George Steiner :  » Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable »


ob_b6b97c_jorge-luis-borges-hotel-paris-1969Jorge Luis Borges (1899-1986)

« L’univers (que d’autres nomment la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. »  Fictions, Jorge Luis Borges.

    Dans sa nouvelle L’aleph parue dans une revue littéraire de Buenos Aires au lendemain de la guerre, le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges nous conte l’histoire fantastique d’une entité mystérieuse aux propriétés magiques enfouie dans la cave de la demeure d’un écrivain engagé dans la rédaction d’un poème consacré à la planète Terre qu’il qualifie lui-même de « fatras pédantesque ». L’écrivain qui est décrit comme un personnage fantasque ayant un lien de parenté avec le narrateur Borges auquel il a demandé de rédiger une préface pour son poème fait part à celui-ci de sa profonde angoisse car le projet de destruction prochaine de cette maison aura pour conséquence la disparition d’une chose enfouie au plus profond de la cave qui selon lui est indispensable pour pouvoir terminer son poème. Cet objet mystérieux, c’est l’Aleph, qui n’est pas un objet mais un lieu, un emplacement particulier où tous les points de l’espace apparaissent clairement visibles sans se confondre. C’est l’équivalent en quelque sorte de la boule de cristal utilisée par des médiums dans certaines pratiques de voyance ou de divination. Mais le champ d’application de l’Aleph est beaucoup plus vaste car il permet au visionnaire d’embrasser l’ensemble de l’univers dans toutes ses composantes. Dubitatif mais piqué par la curiosité, Borges demanda à l’écrivain s’il consentirait à lui faire expérimenter l’Aleph. Celui-ci acquiesça et lui indiqua alors la procédure : il fallait descendre dans la cave en pleine pénombre et s’étendre  de tout son long au bas de l’escalier et après que les yeux se soient habitués à l’obscurité, il fallait compter les marches jusqu’à la dix-neuvième et la regarder ensuite fixement avec intensité. Sans y croire, Borges se prêta à ce qu’il considérait comme un jeu et à son grand étonnement le miracle se produisit : une infinité de lieux, de scènes, de situations et de personnes lui apparut soudainement en un seul instant : « Mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu’aucun homme n’a regardé ; l’inconcevable univers. »


Capture d’écran 2020-06-06 à 05.05.17George Steiner (1929-2020)

« Un être qui connaît un livre par cœur est invulnérable, c’est plus qu’une assurance vie, c’est une assurance sur la mort ! » George Steiner

       Il m’arrive lorsqu’une Insomnia tenace s’est installée sans être invitée dans ma couche et prend ses aises à mes côtés avec ses membres grêles et sa peau glacée de programmer sur mon portable l’écoute d’un morceau de musique classique ou du podcast d’une émission radiophonique portant sur un thème historique, littéraire ou philosophique sur lequel j’éprouve sur le moment un intérêt particulier. Il faut croire que mes sujets d’intérêts ne sont pas du tout du goût de l’Insomnia étendue à mes côtés car en général au bout de quelques instants, celle ci quitte discrètement la pièce, me laissant plongé dans le plus profond sommeil. Cette fois, les choses se sont passées de manière totalement différente. J’avais choisi d’écouter la causerie de Georges Steiner avec le journaliste et romancier Pierre Assouline, une émission tenue le 1er juin 2005 dans le cadre des Grandes conférences de la BnF sur le thème « Ma bibliothèque personnelle : entretien et lecture ». J’affectionne beaucoup George Steiner, personnage pluriel franco-américano-britannique atypique et iconoclaste parlant couramment trois langues le français, l’allemand et l’anglais  tout à la fois philosophe, linguiste, écrivain, éditorialiste et critique littéraire dans de grands magazines, à l’érudition universelle et prodigieuse, aimant le paradoxe et ne manquant jamais d’humour, le plus souvent caustique. J’ai eu de la peine lorsque j’ai appris sa mort survenue le 3 février dernier dans sa quatre-vingt dixième année à son domicile de Cambridge, ville où il avait été professeur. Une causerie sur la poésie et la littérature, me disais-je, parfait pour passer des bras d’Insomnia à ceux de Morphée…

       En fait, au cours de cette heure passée avec ce grand personnage, il m’a semblé n’avoir jamais été autant éveillé : une heure de délectation et de ravissement à l’évocation et la lecture d’œuvres de philosophes, d’écrivains et de poètes comme José Maria de Heredia, le poète parnassien de nos années de lycée aujourd’hui injustement oublié, René Char, Platon, Shakespeare, Celan et de références à l’histoire et au dilemme que pose la nature humaine capable en même temps et chez les mêmes individus du meilleur et du pire. «Ma question, celle avec laquelle je lutte dans tous mes enseignements, c’est : pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-elles donné aucune protection face à l’inhumain ? Pourquoi est-ce qu’on peut jouer Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ? ». Une heure d’admiration sans bornes pour la culture, l’intelligence subtile et la sensibilité d’un être hors du commun, né en France en 1929 après que ses parents, de riches bourgeois juifs cultivés de la haute société viennoise, se soient exilés après avoir pressenti la tragédie qui allait bientôt déferler sur l’Europe et sur leur communauté en particulier. Il s’est ensuivi une longue période d’errance aux Etats-Unis d’abord en 1940 où il s’inscrit au lycée français de Manhattan avant d’étudier la physique, les mathématiques et les lettres à Chicago puis à Harvard et rejoindre l’Angleterre pour soutenir un doctorat à Oxford. Il sera ensuite enseignant à Princeton, Cambridge et Genève tout en écrivant de nombreux essais sur des thèmes aussi variés que la religion,  la philosophie, les arts et les langues. Il est également l’auteur de plusieurs nouvelles. Son ouverture d’esprit, son honnêteté intellectuelle et sans doute aussi son goût du paradoxe ont fait qu’il n’a pas hésité lorsqu’il le jugeait nécessaire à critiquer Israël et à louer les œuvres d’antisémites notoires comme Céline, Lucien Rebatet et entretenir une relation amicale avec certains autres comme  Pierre Boutang, disciple de Maurras.

       À l’écoute de cette causerie Georges Steiner m’est apparu comme un Aleph au sens que lui a été donné par Borges. Sa parole ouvre des perspectives multiples dans les domaines de la pensée et de l’action humaine et vous donne à méditer et à évoluer. Un grand monsieur dont je vous invite à écouter les conférences et causeries sur France Culture et YouTube et en premier lieu, pour servir d’introduction aux autres, celle qui suit.

« La poésie est la musique de la pensée »

Pour la vision complète (1 h 27) de la causerie sur le site GALLICA de la BnF, c’est  ICI

***


Attention avec les mots…, Alejandra Pizarnik


Alejandra Pizarnik (1936-1972).png

Attention avec les mots…

cuidado con las palabras
(dijo)
tienen filo
te cortaràn la lengua
cuidado
te hundiràan en la càrcel
cuidado
no despertar a las palabras
acuéstate en las arenas negras
y que el mar te entierre
y que los cuervos se suiciden en tus ojos cerrados
cuidate
no tientes a los àngeles de las vocales
no straigas frases
poemas
versos
no tienes nada que decir
nada que defender
suena suena que no estàs aqui
que ya te has ido
que todo ha terminado


Poème de Alejandra Pizarnik dit par Julie Denisse (émission de France Culture du 19/09/2012), c’est  ICI


Article de ce blog lié


«Une grandiose polyphonie du cosmos en genèse» par André Biely


Article publié pour la première fois le 6 septembre 2013 et remanié

Gaston Bachelard à 15.10.16     Dans son ouvrage « La Terre et les Rêveries de la volonté« , Gaston Bachelard cite le poète russe André Biely qui, nous dit-il « écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever. Il voit une sorte de paysage ascendant  qui lutte, en toutes ses formes, contre la pesanteur ». Gaston Bachelard souligne également que « la montagne réalise vraiment le cosmos de l’écrasement. dans les métaphores, elle joue le rôle d’un écrasement absolu, irrémédiable : elle exprime le superlatif du malheur pesant et sans remède ». Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité…


biely1939nappelbaum

                         .

°°°

                        .

.      Il crut trop à l’éclat de l’or
.     et périt des flèches solaires.
.     Sa pensée mesura les siècles
.     Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Biographie

     Boris Nikolaïevitch Bougaïev, connu sous le pseudonyme d’Andreï Biély ou André Bély, né le 26 octobre 1880 à Moscou et mort le 8 janvier 1934, est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle. Il a eu une forte influence sur la langue russe moderne, un peu comme James Joyce sur l’anglais, et Goethe sur l’allemand. Avec son ami, Alexandre Blok, il fut un des chefs de file de la seconde génération symboliste en Russie. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était également poète, musicien et dessinateur.
     Pendant son enfance à Moscou où son père était professeur de mathématiques, il est marqué par Goethe, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, puis par Nicolas Gogol et Charles DickensSes influences s’étendent en 1896 par ses lectures d’Arthur Schopenhauer, en 1897 par celles de Dostoïevski et d’Ibsen ; ensuite en 1899 par sa découverte de Nietzsche et du philosophe russe Vladimir Soloviev, de Wagner ainsi que par Emmanuel Kant. Il lit les Vedas, et les « auteurs modernes français ». En 1899, il entre à l’université de Moscou, où il s’inscrit d’abord en sciences naturelles, puis en lettres. Il fréquente le salon moscovite de Margarita Morozova à partir de 1905. En 1905, il séjourne à Saint-Pétersbourg, où il assiste au début de la révolution. À Moscou il prend part à des manifestations. En 1907, il séjourne à Munich et à Paris, où il rencontre Jean Jaurès, pour y tenir des conférences. Son premier roman La Colombe d’argent est publié dans une revue en 1909, année où il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne. Ils visitent ensemble la Sicile, l’Égypte, la Tunisie et la Palestine. En 1912, il part pour Bruxelles, pour Bergen en Norvège puis pour Leipzig, où il fait la rencontre de Rudolf Steiner. Subjugué par ce dernier, il le suit à Dornach, où il s’installe en 1914. Il fait partie de la communauté qui construit le Johannes Bau qui fut dénommé ultérieurement Goetheanum. Assia et sa sœur Nathalie participent activement à l’entreprise (Assia dirige l’équipe de sculpteurs). Biély, peu habile de ses mains, n’est pas vraiment utile, aussi il sillonne l’Europe suivant Steiner dans ses tournées de conférences, Stuttgart, Munich, Vienne, Prague. En 1916, il répond à l’appel de mobilisation et rentre en Russie en passant par l’Angleterre, mais il est réformé. Assia refuse de quitter Dornach et son travail au Goetheanum en construction. Il vit alors dans un monde obsessionnel et grotesque qu’il décrit minutieusement dans les Carnets d’un toqué. L’année suivante, il fonde le groupe anthroposophique de Moscou avec l’anthroposophe T. Trapeznikov. Il rencontre pour la première fois celle qui sera sa seconde épouse en 1925, Klavdia Nikolaïevna Vassilieva. Il publie Glossolalie, un essai de poésie critique sur l’origine du langage, la manière dont les mots naissent dans la bouche, la conformité du son et du sens.

     Comme Alexandre Blok, Biély soutient par utopie la Révolution russe. Cependant, en 1919, déçu par la révolution bolchévique, il constate qu’il n’y aura pas de « révolution de l’esprit ». En 1920, il fonde avec le critique Ivanov Razoumnik la VOL-FILA (Association libre de Philosophie) dont il présida la branche moscovite. Il éprouve des doutes sur l’anthroposophie. Très vite, son indépendance à l’égard de la stricte doctrine marxiste avait été mal tolérée du pouvoir. Plusieurs membres de l’association avaient été arrêtés puis relâchés, le groupe était de plus en plus surveillé par la Tcheka, et fut finalement interdit à Moscou au début de 1921. Cependant, Lénine accepte de laisser partir Biély pour l’étranger. En 1921, il s’installe à Berlin, où se trouvent de très nombreux intellectuels russes. Assia lui signifie leur séparation définitive. Ils se rencontreront encore à Berlin en 1922 puis à Stuttgart en1923 pour le constat de séparation. Klavdia Nikolaïevna Vassilieva le rejoint alors à Berlin. Ils rentrent ensemble à Moscou, en URSS, où Léon Trotski condamne avec mépris l’écrivain Biély dans son ouvrage Littérature et RévolutionEn 1931, le couple s’installe près de Léningrad. Le 15 juin 1933, Andreï Biély subit une première crise cardiaque ; il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, à l’âge de 54 ans. À sa mort, son œuvre comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses. (crédit Wikipedia)

     Son nom a été donné à l’un des principaux prix littéraires russes, le prix Andreï Biély.
Pour plus d’information sur la vie et l’œuvre d’Andreï Biély, lire le blog « Esprits Nomades », c’est ICI.

