Magie des gemmes : le quartz fantôme


Quartz Fantôme - Minas Geraes, Brésil

      « Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps. »

  « L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois, Pierres

     Pour les opposer aux animaux et à l’homme, Heidegger classait les minéraux comme des entités « sans monde » (weltlos). Ne possédant pas de système perceptif, ils ne pouvaient ressentir les actions exercées sur eux par leur environnement. Dans son ouvrage Pierres, publié en 1966, Roger Caillois porte un regard singulier sur les minéraux en cherchant, en tant que poète, à les rattacher au monde sensible des hommes par la mise à jour des liens qui unissent « la trame des rêves et la chaîne du savoir » et des « relations invisibles souterraines » qui permettront « l’éclosion d’une image nouvelle et plus complexe de l’univers ». À l’encontre de la vision strictement technicienne qui est celle de la science mais aussi de la vision exclusivement poétique qui est celle du surréalisme auquel il a appartenu et qu’il considère toutes les deux comme réductrices, celui qu’André Breton surnommait « la boussole mentale du surréalisme » va promouvoir, dans sa recherche de la connaissance et sous l’influence de sa rencontre avec l’écrivain argentin Luis Borges, une troisième voie plus synthétique et interdisciplinaire, celle d’une « science diagonale » qui fera appel dans ses tentatives de décryptage de l’univers aux sciences naturelles mais aussi aux sciences humaines telles que la sociologie et l’ethnologie, ainsi qu’aux activités artistiques comme l’esthétique, la poésie et à la littérature. Avec son regard aigu de décrypteur, Roger Caillois va débusquer les correspondances qu’entretiennent les minéraux avec l’humanité et le monde vivant dans son ensemble et qu’il traduira par des métaphores poétiques : « Presque toujours, il s’agit d’une ressemblance inattendue, improbable et pourtant naturelle, qui provoque la fascination. De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne. » Le minéral « dénué de conscience du monde » va alors occuper une place dynamique dans la conscience et l’imagination des hommes en ouvrant toutes grandes les portes du rêve. Le cristal de quartz fantôme est à ce titre l’un des minéraux les plus emblématiques par sa composition géométrique fantastique : « aiguille de cristal habitée par sa propre effigie », « scandée par l’épure répétée de sa forme », sa parenté avec les formes du développement animal : « voiles successifs, (…) peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer » et celles, cycliques, du développement végétal :  « preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe », « Les vaporeux suaires successifs, (…) évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier ».

Enki sigle

Quartz-fantome-2.jpgQuartz fantôme ou Dioxyde de silice SiO2 :
Une montagne entière enfermée dans un cristal…

« Pierres », extrait :

          Une aiguille de cristal habitée par sa propre effigie est dite quartz fantôme. Elle est scandée dans son épaisseur par l’épure répétée de sa forme, comme par autant de voiles successifs, de peaux que la mue aurait conservées au lieu de remplacer. Elle impose avec insistance l’idée, l’image, sinon la preuve d’un développement personnel qui obéit, dans un univers qui l’exclut, à l’impérieuse fatalité d’un germe.
         Les laiteuses séparations superposées qui interrompent de leurs névés la limpidité d’une geôle étincelante y marquent la croissance de ses propres parois. Parfois, elles disparaissent à l’improviste, dissipées comme brouillard qui fond. Mais le moindre changement d’angle suffit pour que renaisse leur versatile inconsistance. Les lignes parallèles s’emboîtent sans faute jusqu’au cœur du cristal. Elles dessinent à l’intérieur de sa transparence les spectres fidèles, domestiques, de l’aiguille à six pans qu’ils hantent et dont ils multiplient l’impalpable simulacre. On dirait les reflets qui décroissent et s’estompent d’un objet pris entre deux miroirs affrontés. Mais, au lieu qu’ils s’évanouissent dans des lointains symétriques, ils gagnent sans l’atteindre le centre inaccessible, ils étagent leurs sommets dans l’axe même de la lumière de la pyramide. Les vaporeux suaires successifs, en suspension dans la clarté que givre leur pâleur, évoquent inévitablement les couches de l’aubier, qui, elles, balisent dans une matière périssable les courtes saisons du calendrier et non, dans l’indestructible, les millénaires de la géologie.

Roger Caillois, Pierres – édit nrf, Poésie/Gallimard – pp.56-57

Capture d’écran 2017-12-30 à 05.21.24.png     quartz-fantome-1.jpg

Quartz fantômes de Minas Geraes, Brésil


Le cristal de roche : explication physique

    Le cristal de roche s’est formé dans les fissures et les veines hydrothermales des roches siliceuses par la dissolution partielle, dans une eau riche en sels minéraux, sous haute pression et à haute température, de la silice. Celle-ci va alors se déposer lentement sur les parois des fissures en formant des cristaux. L’aspect et la transparence des cristaux dépend de la composition de la solution hydrothermale (silice, feldspath, calcite, rutile, tourmaline, hématite), de sa température et de la pression exercée. Le processus s’arrête lorsque la pression et la température diminuent. Lorsque la croissance du cristal s’effectue de manière discontinue par suite de l’absence ou la raréfaction momentanée de certains nutriments ou sous l’effet de variations de pression, de température, de fines particules en sustentation se déposent à sa surface. Lorsque les conditions permettent la reprise de cette croissance, celle ci s’effectue en emprisonnant à la base les particules déposées qui vont former un mince voile.


