

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Extrait vidéo du film « Un balcon en forêt »
date du film : 1980 – durée : 02h 34 – Production : Antenne 2 – réalisateur : Michel Mitrani – document INA : 

http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CPB80056069/un-balcon-en-foret.fr.html

Adapté du roman de Julien Gracq, ce film raconte la vie quotidienne, au rythme des saisons, de quatre soldats français dans la forêt des Ardennes près de la frontière belge, durant la drôle de guerre de septembre 1939 à mai 1940. Il montre l’attente de ces hommes qui sont peut-être promis à la mort, la routine de la vie militaire, les relations entre eux et avec les villageois. Le lieutenant Grange est affecté au commandement d’une maison forte dans la forêt, près d’un hameau à la frontière belge. Il a pour mission d’observer les Allemands afin de renseigner ses supérieurs sur les mouvements de leurs troupes. Trois hommes partagent son sort : le caporal Olivon et les soldats Hervouët et Gourcuff. En attendant la guerre qui ne vient pas, ils passent le temps à quelques travaux, jouent aux cartes et se rendent parfois au village voisin. Un jour, Grange rencontre Mona, une jeune veuve, qui vit dans une ferme des environs et avec laquelle il vivra un temps l’illusion du bonheur.

un balcon en forêt, le film

un balcon en forêt - Film

Un balcon en forêt, le film

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Bretagne, poèmes de granit par Enki

–––– Ce que m’ont chuchoté les pierres –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

cathédrale de Guingamp

Histoire de fou…

Dans la ville endormie
le sonneur est fou à lier…
C’est pour cela qu’on l’a attaché
aux cordes de ses cloches.
Toutes les nuits, il les fait sonner.
Elles sonnent, elle sonnent…
Mais cela ne dérange personne
car ce sont des cloches de bois.
Mais lui les entend sonner toutes.
Elles résonnent dans sa tête,
Elles résonnent à tue-tête,
Elles lui ont tué la tête,
C’est pour çà qu’il est fou…

Enki, Guingamp, 8 août 2011

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Trompe l’œil

le tableau semble accrochéBalthus sur la façade de l’immeuble.
Le cadre grossier qui l’entoureimite les encadrements de granit
des vraies fenêtres voisines.
C’est une peinture en trompe-l’oeil
qui représente une jeune fille
accoudée sur le rebord d’une fenêtre.
Elle regarde, pensive, le paysage.
Le tableau est criant de vérité.
Pour faire encore plus vrai
l’artiste a fait déborder
un voile sur le cadre de granit.
En arrière plan de la compositionAndras-Kaldor-Girl-in-the-window-1847797
on distingue un intérieur bourgeois :
lustre, buffet, horloge …
et, accroché à un mur,
le calendrier des postes.
C’est un tableau animé,
au bout d’un moment
le voile s’agite au vent,
la jeune fille se redresse
et s’évanouit dans le décor

Enki, Kerhoanton 16 août

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       La Jeannette

Pont-Croix, la rue Pénanguer, 1906

            A Pont-Croix,
            dans la rue de Rosmadec,
            vivait une très vieille dame
            aux habits aussi noirs que le geai,
            aux cheveux gris comme la cendre.
            On l’appellait la Jeannette.
            Elle avait un gros chat,
            A la pelure aussi noire que le geai
            Mais quand, dans la vitrine, il dormait
            Il était aussi gris que la cendre.
            La Jeannette avait un neveu
            aux cheveux noirs comme le geai.
            Mais quand il passait la tête
            à travers l’ouverture béante du grenier,
            ils étaient devenus tout gris,
            aussi gris que la cendre.
            Le neveu de la Jeannette
            était aussi son mitron.
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                   Dans le grenier, il cuisait le pain :Capture d’écran 2013-07-21 à 07.23.51
                   farine de sarrazin pour le pain noir,
                   farine de froment pour le pain blanc.
                   Dans la rue de Rosmadec,
                   On ne voit plus la Jeannette
                   Son neveu aussi a disparu…
                   le gros chat est toujours là
                   mais sa pelure est toujours noire,
                   aussi noire que les plumes du geai
                   Fini le pain noir au sarrazin,   
                   Fini le pain blanc au froment.

