Aenne Biermann : quatre portraits de sa fille Helga


Aenne Biermann - Helga

Aenne Biermann – Betrachtung (contemplation), 1930

      Ces quatre portraits de sa fille Helga sont caractéristiques du style photographique d’Aenne Biermann pour le portrait. Cadrage au plus près qui privilégie le sujet et nous projette au plus près de son intimité profonde. Savant dosage des ombres et de la lumière dont le contraste fait vivre le visage. Choix du moment qui dans le déroulé temporel des attitudes et des apparences fait ressortir celle qui sera la plus expressive du cheminement de la pensée ou d’un état d’âme. C’est le désir de fixer sur la pellicule la vie de ses enfants qui a amener Aenne à la photographie et la volonté à cette occasion de capturer en plein vol « le bon moment » et la représentation la plus vraie qui a éveillé son esprit à la technique photographique et a forgé son style. Sa mort précoce lui a épargné les persécutions nazies mais, malheureusement pour nous, pas son œuvre dont la plus grande partie a ensuite été détruite.

65dced537351ec038561b89698319a57    aenne-biermann-mein-kind-(helga-biermann,-la-fille-du-photographe, vers 1931)

My Child 1931 by Aenne Biermann 1893-1933


aenne-biermann-untitled-(self-portrait), vers 1931

    Aenne Biermann est née Anna Sibilla Sternfeld en 1898 dans une famille juive allemande aisée de la ville de Goch près de Clèves à deux pas de la frontière néerlandaise. En 1920 elle épouse Herbert Biermann un marchand de textile grand amateur d’art. Le couple s’installe à Gera, une petite ville de Thuringe qui possède des manufactures de textile et cultive une sensibilité artistique de modernité. De belles villas sont construites pour les entrepreneurs de la ville par des architectes renommés dont Van de Velde et elle est la ville natale du peintre et graveur expressionniste Otto Dix, l’un des fondateurs du courant artistique de la Nouvelle Objectivité. Deux enfants naîtront à Gera de cette union, Helga en 1921 et Gershon en 1923. Autodidacte, c’est en photographiant ses enfants que la jeune femme va développer une passion pour la photographie, rompant avec le style conventionnel du portrait et, influencée par la « Nouvelle Objectivité », un mouvement artistique d’avant-garde de la République de Weimar,  va porter son intérêt sur la représentation d’architectures géométriques et de natures mortes : minéraux, matériaux, plantes, objets du quotidien. À partir de 1926, elle va connaître une certaine notoriété; ses œuvres sont exposées dans plusieurs manifestations en Allemagne, en Suisse et en Belgique et des publications lui seront dédiées. Aenne Biermann ne connaîtra pas les exactions nazies contre les juifs; elle décède des suites d’une maladie du foi en janvier 1933 quelques jours avant la prise de pouvoir d’Hitler. Quelques mois plus tard, son mari et ses deux enfants émigreront en Palestine emportant avec eux 3.000 négatifs de ces œuvres qui seront malheureusement confisqués lors du passage de la frontière à Trieste et renvoyés en Allemagne. On ne retrouvera jamais leur trace.

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Aenne Biermann – autoportrait avec monocle


Au temps de la « solidarité critique » : Das Barlach-Lied de Wolf Biermann par Erika Pluhar


Ah, la voix suave d’Erika Pluhar…

DAS BARLACH-LIED                                 Le chant de Barlach

Ach Mutter mach die Fenster zu          Oh Mère, ferme la fenêtre
Ich glaub es kommt ein Regen              Je crois que la pluie arrive
Da drüben steht die Wolkenwand        Il y a là-bas un mur de nuages
Die will sich auf uns legen                     qui veut s’abattre sur nous

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                   Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                            Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Türe zu               Oh ! Mère, ferme la porte
Da kommen tausend Ratten                  des milliers de rats sont en route
Die hungrigen sind vorneweg              Les affamés sont en avant-garde
Dahinter sind die satten                         suivis par les rassassiés

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous encore devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Ach Mutter mach die Augen zu             Oh ! Mère, ferme les yeux
Der Regen und die Ratten                       La pluie et les rats sont là
Jetzt dringt es durch die Ritzen rein    Ils pénètrent à travers les fentes
Die wir vergessen hatten                        que nous avions oubliées.

Was soll aus uns noch werden              Qu’allons-nous devenir ?
Uns droht so große Not                           Un si grand danger nous menace
Vom Himmel auf die Erden                    Du Ciel sur la Terre
Falln sich die Engel tot                             Tombent les anges morts

Paroles et musique de Wolf Biermann – Traduction interprétée d’Enki


« Auferstanden aus Ruinen » (Ressuscitée des Ruines) , l’Hymne officiel de l’ancienne RDA, musique de Hanns Eisler

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     Berlin Est, le 5 octobre 1979,  Brejnev est à Berlin pour fêter avec Honecker le trentième anniversaire de la République démocratique allemande. Un jeune photographe, Régis Bossu, a le réflexe de capter le baiser fraternel des deux hommes. la photo va faire le tour du monde et fera en France la une de Paris-Match. Un jeune peintre russe inconnu, Dimitri Vrubel, tombe sur un exemplaire du journal et décide de reproduire la scène sur un grand mur. Ce sera chose faite le 9 novembre 1989 à l’occasion de la chute du mur


