Regards croisés sur des Vénus : femmes d’eau et eau femelle

–––– le « salon des Vénus » de 1863   : les derniers feux de l’Académisme –––––––––––––––––––––––––––

    L’année 1963 est une date charnière pour la peinture française marquant à la fois le triomphe de la peinture académique au salon officiel dit « des Vénus » qui ignore alors qu’elle jette ses derniers feux et la percée de la peinture moderne au « Salon des Refusés » installé au palais de l’Industrie où les exclus du salon officiel présentent leurs œuvres. C’est également l’année de la réforme de l’enseignement de l’art, de l’Ecole des Beaux-Arts et des modalités d’organisation du concours du Prix de Rome.

     Au salon officiel, le Nu et la sensualité sont roi et reine, savamment mis en scène selon les règles de la peinture académique où ils apparaissent intégré de manière hypocrite dans une « peinture d’histoire », où mythologique servant de prétexte. Trois œuvres qui ont toutes pris pour thème » la naissance de Venus » se distinguent du lot et se partageront l’enthousiasme du public : c’est la Venus debout d’Amaury-Duval et celles étendues de Baudry et Cabanel qui, si elles sont semblables sur le thème se différencient sur le mode de représentation. 

    Voici comment un critique de l’époque,  Ph. de Chennevières, présentait les œuvres exposées du Salon officiel :

« Les artistes et le public s’étaient partagés sur ces deux œuvres remarquables (la Vénus de Cabanel et celle de Baudry) qui furent, il est bon de le rappeler, le commencement de cette interminable suite de femmes nues, couchées, de face, de revers et plus déshabillées et plus provocantes les unes que les autres, et dont nos salons d’aujourd’hui n’ont pas encore, après vingt ans épuisé l’écœurante série. Celles-là, du moins étaient de pures œuvres d’art où la recherche de la forme et la grâce du pinceau avaient été les seules préoccupations des deux vrais artistes ».

Le Salon des Refusés, quant à lui, présentait de nombreuses œuvres des artistes d’avant-garde. Parmi eux Manet avec trois tableaux dont le fameux  « Le Bain », appelé aujourd’hui « Le Déjeuner sur l’herbe » qui défraya alors la chronique. On opposait alors à ce qui était jugé comme de l’incohérence et de l’inachèvement dans le tableau de Manet la composition achevée parfaite des tableaux de Baudry et Cabanel. Emile Zola fut l’un des seuls à défendre alors la peinture de Manet.

Édouard Manet - Le Déjeuner sur l'herbe - 1863Édouard Manet – Le Déjeuner sur l’herbe – 1863

 « M. Manet ne sait pas composer un tableau, ou plutôt, il ne se rend pas compte de ce qu’on entend par un tableau. (…) Quand il place deux ou trois figures nues, sur une grande toile, à côté de deux ou trois vêtues de paletots, au milieu d’un passage, brossé tant bien que mal, je voudrais qu’il me fît comprendre son intention. (…) Je vois bien ça et là des morceaux qui approchent de la nature, particulièrement dans une des femmes nues et dans une des têtes du premier plan, mais cela ne suffit pas, et le reste est d’une incohérence tout à fait inexplicable. On ne saurait désigner le travail de M. Manet sous le nom d’esquisse ou d’ébauche. Dans une esquisse bien comprise et bien faite, toutes les parties sont exécutées au même degré les unes que les autres. (…) Pour exprimer quoi que ce soit en peinture, il faut dessiner et  modeler, c’est une condition très dure, implacable. » – Pelloquet.

« Il paraît que je suis le premier à louer sans restriction M. Manet. C’est que je me soucie peu de toutes ces peintures de boudoir, de ces images coloriées, de ces misérables toiles où je ne trouve rien de vivant. J’ai déjà déclaré que le tempérament seul m’intéressait. »  – Emile Zola.