Roger Caillois, biographie

Roger Caillois (1913-1978)

     Originaire de Reims où il est né en 1913, Roger Caillois sera élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm en 1933 où il passera son agrégation de grammaire. Féru d’anthropologie, il suivra les cours les cours des anthropologues Marcel Mauss et Georges Dumézil. De 1932 à 1935, il fait partie du groupe surréaliste et fondera en 1938, avec Georges Bataille et Michel Leiris, le Collège de sociologie. Ayant rencontré en 1938 l’écrivaine et mécène Victoria Ocampo, il la suit en Argentine où il séjournera de 1939 à 1945,  y fondant la revue Les lettres françaises à laquelle il travaillera avec l’aide de son épouse, Yvette Caillois et dirigera l’Institut Français de Buenos Aires. À son retour en France à la Libération, il traduit Jorge Luis Borges et anime chez Gallimard la collection spécialisée dans la littérature d’Amérique latine « La Croix du Sud » et donne à l’École des hautes études, un cours sur « le vertige de la guerre ». En 1948, il entre à l’Unesco et fonde la revue Diogène. Élu à l’Académie française en 1971, il meurt en 1978.

       Principaux ouvrages : Le Mythe et l’Homme, 1938 ; L’Homme et le sacré, 1939 ; Le rocher de Sisyphe, 1946 ; Méduse et Cie, 1960 ; Esthétique généralisée, 1962 ; Pierres, 1966 ; Cases d’un échiquier, 1970 ; La Pieuvre, 1973.


Fernando Pessoa (1888-1935)Fernando Pessoa (1888-1935)

Je crois au monde comme à une pâquerette,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
parce que penser c’est ne pas comprendre…
Le Monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(penser c’est avoir mal aux yeux)
mais pour que nous le regardions avec un un sentiment d’accord…

Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature, ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
mais parce que je l’aime, et je l’aime pour cette raison que celui qui aime ne sait jamais ce qu’il aime,
ni ne sait pourquoi il aime, ni ce que c’est qu’aimer…

Aimer, c’est l’innocence éternelle,
et l’unique innocence est de de ne pas penser.

Fernando Pessoa


Les pierres vues par Fernando Pessoa, le poète « qui ne voyageait qu’en lui-même »

   Le hasard a voulu que je lise au moment même de la rédaction de ce texte le recueil de poèmes du poète portugais Fernando Pessoa « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes » traduit par Armand Guibert et édité par la collection de poche nrf Poésie/Gallimard. Un poème de ce recueil parlent des pierres et des plantes (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124) et des relations que les hommes entretiennent avec elles. À son habitude et à l’opposé de Roger Caillois, Pessoa refuse d’établir ses relations avec la Nature sous l’angle de la recherche de la connaissance qui selon lui est inutile et vouée à l’échec. Une pierre, une plante, le souffle du vent, cela se ressent, se reçoit mais ne se conçoit pas. La conscience ne constitue en rien une recherche ou une compréhension mais se réduit chez lui à la perception d’une sensation qui se suffit à elle-même.

Dis-moi : tu es quelque chose de plus
qu’une pierre ou qu’une plante.
Dis-moi : tu sens, tu penses et tu sais
que tu penses et que tu sens.
Les pierres écrivent donc des vers ?
Elles sont donc des idées sur le monde, les plantes ?
Moi : il y a une différence.
Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;
car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les choses ;
il m’oblige seulement à être conscient.

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.
Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ses mots.

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?
Peut-être oui, peut-être non.
Je sais que c’est tout simplement différent.
Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.
Cela, je le sais parce qu’elles existent.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
Je sais que je suis réel moi aussi.
Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,
encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.
Je n’en sais pas davantage;

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.
oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.
Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.
Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur que dire que je leur suis inférieur.
Mais je ne dis pas cela : de la pierre, je dis : « c’est une pierre »,
de la plante je dis : « c’est une plante »,
de moi je dis : « je suis moi »,
et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

(…)
parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma sœur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai :
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

Fernando Pessoa, « Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes », (III, Poèmes désassemblés, pp.122-123-124)


Une « philosophie du minéral »

Trouvé sur le blog « Voix et silence » (que je vous recommande, c’est  ICI ) une référence à Camus :

« Camus avait dit à Ponge, dans l’une de ses lettres, rêver d’une « philosophie du minéral ». Sceller un « destin de pierre » et, en devenant pierre, possiblement atteindre le silence intérieur. »

À méditer…


Sans oublier André Breton dans Clair de Terre (1920) et l’Amour fou (1937)

Pièce fausse

À Benjamin Péret

Du vase en cristal de Bohême
            Du vase en cris
            Du vase en cris
                 Du vase en
                     En cristal
Du vase en cristal de Bohême
                     Bohême
                     Bohême

Clair de Terre (extrait)


