meraviglia : le Mont Blanc


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Superbe photographie présentée comme étant celle du Mont Blanc (auteur inconnu). Apparemment, il s’agit de la pointe du Mont Blanc de Courmayeur vu du versant italien avec sur la gauche les aiguilles de Peuterey (Noire et Blanche) et le Grand pilier d’Angle. En la découvrant j’ai tout d’abord pensé que c’était une peinture.


Ferdinand Hodler ou la quête de l’essence des choses

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Ferdinand Hodler - le lac Léman et le Mont-Blanc à l'aube, 1918

Ferdinand Hodler – le lac Léman et le Mont-Blanc à l’aube, 1918

Ferdinand Hodler - le lac de Genève et le Mont-Blanc

Ferdinand Hodler – deux autres vues du lac Léman et du Mont-Blanc

Hodler - lac Léman

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les photos d’Enki — Mont Blanc : aux marches du royaume (I), la vallée de la Gitte au-dessus de Roselend (Beaufortain)

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   Telle une troupe de hobbits se rapprochant du royaume redouté de Mordor, nous arpentons les marches du royaume de celui que Jules Michelet surnommait, à l’instar des peuples anciens à qui il était interdit de prononcer le nom de leur divinité et qui ne pouvaient alors le désigner que par qualificatifs ou métaphores, l’illustre solitaire, le grand ermite, le géant muet, le neigeux, le morne dôme, le froid géant*, je veux dire, et tant pis si je suis frappé par la foudre en prononçant son nom, le mont Blanc… Nous avions choisi de nous diriger, à partir du lac de Roselend, vers le col du Bonhomme en suivant dans un premier temps la ligne de crête des Frettes qui domine le vallon et le lac de la Giettaz puis le flanc nord du Roc des Vents mais nous dûmes bientôt rebrousser chemin, après nous être heurtés à des névés très raides, à cause du manque de carte et d’équipement. Cette courte randonnée nous aura tout de même permis de découvrir, à l’occasion d’un éclaircissement momentané du manteau nuageux, le dôme immaculé de l’auguste sommet qui resplendissait dans le lointain brumeux, comme une promesse…

* pour lire le texte de Michelet sur le mont Blanc, c’est ICI.

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Beaufortain, secteur du barrage et du lac de Roselend : le Roc du Vent (2.112 m)

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Beaufortain : lac de Roselend vu du col de sur Frêtes

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Petit aperçu historique

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la cuvette de Roselend avant la construction du barrage dont les travaux commencèrent en 1955. La mise en eau eut lieu en 1960 et entraîna l’engloutissement du village d’alpage nommé Roseland, ce toponyme étant lui-même probablement issu du nom d’un ancien propriétaire : Rozelindus, attesté au Xe siècle). Les travaux furent achevés en 1962. Mesurant 800 m de long et 150 m de haut, il peut contenir jusqu’à 185 millions de m³ d’eau. Associé aux barrages de la Gittaz et de Saint-Guérin et à la centrale de la Bâthie, ils composent le vaste ensemble hydro-électrique du Beaufortain. La réalisation du barrage a empêché la naissance d’une grande station de sports d’hiver sur le site mais les habitants ne s’opposèrent pas au projet mettant à profit les indemnités versées par EDF pour réaliser la coopérative laitière de Beaufort.

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Beaufortain : vue des pentes nord-ouest du Roc du Vent sur les Rochers des Enclaves

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Beaufortain : vue panoramique sur les deux lacs de barrage de Roselend et de la Gittaz

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Beaufortain : pour nous amuser un peu, modelons le paysage…

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Beaufortain : ruine du chalet de Grezillon au pied de la face nord-ouest du Roc du Vent qui surveille la passage, telle une sentinelle

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Beaufortain : la ruine du chalet de Grezillon nous regarde…

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Beaufortain : la face nord-ouest du Roc du Vent

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Gracie, un cabot un peu cabotin… 

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au premier plan le col du Bonhomme (2.329 m) et en arrière plan le massif du mont Blanc avec l’Aiguille de Bionnassay, le mont Blanc (dans les nuages) et l’Aiguille des Glaciers (3.816 m)

IMG_3192Beaufortain : le chemin en zig-zag reliant le lac de la Gittaz au col de la Gitte

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épanchements sur le chemin du retour

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Prises de vues effectuées par Enki le 1er juin 2014 en début d’après-midi avec son  Iphone.

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––– Au sujet de quelques toponymes du secteur –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

  • col du Bonhomme : cette appellation provient certainementrocher du Bonhomme du rocher de forme remarquable qu’on peut assimiler à une silhouette humaine qui domine le col tel une sentinelle. Il existe également un col du Bonhomme dans le massif des Vosges dont la dénomination est expliquée par l’ancien français  et en dialecte roman local ou vosgien Bon homme, « l’homme sacré, saint homme » en référence à un saint protecteur du lieu saint Dié qui perpétuait ainsi une divinité gauloise antérieure. Cette interprétation pourrait également s’appliquer à notre col qui constituait une étape essentielle pour les voyageurs qui transitaient entre le Faucigny et l’Italie par le col de la Seigne et qui sollicitaient la protection de divinités ou de saints pour cette traversée périlleuse.
  • Enclaves (Rochers des enclaves). En géographie, le terme enclave sert à désigner tout territoire ou portion de territoire entièrement entouré par un territoire étranger. Il vient du verbe latin inclavare qui signifie « enfermer à clef ». Le verbe enclore qui signifie clôturer en est dérivé.  On est donc en présence d’un lieu où des rochers dominaient ou se situaient à proximité d’une place où étaient enclos les animaux lors de leur séjour en alpage à moins que cet alpage utilisé par une communauté extérieure constituât une « enclave » dans le territoire d’une autre. Il existe effectivement sur le versant nord de la montagne au-dessus du lac de la Girotte, un lieu dénommé Les Enclaves.

  • Frette, Fretaz, Fréty : pour Hubert Bessat et Claudette Germi dans leur ouvrage « Les noms du Patrimoine alpin – Atlas toponymique II » (éditions ELLUG), ces termes désignent des « arêtes et crêtes de montagne, des sommets », liée au terme même dialectal utilisé en construction pour désigner « la panne faîtière d’un toit » ou « le sommet » de celui-ci (« à la frette »). Ces termes serait issu du germanique *First, « faîte », attesté en vieux français, en occitan alpin et en franco-provençal et dont le R aurait subi une métathèse (déplacement d’une consonne dans un mot).
  • Gitte, Gittaz, Giette, Giettaz, Gietroz, Agitte : Pour certains, le nom (d)ziettâ désignerait en francoprovençal alpin moyen un lieu de rassemblement des troupeaux lors de la montée ou la descente d’alpage, apparenté au mot français gîte. Selon d’autres, il signifierait « bois de taillis », taillé régulièrement pour en exploiter les repousses issu de l´ancien français gitte, « rejet ». Hubert Bessat et Claudette Germi classent cette série de toponymes dans les noms de lieux de montagne ayant fonction de « reposoirs » pour les animaux (gîtes pour la nuit, aire de traite, etc.). Ils font remonter ces termes à la même racine latine qui exprime l’état de repos, le verbe jaceo (à ne pas confondre avec le verbe Jacio, « jeter » qui a donné les toponymes Get, Jet, Giet, Geay, « lieux où l’on lance le bois » pour le faire descendre dans la vallée, équivalent de Châble.  Jules Guex (La Montagne et ses noms, 1976) donne pour les noms de lieux de Suisse romande Le Getty (prononcer la djyette) et Gietaz  (prononcer djitte) et son dérivé Giètroz la même origine qu’il attribue au participe neutre pluriel latin jacita, « le gîte » qui aurait également donné les noms de lieux Les Agittes, Agettes, Agiettes (Suisse romande) ainsi que Jas et Jasse  (Savoie) à partir du latin jacium, « lieu àù le bétail se couche, se repose ».
  • Entre deux Nants : En franco-provençal, un nant est un ruisseau, un torrent. C’est un terme d’origine celtique issu du gaulois *nantu, vallée que l’on retrouve ailleurs en France (exemple Nantua et Nantes) et en Grande-Bretagne. de la même manière que l’appellation de la rive : « rivière » a finit par désigner le cours d’eau qu’elle bordait, le terme nanti, nanto désignant la vallée a fini par désigner le cours d’eau qui y coulait  Le lieu auquel s’applique ce toponyme est effectivement encadré de manière étroite par deux torrents sur les pentes sud dominées par les Rochers des Enclaves.
  • Pennaz (Aiguille de la Pennaz). Ce toponyme appartient à la série des formes en pen : alpes Pennines, Apennins, Péna, Pna du patois penna, « pointe, sommet » s’apparentant à l’ancien français penne, « éminence, hauteur ; arête, pointe » dérivant du latin pinna, « faîte », adjectif latin pennus, pinnus, « pointu » ou du gaulois penno- « tête, extrémité » de la racine celtique *pen-, « tête » qui toujours ce sens en breton.
  • Ven : la facilité serait de penser que le Roc des Vents doit son nom à la présence de vents particulièrement violents et permanents à cet endroit, mais on ne voit pas pourquoi le lieu où se dresse cette montagne se distinguerait des autres lieux de montagne similaires pour ce qui est de l’action du vent. On pense plutôt, compte tenu de la forme remarquable de cette montagne, à une appellation très ancienne utilisant la racine vraisemblablement d’origine pré-indo-européenne (et donc antérieure à l’arrivée des celtes) Van, Ven, Vin qui désignait le rocher et la hauteur et que l’on retrouve dans certains noms de sommets du sud de la France comme le Mont Ventoux (désigné comme Vintur dans certaines inscriptions latines), la Tête de Vene, la montagne Sainte-Victoire (autrefois dénommée Venturi), Ventabren et Ventabrun, etc… (Voir à ce sujet l’ouvrage de Paul-Louis Rousset : « Les Alpes et leurs noms de lieux »).

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Jules Michelet dans La Montagne (1866) : une description de Saint-Gervais et du Mont-Blanc

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Jules Michelet (1798-1874)

Jules Michelet (1798-1874)

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I – LE VESTIBULE DU MONT BLANC

    Le mont Blanc n’est point un passage. Il n’offre pas à mi-cote ces grandes routes des nations, où se croisent éternellement la France, l’Allemagne et l’Italie. Il est à part. Il faut aller tout exprès le saluer, voir cet illustre solitaire, dont la tête domine l’Europe.
   J’avais vu les Apennins, j’avais vu les Pyrénées, les grands monts hospitaliers du commerce et du voyageur,  le mont Cenis, le Simplon. Le Saint-Gothard, la rapide magie du Simplon. Je réservais le mont Blanc.
     Naguères, à tant de labeurs, j’avais ajouté un  labeur. Du fond de ma longue épopée qui me tient depuis si longtemps, j’avais lancé ce jet hardi, la Bible de l’humanité. Petit livre et grand élan de cœur et de volonté. J’avais, tout comme le globe, moi aussi, dressé ma montagne, un sommet, un pic assez haut pour embrasser toute la terre.
    Je me gardai bien d’aller me reposer à la mer. Je l’aime cette étrange fée. Elle a le secret de la vie, mais elle est si agitée ! Que de fois elle ajoutait sa tempête à mon orage ! J’allai calme à l’immobilité des Alpes, – non pas aux Alpes bruyantes qui semblent une éternelle fête de cascades et de beaux lacs, Je préférai le grand ermite, le géant muet, le mont Blanc. Chez lui seul j’espérais trouver assez de neige et de repos.
    Quand on arrive de Genève, par un pays médiocre et assez pauvre d’effet, à Sallenches, on est saisi par la grandeur de la scène qu’on découvre tout à coup. L’Arve tourne, et tout est changé. La surprise n’est pas ménagée. A gauche, une aiguille immense, Varens, d’un calcaire ruineux, mal soutenue de sapins, s’élève à pic sur la route, la menace. A droite, des collines boisées semblent le premier gradin d’un sérieux amphithéâtre qu’ailleurs on trouverait une autre montagne (elle a 5 à 6.000 pieds). Cependant derrière à distance, domine, d’une énorme hauteur, le neigeux, le morne dôme.