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–––– la Naissance de Vénus d’Amaury-Duval ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Amaury-Duval avait été élève du grand Ingres alors détesté par la génération romantique et post-romantique qui lui préférait Delacroix. C’est ainsi que Baudelaire décrivait la peinture d’Amaury-Duval et des ses condisciples de l’Ecole d’Ingres :

« En général, MM. Flandrin, Amaury-Duval et Lehmann, ont cette excellente qualité, que leur modelé est vrai et fin. Le morceau y est bien conçu, exécuté facilement et tout d’une haleine; mais leurs portraits sont souvent entachés d’une afféterie prétentieuse et maladroite. Leur goût immodéré pour la distinction leur joue à chaque instant de mauvais tours. On sait avec quelle admirable bonhomie ils recherchent les tons distingués, c’est-à-dire des tons qui, s’ils étaient intenses, hurleraient comme le diable et l’eau bénite, comme le marbre et le vinaigre ; mais comme ils sont excessivement pâlis et pris à une dose homéopathique, l’effet en est plutôt surprenant que douloureux : c’est là le grand triomphe ! » – Baudelaire.

Amaury-Duval - la Naissance de Vénus - 1862

Amaury-Duval – la Naissance de Vénus – 1862

Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère,
Secouait, vierge encore, les larmes de sa mère,
Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.

— Alfred de Musset, La Semaine des familles.

     La Naissance de Vénus présentée par Amaury-Duval au salon de 1863 aurait été composée d’après un poème d’Alfred de Musset et inspirée par le tableau La Source peint par Ingres durant une longue période de 1820 à 1856  (Musée d’Orsay) elle-même inspirée de l’un de ses premiers tableaux, la Venus Anadyomène peint de 1808 à 1848 . La stylisation linéaire des formes et la gamme délicate des tons font de ce tableau un excellent exemple du classicisme dont Ingres a été l’initiateur.

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Jean Auguste Dominique Ingres – la Source – 1820-1856

Ingres - Venere Anadiomene - 1808-1848Jean Auguste Dominique Ingres – Venere Anadiomene – 1808-1848

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–––– la Naissance de Vénus de Cabanel ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Alexandre Cabanel - la Naissance de Vénus - 1863Alexandre Cabanel – la Naissance de Vénus – 1863

Le tableau de Cabanel a été salué par plusieurs critiques tels que P. Mantz, Théophile Gautier et Louis Avray :

« La déesse n’est pas encore sortie de l’onde : nue et couchée sur les eaux complaisantes dont le murmure vient de l’éveiller, ses blonds cheveux épandus autour d’elle, le visage à demi voilé par l’ombre de son bars replié, elle flotte, fleur vivante de la mer, et tout à l’heure, elle va réjouir le monde qui, ignorant la beauté, ne sait rien encore. Doucement bercée par la vague amoureuse, elle aborde le rivage et le flot qui l’apporte s’arrête charmé. Tel est le sujet : telle n’est pas la peinture. En décrivant le tableau de M. Cabanel, nous en avons éliminé un détail fâcheux : nous n’avons pas parlé de cette guirlande d’amours qui voltigent dans l’azur, ou du moins un excès de zèle; ces petits amours sont inutiles; ils nuisent à la figure principale qui est dans le sujet, qui devrait être tout dans le tableau. Combien Venus serait plus belle, si, rose et blanche sur la mer bleue, elle appelait à elle seule et retenait longtemps sur son corps radieux le regard qui s’égare, également attiré par deux notes lumineuses. La Venus de M. Cabanel, savamment rythmée dans son attitude, présente des courbes heureuses et d’un bon goût : la gorge est jeune et vivante, la hanche a des rondeurs parfaites : la ligne générale se déroule harmonieuse et pure. Sans être d’une distinction complète, la coloration serait suffisante si la mer était d’un ton plus transparent et si, nous l’avons dit, le groupe voltigeant des amours n’apportait au tableau une note de trop, qui donne à l’ensemble une légère nuance de fadeur. » – P. Mantz.

