Philippe Jaccottet – 3 poèmes

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Leçons

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C’est sur nous maintenant
comme une montagne en surplomb

Dans son ombre glacée,
on est réduit à vénérer et à vomir.

À peine ose-t-on voir.

Quelque chose s’enfonce pour détruire.
Quelle pitié
quand l’autre monde enfonce dans un corps
son coin !

N’attendez pas
que je marie la lumière à ce fer.

Le front contre le mur de la montagne
dans le jour froid
nous sommes pleins d’horreur et de pitié

Dans le jour hérissé d’oiseaux.

Philippe JaccotetLeçons, poème 10 – Poésie/Gallimard 1977

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Misère

comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,
ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air,
faudrait-il, pour le dénouer, fer si tranchant ?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
plutôt que son inconsistance,
n’est-ce pas la réalité de notre vie
qu’on nous apprend ?

Instruits au fouet

Philippe Jaccotet – Leçons, poème 12 – Poésie/Gallimard 1977

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Un simple souffle, un nœud léger de l’air,
une graine échappée aux herbes folles du temps,
rien qu’une voix qui volerait chantant
à travers l’ombre et la lumière.

s’effacent-ils : aucune trace de  blessure.
La voix tue, on dirait plutôt, un instant,
l’étendue apaisée, le jour plus pur.
Qui sommes-nous, qu’il faille ce fer dans le sang ?


Philippe Jaccotet 
– Leçons, poème 13 – Poésie/Gallimard 1977

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Au-dessus des nuages

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élévation

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Saint-Sorlin d’Arves en Haute Maurienne

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Mercredi 18 mai 2016 – Photos Enki

      Petite promenade de 2 à 3  heures dans le vallon encaissé des Prés Plans au fond duquel coule l’Arvan. le départ s’effectue directement à partir du village de Saint-Sorlin d’Arves. Le sentier traverse un bois de vernes qui a gagné sur les prés d’anciens hameaux dont il ne reste que quelques constructions traditionnelles éparses et de nombreux vestiges. À son extrémité, la vallée s’élargit et l’Arvan devient accessible. Agréable surprise de tomber sur une magnifique chapelle baroque inattendue (inattendue lorsqu’on est imprévoyant comme moi en partant sans aucune préparation à l’aventure...)

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L’un des hameaux de Saint-Sorlin d’Arves

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Sur un chemin du vallon de Pré-Plan

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la traversée du bois aux arbres gris dont les troncs ont la couleur de la pierre

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Concurrence dans les cieux

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l’un des hameaux du vallon de Pré-Plan

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Découverte d’un joyau inattendu : la Chapelle baroque  Notre-Dame de-la-Vie de Pré-Plan

     Dédiée à Notre-dame de la Vie construite en 1671 et restaurée en 1855. À l’extérieur, les encadrements des fenêtres sont décorées de fleurs de lys, de têtes de personnages et de croix de Savoie. À l’intérieur, statue de la Vierge à l’Enfant placée devant un dais peint en trope-l’œil. Retable à colonnes torses avec un antépendium orné d’un « cuir de Cordoue » offert en 1747. Ex-voto  –  (Ministère de la Culture et du Tourisme – Chemins du Baroque)

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Vue de l’intérieur de la chapelle à travers l’une des fenêtres grillagées

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Personnage célèbre

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     Certains habitants  de Saint-Sorlin d’Arves se targuent parfois que le grand couturier Pierre Balmain (1914-1982) était originaire de leur commune. En fait, celui-ci est né à Saint-Jean de Maurienne, ville qu’il a quitté à l’âge de 11 ans pour Paris où, pour répondre aux vœux de sa mère, il devait entreprendre des études d’architecte. C’est son grand-père Alexandre, colporteur, qui était originaire de Saint-Sorlin, village auquel Pierre Balmain demeurera attaché puisqu’il a demandé à ce que ses cendres soient dispersées dans la combe de la Balme, au pied du Pic de l’Etendard et du glacier de Saint Sorlin. En bon diplomate, il aura satisfait Saint-Sorlin et Saint-Jean de Maurienne puisque une partie de ses cendres, avec le temps, finiront par rejoindre la vallée de la Maurienne…

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Un peu de toponymie : Arve, Arves, Arvan, Arveyron

  • Saint Sorlin est l’appellation locale du saint chrétien Saturnin de Toulouse (Saturninus en latin) qui évolué en de nombreuses variantes : Savournin (cf. Saint Savournin), Sadourny, Sernin (cf. Saint-Sernin), Serni, Serny, Cernin, Sernilh, etc. Les lieux-dits portant le nom de ce saint sont souvent d’anciens lieux de culte dédiés avant l’arrivée du christianisme au dieu romain Saturne.
  • Arve(s) est un hydronyme d’origine celtique que l’on rattache au mot celtique * Aturava, diminutif féminin de la racine préceltique * atur-, désignant une «rivière». Cette racine serait associée à la racine indo-européenne * er-, or- signifiant «bouger». Selon Alfred Holder (Alt-celtischer Sprachschatz), il existait un adjectif gaulois arva, «rivière». Le « s » ajouté en fin de mot au XIIe siècle est une fantaisie graphique non justifiée. (Henry Suter : « Noms de lieux de Suisse romande, Savoie et environs »)
  • Le cours d’eau Arvan, affluent de l’Arc, qui coule à Saint-Sorlin, dénommé anciennement Rivulus que vocatur Arva en 1075, via qua itur versus Arvanum au XIIème siècle. Pour Ernest Nègre, Arvan : Arv-an est le cas régime féminin en déclinaison romane de Arva (cas régime : forme particulière que prenait en ancien français un nom, un adjectif, un article ou un pronom lorsqu’il avait une fonction de complément dans une phrase)
  • il existe en Haute-Savoie et en Suisse, un affluent du Rhône : l’Arve, dénommé anciennement Arua, Arwa, et Arva en 1083, Alva en 1269, inter aquam Alve en 1315, très souvent Arar aux XIIIème et XIVème siècles.
  • Arveyron : pour certains toponymiques, ce torrent issu de la Mer de Glace et affluent de l´Arve (Vallée de Chamonix, Haute-Savoie) ne serait pas lié au mot celtique Aturava, diminutif féminin de la racine préceltique atur-. Ce nom a en effet comme formes anciennes Alberon en 1298, puis Arbeiron au XVIIIème siècle, devenu Arveyron probablement par attraction paronymique avec Arve, voir Albarine [Boyer]. Cependant, pour Nègre 1990, c´est bien un dérivé de Arve avec les suffixes romans -ari et -onem (rappelé par Sutter).

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Vagues montagnes…


Ray Collins

Ray Collins est un photographe australien sujet aux vagues à l’âme. Ecartelé entre ses trois passions que sont la photographie, la montagne et les vagues, il a longtemps souffert d’avoir à choisir entre celles-ci jusqu’au jour où il a eu l’idée de photographier les vagues comme des montagnes… Nous attendons avec impatience le moment où il photographiera les montagnes comme des vagues…


Quand la mer et la montagne se confondent…

Ray Collins - Stone Wall

Ray Collins – Stone Wall

       « Les vagues sont les prolongements apparents de forces sous-marines. Collines animées, en bon ordre, elles avancent par rangées vers les rives. Et soudain, excitées d’approcher, leurs crêtes s’irisent d’écumes pétillantes, qui impatientes s’enroulent vers l’avant entrainant un fin feuillet de leur propre substance. Celui-ci, au contact de la base avant de la vague forme une cavité cylindrique qui progresse latéralement et qui pour un temps, transforme les ondes en canules translucides. L’intérieur de ces tubes, espaces entourés d’eau mobile, est un lieu hors du temps. La lumière y est filtrée par des flots écumants. Assourdis par un bruit rugissant, on y reste un instant infini. Puis on plonge dans l’eau, entraînés, ballotés, malmenés par des flots en furie, qui nous déposent enfin, essoufflés, sur le sable mouillé. »

Sebastian Amigorena, « Juste un poème n°7 (Instants n°2) ».

Ray Collins - Holocene

Ray Collins – Holocene


Ray Collins - Green Claw

Ray Collins – Green Claw

« J’ai quitté le Valais, ses mille vagues glaciaires ou bleues bloquées dans le ciel. L’océan est le post-scriptum du Valais. »

Maurice Chappaz, « L’Océan », 1990


Ray Collins - Triumph

Ray Collins – Triumph

      « La montagne comme des vagues, des déferlantes aux crêtes blanches, crêtes de pierre issues de la nuit des temps – et au dessus, le vol papillonnant de la présence humaine. »

Actes Sud : Présentation du roman Prises de Stephan Enter.


Ray Collins - Eagle

Ray Collins – Eagle

     « Les montagnes sont des vagues, mais qui ne retombent pas ; elles sont figées, conventionnelles ; elles nous rappellent sans cesse leur âge ; la mer n’a pas d’âge ; couverte de rides, elle les perd aussitôt ; c’est un pays sans angles ; elle a une turbulence enfantine, se précipite pour n’aller nulle part ; les vagues divaguent, retombent en morceaux inutiles, ne se forment que pour être précipitées dans le néant et le fracas ; vivante compagnie, ces charmantes ivrognesses nous lancent leur verre à la fi gure en tenant des propos incohérents : la montagne, elle, nous fait visage de bois, avec sa majesté de mer arrêtée par une photographie instantanée. »

Paul Morand, « Bains de mer », 1960

Ray Collins - GalaxSea

Ray Collins – GalaxSea


Ray Collins - Wobble

Ray Collins – Wobble

Contemplez le miracle
Les chaînes de montagnes, telles des vagues dans le ciel
Vagues houleuses et torrents impétueux
Bloquant la route Xikang-Qinghai-Tibet.
Les falaises escarpées se reflètent les une sèmes autres
Et les ailes des vautours tremblent en les survolant !
Admlirez la prairie immense qui rejoint le ciel
Jour après jour, vous marcherez,
Mais n’atteindrez jamais son extrémité.

