Un autre visage oublié : Gladys Zielian

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Edward Thayer Monroe – portrait de Gladys Zielian,   « Ziegfeld girl », 1919

       À quoi tient un portrait réussi ? À la plastique et à la personnalité du sujet photographié ou au talent du photographe ? Aux deux, sans doute, la jeune Gladys Zielian à l’allure nonchalante et à la moue boudeuse qui jette un regard désabusé sur le photographe faisait elle aussi partie de la troupe des « Ziegfeld Follies » de Broadway à New York. C’était une « flapper », l’une de ces jeunes femmes libérées des années vingt qui avait épousé pleinement la modernité en arborant jupes et cheveux courts coupés au carré, fumant et buvant de l’alcool comme un homme et décomplexées sur le plan sexuel. Sous une autre de ses photos parue dans le Duluth Herald. de 1922, la légende précisait qu’elle venait récemment d’épouser un fils de bonne famille très influente à New-York après qu’il eut divorcé pour elle de sa femme…

    Edward Thayer Monroe (1890-1974) était un photographe réputé de New York, spécialisé dans le portrait d’artistes et de célébrité de facture néo-classique rejetant les effets artificiels et dramatiques de mise en scène appréciés par ses collègues de l’époque. Ses modèles étaient souvent représentées debout ou assises avec une grande sobriété. C’est le cas de ce portrait de Gladys Zielian dont le sex-appeal tient pour beaucoup dans le choix de l’expression du visage et de la pose et dans la mise en valeur de la nuque et de la rondeur de l’épaule par le décolleté largement échancré du corsage..

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Visages oubliés

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Kay Laurell (1890-1927), l’une des Ziegfeld girls – Shadowland magazine de décembre 1918

    Inspirées par les Folies Bergères de Paris, les Ziegfield Follies, conçues et dirigées par l’imprésario et producteur américain Florenz Ziegfeld se produisirent dans une série de spectacles musicaux de Broadway à New York de 1907 à 1931. Plusieurs de ses girls devinrent des vedettes du cinéma muet dont Kay Laurell qui joua dans trois films avant de rejoindre l’Europe en 1920.

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William J. Glackens – Kay Laurell au Café lafayette, 1914

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Photos sauvées de l’oubli

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    Toutes ces photos oubliées, enfouies au plus profond des albums de famille ou des photothèques, plongées dans un lourd sommeil, toutes ces belles au bois dormant qui ne demandent qu’à s’éveiller… J’ai décidé de les  faire renaître à la vie.

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Manhattan vu d’une voiture à partir d’un pont traversant l’East River le 29 octobre 2008 à 19h 11 (photo Enki)

    Cette photographie me fait penser à un code barre dans lequel la hauteur et l’épaisseur des constructions représentées exprimeraient la valeur du m2 construit. À ce jour, selon le  classement pour l’année 2015 de la société Emporis, c’est la ville de Hong-Kong qui compte le plus grand nombre de gratte-ciel de grande hauteur avec 1.268 contre 682 pour New-York suivi par Tokyo avec 411 et Chicago pour 302. Le gratte-ciel le plus haut du monde est le Burj Khalifa à Dubaï dans les Emirats arabes unis qui culmine à 828 m.

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      Le « Skyscraper Index » est une théorie jugée par certains fantaisiste élaborée par Andrew Lawrence, analyste immobilier à la banque d’investissement Dresdner Kleinwort Wasserstein en 1999 selon laquelle il existe une corrélation entre la construction de gratte-ciel de très grande hauteur et les crises économiques. Ces bâtiments se construiraient à la fin de cycles économiques et seraient annonciateurs d’une récession importante à venir.

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Manhattan en 1911 : « New Reekie »

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Picturialism

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Alfred Stieglitz – Lower Manhattan, 1911

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Happy ! We loved you, Debby…

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Les new yorkais en joie pour Blondie Maria

      Maria est une chanson composée et interprétée par le groupe  new-yorkais Blondie et sa chanteuse Debby Harry dans l’album No Exit. Sorti en 1999, il s’agira du dernier grand hit de ce groupe. Son auteur est le pianiste du groupe Jimmy Destri. Elle a marqué le retour du groupe qui n’avait pas sorti de chanson depuis 1982.

« Maria »

She moves like she don’t care
Smooth as silk, cool as air
Ooh it makes you wanna cry
She doesn’t know your name
And your heart beats like a subway train

Ooh it makes you wanna die

Ooh, don’t you wanna take her?
Ooh, wanna make her all your own?
Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights
I’ve seen this thing before
In my best friend and the boy next door
Fool for love and fool on fire

Won’t come in from the rain
She’s oceans running down the drain
Blue as ice and desire

Don’t you wanna make her?
Ooh, don’t you wanna take her home?