« Son corps divin semble pétri avec l’écume neigeuse des vagues. Les pointes des seins, la bouche et les joues sont teintées d’une imperceptible nuance rose (…) » — Théophile Gautier, Le Moniteur Universel du 13 juin 1863.

« (…) la Naissance de Vénus, de M. Cabanel, qui charme et séduit sans exciter de désirs. Ce qu’on admire ici, c’est l’élégance des formes, la correction du dessin, la finesse et la fraîcheur du coloris. C’est moins nature que la Perle de M. Baudry ; mais c’est plus purement, plus poétiquement beau » — Louis Auvray, Exposition des beaux-arts : salon de 1863.

Mais certains, comme Emile Zola, se moquaient du rendu jugé peu naturel du corps :

« La déesse noyée dans un fleuve de lait, a l’air d’une délicieuse lorette, non pas en chair et en os – ce serait indécent – mais en une sorte de pâte d’amande blanche et rose »

ou encore dans son écrit «  »Nos peintres au Champ-de-Mars – 1867 » : « Prenez une Vénus antique, un corps de femme quelconque dessiné d’après les règles sacrées, et, légèrement, avec une houppe, maquillez ce corps de fard et de poudre de riz ; vous aurez l’idéal de monsieur Cabanel. (…) 

Et enfin dans Commentaire sur l’Exposition de 1875 : La principale malice de Cabanel, c’est d’avoir rénové le style académique. À la vieille poupée classique, édentée et chauve, il a fait cadeau de cheveux postiches et de fausses dents. La mégère s’est métamorphosée en une femme séduisante, pommadée et parfumée, la bouche en cœur et les boucles blondes. Le peintre a même poussé un peu loin le rajeunissement. Les corps féminins sur ses toiles sont devenus de crème. (…) C’est un génie classique qui se permet une pincée de poudre de riz, quelque chose comme Vénus dans le peignoir d’une courtisane.Le succès a été énorme. Tout le monde est tombé en extase. Voilà un maître selon le goût des honnêtes gens qui se prétendent artistes. Vous exigez l’éclat de la couleur ? Cabanel vous le donne. Vous désirez un dessin suave et animé ? Cabanel en a fini avec les lignes sévères de la tradition. En un mot, si vous demandez de l’originalité, Cabanel est votre homme, cet heureux mortel a de tout en modération, et il sait être original avec discrétion. Il ne fait pas partie de ces forcenés qui dépassent la mesure. Il reste toujours convenable, il est toujours classique malgré tout, incapable de scandaliser son public en s’écartant trop violemment de l’idéal conventionnel. « 

Le critique d’art Joris-Karl Huysmans ne voyait lui dans la Naissance de Vénus de Cabanel qu’une « Vénus à la crème ».

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–––– la Naissance de Vénus de Paul Baudry –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Une année plus tôt, une toile traitant du même sujet avait été peinte en 1862 par le peintre académisme Paul Baudry. Il se trouve aujourd’hui au musée du Prado, à Madrid.

Paul Baudry - la Vague et la Perle - 1862Paul Baudry – la Vague et la Perle – 1862

Baudry a peint un nu féminin d’une forte sensualité qui représente la figure comme une perle sertie dans sa monture, la mer, faisant peut-être allusion à la naissnave de Vénus. Présentée au Salon de 1863, à Paris, l’œuvre fut un des nus féminin les plus appréciés dans le Paris du second Empire, malgré les sévères critiques que provoqua son érotisme sulfureux. 