     « Mais c’est tout à fait indépendamment de ces figurations accidentelles que je suis amené à faire ici l’éloge du cristal. Nul plus haut enseignement artistique ne me paraît pouvoir être reçu que du cristal. L’œuvre d’art, au même titre d’ailleurs que tel fragment de la vie humaine considérée dans sa signification la plus grave, me paraît dénuée de valeur si elle ne présente pas la dureté, la rigidité, la régularité, le lustre sur toutes ses faces extérieures, intérieures du cristal. Qu’on entend bien que cette affirmation s’oppose pour moi, de la manière la plus catégorique, la plus constante, à tout ce qui tente, esthétiquement que moralement, de fonder la beauté formelle sur un travail de perfectionnement volontaire auquel il appartiendrait à l’homme de se livrer. Je ne cesse pas, au contraire, d’être porté à l’apologie de la création, de l’action spontanée et cela dans la mesure même où le cristal, par définition non améliorable, en est l’expression parfaite. La maison que j’habite, ma vie, ce que j’écris : je rêve que cela apparaisse de loin comme apparaissent de près ces cubes de sel gemme. »

André Breton, L’Amour fou, Paris, Gallimard, NRF, 1937, p. 14

Tirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L'Amour fou en 1937.pngTirage photographique de Brassaï daté aux environs de 1934, utilisé par André Breton pour illustrer L’Amour fou en 1937

     Pour l’interprétation du thème du cristal chez André Breton, lire les pages consacrées à ce sujet par Gérard Gasarian dans son essai « André Breton, une histoire d’eau », édit. Objet Septentrion, Presses Universitaires (pages 77 à 82), c’est  ICI , par Françoise Py dans « Métamorphoses » (pages 224 à 227), c’est   ICI.  et par Henri Béhar dans « Chassé-croisé Tzara-Breton », (pages 128 à 132) c’est  ICI.


Articles liés


Samedi 14 novembre 2015 au goût de cendre

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sur le plateau du Semnoz : Mont Blanc - photo Enki (IMG_2804)

sur le plateau du Semnoz – photos Enki

sur le plateau du Semnoz - photo Enki

     Après avoir passé une partie de la nuit et de la matinée qui avait suivie à écouter, horrifiés, les informations en boucle sur les évènement de Paris, nous avions décidé, pour échapper au profond sentiment de dégoût qui nous submergeait, de fuir vers les sommets, loin de la bassesse humaine. Sur la montagne du Semnoz, au-dessus du lac d’Annecy, le spectacle était comme à l’accoutumée, grandiose : sous un soleil d’été, le Mont-Blanc immaculé émergeait en majesté; du côté de la Savoie, des chaînes de montagnes bleutées se succédaient dans les lointains, à nos pieds des nappes de brumes ouatées se lovaient au fond des vallées et les pentes rivalisaient de couleurs sous les derniers feux de l’automne. Une impression de beauté romantique, de paix et de sérénité qui nous donnait à penser que la nature, toute entière absorbée par la tâche qu’elle s’était assignée de mettre un terme à l’été dans une apothéose de couleurs et de lumière et préparer l’arrivée prochaine de l’hiver, se montrait totalement indifférente aux péripéties que vivaient les fourmis humaines. Le peu de promeneurs qui erraient en ce moment sur le plateau sommital renforçait en nous le sentiment de solitude et nous permettait de mesurer le degré de notre insignifiance face à la grandeur et la majesté du paysage.

Sur le Plateau du Semnoz - photo Enki 2

Viva la muerte

      Nous ne pouvions néanmoins chasser de notre esprit que cette sérénité et cette magnificence, plus d’une centaine de personnes, des jeunes pour la plupart, amoureux eux aussi de la vie et de la beauté du monde ne pourront plus jamais les contempler, les ressentir, en jouir et s’en nourrir comme nous le faisions nous-mêmes et que des centaines d’autres, blessés, famille, amis, resteront marqués pour le restant de leur vie dans leur âme et dans leur chair par les blessures physiques et morales qui leur auront été infligées. Ceci, parce qu’une poignée de fous, de psychopathes fanatiques qui ne les avaient jamais rencontré, qui ignoraient tout de leur vie comme eux ignoraient tout de la leur, en avaient décidé autrement, en les choisissant au hasard dans la multitude humaine. Pour quelles raisons ? dans quel but ? Ils voulaient nous faire croire et se faire croire à eux-mêmes que c’étaient des raisons morales supérieures légitimées par la religion et la politique qui avaient armées leur mains criminelles. Nous savons qu’il n’en était rien, les seules motivations à l’origine de leurs actes ignobles relevaient de la pathologie mentale. Comme les exécutants des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher en janvier dernier, ils n’étaient que des lâches habités par la haine des autres et le mépris d’eux-mêmes et qui, lassés et honteux de leur petite vie étroite et médiocre de spectateurs envieux et passifs du monde, privés de la volonté de se battre et de s’imposer pour se faire une place dans la société comme l’avaient faits dans le passé des millions d’autres avant eux, qu’ils soient immigrés, enfants ou petits-enfants d’immigrés, s’étaient arrogés le droit de vie et de mort sur leurs semblables et par un acte d’éclat insensé, pensaient se couvrir de gloire en rejoignant la cohorte sanguinaire des héros auto-proclamés d’Allah. Ils déclaraient agir pour la justice et leur religion mais ils n’avaient agi que par rancœur, jalousie et haine. Avaient-ils été seulement une fois dans leur vie mus par un sentiment de curiosité et d’admiration du spectacle du monde, leur cœur avait-il vibré au moins une fois devant les merveilles de la nature et de la vie ? Il faut croire que non car si cela avait été le cas, ils n’auraient pu de sang-froid abattre lâchement et de manière méthodique autant de jeunes gens de leur âge et se faire hara-kiri pour rejoindre le Paradis d’Allah. Ce n’étaient que des humains inaccomplis dénoués de sensibilité, de raison et de conscience qui, par leurs actes barbares et absurdes, se sont retranchés eux-mêmes de la communauté humaine. Ce n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus des zombies, des morts-vivants qui avaient fait allégeance à la mort.

