À propos d’un conte chinois…


La machine : libération ou aliénation ?

1344594331.jpgHou-tsiun (XVIIIe siècle). Jardinier et deux senins

°°°

    Zhuang-zi, sage chinois qui vécut au IVe siècle avant notre ère, racontait l’histoire suivante :

     Comme Zi-gong voyageait dans les régions situées au nord de la rivière Han, il vit un vieil homme qui travaillait dans son potager où il avait creusé un canal d’irrigation. L’homme descendait dans son puits, en ramenait un seau d’eau et le versait dans le canal, puis recommençait. En dépit de ces efforts épuisants, les résultats semblaient bien maigres.

    Zi-gong lui dit : « Il existe un moyen simple d’irriguer une centaine de canaux par jour, et cela sans se donner beaucoup de mal : veux-tu savoir lequel ? ». Le jardinier se releva, le regarda et lui demanda : « De quoi s’agit-il ? »
    Zi-gong répliqua : « Tu prends un levier de bois, avec un poids à un bout mais léger de l’autre; de cette façon tu peux faire monter l’eau si vite qu’elle jaillit tout simplement ; on appelle cela un puits à balancier. »

   La colère envahit alors le visage du vieil homme qui répondit : « Je me souviens de mon maître : il disait que quiconque se sert de machines accomplit son travail comme une machine. Celui qui accomplit son travail comme une machine voit son cœur devenir une machine, et celui dans la poitrine duquel bat une machine perd sa simplicité. Celui qui a perdu sa simplicité connaît l’incertitude de l’âme.
     Or l’incertitude de l’âme ne s’accorde pas avec une raison honnête. Ces choses dont vous parlez, ce n’est pas que je ne les connaisses pas ; c’est que j’aurais honte de les utiliser. »

Cité par le théoricien des organisations, consultant en management et créateur du concept de « Métaphore organisationnelle »,
 Gareth Morgan dans son livre best-seller « Images de l’organisation« 


L’aliénation par la machine

Les temps Modernes de Charlie Chaplin, 1936 – Eating machine

   Ainsi, quatre siècles avant notre ère, un penseur chinois anticipait l’aliénation que risquait de faire subir la machine à l’homme alors que la mécanisation n’était encore qu’à un état balbutiant. Pour le chercheur Gareth Morgan, si la mécanisation a apporté de nombreux bienfaits en accroissant de manière exponentielle les capacités de production, elle a en même temps dévalorisé le travail humain par le passage de la fabrication artisanale à la production industrielle, l’expansion du milieu urbain aux dépens de la vie rurale et appauvri la condition des hommes en vidant de sens une part essentielle de leur activité sur la terre. Sur le plan idéologique, l’inventeur du concept de « Métaphore organisationnelle » souligne le risque « d’employer la machine comme métaphore pour nous-mêmes et pour notre société, et modeler le monde selon des principes mécanistes. » C’est le cas, selon lui, de l’organisation moderne de nos institutions et de structures économiques qui exige un fonctionnement précis, répétitif et permanent, semblable au fonctionnement d’une machine. Ces lieux de travail, ajoute-t-il « sont conçus comme des machines, et on attend des employés, en fait, qu’ils se comportent comme des rouages de ces machines. » Qui n’a pas remarqué que dans ce système, les relations humaines les plus essentielles comme l’empathie et la politesse qui devraient être spontanées sont en fait programmées : « dans les entreprises de restauration rapide et dans toutes sortes de service,(…) chaque geste  est prévu de façon minutieuse. on forme souvent les employés de manière à ce qu’ils se comportent avec les clients selon un code d’instructions détaillé, et tous leurs gestes sont surveillés. Le simple sourire, les mots d’accueil, les suggestions d’un vendeur sont souvent programmés selon les directives de l’employeur ». Ces textes ont été écrits par Gareth Morgan en 1998 (Images of Organization) mais dès 1934, l’historien de la technologie et de la science Lewis Mumford attirait l’attention sur les conséquences négatives de la technologie. Il est l’inventeur du concept de « mégamachines » qui sont de grandes structures bureaucratiques organisées hiérarchiquement et qui fonctionnent comme des machines dans lesquelles les humains sont utilisés comme des composants. Le meilleur exemple étant à ses yeux l’industrie nucléaire. Avant elle, les monarchies égyptiennes, bâtisseuses de pyramides et l’Empire romain avaient ouvert la voie. Gareth Morgan, qui reprend cette idée ajoutera comme autre exemple l’armée prussienne bâtie par Frederic II. Le cinéaste allemand Fritz Lang aura anticipé ces « mégamachines » modernes avec le  « Moloch » de son film Metropolis.


