Ils ont dit… Roland Gori – La fabrique des imposteurs


220.jpgDessin de Paul Weber

Sociétés de la norme et du contrôle

      Extraits (remaniés) de la conférence « La Fabrique des Imposteurs » prononcée par  le psychanalyste Roland Gori dans le cadre des conférences de l’Université permanente de l’Université de Nantes en référence à son ouvrage « La Fabrique des Imposteurs » (Actes sud, 2015)


PENSER : Textes de Roland Gori sur une citation du philosophe Jean-François Léotard…

« Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut mais incorrigible; c’est d’en faire perdre »   – Jean-François Léotard.

    « Aujourd’hui tous les dispositifs d’initiation sociale, d’éducation, de soins, de travail social ont pour objectif de vous éviter d’avoir à penser, de vous économiser d’avoir à penser.  Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point   Penser n’est pas autant désiré que cela par les individus. Penser, comme décider d’ailleurs, ça mobilise de l’angoisse, l’angoisse de l’imprévu, de l’avenir, de la liberté, de la décision. Décider c’est renoncer et on n’aime pas renoncer et renoncer d’une certaine manière dans culpabilité ; C’est peut-être ce qui fait finalement que l’on se coule  relativement facilement dans tous ces dispositifs de colonisation des mœurs qui sont des espèces de programmes de vie, de modes d’emplois, de protocoles calibrés.
     Cela d’autant plus que les discours de légitimation sociale, les discours dominants qui fondent la fabrique de l’opinion publique et font la pensée du jour, les discours de légitimation sociale de pilotage des individus et des sociétés sont aujourd’hui de plus en plus passés d’un pilotage par de grands récits, récits mythiques, religieux ou politiques, du côté des chiffres et des lettres. Finalement, tous les dispositifs d’évaluation, qu’il s’agisse des agences d’évaluation de la recherche, de l’enseignement supérieur, de la santé, de la culture de l’information fonctionnent à peu près sur le modèle des systèmes d’évaluations financières qui déterminent le crédit que l’on peut accorder à une entreprise, à une collectivité territoriale, à un pays, cette pratique a pour effet de limiter la conception de la valeur. La valeur l’est plus que ce qui est soluble dans la pensée du droit des affaires, dans finalement ce qui peut se mesurer, se financiariser, se  monétiser, ou ce qui peut demeurer conforme à des procédure. »


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Aliénation : sur une citation du philosophe Giorgio Agamben.

    « Le citoyen libre des sociétés démocratico-technologiques, les nôtres, est un être qui obéit sans cesse dans le geste même par lequel il donne un commandement »  – Giorgio Agamben.

     « Nous sommes pris dans une chaîne de production des comportements, dans un système qui nous assigne à des places qui sont des places fonctionnelles, des places instrumentales qui ne requiert pas d’avoir à penser, d’avoir même un état d’âme. C’est le gros problème de nos sociétés techniques. C’est que l’emprise de la technique est telle que la technique ne requiert pas de penser et n’exige pas de réfléchir, de réflexion morale, elle n’a pas d’état d’âme. La technique exige une exécution et donc même une fonction de commandement est une fonction de servitude. »

    « Proposer pour les sociétés humaines dans leur recherche de toujours plus d’organisation, le modèle de l’organisme, c’est au fond, rêver d’un retour non pas même aux sociétés archaïques mais aux sociétés animales »  – Georges Canghillem.


L’imposture

    « L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes.


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      « Là où le monde se change en simples images, les images deviennent des êtres réels et les motivations d’un comportement hypnotique. Le spectacle est le contraire du dialogue »  – Guy Debord.

     « Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. »  –  Albert Camus.