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Ooh, don’t you wanna break her?
Ooh, don’t you wanna take her home?

She walks like she don’t care
Walkin’ on imported air
Ooh, it makes you wanna die

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Maria, you’ve gotta see her
Go insane and out of your mind
Regina, Ave Maria
A million and one candle lights

Deborah Harry

Deborah Harry

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English Lessons

  • wanna : contraction de « want to »  —  gotta : contraction de « got to » et même de « have got to » ou « have to »  —  gonna : contraction de « going to ». il s’agit de locutions employées dans l’anglais parlé ou familier.
  • Il existe en anglais américain d’autres abréviations telles que gimme : « give me », dunno : « don’t know », lotta : « lot of », watcha : « what are you » ou « what you » et gotcha : « got you ».

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Reginald Marsh et le New York des années 30 : (II) des femmes belles comme des remorqueurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

  Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’artmoderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego RiveraJosé Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière. Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York.
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - on stage, 1948

Reginald Marsh –  on stage, 1948

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Reginald Marsh - Hudson Bay, 1932

Reginald Marsh – Hudson Bay, 1932

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Reginald Marsh - Pip & Flip, 1932

Pip and Flip étaient un couple de jumelles que l’on disait venir du Yucatan au Mexique (bien que parfois aussi d’Australie). En fait elles étaient nées à New York et leurs vrais noms  étaient Elvira et Jenny Lee Snow. C’est la microcéphalie qui les avait frappées dés leur naissance qui était responsable de leur physique à  « tête d’épingle ». Elles se sont souvent produites dans des spectacles de second ordre  à Coney Island dans durant les années 1930. C’est elles que l’on voit dans le film Freaks produit par MGM en 1933.

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Reginald Marsh - chevaux de bois, 1936

Reginald Marsh –  chevaux de bois, 1936

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Reginald Marsh - Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

Reginald Marsh – Marathon de danse de Zeke Youngblood, 1932

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Reginald Marsh - Coney Island Beach, 1951

Reginald Marsh – Coney Island Beach, 1951

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Reginald Marsh – Figures on the Beach

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articles liés :

  • le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs, c’est  ICI
  • le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline,  c’est  ICI
  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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New York, ville hermaphrodite

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Deux visions de New York, présentée comme ville étant à la fois mâle et femelle, qui se rejoignent, l’une racontée par le journaliste et écrivain Denis Jeambar, l’autre par un agronome reconverti dans la production de vins biodynamiques, Christophe Beau.

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Extrait du livre Portraits crachés de de Denis Jeambar – Edit. Flammarion, 2011

Capture d’écran 2015-10-29 à 10.51.46     Quand on aime, paraît-il, on ne compte pas. Je ne compte plus mes voyages à New-York. Tous se mélangent car chaque arrivée est une première fois. Bien des villes m’ont étonné ou ébloui, aucune n’a réussi à ne jamais me lasser. Sauf New York.
     Plus que tout autre, New York est unique. C’est un mirage jailli des eaux et voué à y sombrer. Venise du Nouveau Monde, soupirante comme la cité des Doges, fragile dans son gigantisme, sortie tout droit de l’imagination créative des hommes comme un défi à la raison. Ville phallus et ville utérus, féminine et masculine à la fois, elle est en même temps une matrice accueillante et une saillie jaillissante. Ville bisexuée, elle est naturellement, par son ambiguïté, faite pour les artistes. On ne créé que dans l’équivoque. Les certitudes étouffent la déraison. Il faut de l’interlope et du clean, du glauque et de l’ordre, du solide et du fragile, du dur et du mou, de l’alcool et de l’eau, du sexe et de l’abstinence, du désir et du dégoût, du soleil et de la tempête, du confortable et du sordide, du meurtre et de l’ordre, de la drogue et de l’hôpital. Plus que toute autre ville, New York se nourrit de ces contraires à tous les coins de ses rues et avenues. Angles droits qui, dans ce damier, vous ouvrent un nouvel horizon. Comme des pages qu’on tourne. Paris, par goût de l’harmonie, enchaîne les perspectives avec ses immeubles à pans coupés. New York, par esprit de rupture, les brise pour toujours vous prendre par surprise. Paris procède par séduction, New York a choisi le viol.