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AIGUILLES DE CHAMONIX

Aiguilles de Chamonix – photo de Clément Jourdheuil

Extrait de deux passages de La Terre et les rêveries de la volonté dans lesquels Bachelard cite Biély

    Comment mieux réaliser l’essentielle transmutation des forces qui est la loi fondamentale de l’imagination dynamique, de l’imagination dynamisante ? devant la mer immense, le rocher est l’être viril.
      Le vent dans les rochers affreux, comment n’aurait-il pas une voix déchirante ? La gorge rocheuse n’est pas seulement un sentier étranglé, elle est secouée  du sanglot de la terre que l’écrivain russe Biely entendait dans le forêts et le amonts de son enfance (Anthologie des Ecrivains soviétiques, p.49) : « Les vents rapides deviennent un sifflement dans les branches sous le mugissement noir du roc; attention au basson guttural… parmi les rochers… qui fore une gorge sous les facettes lisses et pures des géants gris. » Dans le paysage dynamisé par la pierre dure, par le roc de basalte ou de granit, un mugissement noir creuse l’abîme. Le rocher crie.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 183)

     D’autres poètes, au lieu de vivre l’effort d’Atlas à sa naissance, se portent à son fougueux accomplissement, Biely écrit une page de tumultueuse orographie où les montagnes ne cessent de se soulever, il vit une sorte de paysage ascendant, qui lutte en toutes se formes contre la pesanteur :

     « Les pointes rocheuses menaçaient, surgissaient dans le ciel; s’interpellaient, composaient la grandiose polyphonie du cosmos en genèse; vertigineuses, verticales, d’énormes masses s’accumulaient les unes sur les autres, dans les abîmes escarpés s’échafaudaient les brumes ; des nuages vacillaient et l’eau tombait à verse ; les lignes des sommets couraient rapides dans les lointains ; les doigts des pics s’allongeaient  et les amoncellements dentelés dans l’azur enfantaient de pâles glaciers, et les lignes de crêtes peignaient le ciel ; leur relief gesticulait et prenait des attitudes ; de ces immenses trônes des torrents se précipitaient en écume bouillante; une voix grondante m’accompagnait partout ; pendant des heures entières défilaient devant mes yeux des murs, des sapins, des torrents et des précipices, des galets, des cimetières, des hameaux, des ponts ; la pourpre des bruyères ensanglantait les paysages, des flocons de vapeur s’enfonçaient impérieusement dans les failles et disparaissaient, les vapeurs dansaient entre soleil et eau, fouettant ma figure, et leur nuage s’écroulait à mes pieds ; parmi les éboulements du torrent, les tumultes de l’écume allaient se dissimuler sous les laits de l’eau étale; mais par là-dessus tout frissonnait, pleurait, grondait, gémissait et, se faisant un chemin sous la couche laiteuse qui faiblissait, moussait comme fait l’eau.

     Me  voici dressé au milieu des montagnes… »

    Nous n’avons pas voulu trier ce long document, car nous voulions lui laisser ses forces d’entraînement. Biely donne, précisément un tableau dynamique, la description dynamique d’un relief qui veut la violence. Et combien symptomatique est la dernière ligne citée ! Tous ces pics qui s’allongent, tout ce relief qui gesticule et qui prend des attitudes, c’est pour aboutir à « dresser » le démiurge littéraire au milieu des montagnes ! Comment mieux dire qu’Atlas est le maître du monde, qu’il aime son fardeau, qu’il est fier de sa tâche ? Une joie dynamique traverse le texte de Biely. Il ne vit pas une apocalypse, mais la joie violente de la terre.   (Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, p. 322-323)

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Sur les montagnes

Les montagnes dans des couronnes nuptiales.
Je suis enchanté, je suis jeune.
Il y a chez moi sur les montagnes
un froid purificateur.

Voilà que vers moi sur le roc
un bossu aux cheveux blancs se traine.
Comme cadeau il m’apporte
des ananas des serres souterraines.

Il danse dans des habits framboise
en glorifiant l’azur.
Avec sa barbe, il soulève 
un tourbillon de tempêtes d’argent neigeux.

Il crie bien fort
d’une voix grave de basse.
Dans les cieux
il lance un ananas.

Et, ayant décrit un arc,
illuminant les alentours,
l’ananas tombe, luisant
dans l’inconnu

en émettant de la rosée dorée
en colonnes de ducats.
Les gens disent en bas :
« C’est le disque du soleil enflammé… »

Les fontaines de feu dorées
tombent en retentissant,
lavent les rochers
comme la rosée
du cristal cramoisi.

Je soutire du vin dans les verres
et m’approchant de biais
j’arrose le bossu
d’un flot d’écume claire.

1903, Moscou

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Santiago Carruso - Manfred conjurant les Esprits - 2012

Santiago Carruso – Manfred conjurant les Esprits – 2012

Le Retour (extrait)

 » Il faisait nuit. Sur l’énorme falaise noire qui éventrait le ciel, le vieillard, tout entier tendu vers les hauteurs, se tenait debout, appuyé sur son bâton.
Les vents froids le frappaient; ses vêtements assombris se confondaient avec l’obscurité ambiante.
Les vents froids le frappaient et les pans de son habit battaient derrière son dos comme des ailes ténébreuses.
On aurait dit que c’étaient là les ailes de la nuit et que le vieillard dressé dans le noir planait comme une chauve-souris au-dessus du monde.
Sa barbe ressemblait à un nuage argenté, à une nébuleuse prise dans le tourbillon nocturne des siècles, prête à éclater en sanglots de feux stellaires.
Son collier lumineux paraissait un prolongement des étoiles. De temps à autre, une comète, diamant tombé de sa poitrine, tourbillonnait dans les ténèbres.
Le vieillard dispersait ses joyaux et ceux-ci, telles des graines de mondes nouveaux, se répandaient dans la nuit.
On aurait pu croire que des formes de vie inédites y naissaient pour y clore leurs destins.
Le vieillard planait toujours, agitant ses ailes, et criait « L’enfant connaîtra un nouveau commencement. Il renaîtra sur chaque diamant pour se répéter sans cesse. »
Mais ce n’était qu’une illusion. Le vieillard ne volait pas. Les vents glacés le frappaient et les pans de son habit flottaient dans son dos.
Et au fur et à mesure que le jour montait dans le ciel, son vêtement s’éclaircissait jusqu’à retrouver sa blancheur de neige.
La mer, couleur d’émeraude translucide, luisait sur toute sa surface et heurtait la rive en houles sonores. Le ciel de cristal, tendre et fragile, semblait inondé d’or vert… Seuls les horizons étaient hantés de brumes mauves et pourpres.
Sinon, tout était vert. « 

Traduction Christine Zeytounian-Beloüs, copyright édition Jacqueline Chambon.

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«Glossolalie» par André Biely


Article publié pour la première fois le 6 septembre 2013 et remanié

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.      Il crut trop à l’éclat de l’or
.     et périt des flèches solaires.
.     Sa pensée mesura les siècles
.     Mais vivre sa vie – il ne sut.

                      (Biély, aux Amis)

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Biographie

     Boris Nikolaïevitch Bougaïev, connu sous le pseudonyme d’Andreï Biély ou André Bély, né le 26 octobre 1880 à Moscou et mort le 8 janvier 1934, est considéré comme l’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle. Il a eu une forte influence sur la langue russe moderne, un peu comme James Joyce sur l’anglais, et Goethe sur l’allemand. Avec son ami, Alexandre Blok, il fut un des chefs de file de la seconde génération symboliste en Russie. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était également poète, musicien et dessinateur.
     Pendant son enfance à Moscou où son père était professeur de mathématiques, il est marqué par Goethe, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, puis par Nicolas Gogol et Charles DickensSes influences s’étendent en 1896 par ses lectures d’Arthur Schopenhauer, en 1897 par celles de Dostoïevski et d’Ibsen ; ensuite en 1899 par sa découverte de Nietzsche et du philosophe russe Vladimir Soloviev, de Wagner ainsi que par Emmanuel Kant. Il lit les Vedas, et les « auteurs modernes français ». En 1899, il entre à l’université de Moscou, où il s’inscrit d’abord en sciences naturelles, puis en lettres. Il fréquente le salon moscovite de Margarita Morozova à partir de 1905. En 1905, il séjourne à Saint-Pétersbourg, où il assiste au début de la révolution. À Moscou il prend part à des manifestations. En 1907, il séjourne à Munich et à Paris, où il rencontre Jean Jaurès, pour y tenir des conférences. Son premier roman La Colombe d’argent est publié dans une revue en 1909, année où il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne. Ils visitent ensemble la Sicile, l’Égypte, la Tunisie et la Palestine. En 1912, il part pour Bruxelles, pour Bergen en Norvège puis pour Leipzig, où il fait la rencontre de Rudolf Steiner. Subjugué par ce dernier, il le suit à Dornach, où il s’installe en 1914. Il fait partie de la communauté qui construit le Johannes Bau qui fut dénommé ultérieurement Goetheanum. Assia et sa sœur Nathalie participent activement à l’entreprise (Assia dirige l’équipe de sculpteurs). Biély, peu habile de ses mains, n’est pas vraiment utile, aussi il sillonne l’Europe suivant Steiner dans ses tournées de conférences, Stuttgart, Munich, Vienne, Prague. En 1916, il répond à l’appel de mobilisation et rentre en Russie en passant par l’Angleterre, mais il est réformé. Assia refuse de quitter Dornach et son travail au Goetheanum en construction. Il vit alors dans un monde obsessionnel et grotesque qu’il décrit minutieusement dans les Carnets d’un toqué. L’année suivante, il fonde le groupe anthroposophique de Moscou avec l’anthroposophe T. Trapeznikov. Il rencontre pour la première fois celle qui sera sa seconde épouse en 1925, Klavdia Nikolaïevna Vassilieva

     Comme Alexandre Blok, Biély soutient par utopie la Révolution russe. Cependant, en 1919, déçu par la révolution bolchévique, il constate qu’il n’y aura pas de « révolution de l’esprit ». En 1920, il fonde avec le critique Ivanov Razoumnik la VOL-FILA (Association libre de Philosophie) dont il présida la branche moscovite. Il éprouve des doutes sur l’anthroposophie. Très vite, son indépendance à l’égard de la stricte doctrine marxiste avait été mal tolérée du pouvoir. Plusieurs membres de l’association avaient été arrêtés puis relâchés, le groupe était de plus en plus surveillé par la Tcheka, et fut finalement interdit à Moscou au début de 1921. Cependant, Lénine accepte de laisser partir Biély pour l’étranger. En 1921, il s’installe à Berlin, où se trouvent de très nombreux intellectuels russes. Assia lui signifie leur séparation définitive. Ils se rencontreront encore à Berlin en 1922 puis à Stuttgart en1923 pour le constat de séparation. Klavdia Nikolaïevna Vassilieva le rejoint alors à Berlin. Ils rentrent ensemble à Moscou, en URSS, où Léon Trotski condamne avec mépris l’écrivain Biély dans son ouvrage Littérature et RévolutionEn 1931, le couple s’installe près de Léningrad. Le 15 juin 1933, Andreï Biély subit une première crise cardiaque ; il meurt à Moscou le 8 janvier 1934, à l’âge de 54 ans. À sa mort, son œuvre comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses. (crédit Wikipedia)

     Son nom a été donné à l’un des principaux prix littéraires russes, le prix Andreï Biély.
Pour plus d’information sur la vie et l’œuvre d’Andreï Biély, lire le blog « Esprits Nomades », c’est ICI.


portrait de Andreï Biely par Petrov Vodkin

Andreï Biely par Petrov Vodkin

Je rentre dans ma bouche pour y épier la création du langage.
J’ai à dire une histoire en laquelle je crois comme en ce qui fut.
L’histoire des sons.
Si elle n’est pour vous qu’une légende, elle est pour moi la vérité.
J’ai à dire la vérité sauvage du son.

