Ils ont dit…


Klee,_Angelus_novus
Angélus Novus, l’Ange de Paul Klee si cher
au cœur de Walter Benjamin

Le désespoir de l’ange

    « Un ange, étant incapable de mourir, ne peut courir d’aventures : il aurait beau descendre dans les entrailles du sol, explorer les profondeurs de l’océan, monter en fusée jusqu’à l’étoile polaire… Rien n’y fait ! l’être immortel, avec son invisible cotte de maille, ne peut courir de dangers puisqu’il ne peut pas mourir. peut-être les anges auraient-ils bien envie de mourir pour pouvoir, comme tout le monde, courir des aventures : ils sont condamnés, hélas ! à l’immortalité et meurent peut-être de ne pas mourir ! »

Vladimir Jankékévitch, L’aventure, le sérieux, l’ennui


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Conduites à risques : la parabole du corbeau charognard


l’Aventureux et l’Aventurier

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     Je roule sur une voie de contournement de l’agglomération. Cette voie est très encombrée en début et fin de journée aux heures d’entrée et de sortie des entreprises et des bureaux mais à cette heure de la journée la circulation est fluide, les véhicules sont espacés d’une quinzaine de mètres environ et roulent à une vitesse rapide. Soudain, dans le champ de vision de mon pare-brise, je vois un corbeau s’envoler du bas-côté de la voie juste après le passage du véhicule qui me précédait, se poser sur la route, donner quelques coups de bec nerveux sur ce qui semble être la dépouille d’un petit animal sur le sol avant de s’envoler précipitamment pour échapper à mes roues. La scène n’a duré que deux à trois secondes. Jetant un coup d’œil dans mon rétroviseur, je vois le volatile répéter la même scène avant d’échapper de justesse au véhicule qui me suit.
       Depuis combien de temps se livrait-il à ce jeu macabre dans l’entre-deux qui sépare le plaisir et la mort ? J’imaginais la torture mentale subie par cet animal tiraillé entre le désir irrépressible d’apaiser sa faim ou de goûter à ce succulent festin qui lui fait prendre tous les risques et son réflexe de survie qui lui ordonnait de s’échapper au plus vite. Une becquetée de plus, une mauvaise appréciation de la vitesse du véhicule qui se précipitait sur lui et c’était la mort assurée : « S’il vous plait, encore un instant, Monsieur le bourreau… ». Cela m’a rappelé l’histoire de Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin citée par Alphonse Daudet dans les Lettres de mon moulin dont l’un des passages m’avait particulièrement ému lorsque j’étais enfant. C’était celui dans lequel l’auteur décrivait la petite chèvre se battre courageusement contre le loup durant une grande partie de la nuit — bien que n’ayant aucune illusion sur la fin du combat — pour pouvoir bénéficier encore un peu, avant de mourir, du plaisir de déguster ces succulents brins d’herbe tendre qu’elle était venue chercher dans la montagne :  « Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, (…), elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine… Cela dura toute la nuit. »

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     Cette histoire m’a fait penser à certaines conduites à risques sportives ou comportementales prisées par certains jeunes qui les mènent à approcher la mort au plus près. Dans l’Aventure, le Sérieux et l’Ennui, Vladimir Jankélévitch distingue, dans la pratique de l’Aventure, le profil de l’Aventureux de celui de l’Aventurier. L’Aventureux est celui qui s’engage dans l’Aventure sans idée préconçue ni calcul et qui de ce fait accepte le surgissement de l’inattendu et toutes ses conséquences. Son engagement dans l’Aventure est donc radical puisqu’il peut conduire au bouleversement complet de son existence. Au contraire de l’Aventureux, l’Aventurier est un calculateur, il poursuit un but qui se situe certes à la marge de la société mais qui s’insère dans un cadre bien délimité. Pour lui l’Aventure est un fond de commerce qu’il exploite de manière rationnelle et qui de ce fait doit, autant que faire se peut, éviter l’inattendu. Dans cet ordre d’idées, si Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin, par son comportement impulsif et non rationnel qui lui fait préférer la vie sauvage à la vie sécurisée mais ennuyeuse de la domesticité, est sans conteste une Aventureuse, le corbeau charognard qui prend des risques savamment calculés n’est lui qu’un Aventurier opportuniste. On retrouve cette dichotomie dans les conduites à risques. Certaines apparaissent « sous contrôle », même si ce contrôle n’est que relatif car le propre de tout jeu digne de ce nom est de laisser une part ne serait-elle que minime au hasard et à l’impondérable qui est la mort, d’autres sont totalement incontrôlées et voient de ce fait le risque de leur pratique fortement augmenté.

