Escapade normande — (III) Il y a énervés et énervés…

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Tintin énervé

    Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d’éclat, plus de poids, et plus d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l’unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu’on les détourne de l’objet principal, et qui, d’ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d’un coup d’oeil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin.

Vauvenargues, Réflexions et Maximes.

   Sentence utile à méditer…

The Enerves de Jumieges, 1880 (oil on canvas)

Evariste Vital Luminais – Les Énervés de Jumièges, 1880

      Jusqu’à ce que je découvre le tableau Les Énervés de Jumièges de Luminais, je pensais connaître la définition du mot énervé. Celui-ci signifiait pour moi agacé, excité comme si quelque chose ou quelqu’un « irritait mes nerfs » et que je ne pouvais maîtriser ceux-ci. Le sentiment d’énervement qui en résultait était une réaction émotionnelle d’irritation face à des évènements contrariants. C’est effectivement avec ce sens que le mot est utilisé dans le texte de Vauvenargues cité plus haut mais, m’étant plongé dans le Littré après avoir vu le tableau de Luminais, j’ai découvert que ce sens commun est relativement récent (XIXe siècle) et qu’il avait recouvert un sens originel qui avait signifié dans un lointain passé tout à fait autre chose et même le contraire.

     Le verbe énerver, apparu au Moyen-Âge aux environs du XIIIe siècle est issu du latin enervare qui signifiait à proprement parler « é-nerver », c’est-à-dire « ôter les nerfs » (en fait, pas les nerfs proprement dits mais les tendons des jarrets et des genoux abusivement nommés nerfs) avec le résultat de rendre celui qui subissait ce supplice  « amorphe et sans énergie ». Un énervé, au sens premier, était donc quelqu’un dont on avait coupé ou ôté les tendons des membres ce qui l’empêchait de se mouvoir et l’énervation était l’action de procéder à cette mutilation. Une trace de ce sens ancien se retrouve encore aujourd’hui en boucherie, pour signifier que l’on ôte les tendons d’une pièce de viande.
      Cette pratique qui aurait été primitivement pratiquée par les romains et les orientaux dans l’Antiquité était encore été utilisée en Occident après le VIIIème siècle. Dans son Essai sur les Énervés de Jumièges et le Miracle de sainte Bautheuch paru à Rouen en 1838, l’historien E. Hyacinthe Langlois décrit ainsi ce supplice :

« L’énervation était le traitement cruel que l’on faisait subir aux malheureux qu’on voulait priver de l’exercice de leurs membres et surtout de leur facultés locomotrices. Les détails suivants vont faire connaître les diverses manières d’infliger cet horrible supplice, peut-être originaire de l’Orient et fort en usage sous la première et la seconde race de nos rois. Il paraît qu’il résultait de cette peine une double incapacité d’occuper le trône, par l’espèce d’infamie qu’elle entraînait après elle : « Les Romains, dit le Dictionnaire des origines (1777), au mot Saignée, faisaient saigner les soldats qui avaient commis quelque faute, parce que la force étant la principale qualité du soldat, c’était le dégrader que de l’affaiblir ». »

      Et Hyacinthe Langlois de poursuivre en citant les textes anciens qui décrivent les différents procédés barbares de mutilation pour parvenir à ce résultat : sectionnement des vaisseaux sanguins ou des tendons des jambes et parfois même des bras, cautérisation au fer rouge ou par ébouillantement des tendons.

      Dans des annales du XIIe siècle de l’abbaye de Jumièges, il est effectivement fait mention de la présence d’un énervé qui aurait été recueilli par les moines de l’abbaye.

enervation

Evariste Vital Luminais -Première pensée pour les Énervés de Jumièges, 1880

      Le peintre Evariste Vital Luminais avait dans une esquisse préparatoire au tableau de 1880 intitulée « Première pensée pour les Énervés de Jumièges » représenté de manière crue le supplice de l’énervation. On y voit un bourreau pratiquer l’opération d’énervement sur un homme entièrement nu allongé en présence de deux silhouettes féminines vêtues de rouge.

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Une œuvre paradoxale

     C’est au XIXe siècle que le sens général du mot énervé bascule vers un sens contraire : « é-nerver »  est devenu « en-nerver », c’est-à-dire « rendre nerveux »« accroître la nervosité ». L’état qui en résulte, l’énervement, désigne désormais un état totalement opposé à celui d’origine : c’est l’état qui consiste à être sur les nerfs, à faire preuve d’une grande excitation (Petites Chroniques du français comme on l’aime ! par Bernard Cerquiglini) . 

