Regards croisés : le déjeuner des canotiers selon Pierre-Auguste Renoir et Neil Folberg


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Pierre-Auguste Renoir -Le déjeuner des canotiers, 1880-1881 – Google Art Project.

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Neil Folberg – After Luncheon of the Boating Party by Renoir, 2003

      Comparaison intéressante à mener sur ces deux versions du Déjeuner sur l’herbe réalisées à plus d’un siècle de distance. Plus que l’apparence des personnages et leur pose qui ne sont pas identiques, c’est la différence de lecture entre une peinture et une photographie qui pose problème. Commençons par la photo de Neil Folberg : la scène représentée montre de ce qui s’est passé à un instant T, or à un instant T, il est impossible que les poses et les expressions de 15 personnes soient toutes parfaites, c’est-à-dire intéressantes à regarder pour le spectateur. Sur l’ensemble de la photographie on relève seulement 2 ou 3 poses vraiment dignes d’intérêt : la jeune femme déhanchée au centre de la photo qui s’appui sur un pilier, le grand type baraqué souriant debout sur la gauche et la jeune femme assise à table dont la tête est penchée sur le côté. Tous les autres personnages ont une attitude banale. C’est que dans une scène de genre, à la différence d’un paysage, le photographe est prisonnier du moment où il appuie sur le déclencheur et ne peut planifier et contrôler de manière totale le résultat futur de son cliché. De plus, prisonnier des contraintes de la profondeur de champs, le photographe ne peut moduler la précision de certains détails de sa représentation. À l’inverse,  en prenant le temps qu’il faut, le peintre a tout le loisir de soigner chaque détail, d’en privilégier certains et même, s’il le souhaite, de les modifier de fond en comble pour aboutir au résultat souhaité. Chaque pose, chaque visage, chaque expression, chaque vêtement, chaque détail du tableau peut être traité comme un tableau à lui tout seul et toucher à l’excellence de la représentation. Voilà pourquoi on peut rester une heure entière devant le tableau de Renoir exposé à la Phillips Collection à Washington à passer d’une figure à une autre et pas plus de 5 minutes devant la photographie de la même scène réalisée par Neil Folberg.
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Le déjeuner des canotiers de Renoir, détails

       Lorsque l’on s’attarde sur chacun des visages des 14 personnages peints par Renoir, on est admiratif de la justesse avec laquelle le peintre a réussi à rendre les pensées et les états d’âmes de chacun d’entre eux : regard évasif vers les lointains du grand gaillard qui semble perdu dans ses pensées (il s’agit Hippolyte Alphonse Fournaise, le fils du propriétaire de l’auberge), moue aguicheuse de la jeune femme à son chiot (il s’agit de l’épouse de Renoir, Aline Charigot), regard distrait du jeune homme à canotier assis à califourchon sur une chaise (il s’agit de Gustave Caillebotte, le peinte canotier richissime, mécène des impressionnistes), regard intéressé du jeune homme penché au dessus de la jeune femme engagée dans une conversation (il s’agit de Maggiolo, le directeur du journal Le Triboulet et de l’actrice Ellen André), regard insistant empreint de gourmandise (si ce n’est de lubricité) de l’homme qui enserre la taille de la jeune femme qui porte la main à ses oreilles comme si elle ne voulait pas entendre les paroles qui lui étaient adressées (il s’agit du journaliste Paul Lhote avec son pince-nez et de l’actrice Jeanne Samary de la Comédie française; avec eux le personnage à chapeau melon est Eugène-Pierre Lestringuez, un ami de Renoir), regard intéressé et pose un tantinet lascive de la jeune femme appuyé sur le pilier qui écoute un homme assis qui lui fait face (il s’agit d’Alphonsine Fournaise, la fille du propriétaire de l’auberge et du baron Raoul Barbier, cavalier émérite et amateur notoire de jolies femmes), regard pensif et un peu perdu de la jeune femme buvant son verre (il s’agit du modèle Angèle). Le personnage en arrière plan à chapeau haut de forme qui discute avec un jeune homme à calot est Charles Ephrussi, héritier richissime, collectionneur et mécène et éditeur de la gazette des Beaux-arts. Son interlocuteur est le poète Jules Laforgue qui est alors son secrétaire. Renoir se serait peint lui-même dans le tableau, il serait le personnage représenté de profil à droite du modèle Angèle.