La critique qui suit est celle de Théophile Gautier, un ami du peintre Paul Baudry :

     « On pourrait, si l’on voulait, désigner d’un nom particulier le Salon de 1863, l’appeler le Salon des Vénus. Elles y abondent comme si, d’un accord tacite, les peintres s’étaient donné le même thème pour formuler leur idéal. La beauté est, en effet, le meilleur sujet à traiter et le plus inépuisable : les Grecs n’en ont pas cherché d’autre, et il leur a suffi. Depuis quelques années l’école moderne, se préoccupant trop de l’intérêt, avait négligé la forme pure en dehors de toute anecdote, de tout incident et de tout costume. C’est un bon symptome qu’on y revienne. La Vénus triomphante sort de la mer avec son éternelle jeunesse, et les yeux charmés l’accueillent comme au premiers jours du monde; elle n’a rien perdu de sa fraîcheur ni de sa nouveauté.
     Bien que M. Paul Baudry intitule son tableau La Perle et la Vague, et prétende l’avoir tiré d’une fable persane, pour nous cette perle que la mer jette à sa rive est Vénus elle-même. Une vague au sein des vertes profondeurs l’apporte dans un pli d’écume comme dans un écrin de malachite orné d’argent; la vague s’enfle, bouillonne et crève, déposant la perle divine sur les varechs et les fucus, parmi les coquillages dont les iris lustrent la nacre. point de ciel, point d’horizon à fuite azurée; l’eau, couleur d’émeraude, avec ses franges blanches, emplit tout le cadre; elle semble rejaillir contre la bordure, âcre, saline, transparente, mais derrière sa transparence laissant deviner l’abîme. La jeune déesse, dont le corps suivant l’ondulation de la volute marine, vient de toucher terre, et comme il faudrait encore un balancement de la houle pour le présenter de face, elle retourne curieusement la tête vers ce monde inconnu qu’elle aborde et qu’elle va aisément conquérir. Un de ses bras repliés dessine autour de son charmant visage un angle moelleux dont l’interstice est rempli par le vert prasin de la mer. La main de ce bras, retournée à la florentine, s’appuie su le sable, et la main de l’autre bras, avec ses doigts coquettement contractés, apparaît un peu plus haut. La tête, vue en raccourci par le front, répand ses cheveux emperlés comme une urne son onde. Pétillants de malice sont les yeux, glauques prunelles, lascive et perfide comme l’onde est la bouche aux lèvres corallines, dont le sourire enfantin prend du renversement des lignes une expression inquiétante; cette tête s’attache au dos par un col flexible, d’une grâce peu tourmentée, mais d’un charme extrême. Le reste du corps s’enveloppe d’une délicieuse ligne serpentine qui ondule sans interruption depuis la pointe de la gorge jusqu’à la pointe du pied, se soulevant à la hanche et profilant sur la vague les délicatesses du torse et les élégances de la jambe. Le dos, les reins, les jarrets à demi repliés ont des souplesses de passage, des recherches et des attendrissements de couleur, une morbidezza d’exécution qu’on ne saurait trop louer. Les parties ombrées baigner dans un clair-obscur corrégien où se mêlent des tons d’ambre et de perle, et les contours se noient sans se perdre avec une incertitude savante. Rien de plus adorablement féminin que cette déesse où cette perle roulée au caprice de la vague. Elle vient de naître. L’écume seule des flots l’a caressée, et déjà malgré sa tête d’enfant où rit encore la puberté espiègle, on voit son corps charmant les baisers de la vie, et comme les stigmates de l’amour. Cette chair ruisselante de la douche amère et glacée semble dorée aux feux d’ardeurs précoces, et n’a pas la pure crudité virginale. Mais Vénus a-t-elle été jamais jeune fille ? N’est-elle pas née tout de suite femme complète ?
Il ne faut pas, vous le voyez, un sujet bien compliqué à un artiste pour montrer qu’il est un maître. Une figure lui suffit. Jamais M. Baudry n’a été plus original qu’en traitant ce thème en apparence si rabattu. L’invention de la pose d’un rythme si élégant, la délicatesse harmonieuse  du coloris, la science des attaches, la souplesse du pinceau si libre et si magistral, la distinction profonde du moindre détail, le sentiment moderne, si bien fondu avec le sentiment antique, font de ce tableau la perle du salon. M. Baudry procure par sa Vénus une des plus vives émotions que l’art puisse donner : l’étrange dans l’exquis, le rare dans le beau. »

