Philippe Jaccottet – 3 poèmes

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Leçons

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C’est sur nous maintenant
comme une montagne en surplomb

Dans son ombre glacée,
on est réduit à vénérer et à vomir.

À peine ose-t-on voir.

Quelque chose s’enfonce pour détruire.
Quelle pitié
quand l’autre monde enfonce dans un corps
son coin !

N’attendez pas
que je marie la lumière à ce fer.

Le front contre le mur de la montagne
dans le jour froid
nous sommes pleins d’horreur et de pitié

Dans le jour hérissé d’oiseaux.

Philippe JaccotetLeçons, poème 10 – Poésie/Gallimard 1977

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Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,
ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air,
faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant ?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
plutôt que son inconsistance,
n’est-ce pas la réalité de notre vie
qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet

Philippe Jaccotet – Leçons, poème 12 – Poésie/Gallimard 1977

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Un simple souffle, un nœud léger de l’air,
une graine échappée aux herbes folles du temps,
rien qu’une voix qui volerait chantant
à travers l’ombre et la lumière.

s’effacent-ils : aucune trace de  blessure.
La voix tue, on dirait plutôt, un instant,
l’étendue apaisée, le jour plus pur.
Qui sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ?


Philippe Jaccotet 
– Leçons, poème 13 – Poésie/Gallimard 1977

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Au-dessus des nuages

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élévation

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Saint-Sorlin d’Arves en Haute Maurienne

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Mercredi 18 mai 2016 – Photos Enki

      Petite promenade de 2 à 3  heures dans le vallon encaissé des Prés Plans au fond duquel coule l’Arvan. le départ s’effectue directement à partir du village de Saint-Sorlin d’Arves. Le sentier traverse un bois de vernes qui a gagné sur les prés d’anciens hameaux dont il ne reste que quelques constructions traditionnelles éparses et de nombreux vestiges. À son extrémité, la vallée s’élargit et l’Arvan devient accessible. Agréable surprise de tomber sur une magnifique chapelle baroque inattendue (inattendue lorsqu’on est imprévoyant comme moi en partant sans aucune préparation à l’aventure...)

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L’un des hameaux de Saint-Sorlin d’Arves

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Sur un chemin du vallon de Pré-Plan

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la traversée du bois aux arbres gris dont les troncs ont la couleur de la pierre

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Concurrence dans les cieux

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l’un des hameaux du vallon de Pré-Plan

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Découverte d’un joyau inattendu : la Chapelle baroque  Notre-Dame de-la-Vie de Pré-Plan

     Dédiée à Notre-dame de la Vie construite en 1671 et restaurée en 1855. À l’extérieur, les encadrements des fenêtres sont décorées de fleurs de lys, de têtes de personnages et de croix de Savoie. À l’intérieur, statue de la Vierge à l’Enfant placée devant un dais peint en trope-l’œil. Retable à colonnes torses avec un antépendium orné d’un « cuir de Cordoue » offert en 1747. Ex-voto  –  (Ministère de la Culture et du Tourisme – Chemins du Baroque)

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Vue de l’intérieur de la chapelle à travers l’une des fenêtres grillagées

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Personnage célèbre

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     Certains habitants  de Saint-Sorlin d’Arves se targuent parfois que le grand couturier Pierre Balmain (1914-1982) était originaire de leur commune. En fait, celui-ci est né à Saint-Jean de Maurienne, ville qu’il a quitté à l’âge de 11 ans pour Paris où, pour répondre aux vœux de sa mère, il devait entreprendre des études d’architecte. C’est son grand-père Alexandre, colporteur, qui était originaire de Saint-Sorlin, village auquel Pierre Balmain demeurera attaché puisqu’il a demandé à ce que ses cendres soient dispersées dans la combe de la Balme, au pied du Pic de l’Etendard et du glacier de Saint Sorlin. En bon diplomate, il aura satisfait Saint-Sorlin et Saint-Jean de Maurienne puisque une partie de ses cendres, avec le temps, finiront par rejoindre la vallée de la Maurienne…

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Un peu de toponymie : Arve, Arves, Arvan, Arveyron