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Neil Folberg – Scorpius Milky Way Rising

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       « Après quoi tous, pleins de superbes, s’installent pour la nuit. Leurs feux brûlent, innombrables. Telles, au firmament, autour de la brillante lune, des étoiles luisent, éclatantes, les jours où l’éther est sans vent. Brusquement, toutes les cimes se découvrent, les hauts promontoires, les vallées. L’immense éther s’est déchiré et le berger se sent le cœur en joie. Tels entre les nefs et le cours du Xanthe* luisent les feux qu’ont devant Ilion* allumés les Troyens. Mille feux brûlent dans la plaine et cinquante hommes sont groupés autour de chacune de ces lueurs de feu ardent. Les chevaux, debout près des chars, attendent en mangeant l’orge blanche et l’épeautre. Aurore au trône d’or. »        Homère, L’Iliade, (Chant VIII, 553-565)

 * le Xanthe ou Scamandre est un dieu fleuve proche de Troie.
 * Illion : autre nom de Troie

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Détour par la Grèce antique : de la guerre de Troie au Kosmos

johannes-hevelius-la-constellation-du-scorpion-dans-luranographia-1690       Il me fallait un texte littéraire sur le thème de la voûte étoilée ou de la Voie lactée pour faire contrepoint à cette magnifique photo de la constellation du Scorpion de Neil Folberg et j’ai d’abord cherché dans les poèmes consacrés au Cosmos mais je les ai trouvé tous empreints d’une certaine pesanteur alors que la photographie rend compte à merveille, avec peu de moyen, de la sensation de vide de l’espace, de son caractère infini, de la présence lointaine de mondes merveilleux et mystérieux et de la fuite du temps qu’exprime la présence de la ruine du premier plan. C’est, tout à fait par hasard, en relisant un passage de l’Iliade que j’ai trouvé le texte que je cherchais, celui de la description nocturne par Homère dans des termes simples et poétiques du camp que les Troyens ont installés au pied de leurs murailles et de l’évolution du paysage nocturne qui l’entoure. Comme le décrit Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage Le monde d’Homère : « L’image part des feux de camp et revient aux feux de camp. C’est ce que les savants appellent la composition circulaire. Mais d’un coup on est passé de la terre au ciel, à «l’éther» qui entoure le monde, que les Grecs appelaient le Kosmos et dont la beauté les enchantait, et d’un spectacle de guerre à une image pastorale. Le berger se réjouit à l’apparition des étoiles. » Et effectivement le génie du rédacteur de ce passage de l’Iliade (on sait désormais que « Homère » était pluriel) est d’avoir introduit dans la description de la scène l’image archetypale du berger, grand contemplateur d’étoiles devant l’Eternité qui résume en elle-même tous les rapports complexes qu’entretient l’homme avec le cosmos.  Enfin la référence à l’antiquité grecque nous ramène à la photo de Folberg puisque la constellation du Scorpion qu’elle représente est l’objet de plusieurs légendes de la mythologie grecque. Cette constellation ferait référence au scorpion envoyé par la déesse Artémis ou par son frère Apollon pour tuer le chasseur Orion. Elle se situe près du centre de la Voie lactée dont le nom a été emprunté par l’intermédiaire du latin via lactea au grec Galaxías kyklos, où galaxía désignait une offrande de flan au lait. C’est en voulant rendre le héros Héraclès immortel que Zeus lui fit téter le sein d’Héra endormie. Celle-ci essaya d’arracher Héraclès de son sein, et y parvint non sans avoir laissé s’épandre dans le ciel une giclée de lait qui forma la Voie lactée.


Celestial Nights

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     Né à San Francisco en 1950, Neil Folberg a passé la majeure partie de son enfance dans le Midwest des États-Unis et a commencé à s’intéresser à la photographie vers l’âge de 16 ans. En 1967, il a commencé des études avec Ansel Adams, le célèbre photographe paysagiste américain. L’année suivante, il s’inscrit à l’Université de Californie à Berkeley où il bénéficiera des cours du photographe William Garnett. Il se marie en 1975 et s’installe l’année suivante à Jérusalem où il ouvre sa propre galerie. En 1979, Folberg commence à photographier dans le désert du Sinaï puis s’intéresse aux ruines antiques et aux paysages du Moyen-orient et de Méditerranée. L’apport d’Ansel Adams se révèle dans les photographies en noir et blanc de la série Celestial Nights qui ont fait l’objet d’une publication (Aperture Press, 2001). Les photographies de la série Celestial Nights constituent un dialogue entre l’infini de la voute céleste et des objets terrestres naturels ou créés par la main de l’homme qui occupent le premier plan : ruines qui expriment la fuite inexorable du temps, bosquets, olivier tutélaire, rochers… Les deux représentations de l’infini et de l’éphémère se confrontent, se parlent, se répondent dans un dialogue métaphysique que dramatise l’obscurité de la nuit et les myriades de points lumineux de la voute étoilée.

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Stary grove, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille, Olive Tree, 1997

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Neil Folberg – Celestal Nights portefeuille,  Sagittarius, 2000