L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

     Soeur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide. Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir. »


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     Roland Gori est psychanalyste à Marseille et professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l’université d’Aix-Marseille 1. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de psychanalyse. Fils unique d’un père d’origine toscane «hyperdoué», chef des services techniques sur le port de Marseille et communiste militant, et d’une mère catholique dont le cœur penche à droite, il grandit entre crucifix et volonté d’apprendre, heureux et choyé sous l’ombre portée de la guerre, dans une atmosphère à la Cavanna des Ritals. Ses parents sont pourtant tous deux marqués par le deuil, l’un ayant perdu son père à l’âge de neuf ans, l’autre sa sœur jumelle. Leur tristesse laisse sur lui une empreinte qu’il estime bienfaisante . Après une enfance de rêve, les choses se gâtent à l’entrée au lycée où son «étrangeté» de fils du peuple s’affronte aux moqueries de la bourgeoisie. Sauf que Roland, lui, s’en sort en fréquentant des petites bandes de quartier qui renforcent son goût du collectif. Contre son père, qui le rêve ingénieur, il abandonne la filière scientifique et passe un bac philo. Puis il enchaîne les petits boulots, fait des remplacements d’instituteur.
     Monté à Paris il effectue sa première année de thèse avec Didier Anzieu et assiste à Nanterre aux événements de Mai 68. C’est pourtant à cette époque que, psychothérapeute, il entreprend une psychanalyse afin de mieux comprendre ses patients.
     De retour dans le Sud, il enseigne comme assistant puis maître-assistant à Aix et Montpellier et commence une longue carrière d’expert universitaire. Dès 1990, il s’alarme de la « philosophie de la rentabilité » qui, au nom des valeurs perdues, prône l’Evaluation et défigure la science, préparant la descente aux enfers de la psychanalyse. Avec Pierre Fédida et Elisabeth Roudinesco, il organise la riposte et sera très actif lors de l’amendement Accoyer. En 1996, il publie un traité d’épistémologie de la psychanalyse, la Preuve par la parole, et en 2002, Logique des passions, son livre le plus personnel, « la livre de chair » de son parcours existentiel, sans doute induit par sa rencontre avec Marie-José Del Volgo et l’amour.
(Présentation retouchée de Camille Laurent, écrivain, à partir des sources Wikipedia et Libération dans Babelio, citations et extraits, c’est ICI)


Debilum tremens…


Avoir l’intelligence d’une pomme de terre

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« Cultivé en France », bel exemple de « culture » à la française, sans doute…

Nous avons caché le nom du fournisseur pour ne pas lui faire de publicité car le pire, c’est que cette pub vulgaire pourrait marcher…


Relire Hannah Arendt – I) Quand l’histoire bégaie…

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Terrifiante solidarité négative

       La montée partout en Occident des mouvements populistes et réactionnaires et l’élection du populiste démagogue Donald Trump comme président des Etats-Unis m’a incité à me replonger dans l’essai qu’a écrit la philosophe allemande juive, élève de  HeideggerHannah Arendt en 1948 sur la genèse du totalitarisme en Europe dans les années trente, « Le système totalitaire – Les origines du totalitarisme » (édit. Essais, Le Seuil/Gallimard, 2002).

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Scène du film de Carmine Gallone, Scipion l’africain, 1937

Le concept de « masses »