Enki sigle

 


Prudence


Prudence est mère de sûreté

Eisenbrandt_coffin - Conception à partir de 1843 pour un cercueil de préservation de la vie - complet avec des trous de respiration et couvercle facile à ouvrir - à utiliser dans le cas des morts douteux .jpg

      Imaginez … Vous êtes mort… Enfin tous les vivants le croient ! Vous êtes plongé dans un profond sommeil ou dans une sorte de coma, votre respiration s’est considérablement réduite au point qu’elle n’est plus perceptible et votre pouls semble interrompu… Un médecin négligent ou pressé a officialisé votre passage dans l’au-delà et vous a rayé d’un trait de plume du nombre des vivants. Quand à votre famille et vos proches, ils en sont déjà à supputer leur part d’héritage et échafaudent des projets d’avenir. Si l’un d’entre eux vous entendait soudainement cogner contre les parois de votre cercueil, il n’est pas sûr qu’il viendrait à votre secours, calfeutrant les interstices pour vous condamner à l’asphyxie ou vous achevant à coup de chandelier ou de marteau… On n’est jamais trop prudent et M. Henry Eisenbrandt de Baltimore dans le Maryland l’avait bien compris qui vous proposait un « Life – Preserving coffin », c’est à dire un cercueil de survie qui vous garanti, si par malchance vous vous trouviez dans cette très fâcheuse situation, de pouvoir respirer grâce à une ouverture grillagée prévue à ce effet et d’ouvrir le couvercle par l’intermédiaire d’un ingénieux système de déblocage de la serrure commandé de l’intérieur. Aujourd’hui, vous aurez la possibilité de vous faire enterrer avec votre portable à condition que vous ayez pris la précaution de le charger suffisamment ou de disposer de batteries de rechange…


 

conte morbide


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     Écoutons ce riche commerçant oriental raconter comment il envoya son serviteur acheter les provisions de la journée avant de le voir revenir, pâle comme un linceul :
      — Maître, s’écria l’homme, j’ai croisé l’Ange de la Mort au marché et il m’a lancé un regard qui m’a terrifié. Oh, Maître, prête-moi un cheval afin que je fuie à Samarcande !
      Le commerçant céda aux suppliques de son serviteur, lui prêta un cheval et se rendit lui-même au marché. Il y rencontra l’Ange de la Mort.
      — Pourquoi, lui demanda-t-il, as-tu effrayé mon serviteur ? Il m’a raconté que tu lui a lancé un regard qui l’a glacé de terreur.
      — J’en suis désolé,  lui répondit l’Ange de la MortIl est vrai que je l’ai regardé avec curiosité, mais c’était dans ma surprise de le voir là, car j’ai rendez-vous avec lui ce soir à Samarcande.

Cité par Roland Jaccard dans La tentation nihiliste

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Entropie


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Louis Lessieux – Femme au chapeau,  procédé autochrome, après 1907 – Avec le temps, sous l’effet de réactions chimiques multiples et de phénomènes physiques, la structure moléculaire des pigments se décomposent avec comme conséquence la déformation de l’image et sa disparition ultime. C’est le même phénomène qui conduit le déroulement de la vie et son aboutissement par la mort.