    Ainsi donc se dévoile l’un des fondement du sentiment d’étrangeté que génère pour les spectateurs non avertis le tableau de Luminais. C’est la discordance et même l’opposition totale entre son titre « Les Énervés de Jumièges » qui sous-entend chez les personnages représentés l’expression d’une nervosité et d’une excitation et la scène qui représente tout son contraire. L’œil du visiteur contemple dans un premier temps l’ensemble du tableau et, troublé par la scène représentée qui est pour lui une énigme, se porte sur le titre du tableau pour en comprendre la signification or, ce titre, loin de le rassurer par les informations données a pour effet d’augmenter encore son trouble. Simone de Beauvoir s’était déclarée troublée par le paradoxe du mot énervé, Roger Caillois avait dans son livre Le Fleuve Alphée relevé cet anachronisme créateur d’interrogation et de mystère et de leur corollaire la curiosité : « le sujet était lié à l’intitulé de l’œuvre de façon indissoluble. la plus grande partie de l’intérêt que je leur portais en dérivait. On voit à quel point l’art du peintre et même la référence historique y jouaient pu de rôle. (…) j’ignorais d’une part les circonstances des évènements représentés et c’était une question de vocabulaire qui m’avait généralement intrigué : en contresens sur le mot énervé et la contradiction entre les termes pieux et excommunication avaient éveillé en moi un goût de mystère qui n’était jamais complètement en sommeil et qui était bien fait pour exalter ». En accord avec Roger Caillois on peut dire que, dans ce cas particulier, le tableau et son titre sont indissociables et que le paradoxe qui résulte de cette association est inhérent à l’œuvre.

Les Énervés au musée

Les Énervés au musée de Rouen – crédit Blog de Claude Duty ( c’est   ICI )

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Du mauvais pressentiment à l’horreur

       Ainsi, le mauvais pressentiment que la plupart des spectateurs avaient éprouvé lors de la découverte du tableau se trouvait confirmé par cette avancée dans la compréhension de la scène peinte. Simone de Beauvoir avait parlé de la « calme horreur » qu’elle avait ressenti à la vision du tableau qu’elle jugeait par ailleurs « détestable  », Salvador Dali y voyait « quantité de mystère et d’angoisse viscérale », Didier Coste quand à lui qualifiait le tableau de « grande machine livide, fascinante et repoussante à la fois… ». Cet étrange sentiment diffus fait de questionnement et d’inquiétude mêlés qui s’était emparé de nous au moment où nos yeux se posaient pour la première fois sur cette scène singulière s’avérait donc, après notre compréhension du titre du tableau, n’avoir été que l’antichambre de l’horreur. Car ces deux jeunes hommes étendus dont l’embarcation dérivait sur la Seine, qu’on avait imaginé avoir été frappés par la maladie ou atteints d’une langueur extrême avaient subi l’un des supplices barbares les plus épouvantables qui soient, celui de l’énervation et n’étaient plus désormais que des pantins désarticulés réduits à l’impuissance.

       D’autres questions se pressaient maintenant à notre esprit : Qui étaient ces jeunes hommes, qui avaient perpétué ce forfait et pour quelles raisons ? Quel rapport entretiennent-ils avec Jumièges ?

Enki sigle

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Article de ce blog lié :

  • Escapade normande — (II) L’inquiétante étrangeté des Énervés de Jumièges (1880)  –  c’est   ICI

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Escapade normande — (II) L’inquiétante étrangeté des Énervés de Jumièges (1880)

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« Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle sera pour quelques rêveurs profonds le premier voyage. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves.

The Enerves de Jumieges, 1880 (oil on canvas)

Evariste-Vital Luminais – Les Énervés de Jumièges, 1880 – huile sur toile, 1,97 m × 1,76 m – Rouen, musée des beaux-arts

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Saisissement : le choc émotionnel de la découverte

Musée des Beaux-arts de Rouen

    Lors d’une visite cette fin d’année 2015 au musée des beaux-Arts de Rouen, je suis tombé par hasard sur un tableau étrange, énigmatique, qui m’a littéralement sidéré et devant lequel je suis resté « scotché », comme on dit vulgairement, durant un long moment. Il représentait deux jeunes hommes prostrés, d’apparence manifestement moribonde, étendus sur une sorte d’embarcation inhabituelle à fond plat qui semblait dériver sous un ciel plombé au fil de l’eau d’un large fleuve tranquille aux eaux jaunâtres. L’auteur du tableau, Evariste-Vital Luminais, était pour moi totalement inconnu et son titre, Les Énervés de Jumièges, ne donnait que peu d’indications sur le sens de la scène représentée. Tout les ingrédients semblaient réunis dans ce tableau pour titiller notre inconscient et nous plonger dans une profonde réflexion de type onirique : le thème de l’esquif descendant un fleuve nous renvoyait à la symbolique multiforme du fleuve : écoulement irréversible du temps, franchissement de seuils notamment celui de la vie à la mort et purification. L’immobilité apparente des personnages, leur impuissance mise en scène par le peintre s’opposait à l’idée du mouvement inexorable du fleuve qui les emportait vers un destin que nous ne pouvions envisager que fatal faisant naître en nous un profond sentiment d’angoisse diffus et de mal-être. Bref, un malaise survenu soudainement dans le train train rassurant de la visite du musée qui s’apparentait tout à fait au concept freudien d’Unheimlich que certains ont traduit en français par « inquiétante étrangeté ».

     Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de sauter illico dans la barque des deux « énervés », ce que je fis en prenant l’élan nécessaire, ceci afin de tirer toute cette confuse affaire au clair… Je vais tenter de le faire dans plusieurs articles qui suivront.