     En 1917, André Biely publie Glossolalie, un essai de poésie critique sur l’origine du langage, la manière dont les mots naissent dans la bouche, la conformité du son et du sens que la présentation de son éditeur français (édit. NOUS, 2002 – trad. Christian Prigent) qualifiera de « poème sur le son, une genèse hallucinée des significations syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.»

Glossolalie (extrait)

     » De profonds mystères gisent dans la langue, dans les grondements des parlers gisent les sens d’un verbe énorme. Mais les grondements des parlers et les instants d’éclair des sens sont occultés par le nuage métaphorique d’où pleuvent dans les flots du temps des traits de concepts solidifiés. Et comme dissemblent l’averse, le tonnerre, les nuages, ainsi dissemblent les sens des sonorités et les images des mots, dont diffère le sens sec et plat du concept.
      Qu’est-ce que la Terre ? La Terre est lave. Seule l’écorce des cristaux (des pierres) emprisonne la flamme ; et la lave rugissante frappe aux cratères volcaniques. La première couche (de terre) est si mince ! Seule l’herbe la recouvre.
     Ainsi le mot : ouragan de rythmes en fusion, rythmes des sens sonores. Ces rythmes sont pris dans l’étau des racines de silex. Le sens rétif est occulté. La couche supérieure est le mot-image (la métaphore). Sa sonorité, comme nous le dit l’histoire de la langue, n’est qu’un collage de sons rongés, érodés. L’image est le procès de destruction du mot. Les sens du mot familier – l’herbe ! – se mettent à pousser hors de lui. Ainsi le déclin de la pureté phonétique précède la pléthore dialectale et le déclin de la pléthore dialectale est le terme, l’automne de la pensée.
     La flamme folle, le granit, l’argile, l’herbe dissemblent. Et dissemblent pour nous les sens : ceux des concepts, des métaphores, des racines et des mouvements de la colonne d’air sculptant les sons de l’énorme Cosmos (la cavité buccale).

     Il fut un temps où il n’y avait ni plantes ni « terres » ni silex ni granits. Il y avait l’incandescent. Les pales d’un gaz volatil tournaient dans le Cosmos. La terre clapotait, fleur ignée ; elle enflait, s’épandait de la sphère cosmique. Et ces gestes ignés se redirent plus tard dans les pétales des fleurs. Ainsi la lumière (svet) cosmique est-elle la couleur (cvet) des champs. Toutes les fleurs sont souvenirs des feux d’une sphère cosmique sans limites, tous les mots sont souvenirs du son d’un sens ancien.
     Il fut un temps où il n’y avait nul concept dans notre acception : l’écorce conceptuelle proliféra autour de l’image du mot. Il fut un temps où il n’y avait pas même d’image du mot : les images proliférèrent plus tard autour d’un racine amorphe. Avant, il n’y avait nulle racine. Toutes les racines sont des peaux de serpent ; le serpent vivant est la langue. Il fut un temps où ce serpent était flux, où le palais était voile des rythmes emportés dans leur mouvement. Le Cosmos en durcissant devint la cavité buccale. La colonne d’air, danseuse du monde, devint notre langue.
     Avant les sons distincts dans leur sphère refermée, le langue dansait. Toutes ses positions, ses courbures, ses effleurements du palais et ses jeux avec la colonne d’air (la chaleur interne respirée) créèrent dans le temps des signes sonores : spirantes, sonantes. Ils prenaient corps de consonnes et rassemblaient des massifs d’explosives : sourdes (p t k) et sonores (b d g)

     Les jeux de la danseuse avec la colonne d’air légère, telle une écharpe de gaze, nous sont désormais incompréhensibles.
     Les alliances de sons, de collusions en dispersions et en dessications, ont alourdi les parlers. Les dictionnaires de sons-images chargent notre mémoire, mais la clarté de leur ancien geste n’atteint plus notre âme. Ainsi la clarté du sens sonore est-elle dans cette faculté de voir les danses de la danseuse à l’écharpe, à la colonne d’air. La nuit du sens sonore gît dans les dictionnaires dont l’humanité a bâti ses temples de langage.
     L’alliance du i supérieur au u inférieur ne signifie plus pour nous alliances, fusions. Nous ne comprenons plus : le son w est le son u. En i il y a n : iun-iuw-iun(go)-iuv(enes) court à travers notre histoire et signifie slijanie (fusion), junost’ (jeunesse). Nous ne comprenons plus l’ancien w prononcé dans la glotte, nous ne comprenons plus comment naît ensuite le son v qui atteint les lèvres. L’expression de l’entrée de l’air dans la glotte est hah !, d’où ah – étonnement, ivresse d’air -, Ha ! – don, émanation, chaleur de l’âme. Le son hauch exprime par la valeur du sens la valeur du son. La semi-voyelle h (ou, plus exactement, a aspiré) est le premier souffle d’air du son hors de la chaleur, hors de la glotte.
     La genèse des spirantes est genèse de nébuleuses de gaz brûlantes : la matière subtile des sons. En w-v-r-h et s, nous avons le partage en chaleur (w), énergie (r), air froid (v), air chaud (h), en lumière et feu (s et r). Et dans la série sonnante u-w-r-l-n, il y a for- mation de l’air. L-m-n sont, bien sûr, liquides. Les trois explosives g-d-b sont presque dures : b est visqueux, d sonore, g poreux-friable. K-t-p (série des sourdes, sourdes-explosives) sont dures. Je dirais qu’elles sont de pierre si p n’était le symbole de l’animalité solide, t celui du tissu végétal. K est le son de pierre, le son minéral, inerte. Voici donc les trois règnes : animal (p, b), végétal (t, d), cristallin (k) et celui des terres amorphes (g).
    Tous les mouvements de la langue dans notre cavité buccale sont gestes de la danseuse-tronc enroulant l’air telle une écharpe de gaze. L’écharpe s’éploie en tous sens, ses pointes chatouillent le larynx et un h sec s’émet, aérien, soudain, prononcé comme le kh russe. H, c’est le geste des bras ouvert (écartés vers le haut, cf. dessin 1).
 Capture d’écran 2013-09-06 à 23.55.28    Les gestes des bras reflètent tous les gestes de la danseuse-tronc dansant dans sa prison obscure, sous les voûtes du palais. Le mouvement des bras évoque la gesticulation sans bras. Ces mouvements sont les titans du monde énorme, invisible, du son. Ainsi la langue dirige-t-elle, du fond de sa caverne, la masse, le corps, et le corps dessine les gestes qui recouvrent les tempêtes du sens.
     Notre langue-tronc a surpris le geste des bras et l’a redit en sons. Les sons savent les mystères des très anciens mouvements de l’âme. De la même façon que nous prononçons les sens sonores des mots, ainsi l’on nous créa jadis, on nous prononça avec du sens : nos sons – nos mots – deviendront un monde. Nous créons l’homme depuis les mots et les mots sont des actes.
     Les sons sont d’anciens gestes dans les millénaires du sens. Dans les millénaires de mon existence à venir, le bras me chantera la pensée cosmique. Les gestes sont les sons juvéniles de pensées encore embryonnaires contenues dans mon corps. Dans tout mon corps se produira avec le temps ce qui se produit aujourd’hui en un seul lieu du corps : sous l’os frontal.
     Tout mon corps s’emplira de pensée. 

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Crise d’acronymie aiguë : « FB », « MP » et « FUC »…

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Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément  –  Nicolas Boileau-Despréaux.

     J’avoue avoir toujours eu un moment de retard dans l’assimilation de nouveaux mots à la mode, d’abréviations ou d’acronymes et je surprends souvent mes interlocuteurs qui me regardent alors avec commisération quand je leur demande la signification d’une expression qui pour eux va de soi mais est pour moi incompréhensible. À une époque où l’usage du «SMS» (Short Message Service) est incontournable, je sais bien qu’une telle ignorance des codes est impardonnable.
    Cette mésaventure m’est arrivée à deux reprises dernièrement. Dans les commentaires qui accompagnent parfois mes articles, deux lecteurs m’ont plus ou moins proposé de communiquer, l’un par «FB» et l’autre par «MP», deux modes de communication dont j’avoue ignorer totalement le contenu…

Frank Gehry giver journo the finger

le célèbre architecte Frank Gehry

   Cela me rappelle une conférence dont le thème était l’urbanisme urbain qui réunissait des experts en planification urbaine, des professionnels de l’urbanisme et des élus locaux au cours de laquelle l’orateur à la tribune qui traitait des transports urbains employait dans son exposé forces abréviations dont l’une d’entre elle revenait à intervalles réguliers et soulevait l’interrogation dans les auditeurs présent. Il s’agissait de l’abréviation «FUC», qu’il prononçait d’ailleurs improprement à l’anglaise «FUCK» et dont l’énoncé arrachait à certains un sourire narquois et à d’autres une expression de profonde perplexité. À un moment de l’exposé, n’en pouvant plus, un élu se leva et avec l’accent de son terroir bien posé, interpella l’orateur : — « Quoi ?  « FEUK« , « FEUK« . Mais qu’est-ce que ça veut dire « FEUK » ?  Pourriez pas parler en français ? » Et dans le silence de la salle, l’orateur, un moment déstabilisé, répliqua : — « les FUC ? Mais ce sont les « Flottes Urbaines Captives », les moyens de transport qui sont dévolus aux déplacements à l’intérieur des limites d’une ville ou d’une agglomération urbaine. C’est-à-dire les autobus, les métros, les taxis, etc. »

   Et moi, qui m’ennuyait ferme durant cette conférence, de regretter amèrement que l’orateur n’ait pas utilisé depuis le début de son exposé, plutôt qu’une abréviation insipide vidée de tout contenu, la dénomination « Flottes Urbaines Captives » qui évoquait en moi de fiers navires de pirates voguant sur des gouffres amers et chargés à plein bord de belles captives (les captives ne peuvant être que belles…) et me faisait rêver…

Combat_de_la_Belle_Poule_et_de_lAréthusa

Combat de la Belle Poule et de l’Aréthusa

   Pour revenir au problème qui me préoccupe, je me suis tourné vers INTERNET pour connaître la signification de ces deux abréviations qui me causaient des tourments. Et là, j’ai pu constater que l’esprit de Prévert avait investi le WEB. (qui devrait en fait se nommer le «WWW», le World Wide Web.

    Pour l’acronyme «FB», voilà les 92 différentes définitions qui m’étaient proposées, dont beaucoup sont apparemment des traductions d’expressions anglaises. (j’ai marqué en gras celles qui m’apparaissaient les plus pittoresques) :

Acheteur stupide  ???, Avantages en nature, Baby-foot, Balle en vol, Barre plate, Base de Feu, Bataillon de finances, Bateau de pêche, Batterie de tir, Bit de cadrage, Bloc de fusible, Bloc fixe, Bombatty gras, Boss final, Boule de feu, Boîte de 4 voies, Boîtier à fusibles, Brousse de feu, Guddy fun, Bulgaria Air, Bureau des finances, Business fine, Centre-arrière, Chasseur bombardier, Commission de la fonction, Corps étranger, Coupe-feu, D’en bas, Diffusion rapide, Disponibilité rapide, En établissement, Engelures, Entièrement construit, Facebook (serait-ce le mode de communication annoncé ? Désolé, je n’ai pas de compte Facebook), Fachbereich, facture de fret, Fantasy Baseball, Farm Bureau, Farsides Blues, Farum Bolsklub, Fausse balle, Fauve de Bourgogne, Felügyelo Bizottsàg (conseil de surveillance en Hongrois), Fenerbahce, Fenian Brotherhood, Ferris Bueller, FinalBurn, Firebat, Firebird, First Blood, Flashbang, Fluxbox, Fondée sur les installations, Football, Four de brassage, Foxbox, Fozzie Bear, Frame Buffer, Frank Black, Fraenbeauftragte (représentant des femmes en allemand), frederiksberg, Fresno Bee, Friends with Benefits, Frostburn, Funbots, Furukawa Battery Co. Ltd., Gros salaud  ???, Générateur de feu, Installations Conseil, Largeur de doigt, Limite avant, Lit plat, Livre de l’amitié, Panier de fruits, panneaux de fibres, passerelle, Pension complète, Pieds-planche, Pont complet, Pont fixe, Première ligne frères, Projet de loi de financement, rapide pause, Retour de flamme, Salle de bain complète, Secours, Survol, Tableau, Vos commentaires, Echec de polarisation, Edifice fédéral, Epide dorsale de fibre optique.

