Home, sweet home : Paris sur Mékong

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les pénichards du pont d’Austerlitz – photo Enki prise le 23 mars 2016.

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Escapade normande — (III) Il y a énervés et énervés…

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Tintin énervé

    Quelques exemples, rapportés en peu de mots et à leur place, donnent plus d’éclat, plus de poids, et plus d’autorité aux réflexions ; mais trop d’exemples et trop de détails énervent toujours un discours Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l’unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu’on les détourne de l’objet principal, et qui, d’ailleurs, ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure : il faut saisir d’un coup d’oeil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin.

Vauvenargues, Réflexions et Maximes.

   Sentence utile à méditer…

The Enerves de Jumieges, 1880 (oil on canvas)

Evariste Vital Luminais – Les Énervés de Jumièges, 1880

      Jusqu’à ce que je découvre le tableau Les Énervés de Jumièges de Luminais, je pensais connaître la définition du mot énervé. Celui-ci signifiait pour moi agacé, excité comme si quelque chose ou quelqu’un « irritait mes nerfs » et que je ne pouvais maîtriser ceux-ci. Le sentiment d’énervement qui en résultait était une réaction émotionnelle d’irritation face à des évènements contrariants. C’est effectivement avec ce sens que le mot est utilisé dans le texte de Vauvenargues cité plus haut mais, m’étant plongé dans le Littré après avoir vu le tableau de Luminais, j’ai découvert que ce sens commun est relativement récent (XIXe siècle) et qu’il avait recouvert un sens originel qui avait signifié dans un lointain passé tout à fait autre chose et même le contraire.

     Le verbe énerver, apparu au Moyen-Âge aux environs du XIIIe siècle est issu du latin enervare qui signifiait à proprement parler « é-nerver », c’est-à-dire « ôter les nerfs » (en fait, pas les nerfs proprement dits mais les tendons des jarrets et des genoux abusivement nommés nerfs) avec le résultat de rendre celui qui subissait ce supplice  « amorphe et sans énergie ». Un énervé, au sens premier, était donc quelqu’un dont on avait coupé ou ôté les tendons des membres ce qui l’empêchait de se mouvoir et l’énervation était l’action de procéder à cette mutilation. Une trace de ce sens ancien se retrouve encore aujourd’hui en boucherie, pour signifier que l’on ôte les tendons d’une pièce de viande.
      Cette pratique qui aurait été primitivement pratiquée par les romains et les orientaux dans l’Antiquité était encore été utilisée en Occident après le VIIIème siècle. Dans son Essai sur les Énervés de Jumièges et le Miracle de sainte Bautheuch paru à Rouen en 1838, l’historien E. Hyacinthe Langlois décrit ainsi ce supplice :

« L’énervation était le traitement cruel que l’on faisait subir aux malheureux qu’on voulait priver de l’exercice de leurs membres et surtout de leur facultés locomotrices. Les détails suivants vont faire connaître les diverses manières d’infliger cet horrible supplice, peut-être originaire de l’Orient et fort en usage sous la première et la seconde race de nos rois. Il paraît qu’il résultait de cette peine une double incapacité d’occuper le trône, par l’espèce d’infamie qu’elle entraînait après elle : « Les Romains, dit le Dictionnaire des origines (1777), au mot Saignée, faisaient saigner les soldats qui avaient commis quelque faute, parce que la force étant la principale qualité du soldat, c’était le dégrader que de l’affaiblir ». »

      Et Hyacinthe Langlois de poursuivre en citant les textes anciens qui décrivent les différents procédés barbares de mutilation pour parvenir à ce résultat : sectionnement des vaisseaux sanguins ou des tendons des jambes et parfois même des bras, cautérisation au fer rouge ou par ébouillantement des tendons.

      Dans des annales du XIIe siècle de l’abbaye de Jumièges, il est effectivement fait mention de la présence d’un énervé qui aurait été recueilli par les moines de l’abbaye.

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Evariste Vital Luminais -Première pensée pour les Énervés de Jumièges, 1880

      Le peintre Evariste Vital Luminais avait dans une esquisse préparatoire au tableau de 1880 intitulée « Première pensée pour les Énervés de Jumièges » représenté de manière crue le supplice de l’énervation. On y voit un bourreau pratiquer l’opération d’énervement sur un homme entièrement nu allongé en présence de deux silhouettes féminines vêtues de rouge.

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Une œuvre paradoxale

     C’est au XIXe siècle que le sens général du mot énervé bascule vers un sens contraire : « é-nerver »  est devenu « en-nerver », c’est-à-dire « rendre nerveux »« accroître la nervosité ». L’état qui en résulte, l’énervement, désigne désormais un état totalement opposé à celui d’origine : c’est l’état qui consiste à être sur les nerfs, à faire preuve d’une grande excitation (Petites Chroniques du français comme on l’aime ! par Bernard Cerquiglini) . 