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Des questions et des zones d’ombres vraiment énervantes…

    Tout était étrange dans ce tableau : ces deux jeunes hommes paraissaient souffrir de maladie ou de blessures et il semblait, dans ces conditions, invraisemblable qu’ils soient montés par eux-mêmes dans cette embarcation. Quelqu’un avait du les y placer pour les laisser dériver le long du fleuve. Cela constituait-il une punition ou bien voulait-on par là les soustraire à un danger pressant ? Le fait qu’on les ait confortablement installés avec des oreillers imposants posés verticalement pour qu’ils puissent reposer leurs têtes de manière à pouvoir contempler le paysage et qu’on les ait couverts d’une couverture pour les protéger du froid  laissait supposer que c’est la seconde hypothèse qui était la bonne. Cette couverture n’a rien d’un linceul, elle apparait richement brodée ou décorée de motifs ésotériques (la svatiska) et cette particularité, jointe aux intentions prises pour assurer leur confort, laissait supposer que ces deux jeunes hommes étaient des personnages importants. D’autres questionnements se font jour au fur et à mesure que l’on étudie le tableau dans tous ses détails : que signifie cet espace apparemment vide à l’arrière de l’esquif séparé des deux personnages par une masse noire indéterminée; on distingue sur son plat-bord un tolet qui laisse supposer que cet emplacement est fait pour accueillir un rameur mais l’espace paraît désert. Si cette esquif est censé représenter la barque qui transporte les ombres errantes des morts sur le Styx, où est alors le nocher ?  Sur la proue de l’embarcation un petit autel ou reliquaire fleuri surmonté d’une chandelle allumée pourrait laisser penser que ce voyage est un voyage mortuaire. Les deux personnages seraient-ils agonisants ? Mais alors pourquoi les auraient-on confiés au fleuve plutôt que de les assister dans leurs derniers instants ? 

Les Enervés de Jumiège - détail

    Les deux jeunes hommes semblent abattus et en état de sidération comme on peut l’être après un évènement marquant épouvantable : celui de gauche aux cheveux roux et au visage de grande pâleur donne l’impression d’être perdu dans ses pensées, regardant fixement devant lui mais sans sembler être concerné par ce qu’il voit comme si il était impuissant et résigné à ce que le sort lui réservait, comme on peut l’être lorsque l’on a atteint le bout extrême du désespoir. Ses traits sont tirés et son bras droit qui pend lamentablement au-dessus de l’eau parait vidé de toute force; il n’a même pas eu la volonté de relever la couverture qui le protège mais qui trempe abondamment dans l’eau du fleuve. Ses pieds qui dépassent de la couverture paraissent emmaillotés ou bandés… L’autre personnage, le menton rentré semble hébété et regarde fixement devant lui. Ses mains semblent à lui aussi inactives et sans volonté. Si l’on se réfère, à la recherche d’éléments de compréhension au titre du tableau, on constate que celui-ci ne fournit que peu d’informations : le sens moderne d’ « énervé » est « agacé », « excité », « qui marque de l’énervement », une définition tout à fait contraire à l’attitude passive des deux personnages; quant à la référence à Jumièges qui se révèle être une abbaye ruinée en bordure de Seine, elle laisse supposer que le fleuve sur lequel dérive l’embarcation est la Seine et que les deux jeunes hommes ou bien l’évènement qui leur est arrivé ont un rapport avec cette abbaye… 
     Si tel est le cas, la ligne d’horizon où se perd le fleuve représentée sur le tableau doit se situer à l’aval de celui-ci car quand on connaît le tracé de la Seine entre Rouen et le Havre, on ignore pas que les zones de relief se situent toutes sur la rive droite du fleuve comme représenté sur le tableau. L’esquif ne descend pas le fleuve mais semble se diriger vers cette rive droite et être sur le point d’accoster; la proximité de la côte représentée sur la droite du tableau et l’éloignement de la cote opposée peut le laisser supposer. Cela pourrait expliquer le regard du personnage de gauche qui semble fixer un point particulier situé devant lui, peut-être le lieu où l’embarcation doit accoster.

Enki sigle

William Turner – Les ruines de l’Abbaye de Jumièges vues de la Seine, 1833

Les énervés de Jumièges détail 4

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à suivre…

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Escapade normande — (I) L’abbaye de Jumièges ou la poésie des ruines

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L’abbaye de Jumièges ou la poésie des ruines

 

Joseph Mallord William Turner - les ruines de Jumièges vues de la Seine, gravure publiée vers 1834 -

Gravure exécutée en 1834 à partir du tableau peint par Turner en 1832 pour le récit de voyage « Wanderings by the Seine »
« l’idée qu’elle (cette vue) donne de ce monument tombant de vétusté est excellente. Les personnages qui sont placés dans cette gravure ajoutent encore à l’effet; ils semblent se hâter de fuir d’un lieu consacré à la solitude et à la désolation »

Jumi?ges Abbey, Normandy c.1832 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851

Joseph Mallord William Turner – les ruines de Jumièges, vers 1832

   A la différence de Turner qui, lors de son voyage en France en 1832, avait atteint les ruines de l’abbaye de Jumièges par bateau en descendant la Seine, ce qui lui avait permis de la voir lentement apparaître, se préciser dans les lointains et se détacher peu à peu de son environnement bâti et naturel qu’elle dominait de ses deux tours et qui l’avait ainsi décrite dans son « Wanderings by the Seine » de 1834 :  « La péninsule elle-même, que la nature semble honorer d’une manière si remarquable, est presque un plat pays; les tours d’un édifice, qui parait mériter une telle fortifications, s’élèvent dans le centre, et dominent les arbres. Toujours des ruines, cependant, — encore des ruines ! En approchant davantage, on n’aperçoit qu’une masse de murs sans toits et de tourelles brisées, — les croisées sont remplies d’herbes sauvages, le vestibule garni de lierres et d’orties — et les pierres tumulaires sont couvertes d’une herbe longue. Telle est la célèbre Abbaye de Jumièges, dont les restes semblent être là pour servir de monument funéraire ». Nous avions atteint les ruines de l’abbaye par la route, ce qui ne nous avait pas permis de visualiser celle-ci dans le paysage avec le recul nécessaire. Ce n’est qu’après avoir franchi le porche d’entrée de l’abbaye situé en plein cœur du village que les deux hautes tours et ce qui restait de la façade principale s’imposèrent violemment à nous sans transition préalable.