   Pour l’acronyme «MP», voilà quelques unes des 201 différentes définitions qui m’étaient proposées. Je vous en ai épargné une grande partie :

Analyseur de message, Chemin d’accès multiples, Cotisations déterminées, Division des politiques et des Plans d’effectifs, Du matériel professionnel, Fournisseur de maintenance, Gestion partenaire, Grand Projet de, Groupe de mérite, Je t’en prie ???, Lecteur multimédia, Macross Plus, Madhya Pradesh, Magic Points, Main-d’œuvre et personnel, Malacaıan Palace, Malvern Preparatory School, Man portable, Manpack, Manu Propria, Marapets, Marcy Playground, Mario Paint, Mario Party, Marionnette de messager, Martin, Maschinenpistole, Massivement parallèle, Matching Pursuit, Matchs joués, Mathématiques et physique, Matthew Perry, Maurice, Maurizio Pollini, Max Payne, Maître plombier, Maître praticien, Meat Puppets, Medita ProvisAria, Mega Pixel, Melrose Place, Membre du Parlement, Merpati Putih, Meson Physics, Message Personnel, Messenger Plus !, Metroid Prime, Mezzo – Piano, Michigan Panthers, Micro, Micropause, Microprocesseur, Microprogramme, Middle Point, Mietpreis, Mike Portnoy, Miles Prower, Milieuprogramma, Millet partis, Ministerprasident, Minuteman Project, Minutes jouées, Mis à jour le permis ???, Mispunch, Mission Pack, Mission Pilote, Missouri Pacific, Modplug, Module processeur, Modus ponens, Modèle Master, Moeller-Plesset, Moneypenny, Monkey Productions, Monopulse, Monterey Peninsula, Montgomery Pfeifer, Monthy Python, Moorpark, Moteur piscine, Motion Picture, Mount Pleasant, Mouvement Populaire, Moxie Points, Moyenne pression, Moyenne puissance, Moyenne énergie physique, Mr Pibb, Multi Purpose, Multi-Player, Multi-Port, Multipartite, Multipoint, Multiprocesseur, Multiprotocole, Munky Punch, Murray Perahia, Muscularité Points, Mésaventure Pilote, Métacarpophalangiennes, Méthylprednisolone, Pack de maintenance, paiement mensuel, Panneau Multilink Protocol, paramètre de modulation, Parc Makemie, Parc de Meridian, Parcimonie, Parti Millat, Parti de masse, Partie joyeuse, Partition de maintenance, Patriarcat de Moscou, Patrouille maritime, Peinture de Madhubani, Persan moyen, Personnalité multiple, Personne disparue, Personnel de métriques, Phase minimale, Phragging aveugle, Physique médicale, Phénotype mammifères, Pilote de maintenance, etc, etc, etc…

    Quand à l’acronyme «FUC» que j’ai eu la curiosité de vérifier, la liste des définitions ne comprend même pas la dénomination « Flottes Urbaines Captives ». Un comble !

Donc, si vous souhaitez échangez, désacronymisez-vous…

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langages secrets

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le langage secret des ocelles

      Je suis tombé sur trois clichés représentant les ocelles de troncs de platanes semblables à celles que j’avais prise en septembre dernier et que j’avais rapproché des ocelles du pelage du tigre d’une nouvelle de Borgès (c’est  ICI). J’ai eu envie de les mêler toutes ensembles avec les signes d’un autre langage secret, celui des aborigènes d’Australie.

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Qui déchiffrera le langage des ocelles ?

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Le langage du Dieu (Extrait de L’Ecriture de Dieu, El Aleph de  Jorge Luis Borges).

      « Cette pensée me donna du courage, puis me plongea dans une espèce de vertige. Sur toute l’étendue de la terre, il existe des formes antiques, des formes incorruptibles et éternelles. N’importe laquelle d’entre elles pouvait être le symbole cherché ; une montagne pouvait être la parole du dieu, ou un fleuve, ou l’empire, ou la disposition des astres. Mais, au cours des siècles, les montagnes s’usent et le cours d’un fleuve dévie, et les empires connaissent des changements et des catastrophes, et la figure des astres varie. Jusque dans le firmament, il y a mutation. La montagne et l’étoile sont des individus, et les individus passent. Je cherchai quelque chose de plus tenace, de moins vulnérable. Je pensai aux générations des céréales, des herbes, des oiseaux, des hommes. Peut-être la formule était-elle écrite sur mon visage et j’étais moi-même le but de ma recherche. (…)

       Je ne dirai pas mes fatigues et ma peine. Plus d’une fois, je criai aux murs qu’il était impossible de déchiffrer un pareil texte. Insensiblement, l’énigme concrète qui m’occupait me tourmenta moins que l’énigme générique que constitue une sentence écrite par un dieu. « Quelle sorte de sentence, me demandais-je, devait formuler une intelligence absolue ? » Je réfléchis que, même dans les langages humains, il n’y a pas de proposition qui ne suppose pas l’univers entier. (…) Je réfléchis encore que, dans le langage d’un dieu, toute parole énoncerait cet enchaînement infini de faits, et non pas d’un mode implicite, mais explicite, et non pas une manière progressive, mais instantanée. Avec le temps, la notion même d’une sentence divine me parut puérile et blasphématoire. « Un dieu, pensai-je, ne doit dire qu’un seul mot et qui renferme la plénitude. Aucune parole articulée par lui ne peut être inférieure à l’univers ou moins complète que la somme du temps. Les pauvres mots ambitieux des hommes, tout, monde, univers, sont des ombres, des simulacres de ce vocable qui équivaut à un langage et à tout ce que peut contenir un langage. » (…)

      Alors arriva ce que je ne puis oublier ni communiquer. Il arriva mon union avec la divinité, avec l’univers (je ne sais si ces deux mots diffèrent). L’extase ne répète pas ses symboles. L’un a vu Dieu dans un reflet, l’autre l’a perçu dans une épée ou dans les cercles d’une rose. J’ai vu une Roue très haute qui n’était pas devant mes yeux, ni derrière moi ni à mes côtés, mais partout à la fois. Cette Roue était faite d’eau et aussi de feu et elle était, bien qu’on en distinguât le bord, infinie. Entremêlées, la constituaient toutes les choses qui seront, qui sont et qui furent. J’étais un fil dans cette trame totale (…) Là résidaient les causes et les effets et il me suffisait de voir la Roue pour tout comprendre, sans fin. Ô joie de comprendre, plus grande que celle d’imaginer ou de sentir ! Je vis l’univers et je vis les desseins intimes de l’univers. Je vis les origines que raconte le Livre du Conseil. Je vis les montagnes qui surgirent des eaux. Je vis les premiers hommes qui étaient de la substance des arbres. Je vis les jars qui attaquèrent les hommes. Je vis les chiens leur déchirant le visage. Je vis le dieu sans visage qui est derrière les dieux. Je vis des cheminements infinis qui formaient une seule béatitude et, comprenant tout, je parvins aussi à comprendre l’écriture »

Jorge Luis Borges, « L’Ecriture du Dieu ».

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No language

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`Dupont_Circle_fountain_-_facing_southwest

No language

Washington DC, Dupont Circle.
Un homme a pris un bus
et s’est assis sur un siège près du chauffeur.
C’est un étranger.

Le bus est plein de voyageurs,
tenues soignées, sélectes ou décontractées.
La plupart sont des employés
des administrations d’Etat
qui rejoignent leur domicile
après leur journée de travail.
Yeux tournés vers le spectacle de la rue,
yeux tournés vers on ne sait quel au-delà,
yeux tournés vers d’autres yeux
qui surplombent des lèvres remuantes,
yeux tournés vers les pages mouvantes
d’un livre ouvert sur les genoux,
yeux fermés pris en étau entre des  écouteurs,
yeux vifs, yeux lascifs, yeux las, yeux éteints…

Dans le couloir du bus
deux yeux hagards vont et viennent en tous sens.
Ce sont les yeux d’une vieille femme noire
qui dénote parmi les voyageurs.
Mal attifée, négligée, ébouriffée,
griboullis de visage tout frippé.
Elle bredouille un langage inintelligible
en s’adressant avec véhémence à certains voyageurs :

« Ι#Πx§Θ⇓⊃Δ⊗⊥⌋√ ! »

Les yeux auxquels elle s’adresse restent impassibles
les autres yeux regardent ailleurs
ou jettent de brefs regards à la dérobée, sans bouger la tête,
Tous ces yeux ont choisis de ne pas voir,
de ne pas entendre…
A croire que pour eux, la vieille femme est invisible et muette,
n’est qu’une illusion, un mirage…
Dans son for intérieur, l’étranger prononce les mots :

« NO EXISTENCE »

L’étranger a un sombre pressentiment,
la vieille dame se dirige dans sa direction.
Elle va s’adresser à lui, c’est sûr !
Il tente alors désespérément de rétrécir sur son siège
regrettant de ne pas posséder la faculté des caméléons
qui le ferait se fondre dans le décor.
Son pressentiment était fondé,
quelque chose en lui a attiré l’attention de la vieille,
son allure non américaine sans doute…
Ou peut-être la tension palpable
qui se dégage de tout son être.
La forme rabougrie au vieux manteau râpé, aux vieilles mains ridées tremblotantes qui agrippent un sac d’un autre âge se plante devient lui.

« Ι#Πx§Θ⇓⊃Δ⊗⊥⌋√ ! »

« Ι#Πx§Θ⇓⊃Δ⊗⊥⌋√ ! »

Tous les yeux des passagers se sont maintenant déplacés
et sont fixés sur lui, comme en attente.
Maintenant qu’ils sont tous sortis d’affaire,
ils doivent se délecter de la scène, c’est sûr !
Il se sent obligé de lever la tête.
Son regard croise alors le regard de la vieille femme,
Un regard comme il n’en avait encore jamais vu
Un regard vide qui qui n’arrête pas votre regard
et qui fait que vous vous sentez plonger
dans un abîme sans fond.
L’étranger se sent défaillir
il voudrait éconduire la vieille femme
mais les mots anglais lui manquent
et il ne peut que bredouiller lamentablement :

« NO LANGUAGE »

Enki sigle   Annecy, le 5 septembre 2015

Washington DC - Dupont Circle

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Textes sur l’évolution : Comment le langage est-il apparu chez l’homme ?

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Jean-François Dortier

Jean-François Dortier, sociologue, est connu pour avoir fondé le magazine Sciences Humaines dont il est toujours le directeur de publication, les éditions Sciences Humaines et le média en ligne et revue trimestrielle de vulgarisation de la recherche en psychologie,  Le Cercle Psy. Il a écrit de nombreux articles de vulgarisation scientifique sur les sciences cognitives, la philosophie, l’histoire des idées, la sociologie, etc., dirigé la publication de nombreux ouvrages sur la philosophie, les sciences humaines, l’évolution et la religion et écrit plusieurs autres :

  • Les sciences humaines. Panorama des connaissances
  • L’homme, cet étrange animal. Aux origines du langage, de la culture, de la pensée, 2012.
  • Les humains, mode d’emploi. Nouveaux regards sur la nature humaine, 2009
  • Le langage, 2010

Il est l’auteur d’un blog : La Quatrième Question : http://www.dortier.fr/

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Langage et évolution : Nouvelles hypothèses – Article de François Dortier publié dans la revue SCIENCES HUMAINES du 01/12/2003 et mis en ligne sur le site : Langage et évolution : nouvelles hypothèses

Revue Sciences Humaines    En croisant de nombreuses données issues de différentes disciplines, il est désormais possible d’élaborer des scénarios sur l’émergence du langage, les raisons de son apparition, et même d’imaginer quelle langue ont parlée les premiers hommes.