Wolf Biermann

Wolf Biermann (     L’auteur-compositeur et interprète Wolf Biermann a été une figure emblématique de ma jeunesse, figure éminente d’un « socialisme à visage humain ». Né en 1936 d’un père docker juif membre de la résistance communiste antinazie qui sera assassiné en 1943 à Auschwitz, Wolf qui vit à Hambourg adhère naturellement après la guerre à la Junge Pioniere (Jeunes Pionniers), organisation communiste pour la jeunesse et, à la naissance de la RDA, choisit de vivre dans ce pays. Il y rencontre en 1960 le compositeur et théoricien de la musique autrichien Hanns Eisler, collaborateur de Bertolt Brecht qui aura sur lui une influence déterminante. Le Barlach-Lied rappelle d’ailleurs beaucoup le style musical d’Eisler. Il fonde en 1961 le Théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est mais va vite rencontrer sur son chemin la censure du régime est-allemand. Suit alors une longue période au cours de laquelle Wolf, adepte de la « solidarité critique » vis-à-vis du régime, va jouer avec celui-ci au jeu du chat et de la souris. Il pensait alors et ceux qui soutenait son action à l’ouest également que le régime pouvait évoluer dans une voie plus démocratique mais en 1976, après un concert à Cologne, il est déchu de sa nationalité est-allemande et interdit de retour. C’est la fin des illusions sur une amélioration possible du régime. Il poursuit sa carrière en Allemagne de l’ouest, critiquant à la fois la RDA et la République fédérale. Il avait coutume de dire à ce sujet « qu’il était passé de la pluie au purin » traduction littérale de l’expression allemande « Jetzt bin ich vom Regen in die Jauche gekommen » (« tomber de Charybde en Scylla »). Il est le beau-père de la chanteuse déjantée Nina Hagen. (voir l’article de ce blog Nina Hagen – Diva de la dér(a)ision.)


Ernst Barlach - Magdeburger EhrenmalErnst Barlach – Magdeburger Ehrenmal

Ernst Barlach

ernst Barlach (1870-1938)     Le sculpteur expressionniste allemand Ernst Barlach (1870-1938), d’abord belliciste au cours de la Première Guerre mondiale a ensuite milité pour la paix. Il réalisera entre 1918 et 1927 de nombreux monuments aux morts de la guerre dont plusieurs expriment la douleur des mères dont les fils sont morts. Ces œuvres ne plaisent pas aux nazis lors de leur prise du pouvoir en 1933 et plusieurs d’entre elles seront détruites ou déplacées (Güstrow, Magdebourg, Kiel). Une violente campagne appelle au meurtre de l’artiste en 1934 et il est contraint de quitter l’académie prussienne des Arts tandis que 400 de ces œuvres sont retirées des musées allemands considérées comme représentatives de l’Art Dégénéré.


Erika Pluhar

Erika Pluhar      Chanteuse, écrivaine et actrice autrichienne, Erika Pluhar est né en 1939 à Vienne et a étudié au Max Reinhardt Seminar et à l’Académie viennoise de musique et des arts de la scène. Elle chante depuis les années 1970 et a publié son premier livre en 1981. De 1968 à 2010, elle a tourné dans 15 films. Elle a reçu le prix d’interprétation  Kammerschauspieler en 1986. Son interprétation du Barlach-lied est tirée de son album Pluhar singt Biermann paru en 1979 dans lequel la chanteuse interprète 12 chansons de Wolf Biermann. Ce dernier avait créé la chanson 11 années plus tôt en 1968 alors qu’il vivait encore en Allemagne de l’Est.


un homme ordinaire – Johann Reichhart, bourreau sous le IIIe Reich

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Profession  ? — Bourreau…

Johann-Reichhart1

Johann Reichhart (1893-1972)

      Johann Reichhart avait de qui tenir, il descendait en effet d’une lignée de bourreaux bavarois qui remontait jusqu’au milieu du XVIII e siècle. Il a servi en Allemagne sous divers régimes. Depuis 1924, pendant la république de Weimar jusqu’à la fin du IIIe Reich,dont il était l’un des quatre principaux bourreaux. Le nombre important d’exécutions dont il eut la charge lui a permit d’acquérir en 1942 une maison dans la vallée de Gleisse, près de Munich.  Après la guerre, les américains continuèrent à utiliser ses services jusqu’à fin mai 1946. C’est ainsi qu’il pendit 156 dignitaires nazis. Il fut certainement le recordman mondial des mises à mort puisqu’il exécuta au total 3.165 sentences de mort soit en moyenne 137 exécutions par an. Parmi les méthodes d’exécution utilisées par Reichhart figuraient  la décapitation à la hache ou à la guillotine, la pendaison. Les guillotinages étaient néanmoins majoritaires avec 2.948 exécutions. Parmi les personnes qu’il a exécuté figuraient les membres du réseau de La Rose Blanche à Munich (voir article précédent). Peux-t-on imaginer l’état psychologique d’un homme qui durant deux décennies a procédé tous les trois jours en moyenne à une exécution ?

Tuer mais en respectant l’étiquette…
    Johann Reichhart était un bourreau méticuleux qui avait le sens du travail bien fait. Il perfectionna la guillotine pour rendre l’exécution la plus rapide possible et donc la moins pénible pour le condamné. Il était attaché au respect d’un strict protocole, s’habillant avec ses assistants d’un ample manteau noir avec haut de forme et nœud de papillon noir et portait chemise et gants blancs.

Reichhart-1924

Johann Reichhart (au centre) en 1924 au cours de l’une de ses premières exécutions

Weiss-Execution-Landsberg

Johann Reichhart ajuste la corde du condamné Martin Weiss, ancien commandant des camps de concentration de Dachau et Neuengamme à la prison Landsberg, Landsberg am Lech

    Son travail pour les autorités d’occupation terminé, il a été arrêté en mai 1947, jugé et condamné en 1949 à deux ans de camp de travail et confiscation de 50 % de ses biens avec interdiction d’exercer un profession publique et de conduire un véhicule. Financièrement ruiné, séparé de son épouse, il eut à subir en 1950 le suicide de son fils Hans, détruit psychologiquement par  cette situation. Est-ce Hans ou son autre frère qui l’aurait assisté comme des témoins l’ont rapporté pour certaines exécutions ? Il a survécu en fabriquant des lotions capillaires et des parfums, en gérant un élevage de chiens et avec l’aide financière de sa famille et de sa maîtresse.

