Histoire sombre : reprendrez-vous encore un peu de cette succulente sirène ?

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Femme ou poisson ?

Curzio Malaparte (1898-1957)

     Cette scène macabre est tirée du roman de Curzio Malaparte « La Pelle » (la Peau) qui décrit de manière romancée et fantastique l’occupation en 1944 de Naples par les troupes américaines et alliées. Le chapitre VII intitulé Le Dîner le général Cork décrit un dîner organisé par le commandant américain dans un palais napolitain en l’honneur de l’épouse d’un sénateur américain influent, Mrs Flat, que Malaparte, qui fait partie des invités,  surnomme avec ironie  « générale en chef des Wacs de la Ve Armée américaine ».
    Sur le menu édité pour l’occasion, un met provoque l’étonnement de Jack, l’un des convives : « Sirène à la mayonnaise ». Dans une ville de Naples en proie à l’anarchie et à la misère où tout se vend et tout s’achète pour survivre, où les femmes vendent leur corps et les mères livrent leurs enfants à la soldatesque pour pouvoir nourrir leur famille, tout semble possible même l’inconcevable, l’horreur suprême…

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L’extrait

    Jack avait fait remarquer au général Cork, que dans un dîner de style Renaissance, le poisson bouilli devait être servi après la friture et non avant. En effet, sur le menu, le poisson bouilli venait après le spam et le maïs. mais ce qui troubla Jack ce fut le nom du poisson.
    « Sirène à la mayonnaise ? dit Jack.
    — Yes, a Syren… I mean… not an old lady of the sea… Of course ! répondit le général Cork un peu gêné, ce n’est pas une de ces femmes à queue de poisson… I mean… not a Syren, but a Syren… I mean… un véritable poisson, de ceux qu’à Naples on appelle Sirènes.
    — Une Sirène ? un poisson ? dit Jack.
    — A fish… un poisson, dit le général Cork en rougissant, a very good fish. Je n’en ai jamais goûté, mais on m’a dit que c’est un poisson excellent. »
     Et se tournant vers moi il me demanda si cette variété de poisson convenait à un dîner de style Renaissance.
     « A vrai dire, répondis-je, il me semble qu’elle conviendrait mieux à un dîner dans le style homérique.
    — Dans le style homérique ? dit le général Cork.
   — I mean… Yes… dans le style homérique : bien qu’une Sirène s’adapte à toutes les sauces », répondis-je, uniquement pour le tirer d’embarras. Et cependant je me demandais quel genre de poisson cela pouvait bien être.
     « Of course ! » s’écria le général Cork avec un soupir de soulagement.
    Comme tous les généraux de l’U. S. Army, le général Cork avait une sacrée peur des Sénateurs et des Clubs féminins d’Amérique. Malheureusement, Mrs Flat, arrivée en avion quelques jours plus tôt des Etats-Unis pour prendre le commandement des Wacs de la Ve armée, était la femme du fameux sénateur Flat et la présidente du Club féminin le plus aristocratique de Boston. Le général Cork en était atterré.
    (…)

     A ce moment la porte s’ouvrit, et sur le seuil, précédés par par le majordome, quatre valets en livrée apparurent apportant, sur une espèce de brancard recouvert d’un magnifique brocard rouge aux armes des ducs de Tolède, un énorme poisson couché au milieu d’un immense plateau d’argent.
     Un « oh ! » de joie et d’admiration parcourut la  table, et s’écriant : « Voici la Sirène ! » le général Cork se tourna vers Mrs Flat, et s’inclina.
     Le majordome, aidé des valets, déposa le plateau au milieu de la table, devant Mrs Flat, et recula de quelques pas.
    Tous regardèrent le poisson, et pâlirent.
   Un petit cri d’horreur s’échappa des lèvres de Mrs Flat, et le général Cork blêmit.

La pelle de Liliana Cavani

     Une petite fille, quelque chose qui ressemblait à une petite fille, était étendue sur le dos au milieu du plateau, sur un lit de feuilles de laitue, dans une grande guirlande de branches de corail. Elle avait les yeux ouverts, les lèvres demi-closes : et contemplait d’un regard étonné le Triomphe de Vénus peint au plafond par Luca Giordano. Elle était nue : mais sa peau brune, luisante, du même violet que la robe de Mrs Flat, modelait exactement comme une robe ses formes encore hésitantes et déjà harmonieuses, la ligne souple de ses hanches, la légère éminence de son ventre, ses petites seins virginaux, ses épaules larges et pleines.
     Elle ne devait pas avoir plus de huit ou dix ans, bien qu’à première vue, tant qu’elle était précoce et ses formes déjà féminines, elle parût en avoir quinze. Déchirée çà et là, ou élimée par la cuisson, surtout sur les épaules et sur les hanches, la peau laissait entrevoir à travers les cassures et le fêlures la chair tendre, tantôt argentée, tantôt dorée, si bien qu’elle semblait vêtue de violet et de jaune, tout à fait comme Mrs Flat.
     Et tout comme celui de Mrs Flat, son visage (que l’eau bouillante avait fait éclater comme un fruit trop mûr hors de son écorce) était semblable à un masque brillant de porcelaine ancienne. elle avait, comme Mrs Flat, les lèvres aillantes, le front étroit et haut, les yeux ronds et verts. Ses bras étaient courts, des espèces de nageoires se terminant en pointe, en forme de main sans doigts. Une mèche de soies, presque des cheveux, ornait le sommet de sa tête, tombant le long du petit visgae, tout ramassé et comme recroquevillé, dans une espèce de grimace pareille à un sourire, autour de la bouche. Les hanches, longues et fines, se terminaient comme dit Ovide, in picem, en queue de poisson.
     la petite fille gisait dans son cercueil d’argent, et semblait dormir. Mais par suite d’un oubli impardonnable du cuisinier, elle dormait comme dorment les morts auxquels personne n’a eu le soin pieux de fermer les paupières, elle dormait les yeux ouverts. Elle contemplait les Tritons de Luca Giordano soufflant dans leurs conques marines, les dauphins, attelés au char de Vénus, galopant sur les ondes. vénus toute nue assise dans son char d’or, au milieu du cortège blanc et rose de ses Nymphes, et Neptune, debout dans sa coquille, brandissant son trident, emporté par al fougue de ses chevaux blancs, encore altérés du sang innocent d’Hippolyte. Elle contemplait le Triomphe de Vénus peint au plafond, cette mer bleue, ces poissons argentés, ces verts monstres marins, ces blancs nuages errant au fond de l’horizon : cette mer, c’était sa patrie perdue, le pays de ses rêves, le royaume heureux des Sirènes.