La seconde critique est celle de P. Mantz :

     « C’est une perle, en effet, que cette jeune femme qui voluptueusement couchée sur le rivage, reçoit les baisers du flot caressant. Elle est nue comme une déesse mais c’est une mortelle, ainsi qu’on le voit un peu trop aux imperfections de sa structure, à la manière insuffisante dont les reins s’attachent aux hanches, à la petitesse de ses pieds chimèriquement dessinés (…) la blancheur nacrée, la transparence d’opale qui enveloppe les formes nues de sa perle se marient délicieusement avec les tons azurés de la vague et ce jeu de clairs sur les vigueurs donne à sa peinture un accent, une distinction que n’a pas celle de M. Cabanel. Dans les carnations laiteuses de la paresseuse fille, certaines parties insuffisantes, inexactes peut-être du point de vue du modelé intérieur, sont traitées avec une finesse de ton, une morbidesse qui raviront les délicats ».

La Revue des Deux-Mondes :

     « Les deux tableaux de Baudry, le petit Saint Jean de 1861 et la Vague et la Perle de 1863, sont d’ailleurs très caractéristiques. C’est l’élément parisien, la grâce, un peu maniérée, de l’enfant gâté et de la fille coquette qui s’introduit dans l’idéal classique pour le raviver, l’agrémenter, l’amollir. On se souvient des discussions auxquelles donna lieu la jolie fille de la Vague et de la Perle, se roulant, parmi les coquillages, en face de la Vénus de Cabanel, étendue, vis-à-vis de sa rivale, sur les flots. La Vénus, toute voluptueuse qu’elle fût, retenait un peu plus de son origine antique ; la Perle, dans sa pose provocante, l’emporta pour le piquant, l’inattendu, la fraîcheur et la séduction du coloris. C’est, en effet, un agréable morceau donnant l’idée de la façon dont on comprenait la beauté à cette époque, dans la nouvelle école, presque au moment où Ingres venait d’achever sa Source, dont le type reste plus simple et plus élevé. »

Philippe Véron : au sujet de la Femme peinte par Baudry

      « elle n’évoque rien que de chaste et d’élevé, tant cette forme est pure et rythmique. Absolument comme dans vinci, raphaël et tout l’antique, cette forme est spiritualisée, et honni soit l’esprit dépravé et inférieur qui puisse interpèter dans un sens impur la vraie pureté et la candeur (…) La Léda, du même auteur est une figurine délicieuse, qui rappelle encore son grand modèle léonard? Ce poème de la femme vous plonge aussi dans des rêveries délicates et dont le charme n’a rien de sensuel. La Vague à la perle commence à sortir un peu de cet ordre d’élévation. Il ya a dans cette piquante figure un attrait plus agaçant : le sourire et le regard furtif de cette jeune femme roulée dans sa vague, son attitude serpentine, captent tout d’abord la vue, et frappent mélodieusement la sensualité. Comme plastique, comme modelé et finesse morbide de chair, on dirait du Courrège. C’est fin, délicat et gras; mais la provocation du regard et le type moderne font oublier l’élévation habituelle du jeune maître. »

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–––– la peinture de Courbet –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gustave Courbet - femme dans une vague - 1868

Gustave Courbet – femme dans une vague – 1868

Courbet - la Vague - 1870

Courbet – la Vague – 1870

Le tableau La Vague fut défendu avec enthousiasme par Emile Zola :