Zagyu Ngawan Lobsan, « Ceinture en jade et Pont d’or », après 1951


Ray Collins - Obsidian

Ray Collins – Obsidian

     « géants assemblages, la querelle prenait des formes immenses et magnifiques, comme le soulèvement d’un océan aux millions de vagues qui essaye de rompre une ligne séculaire de falaises, comme des glaciers gigantesques qui tentent dans leurs oscillations lentes et destructrices de briser le cadre de montagne où ils sont circonscrits. »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Le Temps retrouvé) « , 1927.

Ray Collins - Crystal

Ray Collins – Crystal

     « De la hauteur où nous étions déjà, la mer n’apparaissait plus, ainsi que de Balbec, pareille aux ondulations de montagnes soulevées, mais, au contraire, comme apparaît d’un pic, ou d’une route qui contourne la montagne, un glacier bleuâtre, ou une plaine éblouissante, situés à une moindre altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobilisé et avoir dessiné pour toujours leurs cercles concentriques ; l’émail même de la mer, qui changeait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de la baie, où se creusait un estuaire, la blancheur bleue d’un lait où de petits bacs noirs qui n’avançaient pas semblaient empêtrés comme des mouches. Il ne me semblait pas qu’on pût découvrir de nulle part un tableau plus vaste. L’air à ce point si élevé devenait d’une vivacité et d’une pureté qui m’enivraient. J’aimais les Verdurin ; qu’ils nous eussent envoyé une voiture me semblait d’une bonté attendrissante. Je leur dis que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Sodome et Gomorrhe) « , 1923.

Ray Collins - Hook

Ray Collins – Hook

   « je voyais, pour le premier jour, des vagues, les chaînes de montagne d’azur de la mer, ses glaciers et ses cascades, son élévation et sa majesté négligente »

Marcel Proust,  » A la Recherche du Temps Perdu (Sodome et Gomorrhe) « , 1923.

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Ray Collins - Birth

Ray Collins – Birth

     « (…) quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des bibliothèques, comme dans les hublots d’une cabine de navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant à l’ombre sur une moitié de son étendue que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les flots qui s’élançaient l’un après l’autre comme des sauteurs sur un tremplin ! A tous moments, tenant à la main la serviette raide et empesée où était écrit le nom de l’hôtel et avec laquelle je faisais d’inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au carreau d’une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant la nuit s’est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée – ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n’était qu’après une longue plaine sablonneuse que j’apercevais à une grande distance leurs premières ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme ces glaciers qu’on voit au fond des tableaux des primitifs toscans. D’autres fois c’était tout près de moi que le soleil riait sur ces flots d’un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies alpestres (dans les montagnes où le soleil s’étale çà et là comme un géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes) moins l’humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au milieu du reste du monde pour y faire passer, pour y accumuler la lumière, c’est elle surtout, selon la direction d’où elle vient et que suit notre œil, c’est elle qui déplace et situe les vallonnements de la mer. La diversité de l’éclairage ne modifie pas moins l’orientation d’un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu’il nous donne le désir d’atteindre, que ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en voyage. Quand, le matin, le soleil venait de derrière l’hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager à poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me désignait au loin d’un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu’à ce qu’étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l’abri du vent dans ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où, par sa splendeur même et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l’impression du désordre. »

Marcel Proust,  » A l’ombre des Jeunes Filles en Fleur », 1919.

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     « Au premier plan, sous les rayons de la pleine lune, les névés brillent comme à midi. On pourrait dire qu’il y fait jour ; et des milliers de petites vagues vermeilles leur donnent l’aspect mousseux d’un lac de crème, d’une plaine d’écume où il n’y a rien, pas même une pierre, qui puise faire tache ou projeter une ombre. La seule qui s’y dessine, c’est la trace que nos pas ont creusée dans la neige. Elle est assez profonde pour empêcher la lumière d’y entrer : il en résulte une ligne sinueuse et sombre qui tranche comme une couleuvre sur la blancheur environnante, et coupe nettement tout le glacier en deux.
      Au loin, très bas, dans des abîmes aussi profonds et aussi muets que ceux de l’Océan, je vois d’immenses vagues noires, des silhouettes fauves, des chaos nébuleux de montagnes… C’est la chaine humiliée des sommets secondaires, ceux de 2,000 à 2,800 mètres : le Piméné, l’Allanz, les Aiguillous, etc. On dirait des collines de charbon et d’airain. Ils sont encore dans l’ombre : mais au-dessus de 3,000 mètres, la lune couve de lumière l’horizon pâle et pétrifié des frimas éternels, où des géants bleuâtres et chauves, debout sur les ténèbres, menacent le ciel comme des démons de glace (Russell 1888, 84-85). »

     « Rien ne souillait l’azur du ciel, et le panorama était immense. Je voyais même à l’horizon du Sud, en Aragon, le cône cendré du Cotieilla, que je venais d’escalader, et tout autour de moi se dressaient comme des vagues, des légions de montagnes vaporeuses et bleuâtres, assoupies au soleil, tandis que vers la Catalogne, des neiges brillantes fuyaient en ondulant à perte de vue. »

Henri Russell, « Souvenirs d’un montagnard », 1888.

Ray Collins


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     « Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l’Océan. Eh bien ! figurez-vous l’Océan lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre versant des surprenantes collines. »

Guy de Maupassant, « La peur », 1882.

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       « Le jour baissait ; les neiges devenaient roses ; un vent sec et gelé courait par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri d’appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s’envola dans le silence de mort où dormaient les montagnes ; elle courut au loin, sur les vagues immobiles et profondes d’écume glaciale, comme un cri d’oiseau sur les vagues de la mer ; puis elle s’éteignit et rien ne lui répondit. »

Guy de Maupassant, « L’Auberge », 1886.

Ray Collins - Blue Hook

Ray Collins – Blue Hook


Ray Collins

      « Puis il y avait les jours de tempête, les jours où le ciel si pur se voilait de nuages sombres, où cette Méditerranée si azurée devenait couleur de cendre, où cette brise si douce se changeait en ouragan.
     Alors le vaste miroir du ciel se ridait, cette surface si calme commençait à bouillir comme au feu de quelque fournaise souterraine. La houle se faisait vague, les vagues se faisaient montagnes. La blonde et douce Amphitrite comme un géant révolté, semblait vouloir escalader le ciel, se tordant les bras dans les nuages, et hurlant de cette voix puissante qu’on n’oublie pas une fois qu’on l’a entendue. »

Alexandre Dumas, « le Bagnard de l’Opéra », 1868.


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      « Derrière ces secondes chaines, le vrai Liban s’élève enfin; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides ou adoucis, s’ils sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l’air, avec l’air même dont ils semblent faire partie; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament. »

Alphonse de Lamartine, « Voyage en Orient », 1832-1833


Ray Collins - Warp

Ray Collins – Warp

    « La grotte de la déesse était sur le penchant d’une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D’un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. »

Fénelon, « Les Aventures de Télémaque » (la grotte de Calypso),  1699


Ray Collins - Sunburst

Ray Collins – Sunburst

       « Je fis, voilà cinq ans, un voyage en Corse. Cette île sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l’Amérique, bien qu’on la voie quelquefois des côtes de France, comme aujourd’hui.
      Figurez-vous un monde encore en chaos, une tempête de montagnes que séparent des ravins étroits où roulent des torrents; pas une plaine, mais d’immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins. »

Guy de Maupassant, « Le Bonheur », 1882.

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Axis Mundi

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le Nayer Brakk Tower 1 fait partie d’un groupe de pics de la vallée du Charakusa au Pakistan. Son altitude atteint les 5.200 m

Nayser Brakk Tower, 5.200 m (Pakistant) - photo Rizwan Saddique

Nayser Brakk Tower, 5.200 m (Pakistant) – photos Rizwan Saddique

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Poésie des cimes : « Celui qui parle est perdu » – Norge (1898-1990)

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Celui qui parle est perdu … (C’est un Pays)

C’est un pays de montagne
Mettez vos pas dans mes pas,
Mes chers amis, soyez purs
Soyez fin comme la neige
On entend siffler déjà
L’ombre d’un hiver futur;
C’est bien plus haut qu’on ne pense,
Vous n’êtes pas seuls, suivez
Suivez-moi; où êtes-vous ?
C’est bien plus haut qu’on ne pense
C’est un pays de silence
Celui qui parle est perdu

Norge

J’ai pris la liberté de changer le titre original de ce poème de Norge qui reprenait les trois premiers mots du premier vers en le remplaçant par le vers final que je trouve plus à même  d’exprimer l’ambiance et le contenu du poème.

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–––– Connaissez-vous Norge ? –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Norge (Georges Mogin 1898-1990)

Norge, de son vrai nom Georges Mogin, est né à Bruxelles en 1900 d’un père descendant d’un huguenot ayant fui la France après la révocation de l’Edit de Nantes et d’une mère allemande (il aura les deux nationalités belge et allemande et les deux cultures). Il publie son premier recueil de poèmes en 1923 sous le nom de « Géo Norge » et connait jusqu’en 1936 une première période de production littéraire intense faisant partie d’un groupe avant-gardiste et s’occupant d’édition. Après la guerre, il s’installe en Provence et deviendra antiquaire en 1954 à Saint-Paul de Vence. Commence alors sa seconde période de production littéraire intense qui durera jusqu’à sa mort survenue à Mougins en 1990. Il a reçu en 1958 le prix triennal de poésie de la Communauté française de Belgique pour son recueil Les Oignons, en 1969 l’Aigle d’or de la poésie au premier festival international du livre à Nice, en 1970 le prix quinquennal de littérature de la Communauté française de Belgique, en 1971, le premier prix littéraire belgo-canadien et en 1985, le prix de la Critique pour Les Coq-à-l’âne.