    La question de l’origine du langage, fort prisée des philosophes des Lumières, devint centrale pour nombre de savants du XIXe siècle : les théories se mirent à pulluler et chacun y allait de son hypothèse plus ou moins fantaisiste… Le philologue Friedrich Max Müller s’était d’ailleurs plu à classer toutes ces théories en leur donnant des noms péjoratifs : ainsi la théorie « bow-bow », selon laquelle les onomatopées étaient à l’origine du langage ; ou encore la théorie « pooh-pooh », qui supposait que le langage dérivait des cris d’alerte chez les animaux.

    Pour la linguistique naissante, qui voulait constituer une véritable science, il fallait mettre un terme à cette profusion d’hypothèses oiseuses par le moyen le plus radical : en 1866, la Société de linguistique de Paris, lors de sa création, inscrivit dans ses statuts qu’elle refusait toute publication relative à l’origine du langage. Ainsi ce thème disparut-il du champ d’investigation scientifique car considéré comme un sujet peu crédible.

    Il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour que ce sujet sorte du ghetto dans lequel elle avait été plongée pendant un siècle. Sa réapparition provint de l’émergence de nouveaux domaines d’études : recherches éthologiques, expériences d’apprentissage du langage aux grands singes, données nouvelles sur les bases anatomiques et neurobiologiques du langage, preuves indirectes issues de la préhistoire et de l’archéologie expérimentale. La coordination de ces recherches permet désormais de dessiner des scénarios sur l’émergence du langage au cours de l’évolution et d’envisager des réponses à quatre grandes questions : quand le langage est-il apparu ? Quel langage parlaient les premiers hommes ? Pourquoi est-il apparu ? Enfin, quel lien existe-t-il entre l’essor du langage et l’apparition de l’intelligence technique ?

Quand le langage est-il apparu ?

    Jusque dans les années 80, une large partie de la communauté scientifique s’accordait sur le fait que le langage était apparu il y a environ 40 000 ans, en même temps que la « révolution symbolique » du paléolithique supérieur. Cette révolution symbolique est marquée par l’avènement de l’art des grottes ornées, la diversification des outils (lames, harpons, outils en os, etc.) et la généralisation des sépultures avec offrandes. On s’appuyait sur des indices anatomiques comme l’impossibilité d’articuler des sons chez les anciens Homo (du fait de la formation de leur larynx). Désormais, de nouveaux indices permettent de penser que l’aptitude anatomique au langage est beaucoup plus ancienne. Et tout porte à croire qu’il y a environ 2 millions d’années que sont apparues les premières formes de langage.

    Par ailleurs certaines données archéologiques, comme la construction de huttes ou la domestication du feu il y a 450 000 ans, suggèrent qu’à cette époque des formes élémentaires de langage existaient. Elles étaient rendues nécessaires pour la construction des premiers campements.

Quel langage parlaient les premiers hommes ?

    Si on retient l’hypothèse d’une apparition reculée dans le temps, quel type de langage parlaient les premiers hominidés ?

    Le psychologue américain Merlin Donald a imaginé que la première forme de langage a fait son apparition chez Homo erectus, sous forme d’un langage mimétique. Pour désigner un lion ou un buffle, les premiers hommes auraient utilisé le mime en adoptant leur démarche et leurs gestes caractéristiques. Pour M. Donald, une aptitude similaire à celle dont disposent les chimpanzés à mimer autrui – à « singer », comme on dit justement – aurait créé les bases de ce langage primitif. Selon lui, la pratique de la danse dans toutes les sociétés primitives attesterait de l’archaïsme du comportement mimétique.

    Pour comprendre les possibilités et les limites de ce que M. Donald nomme la « culture mimétique » d’Homo erectus, on peut imaginer la communication que l’on emploie lorsqu’on est touriste dans un pays dont on ne connaît pas la langue. Pour se faire comprendre, on adopte spontanément le mime. Pour dire « manger », on porte la main à la bouche. Pour dire « boire », on fait semblant de lever un verre, etc. Ce mime permet donc de représenter des objets absents, des situations. Il donne accès à une représentation différée, étape essentielle dans la définition du langage. Mais ce langage mimétique n’ouvre pas encore la possibilité de représenter des concepts abstraits, ni d’évoquer des modalités complexes (le passé, le futur, le conditionnel). Cela surviendra, selon M. Donald, dans un second temps, avec l’apparition d’un langage élaboré.

    L’hypothèse de M. Donald est originale, mais elle présente un défaut majeur. Si l’imitation, source de la communication mimétique, est effectivement très pratiquée chez les chimpanzés ou l’enfant humain, c’est à des fins d’apprentissage ou de jeu, jamais comme moyen de communication. Cependant, elle a le mérite de dessiner les contours possibles de ce que peut être un langage primitif.

    Quelles autres formes de (pré)langage sont imaginables ? Michael C. Corballis, de l’université d’Auckland (Nouvelle-Zélande), a avancé la thèse d’une origine gestuelle du langage chez Homo erectus. L’idée est que le langage aurait débuté par un langage des signes proche de celui employé par les sourds-muets. Il avance une série d’arguments à l’appui de son hypothèse.

    Tout d’abord, les limites anatomiques des Homo erectus pour la production de la parole, montrées par les travaux de Philip Lieberman, rendraient plus probable un stade gestuel préexistant à l’oral. Par ailleurs, la gestuelle serait mieux adaptée à l’environnement des premiers hommes. Comme ils vivent dans une savane, entourés de prédateurs, la voix leur fait courir le risque de se faire rapidement repérer, alors que le geste est silencieux. De plus, le langage gestuel se révèle très efficace dans les activités de chasse où il ne faut pas se faire remarquer du gibier. Ensuite, remarque M.C. Corballis, la gestuelle est très adaptée pour indiquer les directions lors des déplacements. Le fait qu’aujourd’hui les enfants et beaucoup d’adultes parlent en accompagnant leur discours de gestes des mains serait un vestige de ce passé gestuel. Enfin, la création spontanée par les sourds d’un langage des signes serait un argument en faveur de l’existence d’un comportement gestuel très archaïque enraciné dans le passé évolutif des êtres humains.

    La thèse de M.C. Corballis est séduisante, mais elle ne permet pas de savoir pourquoi le langage des signes, paré de tant de vertus, aurait été abandonné pour l’utilisation de la voix. Selon l’auteur, la voix procure l’avantage sur le geste de communiquer dans l’obscurité : mais cet argument va exactement à l’encontre de ce qui avait été dit plus haut sur l’avantage du geste par rapport à la voix. Un autre argument serait que l’usage de la voix permettrait de libérer la main pour la fabrication et le maniement des outils. Argument un peu spécieux : à ce compte, on pourrait faire remarquer que la voix interdit de manger et de parler en même temps.

    La théorie la plus couramment admise sur le langage des origines est la théorie du protolangage avancée par le linguiste Derek Bickerton. Certes, le langage ne se fossilise pas, mais D. Bickerton a eu l’idée d’utiliser des traces de fossiles indirectes, ce qui a pu ressembler à un langage primitif. Dans Language and Species, il propose d’utiliser quatre types de « fossiles ». Tout d’abord, le langage utilisé par les grands singes (gorilles, chimpanzés) qui ont appris le langage des signes. Certes, ils n’utilisent pas de langage dans la nature, mais leur faible maîtrise indique justement à quoi peut ressembler un langage soumis à de fortes limites cognitives. Le langage des enfants de moins de 2 ans environ serait un autre indicateur possible d’un langage élémentaire. Une autre source utilisée par D. Bickerton est le langage de Genie, une jeune « enfant-placard » qui avait été séquestrée dans une pièce depuis sa naissance, pratiquement sans aucun contact extérieur. Lorsqu’elle fut repérée et libérée vers l’âge de 13 ans, elle ne parlait pour ainsi dire pas. Son cas fut suivi par des psychologues, et ses (faibles) progrès dans l’acquisition du langage avaient fait l’objet d’études précises. Enfin, D. Bickerton est spécialiste du pidgin. Un pidgin est une langue sommaire que forgent des populations de nationalités différentes qui se retrouvent ensemble et doivent communiquer. Ce fut le cas des esclaves africains issus d’ethnies différentes qui furent transportés dans les plantations de coton en Amérique.

    En comparant ces quatre types de langages élémentaires – chimpanzé, enfant de 2 ans, « enfant-placard », pidgin -, D. Bickerton s’est rendu compte qu’ils avaient deux choses en commun. Ces langages sont composés uniquement de mots concrets : « table », « manger », « rouge », « marcher », « gros »… De plus, ils ne possèdent pas de grammaire. La simple juxtaposition de deux ou trois mots suffit à définir le sens. Ce protolangage a dû être parlé par Homo erectus, pense D. Bickerton. Il lui aurait permis d’évoquer des objets qui ne sont pas dans l’environnement immédiat (« Niki dort », « là-bas, il y a le loup »…), voire d’indiquer des actes à venir (« moi aller montagne » ou « toi prendre arme »), mais il est inapte à construire des récits complexes ou des discours abstraits. Ce scénario du protolangage a l’intérêt de nous forcer à penser les possibilités d’un langage primitif.

Pourquoi le langage est-il apparu ?

    A la question : pourquoi les hommes parlent-ils ?, la réponse semble évidente, du point de vue des sciences évolutionnistes. Pour échanger des informations, transmettre des messages et ainsi augmenter leur chance de survie. Mais ce genre d’évidence ne suffit pas aux chercheurs. En effet, selon la théorie néodarwinienne de l’intelligence machiavélique, il est désavantageux de transmettre des informations. Dans le monde du chimpanzé, tel que le décrit le modèle de l’intelligence machiavélique, il vaut mieux se taire et garder pour soi les informations que les transmettre. En conséquence, l’apparition du langage constitue même un paradoxe évolutif qu’il faut expliquer.

    Pour le primatologue Robin Dunbar, professeur de psychologie évolutionniste à l’université de Liverpool, l’avantage évolutif du langage ne réside pas tant dans l’échange d’informations que dans le maintien des relations sociales. Dans Grooming, Gossip and the Evolution of Language(6), il soutient que le langage chez les humains tient le même rôle que l’épouillage dans les sociétés de singes. C’est une forme de contact social destinée à entretenir les relations, à apaiser les conflits et à créer des liens d’attachement entre individus.

    Pour appuyer sa thèse, R. Dunbar a mené des enquêtes sur le contenu des conversations courantes. Lui et son équipe sont allés enregistrer les personnes qui discutent dans les cafés. De quoi les gens parlent-ils ? Pour l’essentiel, des relations avec les autres : « Nous avons étudié des conversations spontanées dans des lieux divers (cafétérias d’université, bars, trains…), nous avons découvert que 65 % environ du temps de conversation est consacré à des sujets sociaux : qui fait quoi, avec qui, ce que j’aime ou n’aime pas, etc. » Il en tire cette conclusion : le langage agit comme un « épouilleur social », il facilite la sociabilité. Si le langage a partie liée avec les relations sociales et le maintien du contact, on peut cependant objecter à la théorie de R. Dunbar qu’elle survalorise cette dimension. D’ailleurs, s’il avait réalisé son enquête sur des lieux de travail, dans les familles, ou bien à partir de relations téléphoniques ou d’emails, celle-ci aurait sans doute révélé les usages pratiques et fonctionnels du langage.

    Toutefois, ce qui « sonne juste » dans la théorie de R. Dunbar est qu’une grande partie des conversations qui ont lieu dans les cafés ou ailleurs n’ont pas de contenu fonctionnel évident. Les petits potins, les ragots tiennent une place de choix dans les bavardages quotidiens. Partant de ce constat, Jean-Louis Dessalles, chercheur en intelligence artificielle, a échafaudé toute une théorie sur le rôle de ces petits potins dans l’évolution du langage. Le propre du langage humain réside dans sa fonction référentielle, c’est-à-dire sa capacité à pouvoir rapporter les faits du monde (ce qui est impossible à la communication animale). Pour J.-L. Dessalles, la tendance humaine à rapporter les événements a une fonction importante : celui qui parle attire l’attention autour de lui et s’attire une bonne place dans le groupe. Et cette attitude contribue à créer des coalitions solides, des groupes stables. Au fond, le langage aurait donc une fonction essentiellement « politique » : elle donne une prime aux bavards et aux beaux parleurs.