Abbaye de Jumièges - Façade principales et tours, déc.2015 (photo Enki), IMG_4456

Abbaye de Jumièges – Façade principales et tours, déc.2015 (photo Enki)

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L’abbaye, aujourd’hui : impressions et ambiance

photos Enki

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La description du site de Jumièges par Francis Wey en 1838

Francis Wey par Nadar en 1855

     Six ans après la visite de Turner, c’est le jeune critique d’art Francis Wey, ami de Courbet, Charnes Nodier et de Victor Hugo, tout juste sorti de l’école des chartes, qui visite les ruines de l’abbaye de Jumièges. En 1838, à la une du journal La Presse, il consacre un article très acerbe à cette visite critiquant les excès de l’idolâtrie que l’on voue aux ruines. En dehors du fait qu’il brossait un portrait bien injuste de Casimir Caumont, le conservateur et sauveteur des ruines de l’abbaye, ce document est d’une grande utilité car il décrit l’état des lieux du bâtiment en 1938 et rend compte des excès provoqués par la « ruinomania » et la vision romantique du site à cette époque. Les ruines vénérables ne font pas l’objet d’une célébration respectueuse mais sont le prétexte pour les visiteurs à un étalage pitoyable de leur narcissisme et de leurs phantasmes.

Le texte de Francis Wey (cité par Laurent Quevilly)

       Quand on pénètre par Yainville dans la plus étranglée des cinq presqu’îles formées par la Seine, entre Bapaume et Quillebœuf, on aperçoit de loin, dans les fonds du paysage, des massifs d’arbres qui descendent en pente douce jusqu’à la rivière, derrière laquelle sont dentelées des crêtes à demi boisées que parsèment des masures blanches. Des vapeurs laiteuses coupent le scies des chênes et des fruitiers au second plan, et la fumée qui produit ces teintes fait deviner l’approche d’un village dont on ne tarde pas à découvrir l’église modestement laide et lourdement accroupie sur une vaste prée.
        Dés les premières maisons de ce village, on s’arrête étonné de voir ces bâtisses pauvre revêtues de chaumes et à demi-ruinées, montrant ça et là parmi les moellons de leur murailles, des fragments de chapiteaux gothiques, des jambes, des bras de statues mutilées, encastrés dans le plâtre avec profusion. partout la pierre brute est mêlée aux pierres qui ont vécu, et il en résulte un mouvement étrange et désordonné.
      Si l’on franchit le seuil, on trouve encore à l’intérieur, ce spectacle singulier. Un écusson rongé orne le manteau de la cheminée et une lame tubulaire laisse deviner ses inscriptions à la lueur du foyer.
 

La carrière enchantée

     Plus on approche du centre du village, plus les ruines sont entassées. Des pans de murs où se devinent encore des ogives masquées, servent d’appui à des fermes, le bout d’un clocheton à demi enterré termine la clôture, et deux massifs chapiteaux historiés portent le soliveau de chêne qui couronne une fenêtre basse, voilée de plantes grimpantes.
     Plus loin, les eaux d’une cuisine s’échappent au dehors par les naseaux d’une gargouille et de grands abbés mitrés et barbus en pierre grise, couchés sur l’herbe comme des troncs d’arbres, servent de première marche à l’escalier d’un pâtre. Et quand on jette les yeux sur les champs ou sur les prairies, sur le solos, les vergers du voisinage, on reconnaît qu’il s’y trouve peu de cailloux dont le martel ou le ciseau n’aient modifié la forme.
     Tandis qu’on cherche avec stupeur la carrière enchantée d’où tant de matériaux ont pu êtres extraits tout ciselés par des artistes inconnus; tandis qu’on interroge cette terre où par une triste féerie, les pierres à bâtir se trouvent à la fois à l’état de statues, d’ornements, et à l’état de ruines, on aperçoit soudain trois immenses crêtes d’architecture romane se dresser blafardes et percées à jour, par-dessus les têtes des gros arbres bruns qui les environnent.
    Cependant les divers plans de cette masse d’un gris blanc et uniforme se confondraient entre eux, si des herbes parasites n’accentuaient les lignes et ne faisaient fond aux premiers aspects en teintant les lointains; des caves solides et profondes reçoivent un jour bas et verdâtre par un larmier perdu dans un coin du jardin, et l’on voit encore, sous le rayon de lumière qui descend aux souterrains un cercueil fort ancien recouvert d’une simple vitre, au travers de laquelle on peut examiner la dépouille mortelle d’un abbé de Jumièges crossé et mitré.