     Peut-on, doit-on, trouver des excuses à leurs actes en les expliquant par la ségrégation et l’injustice sociale dont certains se sentaient victimes ? Ce serait nier tout principe humain et devoir de responsabilité. Rien ne peut justifier la barbarie de tels actes qui constitue la preuve manifeste que leur situation défavorisée, si elle existait, résultait autant de l’injustice de la société que des faiblesses et des tares de leur personnalité propre. On sait aujourd’hui que de nombreux terroristes de la même mouvance ont effectué des études supérieures et étaient bien intégrés socialement à la société occidentale. Ce n’est donc pas pour résoudre leurs problèmes sociaux que ceux-ci avaient accomplis leurs forfaits, ce n’était que pour pouvoir épancher leur rancœur et leur haine et s’enivrer du sentiment d’exister quelqu’en soit le prix et le sens donné à cette existence, à la manière de ce grec de l’antiquité qui avait incendié le temple d’Artémis à Aphèse, l’une des sept merveilles du monde, pour acquérir la célébrité, tout comme aujourd’hui les barbares de l’EI détruisent et pillent aujourd’hui les merveilles archéologiques du patrimoine de l’humanité.

Qu’ils finissent en Enfer !

     Le Paradis d’Allah ? Mais si leur Dieu existait vraiment, comment pourrait-il ressembler à ce qu’ils l’imaginent… Seul des esprits malades et pervers peuvent imaginer qu’un dieu créateur ne peut être que sanguinaire, se complaire dans l’injustice et se réjouir du meurtre de victimes innocentes. Ce sont eux qui par leurs actes commettent un blasphème vis à vis de leur religion. Et quel aveuglement et folie  délirante révélatrices de l’étendue de leur frustration et leur perversité de croire que ce dieu pourrait récompenser des psychopathes auteurs d’actes aussi ignobles et contre nature en leur accordant la jouissance éternelle de « houris », ces « vierges aux grands yeux » à la virginité toujours renouvelée… Comment ce dieu pourrait-il infliger à des créatures au statut d’ange, la présence éternelle de monstres.  Nul doute que pour les châtier, ce serait eux qu’il livrerait pour l’éternité en enfer à des créatures de leur espèce et à des djinns.

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sur le plateau du Semnoz : la Bête de l’Apocalypse

    Tant de beauté ne pouvait nous faire oublier ces événements tragiques, ce n’était d’ailleurs pas le but assigné à cette promenade sur les hauteurs. Nous l’avions accompli dans un but de ressourcement après ce déferlement de barbarie mais pour ma part, je ne pouvais m’empêcher de retrouver tout le long de ma marche les signes  métaphoriques de  cette barbarie : troncs et souches d’arbres morts aux formes torturées évocateurs de bêtes apocalyptiques, compositions votives sur le sol, perspectives fantastiques constituant des appels vers l’infini, sol fangeux figé par la sécheresse, murs fissurés, volet de tôle rouillée percée d’un trou semblable à un impact de balle, pieux aiguisés en attente contre un mur, abreuvoir paraissant en lévitation évoquant un cercueil ou l’esquif des morts, eau croupie, trophées barbares, cynorhodons couleur de sang, tertre hérissé à son sommet de mas pointés vers le ciel, fosses-sépultures creusées le long du chemin et camping car argenté tel un corbillard en attente

Semnoz : la bête de l'Apocalypse - photo Enki (IMG_2840)

Semnoz : La Bête de l'Apocalypse, l'oiseau pilote - photo Enki (IMG_2848)

Semnoz : La Bête de l’Apocalypse, le rapace pilote

Semnoz : La Bête de l'Apocalypse - photo Enki (IMG_2860)

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Semnoz : la Bête rampante

Plateau du Semoz - la Bête rampante - photo Enki (IMG_2877)

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Prégnances…

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Ils ont osé toucher à la lune…

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Edward Steichen – lever de la lune au-dessus de l’étang, 1904