    Sa poésie revêt une grande diversité de formes et atteint souvent une dimension métaphysique en utilisant néanmoins un langage simple, minimaliste souvent empreint d’humour. Je ne résiste pas à vous présenter trois citations et aphorismes qui illustrent parfaitement sa personnalité et son style  :

La fraise des bois : « Aubin cueillait des fraises dans les bois. — Baste, une femme nue, dit-il tout d’un coup. C’est ici que ça pousse; je me demandais bien. Elle venait à lui, souriante et légère. Ils eurent beaucoup d’enfants et Aubin dut trimer comme un nègre. »

Le nain : « Ce qu’il y a de grand chez le nain, c’est son regard. D’ailleurs. le nain n’est pas petit, ça se voit, il est comprimé; il pourrait devenir très grand. Oui, mais son cœur est petit. Tu crois ? Et puis, pourquoi parler toujours de taille ? 

L’ordre : « Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées.

(extraits de Les cerveaux brûlés, 1969)

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Poésie des cimes : « Bonheur » d’André Kuenzi (1916-2005)

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Arkhip Kuindzhi - cime enneigée dans le Caucase, vers 1895

Arkhip Kuindzhi – cime enneigée dans le Caucase, vers 1895

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BONHEUR

Monter, toujours monter
Des marches et des degrés.
Traverser des fleuves d’orties
Des nuages d’abeilles
Des forêts d’arcs-en-ciel;
Dénouer les liens parfumés de la menthe sauvage
Qui nous retiennent prisonnier du paysage
Et cueillir ce baiser
Qui fleurit à l’ombre des séracs
Parmi les ossements séculaires.
Le rire du gel fait tressaillir
Les nervures multicolores de la roche
Qui s’effrite, s’effeuille
Comme la plus fragile véronique.

Midi chante dans les cascades
Et les sources claires;
La moire du glacier crépite
Au-dessus des abîmes,
Une étoile bleue frissonne
Aux flancs d’une touffe de silènes,
Puis une autre encore,
Une lame de brouillard penche sur la vallée…
On devine son bonheur
Vacillant
Blotti sous l’aile des corneilles
A l’abri de l’homme
Et de ses puanteurs.
Douceur des plumes de givre,
Des paillettes de feu :
Granit
O diamants qui vrillent mes ténèbres !
Bruit léger de la roche humide qui respire
A la pointe du temps,
A la face des âges.
Lentes flammes de glace ardente qui vous brûlent,
Effritent les visages,
Les griffes des humains

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Déjà
Les veines du rocher
Deviennent incertaines,
La montagne se fond entre des doigts de brume,
Les yeux se remplissent de larmes :
Le brouillard dissout les abîmes,
Efface notre vertige,
Notre bonheur.
Du paysage effondré
N’émerge qu’une flèche de granit
Imaginaire
Cernée par les encoches prodigieuses
De la Mémoire…

André Kuenzi (poème paru dans la revue Formes et Couleurs de l’été 1947)

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    Originaire de Schlosswill (BE), André Kuenzi est né le 21 septembre 1916 à Lausanne et mort dans la même ville le 30 novembre 2005. Après des études à l’Ecole des beaux-arts à Lausanne, il devient critique d’art pour la revue Formes et couleurs ainsi que pour la Gazette de Lausanne. Il a écrit de nombreux essais sur le thème de l’art et des artistes, en particulier sur Abraham Hermanjat, Charles Chinet, Paul Klee, P. Picasso, A. Giacometti et Louis Soutter. C’était également un poète qui a publié quatre recueils : La fleur au chapeau (1942), Ricochets (1944), Parenthèses (1946), Archivoltes (1949).

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Imaginaire de la montagne : alpinisme et philosophie par Pierre-Henri Frangne

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Pierre-Henry Frangne    En mai 2007, le philosophe Pierre-Henry Frangne a écrit un article sur le thème de l’homme, la montagne et la mort dans lequel il tentait de jeter les fondements d’une philosophie de l’alpinisme. Par son engagement total dans un milieu hostile où il côtoie la mort, l’alpiniste s’éprouve et s’initie, fait l’expérience de la solidarité et de la sociabilité, s’épanouit et s’élève et enfin se dépasse en prenant rationnellement conscience de ses limites. A travers lui, c’est  l’espèce humaine dans son ensemble qui se dépasse.

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 Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

« […] on n’a jamais raison de mépriser la mort […]. »
                                         François de La Rochefoucauld (1678, 113)

« Benito Cicoria, une trentaine d’année, tailleur pour dames à Paris. Petit, coquet et hégélien. Bien qu’italien d’origine, il appartenait à une école d’alpinisme que l’on pourrait – grosso modo – appeler l’«école allemande». On pourrait ainsi résumer la méthode de cette école : on attaque la face la plus abrupte de la montagne, par le couloir le plus pourri et le plus mitraillé par les chutes de pierre, et l’on monte vers le sommet tout droit, sans se permettre de chercher des détours plus commodes à gauche ou à droite ; en général, on se fait tuer, mais, un jour ou l’autre, une cordée nationale arrive vivante à la cime. »
                                         René Daumal (1952, 54-55)

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

Introduction
    Je voudrais rapidement poser les linéaments d’une philosophie de l’alpinisme avec la conviction qu’une réflexion sur ce sport pousse à penser, avec une singulière radicalité et plénitude, la dimension éthique de tout sport. Par dimension éthique je veux dire ce par quoi l’activité sportive ne participe pas seulement d’une morale normative apprenant à chaque individu qui le pratique un système de valeurs, une structure d’interdits ou de permissions, un ensemble de comportements ou d’attitudes réglés, mais plus fondamentalement (et de manière plus ouverte et plus souple), ce par quoi l’activité sportive participe à l’édification, à l’éducation ou à l’institution de la personne humaine. Par le détour du sport qui est ce que les Anglais appellent un disport, par le biais ou par l’obliquité d’une activité de divertissement et de déport, se livrerait ainsi la dimension ou la destination éthique de l’homme comme cet être conscient qu’il n’est ni une chose ni un animal, comme cet être conscient de sa dignité et de sa valeur absolue (de sa non patrimonialité) parce qu’il est justement une conscience marquée par la rationalité, l’autonomie, la responsabilité et la liberté. La personne humaine n’est pas seulement un individu, c’est-à-dire une entité corporelle indivisible (tel est le sens propre d’individu) comme condition indépassable de son existence. Elle est aussi sujet qui se pose comme tel en disant «je» (le sujet est auto-position et autonomie). Elle est enfin une personnalité singulière qui n’existe pas dans la solitude et l’abstraction d’un strict rapport à soi parce qu’elle est profondément et concrètement constituée. Cette constitution s’effectue socialement, culturellement et historiquement en une éducation qui fait de la personne un réseau de relations et un tissu de symboles.

     Ce réseau et ce tissu sont par définition partagés : ils existent en commun. Bref, la personne humaine est à la fois un principe et un processus : un principe d’affirmation de soi et de sa liberté ; un processus d’engendrement au sein du dialogue avec les autres personnes. En dehors de ce dialogue où la personne communique avec d’autres « je » qui lui sont tout à la fois différents et équivalents (dialoguer, c’est en effet reconnaître l’autre dans son altérité c’est-à-dire dans une différence qui possède la même valeur que la mienne), la personne, foncièrement dialogique (ou sociale ou intersubjective comme l’on voudra), n’existe pas.

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

    Or, la mise au jour de toutes ces déterminations rapidement évoquées de la personne humaine se ferait, selon moi de façon exemplaire, dans la pratique de l’alpinisme. La question est alors la suivante : d’où viendrait l’aspect proprement paradigmatique de cette pratique qui, pour utiliser une formule de Jean-Jacques Rousseau, « rapproche le plus l’homme de l’homme », c’est-à-dire livre à l’homme la vérité de sa propre humanité ? En quel sens l’alpinisme aurait-il, de façon non exclusive bien sûr, cette vertu particulièrement décapante ou radicale par laquelle il serait l’un des lieux de la manifestation et l’un des instruments de la constitution de la difficile et complexe liberté humaine ?

I. L’exemplarité de l’alpinisme
Michel Serres, philosophe qui fut dans sa jeunesse marin et dans son âge mûr alpiniste (il fit entre autres l’ascension du Cervin), semble répondre dans un de ses livres intitulé Variations sur le corps (Serres, 2002, 4) :

 « Saisie par la neige, écrasée de soleil courbée face au vent, réduite au silence par le souffle court, la cordée s’élève donc dans la paroi. Sans attendre, la pesanteur s’y venge du moindre faux pas. Le corps n’y compte que sur sa vaillance et sur la générosité de ceux qui escomptent de lui la même conduite. Cette rudesse loyale apprend la vérité des choses, des autres et de soi, sans faux-semblant. Les exercices corporels exigeants commencent à merveille le programme de philosophie première par une décision immédiate qui tranche tout doute : en haute montagne, hésitation, fausse route, mensonge et tricherie équivalent à mourir. »

   Des « exercices corporels exigeants » découlent cinq vertus : le courage (la constance de la volonté dans l’effort), la générosité (l’absence de calcul dans l’action), la solidarité (le don et la demande réciproques d’aide), la lucidité (la clairvoyance ou l’intelligence pratique), l’authenticité enfin (la transparence des intentions, l’accord du discours et de l’action, de l’action et du discours). Ces vertus par lesquelles le rapports à soi, aux autres et au monde extérieur est un rapport proprement humain et vrai c’est-à-dire non truqué et non perverti par le faux-semblant ou l’égoïsme, ces vertus donc sont, selon Michel Serres, rendues possibles pour quatre raisons fondamentales.