    Introduite en 1865 par le physicien Rudolf Claudius dans le cadre du deuxième principe de la thermodynamique d’après des travaux de Sadi Carnot, l’entropie mesure le degré de dispersion de l’énergie quelque soit sa forme : thermique, chimique ou électrique, à l’intérieur d’un système. Pour nous humains, elle prend la forme d’un désordre. Dans un système isolé, l’énergie a tendance à se disperser le plus possible et de manière irréversible. L’accroissement de l’entropie, c’est-à-dire du désordre, avec le temps est un exemple de ce que l’on appelle la « flèche du temps » qui confère une direction au temps. La chaleur est un phénomène mécanique dû au mouvement des particules et la température une mesure de leur agitation. L’ordre parfait ne règne qu’au zéro absolu car alors l’entropie est nulle. Les scientifiques postulent que l’univers tout entier atteindra dans son destin ultime la «mort thermique» soit, dans le cas d’un univers «fermé» caractérisé par un effondrement final par l’approche d’une température arbitrairement élevée et de l’entropie maximale à l’approche de l’issue de l’effondrement, soit dans le cas d’un univers «ouvert» dont l’expansion continue indéfiniment, par un refroidissement jusqu’à ce que la température se rapproche du zéro absolu et que l’entropie atteigne un état maximal pendant une très longue durée.


« Jeunesse en deuil » – George Clausen, 1916

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George Clausen – Youth Mourning, 1916

     Durant la Première guerre mondiale, le peintre George Clausen (1852-1944) peindra des tableaux de propagande montant une Grande-Bretagne idyllique  à l’intention des jeunes soldats. Il ne sera pas épargné par la tragédie de la guerre puisque le jeune mari de sa fille Kitty meurt au combat au cours de l’année 1915. Le tableau « Youth Mourning » peint en 1916 rappelle ce fait douloureux. Fortement influencé par le mouvement symboliste français, on y voit une jeune fille nue personnifiant la jeunesse, en position fœtale, pleurant sur le sol au pied d’une croix de bois qui domine un paysage dévasté parsemé de trous d’eau qui semblent être des cratères creusés par des obus. La couleur blafarde du corps de la jeune fille tranchent avec les tons bruns et sombres du décor et sa vulnérabilité révélée par sa nudité est renforcée par l’aspect menaçant du décor. Au loin, derrière la ligne d’horizon, la lueur d’une aurore sans promesse a une tonalité triste et figée comme si le jour hésitait à se lever.

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style romantique morbide : le poète Arthur Young cherchant un lieu de sépulture pour sa fille, 1804

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L’appel muet des appétits morbides

Pierre-Auguste Vafflard - Le poète Edward Young et sa fille, 1804

Pierre-Auguste Vafflard – Le poète Edward Young et sa fille, 1804

« Young tenant sa fille morte sur ses bras s’écrit dans sa douleur amère : O zèle barbare et haï d’un dieu bienfaisant ; ces hommes impitoyables ont refus de répandre de la poussière sur une poussière. »

     Elizabeth Temple, la belle-fille du poète romantique anglais Edward Young, auteur du poème Plaintes ou Pensées nocturnes sur la vie, la mort et l’immortalité (1742-1745), connu sous le nom de Nuits qui inaugura le genre sombre et mélancolique du romantisme, mourut à Lyon le 8 octobre 1736 alors qu’elle se rendait à Nice. Comme la défunte était de religion protestante, on refusa l’enterrement dans le cimetière catholique et l’inhumation ne fut autorisée que dans le cimetière de la colonie suisse, ce qui choqua nombre de contemporains. Pour dramatiser encore plus l’événement Pierre-Auguste Vafflard transforma la morte en propre fille de Young et le représenta errant dans dans une sombre nuit à la recherche d’un lieu de sépulture.

    Dans le but de railler le monochromie du tableau, un pamphlet fut écrit et chanté sur l’air d’Au clair de la lune…

« Au clair de la lune
Les objets sont bleus
Plaignons l’infortune
De ce malheureux
Las ! sa fille est morte
Ce n’est pas un jeu
Ouvrez-lui la porte
Pour l’amour de Dieu ».

Pierre-Auguste_Vafflard_-_Young_Holding_his_Dead_Daughter_in_his_Arms_-_WGA24207

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Evariste Vital Luminais - Les Énervés de Jumièges (version australienne), 1880

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