  • Saint Sorlin est l’appellation locale du saint chrétien Saturnin de Toulouse (Saturninus en latin) qui évolué en de nombreuses variantes : Savournin (cf. Saint Savournin), Sadourny, Sernin (cf. Saint-Sernin), Serni, Serny, Cernin, Sernilh, etc. Les lieux-dits portant le nom de ce saint sont souvent d’anciens lieux de culte dédiés avant l’arrivée du christianisme au dieu romain Saturne.
  • Arve(s) est un hydronyme d’origine celtique que l’on rattache au mot celtique * Aturava, diminutif féminin de la racine préceltique * atur-, désignant une «rivière». Cette racine serait associée à la racine indo-européenne * er-, or- signifiant «bouger». Selon Alfred Holder (Alt-celtischer Sprachschatz), il existait un adjectif gaulois arva, «rivière». Le « s » ajouté en fin de mot au XIIe siècle est une fantaisie graphique non justifiée. (Henry Suter : « Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs »)
  • Le cours d’eau Arvan, affluent de l’Arc, qui coule à Saint-Sorlin, dénommé anciennement Rivulus que vocatur Arva en 1075, via qua itur versus Arvanum au XIIème siècle. Pour Ernest Nègre, Arvan : Arv-an est le cas régime féminin en déclinaison romane de Arva (cas régime : forme particulière que prenait en ancien français un nom, un adjectif, un article ou un pronom lorsqu’il avait une fonction de complément dans une phrase)
  • il existe en Haute-Savoie et en Suisse, un affluent du Rhône : l’Arve, dénommé anciennement Arua, Arwa, et Arva en 1083, Alva en 1269, inter aquam Alve en 1315, très souvent Arar aux XIIIème et XIVème siècles.
  • Arveyron : pour certains toponymiques, ce torrent issu de la Mer de Glace et affluent de l´Arve (Vallée de Chamonix, Haute-Savoie) ne serait pas lié au mot celtique Aturava, diminutif féminin de la racine préceltique atur-. Ce nom a en effet comme formes anciennes Alberon en 1298, puis Arbeiron au XVIIIème siècle, devenu Arveyron probablement par attraction paronymique avec Arve, voir Albarine [Boyer]. Cependant, pour Nègre 1990, c´est bien un dérivé de Arve avec les suffixes romans -ari et -onem (rappelé par Sutter).

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Vagues montagnes…


Ray Collins

Ray Collins est un photographe australien sujet aux vagues à l’âme. Ecartelé entre ses trois passions que sont la photographie, la montagne et les vagues, il a longtemps souffert d’avoir à choisir entre celles-ci jusqu’au jour où il a eu l’idée de photographier les vagues comme des montagnes… Nous attendons avec impatience le moment où il photographiera les montagnes comme des vagues…


Quand la mer et la montagne se confondent…

Ray Collins - Stone Wall

Ray Collins – Stone Wall

       « Les vagues sont les prolongements apparents de forces sous-marines. Collines animées, en bon ordre, elles avancent par rangées vers les rives. Et soudain, excitées d’approcher, leurs crêtes s’irisent d’écumes pétillantes, qui impatientes s’enroulent vers l’avant entrainant un fin feuillet de leur propre substance. Celui-ci, au contact de la base avant de la vague forme une cavité cylindrique qui progresse latéralement et qui pour un temps, transforme les ondes en canules translucides. L’intérieur de ces tubes, espaces entourés d’eau mobile, est un lieu hors du temps. La lumière y est filtrée par des flots écumants. Assourdis par un bruit rugissant, on y reste un instant infini. Puis on plonge dans l’eau, entraînés, ballotés, malmenés par des flots en furie, qui nous déposent enfin, essoufflés, sur le sable mouillé. »

Sebastian Amigorena, « Juste un poème n°7 (Instants n°2) ».

Ray Collins - Holocene

Ray Collins – Holocene


Ray Collins - Green Claw

Ray Collins – Green Claw

« J’ai quitté le Valais, ses mille vagues glaciaires ou bleues bloquées dans le ciel. L’océan est le post-scriptum du Valais. »

Maurice Chappaz, « L’Océan », 1990


Ray Collins - Triumph

Ray Collins – Triumph

      « La montagne comme des vagues, des déferlantes aux crêtes blanches, crêtes de pierre issues de la nuit des temps – et au dessus, le vol papillonnant de la présence humaine. »

Actes Sud : Présentation du roman Prises de Stephan Enter.


Ray Collins - Eagle

Ray Collins – Eagle

     « Les montagnes sont des vagues, mais qui ne retombent pas ; elles sont figées, conventionnelles ; elles nous rappellent sans cesse leur âge ; la mer n’a pas d’âge ; couverte de rides, elle les perd aussitôt ; c’est un pays sans angles ; elle a une turbulence enfantine, se précipite pour n’aller nulle part ; les vagues divaguent, retombent en morceaux inutiles, ne se forment que pour être précipitées dans le néant et le fracas ; vivante compagnie, ces charmantes ivrognesses nous lancent leur verre à la fi gure en tenant des propos incohérents : la montagne, elle, nous fait visage de bois, avec sa majesté de mer arrêtée par une photographie instantanée. »

Paul Morand, « Bains de mer », 1960

Ray Collins - GalaxSea

Ray Collins – GalaxSea


Ray Collins - Wobble

Ray Collins – Wobble

Contemplez le miracle
Les chaînes de montagnes, telles des vagues dans le ciel
Vagues houleuses et torrents impétueux
Bloquant la route Xikang-Qinghai-Tibet.
Les falaises escarpées se reflètent les une sèmes autres
Et les ailes des vautours tremblent en les survolant !
Admlirez la prairie immense qui rejoint le ciel
Jour après jour, vous marcherez,
Mais n’atteindrez jamais son extrémité.