La « banalité du mal »

     C’est Hannah Arendt qui utilisa pour la première fois cette expression à l’occasion du procès Eichmann à Jérusalem. Alors qu’elle s’attendait à rencontrer dans le box des accusés un criminel monstrueux, cynique et cruel, elle découvrit un homme « ordinaire »,  médiocre, préoccupé par sa carrière. Il aurait été plus facile pour les juges et plus réconfortant pour l’opinion publique qu’Eichman soit un monstre mais à l’instar de beaucoup de responsables nazis, il n’était « ni pervers, ni sadique » mais « effroyablement normal ». Cette découverte d’Hannah Arendt posait le problème de la possibilité de l’apparition de « l’inhumain » chez chacun de nous lorsqu’il est généré par les idéologies des systèmes totalitaires qui manipulent les consciences et détruisent la personnalité morale au point que les individus ne sont plus capables de faire la différence entre le bien et le mal. Pour les acteurs de ce processus de déshumanisation, les condamnés ou ceux appelés à le devenir n’étaient plus des êtres humains, ils étaient devenus une abstraction. C’est ce qu’a admirablement traduit Primo Levi dans Si c’est un homme, le récit de son séjour dans un camp de concentration, en parlant de l’un de ses bourreaux : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. ». Et Primo Levi de rejoindre le point de vue d’Hannah Arendt sur la banalité du mal : « ils étaient faits de la  même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »
 Dans ces conditions, pour Hannah Arendt, ces artisans du mal commettaient des crimes sans en avoir conscience. Ils avaient au contraire la conviction qu’ils avaient fait le bien en obéissant à la loi. C’est ainsi que se défendit Eichmann à Jérusalem : il ne pouvait être coupable puisqu’il avait obéit aux ordres.

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     de gauche à droite : Alexander Schmorell, Hans et Sophie  Scholl, Christoph Probst, Willi Graf et le professeur Kurt Huber. Six des membres du réseau La Rose Blanche exécutés.

    Jacob Schmidt, le gardien de l’université qui découvrit Sophie et Hans Scholl du réseau La Rose Blanche, jeter des tracts antinazis dans la cour de l’université de Munich et les retint jusqu’à l’arrivée de la Gestapo était un bureaucrate ordinaire qui obéissait aux ordres,  Johann Reichhart, le bourreau méticuleux qui faisait méticuleusement son travail quelques soient les régimes était aussi un homme ordinaire qui obéissait aux ordres mais que dire des jeunes membres du réseau la Rose Blanche qui avaient conservés leur esprit critique et leur humanité et osé s’élever malgré les risques encourus contre le système totalitaire ? Eux aussi étaient des êtres ordinaires qui avaient été enrôlés dans un premier temps dans les jeunesses hitlériennes. C’est peut-être sur ce point que pêche le raisonnement d’Hannah Arendt qui peut induire le concept d’irresponsabilité : n’y a t’il pas au moins un moment où les « meurtriers ordinaires » prennent conscience de l’horreur de leurs actes et par lâcheté choisissent le déni et la compromission avec l’excuse facile de l’obligation morale de l’obéissance aux ordres. Les résistants de La Rose Blanche ont, à ce moment crucial,  pris leur responsabilité et choisis de rester humains.

      C’est lors de la distribution du 6ème tract que Sophie et Hans Scholl furent découverts. Voici un extrait du 2ème tract qui traite justement de cette prise de responsabilité nécessaire : « On ne peut pas discuter du nazisme, ni s’opposer à lui par une démarche de l’esprit, car il n’a rien d’une doctrine spirituelle. Il est faux de parler d’une conception du monde nationale-socialiste parce que, si une telle conception existait, on devrait essayer de l’établir par des moyens d’ordre intellectuel. La réalité est différente. Cette doctrine, et le mouvement qu’elle suscita, étaient, dès leurs prémices, basés avant tout sur une duperie collective, et donc pourris de l’intérieur ; seul le mensonge permanent en assurait la durée. C’est ainsi que Hitler, dans une ancienne édition de « son » livre, – l’ouvrage écrit en allemand le plus laid qu’on puisse lire, et qu’un peuple dit de poètes et de penseurs a pris pour bible ! – définit en ces termes sa règle de conduite : « On ne peut pas s’imaginer à quel point il faut tromper un peuple pour le gouverner. » Cette gangrène, qui allait atteindre toute la nation, n’a pas été totalement décelée dès son apparition, les meilleures forces du pays s’employant alors à la limiter. Mais bientôt elle s’amplifia et finalement, par l’effet d’une corruption générale, triompha. L’abcès creva, empuantissant le corps entier. Les anciens opposants se cachèrent, l’élite allemande se tint dans l’ombre.
      Et maintenant, la fin est proche. Il s’agit de se reconnaître les uns les autres, de s’expliquer clairement d’hommes à hommes ; d’avoir ce seul impératif présent à l’esprit ; de ne s’accorder aucun repos avant que tout Allemand ne soit persuadé de l’absolue nécessité de la lutte contre ce régime. »

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Sophie Scholl : pour l’honneur du peuple allemand

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Die Weiße Rose : « Serons-nous pour toujours le peuple haï de tous, exclu du monde ? »

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autodafé de livres interdits en 1933

« Ce n’était qu’un prélude : là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. »   –   Heinrich Heine

     Une grande partie des allemands appuya au moins pour un temps le pouvoir nazi.  Cette adhésion allait de la compromission la plus abjecte avec une participation active aux actions barbares menées par le régime et son armée au déni de ces actions que chacun cherchait à évacuer de sa conscience. Quant aux opposants qui n’avaient pas choisi le chemin de l’exil, la plupart de ceux-ci se réfugièrent alors selon l’expression de l’écrivain allemand Frank Thiess dans une émigration intérieure (« Innere Emigration ») qui était une forme de résistance passive inactive : on prenait ses distances à l’égard du national-socialisme mais on ne menait aucune action à son encontre, attitude sévèrement jugée après la guerre par Thomas Mann. Pourtant dans le monstrueux univers monolithique de contrainte, de terreur et de lâcheté façonné par les nazis qui annihilait les consciences, quelques rares individualités eurent le courage d’agir et le payèrent de leur vie. Ils n’agissaient pas seulement pour l’honneur de l’Allemagne mais pour l’humanité toute entière.