    Cette théorie politique du langage ne manque pas d’originalité, mais est-elle vraiment convaincante ? En effet, pourquoi l’assise politique du langage serait-elle plus importante que l’assise sociale (R. Dunbar) ou tout simplement que le rôle pratique du langage ? On a le sentiment que l’auteur tire d’une petite cause (le besoin de raconter des potins) un énorme effet (l’émergence du langage).

Quel lien entre la naissance du langage et celle de l’outil ?

    Les hypothèses récentes sur les origines du langage situent, on l’a dit, son apparition à environ 2 millions d’années, à la même époque que les premiers outils et que le genre Homo.On peut dès lors s’interroger sur les relations qu’entretinrent langage et outil. Logiquement, plusieurs cas de figures se présentent : soit le langage et la technique se sont développés comme deux modules indépendants ; soit le langage est la cause motrice de l’apparition de l’intelligence technique ; soit l’intelligence technique (l’outil) est la cause de l’apparition du langage ; soit enfin langage et technique sont tous deux l’expression d’une aptitude plus fondamentale qui a conditionné leur développement.

Envisageons tour à tour chacune de ces hypothèses.

Première hypothèse : le langage s’est-il développé comme un module indépendant ? L’idée que le langage se serait développé indépendamment des autres aptitudes humaines (intelligence technique, intelligence sociale notamment) est défendue par la psychologie évolutionniste.

    Stephen Mithen suppose par exemple qu’Homo erectus a développé plusieurs compétences spécialisées : une intelligence technique, liée à la fabrication d’outils ; une intelligence sociale et communicative, qui suppose une compréhension des intentions d’autrui. Avec Homo sapiens, il y a eu, selon S. Mithen, une « fusion » entre ces différentes formes de compétences. Et cette fusion s’est faite sous la forme d’une intelligence générale ou « métareprésentationnelle ». Cette théorie modulaire de l’évolution se heurte cependant à plusieurs objections. D’abord, elle est coûteuse théoriquement. Elle suppose que soient apparus au même moment plusieurs modules : une intelligence technique, une intelligence sociale, une intelligence linguistique… De ce point de vue, la concomitance du développement du langage et de l’outil serait purement hasardeuse. Mais la faiblesse majeure de la théorie modulariste tient surtout à ses présupposés concernant le développement cérébral. L’idée d’aires cérébrales séparées (responsables chacune des aptitudes techniques, linguistiques, sociales) qui auraient ensuite fusionné en un supermodule d’intelligence générale va à l’encontre de la voie habituelle de l’évolution des organes. L’évolution procède en général par spécialisation progressive et non par fusion d’éléments séparés. De plus, les données sur l’évolution neurobiologique montrent que le cerveau humain s’est développé essentiellement autour du lobe frontal et selon une imbrication forte entre plusieurs aires cérébrales (motricité, aire du langage…). Cette imbrication des aires cérébrales dépendantes rend difficile la thèse d’une indépendance des modules cognitifs.

Deuxième hypothèse : le langage, moteur de la technique et de la pensée créatrice ? Si le langage et la technique ne se sont pas développés indépendamment comme le prétend la thèse modulariste, se pourrait-il alors que le langage soit la cause motrice ayant permis le développement de l’outil, mais aussi d’autres aptitudes comme l’intelligence sociale, l’imagination ? C’est l’option implicite des théories qui voient dans le langage le « propre de l’homme ». Grâce au langage, les premiers hommes auraient acquis une forme de pensée symbolique et créatrice qui leur aurait permis d’imaginer, de concevoir, et donc de produire des objets techniques.

    Notons tout d’abord que cette théorie fait l’objet de peu de démonstrations convaincantes. En général, la primauté du langage est postulée plus que démontrée, et les liens entre langage et autres aptitudes (techniques notamment) ne font pas l’objet de descriptif précis. C’est le principal point faible de cette théorie : de ne pas en être vraiment une. Dans la théorie linguistique, tout se passe comme si l’être humain n’était qu’un être de parole (et qu’il n’y avait donc pas à expliquer les autres aptitudes). Cette thèse, que l’on retrouve notamment chez D. Bickerton, ne trouve en outre pas d’appuis proprement préhistoriques.

Troisième hypothèse : l’origine technique du langage. Cette hypothèse voudrait que ce soit l’outil (ou l’intelligence technique plus exactement) qui précède et explique l’essor du langage. Cette idée était courante dans les années 1940-1960, à l’époque où dominait la théorie de l’Homo faber, l’homme créateur d’outils. Aujourd’hui, ce genre d’hypothèse n’a plus vraiment cours et aurait du mal à trouver de solides arguments… En effet, les recherches actuelles mettent en évidence des liens nets entre le langage et la manipulation gestuelle (et donc la fabrication d’outils). Tous deux impliquent le lobe frontal et les régions pariéto-temporo-frontales. Chez les humains, comme chez les singes, le système dévolu à la reconnaissance des actions manuelles est localisé au niveau de l’hémisphère gauche, dans la région de Broca, qui est responsable du langage. On constate que les humains sont massivement droitiers, ce qui n’est pas le cas chez les chimpanzés (qui ne sont pas ambidextres, mais indifféremment gauchers ou droitiers). Or la partie droite du corps est sous la dépendance de l’hémisphère gauche, hémisphère qui est celui qui produit le langage. Cette imbrication entre fonctions et aires cérébrales responsables de la gestualité et du langage montre qu’il y a eu vraisemblablement un développement combiné des deux fonctions. Cela dit, l’état actuel des recherches ne permet pas d’invoquer une relation de causalité dans un sens ou un autre.

Quatrième et dernière hypothèse : le langage et la technique dépendent-ils tous deux d’un mécanisme sous-jacent ? (Voir l’encadré ci-dessous). Cette aptitude pourrait être la faculté proprement humaine à produire des représentations mentales et à les combiner entre elles. Cette théorie est davantage compatible avec les hypothèses actuelles sur l’apparition et le développement conjoint du langage et des techniques. Sinon, sur les millions d’années d’évolution qu’a duré l’hominisation, par quel étrange hasard le langage et la technique seraient-ils apparus exactement en même temps ?

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Quand le langage a-t-il émergé ?

    Dans les années 80, un chercheur américain, Philip Lieberman, a imposé la thèse d’une apparition très récente de la parole. Cette hypothèse s’appuyait sur l’étude comparée de l’appareil vocal (larynx, pharynx, tractus vocal) des hommes, des singes et des premiers humains. Or, chez l’homme moderne, le larynx est situé au fond de la gorge, en « position basse ». Cette position a l’inconvénient de laisser passer à la fois les aliments et l’air au fond de la gorge, d’où parfois le phénomène de « fausse route ».
    En revanche, le phénomène de descente du larynx, apparu au cours de l’évolution, a permis la constitution d’un appareil vocal élaboré et l’articulation des sons. La descente du larynx se reproduit d’ailleurs chez l’enfant au cours de son développement. Chez le bébé, le larynx est en position haute (comme chez les chimpanzés et probablement les australopithèques) : cela lui permet de téter tout en respirant. Puis, tout au long de l’enfance, son larynx descend, lui permettant ensuite d’articuler des sons. D’où l’idée, selon P. Lieberman, que le langage est apparu avec Homo sapiens .

Des données anatomiques
Mais de nouvelles données ont entraîné des remises en cause de sa thèse. En 1983, Ralf Holloway provoqua une secousse en annonçant qu’il avait repéré sur un crâne d’Homo habilis la présence embryonnaire de l’aire de Broca, une des zones cérébrales de production du langage. Par ailleurs, en examinant la forme du basicrâne d’un Homo erectus , ce chercheur conclut que son appareil vocal était comparable à celui d’un enfant de 6 ans. Il pouvait donc articuler une palette de sons assez large.
En 1989, la découverte sur un squelette de Neandertal de l’os hyoïde – dont la morphologie permet le mouvement du larynx nécessaire à l’articulation vocale – allait apporter un argument supplémentaire en faveur de l’existence d’un langage articulé chez les ancêtres des hommes modernes. Une autre série d’arguments indirects furent mis au crédit de l’idée d’une apparition ancienne du langage. Pour de plus en plus de préhistoriens, il apparaissait évident que les activités des premiers hommes, comme la construction des huttes ou la domestication du feu, impliquaient une organisation sociale et donc une communication langagière au moins élémentaire.
Aujourd’hui, la plupart des spécialistes envisagent l’apparition du langage en deux étapes : une première phase de langage primitif ou protolangage parlé par l’ Homo erectus , suivie par le langage complexe avec Homo sapiens .

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hutte de Terra Amata
Reconstitution de la hutte que fabriquaient des Homo erectus d’il y a 380 000 ans en Terra Amata (Nice, France)

Reconstitution de la hutte de Terra Amata

    A Terra Amata, près de Nice, Henry de Lumley et son équipe ont dégagé les vestiges d’une habitation ancienne vieille de 380 000 ans. Cette hutte ovale (ici reconstituée), de 6 mètres de long et de 4 mètres de large, fut habitée par les derniers représentants des Homo erectus. H. de Lumley estime que dix à vingt personnes ont pu y séjourner.
    Construire une belle cabane exige l’usage d’une langue, même sommaire. A la différence des outils de pierre (comme les bifaces) qui se fabriquent et s’utilisent seul, la construction d’une telle hutte exige le travail de plusieurs personnes, qui coordonnent leur activité : pour choisir l’emplacement, couper le bois, le transporter, aménager le sol, trouver des pierres de soutènement, etc. On pourrait à la limite imaginer que cela soit fait de façon séparée par plusieurs personnes. La mise en place de l’armature centrale (pilier et branches porteuses) requiert forcément une activité collective concertée.
    Sans doute un leader a pris la direction des opérations et donné des ordres : « Toi, va chercher des branches » ; « toi, nettoie le sol ». Tout cela exige donc une forme de langage, même rudimentaire. Ce langage ne requiert pas de mots abstraits, ni même de structures grammaticales : « Toi, chercher bois » pourrait suffire. On peut souvent joindre le geste à la parole : « Prends par là… par ici » (en montrant la branche) ; « pousse-la vers moi » ; « plus haut, plus haut ! » ; « voilà, ne bouge plus… ». Il faut faire comprendre à l’autre ce que l’on veut faire.
    La construction de huttes suggère donc que les Homo erectus tardifs, voici 400 000 ans, vivaient dans des groupes organisés (pour vivre et travailler en commun) et maîtrisaient un langage au moins élémentaire. La construction de huttes est contemporaine d’une autre innovation fondamentale dans l’histoire de l’homme : la domestication du feu.

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Les linguistiques cognitives

    Les « linguistiques cognitives » sont apparues depuis les années 70. Elles désignent une famille de recherches qui, bien que non unifiées, partagent un postulat commun sur les fondements du langage. Elles soutiennent que le langage est sous la dépendance de processus cognitifs sous-jacents : schémas perceptifs et images mentales. Pour dire vite, ce n’est pas le langage qui structure la pensée, c’est la pensée qui façonne le langage.
    – Ainsi, pour exprimer les modalités grammaticales telles que le temps (expression du futur, du passé, du présent), il faut d’abord se représenter le monde sous forme temporelle. La forme grammaticale n’est qu’un dérivé du schéma cognitif sous-jacent.
    – Les catégories du langage telles que le verbe exprimant l’action (« manger », « sauter », « courir »), le sujet exprimant l’agent (celui qui agit), les déterminants (où, et, dans…) dépendent eux aussi de schémas cognitifs préalables (représentations de l’espace, représentation de l’action, de la causalité).
    – Si on adopte cette approche, l’émergence du langage ne peut plus être conçue comme un mécanisme cognitif autonome, mais doit être envisagée comme la spécialisation d’une aptitude plus fondamentale qui se serait déployée également dans d’autres domaines (intelligence sociale, intelligence technique).

