Leonard Cohen réinventé par la chanteuse catalane Silvia Pérez Cruz


Léonard Cohen confit à la sauce ibéro-catalane…

Silvia Pérez Cruz accompagnée par le guitariste Raül Fernández Miró (album Granada, 2014)

Hallelujah de Leonard Cohen (album « Vestida de nit », 2017)


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    Sílvia Pérez Cruz est une chanteuse et auteur-compositrice catalane et espagnole originaire de Palafrugelle dans la province de Gérone en Catalogne. sa mère était chanteuse et son père musicien. Après diverses expériences musicales éclectiques en groupe, elle s’est lancé dans une carrière solo en 2011. L’album Granada produit en 2014 où elle est accompagnée par le guitariste Raül Fernández Miró et dans lequel elle réinterprète des morceaux de Enrique Morente, d’Édith Piaf, de Lluis Llache, de Violeta Parra, un poème de Garcia Lorca et des lieder de Robert Schumann a connu un grand succès.

 


 

Triangle amoureux aux angles flous : « Famous Blue Raincoat » de Leonard Cohen, 1971.

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Famous Blue Raincoat

It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.

I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake
She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear

Sincerely, L. Cohen

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Le fameux imperméable bleu

Il est quatre heures du matin, cette fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas bien.
New York est glacial mais c’est l’endroit où je vis et je l’aime.
Il y a de la musique toute la soirée sur Clinton Street.

On m’a dit que tu te construisais ta petite
maison dans le désert.
Tu n’as plus de raison de vivre désormais.
J’espère que tu gardes de tout cela quelques souvenirs

Oui, et Jane est venue avec une boucle de tes cheveux.
Elle a dit que tu la lui avais donnée
la nuit où tu as décidé de t’en aller.
As-tu réussi à partir ?

La dernière fois que nous t’avons vu, tu semblais si vieux
Ton célèbre imperméable bleu était déchiré à
l’épaule
Tu étais allé à la gare attendre tous les trains
Et tu es rentré seul, sans Lili Marlene.

Ensuite tu as offert à ma femme un flocon de ta vie.
Et quand elle est revenue, elle n’était l’épouse de personne.

Et je te vois, là-bas, une rose entre les dents
Un petit gitan voleur de plus,
Tiens, je vois que Jane est réveillée.
Elle te transmet son bon souvenir.

Et que puis-je te dire de plus, mon frère, mon assassin ?
Que pourrais-je bien te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je te pardonne
Je suis content que tu te sois mis sur mon chemin.

Si jamais tu reviens ici pour Jane ou pour moi
Sache que ton ennemi dort et que sa femme est libre

Oui, et je te remercie d’avoir ôté la tristesse de ses
yeux
Je pensais qu’elle était installée pour toujours, alors je n’avais rien tenté.

Et puis Jane est arrivée avec une mèche de tes cheveux
Elle a dit que tu le lui avais donnée
Cette nuit où tu as décidé de disparaître

Sincèrement, L. Cohen.

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Songs-of-Leonard-Cohen-007

And you treated my woman to a flake of your life…

     Qui est cet ami éloigné exilé dans la désert auquel s’adresse Leonard Cohen avec délicatesse et amitié. cet ami qui semble avoir vécu un drame puisqu’il n’a plus de raison de vivre désormais. Il faut croire que ce qui s’est passé n’était pas entièrement négatif puisque Cohen souhaite que son ami en ait gardé quelques souvenirs… Nostalgie, peut-être, pour Cohen.
      Quel est cet ami qui, au moment de partir, a donné une mèche de ses cheveux à Jane ? Que s’est-il passé entre toi et Jane, mon ami ? Mon ami abandonné et esseulé au vieil imperméable bleu déchiré à l’épaule qui attendait des trains dont personne ne descendait jamais…
      Que s’est-il passé entre toi, mon ami, et Jane, ma femme, pour qu’elle ne le soit plus ? Qu’as tu fait, toi mon ami, que je n’avais pas fait, que j’avais été incapable de faire, pour qu’elle retrouve le sourire, pour qu’elle redevienne libre ?
    Je devrais t’en vouloir, mais je ne t’en veux pas, toi mon ami, mon frère, mon assassin. Je t’ai pardonné depuis longtemps et je béni même les circonstances qui ont fait que tu ais croisé notre chemin. Sache, si tu revenais par ici, toi mon frère, mon assassin,  que ce soit pour Jane ou pour moi, que Jane est libre et que je ne réagirai pas.
    L’important pour moi est que Jane ait grâce à toi chassé la tristesse de ses yeux et retrouvé la joie de vivre. Comment pourrais-je t’en vouloir d’avoir accompli ce que j’avais été incapable de réaliser, moi qui avait perdu tout espoir et renoncé.
     Tu es à la fois mon frère et mon assassin, ma joie et ma douleur, je t’envie et te déteste toit à la fois, nous sommes Jane, toi et moi indissolublement liés par des forces contraires.
     Et si le triangle que nous formons devait être brisé, si elle devait me quitter pour toi, je revêtirai mon vieil imperméable bleu déchiré à l’épaule et partirai loin, dans le désert, ressassant mes souvenirs…*

 *  Le morceau semble inspiré d’un histoire vraie bien que Leonard Cohen, cherchant à brouiller le pistes, ait déclaré avoir oublié l’histoire dont il s’agissait. En 1994, interrogé sur la genèse du morceau, il a confié à la BBC : « Le problème, c’est que j’ai oublié le véritable triangle. J’étais dedans, bien sûr. J’ai toujours eu l’impression qu’un homme invisible séduisait la femme avec qui j’étais, mais je ne sais plus si cet homme existait ou s’il était imaginaire. J’ai également toujours eu l’impression d’être cet homme dans ma relation avec d’autres couples, ou qu’il y a toujours un tel personnage dans un mariage. Je ne m’en souviens plus exactement mais j’avais cette impression qu’il y avait toujours une tierce personne, parfois moi, parfois un autre homme, parfois une autre femme. » Mais le mystère de cette chanson, c’est l’identité du narrateur, de l’auteur de cette lettre. Cohen est-il le narrateur éconduit ou le destinataire de la lettre ? Est-il les deux à la fois ? Cette dualité des rôles se confirme quand on sait que, à l’instar du narrateur de la lettre, Cohen vivait au début des années 70 à Clinton Street dans le Lower East Side de New York et que ce « fameux imperméable bleu » lui appartenait et non au « rival » désigné de la chanson. Dans les années 60/70, il prêtait peu d’attention à sa manière de s’habiller et possédait effectivement un vieil imperméable Burberry élimé, déchiré à l’épaule qui aurait été par la suite dérobé dans l’appartement de Marianne, sa compagne au cours des années 60. Mais tout cela n’a en fait aucune importance, il faut, en écoutant cette chanson sublime où comme l’a écrit quelqu’un « la douleur confine à la volupté », s’abandonner à la beauté de la mélodie et du texte et se perdre dans l’ambiguité de la situation.

    Ce morceau a dans un premier temps été joué en concert par Judy Collins en 1970, avant l’enregistrement de Cohen. Il a été ensuite maintes fois repris, notamment par Joan Baez, Tori Amos, Jennifer Warnes, AaRON ou encore Saez. Aucun de ces interprètes n’arrivera à se hisser à la hauteur de l’interprétation de Cohen. A mon avis, la plus réussie de ces interprétations est celle de Jennifer Warnes qui à l’inverse de la plupart des autres chanteurs n’a pas craint de se libérer de l’interprétation originale de Cohen et de faire preuve d’originalité.

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