Widerstandsgruppe "Weisse Rose" Repro eines Privatfotos der Familie Scholl: von links: Vater Robert, Kinder Inge, Hans, Elisabeth, Sophie, Werner Scholl , Ludwigsburg 1930/31

Robert Scholl et ses enfants Inge, Hans, Elisabeth, Sophie et Werner vers 1930, 1931 à Ludwigsburg.

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Sophie Scholl (1921-1943)

« Quel beau jour, quel soleil magnifique, et moi je dois mourir. Mais combien de jeunes gens, de garçons pleins d’espoir, sont tués sur les champs de bataille… Qu’importe ma mort si, grâce à nous, des milliers d’hommes ont les yeux ouverts »  –   Sophie Scholl (propos rapportés par Else Gebel, qui partageait sa cellule)

     Sophia Magdalena Scholl était une jeune fille allemande de Munich embrigadée comme tout les autres jeunes allemands dans les jeunesses hitlériennes. Issue d’une famille protestante, elle est profondément croyante et souffre de la restriction des libertés instaurée par le régime nazi. L’un de ses livres qui l’inspire et qu’elle a pu garder malgré l’interdiction de posséder des livres est les Confessions de saint Augustin. En mai 1942, elle entame des études de biologie et de philosophie à Munich et prend conscience de la situation réelle de son pays grâce à son père Robert Scholl, opposant de la première heure au nazisme et à son frère Hans, militaire et témoin des exactions allemandes sur le Front de l’Est. Avec son frère, plusieurs amis et un de leur professeur, elle fait partie d’un réseau de résistance pacifique, « La Rose Blanche » (Die Weiße Rose). Ils tiennent des réunions, diffusent des tracts hostiles au régime et mènent des actions de propagande. Après un lâcher de tracts à l’Université de Munich, elle est dénoncée par le concierge de l’université et arrêtée avec son frère Hans le 18 février 1943. Après un procès expéditif de 3 heures seulement, un tribunal la condamne à mort pour faits de « haute trahison, propagande subversive, complicité avec l’ennemi et démoralisation des forces militaires ». Elle est guillotinée le jour même, le 22 février 1943, en même temps que son frère Hans et un autre militant, Christoph Probstau mépris de la loi qui imposait un délai de 99 jours avant l’exécution d’un condamné. D’autres résistants comme Alexander SchmorellWilli Graf et le professeur Karl Huber sont décapités quelques mois plus tard. Au total, 16 membres du réseau paieront leur résistance de leur vie, soit par exécution, soit par mauvais traitements dans les camps. (Crédit Wikipedia).

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Photos des membres de la Rose blanche et reproduction des
tracts incrustés sur les pavés devant l’université de Munich.

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le professeur Kurt Huber, Sophie et Hans Scholl, Alexander Schmorell, Willi Graf et Christoph Probst

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regards croisés en photographie : d’une ronde à l’autre…

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d’une ronde à l’autre…

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   Cette photo a été prise au cours de l’une de ces nombreuses fêtes populaires organisées en Allemagne par les nazis pour glorifier l’histoire, les traditions allemandes et la race aryenne. L’auteur y est inconnu. On y voit trois jeunes filles faisant la ronde photographiées comme il était coutume lors de la période nazie en contre-plongée pour donner plus d’importance au sujet mis en scène. J’ai tout de suite pensé en découvrant cette photo à celle, célèbre, prise quelques années plus tard qui montre une autre ronde dans des circonstances beaucoup plus dramatique, celle de la Ronde des enfants de la fontaine Barmaleï lors du siège et du bombardement de Stalingrad par l’armée allemande.

fontaine Barmaleï Romuald Iodko 1930 - photo Emmanuel Ievzerikhine du 23 août 1942

Histoire de la fontaine Barmaleï

    La fontaine Barmaleï (en russe : фонтан Бармалей) ou Ronde des enfants (en russe : Детский хоровод) est un ensemble sculptural de la ville de Stalingrad qui représente six enfants dansant la ronde autour d’un crocodile. Elle était située face au Musée de la Défense de Tsaritsyne (ancien nom de la villede Stalingrad) et avait été réalisée en 1930 par le sculpteur par le sculpteur Romuald Iodko. Le photographe Emmanuel Ievzerikhine l’a prise le 23 août 1942 lors du siège et du bombardement de Stalingrad par l’armée allemande. A la fin de la guerre, la fontaine a été restaurée et apparait sur les photos de la première parade sportive après-guerre, prises en mai 1945 par le photographe Marc Stépanovitch Redkine. La fontaine a ensuite été démontée en 1951 lors du réaménagement du centre-ville. Il existe aujourd’hui deux répliques de cette sculpture : l’une près du « moulin Gerhard », imitant la fontaine détruite, l’autre sur la place de la gare de Volgograd, de même inspiration mais différente. 