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L’homme, l’animal, le langage – Texte publié en mai 2002 à partir de l’analyse de deux ouvrages sur le sujet par GlobeNet, « Association militante au service de la liberté d’expression, proposant des services internet »Globenet
Giorgio Agamben - portrait mural
Giorgio Agamben (né en 1942 à Rome) est un philosophe italien, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et d’Aby Warburg ; il est particulièrement tourné vers l’histoire des concepts, surtout en philosophie médiévale et dans l’étude généalogique des catégories du droit et de la théologie. La notion de biopolitique, empruntée à Foucault, est au cœur de nombre de ses ouvrages. L’ouvrage analysé dans le texte qui suit est L’ouvert, De l’homme à l’animal paru en 2002 aux éditions Rivages.
Michel Boccara

Michel Boccara, chercheur au CNRS, directeur de recherches à l’Université de Paris 7, est avant tout un généraliste. Après une maîtrise de philosophie sur la notion de Gai savoir, inspirée par Rabelais et Nietzsche, il part au Mexique et commence un travail avec les Mayas du Yucatan (Mexique). Cette recherche le conduira à apprendre la langue et à devenir membre de cette communauté. Pour pouvoir communiquer avec un public plus large, il utilise l’outil cinéma à partir de 1983 et met en place une recherche sur les sources de l’expression : danse, théâtre, écriture-dessin-peinture, cinéma… qui permettent de multiplier les approches croisées sur une société dont la mondialisation n’a pas attendu l’économie capitaliste pour exister. Il travaille aujourd’hui avec les sociétés suivantes : les Mossi du Burkina Faso, les Mina, Ewé et Gué du Togo, les Mayas du Yucatan, les Savoyards de France et du Val d’Aoste (Italie), les Lotois (France), les premiers Australiens – encore appelés Aborigènes australiens pour les distinguer des émigrants anglais qui ont conquis le pays. L’ouvrage analysé dans le texte qui suit est La part animale de l’homme (Anthropos, 2002).

    Ces deux livres renouvellent la question de nos rapport avec l’animalité. Leurs points de vue me semblent éclairer et compléter ce que j’ai pu avancer sur le rôle du cerveau dans l’ouverture au non-biologique (la distanciation). Nous verrons qu’alors que pour Giorgio Agamben, l’homme est tout entier dans son effort de différenciation de l’animalité (L’homme est un animal qui « se reconnaît ne pas l’être« ), pour Michel Boccara, et sans contredire à ce processus d’arrachement au monde animal, notre humanité y reste profondément ancrée malgré tout, à travers le mythe ou le chant comme vécus qui nous renvoient au temps jadis où nous étions des animaux comme les autres, avant l’apparition d’un langage humain qui nous a rendu sourd au langage des oiseaux comme à la plupart de nos instincts. Nous verrons qu’il faut y voir le retour dans le langage de notre animalité perdue par le langage.

 1. La culture comme négation de la nature
 
Dans son dernier livre Agamben reprend donc la question de notre rapport à notre animalité, non pas comme continuité mais, au contraire, dans l’écart nécessaire à nous constituer comme humains. « Ce n’est pas la conjonction de l’homme et de l’animal qu’il faut penser mais leur séparation« . En effet, « l’homme est l’animal qui doit se reconnaître humain pour l’être« . Ce qui fait notre humanité c’est la conscience de ce qui nous différencie de l’animal et qu’on peut définir classiquement depuis Pic de la Mirandole par notre « dignité » (qu’Agamben traduit par « rang » et Legendre par « axiome »), c’est-à-dire par une « conscience de soi » qui est liberté et construction de soi. Il ne faut pas considérer cette conscience de soi comme le simple reflet d’une représentation de soi parallèle à la transparence des choses mais tout au contraire comme question, inquiétude, dette, manque de savoir, désir, incomplétude. 

   Penser c’est « être livré à quelque chose qui se refuse« . Henri Laborit définissait lui aussi la pensée comme irritation, manque d’information, angoisse. Conformément à la structure à étages des « trois cerveaux », il faut voir dans la réflexion une « suspension du rapport animal« , une inhibition des mécanismes instinctifs (par les neurones dopaminergiques principalement). Pour René Thom; on peut assimiler le monde animal à des « prégnances » biologiques se fixant sur des « saillances » perceptives (souvent chimiques). Von Uexküll parle à leur propos de « désinhibiteurs » provoquant une réaction biochimique instinctive. C’est la stupeur de la pulsion animale qu’on peut ressentir dans l’excitation sexuelle aussi bien que mystique mais dont la fonction du cerveau est d’en différer l’accomplissement, inhiber la réaction immédiate pour introduire des données supplémentaires à plus long terme, enjeux sociaux, image de soi, poids des paroles et du sens. En parlant d’un mécanisme « d’envoûtement » qui nous domine encore largement, Boris Cyrulnik n’est pas sans évoquer le monde enchanté de l’enfance et du mythe dont la pensée réflexive tente justement de s’extraire. On voit que cette affirmation d’Agamben rencontre de très nombreuses confirmations. La pensée humaine doit toujours surmonter la fascination animale pour prendre un recul critique et construire une objectivité inter-subjective.

    Le désenchantement du monde, loin d’être le morne résultat d’une modernité achevée, ne serait ainsi qu’un processus continuel de prise de distance, de rationalisation, d’arrachement à nos fixions. La réflexion est un réveil à chaque fois renouvelé de nos rêves imaginaires, de la maya des apparences, des projections du désir. L’ouverture à l’Être exige un détachement de cette fascination animale, que seul le langage permet en séparant le mot de l’émotion (le mot chien n’aboie pas). Seul le langage permet d’analyser sa propre pensée, de l’objectiver, l’universaliser. Il est difficile de se rendre compte à quel point le langage structure notre monde et l’unifie, l’ouvre à la temporalité par la conscience de la mort, le transforme en récit et permet d’en garder la mémoire, d’en partager le sens. Cette dimension humaine du langage est conquise sur notre animalité. 

La lutte entre voilement et dévoilement « est la lutte intestine entre l’homme et l’animal« . L’homme est donc le lieu d’un conflit, contre-nature, d’un effort toujours à recommencer pour s’ouvrir aux possibles et à l’universel, à la justice, au-delà de notre réalité immédiate et prosaïque, au-delà des corps. La culture se construit sur le sacrifice contre-nature, l’interdit qui noue l’animal à la parole, mais si l’homme est la question, il faut peut-être se méfier du fait que la religion se présente toujours comme la réponse. 

   Il y a incontestablement progrès de l’Histoire et savoir cumulatif, mais cela n’empêche pas que tout le chemin est toujours à refaire à chaque fois pour s’extraire de la fascination animale, d’un désir obnubilé, de sa propre image projetée aux yeux des autres, de son propre point de vue. C’est bien pourquoi il faut d’abord reconnaître notre nature animale, corporelle, individuelle, intéressée, ensorcelée par la pornographie des marchandises, pris dans les images et l’imitation des foules. C’est un préalable nécessaire pour s’en détacher, prendre le point de vue universel de la parole et de la raison (du divin). Le dialogue n’est pas naturel, il est même impossible, ce qui n’empêche pas qu’il soit nécessaire. Il faut sortir de soi pour rencontrer l’autre autrement que pour le séduire ou s’en servir, mais cette humanité, cette communauté du sens et du coeur est à prouver à chaque fois (« Rien n’est jamais acquis à l’homme » nous rappelle Aragon).

    S’ouvrir au monde c’est sortir de ses certitudes immédiates, s’ouvrir à notre ignorance (« penser c’est perdre le fil » pour Valéry), rencontrer le réel et continuer l’apprentissage. La parole constitue notre humanité en nous détachant de notre particularité et donc de nos traditions. La modernité comme détraditionnalisation ne serait ainsi qu’une conséquence de l’universalité du langage, véritable origine de la « tradition révolutionnaire ». De même, la philosophie doit tout au logos. Qu’est-ce qu’un philosophe ? C’est un homme sans appartenances. C’est l’étranger, l’ermite, l’arbitre désintéressé, le regard extérieur, l’homme désaffilié, échappé des préjugés locaux et qui n’a plus d’autre univers que l’universel, l’homme démocratique détaché de toute généalogie enfin, sans famille ni clan, sujet de la vérité, responsable de sa parole. Ne voit-on pas que le philosophe est l’avant-garde de la modernité, de la pensée critique tout autant que de la solitude de l’individu démocratique ? Cela veut dire qu’il n’y a pas d’autre façon de rendre supportable, d’assumer cette individualisation de plus en plus totale, sinon en devenant philosophe justement, c’est-à-dire en portant la singularité à l’universel. Tâche surhumaine, sans doute, mais sans laquelle il n’y a plus d’humanité pour s’élever au-dessus de l’animal que nous sommes toujours. Devenir philosophe signifie à la fois une prise de recul, de distance critique envers soi (étonnement), envers ce qu’on pense, ce qu’on veut, ce qu’on désire mais, au-delà de ce travail du scepticisme, c’est aussi affirmer une vérité commune, une objectivité qui nous rassemble, transcendance d’une raison universelle derrière la diversité des opinions, des lieux, des sexes. Le désir de reconnaissance ne peut trouver satisfaction qu’à faire reconnaître universellement notre particularité, notre différence qui ne prend sens qu’à s’inscrire dans une histoire commune.

   Au lieu de cela, Agamben analyse notre évolution actuelle comme un retour à l’animalité, rejoignant les analyses de Kojève et de Tocqueville d’une fin de l’histoire qui nous transformerait en porcs (américains), nous réduisant à nos besoins et nous livrant au biopouvoir. « Pour une humanité redevenue animale, il ne reste rien d’autre que la dépolitisation des sociétés humaines, au moyen du déploiement inconditionné de l’oikonomia, ou bien l’assomption de la vie biologique elle-même comme tâche politique (ou plutôt impolitique) suprême« . N’est-ce pas un destin de retraité, la réduction de la vieillesse à une survie animale, au souci du corps ? Il en voit les signes régressif dans l’acharnement à se trouver « un héritage comme tâche« , retrouver une tradition ou bien une religion au lieu d’assumer ce que j’ai appelé la « tradition révolutionnaire » du langage, de la philosophie et de l’histoire humaine. L’aventure continue, la lutte contre la bête immonde. « Il faut être résolument moderne, tenir le pas gagné » (Rimbaud).

2. Le mythe de l’origine

Danser, c’est souffrir un mythe, donc le remplacer par la réalité.
Antonin Artaud

Un fois qu’on a décollé l’esprit du corps, l’humanité de l’animal, il faut bien recoller les morceaux. Michel Boccara va nous permettre d’examiner le processus de transformation de l’animal en homme, à travers les mythes de l’origine, avec la nostalgie de ce monde enchanté, du vécu et de la passion des corps, du chant, du mythe et de la poésie.

– L’esprit qui dit non

Le monde n’est pas donné à l’homme si ce n’est par le langage qui le sépare des choses et le divise de lui-même.

Pierre Legendre

    Pour comprendre ce processus d’humanisation émergent de l’animalité, et pouvoir entamer une régression « aux origines animales », il faut d’abord comprendre la différence entre un mythe et son récit. Michel Boccara insiste avec raison sur le fait qu’un mythe est de l’ordre du vécu contrairement au récit du mythe. Le mythe est « une maladie du langage » (Max Müller), son récit est donc déjà une guérison. Le mythe se distingue du récit de la même façon que le chant par une participation émotionnelle totale du corps. Le chant est comme le mythe un récit vécu, sans distanciation, qui doit nous remuer. 

   L’auteur fait l’hypothèse que le chant a précédé le langage. Il situe même « l’Homo cantans » vers -3 millions d’années (Homo habilis), à l’origine du genre Homo, le passage à « l’Homo loquens » se faisant avec l’apparition de l’Homo sapiens (-400 000) qui développe une pensée mythique alors que la raison logique apparaîtrait avec l’Homo sapiens sapiens (-100 000) et les premiers graphes, les premières écritures primitives (encoches, traits). La coupure avec le monde animal serait effective seulement depuis l’apparition du langage articulé et du récit mythique. L’Homo cantans fait encore partie du monde animal. Or, justement, les récits mythiques sont le plus souvent des récits de notre différenciation avec le monde animal, récit de l’origine de la tribu comme exception, humains distingués des autres (animaux). 