                               Enki, Pont-Croix, 13 août 2011,

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–––– Dans le hameau de K……. –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

paysage attribué à Gauguin

Havre de paix

Sommes arrivés hier à K….
Les images, les bruits, la fureur,
Sont restés à l’entrée du village
Bloqués par un cordon d’hortensias.
Ils s’agitent et trépignent,
tentent à tout prix de passer.
Rares sont ceux qui y parviennent,
ils sont vite rattrapés…
On nous les emmène
pour décider de leur sort.
La plupart sont éconduits
mais certains parfois restent…
cela dépend de notre humeur.
Pas de télévision, pas de téléphone,
si nous voulons connaître
les nouvelles du monde,
il nous faut aller à la chasse :
au-dessus de la maison
passent de grands papillons
aux ailes de papier journal,
y sont imprimées les nouvelles du jour.
Par la lucarne nous en capturons quelques-uns
à l’aide du grand filet à crevettes.
Après lecture, nous les relâchons,
Pour qu’ils poursuivent leur mission…

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soleil coléreux

Tendrement enlacés,
nous lisions à l’unisson
un roman captivant,
mon fauteuil et moi.
Le jardin s’agitait pour rien
à travers la porte ouverte.
Soudainement,
le soleil, furibard,
a fait irruption,
dans la pièce obscure,
dardant des rayons éblouissants.
Ça suffit ! Dehors !
Cria-t’il, hors de lui…                   

Enki, Pont-Croix, 4 août 2011

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Visite nocturne 

Cette nuit,DSC_0471 3
On a frappé à ma porte
C’étaient une procession
Composée de toutes les figurines
Des églises et chapelles du cap
Qui venaient me chercher.
Certaines étaient faites de pierre
D’autres de bois peint.

J’ai reconnu les saints de Saint-Tügen
Et ceux de Saint-

On a longtemps marché
A travers les landes et les boisDSC_0446 3 Jusqu’à une fontaine de pierre
sise au pied d’une très vieille chapelle
Une belle dame y était assise
Avec son enfant dans les bras.

A l’aube, je me suis réveillé
Sur les dalles glacées
De la fontaine de Treventec
Dans le pays de Poullan.

Enki, Pont-Croix, 18 août 2011

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L’école buissonnière

Sous la grande prairie bleutée
où l’herbe pousse à l’envers,
des troupeaux de brebis
paîssent la tête en bas.
Quelqu’un a balayé la lande
et rassemblé les maisons
en un gros tas autour de l’église
puis il a caché la poussière
sous des brassées d’hortensias.
Nous nous sommes enfuis
du village, un chemin et moi,
pour faire l’école buissonnière
à travers les près et les bois,

Enki, Guingamp, 7 août 2011

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La cave et le grenier

Dans ma maison,
j’entends chaque nuit
la cave monter l’escalier.
Elle s’arrête sur le palier.
et attend là patiemment
que le grenier descende.
Il est toujours en retard…
Quand le grenier est là,
je les entends chuchoter
derrière la porte close…
Que peuvent-ils bien se dire ?

Enki, Pont-Croix, 2 août 2011

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Le grand sapin

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Son sort en est jeté Il sera abattu !
Pour le moment, Il ne le sait pas encore,
Il continue à faire son travail d’arbre
comme il l’a toujours fait…
On ne lui a pas demandé son avis.
Mais demande t’on leur avis
aux condamnés à mort ?
Mais lui, il n’a rien fait ! Me direz-vous,
toujours prêts à défendre la cause
de la veuve et de l’orphelin…
Mais en cherchant bien,
on trouvera quelque chose …
C’est à cause de lui
que la charpente a pourrie,
que le toit s’est effondré.
Il faisait de l’ombre
et ses épines fixaient l’humidité
sur les ardoises grises.
Et puis ses racines déstabilisaient les murs.
Et puis c’est un étranger venu d’on ne sait où…
Il devrait nous remercier
qu’on l’ait si longtemps toléré…

Enki, Pont-Croix, 4 août 2011

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Rokuro Taniuchi

Histoire de fermeture-éclair.