la machine selon Lewis Mumford

Lewis Mumford (1895-1990)

     « l’organisation de la vie est devenue si complexe et les processus de production, distribution et consommation si spécialisés et subdivisés, que la personne perd toute confiance en ses capacités propres : elle est de plus en plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas, à la merci de forces sur lesquelles elle n’exerce aucun contrôle effectif, en chemin vers une destination qu’elle n’a pas choisie. A la différence du sauvage et de ses tabous, qui déborde souvent de confiance, comme un enfant, envers les pouvoirs de contrôle des formidables forces de la nature de son chaman, ou magicien, l’individu conditionné par la machine se sent perdu et désespéré tandis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaine d’assemblage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère incapable de lui offrir les véritables biens de la vie.

     Ce manque d’investissement personnel routinier entraine une perte générale de contact avec la réalité : au lieu d’une interaction constante entre le monde intérieur et extérieur, avec un retour ou réajustement constant et des stimuli pour rafraichir la créativité, seul le monde extérieur – et principalement le monde extérieur collectivement organisé, exerce l’autorité ; même les rêves privés nous sont communiqués, via la télévision, les films et les discs, afin d’être acceptables.

    Parallèlement à ce sentiment d’aliénation nait le problème psychologique caractéristique de notre temps, décrit en termes classiques par Erik Erikson comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation familiale transitoire, de contacts humains transitoires, d’emplois et de lieux de résidences transitoires, de relations sexuelles et familiales transitoires, les conditions élémentaires pour le maintien de la continuité et l’établissement d’un équilibre personnel disparaissent. L’individu se réveille soudain, comme Tolstoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arzamas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, menacé par des forces hostiles obscures, incapable de découvrir où et qui il est, horrifié par la perspective d’une mort insignifiante à la fin d’une vie insignifiante. »

Lewis Mumford, le Mythe de la Machine


Le Moloch et les hommes-machines

Moloch.png

Metropolis de Fritz Lang, 1927. Des ouvriers travaillent comme des automates dans les souterrains d’une fabuleuse métropole de l’an 2026 (Encore huit ans. Nous y sommes presque !). Ils assurent le bonheur des nantis qui vivent dans les jardins suspendus de la ville. Ils finiront dévorés par le Moloch.            Musique de Gottfried Huppertz.


le mythe de sisyphe d'Albert Camus.jpg

Il faut imaginer Sisyphe heureux…

     Alors, pour revenir au conte de Zhuang-zi, le jardinier a-t-il raison de préférer la peine exténuante répétitive et inefficace du porteur d’eau à l’efficacité de la machine à balancier qui lui est proposé par le sage Zi-gong ? Ceci, afin de préserver sa liberté et ne pas devenir esclave d’une machine. Comment ne pas voir dans ce conte et dans sa conclusion une préfiguration de la condition absurde de l’homme défendue par Albert Camus. Il n’y a pas d’autres échappatoire à l’absurdité du monde que le suicide où l’affirmation d’une attitude stoïcienne par laquelle l’homme, en pleine conscience, préserve sa dignité en accomplissant son devoir d’homme et en continuant à vivre dans un monde dénué de sens.

Le Mythe de Sisyphe

Albert Camus (1913-1960) en 1957

   « Cet univers désormais sans maître ne lui parait ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »                     Albert Camus

* Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. C’est qu’en vérité le chemin importe peu, la volonté d’arriver suffit à tout !

    Il semble donc que face à l’absurdité de l’existence nous n’ayons le choix qu’entre trois voies : celle du suicide, celle de l’esclavage sous le règne du Moloch de la civilisation technicienne et celle de l’orgueil et de la dignité dans la souffrance…

Charmant programme  ! Bonne soirée quand même…

Enki sigle

moloch_metropolis_1926.jpg


 

Ils ont dit…(10)


Paroles d’un visionnaire (1)

Lewis Mumford (1895-1990)Lewis Mumford (1895-1990)


La culture des villes, 1938

         « Aujourd’hui, la dégradation de la vie intérieure est symbolisée par le fait que le seul endroit sacré de l’interruption est la toilette privée. »