   La scène de la fontaine originale représentée par le sculpteur Iodko est une illustration tirée d’un conte écrit par le journaliste et poète russe Korneï Tchoukovski (1882-1969), « Barmaleï » (1924), dans lequel un bandit nommé Barmaleï, qui semait la terreur finit par être avalé par un crocodile, au grand soulagement des enfants et du bon médecin Aïbolit, qui lui sont gréé de les avoir sauvés d’une mort certaine. Mais les enfants sont magnanimes, le bandit Barmaleï s’étant repenti, il sera finalement libéré par crocodile.

« Heureuse, heureuse, heureuse marmaille,
Dansant et jouant autour du feu de camp:
« Tu nous as
de la mort sauvés,
Tu nous as libérés.
Juste à temps
Tu nous as vus,
O bon
Crocodile! » »

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pessimisme, cynisme et ambiguïté : Gottfried Benn, poète expressionniste et dermatologue

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Gottfried Benn (1886-1956) par Tobias FalbergGottfried Benn (1886-1956) dessin de Tobias Falberg

   Gottfried Benn est l’un des plus grands écrivain allemand. Comme beaucoup d’allemands de sa génération, il avait été profondément marqué par  la rupture majeure de la société allemande à la suite de l’effondrement national consécutif à la défaite de 1918. Fils d’un pasteur luthérien de Mansfeld (actuelle Prignitz), il étudie à Sellin, dans la région de Nouvelle Marche, et à Francfort-sur-l’Oder, avant de se tourner vers la théologie à l’université de Marbourg et la médecine militaire à l’Académie Kaiser-Wilhelm de Berlin. A l’orée de la Première Guerre mondiale il publie un court recueil de poèmes expressionnistes (Morgue, 1912). Engagé en 1914, il est envoyé pour une brève période sur le front belge, où il sert comme médecin militaire à Bruxelles. Par une étrange coïncidence, il loge dans l’ancien atelier du peintre symboliste belge Fernand Khnopff, à Saint-Gilles, au n°1 de la rue Saint-Bernard, où il écrira une grande part des poèmes présentés ci-après. Il assiste au procès et à l’exécution de l’infirmière Edith Cavell, cette infirmière britannique condamnée à être fusillée pour avoir aidé à l’évasion de centaines de soldats alliés en Belgique. Il exerce ensuite comme médecin militaire à l’hôpital Molière d’Ixelles où il soigne les prostituées puis retourne à Berlin, où il ouvre un cabinet de dermatologie et devient spécialiste des maladies vénériennes.

    Hostile à la République de Weimar, et rejetant marxisme et américanisme, Benn commence par sympathiser avec le régime nazi. Il espère que le national-socialisme exaltera son esthétique, que l’expressionnisme deviendra l’art officiel de l’Allemagne, comme le futurisme l’est en Italie. Benn est élu à la section poésie de l’Académie de Prusse en 1932 et prend la tête de cette section en février 1933. En mai, il défend le nouveau régime à la radio et signe le Gelöbnis treuester Gefolgschaft (Serment de très fidèle obédience).

     La politique culturelle du nouvel État ne prend pas la voie qu’il espérait et, en juin 1933, Hans Friederich Blunck remplace Benn à la tête de la section poésie de l’Académie. Consterné par la Nuit des Longs Couteaux, Benn retire son soutien au mouvement nazi. Il décide d’accomplir « la forme aristocratique de l’émigration » et rejoint en 1935 la Wehrmacht, où il trouve nombre d’officiers désapprouvant comme lui le régime. En mai 1936, la revue SS Das Schwarze Korps (« Le corps noir ») attaque la poésie expressionniste et expérimentale, qualifiée de dégénérée, juive, et homosexuelle. À l’été 1937, Wolfgang Willrich, un membre de la SS, dénonce Benn dans son livre Säuberung des Kunsttempels (« Nettoyage du temple de l’art »). Heinrich Himmler, cependant, intervient pour réprimander Willrich et défendre Benn sur le terrain de ses succès depuis 1933 (ses premières productions artistiques étant hors de propos). En mars 1938, le Reichsschrifttumskammer (Chambre de la littérature du Reich : corporation des auteurs nationaux-socialistes) interdit à Benn de continuer à publier.

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, Benn est en poste dans l’est de l’Allemagne, où il écrit des poèmes et des essais. Après la guerre, son travail est interdit par les Alliés en raison de son soutien initial à Hitler. En 1951, il obtient le prix Georg Büchner. Il meurt à Berlin-Ouest en 1956 et est enterré au cimetière de Dahlem, à Berlin.

Crédit Wikipedia

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Les poèmes de Gottfried Benn qui suivent ont été traduits par Jean-Charles Lombard (Seghers, Paris, 1965 – collection : Poètes d’aujourd’hui, n° 134 ).
Découverts sur le site fantastique Bruges-la-Morte de Joël Goffin  (rubrique Textes inédits ou pu connus) que je vous invite à visiter, c’est ICI.

 

TRAIN RAPIDE

D’un brun de cognac. D’un brun de feuillage. Brun-rouge.
Jaune malais.
Train rapide Berlin-Trelleborg et les stations de la Baltique.

Chair qui allait nue.
Jusque dans la bouche brunie par la mer.
Plénitude inclinée vers le bonheur grec.
Nostalgie de faucille : comme l’été est avancé!
L’avant-dernier jour déjà du neuvième mois!

Chaume et dernière meule languissent en nous.
Épanouissements, le sang, les lassitudes,
la présence des dahlias nous bouleverse.

Le brun des hommes se précipite sur le brun des femmes :

Une femme c’est l’affaire d’une nuit.
et encore d’une autre si cela était bien!
Oh! et puis de nouveau cet Être-face-à-soi-même!
Ces mutismes! Cet engrenage!

Une femme c’est une odeur.
Un ineffable! Dépéris, réséda.
C’est le Sud, le berger et la mer.
Sur chaque pente pèse un bonheur.
Le brun clair des femmes s’affole au brun sombre des hommes .