     Ces restes ont huit siècles (ils sont de 1045); le bois de la crosse et la plupart des os sont pulvérisés. Sur ceux qui résistent encore, un picotage très serré de petits trous régulièrement vermiculés, annonce la prochaine dissolution de cette friable substance le long de ces calcaires qui ont vécu se traînent des veinures rougeâtres; une poudre du même rouge se mêle aux cendres qui furent la tête, et des fils roux, ternes et cendrés mêlés à cette poussière, sont les vestiges des cheveux. Ces teintes ferrugineuses sont les dernières à se perdre; la mort les aime et les respecte, soit dans les dépouilles humaines, soit dans celles de l’art, et les ocres sont encore vides sur les tableaux et dans les tombes, que déjà, le bois ou les ossements sont décomposés jusqu’au cœur. La crosse de l’abbé est terminée en tête de serpent, le métal est recouvcrt d’un oxide vert moucheté de blanc, et l’encolure de la couleuvre est encore pailletée de vestiges de dorures qui ne rendent plus à la lumière ses reflets. Et tout le long de cette traînée de poussière, qui indique les places des membres, des lambeaux d’étoffes montrent encore leur tissu desséché et entremêlé de filigranes d’argent. Les tibias se perdent dans les tiges de deux énormes bottes en cuir noir bien conservées.
     La peau ainsi corroyée doit avoir une grande vertu de résistance car les fils qui ont cousu ces chaussures carrées du bout, n’ont pas laissé trace dans les trous par où l’alène a passé, et toute la partie construite en cuir semble neuve et point altérée. Un pot rompu git à côté du prélat. La tête de reptile qui termine sa crosse est devenue noire comme un aspic; des pierres précieuses y furent jadis enchâssées, mais ces yeux de serpent doré sont fondus. On a peine à quitter ce sépulcre où l’on cherche et découvre avec intérêt quelques preuves de la vie. Si l’on saisissait le coffre et qu’on le secouât, tout serait anéanti, et de ce puissant dignitaire, il ne resterait qu’un peu de cendre chassée à l’un des angles de la boite, et que l’on pourrait contenir dans le creux de la main.

     Le procès verbal de la découverte de ce monument est signé du baron Taylor qui assista, il y a trois ans ou environ, aux fouilles qui l’ont amenée.
     Rien ne dispose l’âme à la rêverie des ruines comme le tombeau de l’abbé; mais dès qu’on a mis le pied dans les décombres, dès qu’on est parvenu à s’entourer de toutes parts des débris du monastère antique, l’émotion s’évanouit et l’on est forcé d’oublier le poète pour l’archéologue, le peintre pour l’architecte, la méditation pour l’étude, le sentiment pour la technologie. L’on entre dans une fausse position, et on sent un désir incongru de sourire, ou de chanter Robert-le-Diable, depuis miserere jusqu’à vitulos (comme disaient les cordeliers); en un mot, on hésite entre le cœur et l’esprit, entre la grandeur, et… et le ridicule. Nous dirons pourquoi.

On y joue à la ruine

     Bien différent de son voisin de Saint-Wandrille, le propriétaire de Jumiéges idolâtre les ruines. M. C***, négociant rouennais, est l’homme-château, l’homme-basilique, l’homme-cloître. S’il héritait de l’église Notre-Dame de Paris, il la ferait découvrir, casser avec art; il planterait du réséda et de sgroseillers sur la brèche, un lierre irait décorer l’abside, des cyprès bien perruquée joueraient aux quatre coins dans les nefs, et une lune fixée contre le ciel avec un grand clou, projetterait un rayon oblique et perpétuellement bleu, sur cette ruine bien atournée.
    Le lecteur a deviné ce qui se passe à Jumièges on y joue à la ruine et les vestiges de l’abbaye, polis, léchés, mis à l’effet revêtus d’ombrages maniérés, coquets derrière des voiles artistement disposés, assis sur la pelouse d’un jardin anglais, bien entretenu, les vestiges du monastère normand ont l’air d’une décoration théâtrale. Par malheur, ils ne sont pas en carton. Mais il est impossible d’être ému par leur aspect, quand on est tenté d’aller dans la coulisse, voir si des quinquets fument derrière les piliers et les galeries.
      Sur l’herbe plantée jusque dans les nefs, est entassée pêle-mêle, une légion de statues rangées en désordre avec un ordre minutieux, et de temps en temps, le maître ou son jardinier, personnage gothico-roman, très bien trilobé, arrachent une plante, la replacent plus loin, font courir un filon de vigne vierge sur une rosace, ou, saisissant la tête d’un coudrier, le forcent de se courber, de se mettre à la fenêtre et d’y rester, ou de dire pourquoi il refuse.
    Ensuite, ce sont des bois rustiques qui se mettent fortuitement en croix à l’aide d’un clou de hasard. Il y a neuf ans, on fagotta un mannequin avec des draps de lit, on le pendit par le cou à une corde et le jardinier, posté sur une galerie dont la voussure est crevée en quatre endroits, faisait danser en silence l’énorme chiffon, au clair de la lune, sous les yeux hébétés de trente lurons, qui furent assez polis pour avoir grand peur et pour croire à l’apparition de la Dame blanche, exprès venue d’Ecosse pour remercier Boieldieu, qui se trouvait là, d’avoir créé l’air : Ah! quel plaisir d’être soldat.
   Le récit de cette momerie nous mit tous en assez mauvaise humeur, et dès ce moment, nous cherchâmes plus volontiers les tristes choses qui font rire, que celles qui font rêver. Cette dernière occupation est décidément impossible sous les murailles de l’abbaye, dont la poésie sauvage ne renaît qu’à distance.