    La première est celle de l’intensité de l’effort corporel qui suppose un engagement total de l’ensemble de l’individu dans le présent de son corps en mouvements et en tensions. C’est l’effort dynamique qui vainc une grande résistance externe (celle de la nature) et interne (celle du corps propre) qui implique une présence à soi étant à la fois une et unique, c’est-à-dire sans séparation, sans retenu, sans ambiguïté ni duplicité. La violence de l’effort de l’ascensionniste l’amène donc à la certitude non représentative de ce que Maine de Biran appelait le « fait primitif » (fait concret et non abstrait ou intellectuel) d’un cogito corporel. Ce cogito, il ne se saisit pas comme celui de Descartes dans la représentation de l’acte pur d’une pensée qui s’est entièrement détachée du corps (« que l’âme est plus aisée à connaître que le corps », tel est le titre de la seconde méditation métaphysique), des objets corporels et de tout ce qui y fait référence (perception, imagination, mémoire, etc.). Au contraire, ce cogito sent intimement son existence à même le corps et à même les actes au sein desquels le corps est complètement impliqué. Il ne prend plus la forme d’un « je pense » mais celle d’un « je peux. »

     La seconde raison pour laquelle les vertus sont dans l’alpinisme immédiatement exigées et même effectuées est que la liaison, l’interdépendance ou la réciprocité des personnes sont produites ou rendues manifestes par la corde qui solidarise corporellement les alpinistes. Le lien social qu’implique toute relation éthique fondant la communauté, n’est donc pas ici une métaphore : c’est littéralement que les alpinistes ont lié leur sort ; et c’est à ce fil concret qu’ils doivent leur conquête, leur sécurité et leur survie. La réussite ou l’échec de chacun est la réussite ou l’échec de tous et inversement.

    La troisième raison est la situation d’extrême vulnérabilité dans laquelle se trouve la cordée. Le risque individuel et collectif est d’autant plus fort en montagne que la relation avec les forces naturelles extrêmement puissantes et très imprévisibles (verticalité, fragilité des prises ou des ponts de neige, froid, vent, chute de pierres, avalanches, etc.) n’est pas médiatisée par une quelconque machine (comme un bateau par exemple). Ici encore, c’est le corps lui-même muni relativement sommairement de vêtements, de lunettes, de cordes, de piolet et de crampons qui affronte directement ce qui le fait souffrir, peut le blesser et même le tuer. La souffrance et la peur sont donc deux sentiments nécessairement vécus par l’alpinisme. C’est cette souffrance et cette peur qu’il doit endurer et qu’il doit savoir maîtriser pour ne pas en être submergé ou paralysé, qui l’amènent à la décision et à la prudence actives pour soi et pour l’autre. C’est elles qui lui rappellent douloureusement la précarité, la vulnérabilité, la finitude de son existence singulière et de la condition humaine en général, à une époque moderne où l’homme prométhéen vit souvent dans l’illusion d’une maîtrise ou d’une possession intégrales de la nature ; d‘une toute puissance technique.

     La quatrième raison qu’indique Michel Serres est enfin dans la continuité de la troisième puisqu‘elle en est l’aboutissement et l’ultime horizon : l’alpinisme ne peut se pratiquer en dehors de la considération à chaque pas et à chaque instant du risque de la mort. Comme l’indique et le conseille célèbrement Edward Whymper à la fin du récit de ses ascensions alpines : « Grimpe si tu veux, mais rappelle-toi que le courage et la force ne sont rien sans prudence, et qu’une négligence fugitive peut détruire le bonheur de toute une vie. Ne fais rien dans la hâte ; médite chacun de tes pas ; et dès le début pense à la fin possible. »

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie - le mont Blanc

    Celui qui fréquente le massif du mont-Blanc en été près de Chamonix sait très bien que, pendant cette saison, les sauveteurs retirent de la montagne statiquement un mort par jour ; il observe le balais incessant des hélicoptères ; il connaît les récits des accidents de montagne comme celui qui arriva aux compagnons de Whymper en descendant du Cervin en 1865 ; il sait la disparition des amis de son guide ; il a lu la littérature de montagne qu’elle soit de fiction ou de témoignage ; il sait que Chamonix (comme un port Breton peut-être) vit au rythme des nouvelles des disparitions des chamoniards dans toutes les montagnes du monde. Bref, il sait qu’une faute n’implique pas un simple coup de sifflet, une pénalité ou une exclusion temporaire, mais qu’elle implique, comme la dit Michel Serres, directement et irrémissiblement la mort. L’alpinisme indique – au sens fort de renvoyer à une réalité véritablement présente et efficiente – la mortalité humaine sans que celle-ci soit rejetée ou transfigurée dans l’euphémisme rassurant du symbole, du jeu et de la règle. L’alpinisme est un jeu certes, c’est-à-dire une activité autotélique qui est à elle-même sa propre fin. On monte pour monter dans le massif alpin par exemple, massif qu’en 1871 Leslie Stephen, l’un des pères anglais de l’alpinisme tout en étant le père de Virginia Woolf, a appelé Le Terrain de jeu de l’Europe (Stephen, 1871).
    Mais ce Playground comme lieu délimité d’une activité corporelle, gratuite et plaisante par elle-même n’a rien à voir avec un terrain de rugby, une piscine ou une piste d’athlétisme : il n’est pas un espace homogène, abstrait ou symbolique géométriquement délimité ; il est un lieu sauvage non modifié par l’homme où les hommes s’affrontent à la nature, aux autres (dans une compétition pour les nouveaux sommets, les nouvelles voies, la rapidité de l’ascension) et à eux-mêmes sans la médiation d’un système de règles ou sans cette d’une sorte de fiction en quoi consiste les sports collectifs ; sans la possibilité de sortir immédiatement du jeu quand la blessure, l’entraîneur ou l’arbitre le décident. Le maître du jeu, dans l’alpinisme comme dans la vie réelle, est un maître véritablement souverain et absolu comme le dira Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit : et ce maître, c’est la mort. De là l’aspect très décapant et radical de l’alpinisme sur lequel j’avais insisté en commençant. Par radical, il faut entendre ce qui nous ramène à la racine, c’est-à-dire à ce qui est premier non point chronologiquement mais logiquement, c’est-à-dire encore à ce que les Grecs appelait une archè. Or l’alpinisme semble nous rappeler que l’archè de notre vie, ce qui est en est le principe de mouvement et de création à la fois corporel et spirituel, c’est justement la négativité de la mort que notre vie consiste, non pas à la considérer comme un passage vers un autre monde (un arrière-monde, un au-delà éternel comme dans le platonisme et le christianisme), non pas à la penser comme indifférente (stoïcisme), non pas à l’annuler en une expérience infaisable (la mort n’est rien puisque, quand on vit, elle n’est pas là, et quand on est mort, nous ne sommes plus là, comme le dit Epicure (Epicure, 4ème siècle av JC, 130-131)), mais à la supporter, à l’éprouver et à la nier dans le processus même de la vitalité. Si « la peur du maître est le commencement de la sagesse » comme dit Hegel, la peur de la mort, ce « maître absolu » (Hegel, 1807, I, 166) auquel se confronte l’alpiniste et que la plupart des hommes de notre culture occidentale refoulent profondément, est le commencement d’une philosophie (philosophie corporelle si je puis dire) de l’existence.

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

II. Une philosophie de l’alpinisme
   Que nous apprend cette philosophie du corps et de l’esprit ne pouvant exister que dans l’immanence d’un corps ? Elle répond à trois questions fondamentales que nous nous posons tous.

1) Mon corps qui me semble à la périphérie de moi-même et qui partage les mêmes propriétés que celles des objets extérieurs, est-il à moi ou est-il moi?
2) Spinoza dans la troisième partie de l’Ethique, deuxième proposition, scolie, pose la seconde question : « Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le corps […]. Le corps peut, par les seules lois de sa nature, beaucoup de choses qui causent à son âme de l’étonnement. » (Spinoza, 1677, 138) La seconde question est donc : « Qu’est-ce que peut un corps ? Que peut mon corps ? ».
3) La troisième question est alors la suivante : « quelle est la signification que nous accordons à cette puissance du corps qui étonne notre âme par son absence de limite vraiment assignable ? »

    A la première question, nous pouvons répondre : le corps n’est pas un instrument que je possède ; il n’est pas à moi parce qu’il est entièrement moi. Il n’est pas un objet dont je puis disposer comme je l’entends dans la mesure où il constitue la condition indépassable de mon « je », condition sans laquelle je ne saurais penser ni aucun de mes actes, ni ma propre existence dans son ensemble. Comme le dit Nietzsche (Nietzsche, 1883, 45) : « Corps suis tout entier, et rien d’autre, et âme n’est qu’un mot pour quelque chose dans le corps. »
    A la seconde question, nous répondrons : il n’y a pas de limite a priori à la puissance du corps parce que celui-ci est fondamentalement effort, c’est-à-dire lutte et dépassement. Par l’effort, nous nous saisissons comme cause au sein d’un affrontement de forces internes ou externes ; et au sein de cet affrontement de forces se dessinent l’exercice d’une puissance et l’affirmation d’un soi qui doit résister à tout ce qui est capable de le faire disparaître et qui doit grandir. Quelle que soit la portée ontologique ou psychologique que l’on confère à l’effort, celui-ci (que les Latins puis Spinoza désignaient du terme de conatus) renvoie à notre productivité et à notre durabilité en des termes peu détachables d’un horizon polémologique que l’on trouve chez César ou Tite-Live par exemple où il est question de guerre et de combat. Que l’on soit dans le cadre d’une philosophie finaliste du cosmos et du logos comme celle des stoïciens, que l’on soit dans celui d’une philosophie mécaniste de la puissance comme celle de Spinoza, que l’on soit dans l’enceinte d’une philosophie psychologique du moi comme celle de Maine de Biran, que l’on soit enfin dans le bouillonnement d’une philosophie perspectiviste de la volonté de puissance comme celle de Nietzsche, c’est toujours cette expérience du conflit entre une force et une autre force résistante que se joue la vie de notre individualité comme une individualité s’efforçant et persévérant.
    Enfin, à la troisième question sur le sens de cette persévérance, nous répondrons rapidement en disant que ce sens est stratifié en trois couches superposées.