Retiens moi! Oh, toi! Je tombe!
Ma nuque est si lasse.
Oh, ce dernier parfum
doux et fiévreux qui monte des jardins.

Max Beckmann - frau im bett, 1932

Max Beckmann – frau im bett, 1932

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MÈRE

Je te porte sur mon front
comme une blessure qui ne se ferme.
Elle n’est pas toujours douloureuse. Et le cœur ne s’en écoule pas mort.
Parfois seulement, je suis soudain aveugle et j’ai un goût de sang dans la bouche.
Un homme parle

Un homme parle :
Ici-bas n’est pas de consolation. Vois,
la campagne s’éveille aussi de ses fièvres.
A peine quelques dahlias étincellent encore.
Elle est là, dévastée
comme après un combat équestre. J’entends en mon sang retentir un départ.
Oh, toi, mes yeux s’enivrent déjà
de la teinte bleutée des collines lointaines, Déjà je sens un frôlement sur mes tempes. 

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ICI-BAS N’EST PAS DE CONSOLATION

Personne ne sera ma bordure de chemin.
Laisse seulement tes fleurs se faner.
Mon chemin coule et va tout seul.

Deux mains sont une trop petite coupe.
Un cœur est une trop petite colline
pour y reposer.

Oh, toi, je vis toujours sur la plage
et sous l’avalanche des fleurs de la mer;
l’Égypte s’étale devant mon cœur,
l’Asie point peu à peu.

L’un de mes bras est toujours dans le brasier.
Cendre est mon sang. Passant devant
poitrine et ossements
je sanglote toujours mon désir d’îles tyrrhéniennes

Une vallée apparaît et des peupliers blancs
un Ilyssos aux rives de prairies,
l’Éden, Adam et une terre
de nihilisme et de musique.

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MADONE

Ne me rends pas encore!
Je me suis tant fondu en toi. Et je suis si ivre de toi. Oh, bonheur!

Le monde est mort. Clair et comblé
le ciel chante étendu au bord
des fleuves d’étoiles. Tout vient tinter en mon cœur.

Délivré au fond de lui,
né à la beauté,
le peuple pillard de mon sang chante halleluia! 

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Grosz_gross

 Grosz – Mann und Frau, 1926 

UN HOMME CHANTAIT

Un homme chantait :
J’aime une putain qui s’appelle To.
Elle est ce qu’il y a de plus brun. Oui, comme faite
de canaux pendant l’été.
Sa démarche me fouette le sang.
C’est un abîme de fleurs sauvages et sombres.
Elle est plus pure qu’un ange. Elle a des yeux de mère. J’aime une putain.
Elle s’appelle To.

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OH, NUIT

Oh, nuit, je prenais déjà de la cocaïne
et le sang circule plus vite;
le cheveu grisonne, les années fuient; je dois,
je dois une fois encore
fleurir en surabondance
avant de passer.

Oh, nuit je n’en demande pas tant;
un petit morceau de concentration,
un brouillard du soir, un gonflement
d’espace refoulé, de conscience de soi.

Papilles, lisière de cellules rouges,
va et vient plein d’odeurs
déchiré par l’averse des mots —
trop profond dans le cerveau, trop étroit dans le rêve.

Les pierres effleurent la terre,
le poisson gobe de petites ombres;
dans la naissance des choses, seul
le crâne-plumeau vacille sournoisement.

Oh, nuit, je veux à peine t’obliger!
Rien qu’un petit morceau — une agrafe
de conscience de soi — puis fleurir une fois encore
en surabondance avant de passer!

Oh, nuit, prête-moi front et cheveux;
répands-toi alentour de ce qui au jour s’est fané;
Sois celle qui, du mythe des nerfs
me rappela à la vie et au bonheur.

Oh, calme! Je sens de petites secousses
Je suis constellé —ce n’est pas une plaisanterie —
mon apparition : Moi, dieu solitaire
s’assemblant avec grandeur autour d’un tonnerre.

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FOUGÈRE

Fougère, fougère qui bruit,
annonce l’heure en bruissant;
ciel, les ciels guettent
qui peut encore être vivant.
Chacun connaît les jours
où nous voyons les lointains :
Vivre : jeter des ponts
sur des fleuves qui passent.

Fougère, fougère qui bruit,
c’est l’éternité
où l’automne et les roses
échangent un regard de mort lointaine;
alors montent aussi des mers les accords de l’inapaisé,
le reflet de vague
des plages blafardes et des récifs.

Fougère, fougère inclinant
trop profondément la musique;
ce qui meurt veut se taire :
Silence panique;
d’abord jeter les ponts,
le plateau de sang,
puis, lorsque les ponts portent,
les fleuves — où sont-ils ?

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DÉRACINEMENT

Vagues déracinements,
solutions imposées; qui guérit
les jours et les vieillissements
de celui qui pressent et se hâte,
ayant offert son front aux massues
de tous les éclatements,
des colonnes puniques
au tombeau d’Astarté.

Même là où les balustrades
chargées de giroflées
invitent aussi l’herbe à dépérir,
jamais ne se produit –
jamais il n’arrive que les lèvres
de celui-là goûtent à ce qui se promet;
plus sombre qu’une croix, un poteau porte ces mots : « Tu sais. »

Personne n’est tout sur terre.
Dans la floraison de la lumière,
dans la prairie du Devenir,
l’âme engloutie par l’Acheron
déverse son néant
dans l’herbe, dans un nuit pythique,
comme engloutie par le meurtre,
semblant vécue avec la mort.

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HEURES, FLEUVES

Heures, fleuves, flot de la légende du passeur;
que de ciels mortels;
traînées proches, fatalement vagues,
venant du royaume où cela conflue.

Où les forêts ternies
quittent des collines morcelées,
oit des carrières de marbre à pores d’or
soufflent muettes comme lions en fosse.