Pierre-Louis de la Rive - Le Mont-Blanc vu de Sallanches au coucher du soleil, 1802

Pierre-Louis de la Rive – Le Mont-Blanc vu de Sallanches au coucher du soleil, 1802

      Il ne faut pas arriver par ces rares beaux jours de l’été qui trompent sur toute contrée, qui parent tout, donnent à tout un uniforme sourire. La fantasmagorie brillante des accidents de la lumière égayerait jusqu’aux tombeaux. Le soleil est un grand menteur (la photographie le prouve). Il donnera même figure à la vallée la plus froide, la plus pauvre de Savoie, qu’aux replis brûlants du Valais qui sont déjà une Italie.
     J’arrivai par un jour gris, tel que ce pays en a la plus grande partie de l’année. Je pus le voir tel qu’il est, dans le bas, mesquin et pauvre, écrasé de ces hauteurs, avec l’Arve, un vaguement extravasé. Des jardinets, petits vergers. D’assez hautes sapinières. Et là-haut le froid géant.
    La surprise n’est pas petite de trouver là des eaux chaudes. Que les Pyrénées en donnent, que ces vieilles filles du feu prodiguent les sources brûlantes, cela semble naturel. Mais qu’ici, de ce manteau immense de neiges et de sapins, sourde la chaleur d’en bas, cela saisit, fait penser. On se dit : Derrière l’apparence, le froid décor de l’hiver, il y a un autre dessous, et quelqu’un qu’on ne voit pas. Les glaces (de 1,200 pieds d’épaisseur ? on le suppose) ne sont pour lui qu’un habit. Une personne de granit est dedans ensevelie, jadis enfantée de la terre, un de ses puissants soupirs, de ces élans vers la lumière qu’elle eut ténébreuse encore. Mais, dans son tombeau de neige, cette âme reste en intimité avec sa profonde mère et toujours elle en reçoit dessous le tiède épanchement.
     Les bains de Saint-Gervais sont tristes. Un noble parc de sapins longe un petit torrent rapide. Et peu à peu on se trouve dans une fente fort étroite, entre d’assez hautes collines environ de 600 pieds. L’eau est froide, le vent glacé. De là pourtant jaillit l’eau chaude. Elle a tout l’effet d’un miracle. Dans ces eaux de neige, un pêcheur trouva par hasard la source thermale. En d’autres temps elle eût suffi pour faire une religion. Dans les Pyrénées, à Vichy, à Bourbon, etc., toute eau est un dieu, le dieu Borbo, le dieu Gorgo, etc. (V. BARRY.) En Savoie, ces dieux sont des saints, saint Gervais et saint Protais.
     Lieu, de sa nature ascétique « Avant d’user des dons de Dieu, laisse ici le péché au seuil, ta secrète maladie de l’âme. » Voilà ce que dit ce lieu. Et c’est la sagesse même. Je ne sais pourtantsi lui-même serait propre à calmer les cœurs. Il est de ceux que les Esprits ont certainement hantés. Il est clos. Des deux côtés, les sapins planent d’en haut, et, rapprochés, lui font d’étranges ombres. Les brouillards, en longs dragons, y sont attirés de l’Arve, s’y plaisent, ne peuvent le quitter. Ce paysage sinueux, fuyant, promet je ne sais quoi. Il semble plein de mystères, de songes et d’illusions. On y voudrait plus de lumière.
     Sainte lumière, sois ma médecine! J’irai à la nymphe sombre, mais je veux la dominer. Quand on sort de ce lieu étroit, qu’on monte au haut Saint-Gervais, on le trouve gai et riant. Effet singulier du contraste. Saint-Gervais est fort sérieux. Je le trouve bien mieux que gai. Il est d’une beauté touchante et il m’a été au cœur.

les anciens thermes de Saint-Gervais

En 1865, une parisienne, Marie-Louise Pailleron, fait sa cure à Saint-Gervais. Voici comment elle décrit le paysage et ses alentours :  « Pour se rendre à Saint-Gervais pour prendre les eaux, il faut emprunter la route qui vient d’Ugine, allant aux Houches, traverser les deux Saint-Gervais (Le Fayet et le village même de Saint-Gervais), et l’on débouche alors sur une véritable splendeur: d’un côté la vallée de Sallanches et Sixt, de l’autre côté la chaîne du Mont-Blanc qui jaillit d’une coupe de lumière où tous les azurs du paradis sont mêlés. Au fond de la coupe, un torrent large comme un fleuve fait rage, s’irrite, écume et saute et… déborde. C’est l’Arve. » À cette époque, en 1865, la vie de Saint-Gervais était concentrée autour de l’établissement thermal. Aucune animation, le site assez sévère par lui-même recevait peu de soleil, puisque situé dans une gorge et entouré de sapins. Appuyé au fond de cette gorge, le vieil établissement d’autrefois occupait toute la largeur du vallon. Derrière l’établissement, un torrent, ronflant avec un bruit infernal, le Bon Nant. Trois sources sont exploitées à St-Gervais, d’après « le guide pratique du médecin et du malade » de l’époque. La quatrième est à ciel ouvert, au pied même de la cascade derrière l’établissement, au pied du glacier du Bonhomme. (Les Thermes de St-Gervais – Evelyne Anthoine, 2003)


Je n’étais pas à l’entrée qui domine le cours de l’Arve, et qui voit de loin Sallenches. Je vivais à l’autre bout dans une petite maison qui ne voyait rien de cela, la respectable maison des Gontard, qui trouvèrent l’eau chaude (d’autres en ont profité). Cette maison descendait un peu, se rapprochait du torrent, mais, sans le voir, n’en avait le bruit. L’église était à côté avec de grands arbres ombreux, un fort beau cimetière fleuri. Plus loin, au delà du torrent, quelques petits vergers en pente montant une haute colline, la fumée bleuâtre de quelques chaumières, des sapins. Finis mundi.

     La pluie devant les sapins, ces fumées, de lourds nuages qui montaient à nous, se traînaient, était-ce une chose bien gaie?
      Nous n’en éprouvions pas moins une certaine alacrité. La vie nous paraissait légère. Était-ce l’effet de l’air (à cette hauteur de 2.400 pieds) ? Etait-ce le dégagement de l’existence inférieure, des pensées d’un monde absent ?
Les lourds nuages de l’âme s’envolent sur ces hauteurs, ils s’en vont a la grande mer flottante de ceux que je vois errer sur notre vis-à-vis, sur ces cirques fantastiques qui simulent des personnes, aux aiguilles de Varens, sur les pointes du Mont-joye.
Je pensai aux amis absents, à la société languissante des grandes villes du bas-pays, de Seine ou du Rhin, de Hollande, aux épais brouillards de Londres. Je me disais, au moment surtout des jolies éclaircies quel avantage de monter ! que le monde n’est-il ici, allégé et affranchi

     De Paris à Genève, on a 1,600 livres de moins à et 2,400 de Genève ici. Lieu de liberté véritable ! Plus bas, plus haut, on respire moins.
     La charmante demoiselle du logis, vrai peuplier, plus svelte qu’on n’est en Savoie, son petit frère, un enfant, aidaient la jeune domestique au ménage, aux provisions qu’il fallait souvent chercher loin. Nous vivions un peu de hasard, avec cette confiance en Dieu des Antoine et des Pacôme attendaient quelquefois que le pain leur vint du ciel.
Dès que la pluie s’arrêta, pendant que j’écrivais encore, ma seconde âme, plus jeune, curieuse de voir le pays, alla à la découverte. Tournant l’église, elle alla vers Bionney (c’est le chemin de Notre-Dame de la Gorge, qui mènerait en Italie); mais l’intérêt, justement, était d’ignorer tout cela, d’aller en pays inconnu. Celle qu’elle avait avec elle, encore plus curieuse de voir, n’en savait pas davantage. Tout était encore bien mouillé. Les vénérables noyers qui datent, je crois, du temps où les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem, rendaient le chemin fort humide, et jetaient des gouttes encore. C’était le jour du marché; la route était animée; chacun conduisait ses bêtes, vaches, oies, moutons, etc. Un paysan avisé, très fin, menait doucement, comme on mène une mariée, deux jolis petits porcs noirs. Ces paysans étaient fort polis, disaient : « Bonjour ! » Les femmes, vieilles avant l’âge, bonnes et laides (elles travaillent tant !) voyaient d’un œil maternel (parfois, ce semble, attendri), la jeune dame un peu pâle, comme on voit un enfant malade. Elles souriaient des détours qu’elle faisait au passage de leurs vaches, les évitant, leur cédant le chemin, avec un peu trop de respect. Le temps, lui aussi, était, on peut dire, un demi-malade, ne pouvant se décider entre le soleil et la pluie. Les avoines étaient par terre, attendant pour sécher, et ne pouvant pas rentrer. Pauvre petite récolte, maigre, bien aventurée.
      Cette pluie plaisait aux prairies; elles étaient très-fleuries. Elle plaisait aux ruisseaux. Il n’était jusqu’au plus petit qui ne jasât, murmurât. Plusieurs, gros, forts et rapides, d’un glouglou puissant, semblaient discorder avec ces lieux modestes et plutôt petits. Ils venaient de haut et de loin, étaient bien visiblement fils d’un monde supérieur. A certain détour du chemin, ce haut monde se révéla de côté, par un angle étroit (le glacier de Bionassey). C’était une montagne d’or, au soleil éclatant spectacle. On doubla, précipita le pas, pour voir de plus près. Mais déjà cet or mobile changeait; ce n’était plus qu’argent… Inconstance de la lumière L’argent devint simple neige. Et la neige, peu à peu, prenait des teintes de plomb.
Le retour en fut attristé, plus lent. Le jour avait baissé déjà, quoique ce fût en plein été. Elle rentra bien sérieuse, mais les mains pleines de fleurs.

     Le matin était léger, un peu froid, agréable et gai. On travaillait devant les neiges qui, cette année, au mois d’août, poudraient nos hautes collines.
     Puis, nous allions voir nos voisins, les sapins de la cataracte. Ces arbres graves du Nord, placés bas sur le froid torrent, et très-haut près des sommets, encadraient et protégeaient, aux gradins intermédiaires, des arbres plus délicats, poiriers, pommiers, de petits champs. Nous voyions avec respect ces vénérables résineux qui sont les aînés du monde, qui ont enduré tant de choses dans les âges les plus difficiles, et aujourd’hui encore soutiennent, défendent tant de lieux exposés. Ils semblent les frères naturels des populations souffrantes, méritantes, laborieuses. Nous fîmes tant de lieux exposés. Ils naturels des populations souf- laborieuses. Nous fîmes avec eux amitié.
Notre sapinière d’en face apparaissait à notre droite, sur le coin de la colline. Nous  passions le Pont du Diable (nom commun dans chaque pays). Nous remontions, traversions des vergers, une ferme, pauvre, mais hospitalière. Le fermier, homme fort doux, fin, âgé, avait été à Paris longtemps commissionnaire, avait rapporté des des économies, épousé une jolie femme qui n’était pas du pays. Ils avaient de beaux enfants, et, ce semble, une ombre d’aisance, aux années du moins où d’en haut le vent n’est pas trop glacé. L’ensemble était fort touchant; mais cet homme, déjà fort mûr, dont l’ainé n’avait que douze ans, arriverait-il à le voir assez grand pour travailler, le remplacer près de sa mère?

     La sapinière était fort belle. Elle faisait de sombres rideaux, l’un d’effet très-fantastique, qui tour a tour cachait, montrait les bains dans la profondeur; l’autre, plus loin, clair et gai, où l’on voyait la vallée tournoyante jusqu’à Sallenches. Dans l’épaisseur, certaines ruines, manifestement Celtiques, de leur noire antiquité, semblaient rendre plus ténébreuse la forêt, obscure d’elle-même.
     En s’éloignant, gravissant vers un lieu plus découvert, la vue embrassait Saint-Gervais, sa vallée, le chemin des glaciers. Vue étendue et trés-douce, humaine (ce mot-là dit tout). C’étaient au fond les prairies, les ruisseaux, et Je travail, des moulins à scier les planches, de minimes moissons d’avoine, de pauvres chalets qui n’ont nullement l’ampleur de ceux de la Suisse. Ils montaient fort haut sur les pentes. Au plus haut, les sommets étaient moins dépouillés que l’on n’eût cru. Ils témoignaient par un vert pâle que le géant n’était pas immuablement sévère.
     Tout cela grave, attendrissant par un temps couvert et tiède, dans l’attente de l’orage. Nous nous assîmes à mi-côte sur une même pierre étroite, en silence, et trop unis de pensées pour nous les dire. Quelques gens étaient aux champs hâtant leurs travaux, inquiets. La pluie allait venir encore; dans un mois ou deux l’hiver. L’incertain de toutes choses nous frappait. Tout était doux; on voyait bien peu les glaciers, par un angle étroit à peine; mais leur verdâtre sourcil ne promettait rien de sûr.

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Samuel Birmann - le glacier inférieur de Grindelwald, 1826

Samuel Birmann – le glacier inférieur de Grindelwald, 1826

Samuel Birmann - la Mer de Glace, août 1823

Samuel Birmann – la Mer de Glace, août 1823

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II – LE MONT BLANC – LES GLACIERS

     Bien avant d’aller au mont Blanc, j’avais vu le Grindelwald, un glacier très-accessible, dont les abords ne sont pas dénaturés, arrangés, comme ceux de bien d’autres glaciers où l’on a trop préparé des effets artificiels. Je l’avais vu tout à coup, non prévenu, par une brusque surprise, sans réfléchir, sans rappeler de vains souvenirs littéraires qui faussent l’impression vraie. Je l’eus naïve et très-forte d’étonnement et d’horreur.
     J’avais quitté le matin Interlaken et son affluence vulgaire. J’étais arrivé au village, descendu à Grindelwald dans un excellcnt hôtel. La pièce peu éclairée où j’entrai, n’offrait rien de remarquable; mais on ouvre une fenêtre… Je me retourne. Cette croisée, tout inondée de lumière, m’apparaît dans son cadre étroit plus que pleine, débordante de je ne sais quoi d’énorme, éclatant, en mouvement, et qui venait droit à moi.
     Vraiment, rien de plus formidable. chaos lumineux, qui semblait tout près déjà des vitres, voulait entrer. L’effet ne serait pas plus grand si un astre tout à coup touchait la terre elle-même et la foudroyait de lumière.
     Au second regard, je vis que cette chose monstrueuse n’était pas si près pourtant. Elle avait l’air d’être en marche, mais elle s’arrêtait à temps dans un lieu assez profond. Elle restait à mes pieds. Chose étrange qu’immobile, elle parût en mouvement ! Elle semblait saisie au passage, prise en route, pétrifiée.
     Il faut voir ces objets de loin. De près, sans vaine poésie, rien ne semblait plus grossier, plus âpre, plus rude. Figurez-vous une grande voie d’un blanc sale, large de demi-lieue peut-être avec de profonds sillons, des ornières fort enfoncées, brutalement cahotées. Quel épouvantable char, ou quelle charrette du diable a donc descendu par là ? Entre, se dressaient des cristaux, peu brillants, en pains de sucre, de 15 ou 20 pieds de haut, blanchâtres, et quelques-uns nuancés de bleu pâle, d’un certain vert de bouteille, équivoque et sinistre.
    Cette descente visiblement était un épanchement d’une très-vaste mer de glace dont on voyait au plus haut le bord, une ligne roide qui coupait dans le ciel bleu. Tout cela, miré au soleil, avaitune dureté sauvage, un grand effet d’indifférence superbe pour nous autres d’en bas, le dirai-je? un air d’insolence. Je ne m’étonne pas si Saussure, un esprit si calme, si sage, ayant gravi le glacier, sentit un mouvement de colère. – Moi aussi, je me sentais méprisé et provoqué par ces énormités sauvages. Je leur dis assez brusquement « Ne faites pas tant les fiers! Vous durez un peu plus que nous. Mais, montagne, mais, glacier, qu’est-ce que vos 10,000 pieds près des hauteurs de l’esprit ?»
     Je voulus les voir de plus près. Du village, je descendis, je touchai le bord, y entrai. Les ouvertures sont variables. En ce moment le glacier béait en bouches étroites, peu élevées, brillantes et polies au dehors. Dedans tout était glissant, avec de dangereuses pentes qui menaient je ne sais où. Ces pentes, une double et triple voûte bleuâtre, leurs cassures coupantes, aigres à l’œil, leur transparence, disaient de se défier. Rien n’était significatif plus qu’un joli bouquet de fleurs qui, depuis bien des années, restait enchâssé, se montrait à travers la glace avec ses vives couleurs. Engagé là, on est sûr d’y être bien conservé. Aucune image de mort ne frappe plus sensiblement que cette longue exhibition funéraire, cette éternité forcée qui joue tristement la vie, cette impossibilité de retourner à la nature et de rentrer dans le repos.