    La première est celle du dépassement indéfini des limites de soi, que le citius, altius, fortius de Pierre de Coubertin exprime parfaitement : escalader des montagnes toujours plus hautes ; mais comme les montagnes ne dépassent pas 8.846 mètres, il faut le faire toujours plus vite ou en enchaînant un nombre toujours plus grand de sommets (par exemple les 80 sommets de plus de 4.000 mètres des Alpes), ou en découvrant une voie toujours plus difficile. Quel est le sens de cette réalisation de soi dans un effort comme continuel passage à la limite ? Notre société contemporaine répond : le moi, en tant que tel, doit être indéfiniment surmonté par lui-même (selbstüberwindung dirait Nietzsche).
    La seconde couche de significations fonde rationnellement cette course un peu ivre en une pensée de l’épanouissement et de la formation. Pour cette pensée héritée de l’âge classique et des Lumières, le mouvement de dépassement du moi est celui de l’institution de sa liberté et de sa rationalité qui échappent à la finitude la nature. Par ce mouvement, le moi fait l’expérience de la petitesse ou de la fragilité de l’homme mais aussi de ce que Pascal appelait sa « grandeur » (Pascal, 1670, 488) qui lui vient justement du savoir de cette petitesse et de sa capacité à la surmonter ou à la dépasser. Le moi apprend en conséquence que la connaissance et l’expérience de sa finitude sont la connaissance et l’expérience de quelque chose de son infinité ; qu’inversement, l’infinité de sa liberté et de sa volonté ne sauraient avoir d’effectivité sans son aliénation, sa limitation, sa négation dans la finitude des situations, des efforts du corps et du risque toujours présent de la mort. Une liberté sans ce que Hegel appelle un frein (Hemmung), n’est qu’un « simple entêtement, une liberté qui reste encore au sein de la servitude. » (Hegel, op. cit., I, 166).
     Se livre alors la troisième couche de significations (la plus ancienne et la plus archaïque mais qui apparaissait clairement dans le texte de Michel Serres) : celle qui fait de l’effort, non pas une expérience du dépassement indéfini mais au contraire une expérience de la limite, de la mesure et de l’épreuve qui assigne au moi sa place et le délie de toutes les illusions. Cette pensée est d’origine antique, et stoïcienne tout particulièrement. Marcel Mauss, l’un des fondateurs de l’anthropologie contemporaine, l’exprime précisément en la référant à sa propre expérience de la montagne :

« Je crois que l’éducation fondamentale […] consiste à faire adapter le corps à son usage. Par exemple, les grandes épreuves du stoïcisme qui constituent l’initiation dans la plus grande partie de l’humanité, ont pour but d’apprendre le sang-froid la résistance, le sérieux, la présence d’esprit, la dignité, etc. La principale utilité que je vois à mon alpinisme d’autrefois fut cette éducation de mon sang-froid qui me permit de dormir debout sur le moindre replat au bord de l’abîme. Je crois que toute cette notion d’éducation des races qui se sélectionnent en vue d’un rendement déterminé est un des moments fondamentaux de l’histoire elle-même : éducation de la vue, éducation de la marche […] C’est en particulier dans l’éducation du sang-froid qu’elle consiste. Et celui-ci est avant tout un mécanisme de retardement, d’inhibition de mouvements désordonnés. […] Cette résistance à l’émoi envahissant est quelque chose de fondamental dans la vie sociale et mentale » (Mauss, 1950, 385)

    Cela signifie rapidement que l’athlétisme est, au sens étymologique, un ascétisme; que l’épreuve, la lutte et le combat (athlon) ne sont instituteurs d’humanité qu’à la condition d’être des exercices réglés (askésis) où chacun connaît sa place c’est-à-dire sa mesure et sa limite. Cela signifie que la liberté n’est ni dans la violence ou la colère, ni dans l’absence de violence et de colère : elle est bien plutôt (parce que la colère et la violence sont indépassables et toujours présentes au fond de l’homme) dans leur purification (catharsis), c’est-à-dire dans leur stylisation ou dans leur harmonisation. Car c’est cette purification qui constitue ce que l’on appelle une initiation.

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

Conclusion
   «Ce que nous cherchons, dit Lionel Terray, c’est le goût de cette joie énorme qui bouillonne dans nos cœurs, nous pénètre jusqu’à la dernière fibre lorsque, après avoir longtemps louvoyé aux frontières de la mort, nous pouvons à nouveau étreindre la vie à pleins bras.» (Terray, 1961, 85).
   La formule nous renvoie au sens profond de l’alpinisme qui se confond avec celui de la vie humaine. Ce sens consiste en ce risque de mort que tout homme prend dès qu’il est né pour montrer à l’autre et à soi qu’il n’est ni une chose ni un animal mais bien un être humain conscient de sa mortalité c’est-à-dire de ce fond obscur et toujours présent dans lequel il doit « séjourner » selon le mot de Hegel, et sur lequel il doit s’appuyer, non pas pour être, mais pour exister. C’est ce fond inquiétant qui fait de la vie humaine une véritable odyssée, c’est-à-dire un parcours chèrement payé et toujours risqué où elle mesure avec une grande intensité la signification précaire et toujours à refaire du monde et d’elle-même. Comme le dit Maurice Blanchot en un paradoxe que j’ai essayé d’expliquer : « Il ne suffit pas [à l’homme] d’être mortel, il comprend qu’il doit le devenir, qu’il doit être deux fois mortel, souverainement, extrêmement mortel. C’est là sa vocation humaine. » (Blanchot, 1973, 115). Alors, et pour approfondir encore le paradoxe de Blanchot, il faut comprendre que l’alpinisme ne nous apprend le sens de tout sport et de toute existence humaine que parce qu’il met devant nos yeux cette sagesse immémoriale qui consiste à faire de la violence une douceur. L’alpinisme est un sport violent, non au sens social bien sûr, mais au sens que Descartes indique à son ami Mersenne quand il dit qu’il « ne connaî[t] rien de violent dans la nature, sinon au respect de l’entendement humain, qui nomme violent ce qui n’est pas selon sa volonté, et selon ce qu’il juge devoir être […]. » A cette violence relative de la puissance de la nature, l’alpiniste oppose une souffrance et une force qui peuvent être étonnamment douces parce qu’entrées dans la limite, l’achèvement et l’efficacité d’une force maîtrisée : celle d’une discipline qui doit toujours pouvoir agir mais aussi toujours pouvoir renoncer volontairement à agir. C’est à cette douceur de l’action que Marc-Aurèle, l’empereur-philosophe stoïcien fait référence, de même que Nietzsche, ce stoïcien contemporain. Cette douceur n’est pas seulement celle de la mesure de l’action ; elle est aussi celle du moment présent où s’effectue pleinement cette action dans la présence même des choses et du corps au sein d’une lutte qui sépare mais qui, en fin de compte, relie dans la séparation et la tension même.

« Il y a des signes certains, écrit Nietzsche dans le « monologue du voyageur dans la montagne », que tu as avancé et que tu es arrivé plus haut : la vue est plus libre et plus riche autour de toi que tantôt, le souffle de la brise est sur toi plus frais, mais aussi plus doux (car tu as désappris la folie de confondre douceur et chaleur), ton allure s’est faite plus vive et plus ferme, ton courage à grandi en même temps que ta lucidité : – pour toutes ces raisons, ta route pourra maintenant être plus solitaire et en tout cas sera plus dangereuse que l’ancienne, mais pas autant à coup sûr que le croient ceux qui te regardent, voyageur, du fond de la vallée embrumée marcher sur la montagne. » (Nietzsche, 1878, II, 108-109).

   C’est pourquoi celui qui fait de l’alpinisme connaît et effectue un peu mieux son authentique liberté. Dans un même mouvement théorique et pratique où s’unissent la conscience de soi et la conscience du monde, il sait et expérimente charnellement ses limites mais aussi leur incessant élargissement. Cet élargissement n’est pas tant un repoussement indéfini par delà des limites extérieures. Car ce repoussement s’identifie souvent à l’illusion et à la folie d’une passion sans direction, sans lucidité ni signification ; cette passion qui s’exprime souvent dans le sport contemporain et qui fait de nous, comme le disait déjà Platon dans la République quatre siècles avant notre ère, des « êtres d’enflure » soumis à une logique du débordement ou du trop-plein (pleonexia). Ce repoussement, au contraire, auquel nous convie l’alpinisme, est bien plutôt un approfondissement de ce qui clôt c’est-à-dire définit et circonscrit la condition humaine comme corporéité, comme finitude et comme mortalité. C’est cet approfondissement intérieur qui n’accède à aucun au-delà transcendant, c’est cette ouverture de la vie humaine à sa simple immanence que nous apprend l’alpinisme et l’ébauche de sa philosophie de la liberté que je viens de tenter : une intensification de l’existence et, en elle, une densification de notre séjour. Quand le corps fatigué de l’ascensionniste au souffle court se hisse sur les prises d’une paroi, sur les crampons d’acier ou sur la pointe du piolet fichés dans la glace, quand ce corps « saisi par la neige et courbé face au vent » est complètement plongé dans son effort, dans sa souffrance et dans l’unique attention pour sa sauvegarde et celle de son compagnon de cordée, « là, continue Erri De Luca dans son beau récit « Sur les traves de Nives », ce n’est plus la force ni la résistance qui sont nécessaires, mais une douce sérénité dans les nerfs, dans les doigts. » (De Luca, 2005, 24). C’est bien cette « douce sérénité », si difficilement et si dangereusement acquise dans une nature particulièrement violente et hostile, qui débarrasse notre vie du superflu, de l’apparence et de l’illusion. Ce superflu, cette apparence et cette illusion que la culture moderne exhausse souvent indûment au plan du nécessaire, de l’essence et de la vérité se trouvent alors un instant abolis. « La montagne nous découvre » (De Luca, id., 56) ; et le dénuement qu’elle opère par l’exercice du corps et de l’intelligence, nous fait accéder un peu mieux à nous-même.

Pierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie - Frères Bisson, Séracs du Géant

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Bibliographie :

  • Blanchot, M. (1973). L’espace littéraire, Paris, Gallimard. Daumal, R. (édition 1981). Le mont Analogue, Paris, Gallimard.
  • Epicure (quatrième siècle avant JC, édition 1981). Lettre à Ménécée, in Epicure et les épicuriens, trad. franç. M. Solovine, Paris, PUF.
  • De Luca, E. (édition 2006). Sur les traces de Nives, trad. franç. D. Valin, Paris, Gallimard.
  • Frangne, P.-H. (1999). Penser la frayeur, in Conférence, n° 9, automne 1999, pp. 27-43. 15
  • Esporte e Sociedade Nov.2007/Fev.2008 L’homme, la montagne et la mort – ano 3, n.7, Frangne
  • Alpinisme     et Hegel, G W F (édition 1947). Phénoménologie de l’esprit, trad. franç. J. Hyppolite, (2006).
  • Paris, Aubier-Montaigne, 2 tomes. La Rochefoucauld, F. de (1678, 1967). Maximes, Paris, Editions Garnier.
  • Macfarlaine, R. (2003, 2004). L’esprit de la montagne, trad. franç. Ph. Delamare, Paris, Plon.
  • Maine de Biran (1982). Œuvres choisies, édit. Henri Gouhier, Paris, Editions Aubier-Montaigne.
  • Mauss, M. (1950). Sociologie et anthropologie, Paris, PUF.
  • Nietzsche, F. (1878, 1968). Humain trop humain, trad. franç. R. Rovini, Paris, Gallimard. Nietzsche, F. (1883, 1971). Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Franç. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, Par-delà le bien et le mal et le Gai Savoir.
  • Pascal, B. (1670, 1978). Pensées et opuscules, Paris, Hachette. Serres, M. (2002). Variations sur le corps, Paris, Editions Le pommier.
  • Spinoza, B. de (1677, 1965). Ethique, trad. franç. Ch. Appuhn, Paris, Garnier-Flammarion.
  • Stephen, L. (1871, 2003). Le terrain de jeu de l’Europe, trad. franç. C.-E. Engel, Paris, Editions Hoëbeke.
  • Terray, L. (1961). Les conquérants de l’inutile, Paris, Gallimard.
  • Yonnet, P. (2003). La montagne et la mort, Paris, Editions de Fallois.
  • Patrick Dupouey. Pourquoi grimper sur les montagnes, Editions Guérin, Chamonix
  • ropos, Alain.
  • A quoi tient la beauté des montagnes, conférence faite au Club Alpin le 25/11/1897, Russell, Editions Isolato
  • L’eau et les Rêves, La terre et les rêveries de la volonté & l’air et les songes, Bachelard
  • La Montagne, 1ère partie, Michelet
  • Variations sur le corps & Les Cinq sens, Michel Serres
  • L’être et le Néant, IV° Partie, chapitre 1er, sections 1 et 2 sur l’effort, le rocher, le randonner, et le ski et la glisse, Sartre. 
  • Alexis Loireau. La Grâce de l’escalade. Ed. Transboréal

Et sur la toile :

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Pierre-Henry Frangne

Pierre-Henry Frangne est agrégé, docteur en philosophie et professeur des universités en esthétique et philosophie de l’art à l’université Rennes 2 Haute-Bretagne. Ses recherches se développent selon 4 axes :
1) – Une analyse généalogique de la modernité à partir du jugement esthétique, du goût, de l’interprétation et des relations entre l’œuvre d’art et le spectateur et de l’émergence au XVII e siècle de l’esthétique dite baroque.
2) – Une interprétation de l’art symboliste français (peinture, littérature, musique) et de la pensée de Mallarmé considérée comme une théorie de la négation en tant qu’opération logique d’abstraction et de purification, de sentiment existentiel malheureux, que principe métaphysique (Néant, Rien, Mort). La négation apparaît alors comme valeur et comme exigence : celle d’abolir et de manifester l’art et le réel au sein d’une inconsistance fondamentale. 
3) – Une analyse du système des arts à l’époque contemporaine de la multiplication des arts et de leurs mélanges, de leurs rencontres, de leurs correspondances ou de leurs croisements (arts plastiques, cinéma, photographie, littérature, musique).
4) – Une réflexion sur l’existence humaine en sa double dimension esthétique et éthique.

 

Pierre-Henry Frangne, Mont-Blanc, premières ascensionsPierre-Henry Frangne, Alpinisme et photographie

Publications de Pierre-Henry Frangne

  • La Négation à l’œuvre. La philosophie symboliste de l’art (1860-1905). Avec une préface de Michel Deguy. Collection Aesthetica, Presses Universitaire de Rennes, mai 2005, 374 pages.
  • Alpinisme et photographie (1870-1940), avec Michel Jullien, Les Éditions de l’Amateur, Paris, mars 2006, 248 pages.
  • Édition introduite et commentée de la Description de l’île de Portraiture (1659) de Charles Sorel, L’Insulaire, Paris, octobre 2006, 108 pages.
  • Édition introduite et commentée, avec notes, bibliographie et chronologie du Voyage dans la lune (1638) de Francis Godwin, L’Insulaire, Paris, mars 2007, 208 pages.
  • L’Ombre de Monteverdi. La querelle de la nouvelle musique (1600-1638) (en collaboration avec X. Bisaro et G. Chiello), Collection Aesthetica, Presses Universitaires de Rennes, septembre 2008, 224 pages.
  • Édition introduite et commentée de Introduction à Jean-Sébastien Bach (1947) de Boris de Schloezer, Collection Aesthetica, Presses Universitaires de Rennes, avril 2009, 320 pages.
  • Mallarmé. De la lettre au Livre, anthologie de textes introduite et commentée, Le mot et le reste, Marseille, janvier 2010, 248 pages.
  • Mont-Blanc, premières ascensions (1780-1904) (en coll. avec M. Jullien et J. Perret), Editions du Mont-Blanc, Paris, novembre 2012, 338 pages.

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Imaginaire de la montagne : l’arête des Cosmiques dans le massif du Mont-Blanc

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arête des Cosmiques - massif du Mont-Blanc     L’arête des Cosmiques tire son nom du refuge des Cosmiques construit sur l’arête Sud-Ouest de l’aiguille du Midi sous l’impulsion du physicien français Louis Leprince-Ringuet, dans les années 1930, en vue de disposer d’un site en altitude propice à l’étude des rayons cosmiques. La traversée Refuge des Cosmiques – Aiguille du Midi est une course mixte neige et rocher, très aérienne et de difficulté moyenne (AD assez difficile)sur faible dénivellation (env. 200m) qui s’effectue sur un granit mythique, la protogine, dans un cadre prestigieux. La durée de la course est courte puisqu’elle s’effectue entre 2 h et 2 h 30. Il faut ajouter la durée de la marche d’approche entre le sommet de l’aiguille du midi et le refuge des Cosmiques qui est d’environ 1 heure. La première ascension a été effectué par G. Finch et M. Finch le 2 août 1911.

Itinéraire de l'arête des Cosmiques - Massif du Mont-Blanc

Itinéraire de l’arête des Cosmiques – Massif du Mont-Blanc

arête des Cosmiques - massif du Mont-Blanc

l’arête à parcourir; on distingue le refuge des Cosmiques à l’extrême gauche

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Aiguille du Midi - arête Est

descente de l'aiguille du midi

Marche d’approche : on descend l’aiguille du midi par sa voie normale de l’arête Nord-Est et on longe sa face Sud en direction du refuge des Cosmiques situé sur l’arête Sud-Ouest. On ne va pas au refuge des Cosmiques, on atteint directement l’arête à un petit col situé entre le refuge et l’abri Simond (vers 3.600 m)

arête des Cosmiques - le monolithe de protoginesur l’arête – le monolithe de protogine

Au-dessus du monolithe, vue sur le Mont-Blanc

Après le monolithe, vue sur le Mont-Blanc et le Mont-Blanc du Tacul

arête des cosmiques - vue sur le refuge

Un peu plus loin sur l’arête, on aperçoit derrière la cordée le refuge des Cosmiques

sur l'arête des Cosmiques

Neige sur l’arête; en arrière-plan les Grandes Jorasses et la Dent du Géant

IMG_1953

Petit couloir très raide de neige durcie

le contournement du sommet de l'éperon des Cosmiques

le contournement du sommet de l’éperon des Cosmiques; on aperçoit en arrière-plan le sommet de l’aiguille du midi.

arête des Cosmiques - le dernier éperon à franchir avant l'aiguille du Midi

arête des Cosmiques – le dernier éperon à franchir avant l’aiguille du Midi

l'ascension finale à l'aiguille du midi

dernières longueurs de cordes avant le sommet

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VUES PANORAMIQUES DU SOMMET DE L’AIGUILLE DU MIDI

panorama Aiguille du midi

De l’Aiguille Verte à la Dent du Géant : panorama Est du sommet de l’aiguille du midi

panorama Aiguille du midi

Des Grandes Jorasse s au Mont-Blanc: panorama Sud du sommet de l’aiguille du midi

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Crédit photographique : remerciements à  Creative Commons CC-by-sa (photos Marti74, Opoko), à montagnecanyon.over-blog.com, Cosley & Houston Alpine Guides et à Christophe Seger, Franz Kerscher.