Et la roche se presse à la rencontre de leur volupté
sous les lianes, la mousse,
elle est déjà sur tous les sentiers
menant à l’inévitable dissolution.

Partout un renoncement qui vieillit
cachant le visage de la métamorphose
boit la lumière qui coule
des jours naissants,

les signes obscurs, tous passagers;
au-delà des limites, on poursuit une nuit un baiser, des yeux qui étincellent,
étoiles inconnues sur des hauteurs inconnues,

mais au-delà, muet, labouré,
s’étend le royaume où cela conflue,
mers obscures, diadoques de soleil,
que de ciels si mortels.

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Herbert Ploberger: Selbstbildnis mit ophtalmologischen Lehrmodellen, um 1928/30

Herbert Ploberger: Selbstbildnis mit ophtalmologischen Lehrmodellen, um 1928/30 

LE MÉDECIN

I.

La douce matérialité colle
à la lisière de mon palais comme un enduit.
Tout ce qui a pu un jour, sève et viande en décomposition
ballotter autour des os
s’évapore dans mon nez avec du lait et de la sueur.
Je sais l’odeur des putains et des madones après leurs selles, le matin au réveil,
ainsi qu’aux marées de leurs règles –
et des hommes viennent dans mon cabinet;
leur sexe est atrophié :
la femme pense qu’elle est fécondée
et fouillée pour devenir colline divine;
mais l’homme est couturé;
son cerveau braconne sur une steppe de brouillard
et sans bruit tombe sa semence.
Je vis face au corps : et au milieu colle partout le sexe.
Le crâne aussi flaire en cet endroit-là. Je le pressens.
Un jour la fente et le coup seront béants
du front jusqu’au ciel.

II

Le plus bel ornement de la création, le, cochon, l’homme —
frayez donc avec d’autres animaux!
A dix-sept ans des morpions
faisant le va-et-vient d’une sale gueule à l’autre,
maladies intestinales et pensions alimentaires, femmes et infusoires;
à quarante ans la vessie commence à perdre —
pensez-vous que c’est pour de telles malformations
que la terre a grandi de la lune au soleil — ?
Que criaillez-vous donc ?
Vous parlez d’âme — Qu’est-ce que votre âme ?
La vieille souille son lit chaque nuit —
le vieillard barbouille ses cuisses décomposées,
et vous servez de la mangeaille pour la fourrer dans l’intestin;
Pensez-vous que de bonheur les étoiles cessèrent d’éjaculer… ?
Allons donc! — D’un intestin qui se refroidit
la terre a fait gicler
comme d’autres trous le feu
une gueule de sang — :
elle vacille complaisamment
dans l’ombre le long de l’arc descendant.

III

Avec des boutons sur la peau et des dents pourries,
ça s’accouple dans un lit, se colle l’un contre l’autre,
sème le sperme dans les sillons de chair
et se prend pour un Dieu auprès d’une déesse. Et le fruit —
Très souvent il naît déjà infirme :
avec des bosses sur le dos, des lésions du pharynx,
bigle, sans testicules; par de larges brèches
s’échappent les intestins —; et même ce qui finalement jaillit
sain
à la lumière n’est pas grand-chose
et la terre tombe goutte à goutte à travers les trous
promenade — : fœtus, canaille qui s’accouple —
on se promène. On s’assoit.
On flaire son doigt.
On va chercher le raisin dans la dent. Les petits poissons rouges — !!! — !
Élévation! Ascension! Chant de la Weser!
On effleure le général. Dieu;
une cloche à fromage plantée sur le sexe —
le bon pasteur — sentiment général! —
et le soir le bouc monte la brebis.

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CURETAGE

Allongée maintenant dans la même pose
que celle où elle conçut.
Les cuisses détendues
dans l’anneau de fer.

La tête à la dérive et sans durée,
comme si elle criait :
Donne, donne, je me gargarise de ton frisson
jusqu’au plus profond de mon être.

Le corps encore fort d’un peu d’éther s’abandonne :
après nous le déluge et l’Après;
rien que toi, rien que toi…

Les cloisons tombent, tables et chaises
sont toutes pleines d’existence, folles
de saignement, folles d’une foule de désirs languissants
et d’une chute proche.

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Max Beckmann

Max Beckmann – le mort

UN CADAVRE CHANTE

Un cadavre chante :

Bientôt me traverseront les champs et la vermine.
La lèvre de la campagne ronge : le mur se fissure.
La chair s’écoule. Dans les tours obscures
des membres, la terre éternelle lance un chant d’allégresse.

Délivré de mes barreaux noyés de larmes.
Délivré de la faim et de l’épée.
Et comme l’hiver les mouettes fuient
vers les eaux douces, ainsi donc : rentré chez moi.

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BenjaminDober_Benn_Medecin

Gottfried Benn, médecin militaire dans les années 1915-1917 (Hubert Roland, « La ‘colonie’ littéraire allemande en Belgique 1914-1918 », Bruxelles, Archives et Musée de la littérature, 2003, p. [425]).

Gottfried Benn, un écrivain allemand en Belgique lors du premier conflit mondial

     “Je partais à la guerre, prenais d’assaut Anvers, (…) étais longtemps à Bruxelles où Sternheim, Flake, Einstein, Hausenstein passaient leurs jours. (…) ce que je produisis comme littérature, je l’écrivis au printemps 1916 à Bruxelles. (…) un poste totalement isolé, je vivais dans une maison réquisitionnée, onze pièces, seul avec mon ordonnance; j’étais rarement en service, (…) je n’étais chargé de rien, n’étais attaché à personne, comprenais à peine la langue; j’errais dans les rues, peuple étranger; printemps étrange, trois mois absolument incomparables, nonobstant la canonnade sur l’Yser, qui ne cessait pas un seul jour, la vie se déroulait dans une atmosphère de silence et de perdition, je vivais à la limite où l’être s’effondre et où commence le Moi. Je me rappelle souvent ces semaines, elles étaient la vie, elles ne reviendront pas; tout le reste était rupture”.