    J’ai bien conscience qu’en présentant les extraits de textes qui vont suivre, je ne vais pas me faire que des ami(e)s car pour beaucoup de personnes l’astre lunaire est comme investi  d’un caractère sacré (on ne touche pas à la Lune ! m’écrivait une correspondante…) et c’est commettre un crime de lèse-majesté ou un sacrilège que vouloir le tourner en dérision. A la différence du Soleil qui est célébré comme une divinité bénéfique bien qu’ambivalente car elle peut se révéler en certaines occasions violente et destructrice, la Lune est considérée comme une divinité douce et discrète dont la pâle clarté permet d’atténuer la noirceur inquiétante et pleine de dangers de la nuit. Elle est par ses cycles la garante de la marche ordonnée du monde, de l’éternel retour des jours et des saisons. Qui voudrait être hostile à la Lune ? et quelles en seraient les raisons ? Les poètes du monde entier l’ont toujours célébrée comme un astre bénéfique dont la douce et calme beauté est source de joie, incite à la sérénité mais aussi à la mélancolie : pour Goethe la lune, par sa clarté, rend l’âme sereine et sa « flamme adoucie d’astre pur » lui semble « un regard aimant penché sur sa vie » (Nuit de lune). Novalis, quant à lui, écrit que « Le merveilleux éclat de la lune remplit mon cœur de délices », Verlaine, plus mélancolique, parle du « calme clair de lune triste et beau » qui fait rêver les oiseaux et « sangloter d’extase les jets d’eau ». Dans un autre de ses poème, il parle du « vaste et tendre apaisement [qui] semble descendre du firmament quand l’astre [lunaire] irise ».

La lune - semaine comique illustrée

Les iconoclastes

     Certains écrivains ou poètes ont néanmoins pris leur distance à l’égard de ce consensus universel de sympathie et n’ont pas hésité à décrire l’astre lunaire de manière critique ou ironique. C’était déjà le cas d’un poète chinois de l’époque Tang (IXe siècle) , Li He, qui n’hésitait pas à faire prendre à partie la lune par l’un des personnages de ses écrits dans le but de faire prolonger le temps du plaisir :

Sous la pluie du Dongting il vient jouer du sheng
Et insulte la lune pour la faire marcher en arrière.

   C’est le cas, plus près de nous, d’Alfred de Musset qui dans la première partie d’un poème écrit en 1827/1828 (à lire en fin d’article) taquine la lune en la comparant :

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– au point qui coiffe le i formé par un clocher
– à la face et au profil d’une marionnette manipulée par un esprit sombre
– à l’œil d’un ciel borgne
– au masque blafard qui cache le visage d’un chérubin cafard
– à une boule sans pattes ni bras roulée par un grand faucheux bien gras
– au cadran de fer qui sonne l’heure aux damnés d’enfer.
– à un disque noirci rongé par un ver qui se transforme en croissant rétréci
– à une créature pâle et morne éborgnée par un arbre pointu
– à une créature moribonde déchue à la face toute ridée

    Pour Rimbaud (dans le bateau ivre) « toute lune est atroce » mais c’est aussi pour lui le cas de tout soleil qui lui est qualifié d’« amer. »

   Le poète belge Albert Giraud (de son vrai nom Émile Albert Kayenberg) dans son extraordinaire recueil de poèmes Héros et Pierrots publié en 1898, malmène lui aussi la lune. Dans le poème Cuisine lyrique, il la qualifie de « jaune omelette, battue avec de grands œufs d’or » et dans celui intitulé A mon cousin de Bergame déclare ressentir « un pâle émoi quand [la lune] allaite la nuit brune». Dans le poème Lune malade, il n’hésite pas à la traiter de « nocturne phtisique, sur le noir oreiller des cieux au regard fiévreux ».

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George Méliès – le Voyage sur la Lune, 1902

La lune selon Arno Schmidt

   J’ai découvert récemment qu’Arno Schmidt (1914-1979), un écrivain allemand atypique que je qualifie à la fois d’expressionniste et burlesque ne ménageait également pas dans ses écrits, la lune, qui occupe pourtant une place importante dans son œuvre. En 1960 déjà, l’un de ses roman « Kaff auch Mare  Crisium » (nom français : On a marché sur la lande) décrivait la vie de terriens exilés sur l’astre Lunaire après que la terre eut été rendue inhabitable suite à une guerre nucléaire. Ce n’est paradoxalement pas dans cet ouvrage que l’on trouvera des descriptions métaphoriques de la lune, puisque l’image que l’on connait de cet astre depuis la Terre n’est plus visible (sur la surface de la lune, c’est la Terre que l’on perçoit dans le ciel.)
    Arno Schmidt manie avec un talent doublé d’une imagination débordante les métaphores auxquelles il confère un caractère le plus souvent ironique et moqueur pouvant aller jusqu’à la méchanceté. Il est vrai qu’il n’hésite pas à appliquer à lui-même cet art de la dérision.

Arno Schmidt vers 1970 (photo Alice Schmidt)

Arno Schmidt  ou la face cachée de la lune (vers 1970, photo A. Schmidt)  Ne trouvez-vous pas qu’il arborait à cette époque une face lunaire ?