Zagyu Ngawan Lobsan, « Ceinture en jade et Pont d’or », après 1951


Ray Collins - Obsidian

Ray Collins – Obsidian

     « géants assemblages, la querelle prenait des formes immenses et magnifiques, comme le soulèvement d’un océan aux millions de vagues qui essaye de rompre une ligne séculaire de falaises, comme des glaciers gigantesques qui tentent dans leurs oscillations lentes et destructrices de briser le cadre de montagne où ils sont circonscrits. »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Le Temps retrouvé) « , 1927.

Ray Collins - Crystal

Ray Collins – Crystal

     « De la hauteur où nous étions déjà, la mer n’apparaissait plus, ainsi que de Balbec, pareille aux ondulations de montagnes soulevées, mais, au contraire, comme apparaît d’un pic, ou d’une route qui contourne la montagne, un glacier bleuâtre, ou une plaine éblouissante, situés à une moindre altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobilisé et avoir dessiné pour toujours leurs cercles concentriques ; l’émail même de la mer, qui changeait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de la baie, où se creusait un estuaire, la blancheur bleue d’un lait où de petits bacs noirs qui n’avançaient pas semblaient empêtrés comme des mouches. Il ne me semblait pas qu’on pût découvrir de nulle part un tableau plus vaste. L’air à ce point si élevé devenait d’une vivacité et d’une pureté qui m’enivraient. J’aimais les Verdurin ; qu’ils nous eussent envoyé une voiture me semblait d’une bonté attendrissante. Je leur dis que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Sodome et Gomorrhe) « , 1923.

Ray Collins - Hook

Ray Collins – Hook

   « je voyais, pour le premier jour, des vagues, les chaînes de montagne d’azur de la mer, ses glaciers et ses cascades, son élévation et sa majesté négligente »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Sodome et Gomorrhe) « , 1923.

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Ray Collins - Birth

Ray Collins – Birth

     « (…) quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques, comme dans les hublots d’une cabine de navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant à l’ombre sur une moitié de son étendue que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les flots qui s’élançaient l’un après l’autre comme des sauteurs sur un tremplin ! A tous moments, tenant à la main la serviette raide et empesée où était écrit le nom de l’hôtel et avec laquelle je faisais d’inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d’une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant la nuit s’est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée – ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n’était qu’après une longue plaine sablonneuse que j’apercevais à une grande distance leurs premières ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme ces glaciers qu’on voit au fond des tableaux des primitifs toscans. D’autres fois c’était tout près de moi que le soleil riait sur ces flots d’un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies alpestres (dans les montagnes où le soleil s’étale çà et là comme un géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes) moins l’humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du monde pour y faire passer, pour y accumuler la lumière, c’est elle surtout, selon la direction d’où elle vient et que suit notre œil, c’est elle qui déplace et situe les vallonnements de la mer. La diversité de l’éclairage ne modifie pas moins l’orientation d’un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu’il nous donne le désir d’atteindre, que ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en voyage. Quand, le matin, le soleil venait de derrière l’hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager à poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me désignait au loin d’un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu’à ce qu’étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l’abri du vent dans ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où, par sa splendeur même et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l’impression du désordre. »

Marcel Proust,  » A l’ombre des Jeunes Filles en Fleur », 1919.

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     « Au premier plan, sous les rayons de la pleine lune, les névés brillent comme à midi. On pourrait dire qu’il y fait jour ; et des milliers de petites vagues vermeilles leur donnent l’aspect mousseux d’un lac de crème, d’une plaine d’écume où il n’y a rien, pas même une pierre, qui puise faire tache ou projeter une ombre. La seule qui s’y dessine, c’est la trace que nos pas ont creusée dans la neige. Elle est assez profonde pour empêcher la lumière d’y entrer : il en résulte une ligne sinueuse et sombre qui tranche comme une couleuvre sur la blancheur environnante, et coupe nettement tout le glacier en deux.
      Au loin, très bas, dans des abîmes aussi profonds et aussi muets que ceux de l’Océan, je vois d’immenses vagues noires, des silhouettes fauves, des chaos nébuleux de montagnes… C’est la chaine humiliée des sommets secondaires, ceux de 2,000 à 2,800 mètres : le Piméné, l’Allanz, les Aiguillous, etc. On dirait des collines de charbon et d’airain. Ils sont encore dans l’ombre : mais au-dessus de 3,000 mètres, la lune couve de lumière l’horizon pâle et pétrifié des frimas éternels, où des géants bleuâtres et chauves, debout sur les ténèbres, menacent le ciel comme des démons de glace (Russell 1888, 84-85). »