Des inscriptions ridicules

    Les parois des temples sont chargées d’inscriptions ridicules, de noms vulgaires et par trop gaulois. Le nom du propriétaire s’y trouve porté aux nues par des bras très lourds et peu habitués à s’élever si haut.
    Chacun a traduit là ses émotions en quelques mots, et il est assez curieux de lire ce que certaines gens ressentent en des circonstances données. Les uns n’ont pas assez de fiel pour les iconoclastes, pas assez de croyance au gré de leur souhait; ils ne connaissent pas de paroles austères, dignes de l’austérité du monastère mérovingien. 
     A côté de leur prose, un petit poète de l’école de M. de Piis survient, qui, sur un pilier byzantin, écrit aux ruines :

«Quand on vous voit, d’abord vous savez plaire
Ensuite, vous savez charmer
Connaît-on tout votre mystère?
On ne peut trop vous admirer.»

     Un voisin, intimidé par ce style lapidaire, burine ceci en toutes lettres : «N’ayant pas le temps d’improviser quelques vers, je me contente de mettre ma signature, pour attester ma visite en ces ruines.» Et il l’y met en effet. Encouragé par cette naïve déclaration, le suivant, que l’admiration suffoque, écrit  : « Tout ici est admirable» et il y joint huit points d’exclamation, longs et dodus comme des salsifis.
      Mais les plus agréables de ces inscriptions, sont celles qui se terminent de manière tout à fait inattendue. Elles fournissent de comiques observations sur les diverses façons de se sentir propres à différents individus. « M*** a été d’autant plus étonné d’éprouver du bonheur à visiter ces lieux, qu’il se plaît surtout à chanter les refrains de l’immortel Béranger.»
      Il est des gens qui, sous les ruines, pensent à leurs amours et les charbonnent sur les murs. — On doit s’émouvoir ici, se disent-ils; choisissons un sujet dramatique, et oubliant les ogives, ils rêvent « La fille à Nicolas », et s’écrient avec de la craie rouge : «une heure ma bien aimée, et puis mourir !» et ils signet ainsi : «Un vieillard de vingt-deux ans». Nous attribuons ceci à un auteur dramatique de Quimper.
      Il est d’autres personnages incapables de rien comprendre sans certains auteurs, de rien admirer sans eux, décidés à y rapporter tout, à faire passer par là toutes leurs idées comme d’un tamis. Rien, pour ces gens, ne peut être hors de Voltaire ou de Rousseau, et dans les cas imprévus par les deux philosophes, il faut trouver moyen de les rattacher à l’impression du moment, travail ingénieux; voici Agnès Sorel (il faut s’en souvenir) qui fut enterrée à Jumièges alors, avec un peu d’esprit on procède ainsi : «Agnès était la Julie de ces lieux, puisque ces murs disent les mots : Amants, saint-Preux». Cette consolante réflexion est signée X., médecin à Yvetot. Lecteur, ne passez par là qu’en parfaite santé.

    Ces inscriptions, et mille autres, sont agréblement encadrées par les parterres de fleurs qui les environnent, et l’impression que l’on garde après s’être promené là-dedans, est désagréable. Les débris de Jumièges sont le récitât d’une dévastation effrénée, impie, féroce à l’excès, et la verdure, le saleurs, leur servent de berceau. Autour de ces monuments tout est riant, apprêté, propet; eux seuls sont lugubres et sombres, enchaînés dans ce jardin qu’ils décorent, ils font songer à ces esclaves forcés de servir d’ornements au palais d’un maître. On ne sait si ce jardin anglais se rit des vieilles ruines en haillons, ou si le surines ont le reste en mépris, et l’on se demande pourquoi cet austère vieillard de pierre nommé Jumièges est là couché sur des roses, et son cadavre déguisé sous des oripeaux de femmelette.

Assez ami des ruines

     Malgré tant d’inconvénients, il est très heureux que Jumièges soit tombé par hasard entre les mains d’un propriétaire assez ami des ruines, pour les conserver à l’art d’abord, et ensuite au pays. Les monuments ajoutent beaucoup à la grandeur, à l’éclat des empires, et sont pour bien des gens un mobile de patriotisme; car on chérit le sol, d’autant mieux qu’il est orné de ces joyaux sublimes. Ces illustres débris coopèrent en outre à la richesse de la commune où ils sont situés, en y faisant affluer l’argent des étrangers.
    Voici donc un bien-être donné à quelques hameaux, sans qu’il en coûte rien à personne. C’est pourquoi il serait à désirer que le gouvernement possédât ces propriétés essentiellement nationales, pour les soustraire au goût fâcheux des embllisseurs, aux caprices de leurs héritiers, fort capables, s’il leur plait, de consommer la destruction ou d’interdire au public l’accès de leur demeure. Si ce moyen eût été employé, les pioches de la bande noire seraient moins émoussées, et il ne dépendrait pas d’un marchand de cotons, de renverser le cloître de Saint-Wandrille, pour y établir des filatures, et de sacrifier ainsi de grande souvenirs, l’objet de l’admiration des siècles a l’étroit intérêt d’une seul…

Francis Wey.