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     Le montagnard ne voit pas sa montagne comme nous. Il lui est fort attaché et il y revient toujours, mais l’appelle « le mauvais pays. » Les eaux blanchâtres et vitreuses de rapidité farouche qui s’échappent en bondissant, il les nomme « les eaux sauvages » La noire forêt de sapins, suspendue aux précipices, qui semble l’éternelle paix, elle est sa guerre, sa bataille. Aux plus rudes mois de l’année, quand tout autre travail cesse, il attaque la forêt. Guerre dure, pleine de dangers. Ce n’est pas tout de couper ces arbres et de les précipiter, il faut diriger leur chute; il faut les reprendre en route, régler les terribles bonds qu’ils font au lit des torrents (voy. dans Rambert, la Flottée). Le vaincu est souvent fatal au vainqueur, l’arbre au bûcheron. La forêt a ses histoires lugubres d’orphelins, de veuves. Pour la femme et la famille, une terreur pleine de deuil repose sur ces hauteurs dont les bois mêlés de neige se marquent au loin funèbrement par des taches de blanc et de noir.
     Les glaciers étaient jadis un objet d’aversion; on les regardait de travers. Ceux du mont Blanc s’appelaient en Savoie « les monts maudits.» La Suisse allemande, en ses vieilles légendes de paysans, met les damnés aux glaciers. C’est une espèce d’Enfer. Malheur à la femme avare, au cœur dur pour son vieux père, qui, l’hiver, l’éloigne du feu ! En punition, elle doit, avec un vilain chien noir, errer sans repos dans les glaces. Aux plus cruelles nuits d’hiver où chacun se serre au poêle, on voit la-haut la femme blanche, qui grelotte, qui trébuche aux pointes aigües des cristaux.
     Dans la vallée diabolique, où, de minute en minute, tonne et brise l’avalanche la Jungfrau, ce sont de damnés barons, de féroces chevaliers, qui doivent toujours, chaque nuit, l’un contre l’autre heurter, fracasser leurs fronts de fer.
     La légende Scandinave, de génie haut et terrible, a fantasquement exprimé les effrois de la montagne. Elle est pleine de trésors, gardés par des gnomes affreux, par un nain de force énorme. Au château des monts glacés, trône une impitoyable vierge, qui, le front ceint de diamants, provoque tous les héros, en rit d’un rire plus cruel que les traits aigus de l’hiver. Ils montent les imprudents, ils arrivent au lit mortel, et restent là enchaînés, faisant avec une épouse de cristal la noce éternelle.
     Cela ne décourage pas. La cruelle et l’orgueilleuse qui est au haut de la montagne, elle aura toujours des amants. Toujours on voudra monter. Le chasseur dit « C’est pour la proie. » Le grimpeur dit « Pour voir au loin. » Moi, je dis « Pour faire un livre. » Et je fais plus d’ascensions, je descends plus de précipices, assis à la table où j’écris, que les grimpeurs de la terre ne feront jamais aux  Alpes.
    Le réel dans tous ces efforts, est qu’on monte pour monter.
    Le sublime, c’est l’inutile (presque toujours). Le fameux passage par les glaces du Nord, trouvé au bout de trois cents ans, ce sera toujours l’inutile (s’il est vrai que ces glaces changent). L’ascension en ballon, c’est jusqu’ici l’inutile. L’ascension du mont Blanc a été fort peu utile. Les expériences qu’on y fait se faisaient un peu moins haut. Ce que Saussure a cherche vingt-sept ans, se préparant, tournant autour du mont Blanc, ce que Ramond, dix années, chercha de même au mont Perdu  – c’est surtout d’y avoir monté.
   De toutes les loteries furieuses qui troublent le cœur de l’homme, la plus noble, certainement, était la chasse aux chamois. Le péril en était l’attrait; c’était la chasse à la montagne plus qu’à l’animal timide. On la prenait corps à corps en ses plus scabreuses horreurs, où elle a pour se défendre le réel et l’illusion, glaces, brumes, abîmes, crevasses, les tromperies de la distance, les mensonges de la perspective, la ronde effrénée du vertige.
     D’autant plus on s’y acharnait. Ces hommes, dans tout le reste avisés, prudents, déliraient. L’amour, en ses ravissements, n’avait rien qui approchât de l’épouvantable plaisir de suivre la bête aux abîmes, aux bords étroits, impossibles, où le malin petit cornu s’amuse à attirer le fou. Le gouffre, sous son œil hagard, tournoie. Tourne sur sa tête le vautour plein d’appétit. Voilà une jouissance !.. Le père, l’autre année, fit le saut. C’est le tourb du fils. Un d’eux, à peine marié à une fille qu’il aimait fort, n’en disait pas moins à Saussure : « Monsieur, cela ne fait rien. Comme mon père y a péri, moi, il faut que j’y périsse. » En trois mois il tint parole.
     Quelle attention l’hiver, lorsqu’au coin du feu le chasseur, l’autorité de la contrée, disait ce qu’il avait vu en rôdant autour des glaciers! Quel frissonnement à l’entendre conter ce qu’il avait senti en regardant dans l’azur sinistre de la crevasse ! «Mais aussi disait-il encore, j’ai vu, sous des voûtes de 20, 50 pieds, parfois de 100 pieds de haut, des grottes tout étincelantes de cristaux qui vont presque à terre. Des cristaux ou des diamants. » Qui n’eût rêvé de ces récits ? combien palpitait le cœur du crédule Savoyard ! « Oh! qui eût pu monter là! c’était une fortune faite. Soixante années de misères, à ou ramoner, feraient moins. Un jour d’audace, un tour hardi suffirait. Quel mal de voler le diable ? C’est lui, ou ce sont ses fées qui gardent là leurs diamants. »
     Pour qu’il eût la témérité de monter, de dépasser la limite où va le chamois, il fallait ces bruits de trésors, l’imagination ignorante qui confondait les stalactites avec le cristal de roche, cristal et diamant, que sais-je ? On ne trouva pas cela, mais on trouva le mont Blanc.

ean-Antoine LINCK - Le Mont-blanc, vu du Prarion Fusain, encre et gouache sur papier teinté rose - 19,7 x 25,7 cm ©cliché Alain Bexon

Jean-Antoine LINCK – Le Mont-blanc, vu du Prarion

     Examinons les terreurs qui l’environnaient alors : Chamounix hélait ignoré, inconnu au pays même. On ne tournait guère, en bas, par la longue et triste vallée. C’était plutôt le passant qui, suivant le couloir de Notre-Dame de la Gorge (un chemin vers l’Italie), par hasard, était curieux et montait au Prarion, regardait de là le mont Blanc. Mais quel vis-à-vis terrible On est près de lui, à deux pas. Ce n’est pas, comme de loin, l’effet d’un immense cadavre, allongé, qui, à la tête et aux pieds, a d’autres Alpes. De près, on le voit en hauteur, seul, un immense moine blanc, enseveli dans sa chape et son capuchon de glace, mort, et cependant debout. D’autres y voient un éclat, un débris de l’astre mort, de la pâle et stérile lune, une planète sépulcrale au-dessus de la planète.
     La vaste calotte neigeuse a l’effet d’un cimetière. Pour monuments, des pyramides en sortent sombres, en deuil, en contraste avec la neige. Ces antiques filles du feu protestent contre les glaces; elles disent que ce blanc catafalque n’est rien en comparaison de l’infini ténébreux qui plonge et s’étend dessous.
     Si l’on va par Chamounix pour prendre le pied du mont, on se voit dans une impasse, lugubre huit mois de l’année (ne la jugez pas au moment où vient la foule bruyante, quelques jours, au grand soleil). La forcla du Prarion, la forcla de la Tête-Noire, serrent et ferment la vallée. On y est comme enfermé. Chateaubriand a senti que, sous le pied du colosse, sous cette énorme grandeur, on a peine à respirer. Combien on est plus à l’aise au mont Cenis, au Saint-Gothard. Leurs sommets, tout sérieux qu’ils peuvent être, n’en sont pas moins les grandes routes, les voies naturelles de toute vie animée. de chevaux, que de troupeaux, même d’oiseaux voyageurs. Le mont Blanc ne conduit à rien; c’est un ermite, ce semble, dans sa rêverie solitaire.
     Étrange énigme entre les Alpes. Tandis que toutes elles parlent par d’innombrables cours d’eau, tandis que le Saint-Gothard, expansif, généreusement verse, aux quatre vents, quatre fleuves qui font tant de bruit par le monde – le mont Blanc, ce grand avare, donne à peine deux petits torrents (qui grossiront, mais plus bas, enrichis par d’autres eaux). A-t-il des sorties souterraines? Tout ce qu’on voit, c’est qu’il reçoit toujours et donne très-peu. Doit-on croire que, discrètement, ce muet thésauriseur, amasse, pour la soif future, pour les sécheresses du globe, le trésor de la vie cachée ?
     Dès 1767, sur le glacier du Léchaud, on voyait nombre de grottes que les chercheurs de cristaux avaient creusées et fouillées. En 1784, un guide, disait-on, avait été heureux, en avait trouvé beaucoup dans un éboulement il aurait rapporté 500 livres pesant de grands cristaux, transparents, de belle teinte purpurine. Cela leur fit perdre la tête. Un des Balmat (famille illustre de guides, et intrépide entre toutes) monta et ne trouva rien qu’un épouvantable orage qui le mit fort en danger. Les Esprits de la montagne voulaient décourager, sans doute, les indiscrets, les téméraires qui touchaient à leur trésor.
    Mais un autre Esprit, par le monde, errait inquiet, curieux, intrépide, l’Âme du dix-huitième siècle qui ne se décourageait pas. De plus en plus, on regardait en haut; une ambition de Titan était chez tous. Le ballon fut inventé en 1783. Pilatre, Arlandes, les premiers des mortels, quittèrent la Terre.
     L’ascension du mont Blanc, provoquée par les savants, les Paccard et les Saussure, fut faite, en juin 86, par Jacques Balmat (de Chamounix). Balmat trouva le chemin et y mena Paccard (août 86), Saussure août 87).

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Percy, Gordon, Mary, Claire et les autres au pays du Mont-Blanc ou le quator infernal – (1)…

 

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Jean-Antoine Linck - Vue de Genève depuis Cologny

Jean-Antoine Linck – Vue de Genève depuis Cologny

Francois Diday - Le Mont Blanc et l'Arve vus de Sallanches

François Diday – le Mont Blanc et l’Arve vus de Sallanches

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Percy et Mary Shelley, Byron et Claire Clairmont

Le quator infernal : Percy et Mary Shelley, Byron et Claire Clairmont°

    Entre le 10 juin et le 20 juillet 1816, le temps est exécrable au-dessus du lac de Genève. Des orages terribles se succèdent jour après jour, les roulements de tonnerre rompent le silence et les éclairs trouent le velours noir de la nuit. La température est anormalement basse pour la saison, il neige et il a même gelé alors que l’on est en plein été. Dans la grande et belle demeure que l’un d’entre eux a loué au bord du lac, quatre jeunes anglais à l’âme romantique s’évertuent à tuer le temps en imaginant des histoires fantastiques et lugubres. Le  plus âgé n’a que 28 ans, il est arrivé à Genève précédé d’une réputation sulfureuse de poète décadent et maudit, c’est le jeune homme qui a loué la villa, tout à la fois poète et Lord, George Gordon Byron. Avec lui se trouve un autre jeune poète de quatre années son cadet, Percy Bisshe Shelley, sa maîtresse, Mary Wollstonecraft Godwin âgée de 19 ans et la demi-sœur de celle ci, Mary Jane Clairmont plus connue sous le nom de Claire Clairmont, âgée elle de 18 ans, qui est devenue la maîtresse de Byron. Si deux d’entre eux, Byron et Shelley, sont déjà célèbres, l’une des jeunes filles Mary, qui deviendra Mary Shelley le sera bientôt après avoir écrit un roman qui connaîtra un immense succès. L’un des accompagnateurs de Byron, le sieur Polidori qui remplit pour celui-ci le double rôle de médecin et de secrétaire connaîtra également un succès littéraire avec un roman écrit au même moment. Ce que tous ces anglais ignorent, c’est qu’un volcan s’est réveillé quinze mois plutôt à plus de 11.000 km de là, sur une petite île de l’archipel indonésien, et que l’éruption terrible qui a accompagné son réveil  exercera une influence importante sur leur existence.

Vue de Genève et Mont-Blanc depuis Pregny, vers 1815/1820 - émail signé J-L Richter et A-J Troll.

Vue de Genève et Mont-Blanc depuis Pregny, vers 1815/1820 – émail signé J-L Richter et A-J Troll.