     « Rien ne souillait l’azur du ciel, et le panorama était immense. Je voyais même à l’horizon du Sud, en Aragon, le cône cendré du Cotieilla, que je venais d’escalader, et tout autour de moi se dressaient comme des vagues, des légions de montagnes vaporeuses et bleuâtres, assoupies au soleil, tandis que vers la Catalogne, des neiges brillantes fuyaient en ondulant à perte de vue. »

Henri Russell, « Souvenirs d’un montagnard », 1888.

Ray Collins


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     « Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l’Océan. Eh bien ! figurez-vous l’Océan lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre versant des surprenantes collines. »

Guy de Maupassant, « La peur », 1882.

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       « Le jour baissait ; les neiges devenaient roses ; un vent sec et gelé courait par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri d’appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s’envola dans le silence de mort où dormaient les montagnes ; elle courut au loin, sur les vagues immobiles et profondes d’écume glaciale, comme un cri d’oiseau sur les vagues de la mer ; puis elle s’éteignit et rien ne lui répondit. »

Guy de Maupassant, « L’Auberge », 1886.

Ray Collins - Blue Hook

Ray Collins – Blue Hook


Ray Collins

      « Puis il y avait les jours de tempête, les jours où le ciel si pur se voilait de nuages sombres, où cette Méditerranée si azurée devenait couleur de cendre, où cette brise si douce se changeait en ouragan.
     Alors le vaste miroir du ciel se ridait, cette surface si calme commençait à bouillir comme au feu de quelque fournaise souterraine. La houle se faisait vague, les vagues se faisaient montagnes. La blonde et douce Amphitrite comme un géant révolté, semblait vouloir escalader le ciel, se tordant les bras dans les nuages, et hurlant de cette voix puissante qu’on n’oublie pas une fois qu’on l’a entendue. »

Alexandre Dumas, « le Bagnard de l’Opéra », 1868.


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      « Derrière ces secondes chaines, le vrai Liban s’élève enfin; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides ou adoucis, s’ils sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l’air, avec l’air même dont ils semblent faire partie; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament. »

Alphonse de Lamartine, « Voyage en Orient », 1832-1833


Ray Collins - Warp

Ray Collins – Warp

    « La grotte de la déesse était sur le penchant d’une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D’un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. »

Fénelon, « Les Aventures de Télémaque » (la grotte de Calypso),  1699


Ray Collins - Sunburst

Ray Collins – Sunburst

       « Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l’Amérique, bien qu’on la voie quelquefois des côtes de France, comme aujourd’hui.
      Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine, mais d’immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins. »

Guy de Maupassant, « Le Bonheur », 1882.

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Axis Mundi

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le Nayer Brakk Tower 1 fait partie d’un groupe de pics de la vallée du Charakusa au Pakistan. Son altitude atteint les 5.200 m

Nayser Brakk Tower, 5.200 m (Pakistant) - photo Rizwan Saddique

Nayser Brakk Tower, 5.200 m (Pakistant) – photos Rizwan Saddique

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Poésie des cimes : « Celui qui parle est perdu » – Norge (1898-1990)

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Celui qui parle est perdu … (C’est un Pays)

C’est un pays de montagne
Mettez vos pas dans mes pas,
Mes chers amis, soyez purs
Soyez fin comme la neige
On entend siffler déjà
L’ombre d’un hiver futur;
C’est bien plus haut qu’on ne pense,
Vous n’êtes pas seuls, suivez
Suivez-moi; où êtes-vous ?
C’est bien plus haut qu’on ne pense
C’est un pays de silence
Celui qui parle est perdu

Norge

J’ai pris la liberté de changer le titre original de ce poème de Norge qui reprenait les trois premiers mots du premier vers en le remplaçant par le vers final que je trouve plus à même  d’exprimer l’ambiance et le contenu du poème.