La culture des villes – chap. 1, sct 5, 1938


La conduite de la vie, 1951

    « Nous arrêtons notre créativité intérieure avec des compulsions externes et des angoisses non pertinentes, à la merci des interruptions constantes par le téléphone et la radio et de l’impression insistante, chronométrant nos vies au mouvement d’une ceinture de production que nous ne contrôlons pas. En même temps, nous donnons autorité à l’estomac, aux muscles, aux organes génitaux – aux réflexes animaux qui produisent des consommateurs obéissants, des man-dresseurs maniaques, des sujets politiques serviles, des automates à bouton-poussoir. »

DÉFI : Diagnostic de notre temps


      « Incapable de se créer une vie significative, la personnalité prend sa propre revanche: du fond profond vient une forme régressive de spontanéité: l’animalité brute fait contrepoids aux stimuli dénués de sens et à la vie vicaire à laquelle l’homme ordinaire est conditionné. Se nourrir spirituellement de ce chaos d’événements, de sensations et d’interprétations sournoises équivaut à essayer de trouver de la nourriture dans un tas d’ordures. »

Chap. 1


       « Nous avons créé un ordre industriel orienté vers l’automatisme, où la faiblesse d’esprit, native ou acquise, est nécessaire à la productivité docile de l’usine; et où une névrose omniprésente est le don final de la vie insignifiante qui émane de l’autre extrémité. »

« L’accomplissement de l’homme »


      « Peut-être jamais auparavant les peuples du monde n’ont été si près de perdre le noyau même de leur humanité ; à quoi servent les énergies cosmiques, si elles sont maniées par des hommes désorientés et démoralisés ? »

DÉFI au renouvellement : La promesse de notre époque.


    « Incapable de se créer une vie significative, la personnalité prend sa propre revanche: du fond profond vient une forme régressive de spontanéité: l’animalité brute fait contrepoids aux stimuli dénués de sens et à la vie vicaire à laquelle l’homme ordinaire est conditionné. Se nourrir spirituellement de ce chaos d’événements, de sensations et d’interprétations sournoises équivaut à essayer de trouver de la nourriture dans un tas d’ordures. »

Chap. 1


Un historien visionnaire

   Je connaissais Lewis Mumford depuis mes année d’études aux Beaux-arts pour avoir lu le pavé  monumental de presque 800 pages qu’il avait écrit sur la naissance et l’évolution du fait urbain, « La cité à travers l’histoire ». Je ne m’étais pas alors intéressé à ses travaux anthropologiques et historiques sur l’utilisation des outils et de la technique et l’apparition du langage et de la pensée symbolique. Je me rends compte aujourd’hui combien les analyses et critiques qu’il avait  énoncées depuis le début des années trente sur l’évolution de la civilisation technicienne et capitaliste étaient pertinentes. sa pensée a été influencée par l’économiste et sociologue américain d’origine norvégienne Thorstein Veblen, le biologiste et sociologue britannique Patrick Geddes et l’écrivain américain Herman Melville. Il a pour sa part fortement influencé l’historien et sociologue français Jacques Ellul, les écologistes américains Amory Bloch Lovins et Murray Bookchin, l’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher, le philosophe marxiste Herbert Marcuse, Jaime Semprun et le théoricien de la communication canadien Marshall McLuhan, l’architecte américano-canadien Witold Rybczynski et le paysagiste John Nolen.


Publications traduites en français

  • Le Déclin des villes ou la Recherche d’un nouvel urbanisme (1956), traduit par Genièvre Hurel, Paris, Éditions France-Empire, 1970.
  • Le Mythe de la machine, 2 volumes, (1967-1970), Paris, Fayard, 1974.
  • Technique et Civilisation (en) (1934) ; Paris, Le Seuil, 1950 ; Marseille, Parenthèse, 2016
  • Le Piéton de New York, éd. du Linteau, 2001.
  • Herman Melville (1929, rééd. 1962), Arles, éd. Sulliover, 2006.
  • Les Transformations de l’homme (1956), traduit par Bernard Pecheur, Paris, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008.
  • La Cité à travers l’Histoire (1961, rééd. 1989), Marseille, éd. Agone4, 2011.
  • Art et technique (1951), coédition La Lenteur / La Roue, 2015. Résumé (archive) Résumé [archive] par une des traductrices.
  • Les Brown Decades : Étude sur les arts aux États-Unis 1865-1995, traduit par A. Cruz-Pierre, postface de Thierry Paquot, Éditions Etérotopia, 2015 

articles liés