   Les mythes partent d’un autrefois où nous pouvions prendre des formes d’animaux (comme dans le chamanisme) et jouent la plupart du temps sur des homophonies, des jeux de mots, des étymologies populaires que Michel Boccara relie au pré-langage chanté, et qu’il appelle comme les alchimistes « le langage des oiseaux ». Il prend d’ailleurs l’expression complètement au mot puisqu’il admet, conformément à de nombreux mythes, que l’homme a bien appris son langage des oiseaux (nous descendrions ainsi des oiseaux autant que des singes !). Ce n’est pas sans rappeler la force de conviction des jeux de langage permanents d’un Heidegger recueillant le savoir de la langue, ou bien de Lacan qui faisait d’une langue la somme de ses équivoques.

   La transformation du langage en oppositions de mots (définitions) indépendants du son, de la signification des phonèmes (qui ne sont pas-à-lire), a d’abord une fonction pratique de classement. « La parole a un caractère essentiellement pratique » et social. Or « le mythe est la pratique humaine par excellence, celle qui fonde l’homme comme être social« . La parole est effectivement entièrement sociale (« Le premier mot dit la communication elle-même » Lévinas) et le mythe « donne forme épique à ce qui s’opère de la structure » comme dit Lacan, il fait passer au langage, en récit, la condition du langage, le vécu de notre communauté de sens. « C’est dans le partage d’un vécu que réside l’essentiel du mythe redéfini comme ce qui tient les personnes ensemble, le lien fondamental«  83 qui n’est donc plus naturel ou animal.

    Après avoir élaboré un chant expressif, essentiellement pratique et communautaire, intégré au monde animal, l’Homo sapiens s’est soudain trouvé coupé de cette immédiateté par le langage articulé qui sépare le son du sens, le mot de la chose et donc de l’émotion, permettant une réflexion dépassionnée mais soudain expulsée de sa source vitale, égarée dans un autre monde celui du symbolique (ce qui n’est pas réel), du sens, du récit de notre vie, qui voudrait se substituer aux sens corporels immédiats. La valeur de la parole a toujours eu plus de prix que la vie. Michel Boccara a raison de voir dans le mythe une maladie du langage, reconstruction de l’origine perdue, qui n’est pas seulement les temps préhistorique d’un Homo tout entier encore dans le monde animal, mais aussi bien le souvenir lointain des babils de l’enfant qui ne parle pas encore. C’est, enfin, l’animalité toujours présente de notre corps vivant et que les mythes intègrent au discours social. Comme tout délire, c’est une tentative de guérison, de reconstruction d’une unité perdue et d’une continuité biographique ou généalogique. 

   « C’est par un jeu maladif sur les mots en cherchant des justifications étymologiques à des rapprochements fortuits que les mythes se sont construits. Le mythe est donc issu du travail de la langue«  21. « Le mythe est bien une maladie du langage, mais ce langage n’est pas encore parlé, il est intérieur, et le récit mythique, si on le distingue du mythe comme je le propose, ne peut se faire qu’après que cette maladie ait été soignée« .

    Le passage du mythe vécu au récit du mythe semble bien redoubler la séparation de l’origine, le travail du langage, son abstraction qui prolonge elle-même l’évolution du cerveau vers l’intellectualisation, la réflexion, l’imagination. En prenant le relais d’une complexification de la pensée animale, le langage y introduit une coupure radicale mais qui est toujours à l’oeuvre et n’est pas une simple catastrophe historique, une coupure originaire. Ainsi, non seulement il y a un mouvement qui va de l’animalité au mythe, mais il y a ensuite sortie du mythe, puis sortie de la religion, selon un processus qui se poursuit d’émergence d’une raison universelle, depuis la naissance de la philosophie et de la démocratie au moins. « Le langage est déjà scepticisme » (Lévinas) en lui-même, puisqu’il n’est pas réel et peut mentir. Le travail du logos, de la raison, se confond avec le travail du scepticisme, d’un non-savoir qui nous coupe de nos intuitions et de la sûreté de l’instinct biologique, nous livre enfin à l’inquiétude du sens en nous ouvrant aux possibles, à la liberté comme nécessité de choisir, c’est-à-dire de renoncer.

– La chair qui dit oui

   La séparation avec notre animalité n’est donc pas entièrement consommée et se poursuit encore, processus inachevé de civilisation, de refoulement, d’intériorisation, d’inhibition. Ceci veut dire aussi que, même si l’artificialisation s’aggrave, « nous sommes toujours des animaux« . Difficulté que Freud avait soulignée avec son « Malaise dans la civilisation » mais Norbert Elias remarque (« Du temps ») qu’il n’y a pas tant un contrôle croissant, les sociétés primitives connaissant une discipline plus contraignante, mais plutôt une réduction de la variabilité des comportements et du passage aux extrêmes. En tout cas, notre part animale est une réalité dont on ne peut se défaire et dont les mythes rendent compte alors que notre illusion de l’avoir dépassé peut nous coûter cher.

     « L’homme est devenu homme bien avant d’en prendre conscience. Deux illusions donc qui se succèdent puis se superposent : l’illusion d’une similitude puis l’illusion d’une coupure« .

     Il faut donc opérer un retournement (qui semble être celui de l’écologie) de réintégration de notre animalité, du biologique, du vécu, du mythe, dans la raison elle-même, nécessité d’un « mythe scientifique » qui soit une négation de la séparation, rétablissant la continuité du monde animal et du monde humain tout en fondant leur divergence. En effet, le monde de la raison universelle ne peut suffire à motiver l’animal en nous. « Qu’est-ce que la science a à nous dire de nouveau sur la mort ?« . C’est ici qu’on peut mesurer comme le mythe remplit une fonction indispensable, qu’une science ne peut remplir, celle de viser notre vécu et notre existence singulière. « Tout mythe a pour objectif de vivre la mort« . Le chamanisme illustre abondamment ces voyages dans l’au-delà pour « baiser la mort« , et dont on attend une hypothétique « connaissance de la mort« . « Du point de vue du mythe, la question fondamentale se pose en ces termes : qu’est-ce que la mort ?« . Bien au-delà de la question d’une vie après la mort promise par les religions, c’est le sens de notre vie promise à la mort que la science ne peut que rater, laissant place à la littérature

     « On voit donc l’importance d’une compréhension du mythe non plus en termes de structure logique mais bien de contenus psychiques et d’états affectifs« . Le mythe « constitue la dimension subjective du réel« , « l’histoire subjective des hommes« . « Ecrire sur le mythe, c’est d’abord transmettre les vécus qui ont rendu la parole possible« . 

     Freud est en ce domaine un précurseur. « Freud montre que si le réel, c’est-à-dire un monde indépendant du sujet, existe, la perception du réel ne peut se faire que subjectivement, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un sujet« . Aussi, Freud va utiliser abondamment les mythes : Oedipe, Moïse, le meurtre du père de la horde primitive (Totem et tabous), etc. Michel Boccara insiste surtout sur l’invention de la pulsion de mort qui donne un caractère mythique indispensable à la pratique psychanalytique. En effet, l’important n’est pas que ces mythes soient « vrais » mais qu’ils nous parlent, qu’ils fassent sens.

    Le mythe est donc à la fois récit vécu des origines, de l’apprentissage du langage, de notre séparation de l’animalité, partage d’un vécu commun et connaissance de la mort, tout ce qu’il faut pour donner sens à notre existence d’être parlants, amenant à la parole ce dont la parole nous prive de présence et de vie. Les mystiques pourtant vivent les mythes jusqu’au mutisme. « C’est dans le silence que se partage ce qui fonde la parole » (Jean Monod). Si le mythe témoigne de ce que la parole nous affecte, le récit du mythe comme la poésie remontent de l’affect à la parole. La poésie prenant la suite des mythes puis des tragédies et des chants, tente l’impossible écriture du vécu, du mystère du son et de l’émotion qui précèdent la parole. C’est son caractère ésotérique. « L’énigme est le secret du langage et non pas ce qu’elle paraît être, le langage du secret« . Pour redonner vie à une poésie, il faut l’interpréter, sinon la chanter. « Toute écriture ne peut être qu’aléatoire, divinatoire. La lecture n’est pas la révélation de la vérité du texte mais la prise de pouvoir de celui qui déclare savoir, jusqu’à ce qu’un autre vienne effacer ce sens pour lui en substituer un nouveau« .

    Il y a donc une nécessité du mythe et de la poésie, de rendre compte de notre vécu et de notre mort, de s’adresser à notre existence singulière comme la science et la raison ne pourront jamais le faire. Ce n’est pas une simple insuffisance du savoir mais une question ontologique, de ce qui nous met en question dans notre être. La science ne peut faire monde simplement à partir de l’universel, ni répondre à la question de notre existence qui nous ouvre au monde et lui donne sens, mais « c’est la question qui est le monde et non la réponse« . Il s’agit donc de réintégrer le sujet dans le savoir et notre dimension historique. Au-delà de la vérité de nos représentations ce qui nous préoccupe c’est le sens de notre vie. L’auteur rejoint Mélanie et Grégory Bateson dans l’affirmation que l’ensemble des moyens d’expression humains et animaux coopèrent à la construction du monde, pas simplement à son interprétation ; processus en cours auquel nous participons tous, dans nos pratiques effectives. En effet, « tout le quotidien est rituel« , en premier lieu sans doute le travail comme rite social, ce que Legendre appelle la « vérité industrielle ». Nous n’en aurons donc jamais fini avec la pensée mythique, pas plus qu’avec notre animalité, qui nous accompagneront tant que nous vivrons. Il faut joindre à une philosophie de la science, une philosophie du mythe comme le propose Mohammed Taleb, mais cela veut dire penser l’unité du sujet et de l’objet dans leur opposition même.

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NOTES

  • F. M. MüllerLectures on the Science of Language, 2 vol., 1861 et 1863. Son idée de classer ainsi les théories de l’origine du langage selon plusieurs familles aux noms exotiques (« bim-bam », « ouah-ouah », « oh-hisse », « lalala », « miam-miam », etc.) a été reprise récemment par Patrick Quillier, « Dramaturgie du vertige : l’origine du langage », in J. Trabant (dir.), Origins of Language, Collegium Budapest, 1996.
  • M. DonaldLes Origines de l’esprit moderne. Trois étapes dans l’évolution de la culture et de la cognition, De Boeck, 1991, rééd. 1999.
  • M. C. CorballisFrom Hand to Mouth: The origin of language, Princeton University Press, 2002 ; M. C. Corballis, « L’origine gestuelle du langage », La Recherche, n° 341, avril 2001.
  • D. BickertonLanguage and Species, University of Chicago Press, 1990.
  • R. DunbarGrooming, Gossip and the Evolution of Language, Harvard University Press, 1996.
  • J.-L. DessallesLes Origines du langage. Une histoire naturelle de la parole, Hermès, 2000.
  • S. PinkerL’Instinct du langage, Odile Jacob, 1994, rééd. 1999 ; S. Mithen, The Prehistory of Mind: The cognitive origins of art, religion and science, Thames and Hudson, 1996.
  • S. MithenThe Prehistory of Mindop. cit.
  • T. W. DeaconThe Symbolic Species: The co-evolution of language and the brain, The Penguin Press, 1997.
  • D. BickertonLanguage and Species, op. cit.
  • J. L. BradshawÉvolution humaine. Une perspective neuropsychologique, De Boeck, 2002.
  • J.-F. DortierL’Homme, cet étrange animal. Aux origines de la pensée, du langage et de la culture, Sciences Humaines éditions, à paraître en janvier 2004.
  • P. LiebermanThe Biology and Evolution of Language, Harvard University Press, 1984.  R. Holloway, « Human paleontological evidence relevant to language behavior », Human Neurobiology, n° 2, 1983.
  • B. Arensburg, A.M. Tillier, B. Vandermeersch et al., « A middle Paleolithic human hyoid bone », Nature, vol. CCCXXXVIII, 1989.
  • Giorgio AgambenL’ouvert, De l’homme à l’animal paru en 2002 aux éditions Rivages.
  • Michel BoccaraLa part animale de l’homme (Anthropos, 2002).
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