    Les métaphores truculentes qui suivent ont été recueillies dans deux de ses ouvrages publiés aux Editions Tristram : Le cœur de pierre (traduction Claude Riehl) et Scènes de la vie d’un faune (traduction Nicole Taubes). Lorsque l’on cherche à analyser les mécanismes qui régissent ces métaphores (les lire en original à la fin de l’article), on constate qu’elles se classent en deux catégories : 

1) la lune considérée comme créature vivante – humaine ou animale – ou comme allégorie :

la lune à la face embrouillée (4)  / la lune biglant de guingois (regardant de travers) (9) / la lune touillant dans le mucus (13) / la lune traînant dans la gadoue ( plus d’un lui était passé dessus ) (20) / la lune au visage blanc déformé qui me regardait fixement et qui gonflait une joue (21) / La lune nous suivant en bondissant (21) / la lune s’affairant dans mon dos, la lune et moi se regardant (26) / la lune tel un héros grec (Achille) traînant un cadavre rigide de nuages (30) / La lune faisant son entrée et me considérant d’un œil glacial (33) / la lune comme orateur devant un parterre d’étoiles (33) / la lune comme coursier de la nuit riant, s’ébrouant (34) / La lune traficotant, grimaçante, rouge de colère (38).

2) la lune assimilée à un objet inerte ou en mouvement  :

la lune comme parafe (1) / la lune comme dent en or de la nuit (2)  / la lune comme cuiller en corne rompue figée dans la bouillie du ciel (3)  / la lune comme un comprimé d’aspirine (6) / la lune comme de la mousse (7) / la lune comme agrafe rouillée (15) \ la lune comme un morceau d’écorce de cacahouète (16) / la lune comme un œuf plat cuit dans une poêle noire (17) / la lune comme un gros sou sale (20) / la lune comme un vieux blason (22) / la lune comme une éponge dans un caillot de nuées (28) / la lune ronde et rouge pour feu arrière de la nuit (32) / la lune comme deux parenthèses de formule algébrique (35) / la rue comme soc de charrue (36) / la lune comme pioche s’activant dans l’amas immobile des nuages (37).

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Pour aller plus loin : les textes

Ballade à la lune d’Alfred de Musset  (extraits)

C’était, dans la nuit brune,                         Est-ce un ver qui te ronge
Sur le clocher jauni,                                    Quand ton disque noirci
La lune                                                           S’allonge
Comme un point sur un i.                          En croissant rétréci ?

Lune, quel esprit sombre                           Qui t’avait éborgnée
Promène au bout d’un fil,                           L’autre nuit ? T’étais-tu
Dans l’ombre,                                                Cognée
Ta face et ton profil ?                                   A quelque arbre pointu ?

Es-tu l’oeil du ciel borgne ?                        Car tu vins, pâle et morne
Quel chérubin cafard                                  Coller sur mes carreaux
Nous lorgne                                                   Ta corne
Sous ton masque blafard ?                         À travers les barreaux.

N’es-tu rien qu’une boule,                          Va, lune moribonde,
Qu’un grand faucheux bien gras              Le beau corps de Phébé
Qui roule                                                        La blonde
Sans pattes et sans bras ?                           Dans la mer est tombé.

Es-tu, je t’en soupçonne,                            Tu n’en es que la face
Le vieux cadran de fer                                Et déjà, tout ridé,
Qui sonne                                                       S’efface
L’heure aux damnés d’enfer ?                   Ton front dépossédé.

Sur ton front qui voyage.                           Rends-nous la chasseresse,
Ce soir ont-ils compté                                 Blanche, au sein virginal,
Quel âge                                                         Qui presse
A leur éternité ?                                           Quelque cerf matinal !

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George Méliès – le Voyage sur la Lune, 1902

Les extraits tirés de deux ouvrages d’Arno Schmidt : Le cœur de pierre (citations 1 à 24 ) eScènes de la vie d’un faune (citations 25 à 38)