    L’occupation de la Belgique par les troupes allemandes marqua le début de la Première Guerre mondiale. Il s’ensuivit l’établissement dans ce pays d’une ‘colonie de guerre’ littéraire allemande. Un de ces ‘colonisateurs’ était le lieutenant-médecin Gottfried Benn. En tant que médecin militaire sur le front, il avait participé au début de la guerre à l »assaut’ d’Anvers, dont les nationalistes allemands firent un mythe, celui d’une des grandes batailles de la guerre. Après ce fait d’armes (mi-octobre 1914), l’écrivain amateur, qui est considéré aujourd’hui comme un des plus importants représentants de l’expressionisme, travailla comme médecin spécialisé dans le traitement des maladies vénériennes et de la peau dans un hôpital pour prostituées à St. Gilles. La période passée dans la capitale belge fut créative pour Benn. De celle-ci datent, entre autres, les Rönne-Novellen (le personnage central est un médecin du nom de Rönne qui a perdu le lien avec la réalité et vit de plus en plus dans son monde). Dans un langage assez sibyllin, le médecin militaire décrivit après coup ses deux ans et deux mois passés à Bruxelles comme “la vie”, à laquelle seule la “rupture” aurait pu succéder. Il résida de façon manifestement luxueuse dans plusieurs appartements réquisitionnés, au début à sa demande avenue Louise, par la suite rue Saint-Bernard. Bénéficiant de l’autorisation de se déplacer en civil, Benn passa beaucoup de temps dans les cinémas et les cafés autour de la porte Louise.

    Menant une sorte de double vie, le médecin et auteur n’était, et de loin, pas le seul écrivain allemand à se trouver à Bruxelles pendant la Première Guerre mondiale. Benn entretenait ainsi des contacts avec le couple d’auteurs Carl et Thea Sternheim dont la villa Claire Colline à La Hulpe constituait un lieu de rencontre pour les membres de la colonie de guerre littéraire. En faisaient aussi partie l’écrivain et historien de l’art Carl Einstein, l’homme de lettres alsacien Otto Flake, le critique d’art et auteur Wilhelm Hausenstein ainsi que le directeur de la célèbre maison d’édition allemande Insel Verlag, Anton Kippenberg.

Edith Cavell (1865-1915)En tant que médecin militaire, Gottfried Benn assista aussi à l’exécution de l’infirmière britannique Edith Cavell qui avait aidé des prisonniers de guerre belges, français et anglais à fuir vers les Pays-Bas neutres. Durant le reste de sa vie, Benn justifia l’exécution de Cavell, qui était controversée même en Allemagne et qui entraîna une modification dans la procédure des conseils de guerre, comme adaptée aux temps de guerre. Cette attitude, comme aussi son style de vie insouciant, indique déjà la relation problématique et ambiguë qu’entretenait Benn envers la guerre. Dans certains textes en prose qu’il écrivit au cours de son séjour en Belgique, apparaissent encore des accents apparemment critiques vis-à-vis de la guerre, que l’auteur lui-même tenta cependant de plus en plus de désamorcer. Dans sa tragédie Étape créée en 1915, Benn se présentait encore comme un opposant à la guerre. La pièce se joue dans le milieu d’un bureau de bienfaisance d’une province occupée et dépeint comment un lieutenant-médecin devient fou face à l’attitude de son commandant qui profite de la guerre pour s’enrichir et s’impliquer dans d’autres machinations. Plus tard, Benn réduira son drame à “une création niaise et burlesque”, à “un péché de jeunesse” et tentera de le placer dans un tout autre contexte politique. Il verra alors plus la guerre comme une conséquence historiquement logique, et de ce fait nécessaire, car le fait de s’être abandonné à la technique devait inévitablement conduire à la catastrophe de la guerre moderne et industrialisée. Le médecin militaire avait acquis la conviction que chaque progrès technique déboucherait finalement sur une arme. Benn ne dirigeait donc pas sa critique contre la guerre elle-même, mais contre la croyance inconditionnelle au progrès de ses contemporains. Comme son alter ego potentiel du récit homonyme Diesterweg, le médecin fut réformé de l’armée à l’été 1917 dans des circonstances restées peu claires jusqu’à nos jours. Il élabora ensuite à Berlin une pratique pour les maladies de la peau et vénériennes.

 Au temps du national-socialisme, Gottfried Benn se distingua aussi de manière peu glorieuse. En 1933, il s’impliqua pendant une courte période dans le national-socialisme: il contribua à la mise au pas de la section Poésie de l’Académie prussienne des arts et eut par conséquent une part de responsabilités dans l’expulsion d’écrivains comme Heinrich Mann ou Alfred Döblin. Peu après néanmoins, il tomba lui-même en disgrâce auprès des nationaux-socialistes. On lui retira son autorisation d’exercer la médecine, il s’enrôla précipitamment dans la Wehrmacht dans le cadre de ce qu’on appela l’immigration intérieure, et il lui fut finalement interdit d’écrire, après que certaines de ses prises de position aient suscité le mécontentement du pouvoir en place.

Benjamin Dober
Bénévole de l’Aktion Sühnezeichen Friedensdienste (organisme allemand pour la réconciliation et la paix) au CEGES – Crédit CEGESOMA, Centre d’études et de documentation Guerre et Sociétés contemporaines.

°°°

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A lire, le texte en ligne de la revue GERMANICA consacré à Gottfried Benn : « Double guerre : Gottfried Benn, médecin, et écrivain ? – de deux guerres » c’est ICI.

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