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Les protagonistes

Mary Wollstonecraft Godwin

20070418klplylliu_147.Ies.SCO   Née en 1797 à Somers Town, un faubourg de Londres, elle est la fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft militante du droit des femmes et de l’écrivain politique William Godwin considéré aujourd’hui comme l’un des pères de l’anarchisme. Elle ne connaîtra jamais sa mère, morte de septicémie des suites de ses couches alors qu’elle n’est âgée que de onze jours. Mary idéalisera toute sa vie cette mère absente. Elle a alors une demi-sœur de trois années son aînée, Fanny Imlay, née d’une première liaison de sa mère. Son père se remariera quatre ans plus tard avec Mary Jane Clarmont qui a déjà un fils et est déjà enceinte sans que l’on sache aujourd’hui qui en était le père. Claire Clarmont naîtra en 1798 et sera donc la sœur cadette de Mary Wollstonecraft Godwin. Son père fera en sorte que Mary bénéficie d’une éducation étendue et l’encourage à adhérer à ses théories politiques libérales. En 1814, elle a alors 17 ans, Mary entame une liaison avec un ami et admirateur de son père, le poète Percy Bysshe Shelley. Shelley était alors alors marié avec Harriet Westbrook avec laquelle il avait eu une petite fille née l’année précédente, Lanthe Shelley, et Harriet était de nouveau enceinte. Le 26 juin 1814 ils se déclarent mutuellement leur amour sur la tombe de la mère de Mary au cimetière de Saint-Pancras, lieu où ils avaient l’habitude de se rencontrer secrètement. Shelley demande la main de la jeune fille à Godwin mais se heurte à un refus. Les tourtereaux décident alors de fuir et le 28 juillet le couple prend le chemin du continent en compagnie de Claire Clairmont, la demi-sœur cadette de Mary. Ils effectueront un voyage rocambolesque à travers la France en compagnie d’un âne, une mule ou sur une carriole et termineront leur périple à Lucerne en Suisse d’où ils devront regagner l’Angleterre par le Rhin en septembre 2014 par manque d’argent. Mary étant tombée enceinte durant le voyage, un bébé naîtra en janvier 2015, prénommé William, à peine quatre mois après la naissance de Charles, l’autre fils de Shelley, Harriet ayant accouché entre temps.

St Pancras Old Church et son cimetière. Au premier plan, la rivière Fleet, aujourd'hui souterraine.

St Pancras Old Church et son cimetière où les deux amoureux se retrouvaient. Au premier plan, la rivière Fleet, aujourd’hui souterraine.

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Percy Bysshe Shelley

5115-percy-shelley    Il est né en 1792 près d’Horsham dans le Sussex. Fils de baronet, il fait ses premières études à Brentford dans un établissement à la discipline sévère puis au collège d’Eton où son aspect fragile et efféminé en feront le souffre-douleur de ses camarades. Il se réfugie alors dans les études, la chimie, l’occultisme et l’écriture. Son premier roman, de style gothique, a été écrit à l’âge de seize ans suivi d’ouvrages de poésies. Etudiant à Oxford où il s’est lié d’amitié avec Thomas Jefferson Hogg, il en est exclu avec ce dernier pour avoir écrit et publié un pamphlet, la Nécessité de l’athéisme (1811). Renié par son père, il part pour Londres, où il s’entiche d’une jeune fille, Harriet Westbrook, qu’il enlève et épouse en 1811, il a alors dix-neuf ans et la jeune fille en a seize.. Un enfant naîtra de cette union en 1813, Lanthe. Ses écrits révolutionnaires (Declaration of Rights Dublin, 1812. et The Devil’s Walk (1812) lui attirent les foudres du gouvernement et l’oblige à se déplacer sans cesse pour éviter une arrestation. C’est durant un séjour en Écosse et au Pays de Galles qu’il il écrit son premier grand poème : la Reine Mab (1813). Mais le mariage avec Harriet se délite; séparé d’elle alors qu’elle est enceinte, il fait la connaissance, en mai 1814, des filles du philosophe Godwin qu’il admire et dont il est devenu l’ami. Il semble qu’il ait d’abord été attiré par l’aînée, Fanny, que Godwin éloigne prudemment de lui mais c’est finalement sur la plus jeune, Mary, alors âgée de 17 ans, qu’il jette son dévolu et avec laquelle il débute une liaison malgré l’opposition catégorique du père. Bravant l’hostilité de celui-ci, il l’enlève et s’enfuit avec elle et sa demi-sœur Claire Clairmont en France, puis en Suisse.

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Mary Jane Clairmont (1798-1879)

 Claire_Clairmont,_by_Amelia_Curran    Plus connue sous le nom de Claire Clairmont, elle est la fille que Mary Jane Vial Clairmont, la seconde femme du philosophe William Godwin,, a eu en 1798 d’une union précédente. Godwin l’a épousé quatre années après la mort de sa première femme, Mary Wollstonecraft, en 1801.  La petite Claire sera donc élevé au domicile familial en compagnie de ses deux demi-sœurs : Mary, la fille de Mary Wollstonecraft et de Godwin et Fanny Imlay, la fille que Mary Wollstonecraft avait eu d’une première liaison.
     Mary Jane Vial Clairmont, la nouvelle épouse de Goldwin avait tendance dans la famille à favoriser ses propres enfants et Claire fut par exemple la seule à prendre des cours de français qu’elle parlait parfaitement. C’était une jeune fille vive et jolie aux cheveux noirs et bouclés qui possédait un beau teint et des yeux noirs brillants. Elle était imaginative et émotive mais se laissait vite déborder par ses humeurs et ses impulsions. Elle possédait un vif sens de l’humour. Très bonne chanteuse et pianiste accomplie, elle était de bonne compagnie mais ne bénéficiait pas du talent du reste de la famille pour l’écriture. On peut se faire une idée de l’image qu’elle se projetait d’elle même en lisant l’annotation qu’elle avait écrit dans son journal lors de la lecture du Roi Lear : « Qu’est-ce que doit faire pauvre Cordelia – AMOUR ET SILENCE » et « Oh ! c’est vrai – L’AMOUR VERITABLE ne pourra jamais se montrer au grand jour – il courtise les clairières secrètes. » On s’est interrogé sur la nature des relations qui unissaient Claire Clairmont et Shelley; on sait que Shelley était un partisan de l’amour libre et qu’il avait proposé à son ami Hogg de « partager » Harriet mais celle-ci s’y était opposée. En faisant allusion à Mary et ClaireHogg parlait en plaisantant de « Shelley et ses deux femmes. » Les relations du trio ne pouvait que faire jaser d’autant plus près qu’après leur retour de leur première virée sur le continent, Claire a refusé de rejoindre ses parents et continué bizarrement à vivre avec sa demi-sœur et l’amant de celle-ci.

   Mais jouer le second rôle ne pouvait convenir à l’ambitieuse Claire Clairmont. Il lui fallait être l’égale de sa demi-sœur et pour cela, se trouver elle-aussi un amant de poète. Elle choisit le poète le plus célèbre et en même temps le plus décrié d’Angleterre, George Gordon Byron, qui incarnait l’image même du héros romantique et le poursuivit de ses assiduités, lui écrivant tous les jours, d’abord pour des prétextes futiles puis finalement pour lui déclarer son admiration et son amour. Byron alors déprimé par le scandale provoqué par l’échec de son mariage, sa liaison incestueuse avec sa demi-sœur Augusta Leigh et sa bisexualité a fini par céder et entama avec elle une liaison. Byron avait prévu de faire un séjour en Suisse pour fuir le climat délétère pour lui de l’Angleterre où il était accusé de sodomie et d’inceste, aussitôt la jeune femme exhorta sa sœur et Shelley de se rendre également en Suisse. Claire aurait voulu que sa liaison avec Byron  soit fondée sur l’amour et la passion romantique mais le poète n’eut jamais de véritables sentiments pour elle. Voilà ce qu’il disait au sujet de la jeune femme et sa présence en Suisse dans une lettre datée du 20 Janvier 1817.

«Vous savez sans doute que j’ai vu un jour surgir une étrange fille, qui s’était présentée à moi peu de temps avant que je quitte l’Angleterre, mais ce que vous ne savez pas, c’est que je l’ai retrouvée avec Shelley et sa sœur à Genève. Je ne l’ai jamais aimé, ni fait semblant de l’aimer, mais un homme est un homme, et si une jeune fille de dix-huit ans vient caracoler autour de vous à toutes les heures de la nuit, la suite se devine aisément… La conséquence de tout cela, c’est qu’elle est tombée enceinte et est revenue en Angleterre pour aider à peupler cette île désolée. » 

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la façade Ouest de Newstead-Abbey, 1813

la façade Ouest de Newstead Abbey (Nottinghamshire), 1813

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George Gordon Noel Byron

Lord Byron    Né à Londres en 1788, George Gordon, fils de John Byron, capitaine aux gardes, et de sa seconde femme Catherine Gordon de Gight, d’une famille d’Aberdeenshire descendant des Stuarts, n’a que peu connu son père, mort quand il avait trois ans mais qui avait eu le temps de dissiper la fortune de sa femme. Celle-ci se retira avec son fils à Aberdeen et y vécut pauvrement. C’est donc dans les montagnes de l’Écosse que Byron passa sa première enfance qui fut triste et maladive sous la coupe d’une mère au caractère aigri, capricieux et emporté qui l’accablait tour à tour de caresses et de mauvais traitements. C’est pendant cette période qu’il développa cette irritabilité et cette susceptibilité excessives qui figurent parmi les principaux défauts de son caractère. D’une beauté remarquable, il avait une démarche claudiquante à la suite d’un accident survenu à sa naissance et cette infirmité, quoique légère, fut pour lui une source constante d’amertume. Il connut son premier amour à l’âge de neuf ans et éprouva une seconde passion pour l’une de ses cousines, Margaret Parker âgée d’à peine treize ans mais qui mourut l’année suivante à la suite d’un accident. C’est à cette occasion qu’il composa ses premiers vers. En 1798, son grand-oncle William lord Byron décède et il hérite de la pairie, du domaine de Newstead-Abbey et d’une fortune. Sa mère l’envoya au collège de Harrow où il se fit remarquer par son indiscipline et sa haine de toute tâche imposée. À Newstead-Abbey, en 1803, à l’âge de quinze ans, il s’éprit d’une jeune fille du voisinage, Mary Chaworth alors âgée de dix sept ans qui lui préféra un autre. Le jeune Byron envoyé à Trinity College à Cambridge, se consola par de nombreuses amours et scandalisa bientôt l’Université par son indiscipline et ses frasques. C’est à Cambridge qu’il publia en 1807 son premier recueil de poésies Hours of Idleness, où il décrit ses passions précoces et fait preuve de scepticisme et de misanthropie. Il sortira diplômé de Cambridge en 1808 continuant de défrayer la chronique par ses nombreuses aventures scandaleuses En 1809, Le titre hérité de son grand-oncle lui permet de siéger à la Chambre des Lords où il rejoint l’opposition. La même année le jeune poète réplique aux critiques qui lui sont adressées par une satire, English Bards and Scotch Reviewers (1809) en s’attaquant à l’establishment. Las des débats parlementaires, il décide de partir pour une tournée de deux années dans les pays méditerranéens : Portugal, Espagne, Albanie, Turquie puis Grèce. Revenu en Angleterre en 1811, il se remet à l’écriture et publie en 1812 les deux premiers chants de Childe Harold’s Pilgrimage où il décrit ses impressions de voyage et ses propres aventures et qui obtint un immense succès : « Je me réveillais un matin, dit-il, et j’appris que j’étais célèbre. » Sa popularité s’accrut encore après le discours qu’il prononça à la Chambre Haute contre les mesures de rigueur prises par le gouvernement pour étouffer les émeutes d’ouvriers. De 1812 à 1814, d’autres publications : Giaour, Bride of Abydos, Corsair et Lara, augmentent sa notoriété. Byron devint alors l’idole de la jeunesse dorée de Londres. Sa production littéraire au cours de cette période met en scène de farouches et sombres personnages tourmentés par le remord ou le désir de vengeance. Il entretenait alors une relation étroite avec sa demi-sœur, Augusta Byron, qui tombe enceinte et donne naissance à une fille dont on le soupçonne d’être le père. Donnant l’impression de vouloir se ranger, il épouse alors, à l’étonnement de ceux qui le connaissent, Annabella Milbanke, la fille d’un baronnet du comté de Durham, qui s’était éprise de lui : « Elle est si bonne que je voudrais devenir meilleur ». Le mariage le rendit dans un premier temps heureux mais dès le mois de mars les époux allaient s’installer à Londres près de Hyde Park, et c’est là qu’éclata leur incompatibilité d’humeur. Lady Byron, jolie, intelligente, distinguée, mais imbue de tous les préjugés de la haute société britannique était dévote et faisait preuve d’une vertu hautaine et sans nuances alors que Byron professait le mépris le plus profond pour toutes les conventions sociales, la respectabilité et le dogme religieux. Excédé, il ne tarda pas à délaisser sa jeune épouse qui entre temps était devenue enceinte. En même temps, les problèmes financiers du couple s’aggravèrent du fait des libéralités du poète au point qu’il avait du, en novembre 1815, vendre sa bibliothèque et que les huissiers faisaient le siège de leur maison. Le 10 décembre 1815 Annabella accoucha d’une fille, Augusta-Ada, et le 6 janvier Byron, qui ne communiquait plus avec elle que par lettres, lui écrivit qu’elle devait quitter Londres aussitôt que possible pour vivre avec son père en attendant qu’il ait pris des arrangements avec ses créanciers. Elle partit huit jours après rejoindre ses parents à Kirkby Mallory et s’occupa de faire déclarer son mari « insane », affirmant qu’elle ne le reverrait jamais plus. Cette séparation, jointe au fait qu’on le soupçonnait d’inceste avec sa demi-sœur et de sodomie, fit scandale; Byron fut accusé de toutes sortes de vices monstrueux, et la presse anglaise, toujours hypocritement vertueuse le compara à Néron, Héliogabale, Caligula, Henri VIII. Il n’osa plus se montrer en public et se résolu à quitter l’Angleterre en avril 1816 pour traverser l’Allemagne et la Suisse où il s’installa quelque temps. C’est là qu’il retrouvera le couple Shelley et Claire Clairmont avec laquelle il avait eu une liaison avant son départ. Il ne reviendra jamais en Angleterre.