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Imaginaire de la montagne : perception de l’espace montagnard au Moyen Âge

–––– L’espace montagnard au Moyen Âge : un monde hostile à l’homme ––––––––––––––––––––––

     Au Moyen Âge l’espace montagnard est appréhendé de deux manières différentes et opposées :
La première manière, positive, relève du symbolisme religieux et est nourrie par les Saintes Ecritures. Elle est héritière de la mythologie et des textes antiques pour lesquels la montagne, dans son essence, est proche des cieux Incorruptibles et est considérée pour cette raison comme le « sommet du monde », expression de pureté et siège du Paradis terrestre.
A cette vision de la montagne se rattachent les montagnes mythiques connues à cette époque telles que le Caucase avec le mont Arara (où repose l’Arche de Noé…), le mont Sinaï, le mont Athos, le mont Olympe,  le pic d’Adam à Ceylan, proche du Paradis terrestre (75 km…) où les Arabes situaient la chute d’Adam, l’Etna (associé à l’Enfer).

     D’autres montagnes avaient la réputation d’abriter à leur sommet des merveilles. C’est ainsi que dans les Alpes, on voyait flotter au sommet du mont Aiguille, jugé inaccessible, des draps blancs selon l’usage des lavandières, au mont Ventoux, la Baume de la Mène, une grotte de la face nord, était une porte ouverte sur le monde infernal d’où l’on pouvait observer les démons,  que dans les Pyrénées le mont Canigou était censé abriter des sorcières et des fées, qu’au pays de Galles le Snowdon était réputé être le siège de manifestations extraordinaires et qu’au début du XIIIe siècle la Topographia hibernica de Giraud de Cambrie décrit son sommet comme comportant un lac possédant une île flottante et des poissons à œil unique…

mont AraratMont Ararat

    Voici comment le mont Olympe en Grèce est décrit au XIVe siècle par Jean de Mandeville, médecin et explorateur, auteur du Livre des merveilles du monde :

« Au sommet l’air est si pur qu’il n’y court aucun vent , ce pourquoi ni oiseau ni bête n’y pourraient vivre car l’air y est trop sec. Et on dit que les philosophes jadis y montèrent, tenant en mains une éponge humide pour avoir de l’air moite, sans quoi ils n’auraient pu respirer et auraient défailli à cause de l’air trop sec. Et sur le sommet ils écrivirent avec leurs doigts des lettres sur le sable, et remontant un an plus tard ils trouvèrent les mêmes lettres telles qu’ils les avaient écrites, sans être en rien corrompues ou défigurées. Par quoi il apparaît bien que les montagnes montent jusqu’au pur air. »

Gervais de Tilbury, quant à lui, décrit ainsi le Canigou :

A son sommet, il y a un lac aux eaux très noires et au fond insondable : il s’y trouve, rapporte-t-on, une demeure des démons, aussi vaste qu’un palais, à la porte close; mais la demeure et les démons eux-mêmes restent inconnus et invisibles au commun des gens. Si l’on jette une pierre ou quelque chose pesante dans le lac, une tempête éclate aussitôt, comme si les démons étaient courroucés. »

Dans l’un de ses essais, en 1442, l’écrivain satirique Antoine de la Salle décrit le Paradis terrestre au sommet d’une montagne. Il faut savoir qu’au Moyen Âge, le Paradis terrestre, à la différence du Paradis céleste, était imaginé sur Terre, en un endroit inaccessible au commun des mortels.

Maintenant, nous allons parler du Paradis terrestre, qui est la tête du corps formé par toute la terre, après avoir parlé des trois parties du monde. Ce Paradis est situé dans les contrées de l’Orient, c’est-à-dire tout au bout et à l’extrémité de l’Asie ; il est d’une hauteur extrême, comme rempli des quatre éléments des sept planètes et des douze signes, qui règnent tous en lui dans leur meilleure harmonie.
C’est dans ce Paradis que furent créés et formés nos premiers parents, Adam et Ève, de la main de notre vrai Dieu, notre Créateur. Mais dès qu’ils succombèrent au péché de désobéissance, ils furent sur-le-champ chassés de ce Paradis que Dieu avait consacré. Dans ce Paradis vivent Enoch et Elie, et ils y vivront jusqu’à la destruction de l’Antéchrist.
C’est là que se trouve l’Arbre de vie, et de son pied sortent quatre ruisseaux ; l’un s’appelle le Pison (Gange/Indus), l’autre le Guion (le Nil), le troisième le Tigre et le quatrième l’Euphrate ; ils coulent tous les quatre dans les veines du corps formé par la terre, c’est-à-dire dans la mer et hors de la mer, et font jaillir de grandes sources sur la terre en diverses régions.
C’est de là que viennent le plus grand fleuve de l’Asie, le Tanaïs ; le plus grand de l’Europe, le très grand fleuve appelé Norveyan ; et le plus grand de l’Afrique, appelé le Nil ; tous les trois partent des quatre ruisseaux du Paradis. Personne ne peut entrer ni monter dans ce Paradis, à cause des montagnes escarpées qui l’entourent tout entier, sauf à l’entrée.
Il y a tant de sortes de dragons, de serpents, de coquecigrues et d’autres bêtes venimeuses très féroces qui vivent là, dans ces très hautes montagnes, que les bêtes de ces montagnes ont une nature très proche de l’élément du feu ; c’est là ce qui explique leur férocité et leur ardeur, comme l’a voulu Dieu qui en a décidé ainsi.
Selon les savants, tandis que le Paradis terrestre est la tête de la terre en raison de son extrême hauteur, les Enfers se trouvent au fin fond du corps formé par la terre, là où aboutissent toutes les ordures et toutes les puanteurs des quatre éléments.  (cité par S.Jouty – 1991)

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale

Le Paradis de la reine Sibylle par Antoine de La Sale
Double carte du mont de Pilate et du mont de la Sibylle (1437 et 1443).
Chantilly, musée Condé.

     L’essayiste Sylvain Jouty relève que cette description fait apparaître le fait que le Jardin d’Eden, pour les chrétiens du Moyen Âge, est une montagne, la plus haute montagne de la Terre. Cette matérialisation étant repris par les Fioretti della Bibbia  qui décrit ainsi le Paradis : « De cette montagne l’on dit qu’elle est si haute et si dure à gravir, à cause de sa bonté, qu’on n’a jamais vu personne n’y monter, ni entrer à l’intérieur du Paradis ». Et Sylvain Jouty d’ajouter : « La Divine Comédie de Dante ne fera que reprendre, de façon géniale il est vrai, un schéma cosmologique largement partagé, tout en reprenant l’image de la difficulté d’escalade du Paradis ». la raison qui place le Paradis terrestre au sommet de la plus haute montagne tient à la nécessité de le relier au Paradis Céleste, séjour futur des Justes, et en même temps de le rendre inaccessible aux hommes. Si les hautes montagnes sont assimilées au Paradis, les volcans, eux, sont assimilés à l’Enfer.

     Au yeux du Moyen Âge religieux et savant la montagne est un monde « hors des hommes » assimilé au désert,  à l’instar du désert des premiers anachorètes, elle devient le lieu privilégié pour la méditation, la pénitence et la rencontre avec Dieu. De nombreux ermites et établissements religieux s’installeront au fond de vallées reculées, loin de la société des hommes. Voici ce qu’écrit l’évêque de Grenoble, en 1086, lorsqu’il ratifie la charte de donation des terres de la Chartreuse : « Par la grâce de la sainte et indivisible Trinité, nous sommes avertis avec miséricorde de ce qui est nécessaire à notre salut (…) C’est pourquoi nous donnons un vaste désert en possession pour toujours à maître Bruno et aux frères qui sont venus avec lui, cherchant une solitude pour y habiter et vaquer à Dieu… »

    Ainsi, dans l’imaginaire du Moyen Âge, la représentation de la montagne est liée au sacré, au paradisiaque, au merveilleux. Elle est également, comme le signale un historien, une porte pour l’au-delà, une frontière entre deux mondes : « Lieu de punition et de réconciliation, demeure des fées et des sorcières, abri du paradis et l’enfer, des ermites et des démons, la montagne est frontière entre les dieux et les hommes, entre les chrétiens et l’Antéchrist, entre le bien et le mal. Elle est le lieu où s’affrontent deux mondes diamétralement opposés qui tentent de communiquer par le biais des héros et des élus. » (Claude Lecouteux. Aspects mythiques de la montagne). L’état de limite détermine un ailleurs; c’est ainsi qu’en cas de bannissement, le banni est souvent envoyé « outre-monts », les versants invisibles situés de l’autre côté de la montagne étant considérés comme  ténébreux et maléfiques.

     La seconde manière d’appréhender la montagne est chargée de négativité et  s’applique au monde physique de la montagne qui s’oppose à l’homme et lui impose ses lois dés lors qu’il souhaite le franchir pour se rendre d’un point à un autre, ce qui est le cas lorsque l’on voyage entre l’Europe du Nord et l’Italie et l’Espagne.
     Pour les clercs cultivés du Moyen Âge, la Nature en général est considérée comme un monde sauvage et hostile récalcitrant à la parole de Dieu. Ils sont en cela, dans ce cas également, les héritiers de la vision antique de l’Univers qui distinguait le monde civilisé du chaos extérieur peuplé de barbares et de créatures monstrueuses. Il ne faut donc pas s’étonner que la montagne où tous les aspects et caractères de la Nature apparaissent exacerbés de part ses paysages tourmentés, ses sombres forêts, ses étendues désolées et désertiques sièges de manifestations naturelles étranges et inexpliquées, soit perçue comme un lieu répulsif chargé de valeurs négatives, plein de dangers, repère de brigands, de dragons et autres créatures démoniaques.
     Cette négativité se nourrit également des aléas induits par les conditions physiques et climatiques propre au monde montagnard : rigueurs de l’hiver avec un froid plus vif que dans la plaine, afflux de neige qui occasionne des avalanches, crues dévastatrices des cours d’eau, glissements de terrain et éboulements de rochers auxquels il faut ajouter la pénibilité de la marche et de l’ascension sur de mauvais chemins escarpés avec le risque de chute toujours possible, la violence et la dangerosité des orages. Il n’est donc pas étonnant que durant une longue période la montagne ait été perçue comme un milieu peu accueillant et hostile.