    Ainsi donc se dévoile l’un des fondement du sentiment d’étrangeté que génère pour les spectateurs non avertis le tableau de Luminais. C’est la discordance et même l’opposition totale entre son titre « Les Énervés de Jumièges » qui sous-entend chez les personnages représentés l’expression d’une nervosité et d’une excitation et la scène qui représente tout son contraire. L’œil du visiteur contemple dans un premier temps l’ensemble du tableau et, troublé par la scène représentée qui est pour lui une énigme, se porte sur le titre du tableau pour en comprendre la signification or, ce titre, loin de le rassurer par les informations données a pour effet d’augmenter encore son trouble. Simone de Beauvoir s’était déclarée troublée par le paradoxe du mot énervé, Roger Caillois avait dans son livre Le Fleuve Alphée relevé cet anachronisme créateur d’interrogation et de mystère et de leur corollaire la curiosité : « le sujet était lié à l’intitulé de l’œuvre de façon indissoluble. la plus grande partie de l’intérêt que je leur portais en dérivait. On voit à quel point l’art du peintre et même la référence historique y jouaient pu de rôle. (…) j’ignorais d’une part les circonstances des évènements représentés et c’était une question de vocabulaire qui m’avait généralement intrigué : en contresens sur le mot énervé et la contradiction entre les termes pieux et excommunication avaient éveillé en moi un goût de mystère qui n’était jamais complètement en sommeil et qui était bien fait pour exalter ». En accord avec Roger Caillois on peut dire que, dans ce cas particulier, le tableau et son titre sont indissociables et que le paradoxe qui résulte de cette association est inhérent à l’œuvre.

Les Énervés au musée

Les Énervés au musée de Rouen – crédit Blog de Claude Duty ( c’est   ICI )

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Du mauvais pressentiment à l’horreur

       Ainsi, le mauvais pressentiment que la plupart des spectateurs avaient éprouvé lors de la découverte du tableau se trouvait confirmé par cette avancée dans la compréhension de la scène peinte. Simone de Beauvoir avait parlé de la « calme horreur » qu’elle avait ressenti à la vision du tableau qu’elle jugeait par ailleurs « détestable  », Salvador Dali y voyait « quantité de mystère et d’angoisse viscérale », Didier Coste quand à lui qualifiait le tableau de « grande machine livide, fascinante et repoussante à la fois… ». Cet étrange sentiment diffus fait de questionnement et d’inquiétude mêlés qui s’était emparé de nous au moment où nos yeux se posaient pour la première fois sur cette scène singulière s’avérait donc, après notre compréhension du titre du tableau, n’avoir été que l’antichambre de l’horreur. Car ces deux jeunes hommes étendus dont l’embarcation dérivait sur la Seine, qu’on avait imaginé avoir été frappés par la maladie ou atteints d’une langueur extrême avaient subi l’un des supplices barbares les plus épouvantables qui soient, celui de l’énervation et n’étaient plus désormais que des pantins désarticulés réduits à l’impuissance.

       D’autres questions se pressaient maintenant à notre esprit : Qui étaient ces jeunes hommes, qui avaient perpétué ce forfait et pour quelles raisons ? Quel rapport entretiennent-ils avec Jumièges ?

Enki sigle

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Article de ce blog lié :

  • Escapade normande — (II) L’inquiétante étrangeté des Énervés de Jumièges (1880)  –  c’est   ICI

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Escapade normande — (II) L’inquiétante étrangeté des Énervés de Jumièges (1880)

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« Bien avant que les vivants ne se confiassent eux-mêmes aux flots, n’a-t-on pas mis le cercueil à la mer, le cercueil au torrent ? Le cercueil, dans cette hypothèse mythologique, ne serait pas la dernière barque. Il serait la première barque. La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage. Elle sera pour quelques rêveurs profonds le premier voyage. »

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves.

The Enerves de Jumieges, 1880 (oil on canvas)

Evariste-Vital Luminais – Les Énervés de Jumièges, 1880 – huile sur toile, 1,97 m × 1,76 m – Rouen, musée des beaux-arts

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Saisissement : le choc émotionnel de la découverte

Musée des Beaux-arts de Rouen

    Lors d’une visite cette fin d’année 2015 au musée des beaux-Arts de Rouen, je suis tombé par hasard sur un tableau étrange, énigmatique, qui m’a littéralement sidéré et devant lequel je suis resté « scotché », comme on dit vulgairement, durant un long moment. Il représentait deux jeunes hommes prostrés, d’apparence manifestement moribonde, étendus sur une sorte d’embarcation inhabituelle à fond plat qui semblait dériver sous un ciel plombé au fil de l’eau d’un large fleuve tranquille aux eaux jaunâtres. L’auteur du tableau, Evariste-Vital Luminais, était pour moi totalement inconnu et son titre, Les Énervés de Jumièges, ne donnait que peu d’indications sur le sens de la scène représentée. Tout les ingrédients semblaient réunis dans ce tableau pour titiller notre inconscient et nous plonger dans une profonde réflexion de type onirique : le thème de l’esquif descendant un fleuve nous renvoyait à la symbolique multiforme du fleuve : écoulement irréversible du temps, franchissement de seuils notamment celui de la vie à la mort et purification. L’immobilité apparente des personnages, leur impuissance mise en scène par le peintre s’opposait à l’idée du mouvement inexorable du fleuve qui les emportait vers un destin que nous ne pouvions envisager que fatal faisant naître en nous un profond sentiment d’angoisse diffus et de mal-être. Bref, un malaise survenu soudainement dans le train train rassurant de la visite du musée qui s’apparentait tout à fait au concept freudien d’Unheimlich que certains ont traduit en français par « inquiétante étrangeté ».

     Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de sauter illico dans la barque des deux « énervés », ce que je fis en prenant l’élan nécessaire, ceci afin de tirer toute cette confuse affaire au clair… Je vais tenter de le faire dans plusieurs articles qui suivront.

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Des questions et des zones d’ombres vraiment énervantes…

    Tout était étrange dans ce tableau : ces deux jeunes hommes paraissaient souffrir de maladie ou de blessures et il semblait, dans ces conditions, invraisemblable qu’ils soient montés par eux-mêmes dans cette embarcation. Quelqu’un avait du les y placer pour les laisser dériver le long du fleuve. Cela constituait-il une punition ou bien voulait-on par là les soustraire à un danger pressant ? Le fait qu’on les ait confortablement installés avec des oreillers imposants posés verticalement pour qu’ils puissent reposer leurs têtes de manière à pouvoir contempler le paysage et qu’on les ait couverts d’une couverture pour les protéger du froid  laissait supposer que c’est la seconde hypothèse qui était la bonne. Cette couverture n’a rien d’un linceul, elle apparait richement brodée ou décorée de motifs ésotériques (la svatiska) et cette particularité, jointe aux intentions prises pour assurer leur confort, laissait supposer que ces deux jeunes hommes étaient des personnages importants. D’autres questionnements se font jour au fur et à mesure que l’on étudie le tableau dans tous ses détails : que signifie cet espace apparemment vide à l’arrière de l’esquif séparé des deux personnages par une masse noire indéterminée; on distingue sur son plat-bord un tolet qui laisse supposer que cet emplacement est fait pour accueillir un rameur mais l’espace paraît désert. Si cette esquif est censé représenter la barque qui transporte les ombres errantes des morts sur le Styx, où est alors le nocher ?  Sur la proue de l’embarcation un petit autel ou reliquaire fleuri surmonté d’une chandelle allumée pourrait laisser penser que ce voyage est un voyage mortuaire. Les deux personnages seraient-ils agonisants ? Mais alors pourquoi les auraient-on confiés au fleuve plutôt que de les assister dans leurs derniers instants ? 

Les Enervés de Jumiège - détail

    Les deux jeunes hommes semblent abattus et en état de sidération comme on peut l’être après un évènement marquant épouvantable : celui de gauche aux cheveux roux et au visage de grande pâleur donne l’impression d’être perdu dans ses pensées, regardant fixement devant lui mais sans sembler être concerné par ce qu’il voit comme si il était impuissant et résigné à ce que le sort lui réservait, comme on peut l’être lorsque l’on a atteint le bout extrême du désespoir. Ses traits sont tirés et son bras droit qui pend lamentablement au-dessus de l’eau parait vidé de toute force; il n’a même pas eu la volonté de relever la couverture qui le protège mais qui trempe abondamment dans l’eau du fleuve. Ses pieds qui dépassent de la couverture paraissent emmaillotés ou bandés… L’autre personnage, le menton rentré semble hébété et regarde fixement devant lui. Ses mains semblent à lui aussi inactives et sans volonté. Si l’on se réfère, à la recherche d’éléments de compréhension au titre du tableau, on constate que celui-ci ne fournit que peu d’informations : le sens moderne d’ « énervé » est « agacé », « excité », « qui marque de l’énervement », une définition tout à fait contraire à l’attitude passive des deux personnages; quant à la référence à Jumièges qui se révèle être une abbaye ruinée en bordure de Seine, elle laisse supposer que le fleuve sur lequel dérive l’embarcation est la Seine et que les deux jeunes hommes ou bien l’évènement qui leur est arrivé ont un rapport avec cette abbaye… 
     Si tel est le cas, la ligne d’horizon où se perd le fleuve représentée sur le tableau doit se situer à l’aval de celui-ci car quand on connaît le tracé de la Seine entre Rouen et le Havre, on ignore pas que les zones de relief se situent toutes sur la rive droite du fleuve comme représenté sur le tableau. L’esquif ne descend pas le fleuve mais semble se diriger vers cette rive droite et être sur le point d’accoster; la proximité de la côte représentée sur la droite du tableau et l’éloignement de la cote opposée peut le laisser supposer. Cela pourrait expliquer le regard du personnage de gauche qui semble fixer un point particulier situé devant lui, peut-être le lieu où l’embarcation doit accoster.

Enki sigle

William Turner – Les ruines de l’Abbaye de Jumièges vues de la Seine, 1833

Les énervés de Jumièges détail 4

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à suivre…

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