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Eruption du Tambura - illustration Greg Harlin

Eruption du Tambura – illustration Greg Harlin

« I had a dream, which was not all a dream.
The bright sun was extinguish’d, and the stars
Did wander darkling in the eternal space,
Rayless, and pathless, and the icy earth
Swung blind and blackening in the moonless air;
Morn came and went – and came, and brought no day« 

De silence entouré, je dormais; j’eus un songe
Dont l’effrayant tableau n’était pas tout mensonge,
Le soleil n’était plus; sur l’obscur firmament
Tous les astres éteints erraient aveuglément,
Et la terre, durcie en un globe de glace,
Roulait sombre au milieu de l’éternel espace,
A l’heure que le tems prescrit à son retour
Le matin se leva sans ramener le jour (…)

« Darkness » (1816) by Lord Byron

Le volcan Tombora

mount-tambora    Certains pourront être étonnés que nous ayons placé le volcan indonésien Tombora parmi les protagonistes de ces événements. On comprendra dans les lignes qui vont suivre qu’il est effectivement un des éléments essentiels de l’histoire; sans lui, il est certain que les existences de Mary Wollstonecraft Godwin et du sieur Polidori auraient été différentes de même que la forme et le contenu de certaines des productions littéraires de Shelley et Byron.
    Le 5 avril 1815, le volcan, situé sur l’île indonésienne de Sumbawa, entre soudainement en éruption dans une détonation fracassante audible à plus de 1 400 km de distance. Cette manifestation déjà très importante n’est pourtant rien comparée à ce qui devient 5 jours plus tard la plus violente éruption volcanique dont nous gardons la trace.. On estima la puissance de son éruption à huit fois celle de l’éruption du Vésuve, soit plus de dix mille fois les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies. Des raz de marée s’abattirent sur les îles à plusieurs centaines de kilomètres de distance. L’activité volcanique tua directement 11 000 personnes. À ces victimes s’ajoutèrent celles des tsunamis, de la famine et des épidémies qui sévirent sur Sumbawa et Lombok et qui tuèrent 49 000 personnes. Le phénomène se solda par l’émission dans l’atmosphère d’une quantité inhabituelle de cendres éjectant dans les couches supérieures de l’atmosphère des quantités immenses de poussière volcanique et d’aérosols sulfurés qui bloqueront les rayons solaires. On estime la quantité de matière émise et projetées dans l’atmosphère à près de 150 km3. La cendre envoyée dans la stratosphère fit plusieurs fois le tour de la Terre, causant, au début de l’été, de magnifiques couchers de soleil rougeoyants, que s’ingéniera à peindre William Turner. Les conséquences sont qu’en 1816 plusieurs régions du monde observent ainsi un changement climatique, avec une chute de température de plusieurs degrés Celsius. L’impact sur l’agriculture est si violent que l’Europe, qui ne s’était pas encore rétablie suite aux guerres napoléoniennes, va affronter famines et maladies qui feront plus de 200.000 victimes. Des émeutes de subsistance éclatèrent en Grande-Bretagne et en France, et les magasins de grains furent pillés. La violence fut la pire en Suisse, pays privé d’accès à la mer, où la famine força le gouvernement à déclarer l’état d’urgence. Des tempêtes d’une rare violence, une pluviosité anormale avec débordement des grands fleuves d’Europe (y compris le Rhin) sont attribuées à l’événement, comme l’été 1816, particulièrement froid et pluvieux, avec des chutes de neige et l’apparition du gel au mois d’août. Les Alpes suisses furent particulièrement touchées, à tel point que pendant l’été 1816, il y neigeait presque toutes les semaines. 

William Turner - Sunset

William Turner – Sunset

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Jean-Antoine Linck - Vue du Mont-Blanc et d'une partie de Genève,

Jean-Antoine Linck – Vue du Mont-Blanc et d’une partie de Genève

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Le séjour dans les Alpes du clan Shelley et de Byron

   C’est le 25 avril 1816 que Byron quitte l’Angleterre pour fuir le scandale que son comportement avait provoqué. Il a fait construire un grand carrosse napoléonien avec bibliothèque et coffre de vaisselle. Il est accompagné du courrier Berger, du valet Fletcher, du page Rushton et du sieur Polidori qui remplit les deux rôles de secrétaire et de médecin. L’équipage traverse les Pays-Bas, descend le Rhin et arrive le 15 mai au célèbre Hôtel d’Angleterre de Dejean à Sécheron, situé à l’entrée de Genève sur la route de Lausanne. Le poète Shelley, sa compagne Mary et la demi-sœur de Mary, Claire Clairemont avec qui il avait eu, avant son départ, une liaison, étaient arrivés deux semaines avant lui.
    Le clan Shelley avait rencontré les plus grandes difficultés pour atteindre Genève. De Dijon ils s’étaient dirigés vers le Jura, où le temps était devenu si mauvais que Shelley avait renoncé à emprunter le col de la Faucille et avait traversé les montagnes par un col plus accessible qui permettait de relier Nyon mais sur la route, la neige se mit à tomber dru et ils durent louer les services de quatre chevaux et dix hommes pour les guider et manoeuvrer leur attelage.  Mary écrivit dans son journal : « … jamais (je n’ai vu) de scène plus horriblement désolée. » Ils s’étaient installés eux aussi à Hôtel Dejean d’où la vue et les abords du lac avaient été fort appréciés :  « Des fenêtres nous pouvons voir le magnifique lac… la rive opposée en pente et couverte de vignes… les crêtes des montagnes noires s’élançant loin au-dessus, mêlées aux Alpes enneigées, le majestueux Mont Blanc, le plus haut et le roi de tous… Nous avons loué un bateau, et chaque soir, aux environs de six heures, nous naviguons sur le lac, ce qui est délicieux… » (Mary Shelley)
    Shelley et Byron qui partageaient la même passion pour la navigation (Shelley mourra quelques années plus tard au cours d’un naufrage)  louèrent un bateau pour naviguer sur le lac Léman. Quelque temps après, le 1er juin, le clan Shelley déménagea de l’autre côté du lac à la Maison Chapuis qu’ils avaient louée à Montalègre, en-dessous de Cologny ; le 7 juin, Shelley et Byron achètent leur propre bateau, un bateau à voile ouvert construit en Angleterre et connu pour être le premier bateau sur le lac possédant une quille. Ils feront de fréquentes sorties sur le lac. Le 10 juin, Byron se rapproche d’eux en louant la belle et grande Villa Belle Rive appartenant à la famille Diodati située juste au-dessus de la maison des Shelley, séparée d’elle par une vigne. elle présente l’avantage de posséder un port privé sur le lac.

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Villa Belle Rive que Byron avait loué à Cologny près de Genève et qu’il nommait villa Diodati du nom de ses propriétaires. Dans le roman Frankenstein, la maison de Victor a pour nom Belrive. 

Le Prince - Julie et Saint-Preux sur le lac Léman, 1824

Le Prince – Julie et Saint-Preux sur le lac Léman, 1824

Théodore Rousseau - Orage sur le Mont-Blanc, commencé en 1834, terminé entre 1863 et 1867

Théodore Rousseau – Orage sur le Mont-Blanc, commencé en 1834, terminé entre 1863 et 1867

William Turner - Orage, tempête de neige et avalanche sur le Val d'Aoste, 1836-1837

William Turner – Orage, tempête de neige et avalanche sur le Val d’Aoste, 1836-1837

Calamé - Orage à la Handeck, 1839

Calamé – Orage à la Handeck, 1839

    Cet été-là, par suite de l’éruption du volcan Tambora (se reporter au chapitre ci-dessus) la météo est des plus mauvaise, interdisant toute excursion en plein air.  Les quatre amis et leur entourage se voient contraints de passer la plus grande partie de leur temps dans la villa Belle Rive. Claire, qui était venue à Genève dans ce but s’employait à renouer avec Byron et pour tuer le temps, le groupe lisait des traductions françaises d’histoires effrayantes d’esprits vagabonds et de fantômes gothiques traduits de l’allemand. Les coups de tonnerre et les éclairs provoqués par les orages incessants qui éclataient au-dessus de leurs têtes créaient une ambiance d’apocalypse propices à la lecture de ces histoires sinistres. Selon Mary Shelley, c’est Byron qui, pour pimenter les soirées, eut l’idée d’organiser entre les divers participants un concours d’histoires lugubres : chacun devait écrire sa propre histoire de spectres…  C’est cette compétition qui donna naissance à plusieurs œuvres littéraires majeures : outre les poèmes et écrits de Shelley et de Byron, les romans Frankestein de Mary Shelley et Vampire de Polidori. Dans tous ces écrits, les Alpes, qui apparaissaient alors aux participants comme le siège d’une apocalypse météorologique,  vont servir de décor fantastique.

William Turner - Orage sur le lac de Thun en Suisse

William Turner – Orage sur le lac de Thun en Suisse
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XCII

     L’aspect du ciel est changé ! Quel Changement ! Ô nuit, orages, ténèbres, vous êtes admirablement forts et néanmoins attrayants dans votre force comme l’éclat d’un oeil noir dans la femme. Au loin, de roc en roc, et d’écho en écho, bondit le tonnerre animé. Ce n’est plus d’un seul nuage que partent les détonations, mais chaque montagne a trouvé une voix et à travers un linceul de vapeurs, le jura répond aux Alpes qui l’appellent.

XCIII

     Et la nuit règne : nuit glorieuse ! tu n’as pas été faite pour le sommeil ! Laisse-moi partager tes sauvages et ineffables délices et m’identifier à la tempête et à toi ! Le lac étincelle comme une mer phosphorescente et la pluie ruisselle à grands flots sur la terre. Pendant quelque temps tout redevient ténèbres ; puis les montagnes font retentir les éclats de leur bruyante allégresse, comme si elles se réjouissaient de la naissance d’un jeune tremblement de terre.

XCIV

     Il est un endroit où le Rhône rapide s’ouvre un passage entre deux rochers, semblables à deux amans que le ressentiment a séparé ; bien que leur cœur soit brisé par cette séparation, il ne peuvent plus se réunir, tant est profond l’abîme ouvert entre eux ! Et cependant, lorsque leurs âmes se sont ainsi mutuellement blessées, l’amour était au fond de la fureur cruelle et tendre qui est venue flétrir leur vie dans sa fleur; puis ils se sont quittés : l’amour lui-même s’est éteint, ne leur laissant plus que des hivers à vivre et des combats intérieurs à livrer.

XCV

     C’est là, c’est à l’endroit où le Rhône se fraie une issue, que les ouragans les plus furieux se sont donnés rendez-vous. Ils sont plusieurs qui ont pris ce lieu pour théâtre de leurs ébats; ils se lancent de main en main des tonnerres qui flamboient et éclatent au loin : le plus brillant de tous a dardé ses éclairs entre ces rocs séparés, comme s’il comprenait que là où les ravages de la destruction ont fait un tel vide, la foudre dévorante ne doit rien laisser debout.

XCVI

     Cieux, montagnes, fleuves, monts, lacs, éclairs, seul avec le vent, les nuages, le « tonnerre et une âme capable de vous comprendre, vous méritiez bien que je veillasse, pour vous contempler. Le roulement lointain de vos voix expirantes est l’écho de ce qui ne meurt jamais en  moi, – si toutefois je dors. Mais où allez-vous, ô tempêtes ? Êtes-vous comme celles qui grondent dans le cœur de l’homme ? ou bien, semblables aux aigles, y a-t-il là haut un nid qui vous attende ?

XCVIII

     L’aurore a reparu avec sa rosée matinale, son haleine embaumée, ses joues rougissantes, son sourire écarte les nuages ; joyeuse comme si la terre ne contenait pas un seul tombeau, elle ramène le jour, nous pouvons y reprendre la marche de notre existence et moi, ô Léman, je puis continuer à méditer sur tes rives, où tant d’objets réclament mon attention.  

Byron : Œuvres.

Lynd Ward - Frankenstein, 1934

Lynd Ward – Frankenstein, 1934

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  A ce stade, on pourrait considérer que l’histoire faite d’amours enflammés souvent contrariés où les protagonistes apparaissent immatures et inconséquents s’apparente à un vaudeville mais à l’instar des contes lugubres énoncés dans la villa Belle Rive à Genève, le vaudeville tournera bientôt à la tragédie. A peine revenu des Alpes, Shelley et Mary  Wollstonecraft apprennent coup sur coup le suicide le 9 octobre 2016 de la demi-sœur de Mary et de Claire, Fanny Imlay, celle qui n’avait pas été invitée à participer à la folle équipée du premier voyage en Europe et quelques semaines plus tard, le 16 décembre 1816, de la jeune épouse délaissée de Shelley, Harriet, qui s’est noyée dans la rivière Serpentine à Londres. L’autopsie montrera qu’elle était enceinte, apparemment d’un autre homme que Shelley. Trois années plus tard, le 2 juin 1819, c’est leur jeune fils William, conçu lors du premier voyage en Europe, qui décède à l’âge de trois ans à Rome apparemment victime du choléra ou de la typhoïde. Le 20 avril 1822, c’est la petite Clara Allegra Byron, fille illégitime de Claire Clairmont et de Byron, qui meurt en Italie à l’âge de cinq ans dans un couvent où son père l’avait confié à des religieuses après en avoir eu la garde. Son prénom Allegra avait été choisi en référence au Mont Allègre dominant Genève où leurs relations avait commencé.  Le 8 juillet 1822, à l’âge d’à peine trente ans, Shelley meurt en Méditerranée lors d’un naufrage au large de La Spezia. Deux années plus tard, le 19 avril 1824, c’est au tour de Byron de disparaître, victime d’une mauvaise fièvre contractée en Grèce alors qu’il s’apprêtait à combattre les Turcs à la bataille de Lépante.