La route ? une fermeture-éclair qui transforme le paysage en vieux chandail.
La voiture ? la glissière de la fermeture-éclair.
Le matin, j’ai pris ma voiture pour aller à la ville.
J’ai laissé derrière moi le paysage ouvert en deux moitiés séparées. Entre les deux, il y avait un gouffre profond dont on ne voyait pas le fond. Plus personne ne pouvait passer….
Tout rentrera dans l’ordre, le soir, lorsque je rentrerais…

Enki

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Sur la route des vacances.

Ma voiture ? c’est une goinfre. Elle avale les kilomètres. Elle n’est jamais rassasiée !
Je la vois avaler le ruban gris de la route et même le paysage tout entier.
J’aime appuyer sur l’accélérateur, les maisons, les prairies, les forêts, les rivières et même les montagnes sont comme englouties : elles entrent par le pare-brise, voletent un moment dans tous les sens tels des oiseaux affolés, se heurtent aux parois et finissent enfin  par s’échapper par la lunette arrière.
Dans mon rétroviseur, je les vois s’éloigner et disparaître dans le lointain.
Le tronc d’un gros arbre, aussi, est entré mais il y est resté…

Enki

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Internet

     l’écran de l’ordinateur ?
     Un trou creusé dans la glace
     de l’océan gelé des relations     humaines.
     Dans ce trou,
     je pêche l’océan tout entier.
     parfois je rentre bredouille,
     parfois je suis comblé.
     M’étant endormi un jour
     je suis tombé dedans.
       L’océan ne m’a pas recraché.

Enki, Douarnenez, 15 août 2011

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Photoshop

Faux Tosh Hop…

Avant, quand je prenais une photo,
l’œil dans le viseur, je cadrais :
déplacer l’objectif vers la droite
PhotoShoppour cacher les poubelles,
le descendre un peu pour ne plus voir
le fil électrique qui pandouille,
attendre que la grosse dame
disgracieuse ait traversé la rue.
Je n’appuyais sur le déclencheur
que quand plus rien ne clochait…
Résultat de tout cela ?
Mes photos étaient presque parfaites.
Avec l’apparition de Photoshop
Je prend la photo sans me soucier de rien
et sur mon écran d’ordinateur
je coupe, j’élague, j’effaçe, je gomme,
je rajoute, je modifie, je transforme,
bref, j’améliore…
Résultat de tout cela ?
Mes photos sont maintenant parfaites !
Il faut voir mon album de photos.
Je l’ai mis en ligne sur facebook.
Je n’ai que des compliments.
Je trouve que c’est gratifiant
de rendre les choses plus belles.

Enki

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A propos de « la fabrique du consensus »

Noam Chomsky

Il existe plusieurs manières pour rendre les gens sourds :
Leur enfoncer à grands coups de marteaux
deux grands clous de charpentier dans les tympans.
Leur verser du plomb fondu dans les oreilles.
C’est barbare, cruel et les sourds vous en veulent…
mais il est une méthode plus douce et plus efficace :
Leur verser lentement dans les oreilles du miel tiède.
C’est doux et agréable et les sourds en redemandent…

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Enki                                                                                                   Noam Chomsky

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Bretagne, poèmes du bord de mer par Enki