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–––– Connaissez-vous Norge ? –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Norge (Georges Mogin 1898-1990)

Norge, de son vrai nom Georges Mogin, est né à Bruxelles en 1900 d’un père descendant d’un huguenot ayant fui la France après la révocation de l’Edit de Nantes et d’une mère allemande (il aura les deux nationalités belge et allemande et les deux cultures). Il publie son premier recueil de poèmes en 1923 sous le nom de « Géo Norge » et connait jusqu’en 1936 une première période de production littéraire intense faisant partie d’un groupe avant-gardiste et s’occupant d’édition. Après la guerre, il s’installe en Provence et deviendra antiquaire en 1954 à Saint-Paul de Vence. Commence alors sa seconde période de production littéraire intense qui durera jusqu’à sa mort survenue à Mougins en 1990. Il a reçu en 1958 le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique pour son recueil Les Oignons, en 1969 l’Aigle d’or de la poésie au premier festival international du livre à Nice, en 1970 le prix quinquennal de littérature de la Communauté française de Belgique, en 1971, le premier prix littéraire belgo-canadien et en 1985, le prix de la Critique pour Les Coq-à-l’âne.

    Sa poésie revêt une grande diversité de formes et atteint souvent une dimension métaphysique en utilisant néanmoins un langage simple, minimaliste souvent empreint d’humour. Je ne résiste pas à vous présenter trois citations et aphorismes qui illustrent parfaitement sa personnalité et son style  :

La fraise des bois : « Aubin cueillait des fraises dans les bois. — Baste, une femme nue, dit-il tout d’un coup. C’est ici que ça pousse; je me demandais bien. Elle venait à lui, souriante et légère. Ils eurent beaucoup d’enfants et Aubin dut trimer comme un nègre. »

Le nain : « Ce qu’il y a de grand chez le nain, c’est son regard. D’ailleurs. le nain n’est pas petit, ça se voit, il est comprimé; il pourrait devenir très grand. Oui, mais son cœur est petit. Tu crois ? Et puis, pourquoi parler toujours de taille ? 

L’ordre : « Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées.

(extraits de Les cerveaux brûlés, 1969)

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Poésie des cimes : « Bonheur » d’André Kuenzi (1916-2005)

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Arkhip Kuindzhi - cime enneigée dans le Caucase, vers 1895

Arkhip Kuindzhi – cime enneigée dans le Caucase, vers 1895

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BONHEUR

Monter, toujours monter
Des marches et des degrés.
Traverser des fleuves d’orties
Des nuages d’abeilles
Des forêts d’arcs-en-ciel;
Dénouer les liens parfumés de la menthe sauvage
Qui nous retiennent prisonnier du paysage
Et cueillir ce baiser
Qui fleurit à l’ombre des séracs
Parmi les ossements séculaires.
Le rire du gel fait tressaillir
Les nervures multicolores de la roche
Qui s’effrite, s’effeuille
Comme la plus fragile véronique.

Midi chante dans les cascades
Et les sources claires;
La moire du glacier crépite
Au-dessus des abîmes,
Une étoile bleue frissonne
Aux flancs d’une touffe de silènes,
Puis une autre encore,
Une lame de brouillard penche sur la vallée…
On devine son bonheur
Vacillant
Blotti sous l’aile des corneilles
A l’abri de l’homme
Et de ses puanteurs.
Douceur des plumes de givre,
Des paillettes de feu :
Granit
O diamants qui vrillent mes ténèbres !
Bruit léger de la roche humide qui respire
A la pointe du temps,
A la face des âges.
Lentes flammes de glace ardente qui vous brûlent,
Effritent les visages,
Les griffes des humains

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Déjà
Les veines du rocher
Deviennent incertaines,
La montagne se fond entre des doigts de brume,
Les yeux se remplissent de larmes :
Le brouillard dissout les abîmes,
Efface notre vertige,
Notre bonheur.
Du paysage effondré
N’émerge qu’une flèche de granit
Imaginaire
Cernée par les encoches prodigieuses
De la Mémoire…

André Kuenzi (poème paru dans la revue Formes et Couleurs de l’été 1947)

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    Originaire de Schlosswill (BE), André Kuenzi est né le 21 septembre 1916 à Lausanne et mort dans la même ville le 30 novembre 2005. Après des études à l’Ecole des beaux-arts à Lausanne, il devient critique d’art pour la revue Formes et couleurs ainsi que pour la Gazette de Lausanne. Il a écrit de nombreux essais sur le thème de l’art et des artistes, en particulier sur Abraham Hermanjat, Charles Chinet, Paul Klee, P. Picasso, A. Giacometti et Louis Soutter. C’était également un poète qui a publié quatre recueils : La fleur au chapeau (1942), Ricochets (1944), Parenthèses (1946), Archivoltes (1949).

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