     « La Vague fut exposée au Salon de 1870. Ne vous attendez pas à quelque oeuvre symbolique, dans le goût de Cabanel ou de Baudry : quelque femme nue, à la chair nacrée comme une conque, se baignant dans une mer d’agate.Courbet a tout simplement peint une vague, une vraie vague déferlant sans se laisser décourager, sans se soucier des rires qui accueillaient ses toiles, du dédain ironique des amateurs. On le raillait, on l’appelait le peintre nébuleux, on feignait de ne pas comprendre dans quel sens il fallait prendre ses tableaux. Puis un beau jour on s’avisa que ces prétendues esquisses se distinguaient par un métier des plus délicats, qu’il y avait beaucoup d’air dans ses tableaux ; qu’ils rendaient la nature dans toute sa vérité. Et les clients affluèrent dans l’atelier de l’artiste ; ils l’ont tellement surchargé de travail vers la fin qu’il lui a fallu en partie donner de l’ouvrage bâclé. Je ne connais pas d’exemple plus frappant de la peur que ressent le public devant tout talent neuf et original, et du triomphe inévitable de ce talent original pour peu qu’il poursuive obstinément ses buts. »

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–––– le jardin de la France, Max Ernst –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Le Jardin de la France - Max Ernst, 1962

Le Jardin de la France – Max Ernst, 1962

     On appelle anthropomorphisme l’attitude qui consiste à voir ou imaginer le corps humain dans le monde naturel ou à prêter des pensées ou des comportements humains à la Nature.  Mais le paysage n’exprime que rarement de manière explicite le corps humain et c’est le plus souvent par la volonté et l’action de l’observateur, de l’artiste, de l’écrivain ou du poète qu’il se personnifie. Pour ce faire, ceux-ci interprètent certains éléments naturels constitutifs du paysage de manière humaine et sexuée.
Un bon exemple en est donné par le tableau de Max Ernst Le Jardin de la France (surnom traditionnellement donné à la Touraine)  qui présente de manière cartographique et imagée la confluence de la Loire et de l’Indre. Cette confluence est représentée sous la forme d’une femme nue dont le corps se fond dans la presqu’île séparant les deux cours d’eau. Lorsque l’on étudie In Situ le site de la confluence, il faut reconnaître que le côté féminin de sa nature ou de son essence n’apparaît pas évident sauf à penser que toute étendue d’eau et toute rive de forme courbe sont de nature féminine.

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confluence de la Loire et de l'Indre - photo Vanaspati

Confluence Loire-Indre – interprétation par Max Ernst dans Le Jardin de la France, 1962

Il semble que l’artiste surréaliste ait été plus influencé par la cartographie et l’iconographie que par le site lui-même. Max Ernst aurait été influencé par le tableau de Cabanella naissance de Vénus (1863) et par la topographie du site, l’une des îles de la confluence étant dénommée île de Bondésir. On serait donc ici face à un exemple de féminisation et même d’érotisation du paysage induit et mis en scène selon un processus d’artialisation, notion empruntée à Montaigne et remis au goût du jour et redéfini par le géographe  Alain Roger (Nus et paysages. Essai sur la fonction de l’art, 1978, Aubier). Max Ernst aurait été influencé dans sa perception du paysage du confluent de la Loire et de l’Indre qu’il connaissait bien (il résidera de 1955 à 1963 à Huismes, en Indre-et-Loire) par la toponymie du lieu et le souvenir inconscient ou conscient de la pose de la Vénus de Cabanel. Ce seraient donc un concours de circonstances, dénomination chargée d’érotisme d’un lieu et courbes du fleuve et de son affluent qui rappelaient les formes féminines du tableau de Cabanel qui aurait donné l’idée du montage à Max Ernst. Admettons l’explication, mais dans ce cas, si la condition était nécessaire, elle n’était pas suffisante, il fallait en plus que le caractère du lieu, son « essence » ou son « génie » comme le qualifierait Michel Butor permette et induise cette association d’idées et d’images. Ce essence du lieu relève à notre avis de ce que Bachelard appelle le substantialisme féminin de l’eau (voir article suivant). L’eau est féminine, l’eau est substantiellement femelle, et si en plus elle se présente tout en courbes qui ne peuvent être en ce cas que lascives et avec un flux calme et régulier qu’on assimile à de la douceur, en bordure d’un lieu qui se nomme Bondésir, comment ne pas songer, en contemplant le paysage, à une Vénus étendue de manière lascive, et en particulier à l’une des Vénus peintes que l’on connait bien et que l’on a en tête parce que on est un artiste.