  1. L’arrivage des étoiles. Le parafe blanc de la lune.
  2. La nuit montrait fièrement sa dent en or.
  3. (…), une cuiller en corne rompue était; dans la bouillie figée du ciel ( = lune ).
  4. La lune avait une feuille de chêne suspendue sur sa face embrouillée.
  5. (…); le vert-de-gris de la lune apparaissait de temps à autre au-dessus du mur de haricots.
  6. Un amas de constellations aux membres pointus était tapi en frissonnant sur l’horizon cave : si la Lune m’apparaît comme un comprimé d’aspirine : est-ce ma faute ou celle de Bayer-Leverkusen ? !
  7. De la mousse de lune proliférait sur tous les nuages : 3 heures 10. – : ? – : aha !
  8. 3 heures 60 : dans des ravins rosâtres, la lune vert cadavre dégringolait déjà d’une pointe à l’autre.
  9. La lune biglait de guingois : en face, l’avion à réaction passait sa moto au jet;
  10. La lune, boutoir et broches, se fouissait un chemin à travers des nuées primitives;
  11. La lune se fabriquait elle-même des bancs de sable sur lesquels elle échouait ensuite. pensées en eaux dormantes; à marée basse. Des étoiles rampaient des phosphorescences marines.
  12. La lune avait jalonné autour d’elle sa concession pétrolifère.
  13. La lune touilla lentement dans le mucus.
  14. Dans l’encadrement de l’œil : une miche de lune accrocha dans les branches, loin au-dessus de Köpenick.
  15. L’agrafe rouillée de la lune sur le béret. Le dos de cet homme marchait toujours devant moi.
  16. Réveillé : exact : la lune avait encore l’air d’un morceau d’écorce de cacahouète !
  17. La poêle noire de la nuit : avec 1 œuf au plat cuit. Le jaune d’un jaune pâle, le blanc des nuages gélatineux.
  18. (Lune dans un tapon jaune de nuages. A l’est du rouge sombre barbouillait déjà sur fond de plomb; comme ça, en douce.)
  19. Nuit de lune : du blond effiloché, pris dans du béton.
  20. Cash down : la lune traînait comme un gros sou sale dans la gadoue sans fond du ciel, plus d’un lui était passé dessus (impossible de distinguer la tête du fanion).
  21. Sur la mauvaise vitre de la fenêtre, le visage blanc déformé (la lune) qui me regardait fixement; quand je faisais un pas à droite, elle gonflait une joue avec malice : donc frapper encore un fois.
    Mais : au-dessus de la neige, la lumière s’étiolait afin qu’on s’y silhouette. des fils barbelés gelaient, terriblement tendus, à notre grand regret. La lune nous suivait en bondissant de pignon en pignon; entre des radio-étoiles.
  22. Seules les lampes veillaient encore : nous, venus chercher conseil auprès de la princesse d’Ahlden. Le vieux blason de la lune était aussi suspendu au-dessus du château.
  23. La grande lune chatoyait; le gel tenta de nous coincer-couper le doigts.
  24. (…), toutes les lampes à arc s’étaient éteintes d’un seul coup; ici et là-bas. La lune se rapprocha aussitôt. Voisin Ucalégon.
  25. La lune crâne rasé de Mongol s’est rapprochée de moi. (Les discussions ne servent qu’à vous faire trouver après coup les bons arguments.)
  26. Et puis la lune devait encore s’affairer dans mon dos, car parfois d’étranges rayons acérés couinaient à travers le noir des aiguilles de pins.
  27. Un bout de route. La lune. Moi : On se regarde mutuellement, jusqu’à ce que la face de pierre, là-haut, en ait assez, se teinte magiquement de bleu, avec l’aide du vent,à deux contre un, que la route se barbouille d’une pâteuse lumière blanche (et longtemps attardant un œil fasciné à travers crêpes, voiles, toiles, les aplats, les bosses).
  28. Encore une fois : la lune comme une éponge dans un caillot de nuées.
  29. Les chiffres phosphorescents : seulement 3 heures. Aller faire un petit pipi; puis à la fenêtre : l’air, un roc taillé aux arêtes aiguës; de l’autre côté les champs et la rue où la lune a coupé des coins de bois à la hache, les rendant presque méconnaissables.
  30. Un vrai Achille, l’astre lunaire : traînant un cadavre rigide de nuages tout autour de notre Troie de terre cuite (et venteuse).
  31. La lune résiduelle était posée sur l’arête du clocher; l’unique cloche noire, dans son abat-son, grogna sourdement vers le sol.
  32. La nuit avait la lune ronde et rouge pour feu arrière. (Seule manquait la plaque d’immatriculation. Sinon, tout était en règle.)
  33. La corneille décrivit un grinçant trait noir dans l’air sans écho. La lune fit son entrée et me considéra d’un œil glacial sortant des paupières de nuages d’argent jauni. Les buissons amaigris se resserrèrent entre eux sous une blafarde lumière d’épouvante? Je restai ainsi longtemps captif du maigre treillis du jardin. La lune se fit plus incisive, animée, comme un orateur, devant les étoiles rameutées.
  34. Le coursier de la nuit : sa large étoile d’argent au front, larmes, rire, effroi, s’ébrouait toujours à ma fenêtre. (Fractionner l’incompréhensible en fragments plus compréhensibles.)
  35. Joyeux retour à la maison (et je pensai souvent à la fille rouge et jaune du pasteur) : devant la fine parenthèse de la lune il y avait un gros point : entièrement inscrit à la pointe d’argent entre de tendres nuages noirs et des bras d’arbres silencieux. (Un peu comme dans le jargon des mathématiciens : Nuage multiplié par, ouvrez la parenthèse, nervure de tilleul.)
  36. (Le soc de charrue lunaire, brillant, galbé, s’enfonçait toujours plus profondément dans le gazon blême des nuages, pleuvant leurs gouttes, cependant que moi aussi je frayai ma piste en plus en plus mince, indiscernable, à travers le après.) –
  37. La pioche lunaire s’active dans l’amas immobile des nuages : Rotenburg.
  38. La lune traficota de son côté, quelques secondes, dans le sous-bois ouest, grimaçante, rouge de colère. Au détour du bois : elle nous fait face, petite et menaçante, au-dessus des gourdins de résineux, bandits de grands chemins en haillons de nuages, au beau milieu de notre route : arrière, toi !

George Méliès - le voyage dans la Lune, 1902

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Cueillons les métaphlores…

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arum tacheté

Le monde selon l’un de mes poètes préférés, le poète suédois Tomas Tranströmer…

L’éveil :

« est un saut en parachute hors du rêve. »

Le silence :

« En un lent tourbillon, le silence est monté jusqu’ici, du centre de la terre, pour prendre racine, pousser et ombrager de son épais feuillage l’escalier d’un homme que chauffe le soleil. »

L’arbre gris :

Voyez cet arbre gris. le ciel a pénétré
par ses fibres jusque dans le sol —
il ne reste qu’un nuage ridé quand
la terre a fini de boire. L’espace dérobé
se tord dans les tresses des racines, s’entortille
en verdure.