    Dans le chapitre Ier de son essai intitulé « Une société sans classe« , Hannah Arendt défini le concept de « masses » qui s’applique à des ensembles disparates d’individus au mieux indifférents, au pire aigris, peu socialisés et abandonnés du fait de leur marginalité par les formations politiques traditionnelles et qui s’opposent aux classes sociales structurées qui sont elles composées en majorité d’individus le plus souvent éduqués, engagés et agissants, liés par la réalisation d’objectifs communs.
     Du fait de leur ignorance et de leur marginalité, les individus composant les masses constituèrent dans la période d’entre-deux guerres des proies faciles pour la propagande des partis extrémistes qui ne cherchaient pas à les convaincre par l’exercice de la raison mais plutôt à les utiliser en flattant leur préjugés et leurs pulsions primaires et en prétendant que les sources des problèmes qu’ils rencontraient résidaient dans des causes profondes, naturelles, sociales, psychologiques ou métaphysique de nature irrationnelle échappant ainsi au contrôle de l’individu et de la raison.
       Il ne s’agissait pas pour ces mouvements manipulateurs d’aider les masses à réfléchir pour trouver les solutions raisonnables, réalistes et consensuelles permettant de résoudre leurs problèmes mais au contraire de tenir à leurs membres le langage que leur désir primaire et leurs pulsions  du moment souhaitaient entendre pour créer un effet fusionnel d’entraînement et d’enthousiasme participatif qui malheureusement n’hésiterait pas à abandonner en cours de route tout ce qui, dans l’esprit humain, avait tendance à freiner ou à s’opposer à son déploiement, en particulier les valeurs morales et d’humanité et parmi elles les plus essentielles comme le respect de la vie humaine, l’acceptation de l’autre et de sa différence, l’esprit d’ouverture et de tolérance, la compassion et de désir de protection du faible et en particulier de l’enfance.
     Dans ces conditions, et avec le renfort de la propagande, les masses pouvaient devenir une force aveugle destructrice se nourrissant de leur propre ivresse de puissance au service de manipulateurs sans scrupules.

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Hannah Arendt (1906, Hanovre-1975, New-York) – Extraits

hannah-arendt-political-philosopher     « Les mouvements totalitaires sont possibles partout où se trouvent des masses qui, pour une raison ou une autre, se sont découvert un appétit d’organisation politique. Les masses ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifiques des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles. Le terme de masses s’applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s’intégrer dans aucune organisation fondée sur l’intérêt commun, (…). Les masses existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorité de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indifférents qui n’adhèrent jamais à un parti et votent rarement. » (…)

     « La chute des murs protecteurs des classes transforma les majorités qui somnolaient à l’abri de tous les partis en une seule grande masse inorganisée et déstructurée d’individus furieux. Ils n’avaient rien en commun sinon une vague conscience que les espoirs des adhérents des partis étaient vains, que, par conséquent, les membres les plus respectés, les plus organisés, les plus représentatifs de la communauté étaient des imbéciles, et que toutes les puissances établies étaient moins mauvaises moralement qu’également stupides et frauduleuses. Peu importait, pour la naissance de cette terrifiante  solidarité négative, sous quelle forme étaient haïs le statut quo et les puissances établies : pour le chômeur, c’était le parti socialiste; pour le petit propriétaire exproprié, un parti de centre ou de la droite; et pour les anciennes classes moyennes et supérieures, l’extrême droite traditionnelle. La masse de ces hommes généralement déçus et désespérés augmenta rapidement en Allemagne et en Autriche, après la Première Guerre mondiale, lorsque l’inflation et le chômage aggravèrent la dislocation consécutive à la défaite militaire; il s’en trouva un grande proportion dans les états successeurs, et ils ont soutenu les mouvements extrémistes, en France et en Italie, depuis la Seconde Guerre mondiale.

Annah Arendt, Le système totalitaire – Les origines du totalitarisme (P.  )

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Tout cela ne vous rappelle rien ?

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     Déjà, en décembre 2015, certains tiraient la sonnette d’alarme sur la personnalité du candidat et sur l’état d’esprit qui animait ses partisans :

Trump et ses partisans vus par un psy (article du 21 déc.2015 de R. Hétu du journal « La Presse »de Montréal) 

     (New York) Ça ne va vraiment pas bien dans la tête des électeurs les plus susceptibles d’appuyer Donald Trump. De qui parle-t-on au juste? Des Américains blancs d’âge moyen peu éduqués.
      Depuis 1999, ils meurent en nombre record, selon une étude publiée début novembre par le Prix Nobel d’économie 2015, Angus Deaton, et sa femme Anne Case. La mortalité des Américains blancs âgés de 45 à 54 ans a augmenté de 9% sur une période de 14 ans, et de 22% pour ceux d’entre eux n’ayant pas poursuivi d’études au-delà du secondaire. Tous les autres groupes démographiques, y compris les Noirs et les Hispaniques, ont connu une baisse de mortalité au cours de la même période, et ce, dans toutes les tranches d’âge.