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L’invention de Jumièges

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L’abbaye de Jumièges avant la Révolution

 

Le démantèlement de l’abbaye 

    La Révolution française imposa la fermeture de tous les monastères de France et leurs bâtiments, nationalisés, furent pour la plupart mis en vente comme biens nationaux. Ce fit le cas à Jumièges ou deux acquéreurs totalement dénoués de scrupules en firent une carrière à matériaux en démolissant les murs. En 1795, le premier acquéreur, Pierre Lescuyer, receveur des biens nationaux, entreprend immédiatement la démolition du cloître du XVIe et du dortoir du XVIIe siècle puis en 1802, le nouveau propriétaire, Jean-Baptiste Lefort, un marchand de bois de Canteleu, fait exploser le chœur et le transept de l’église abbatiale Notre-Dame. sans protections les fresques sont peu à peu détruites. A coups de pioches et d’explosions, les 2/3 de l’abbaye disparurent en moins de trente ans. 

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L’intérêt des Britanniques et des voyageurs étrangers

gravure_anglaise   Dans la seconde moitié du 18ème siècle de nombreux britanniques ont commencé à explorer leurs racines anglo-normandes. L’un des premiers est un bibliothécaire, Thomas Frogmall Dibdin qui a visité l’abbaye en mai 1818 et en a établi un compte-rendu : «Nous montâmes l’escalier de pierre dégradé de la tour de gauche, en entrant par le portail occidental, et parcourûmes le dessus des voûtes des deux ailes, recouvertes de terre, d’herbe, de ronces et de fleurs sauvages. Point de toit qui les surmonte; elles sont exposées nues aux injures du temps , de sorte qu’elles ne peuvent manquer de céder bientôt, et d’aller grossir l’énorme tas de ruines accumulées au-dessous d’elles. En effet, je remarquai ( je ne me souviens pas à laquelle des deux voûtes), je remarquai , dis-je, une horrible crevasse , menaçant de laisser choir plusieurs milliers pesans de débris. (…) Le toit avait été abattu, parce qu’on voulait en avoir le plomb pour faire des balles ; les bancs, les autels, les ouvrages en fer avaient été convertis en d’autres instruments de destruction; enfin, la grande cloche avait été vendue à Rouen, au profit de certains spéculateurs exploitant une fonderie de canons.»

En octobre 1819, c’est un historien danois, Hector Estrup, qui visite l’abbaye s’insurgeant contre les déprédations : « En allant à Jumièges j’ai traversé des prés, des vergers, des halliers. Des sentiers où certes, je ne me serais pas aventuré seul en Italie. Ici règne la plus absolue sécurité. Enfin mon œil découvrit les vénérables ruines du monastère. Au loin, on ne voit que l’église principale de l’Abbaye. Des ruines splendides ! (…) L’abbaye a été vendue à charge de la démolir et l’acquéreur, Lefort, marchand de bois à Rouen tire tout le profit possible de l’achat. Le marbre et les pierres de l’abbaye servent à décorer et à construire des maisons particulières. Il est tenu seulement de respecter les deux tours de devant qui servent de balise aux navigateurs. Ceci est impardonnable de la part du gouvernement. On devrait prendre en considération que de si superbes monuments d’un passé sacré, soient trop importants pour tomber entre les mains des mercenaires. Vile cupidité ! (…) Mon compagnon ne savait assez me dire quel spectacle admirable c’était de voir de la Seine 150 lumières, éclairant le soir les cinq étages de l’édifice… »

Jumièges Abbey. as painted by John Sell Cotman In 1818    La Normandie devint une destination populaire pour les artistes britanniques : des archéologues comme Dawson Turner, des dessinateurs, peintres et graveurs comme Georges Lewis, William Turner et John Sell Cotman, des photographes comme l’irlandais Edward King Tenison, mais aussi des graveurs qui reproduisirent et vulgarisèrent dans des publications leurs créations. Paru en 1820 et 1825, l’ouvrage Architectural antiquities of Normandy comprend un ensemble de 97 gravures réalisées par John Sell Corman, ses descriptions très détaillées ont été écrites par le collectionneur d’antiquités Dawson Turner. Cette présence anglaise considérable serait à l’origine d’un puissant exil des pierres de l’abbaye pour l’Angleterre où elles ont été utilisée pour l’embellissement de demeures et de palais. Victor Hugo s’élèvera contre cette pratique : « On nous a dit que des Anglais avaient acheté trois cents francs le droit d’emballer tout ce qui leur plairait dans les débris de l’admirable abbaye de Jumiéges. Ainsi les profanations de lord Elgin se renouvellent chez nous, et nous en tirons profit Les Turcs ne vendaient que les monuments grecs : nous- faisans mieux, nous vendons les nôtres. »