Les coprins :

En rentrant chez moi, je vois que les coprins jaillissent du gazon.
Ce sont les doigts désemparés de celui qui a longtemps sangloté seul dans l’obscurité du sol.
Nous sommes à la terre.

La côte :

(…) Notre bande côtière, drapée de pinèdes s’étend, tel un dragon vaincu dans la tourbière, entre brume et vapeurs.

Les villas de la plage :

Aussi fières que des crabes, les villas de la plage
se déplacent sur le côté.

Le pont :

Ce grand oiseau de fer qui plane sur la mort

un pont se construit
lentement
droit dans l’espace.

Les aboiements du chien :

Les hiéroglyphes d’un aboiement ont été dessinés dans l’air au-dessus du jardin.

les bruits de la forêt :

Quelques variétés de bruit seulement : comme si quelqu’un déplaçait prudemment des brindilles avec des pincettes
ou comme une grosse charnière qui grince doucement au cœur d’un tronc épais.

Le piano :

Le piano à queue noir, cette araignée lustrée,
tremblait au milieu de sa toile de musique.

Je suis remonté jusqu’ici pour ferrailler avec le silence
Mon ouvroir est étroit
Le piano à queue y est aussi serré que l’hirondelle sous la tuile du toit.

Le clavier qui s’est tu durant tout Parsifal (mais qui a écouté) peut enfin exprimer quelque chose.
Soupirs… sospiri…
Quand Liszt joue ce soir, il garde la pédale marine pressée
pour que les forces vertes de la mer remontent par le sol et s’unissent aux pierres de l’édifice.
Bonsoir, belles profondeurs !
La gondole est lourdement chargée de vie, elle est simple et noire.

Le journal :

Ce grand papillon sale.

Ils sont nombreux dans le parc à lire le papillon blanc. J’aime ce papillon comme un coin de vérité qui volette au vent !

La lettre :

A la recherche d’une boîte aux lettres
je portais l’enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l’immense forêt de pierre et de béton.
Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l’adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l’océan.

L’avenir :

Une armée de maisons vides
qui cherchent leur chemin sous la neige fondue.

Le cerveau :

Les espaces infinis du cerveau humain ont été réduits à la taille d’un poing.

La mort de Beethoven :

C’est au printemps 1827. Beethoven hisse son masque de mort et fait voile vers le large.

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Tomas Tranströmer – Baltiques°°°

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Tiré du recueil de poèmes de Tomas Tranströmer « Baltiques » – Œuvres complètes dans l’édition française traduite par Jacques Outin parue chez NRF – Gallimard en 2004

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Tomas Tranströmer (1931)

Le prix Nobel de littérature 2011 a été décerné au poète suédois Tomas Tranströmer, a annoncé jeudi l’Académie suédoise. Tranströmer, 80 ans, psychologue de formation, est récompensé «car, par des images denses, limpides, il nous donne un nouvel accès au réel», selon l’Académie. «La plupart des recueils de poésie de Tranströmer sont empreints d’économie, d’une qualité concrète et de métaphores expressives», ajoute l’Académie. «Dans ses derniers recueils….Tranströmer tend à un format encore moindre et à un degré encore plus grand de concentration.»

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Tomas Tranströmer – Finalement… C’est une poule ou un chapeau ?  –  c’est   ICI
poésie : des traces dans la neige – regards croisés…   –  c’est   ICI

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Cueillons les métaphlores

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Aleksandra GREGORCZYK -Fleurs veneneuses (détail)

La Jeune fille dans le tram :

     « avec de chics cernes gris tendre autour des yeux (et un petite bouche rouge si pointue qu’on eût dit qu’elle sifflait en permanence : à quoi cela ressemblera-t-il quand elle sifflera vraiment ? ! Au-dessus du haut col roulé côtelé : la tige de son cou tournait lentement, irriguée d’artères, la fleur du visage vers tous les côtés gauches où Berlin-est coulait habituellement; un créature sept fois étrange). »

Ou encore là :

     « la robe faite de mille plis de crêpe de Chine martyrisée; appuyé par-dessus, un journal en guise de visage. (Un bosquet de cheminées d’usines haut poussées, à croissance rapide, avec des couronnes de fumées plates, peaux artificielles tachetées; elles s’articulaient les unes autour des autres; des membres faisaient charnières sur des escaliers, la robe de crêpe sortit aussi Friedrichstrasse). »

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Arno Schmidt

Arno SchmidtLe cœur de pierre, roman historique de l’an de grâce 1954 (titre original Das steinerne Herz, 1956) – traduit par Claude Riehl, éditions Tristam 2002, pp 120-121.

Le Cœur de pierre est le livre d’Arno Schmidt le plus fameux en Allemagne. on y suit les manigances d’un collectionneur fou, Waler Eggers, qui s’introduit chez in couple, devient l’amant de la femme, s’embarque pour l’Est avec le mari chauffeur-routier dans le but de subtiliser un ouvrage rare à la Bibliothèque du Présent Radieux du Socialisme Réel, avant – last but not least – d’organiser avec lui le « transfert » à l’ouest de sa maîtresse ! etc, etc… (extrait présentation éditions Tristam)

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