Image

–––– La jeune femme de la plage ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     La plage entièrement déserte de l’heure du dîner, au moment où le crépuscule s’assombrit. Très grande, élancée, très bien faite, les cheveux dénoués, les bras nus, la taille serrée dans une de ces longues jupes de gitane aux bandes biaises qui sont à la mode cette année et qui traînent fastueusement sur le sable, une femme toute seule, faisant jouer avec ostentation ses hanches l’une après l’autre et renversant parfois le visage d’un mouvement voluptueux du cou, s’avance vers la mer à pas très lents, avec la démarche théâtralissime d’une cantatrice qui marche vers la rampe pour l’aria du troisième acte. Il y avait dans ce « jeu du seul » mimé devant l’étendue vide une impudeur tellement déployée qu’elle en devenait envoûtante ; aucun miroir au monde, on le sentait, aucun amant n’eût pu suffire à une telle gloutonnerie narcissique: elle marchait pour la mer.                     [Julien Gracq, Lettrines II, 2,367]

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Le cerveau reptilien

Elle marchait sur la plage,
le portable à l’oreille.
Elle ne voyait rien
de tout ce qui gravitait
autour d’elle,
ni le sable, ni la fuite des nuages,Felicien Rops, Pornocrates 1878
ni le déferlement des vagues, 

ni moi…
Elle n’entendait rien
de tout ce qui bruissait
autour d’elle,
ni le souffle languissant du vent, 
ni le fracas des vagues,
ni moi, 
qui lui a dit 
quelque chose de gentil,
en passant.
C’était le grand reptile                                          
tapi au fond d’elle-même
qui dirigeait ses pas…
il a posé son regard froid 
sur moi…
et n’a pas jugé utile
de transmettre le message… 

Enki – Baie d’Audierne, 31 juillet 2011

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Gris métal

Ce matin, le ciel est métal,
fer-blanc, zinc, étain…

aucun nuage pour égayer
le fond du tableau.
L’océan, idem :
une immense tôle
d’acier galvanisé
mais les mouettes
y ont laissé tomber
quelques plumes…
Mes pensées aussi sont ternes.
Au cours de la nuit,
on a coulé
du plomb fondu
dans ma tête.                                                     

     Enki, Pont-Croix, 5 août 2011

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coup de vent

PANORAMIQUE !

9 août 2011, en Baie d’Audierne…
C’est le soir. La marée est montante.
Des cohortes de vagues se ruent à l’assaut de la plage.
Des bataillons de nuages ratissent le ciel,
Les embruns vous fouettent le visage.
La vue est dégagée jusqu’à Penmarch :
vingt kilomètres de sable blanc battus
par un océan déchaîné nous sont offerts.
Nous marchons faces contre le vent
comme dans un tableau de Lemordant
Un bonheur….

Sur le parking,
une caravane stationne, le nez tourné vers la scène.
Dans l’habitacle, un couple est confortablement assis,
derrière leur grand pare-brise panoramique…
Ils assistent au spectacle, ravis.
Il n’est pas question de sortir, le temps est trop mauvais.
Ils ont relevés les vitres pour se protéger des embruns
et du vent du large qui souffle par rafales.
Ils sont venus parce qu’ils avaient vu
un reportage sur la baie, à la télévision,
dans l’émission Thalassa,

sur leur grand écran panoramique… 

Enki, Baie d’Audierne

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baleine1

La chasse à la baleine…

C’est assez !

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COMPRENDRE LE BRUIT DE L’OCEAN… (1)

Qu’y a t’il à comprendre dans le bruit de l’Océan ?
L’Océan rugit, gronde, voilà tout
Plus ou moins, selon la force du vent,
L’importance des vagues…

Encore un qui se sera fait dévorer la cervelle par une étrille…
Pourquoi me regardez-vous comme cela ?etrille Oui, j’ai bien dit « dévorer la cervelle par une étrille »
On voit bien que vous n’êtes pas d’ici, vous !
C’est un mal qui ne frappe que les gens de la ville,
Que les gens du même genre que vous,
qui trouvent malin de s’endormir sur nos plages l’été
et qui ressemblent à des grosses méduses échouées
Les étrilles, lorsqu’elles sont encore toutes petites,
Pas plus grandes qu’une puce de mer,
À la recherche d’ombre et d’humidité,
Pénètrent dans l’intérieur de leur tête
Par le trou des oreilles
qui sont juste de la taille qu’il faut.
De là, elles remontent peu à peu
dans l’intérieur de la tête
jusqu’à la cervelle qu’elles trouve à leur goût
et qu’elles grignotent petit à petit
en prenant leur temps
Jusqu’à la manger toute entière.