Louis Edouard Fournier - les funérailles de Shelley, 1889

Louis Edouard Fournier – les funérailles de Shelley, 1889

Byron sur son lit de mort - auteur inconnu

Byron sur son lit de mort – auteur inconnu

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à suivre…

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Voyage au Mont-Blanc par Chateaubriand (1805) : un rendez-vous manqué…

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Jean Dubois - Le mont-Blanc vu de ChamouniJean Dubois – Le mont-Blanc vu de Chamouni

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   La première représentation graphique connue du mont Fuji au Japon date du milieu du XIe siècle (c’est ICI). Il faudra attendre quatre siècles pour qu’en Europe le même évènement se produise pour la représentation du Mont Blanc à Genève avec La Pêche miraculeuse du peintre Konrad Witz.  Par la suite les peintres japonais en ont fait de la représentation du Fuji l’un de leurs thèmes favoris et à partir du milieu du XVIIIe siècle, le peintre Katsushika Hokusai inaugure la réalisations de séries d’estampes consacrées à ce sommet; d’abord, entre 1831 et 1833) la série des 36 vues du Mont Fuji (en réalité 46) puis, entre 1834 et 1840, la série des 100 vues du Mont-Fuji. A la mi-septembre 1938, l’écrivain japonais Dazai Osamu fait une retraite qui allait durer soixante jours dans les montagnes de Misaka, dans la province de Kôshû (préfecture de Yamanashi) dans un endroit retiré du monde avec une vue extraordinaire sur le mont Fuji. De cette expérience naîtra une nouvelle dont le titre est un clin d’œil au travail du peintre Hokusai100 vues du Mont-Fuji. (c’est ICI)

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    Le texte qui suit et qui inaugure la série des « 100 écrits sur le Mont Blanc » de ce blog a été écrit par Chateaubriand après un séjour au pays du Mont Blanc vers la fin d’août 1805. Il a alors  37 ans.  Contre toute attente, par son analyse critique, l’écrivain prend le contre-pied du mouvement romantique de son époque qui exaltait et magnifiait la montagne et ses paysages. En cela, il fait penser à l’iconoclaste Dazai Osamu qui, 133 ans plus tard, réglera lui aussi son compte au Mont Fuji.

    Dés les premières lignes du récit de Chateaubriand, on constate que la description du site, que ce soit l’approche de la vallée de Chamonix par le passage des Montées ou son accès par la route dominée par  la masse immaculée et imposante du glacier des Bossons, manque d’enthousiasme. On est en présence d’une description objective et sèche qui ne laisse transparaître aucun des sentiments qui animent alors l’écrivain. On aurait pu penser que l’excursion au Montanvers, effectuée dés le lendemain dans d’excellentes conditions climatiques – « le plus beau jour de l’année » – et la découverte du corridor grandiose de la Mer de Glace autour duquel se dressent des montagnes qui figurent parmi les plus impressionnantes et les plus magnifiques des Alpes : Drus, Grandes Jorasses, Dent du Géant, Charmoz, aurait suscité chez l’écrivain le réveil de sa fibre romantique si prompte à se laisser porter par la rêverie sur une banale bruyère et s’enflammer par les démons de son cœur… Il n’en est rien. Les sommets font l’objet d’un inventaire dressé à la façon d’un notaire ou d’un huissier qui énumère la liste des meubles d’une propriété et Monsieur chipote sur le fait que le glacier n’est pas une « mer » mais un fleuve. Six décennies plus tôt, en 1741, la découverte de la Mer de Glace, avait provoqué chez ses « inventeurs », les anglais William Windham et Richard Pococke qui s’ennuyaient ferme à Genève, un véritable choc. Ce sont eux qui baptisèrent la « glacière » du nom de Mer de Glace, non pas pour des raisons morphologiques mais parce que découvrant sur le glacier le chaos tourmenté des blocs de glace et des crevasses, ils l’assimilèrent à une mer démontée qui aurait été pétrifiée sous l’action d’un froid extrême… Ils relatèrent avec enthousiasme à leur retour en Angleterre leur découverte et ce fait marqua l’acte de naissance du tourisme alpin.  Chateaubriand y voit lui « une multitude de pointes et d’anfractuosités  imitant les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes. » Soit… Très vite l’écrivain abandonne la description des éléments réels du paysage et se perd dans les généralités à la façon d’un géographe ou d’un naturaliste. Nous avons ainsi droit à un cours sur la végétation des Alpes : pins, sapins, mélèzes  arbre sur lequel « l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert« .  Un seul passage laisse percer le Chateaubriand romantique que nous connaissons, c’est celui où l’écrivain décrit le mouvement des nuages sous l’action du vent et les transformations du paysage qui s’opèrent alors :  » Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. » Dans la deuxième partie de son écrit, Chateaubriand se lâche : oui, il avoue, il n’aime pas la montagne. Les raisons ? Elle manque d’ait et d’espace, on y étouffe :  « Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. » Ainsi, pour Chateaubriand, les montagnes sont belles de loin, lorsqu’elles se réduisent à un décor ou un fond pour les paysages de plaines. On y manque d’air et d’espaces, même les vaches que l’on pensait pourtant parfaitement intégrées dans leur élément quand elles ne sont pas de la race noire et blanche des Holstein mais de la race montagnarde des tarines apparaissent pour lui comme « exilées » et regrettant la plaine, au même titre que l’homme d’ailleurs. Chateaubriand n’a vu aucun « des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers » que d’autres ont décrits,  « Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille. »  Même le spectacle des chalets essaimés ou groupés sur les pentes chantés par J.J. Rousseau ne trouve pas grâce à ses yeux :  » je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée. » Il n’y a qu’un moment où la montagne est pour lui supportable, c’est nuit par un beau clair de lune lorsque ses lourdes masses sont estompées par l’obscurité… En fait,  Chateaubriand voit la montagne avec les yeux d’un voyageur du Moyen-Âge qui traversant les Alpes ou les Pyrénées par nécessité, voyait dans ces montagnes, un monde étranger, plein de danger, hostile et incongru pour  l’homme des villes et des plaines qu’il était, une source de tracas, d’ennui et de perte de temps. Peut-être aussi, veut-il se démarquer du conformisme de son époque où l’intérêt porté à la montagne était devenue une mode, l’excursion au Montanvers et l’expression du sentiment d’extase qui l’accompagnait, presque une obligation et un rite pour la classe bourgeoise et la haute société qui s’ouvrait au tourisme.

   Comme j’aurais aimé que Chateaubriand décrive le Mont-Blanc avec la même verve exaltée qu’il avait déployé, alors sous l’emprise de « la vague des passions », en écrivant son roman René, édité en 1802,  à peine trois années avant qu’il entreprenne son voyage à Chamonix et dont j’avais appris par cœur au cours de mes études secondaires quelques vers que je m’amuse encore à déclamer lorsque je me trouve en présence d’un site de montagne grandiose…

Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts.
Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie:
un feuille séchée que le vent chassait devant moi,
une cabane dont la fumée s’élevait de la cime dépouillée des arbres,
la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne,
une roche écartée, un étang désert ou le jonc flétri murmurait !
Le clocher du hameau, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards;
souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête.
Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent;
j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait;
je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire:

« Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue;
attends que le vent de la mort se lève,
alors tu déploieras ton vol
vers ces régions inconnues que ton coeur demande. »

Levez-vous vite,
orages désirés
qui devez emporter René
dans les espaces d’une autre vie !

Ainsi disant, je marchais à grands pas,
le visage enflammé,
le vent sifflant dans ma chevelure,
ne sentant ni pluie ni frimas,
enchanté, tourmenté, et comme possédé
par le démon de mon coeur.

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   Alors, pourquoi tant d’indifférence ou de dédain à l’égard du Mont-Blanc ? Si l’on analyse son récit, on constate qu’il a quitté Genève « par un temps nébuleux », et qu’il n’a commencé à entrevoir le Mont-Blanc qu’aux environs de Servoz avant la traversée des gorges de l’Arve, encore faut-il préciser que ce n’est pas le mont-Blanc qu’il a alors entrevu mais le Dôme du Goûter. Le manteau nuageux ne lui a pas permis d’apprécier, lors de son cheminement le long de la vallée de l’Arve, entre Genève et Servoz, le surgissement soudain dans le champ de vision de l’immense masse du massif du Mont-Blanc, dominée par la cime immaculée qui trône, tel un monarque. Je me souviens, adolescent, du moment où le train en provenance de Paris, après sa halte d’Annecy, pénétrait dans la vallée de l’Arve, avoir été à l’affût de l’apparition de la montagne chère à mon cœur et le choc que je ressentais à son apparition, elle m’accompagnait alors un bon moment, jusqu’aux environs de Saint-Gervais. Châteaubriand n’a pu bénéficier de ces « préliminaires » et n’a pu percevoir le Mont-Blanc que dans les gorges étroites de l’Arve et lorsqu’il a pénétré dans la vallée relativement étroite de Chamonix. Il n’a donc jamais pu bénéficier d’un recul suffisant pour apprécier à sa juste mesure le sommet prestigieux. Il aurait fallu pour cela qu’il qu’il monte sur les pentes du massif des aiguilles rouges, vers le Brévent ou la Flégère, pour découvrir le panorama grandiose qu’offre le versant nord-ouest du massif et où le Mont-Blanc apparaît dans toute sa splendeur. Son excursion au Montenvers ne lui aura pas plus permis d’appréhender la mythique montagne, le chemin d’accès est noyé dans la forêt et n’offre que des fenêtres de vue sur le massif des Aiguilles Rouges et les extrémités de la vallée; quand à son excursion au glacier du Trient, qui marquait peut-être son départ de Chamonix (le circuit touristique alors en vogue intégrait souvent un retour à Genève par Martigny et la rive droite du Lac Léman), elle se déroule le plus souvent dans une vallée étroite et n’offre que peu de perspectives sur le Mont-Blanc sauf lors de la montée au Col des Montets, mais Chateaubriand n’en fait aucune allusion dans son récit. Peut-être, l’écrivain a-il été influencé, avant sa visite, par le récit du poète anglais Woodworth, qui dans son poème autobiographique The Prelude avait exprimé lui aussi, par des vers célèbres, la déception ressentie au moment précis de l’apparition de la prestigieuse montagne lors du franchissement du col de Balme en provenance de Martigny. Le poète, dont l’imagination s’était longtemps nourrie des descriptions romantiques et exaltée de ses lectures (de Saussure et Coxe) avait élaboré dans son esprit l’image d’un Mont-Blanc sublimé, plus beau que nature, et regrettait amèrement que la réalité ait détruit son rêve… La « merveilleuse vallée de Chamouny » avec ses « cataractes muettes et ses flux de glace » le réconcilieront heureusement avec le site.

That very day,
From a bare ridge we also first beheld
Unveiled the summit of Mont Blanc, and grieved
to have a soulless image on the eye
That had usurped upon a living thought
That never more could be. The wondrous Vale
Of Chamouny stretched far below, and soon
With its dumb cataracte and streams or ice,
A motionless array of mighty waves
Five divers broad and vast, made rich amends,
and reconciled us to realities;

Ce jour-là,
D’une crête nue nous avons pour la première fois contemplé
La cime sans voile du Mont-Blanc, et avons été attristé
d’avoir désormais cette image dénuée d’âme à l’oeil
Qui avait usurpée une pensée vivante
Qui ne sera jamais plus. La merveilleuse Vallée
De Chamouny s’étendait bien au-dessous,

et nous offrirait bientôt,
Avec ses cataractes muettes et ses flux de glace,
Un tableau immobile de vagues puissantes,
Cinq rivières larges et vastes,

fait riche amende honorable,
Et nous a réconciliés avec la réalité

Traduction approximative Enki

     Un autre fait m’incite également à penser que Chateaubriand a pu être influencé dans son jugement par les écrits de Woodworth est celui de sa comparaison de la Mer de Glace avec les chutes du Rhin à Laufen :   « c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen. » Or, Woodworth, dans l’un de ses écrits fait lui aussi référence aux chutes du Rhin à Schaffhausen, où là encore, il a été aussi déçu, ne retrouvant pas les images qu’avaient suscitées dans son esprit la description faite par son compatriote Coxe.

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François-René de Chateaubriand (1768-1848)

François-René de Chateaubriand (1768-1848)

VOYAGE AU MONT-BLANC,
ET RÉFLEXIONS
SUR LES PAYSAGES DE MONTAGNES.

« Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. »

     J’ai vu beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique, et il m’a toujours paru que dans les descriptions de ces grands monumens de la nature, on alloit au-delà de la vérité. Ma dernière expérience à cet égard ne m’a point fait changer de sentiment. J’ai visité la vallée de Chamouni, devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure ; mais je ne sais si le poète y trouveroit le speciosa deserti comme le minéralogiste. Quoi qu’il en soit, j’exposerai avec simplicité les réflexions que j’ai faites dans mon voyage : mon opinion d’ailleurs a trop peu d’autorité pour qu’elle puisse choquer personne.

Samuel Birmann - Environs de Servoz

Samuel Birmann – Environs de Servoz

    Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j’arrivai à Servoz au moment où le ciel commençoit à s’éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et l’on entre dans la vallée de Chamouni. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe alongée de ses cristaux, à une flotte à la voile ; j’ajouterois, au milieu d’un golfe bordé de vertes forêts.

la mer de Glace et le Montanvers

la mer de Glace et le Montanvers

Carl Gustav Carus - La Mer de glace à Chamonix, 1827

Carl Gustav Carus – La Mer de glace à Chamonix, 1827

    Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on appelle très-improprement la Mer de Glace.

