Enfance – J’ai mes idées… Le petit Pierre


capture-decran-2016-10-21-a-21-27-03

Extrait de « Enfance » de Nathalie Sarraute

      Quand Monsieur Laran vient chez mon père, il ramène chez lui son fils Pierre qui a mon âge. Mon père estime beaucoup Monsieur Laran, c’est un savant, il enseigne dans une grande école, je crois que c’est à l’ « École des Mines ». Mon père dit que Pierre est très intelligent, très fort en sciences, toujours le premier de sa classe. je dois passer avec lui une grande partie de l’après-midi, et nous devons prendre l’air, il faut que nous allions jouer au parc Montsouris.

     Nous marchons côte à côte dans la grande avenue morne. Pierre ressemble beaucoup à son père mais il paraît plus vieux que lui. Je sais bien qu’il devait être vêtu comme l’étaient les petits garçons de son âge, mais quand je le revois maintenant, je dois effacer le chapeau melon que je vois sur sa tête et le remplacer par un béret de matelot, je dois lui enlever le haut faux col blanc de son père, dénuder son cou, poser sur ses épaules un large col marin, transformer son pantalon en culotte courte… mais aucun de ces changements ne me permet de le transformer en petit garçon. C’est un vieux monsieur avec qui je me promène. Vieux et triste. On voit qu’il en sait long… sur quoi ? Je n’en sais rien, sur toutes sortes de choses que j’ignore… Il écoute mon babil d’enfant… mais il est rare que j’arrive, comme avec presque toutes le grandes personnes, à le faire sourire

Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard Folio, p.138-139.


article lié


Enfance – J’ai mes idées… Angoisses enfantines


capture-decran-2016-10-08-a-21-37-13

Extrait de »Enfance » de Nathalie Sarraute

         […] Elle avait dit : « un enfant qui aime sa mère trouve que personne n’est plus beau qu’elle. » Et ce sont ces mots qui ressortaient, ce sont ces mots qui m’occupaient… Un enfant ?. Un. Un. Oui, un enfant parmi tous les autres, un enfant comme tous les autres enfants. […] Quel enfant ne l’aime pas ? Où a- t-on jamais vu ça ? Nulle part. Ce ne serait pas un enfant, ce serait un monstre. Ou alors elle ne serait pas une vraie mère, ce serait une marâtre. Donc un enfant comme sont, comme doivent être les enfants, aime sa maman. Et alors il la trouve plus belle que qui que ce soit au monde. C’est cet amour qu’il a pour elle qui la lui fait trouver si belle… La plus belle… Et moi, c’est évident, je ne l’aime pas, puisque je trouve la poupée du coiffeur plus belle.
      Mais comment est-ce possible ? Mais est-ce certain ? Mais peut-être, après tout, que je ne le trouve pas… Est-il bien sûr qu’elle est plus belle ? L’est-elle vraiment ? Il faut encore l’examiner… Je fais réapparaître devant moi le visage rose, lumineux… je revois chacun de ses traits… Il n’y a rien à faire, je n’y peux rien, il n’y a rien en elle qui ne soit beau, c’est cela être belle… et maman… je vois bien son visage fin, sa peau soyeuse, dorée… ce que son regard dégage… mais voilà, il n’y a pas moyen de ne pas le voir, ses oreilles ne sont pas assez petites, leurs lobes sont trop longs, la ligne de ses lèvres est trop droite, ses yeux ne sont pas assez grands, ces cils sont assez courts, ses cheveux sont plats… sur maman « belle » n’adhère pas partout, pas bien, ça se décolle ici et encore là, j’ai beau m’efforcer, il n’y a rien à faire, ça crève les yeux : maman n’est pas aussi belle.

     Maintenant cette idée s’est installée en moi, il ne dépend pas de ma volonté de la déloger. Je peux m’obliger à la repousser au second plan, à la remplacer par une autre idée, mais pour un temps seulement… elle est toujours là, blottie dans un coin, prête à tout moment à s’avancer, à tout écarter devant elle, à occuper toute la place… On dirait que de la repousser, de trop la comprimer, augmente encore sa poussée. Elle est la preuve, le signe de ce que je suis : un enfant qui n’aime pas sa mère. Un enfant qui porte sur lui quelque chose qui le sépare, qui le met au ban des autres enfants… des enfants légers, insouciants que je vois rire, crier, se poursuivre, se balancer au jardin, dans le square… et moi je suis à l’écart. Seule avec ça, que personne ne connaît, personne si on le lui révélait, ne pourrait le croire.
     Je n’essaie plus de lutter, d’évoquer encore la tête dans la vitrine et de la placer auprès de celle de maman… je sais que cela ne ferait qu’installer en moi encore plus solidement l’idée…
      Et d’ailleurs cette poupée s’est elle-même effacée emportant avec elle l’idée fixe sur elle… mais sa place a été aussitôt occupée… une autre idée semblable est venue la remplacer. C’est même peut-être cette nouvelle idée qui l’a délogée…

      Il n’y a plus en moi comme avant, comme en tous les autres, les vrais enfants, ces eaux vives, rapides, limpides, pareilles à celles des rivières de montagne, des torrents, mais les eaux stagnantes, bourbeuses, polluées des étangs… celles qui attirent les moustiques. Tu n’as pas besoin de me répéter que je n’étais pas capable d’évoquer ces images… ce qui est certain, c’est qu’elles rendent exactement la sensation que me donnait mon pitoyable état.

     Les idées arrivent n’importe quand, piquent, tiens, en voici une… et le dard minuscule s’enfonce, j’ai mal… « Maman a la peau d’un singe. »
      Elles sont ainsi maintenant, ces idées, elles se permettent n’importe quoi. Je regarde le décolleté de maman, ses bras nus dorés, bronzés, et tout à coup en moi un diablotin, un petit esprit malicieux, comme les « domovoï * » qui jouent toutes sortes de farces dans les maisons, m’envoie cette giclée, cette idée : « Maman a la peau d’un singe. » Je veux essuyer çà, l’effacer… ce n’est pas moi qui ai pensé ça. Mais il n’y a rien à faire, la fourrure d’un singe aperçu dans la cage du jardin d’acclimatation est venue, je ne sais comment, se poser sur le cou, sur les bras de maman et voici l’idée… elle me fait mal…

 * domovoï : esprit bienveillant, protecteur de la maison du folklore russe. De petite taille et hirsute, il est farceur et joue des tours à ceux avec qui il est en mauvais terme. C’est l’équivalent du Servan des Alpes.

°°°


articles liés