C’est pour cela que dans la maison d’un mort
On voit parfois s’échapper un gros crabe
Qui prend la direction de l’océan .
Il ne faut surtout pas y toucher
Il conserve en lui l’âme du mort…

Enki, Pont-Croix, le 28 avril 2013

Réaction de Schouch à ce poème : elle m’a regardé avec commisération et dit « You are mad. I am frightened ! »

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phare d'Ekmuhl

COMPRENDRE LE BRUIT DE L’OCEAN (2)

S’imprégner du bruit de l’Océan,                               Pour comprendre le bruit de l’Océan,
pour le mémoriser, le reproduire                                j’ai marché sur la Grande baie
et pouvoir le revivre ensuite,                                       les yeux fermés, dans le vent,
par la pensée et l’imagination                                     longtemps, très longtemps…

Comprendre le bruit de l’océan…                              Mal m’en a pris…
pour l’analyser, le décrire,                                           J’ai rouvert les yeux brusquement
et pouvoir le reproduire ensuite                                  quand j’ai pris le phare de Penmarc’h
par la parole ou l’écriture                                             en pleine gueule…

C’est ce que j’essayais de faire
sur la grande baie d’Audierne,
cet immense croissant de sable blanc,                      
Enki, Pont-Croix, avril 2013
ventre mou de la pointe de Bretagne
que la terre expose sans défense
aux assauts furieux de l’Océan et des vents
 

Comprendre le bruit de l’océan…
Est-ce un sourd grondement, un rugissement,
une suite de soupirs, un gémissement,
une respiration, un halètement,
des cris, des hurlements, des hululements ?

Comprendre le bruit de l’océan…
Pour cela fermer les yeux,
ne plus voir le monde,
les vagues, le sable, le soleil,
Le ciel, ses nuages, ses oiseaux.
pour qu’il résonne et résonne encore
au plus fort dans votre tête …

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.Douarnenez, rue de l'observatoire

En chemin vers le ciel..

 A Douarnenez,
la rue de l’observatoire,
la bien nommée,
Est un raccourci pour le ciel
A mi-chemin,
vous devrez payer votre dîme
A une mouette tridactyle.
Mais un obstacle demeure :
l’écheveau arachnéen
de l’Eudefe et des Pététés.

Enki, Douarnenez, le 5 août 2011

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Odilon Redon, l'araignée    Dentelle de deuil

    Au-dessus de Douarnenez,
     une araignée patiente et têtue,
     tend ses fils et tisse sa toile
     Personne ne l’a encore vu…
     On dit qu’elle ne sort que la nuit,
     que le jour, elle se terre
     dans les ruines des conserveries
     ou bien dans les entrepots
     vides et silencieux du port.
     elle étend partout sur la ville
     son écheveau de fils noirs
     et la pare lentement
     d’une dentelle de deuil.

Enki, Douarnenez, 15 août 2011

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Port d'Audierne

La rue haute d’Audierne

Au-dessus du port d’Audierne,
une rue toute en longueur
domine le quartier du port
et s’étire sur la crête.
C’est la rue du Maréchal Joffre.
Ses maisons sont très policées,
elles sont bretonnes…
Elles s’alignent sagement
sans jamais se bousculer
mais toutes se dressent,
sur la pointe des pieds,
pour contempler la mer.

Enki, Pont-Croix, 17 août

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L’amante religieuse

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Sur un banc du port d’Audierne,assise à califourchon
sur les genoux d’un garçon,
une jeune fille blonde
lui dévore le visage,
avec méthode et application,
C’est une perfectionniste,
elle aime le travail bien fait,
et prend tout son temps,
A coup sûr, il ne restera
plus rien à consommer
après son passage…
rien pour les vautours,
rien pour les chacals…

Enki, Audierne, 5 août 2011

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