Alcool, drogues, suicides
     Et pourquoi donc la mortalité des 45-54 ans blancs les moins éduqués a-t-elle augmenté de 600 à 734 pour 100 000 individus de 2009 à 2013 aux États-Unis? Les économistes de Princeton invoquent trois maux: alcool, drogues (opiacés), suicides. Et ils établissent un lien entre ce phénomène et «l’insécurité économique» des membres d’une génération qui ont été les premiers à réaliser que le «rêve américain» d’avoir une meilleure vie que celle de leurs parents ne serait pas à leur portée.
      Et le rapport avec les partisans de Trump ? Environ la moitié d’entre eux sont des Blancs âgés de 45 à 65 ans, selon une étude réalisée par deux politologues de Stanford (David Brady et Douglas Rivers). Et une moitié d’entre eux n’ont pas plus qu’un diplôme d’études secondaires. Pour Ben Michaelis, psychologue clinicien à New York, il ne fait pas de doute que l’étude des économistes de Princeton jette un éclairage crucial pour comprendre la popularité du milliardaire auprès de certains électeurs républicains.

L’illusion de certitude
      «Comme le démontrent les recherches et l’histoire, les gens qui ressentent de la peur et de l’incertitude recherchent souvent la certitude afin de les aider à mieux gérer leur anxiété. Et l’une des choses que Trump offre est l’illusion de certitude: des réponses claires et concrètes à une peur diffuse. Pour combattre l’immigration illégale, nous allons bâtir un mur! Pour lutter contre le terrorisme, nous allons stopper l’immigration musulmane!», affirme le psychologue en entrevue.
     Et d’ajouter: «Les déclarations xénophobes de Trump représentent une exploitation éhontée des peurs des gens à l’égard de groupes marginaux afin de gagner des votes. C’est une honte pour notre pays. Cela fait penser à l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. L’économie du pays était décimée et les gens cherchaient des boucs émissaires, une situation que Hitler a exploitée avec les conséquences que l’on sait

      Ben Michaelis est l’un des psychologues cliniciens auxquels le magazine Vanity Fair a fait appel récemment pour dresser le portrait psychologique de Donald Trump. Ceux-ci en sont venus à un verdict unanime.
      «Donald Trump présente des symptômes qui sont absolument liés au trouble de la personnalité narcissique», dit Michaelis à La Presse en évoquant notamment son manque d’empathie et son absence de remords.
     Michaelis revient sur l’épisode où le milliardaire s’est moqué d’un journaliste handicapé qui l’avait pris en flagrant délit de mensonge sur les soi-disant célébrations de milliers de musulmans du New Jersey lors des attentats du 11-Septembre. «Vous devriez voir ce type», avait lancé Trump devant ses partisans en se lançant dans une gesticulation censée imiter Serge Kovaleski, qui souffre d’une maladie qui réduit la mobilité de ses articulations.
      «Quand il a fait ce théâtre pour dénigrer le journaliste handicapé, je pensais vraiment que cela allait faire tourner le vent, dit le psychologue et auteur d’un récent livre (Your Next Big Thing). C’était tellement cruel à mes yeux. Et quand j’ai vu que cela n’avait eu aucun impact auprès des supporteurs, j’ai été secoué. Je crois qu’il n’y a plus rien qu’il puisse dire qui lui ferait perdre des supporteurs.»

      Dans l’épisode évoqué plus haut, Donald Trump a démontré deux autres symptômes du trouble de la personnalité narcissique. Il a d’abord nié s’être moqué du journaliste handicapé et il a réclamé ensuite des excuses à ceux qui prétendaient le contraire.
      «Pour moi, la question la plus impérieuse est l’état psychologique de ses supporteurs, dit Ben Michaelis. Ils sont incapables ou peu disposés à établir un lien entre les défis auxquels fait face tout président et le comportement et la connaissance de Donald Trump. Dans une démocratie, c’est désastreux.»

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