Liliana-Cavani-La-Pelle

     C’était la première fois que je voyais une petite fille cuite, une petite fille bouillie : et je me taisais, étreint par une terreur sacrée. tous les convives étaient pâles d’horreur.
     Le général Cork regarda ses hôtes, et d’une voix tremblante s’écria :
    « Mais ce n’est pas un poisson !… C’est une petite fille !
    — Non, dis-je, c’est un poisson.
    — Êtes-vous sûr que c’est un poisson, un vrai poisson ? » me demanda le général Cork en passant sa main sur son front baigné d’une sueur froide.
     « C’est un poisson, dis-je, c’est la fameuse Sirène de l’Aquarium. »

* les photos sont tirées du film de Liliana Cavani  » La Pelle  » sorti en 1981
* Pour visualiser la scène  du film de Liliana Cavani sur VIMEO : c’est   ICI

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Face de raie

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Regards croisés en poésie et peinture : à propos d’un poème de William Burler Yeats, « The Mermaid ».

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yeatsWilliam Burler Yeats (1865-1939)

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The Mermaid                                                 La Sirène

A mermaid found a swimming lad                  Une sirène rencontra
Picked him for her own.                                     Un joli garçon qui nageait.
Pressed her body to his body,                            Le choisit, le garda pour elle ;
Laughed; and plunging down                           En riant, elle l’entraîna
Forgot in cruel happiness                                   jusqu’au fond de l’eau, oubliant,
That even lovera drown                                     Que même un amoureux se noie.

The Mermaid de Yeats tiré du poème             Traduction Jean-Yves Masson
A Man Young and Old (The Tower)

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Knut Ekval - Le pêcheur et la Sirène - 1900

Knut Ekval – Le pêcheur et la Sirène – 1900

John William Waterhouse - Hylas et les Nymphes - 1896John William Waterhouse – Hylas et les Nymphes – 1896

John William Waterhouse - la Sirène - 1900John William Waterhouse – la Sirène – 1900

Fred Appleyard - Pearls for kisses

Fred Appleyard – Pearls for kisses

Collier Twentyman Smithers - Course entre Sirènes et Tritons - 1895

Collier Twentyman Smithers – Course entre Sirènes et Tritons – 1895

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Frederic Leighton - la Sirène et le pêcheur - 1856-1858Frederic Leighton – la Sirène et le pêcheur – 1856-1858

Howard Pyle - The Mermaid - 1910

Howard Pyle: The Mermaid (1910)

Dulac - la petite sirène secourt le Prince

Dulac – la petite sirène secourt le Prince

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Vignette de La petite Sirène par Bertall représentant la petite sirène et le prince.

Vignette de La petite Sirène par Bertall représentant la petite sirène et le prince.

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Albert Samain (1858-1900)

Albert Samain (1858-1900)

« Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme » (Albert Samain).

Les sirènes

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots, 
Une harpe d’amour soupirait, infinie ; 
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie
Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,
Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;
Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles
Versait tout son azur en l’âme des nochers,

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,
Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,
Et c’était une extase où le coeur plein se brise,
Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant !

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux, 
Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ; 
Et là-bas – visions – sur l’or pâle des grèves 
Ondulaient vaguement des torses amoureux.

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant, 
Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues 
Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues, 
Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail 
Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines, 
Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines, 
Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;
Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,
Et, le col renversé, les narines ouvertes,
Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;
Suprême, une langueur s’exhalait des calices,
Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,
Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,
Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège ; 
Et, doucement captif entre leurs bras de neige, 
Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait…Là-bas, vers les îlots, 
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,
Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé 
Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines, 
Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,
Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.

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Louis Ménard (1822-1901)

Louis Ménard (1822-1901)

« Je veux conserver le droit de glorifier les causes vaincues et de regretter les religions mortes. » (Louis Ménard).

« Ménard était bien tout le contraire d’un esprit droit. On n’en vit guère de plus tordu et de plus biscornu, de plus difficile à comprendre du point de vue logique. mais il n’en fut guère aussi de plus original à la fois et de plus cultivé » (Gourmont).

La sirène

La vie appelle à soi la foule haletante
Des germes animés ; sous le clair firmament
Ils se pressent, et tous boivent avidement
À la coupe magique où le désir fermente.

Ils savent que l’ivresse est courte ; à tout moment
Retentissent des cris d’horreur et d’épouvante,
Mais la molle sirène, à la voix caressante,
Les attire comme un irrésistible aimant.

Puisqu’ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d’être :
Qu’ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil
Que leur dispense à tous l’impartial soleil ;

Mais moi, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu naître ;
J’ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien
M’en aller de ce monde où je n’espère rien.

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