Abbaye de Jumièges

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L’engouement romantique et la poétique des ruines

image008  La destruction durera jusqu’en 1824, année de la visite de Caroline de Bourbon-Naples, veuve du duc de Berry qui, accompagnée d’une suite imposante, visite ce qui reste de l’abbaye. Voilà comment le Journal de Rouen relate cette visite : « Son altesse Royale a visité sous tous ses aspects les vénérables ruines qui subsistent encore, et jusqu’aux vestiges des peintures à fresques des bas-reliefs qui ont échappé jusqu’à ce moment à la destruction qui va bientôt les atteindre. »  et aurait déclaré : « L’aspect de la grande église en ruine est très beau, avec ses énormes clochers et un arc pointu d’une hauteur prodigieuse. Seulement, on ne peut penser sans horreur que l’on vend les pierres et les sculptures aux Anglais et que nous sommes assez barbares pour le permettre. on m’a fait voir les fragments des tombeaux des fils de Clovis et de Saint Philibert, le fondateur de l’abbaye. on m’a montré aussi la place où Agnèse Sorel, maîtresse de Charles VII, a été enterrée. Auprès de sa tombe, il y a un lierre magnifique que l’on dit avoir été planté par elle. Au moment de la Révolution, les moines habitaient l’abbaye et tout existait encore…»

l'abbaye de Jumièges

     La visite de la princesse n’était pas du au hasard, elle participait au grand mouvement né dans le premier quart du XIXe siècle pour la connaissance et la sauvegarde du patrimoine architectural national. En 1820 est annoncé le lancement d’un ouvrage monumental Les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Isidore Taylor et de ses associés Charles Nodier et Alphonse de Cailleux qui comprendra 24 volumes illustrés de 3000 lithographies signées par les plus grands artistes (tels que Horace Vernet, Ingres, Géricault,  Evariste Fragonard, élève de son père et de Louis David, Jacques Daguerre, inventeur du daguerréotype (ancêtre de la photographie), Balthard, Truchot, le baron Atthalin, Jorand)  dont la publication s’étalera sur près de 60 ans. L’abbaye de Jumièges figure parmi les sites représentés et décrits. Au cours de leur visite de l’abbaye, Taylor et Nodier manquent de mourir écrasés par des chutes de pierre se détachant des voutes et Charles Nodier écrira : «Il était minuit. Nous revenions par l’entrée occidentale. La grande nef était entièrement obscure, mais la lune frappait d’une lumière très vive… Aucun obstacle n’interceptait sa clarté immobile qui donnait à ce lieu l’aspect d’un lac argenté.»

Truchot - Entrée de l'abbaye de Jumièges (lithographie), 1820 VPRAF vol.1 pl.6

Henri-Edouard Truchot – Entrée de l’abbaye de Jumièges (lithographie), 1820 (VPRAF vol.1 pl.6) – L’abbayse possèdent encore ses trois tours et ses deux clochers. En 1829, on abattra le clocher sud qui menaçait de tomber et trente ans plus tard, en 1859, c’est le clocher nord qui s’effondre de lui-même.

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Représentations romantiques de l’abbaye de Jumièges

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    M. Laurent Quevilly, auteur du site très bien rédigé et très bien documenté Le Canard de Duclair de Quevilly s’est déclaré offusqué du fait que j’ai utilisé pour la rédaction de cet article certains éléments de ses articles sans le citer. Je répare donc cette lacune…

Crédit textuel et iconographique :

  • L’abbaye de Jumièges ou la poésie des ruines :  extrait de « The rivers of France »  Par Joseph Mallord William Turner, Leitch Ritchie – Chapitre Jumièges.
  • La description du site de Jumièges par Francis Wey en 1838 :  site Le Canard de Duclair de Quevilly ( c’est  ICI ) chapitre Jumièges, 1838 ( c’est ICI )
  • Le démantèlement de l’abbaye : site Geocaching sur Jumièges
  • L’intérêt des Britanniques et des voyageurs étrangers : site Le Canard de Duclair de Quevilly ( c’est  ICI ) chapitre L’Abbaye en 1818 ( c’est ICI ) / Voyage bibliographique, archéologique et pittoresque en France par le rév. Th. Frognall Dibdin. traduction de Theod. Licquet (page 266 à 268) / site des archives départementales76.net « Fenêtre sur Tour » de septembre 2013, article « Regards anglais sur le patrimoine normand», page 6 – ( c’est  ICI )
  • L’engouement romantique et la poétique des ruinessite Le Canard de Duclair de Quevilly ( c’est  ICI ) chapitre La Restauration ( c’est ICI ) et site LE FIGARO.fr HISTOIRE sur l’ouvrage les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France  ( c’est  ICI )
  • Et d’autres sites et ouvrages personnels de moindre importance

     Je profite de cette mise au point pour informer mes lecteurs qu’ils peuvent utiliser en toute liberté tout ou partie de mes articles sans aucune obligation de me citer. Je n’ai pas la faiblesse ou la vanité de penser que j’accomplis, en rédigeant ce blog, « acte de création » qui mériterait d’être protégé. La plupart des sites qui m’inspirent ne font eux-même que mettre en cuisine des textes déjà écrits en se contentant de préparer la sauce (ce qui est primordial en cuisine…). C’est exactement ce que je fais en tentant quelquefois d’élaborer tout de même des textes selon ma propre recette avec des ingrédients qui me sont propres et dans ce cas, je signe le texte produit avec mon logo « Enki », mais n’est pas bon cuisinier qui veut… Rares sont les sites dans lesquels le blogueur « invente » quelque chose… Le plus souvent, il découvre et met à jour, ce qui n’est déjà pas si mal. Pour ma part, je me considère tout au plus comme un transmetteur ou un passeur…

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