     Les récits des premiers voyageurs relataient de manière exagérée, les frayeurs qu’ils avaient pu ressentir. Elisée Reclus, dans « Histoire d’une montagne », rapporte que la terreur inspirée par les avalanches en masse aux montagnards et aux voyageur a valu aux vallées les plus exposées des noms sinistres tels que « Val-de-l’Epouvante » ou « Gorge-du-Tremblement ». Il raconte « qu’aux beaux jours de printemps, les voyageurs savent que l’avalanche attend simplement un choc, un frémissement de l’air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal n’aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. »

Sarrasins et Brigands
     Dans le dernier quart du IX° siècle, les Sarrasins sont implantés au Fraxinet près de La Garde-Freinet d’où ils mènent des razzias en Provence et dans les Alpes remontant très loin dans le nord jusqu’au Valais. En 906, ils détruisent l’abbaye de la Novalaise située près de Cluses. En 921, ils lapident dans des défilés alpestres de nombreux anglos-saxons en route pour Rome. Des massacres de « romieux » seront de nouveau commis en 936 et 939, l’année suivante, en 940, ils occupent le village de Saint-Maurice en Valais bloquant de nombreux pèlerins sur le versant italien des Alpes. En juillet 972, ils parviennent à capturer dans les environs d’Orcières un personnage important, Mayeul, le quatrième abbé de Cluny qui ne sera libéré qu’en échange d’une énorme rançon. A l’insécurité causée par les Sarrazins s’ajoute celle provoquée par des bandes de brigands et de pillards, les marrones (marrons). Les nobles eux-mêmes profitent de cette situation troublée pour régler leurs différents. Une ère de crainte, sinon de terreur, s’abat sur la région et Il est fortement recommandé aux voyageurs de « redouter tout sentier tournant et être toujours armé et sous bonne garde ». Le col du Mont-Joux (l’actuel col du Mont Saint-Bernard), lieu de passage privilégié des commerçants et des pèlerins entre le nord-ouest de l’Europe et l’Italie, était notamment le lieu de nombreux brigandages. Il faudra attendre l’an 968 que sous l’égide de Saint-Bernard de Menthon, alors archidiacre d’Aoste, une expédition sécurise le passage et reconstruise l’hospice pour héberger et secourir les voyageurs. C’est ainsi qu’en reconnaissance le col prit par la suite le nom de son bienfaiteur.

En 1512 encore, cette fois dans les Pyrénées, Guichardin, au passage du Perthus signale : « on y trouve des assassins… L’endroit est très exposé aux brigands car, outre le fait d’avoir des voies très étroites, des ravins en vérité, et très sombres, il se rattache à d’autres montagnes qui vont jusqu’en Gascogne où il serait quasi impossible de découvrir les assassins. »

Démons et dragons
    Pour ne pas arranger les choses, les montagnes sont réputées être peuplées de démons à qui, comme en témoigne Charles Durier en 1877, on attribuait le déclenchement des avalanches et de créatures monstrueuses tels les dragons, comme en témoigne la légende des Lindorms* en Autriche et en Suède, celle du Tatzelworm en Bavière et dans les Alpes suisses, ou encore celle du dragonnet des Monts Pilates vaincu par Winckelriedt. L’origine de la montagne du Lubéron ne serait autre qu’un dragon occis, dans la mer des Alpes où il sévissait, par le glaive d’une cohorte d’anges exterminateurs, et que Dieu fossilisa pour l’éternité. La chute du monstre fût si épouvantable qu’il ne restera de l’océan primitif qu’un large cours d’eau, la Durance. 

Glacier_Dragon

le dragon-glacier

      Un manuscrit du XVe siècle conservé à Verceil, contient une vie de saint Bernard, assimilent les brigands qui tenaient le col du Mont-Joux (aujourd’hui col du Mont-Saint Bernard) à des démons :

«Un jour, saint Bernard traversa une montagne où autrefois les habitants rendaient un culte à Jupiter dans son temple. Il y avait là une multitude de mauvais esprits, et l’un d’eux molestait les voyageurs ; dans les régions voisines, avec la permission de Dieu — les péchés des habitants l’exigeaient — les anges mauvais provoquèrent des rafales funestes de tempêtes. L’homme de Dieu voyant l’affliction des habitants commença à leur parler de la miséricorde de Dieu et de sa sévérité à l’égard des pécheurs. Lors de sa prédication, touchés aux larmes, tous lui dirent « Ordonne ; quoi que tu commanderas, nous obéirons à tes préceptes pourvu que la colère de Dieu se détourne de nous. » Le saint leur ordonna un jeune de trois jours, et le peuple fit pénitence… Et peu de jours après qu’il se fut lui-même adonné au jeune et à l’oraison, le saint, muni du signe de la croix, se porta vers le lieu fameux. Lorsque le démon, rugissant et horrible à voir, vint au-devant de lui, l’homme de Dieu le saisit aussitôt et lui ordonna de se taire; le démon se laissa lier comme un petit animal; le saint le conduisit alors en un lieu désert et lui ordonna, au nom de la Sainte Trinité et de Jésus-christ, de ne plus jamais nuire à personne ; une fois le temple de Jupiter ainsi débarrassé, ce lieu retrouva la paix; et jusqu’à ce jour, en cet endroit où un monastère fut construit, il accourt beaucoup de voyageurs envers lesquels on exerce aussi les devoirs de l’hospitalité… »

    Jusque vers la fin du Moyen Age, les hommes évitèrent les sommets alpins, qu’ils entouraient de rumeurs et de Légendes, les croyant peuplés de démons. En 1387 encore, les édiles de Lucerne enfermèrent le moine Niklaus Bruder et cinq autres religieux coupables d’avoir tenté de gravir le Mont Pilate qui domine la ville et où était censé se terrer un dragon. Ce dragon y sera observé en 1499 et deux autres en 156.
Il ne faut donc pas s’étonner que vers 1430, c’est en montagne, plus précisément entre le Valais et le Dauphiné que seront attestés les indices indiquant l’existence du « sabbat des sorcières » et que se déclenchera la grande offensive de l’église contre la sorcellerie et qui s’étendra par la suite au reste de la chrétienté. C’est pour lutter contre ces manifestations du Malin que la montagne se couvrira de lieux de cultes et de monuments consacrés à des saints protecteurs tels que Saint Nicolas, Saint Jacques, Saint Bernard et Saint Théodule sensés exorciser les démons et faire disparaître les anciennes croyances locales.

* les lindorms ou lindworms étaient en Allemagne et en Autriche des dragons (Drache) ou des « vouivre » (voivre). Cette appellation est issue des deux racines germaniques lind (« attraper ») et worm (« ver »). Dans le Nibelungenlied de Richard Wagner, Fafnir, le dragon/géant est clairement décrit comme un lindworm.

Lucas Jennis Bestiary DragonMichael_Maier_Atalanta_Fugiens_Emblem_14

* les tatzelworms des Alpes (aussi appelé arassas dans les Alpes françaises, springwurm auTyrolstollwurmstollemvurm, ou tazzelwurm en Suisselindwurm ou praatzelwurm en Autrichekuschka en Slovénie) sont des sortes de vers de grade taille à tête de chat et munis de deux pattes antérieures pourvues de griffes. Elles sont  capables de faire des bonds prodigieux et dégagent une puanteur insupportable qui peuvent être mortelles. On racontait qu’il s’échappait de l’Aar, en Suisse (à l’époque complètement inaccessible et par conséquent propice au développement d’une légende) pour commettre divers méfaits sur le bétail.

Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880Fontaine du Lindworm de Klagenfurt_- gravure sur bois de 1880

     Curieusement ces croyances persistèrent longtemps jusqu’à l’aube de l’ère moderne : en 1814, un chercheur et scientifique berlinois nommé Samuel Studer déclara qu’un monstre hantait bel et bien les gorges de l’Ara  De nombreuses personnes ont ensuite déclaré l’avoir vu, notamment en 1921 àHochfilzen, dans le sud de l’Autriche, puis le phénomène s’est reproduit en 1954 à Palerme en Sicile, vingt ans après la prise d’une photographie qui immortaliserait un tatzelwurm par le photographe suisse Balkin.

Paolo_Uccello_047bPaolo Uccello, saint Georges et le démon, vers 1470

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–––– L’image négative des populations montagnardes –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     Cette dichotomie dans la perception du Moyen Âge savant entre une montagne mythique siège de merveilles et une montagne réelle mystérieuse et hostile au voyageur laissait peu de place aux habitants qui peuplaient ces lieux qui étaient soit totalement ignorés, soit dénigrés. Ces régions étant considérées comme maléfiques, cette négativité rejaillissait sur leurs habitants qui étaient mal considérés, ayant la réputation d’être très laids, voire repoussants, stupides et plus proches des animaux que des hommes.

     Voici comment Aimery Picaud, un clerc poitevin présentent les paysans basques au XIIe siècle :  (d’après Emmanuel Filhol : L’image de l’autre au Moyen Age. La représentation du monde rural dans le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle).

 » Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie  » 
« la férocité de leurs visages et semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient » ;
«Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement »

et encore :

« un peuple barbare, différent de tous les autres peuples et par ses coutumes et sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal…. semblables aux Gètes et aux Sarrasins par sa malice et de toute façon ennemi de notre peuplade France ».

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