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–––– l’eau femelle selon Bachelard ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Gaston Bachelard à 15.10.16

Le texte qui suit a été écrit par Bachelard en référence au rêve de la Fleur bleue de Novalis :

Novalis, le Touchant…

     Cette valorisation substantielle qui fait de l’eau un lait inépuisable, le lait de la nature Mère, n’est pas la seule valorisation qui marque l’eau d’un caractère profondément féminin. Dans la vie de tout homme, ou du moins dans la vie rêvée de tout homme, apparaît la seconde femme l’amante ou l’épouse. La seconde femme va aussi être projetée sur la nature. A côté de la mère-paysage prendra place la femme-paysage. Sans doute les deux natures projetées pourront interférer ou se recouvrir. Mais il est des cas où l’on pourra les distinguer. Nous allons donner un cas où la projection de la femme-nature est très nette. En effet, un rêve de Novalis va nous apporter de nouvelles raisons pour affirmer le substantialisme féminin de l’eau.
     Après avoir trempé ses mains et humecté ses lèvres dans un bassin rencontré en son rêve, Novalis est pris d’un « désir insurmontable de se baigner ». Aucune vision ne l’y invite. C’est la substance même qu’il a touchée de ses mains et de ses lèvres qui l’appelle. Elle l’appelle matériellement, en vertu, semble-t-il, d’une participation magique.
Le rêveur se déshabille et descend dans le bassin. Alors seulement les images viennent, elles sortent de la matière, elles naissent, comme d’un germe, d’une réalité sensuelle primitive, d’une ivresse qui ne sait pas encore se projeter « De toutes parts surgissaient des images inconnues qui se fondaient, également, l’une dans l’autre, pour devenir des êtres visibles et entourer [le rêveur], de sorte que chaque onde du délicieux élément se collait à lui étroitement ainsi qu’une douce poitrine. Il semblait que dans ce flot se fût dissous un groupe de charmantes filles qui, pour un instant, redevenaient des corps au contact du jeune homme. »
     Page merveilleuse d’une imagination profondément matérialisée, où l’eau, – en son volume, en sa masse, – et non plus dans la simple féerie de ses reflets, apparaît comme de la jeune fille dissoute, comme une essence liquide de jeune fille, « eine Auflösung reizender Mädchen ».
     Les formes féminines naîtront de la substance même de l’eau, au contact de la poitrine de l’homme, quand, semble-t-il, le désir de l’homme se précisera. Mais la substance voluptueuse existe avant les formes de la volupté.
     Nous méconnaîtrions un des caractères singuliers de l’imagination de Novalis, si nous lui attribuions trop rapidement un complexe du Cygne. II faudrait pour cela avoir la preuve que les images primitives sont les images visibles. Or, il ne semble pas que les visions soient actives. Les charmantes jeunes filles ne tardent pas à se redissoudre dans l’élément et le rêveur « enivré de ravissement » continue son voyage sans vivre aucune aventure avec les jeunes filles éphémères.
     Les êtres du rêve, chez Novalis, n’existent donc que lorsqu’on les touche, l’eau devient femme seulement contre la poitrine, elle ne donne pas des images lointaines. Ce caractère physique très curieux de certains rêves novalisiens nous semble mériter un nom. Au lieu de dire que Novalis est un Voyant qui voit l’invisible, nous dirions volontiers que c’est un Touchant qui touche l’intouchable, l’impalpable, l’irréel. Il va plus au fond que tous les rêveurs. Son rêve est un rêve dans un rêve, non pas dans le sens éthéré, mais dans le sens de la profondeur. Il s’endort dans son sommeil même, il vit un sommeil dans le sommeil. Qui n’a pas désiré, sinon vécu, ce deuxième sommeil, dans une crypte plus cachée ? Alors les êtres du rêve s’approchent davantage de nous, ils viennent nous toucher, ils viennent vivre dans notre chair, comme un feu sourd. 

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