    Qu’on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée, laissent pendre au-dessus de ce fleuve des masses de rochers, les aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l’enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l’une va aboutir à une haute montagne appelée le Col du Géant, et l’autre à des rochers nommés les Jorasses. Au bout opposé de la vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamouni. Cette pente presque verticale est occupée par la portion de la Mer de Glace qu’on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc qu’il est survenu un rude hiver ; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu’au fond de son lit ; les sommets des monts voisins se sont chargés de glace et de neige partout où les plans du granit ont été assez horizontaux pour retenir les eaux congelées : voilà la Mer de Glace et son site. Ce n’est point, comme on le voit, une mer ; c’est un fleuve, c’est si l’on veut le Rhin glacé : la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen.

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

le Glacier des Bois (Mer de Glace)

La Mer de Glace

La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)La traversée de la Mer de Glace (entre 1902 et 1904)

    Lorsqu’on est descendu sur la Mer de Glace, la surface qui vous en paroissoit unie du haut du Montanvert, offre une multitude de pointes et d’anfractuosités. Les pointes de glace imitent les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes.

    Parlons maintenant des montagnes en général.

    Il y a deux manières de les voir : avec les nuages, ou sans les nuages. Ce sont là les deux caractères principaux des paysages des Alpes.

    Avec les nuages, la scène est plus animée ; mais alors elle est obscure, et souvent d’une telle confusion qu’on peut à peine y distinguer quelques traits.

    Les nuages drapent les rochers de mille manières. J’ai vu au-dessus de Servoz un piton chauve et ridé qu’une nue traversoit obliquement comme une toge ; on l’auroit pris pour la statue colossale d’un vieillard romain. Dans un autre endroit on apercevoit la partie cultivée de la montagne ; une barrière de nuages arrêtoit la vue au sommet de cette pente défrichée, et au-dessus de cette barrière s’élevoient de noires ramifications de rochers qui imitoient des gueules de Chimère, des Sphinx, des têtes d’Anubis, et diverses formes des monstres et des dieux de l’Egypte. 

   Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir rapidement derrière ce rideau mobile. Ils se cachent et se découvrent tour-à-tour : tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. Le voyageur attristé n’entend que le bourdonnement du vent dans les pins, le bruit des torrens qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l’avalanche, et quelquefois le sifflement de la marmotte effrayée qui a vu l’épervier des Alpes dans la nue.

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

Caspar David Friedrich, Homme au dessus des nuages

   Lorsque le ciel est sans nuages, et que l’amphithéâtre des monts se déploie tout entier à la vue, un seul accident mérite alors d’être observé. Les sommets des montagnes dans la haute région où ils se dressent, offrent une pureté de lignes, une netteté de plan et de profil que n’ont point les objets de la plaine. Ces cimes anguleuses sous le dôme transparent du ciel, ressemblent à de superbes morceaux d’histoire naturelle, à de beaux arbres de coraux ou de stalactite renfermés sous un globe du cristal le plus pur. Le montagnard cherche dans ces découpures élégantes l’image des objets qui lui sont familiers : de là ces roches nommées les Mulets, les Charmoz, ou les Chamois ; de là ces appelations empruntées de la religion, les sommets des croix, le rocher du reposoir, le glacier des pélerins ; dénominations naïves qui prouvent que si l’homme est sans cesse occupé de l’idée de ses besoins, il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.

   Quant aux arbres des montagnes, je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce qu’ils font, pour ainsi dire, l’unique décoration des Alpes.

   Le pin rappelle par sa forme la belle architecture ; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers où il vit : souvent je l’ai confondu sur les redans et les corniches avancées des montagnes, avec des flèches et des aiguilles élancées ou échevelées comme lui. Au revers du col de Balme, à la descente du glacier de Trient, on rencontre un bois de pins, de sapins et de mélèze, qui surpasse ce qu’on peut voir de plus beau dans ce genre. Chaque arbre dans cette famille de géans compte plusieurs siècles. Cette tribu Alpine a un roi que les guides ont soin de montrer aux voyageurs : c’est un sapin qui pourroit servir de mât au plus grand vaisseau. Le monarque seul est sans blessure, tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : l’un a perdu sa tête, l’autre une partie de ses bras ; celui-ci à le front silloné par la foudre ; celui-là le pied noirci par le feu des pâtres. Je remarquai sur-tout deux jumeaux sortis du même tronc, qui s’élançoient ensemble dans le ciel. Ils étoient égaux en hauteur, en forme, en âge ; mais l’un étoit plein de vie, et l’autre étoit desséché. Ils me rappelèrent ces vers touchans de Virgile :

Daucia, Laride Thymberque, simillima proles, Indiscreta suis, gratusque parentibus error
At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

   « Fils jumeaux de Daucus, rejetons semblables, ô Laris et Thymber, vos parens mêmes ne pouvoient vous distinguer, et vous leur causiez de douces méprises ! Mais la mort mit entre vous une cruelle différence. »

    Ajoutons que le pin annonce la solitude et l’indigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard dont il partage la destinée ; comme lui, il croît et meurt inconnu sur des sommets inaccessibles où sa postérité se perpétue également ignorée. C’est sur le mélèze que l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux qui se marie si bien avec la crême et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violens, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l’océan au milieu des Alpes. Enfin, l’odeur du pin est aromatique et agréable ; elle a sur-tout pour moi un charme particulier, parce que je l’ai sentie à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie. Aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l’idée de ce nouveau monde, qui me fut annoncé par un souffle embaumé, de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m’étoit apporté par la brise du matin ; et comme tout s’enchaîne dans nos souvenirs, elle me rappelle aussi les sentimens de regrets et d’espérance qui m’occupoient, lorsqu’appuyé sur le bord du vaisseau, je rêvois à cette patrie que j’avois perdue, et à ces déserts que j’allois trouver.

   Mais pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai : que comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisant pour les yeux et pour le cœur, là où l’on manque d’air et d’espace. Or c’est ce qui arrive toujours dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme, et la foiblesse de ses organes. 

    Ensuite on attribue aux paysages des montagnes la sublimité. Celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais si l’on prouve que cette grandeur très-réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ?

   Il en est des monumens de la nature comme de ceux de l’art ; pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective ; sans cela les formes, les couleurs, les proportions, tout disparoît. Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même et que le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que l’on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J’en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouni ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge à l’extrémité de laquelle il vous sembloit que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à l’œil qu’un paysage ordinaire.

   Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente, quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourroit leur servir d’ornement. Ainsi, par des lois contraires, tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et l’ensemble et les détails. Si la nature avoit fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines ; si les fleuves et les cascades y versoient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux, pourroient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre ; mais il n’en est pas de la sorte : le cadre du tableau s’accroît démesurément, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires. Alors il n’y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient en outre une échelle toujours dressée, où l’œil rapporte et compare malgré vous les objets qu’il embrasse, et ces objets viennent accuser tour-à-tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l’escarpement des vallons, où ils paroissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs, par de petites rayures jaunes et parallèles, et les torrens les plus larges, les cataractes les plus élevées ressemblent à de maigres filets d’eau, ou à des vapeurs bleuâtres.

    Ceux qui ont aperçu des diamans, des topazes, des émeraudes dans les glaciers sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourroit prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de bouteille.

   Ces draperies blanches des Alpes ont d’ailleurs un grand inconvénient ; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu’au ciel dont elles rembrunissent l’azur. Et ne croyez pas que l’on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidens de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines, est nulle pour le spectateur placé à leurs pieds. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie, n’a lieu que pour l’habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouni, c’est en vain qu’il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d’un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d’un ciel bleu et dur sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par- dessus une barrière glacée.

   Qu’on me permette, pour me faire mieux entendre, d’énoncer une vérité triviale. Il faut une toile pour peindre : dans la nature, le ciel est la toile des paysages ; s’il manque au fond du tableau, tout est confus et sans effet. Or les monts, quand on en est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. Il n’y a pas assez d’air autour de leurs cimes ; ils se font ombre l’un à l’autre, et se prêtent mutuellement les ténèbres, qui résident toujours dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avoient une supériorité si marquée, il suffisoit de consulter les peintres. Vous verrez qu’ils ont toujours jeté les monts dans les lointains, en ouvrant à l’œil un paysage sur les bois et sur les plaines.

   Il n’y a qu’un seul accident qui laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c’est le clair de lune. Le propre de ce demi-jour sans reflets et d’une seule teinte, est d’agrandir les objets, en isolant les masses, et en faisant disparoître cette dégradation de couleurs qui lie ensemble les parties d’un tableau. Alors plus les coupes des monumens sont franches et décidées, plus leur dessin a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l’ombre. C’est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune.

    Le grandiose, et par conséquent l’espèce de sublime qu’il fait naître, disparoît donc dans l’intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s’y trouve dans un degré plus éminent.

    Premièrement on s’extasie sur les vallées de la Suisse. Mais il faut bien observer qu’on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes, l’œil fatigué d’errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d’un lichen rougeâtre, retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elle ? en quelques saules chétifs, en quelques sillons d’orge et d’avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi, et garantie avec soin du vent du nord, on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins ? les grands traits des monts font disparoître la miniature de la vallée. Les cabanes deviennent à peine visibles, et les compartimens cultivés ressemblent à des échantillons d’étoffes sur la carte d’un drapier.

    On parle beaucoup des fleurs des montagnes, des violettes que l’on cueille au bord des glaciers, des fraises qui rougissent dans la neige, etc. Ce sont d’imperceptibles merveilles qui ne produissent aucun effet : l’ornement est trop petit pour des colosses.

    Enfin je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux Chalets enchantés par l’imagination de J. J. Rousseau, que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté. Je n’y ai trouvé pour habitans que de misérables montagnards qui se regardent eux-mêmes comme en exil, et aspirent au moment de descendre dans la vallée.

    De petits oiseaux muets voletant de glaçons en glaçons, des couples assez rares de corbeaux et d’éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, où la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux. Heureux quand le pivert annonçant l’orage, fait retentir sa voix cassée au fond d’un vieux bois de sapins ! Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs sont presqu’entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bêtes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchées dans les gras herbages du pays de Caux, elles offriroient pour le moins une scène aussi belle, et elles auroient de plus le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l’antiquité.

    Il ne reste plus qu’à parler du sentiment qu’on éprouve dans les montagnes. Eh bien ! ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l’homme, et ses travaux inouis qu’une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard qui sent son mal est plus sincère que les voyageurs : il appelle la plaine le bon pays, et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans les distributions de la Providence. S’il paroît très-attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu à établies entre nos peines, l’objet qui les cause, et les lieux où nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l’enfance, aux premiers sentimens du cœur, aux douceurs, et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l’habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentimens de sa vie. Il ne faut pas attribuer au charme des lieux qu’il habite, l’amour extrême qu’il montre pour son pays, mais à la concentration de ses pensées, et au peu d’étendue de ses besoins.

    Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie ? J’en doute ; je doute qu’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligés de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L’amateur de la solitude qui bayeroit aux chimères (1) en gravissant le Montanvert, pourroit bien tomber dans quelques puits, comme l’astrologue qui prétendoit lire au- dessus de sa tête quant il ne pouvoit voir à ses pieds.

    Je sais bien que les poétes ont desiré les vallées et les bois pour converser avec les Muses. Mais écoutons Virgile :

Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes Flumina amem, sylvasque inglorius. 

D’abord il se plairoit aux champs, rura mihi ; il chercheroit les vallées agréables, riantes, gracieuses, vallibus amnes ; il aimeroit les fleuves, flumina amem (non pas les torrens), et les forêts où il vivroit sans gloire, sylvasque inglorius. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d’ormeaux, de hêtres, et non de tristes bois de sapins ; car il n’eût pas dit :

Et INGENTI ramorum protegat UMBRA,
« Et d’un feuillage épaix ombragera ma tête. »

   Et où veut-il que cette vallée soit placée ? Dans un lieu où il y aura de beaux souvenirs, des noms harmonieux, des traditions, des Muses et de l’histoire :

. . . . . . . . . . . . O ubi campi,
Sperchiusque, et virginibus bacchata lacœnis Taygeta ! O qui me gelidis in vallibus Hœmi
Sistat !
Dieux ! que ne suis-je assis au bord du Sperchius ! Quand pourrai-je fouler les beaux vallons d’Hémus ! Oh ! qui me portera sur le riant Taygète !

    Il se seroit fort peu soucié de la vallée de Chamouni, du glacier de Taconay, de la petite et de la grande Jorasse, de l’aiguille du Dru, et du rocher de la Tête-Noire.

    Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transformé en un autre homme. «Sur les hautes montagnes, dit J.J., les méditations prennent un caractére grand, sublime, proportionné aux objets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du sejour des hommes, on y laisse tous les sentimens bas et terrestres……. Je doute qu’aucune agitation violente pût tenir contre un pareil séjour prolongé, etc. »

   Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Qu’il seroit doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine ! Mais malheureusement l’ame de l’homme est indépendante de l’air et des sites. Hélas ! un cœur chargé de sa peine n’est pas moins pesant sur les hauts lieux que dans les vallées. L’antiquité, qu’il faut toujours citer quand il s’agit de vérité de sentimens, ne pensoit pas comme Rousseau sur les montagnes : elle les représente au contraire comme le séjour de la désolation et de la douleur. Si l’amant de Julie oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, l’époux d’Eurydice nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace. Malgré le talent du philosophe genevois, je doute que la voix de Saint-Preux retentisse aussi long-temps dans l’avenir que la lyre d’Orphée. Œdipe, ce parfait modèle des calamités royales, cette image accomplie de tous les maux de l’humanité, cherche aussi les sommets déserts :

Il va
. . . . . . du Cithéron remontant vers les cieux,
Sur le malheur de l’homme interroger les Dieux.

    Enfin une autre antiquité plus belle encore et plus sacrée, nous offre les mêmes exemples. L’Ecriture, qui connoissoit mieux la nature de l’homme que les faux sages du siècle, nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes et J. C. même se retirant au jour de l’affliction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir, demande à son père la permission d’aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée. Super montes assumam, dit Jérémie, fletum ac lamentum. « Je m’éleverai sur les montagnes pour pleurer et gémir. » Ce fut sur le mont des Oliviers que J. C. but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.

    C’est une chose digne d’être observée, que dans les pages les plus raisonnables d’un écrivain qui s’étoit établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l’esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons, tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendoit combattre. On faisoit de l’ame une espèce de plante soumise aux variations de l’air, et qui comme un instrument suivoit et marquoit le repos ou l’agitation de l’atmosphère. Et ! comment J. J. lui-même auroit-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux ? L’infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ? 

   Il n’y a qu’une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l’oubli des troubles de la terre : c’est lorsqu’on se retire loin du monde pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue aux services de l’humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n’est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l’ame de ces solitaires, c’est au contraire leur ame qui répand sa sérénité dans la région des orages.

    L’instinct des hommes a toujours été d’adorer l’Eternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d’espace à franchir pour arriver au trône de Dieu. Les patriarches sacrifioient sur les montagnes ; et comme s’ils eussent emprunté de l’autel l’image de la Divinité, ils appeloient le Seigneur le Très-Haut. Il étoit resté dans le christianisme des traditions de ce culte antique : nos montagnes, et, à leur défaut, nos collines étoient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du milieu d’une ville corrompue, l’homme qui marchoit peut-être à des crimes, ou du moins à des vanités, apercevoit, en levant les yeux, des autels sur les coteaux voisins. La croix déployant au loin l’étendard de la pauvreté aux yeux du luxe, rappeloit le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes connoissoient bien peu leur art lorsqu’ils se moquoient de ces monts du Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçoient parmi nous les sites de l’Orient, les mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d’une religion divine, et le souvenir d’une antiquité qui n’est point effacé par celui d’Homère.

    Mais ceci rentre dans un autre ordre d’idées et de sentimens, et ne tient plus à la question générale que nous venons d’examiner. Après avoir fait la critique des montagnes, il est juste de finir par leur éloge. J’ai déjà observé qu’elles étoient nécessaires à un beau paysage, et qu’elles devoient former la chaîne dans les derniers plans d’un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables, lorsqu’au fond d’un horizon vaporeux ils s’arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. Ajoutons, si l’on veut, que les montages sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté dans les temps d’esclavage, une barrière utile contre les invasions et les fléaux de la guerre. Tout ce que je demande, c’est qu’on ne me force pas d’admirer les longues arrêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillemens des vallées des Alpes. A cette condition, je dirai qu’il y a des montagnes que je visiterois encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerois à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irois volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée, et les vallées inconnues du Nouveau-Monde.

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A propos des premières représentations picturales de deux montagnes prestigieuses : le mont Fuji et le Mont Blanc

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Hata no Chitei, Vie illustrée du Prince Shôtoku (Shôtoku taishi eden).(Musée national de Tokyo)

Hata no Chitei, Vie illustrée du Prince Shôtoku (Shôtoku taishi eden), milieu du XIe siècle – (Musée national de Tokyo) – On distingue le prince survoler les environs du Fuji sur son petit cheval noir.

Shotoku taishi eden (Illustrated biography of Crown Prince Shotoku), fin XVIIe, début XVIIIe    Dans le domaine de la peinture, la plus ancienne représentation que l’on connaisse du mont Fuji se trouve dans la Vie illustrée du Prince Shôtoku (Shôtoku taishi eden), qui date du milieu du XIᵉ siècle. On y voit Shôtoku Taishi (574-622), le « père commun » vénéré par les sectes japonaises en train de gravir cette montagne sur un cheval noir que lui avait offert la province de Kai (l’actuelle préfecture de Yamanashi). Cette légende s’est répandue en même temps que les croyances en relation avec le prince Shôtoku et elle figure invariablement dans les nombreux autres rouleaux de peinture qui ont été consacrés par la suite à ce personnage. On peut donc dire qu’elle a contribué à graver l’image du mont Fuji dans la conscience collective du peuple japonais.
    On attribue au prince Shōtoku la première utilisation du nom Nihon qui désigne aujourd’hui le Japon. Dans une lettre qu’il aurait écrite au nom de l’impératrice Suiko destinée à l’empereur chinois Yangdi, on peut lire : « L’empereur du pays où le soleil se lève (nihon/hi iduru) envoie une lettre à l’empereur du pays où le soleil se couche. (Hi izuru no tokoro no tenshi. Hi bossuro no tokoro no tenshi. »

    Le livre XI du Konjaku-monogatari, « Comment le prince Shötoku commença à propager la Loi du Buddha en ce pays » raconte que Shôtoku-taishi aurait vécu sa dernière existence antérieure au Heng-chan, le « Pic du Sud » de la Chine : il se souvient qu’il possédait là-bas un précieux exemplaire du Sütra du Lotus contenu dans un seul volume et envoie, avec des indications précises, un messager du nom d’Ono no Imoko le lui chercher. Ce dernier lui ayant rapporté un livre qui n’était pas le sien, mais celui d’un ancien disciple, le prince s’enferme durant sept jours et sept nuits dans le Pavillon du Rêve (Yume-dono), à l’issue desquels il annonce qu’il a été lui-même prendre le volume désiré, en envoyant sur place son esprit. On apprendra plus tard de la bouche des gens du Heng-chan qu’ils ont vu venir le prince « foulant le ciel », monté sur un char attelé d’un dragon vert – symbole, pour les chinois, de la région de l’Orient – et accompagné de cinq cents suivants : rien d’étonnant à cela, puisque le prince est une forme assumée par le bodhisattva Avalokitesvara pour convertir à la Loi bouddhique le Japon, ce « petit pays de l’Est », comparé en l’occurrence à ces minuscules Etats de l’Inde qui semblaient autant de grain de millet épars (zokusangoku). Le texte précise qu’après qu’après la mort du prince, cet exemplaire du Sütra qu’il avait ainsi été chercher en esprit, disparut mystérieusement avec lui et que le volume qui fut conservé en ce monde était celui qu’Imoko avait d’abord rapporté du Heng-chan par erreur.
    Le même texte décrit également la randonnée merveilleuse, citée précédemment, entreprise par le prince pour aller inspecter les régions limitrophes du mont Fuji – cette fois, âme et corps ensemble – grâce au petit cheval noir de la province de Kai, sur le dos duquel il s’élance dans le ciel.

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Biographie illustrée du moine bouddhiste itinérant Ippen - le mont Fuji

Biographie illustrée du moine bouddhiste itinérant Ippen – le mont Fuji – Rouleau VI, section 2, 1299

   À l’époque de Kamakura (1192-1333), le mont Fuji apparaît, entre autres, dans le rouleau de peinture intitulé Légende illustrée du moine itinérant Ippen (Yûgyô shônin engi e), qui relate l’histoire du moine Ippen (1239-1289), fondateur de la secte amidiste Jishû, et de ses pérégrinations à travers le pays où il répandit son enseignement, fondé sur la récitation du nom du bouddha Amida (nenbutsu). Toutefois, on notera qu’il existe aussi dès cette époque d’autres peintures exclusivement consacrées au mont Fuji.

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Konrad-Witz-Miraculous-Catch-Of-Fish

La Pêche Miraculeuse de Konrad Witz avec en arrière-plan les Voirons, le Môle et le mont Salève vus depuis Genève, 1444

    Konrad Witz (vers 1400 – 1445/46) est un peintre suisse originaire de Souabe, né sans doute à Rottweil, mort à Bâle pendant l’hiver 1445 ou au printemps 1446. Il s’établit dans cette ville en 1431 durant le premier concile et s’y maria ; il eut cinq enfants. Il compte parmi les peintres importants du courant gothique tardif du Haut-Rhin qui influencèrent la pré-Renaissance au nord des Alpes. Konrad Witz est souvent abordé par les historiens de l’art pour des questions d’attributions, pour lesquelles il convient d’utiliser des outils d’analyse articulés autour de la question de l’excentricité en peinture. En effet, ce peintre est souvent classé parmi les artistes médiévaux, alors que l’on doit souvent se demander à son propos de quelle manière il envisage la modernité et avec quels moyens il y pénètre. Des motifs ironiques ou humoristiques ont même été relevés dans sa peinture, qui impliquent de repenser entièrement sa position dans l’histoire de l’art pour le classer plutôt dans la pré-Renaissance au nord des Alpes. (crédit Wikipedia).

     C’est à l’historien d’art bâlois D. Burckhardt que revient le mérite d’avoir tiré Konrad Witz de l’oubli (1901). C’est en effet en trouvant ce panneau de retable dans une cave du Musée archéologique de Genève en 1901, à la lumière d’une bougie, raconte Katharina Georgi, assistante scientifique du Kunstmuseum, que Daniel Burckhardt, premier curateur professionnel des collections publiques de Bâle, a redécouvert le peintre.

   Le Retable de Saint-Pierre à Genève a été réalisé en 1444, avant la Réforme. Initialement, il était composé de quatre tableaux posés au recto et au verso de deux volets se refermant sur une pièce centrale. Le retable a été réalisé pour un des autels de la cathédrale dans «un but pédagogique, esthétique et de glorification». Ouvert, il mesurait près de six mètres. Pendant la Réforme, les visages des personnages religieux ont été détruits. Et la pièce centrale a disparu. Il ne subsistent plus aujourd’hui que deux volets, peints sur les deux faces (face extérieure : l’Appel de saint Pierre et la Délivrance de saint Pierre ; face intérieure : l’Adoration des Rois et la Présentation du cardinal de Metz à la Vierge, Genève, musée d’Art et d’Histoire). Ces panneaux sont les chefs-d’œuvre de la maturité de Konrad Witz. Les figures sont toujours massives et sculpturales, mais l’artiste fait cette fois preuve d’un sentiment profond de la nature.

    Dans l’Appel de saint Pierre apparaît la première représentation topographiquement correcte d’un paysage réel de la peinture occidentale, celui de la rade de Genève avec en arrière plan le Mont Blanc. En s’approchant du tableau, le spectateur peut découvrir le lac Léman peint depuis Genève, la colline des Voirons sur la gauche, le Môle au centre devant les neiges du Mont-Blanc et le petit Salève sur la droite. La singularité de La pêche miraculeuse réside dans son réalisme. «Les bons Genevois ont dû être frappés lorsqu’ils virent pour la première fois ces hommes simples pêcher dans leur lac et le Christ marcher sur ces eaux familières pour les aider et les réconforter.» (Ernst Gombrich). Dans cette transcription biblique, les pêcheurs relèvent leurs filets et manœuvrent une barque à fond plat, comme on le fait encore aujourd’hui. Les pieux qui surgissent de l’eau sont les pilotis du faubourg du Temple de Genève. Cette peinture permet aussi de donner des informations sur la disposition des bâtiments à cette époque. Konrad Witz a représenté, sur la droite, le Château de l’Ile, l’actuelle place Bel-Air et au premier plan, la transparence de l’eau révèle l’existence d’une « carronerie », une ancienne fabrique de briques. «Une carrière d’argile a réellement existé à cet endroit, mais cette représentation confirme la présence d’une carronerie», précise le pasteur Vincent Schmid. Sur la rive opposée, le coteau de Cologny est dominé par les Voirons, la pointe du Môle, le Petit-Salève et, au fond, le mont Blanc ; au loin, une escorte de cavaliers est précédée de l’étendard aux armes de la maison de Savoie. Le paysage remplit tout le tableau, absorbant en quelque sorte l’action. Le sens de la composition générale s’allie au sentiment de la nature, à l’art de rendre la perspective aérienne. Il y a dans cette œuvre un naturalisme, une vérité historique qui représentaient au milieu du XVe siècle une puissance novatrice et une hardiesse inconnues jusque-là.

    Le spectateur sera peut-être surpris par la double représentation de Pierre, sur la barque et dans l’eau. En effet, le tableau combine deux récits évangéliques: l’apparition de Jésus au bord du lac (Jean 21) et Jésus marchant sur les eaux (Matthieu 14) mais c’était une manière courante chez les peintres médiévaux de raconter plusieurs histoires à la fois et de représenter deux fois le même personnage». Si le lac fait partie des deux scènes représentées, c’est «un élément central de la scénographie évangélique. Il se pourrait d’ailleurs que cette omniprésence du lac nous dise quelque chose du «Jésus de l’histoire». Peut-être a-t-il existé une source orale spécifique, un «Evangile du lac» que chaque évangéliste aurait plus tard décliné à sa manière dans son récit. La synthèse géniale de Konrad Witz le laisse imaginer. Ainsi, le lac représenté par Konrad Witz peut symboliser le lac de Génésareth appelé aussi mer de Galilée ou lac de Tibériade dont les rives sont fertiles et les eaux poissonneuses, «comme le lac Léman». Symboliquement, le théologien comprend les eaux du lac comme une représentation du monde des hommes. Un monde précaire, mouvant, ambivalent. L’homme peut s’y noyer ou mourir de faim pendant la traversée. Seule la barque de l’Eglise offre une protection. Les jambes de Pierre, en soutane sombre, représenté deux fois, apparaissent en transparence sous l’eau. «L’utilisation de la diffraction de la lumière est aussi une nouveauté pour l’époque».  Il n’est pas indifférent que ce tableau ait été peint pour l’évêque de la cathédrale de Genève, du nom de Saint-Pierre comme le personnage centrale Pierre», relève Vincent Schmid. Il est représenté deux fois mais incarne 3 rôles : Pierre à la pêche, Pierre implorant le salut (Matthieu) et Pierre confessant le Christ (Jean), «donc Pierre dans son humilité».
    Au premier plan, le Christ porte un manteau rouge, la couleur de la papauté (les cardinaux, censés donner leur vie et leur sang pour le Christ, étaient entièrement vêtus de rouge à partir du milieu du XIIIe siècle) il offre une impression de puissance inébranlable en contraste avec l’univers mouvant du lac. Le tableau accentue la distance entre la divinité de Dieu et l’humanité de l’homme, aboutissant presque à une forme d’inaccessibilité

(présentation tirée de l’article de Laurence Villoz de l’agence de presse protestante – explication du pasteur Vincent Schmidt)

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