     J’ai beaucoup voyagé, fait deux tours du monde, arpenté une multitude de villes et de capitales, mais New York est, définitivement, ma destination finale quand j’imagine vivre ailleurs. Paris est une cité étrange qui suscite chez moi un fond d’hostilité viscérale. Cette ville est arrogante et, par jalousie de Rome, sans doute, elle se veut éternelle. comme l’a si justement écrit Jacques Roubaud dans Le Grand Incendie de Londres, ses pluies sont pourtant sales, ses hivers médiocres et ses chaleurs débilitantes. L’indifférence est la règle de vie de ses habitants. Dans le métro, sur le trottoirs ou dans les magasins, ils se pressent et s’étouffent dans une incivilité galopante et un mépris abyssal du voisin. On ne flâne guère à Paris, on participe à un gymkhana. On ne s’y pose pas à la terrasse d’un café, on se met en exposition, lunettes noires sur le nez pour créer un sentiment d’importance. On n’y travaille pas, on y est en compétition. Les petits bonheur y sont rares : pour un soleil levant sur le pont des Arts, combien de désagréments quotidiens ! Cette ville dont l’identité se fige est un musée quand New York, consciente de sa fragilité, est une cellule prolifique. Paris ne retient plus les artistes, New York les accueille. Paris est monarchique, New York est démocratique. Paris porte un bonnet de nuit et son périphérique est devenu une ceinture de chasteté, New York est un sexe ouvert, une chatte brillante et chatoyante. Hudson et East river sont ces deux cuisses, le bas Manhattan son vagin. Central Park son mont de Vénus et Midtown le gland de son clitoris. Quand on y arrive par paquebot, glissant lentement vers les eaux de son port, on ne peut que bander. Les immigrants sont tous entrés dans New York en jouissant.

Denis Jeambar

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Extrait de l’essai de Christophe Beau Regard sur New York… ou l’anatomie d’une ville – (Biodynamis – n°66 été 2009)

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Anatomie phallique

c-beau     De quoi s’agit-il ? New York a une anatomie phallique. Regardez-moi ces deux schémas côte à côte (ci-dessus) ; cela vaut tous les discours ou presque, et je ne triche pas. Alors en avant, il m’a fallu deux jours pour sillonner cette anatomie ; la décrypter, la relier, l’associer, la disséquer, la vivre ; du dessous, de long en large, du dessus (je suis même (re) monté à l’Empire State Building…), et même par avion (qui par chance m’a fait la grâce de survoler l’ensemble comme pour parfaire mon « étude »). Mais clairement, Manhattan «phallique» pénètre le gynécée Brooklynien… Et puis, j’ai osé des questionnements timides à une géographe, à un écologue,…, et à des Mesdames et Messieurs tout le Monde. J’ai écumé les rayons « New York » des grandes librairies. Que se passe-t-il dans ce quartier ? Quelles ethnies s’y sont succédé ? Et les immigrations successives ? Quels sont les sous-sols de NY ? Je me suis mis à poser des questions pour explorer cette interpénétration féminin/masculin de New-York. Mon envol de pensées new-yorkaises n’a alors plus cessé. Une fois admise cette anatomie féconde de phallus manhatannien accouplé au vagin brooklynien, il est bien entendu vite remarquable que le lieu d’accostage des premiers migrants (et les implantations indiennes de tout temps…) s’est fait par l’extrémité sud de la presqu’île, le prépuce, le bout du gland ; de là même où, en quelque sorte, la semence et la vie jaillissent. Point stratégique de l’Upper Bay, entre le fleuve Hudson à gauche (qui sépare Manhattan du New Jersey) et l’East river à droite (qui sépare Manhattan de Brooklyn), le tout à quelques kilomètres à l’intérieur des terres, protégé de la pleine mer, du rivage atlantique… pas bien pacifique. Et puis, cette presqu’île relativement vallonnée (Manah (île) Atin (collines) en Algonquian) fut un lieu de ressources naturelles inépuisables; en bois, en pierre, en eau. Si Brooklyn se trouve sur des moraines tendres, Manhattan est, quant à lui, sur un socle granitique. À l’exception sans doute de certaines parties du sud (proche du « gland »), également sur moraines où justement est bâti le «village», seule partie sans gratte ciel. Ailleurs, sur du solide donc, organe masculin, sur lequel la ville verticale, peuplée de phallus de granit, puis de béton, d’acier ou de verre (silice), a germé en même pas deux siècles. Phallus horizontal donc, sur lequel a poussé une forêt de phallus verticaux, remplaçant ces forêts primaires dont les arbres majestueux de Central Park restent le plus beau témoignage. La verticalité est maximale entre les 35ème et 50ème rue ; c’est-à-dire justement au niveau anatomique du renflement maximal du gland. Les rues inférieures qui descendent vers le sud ont une verticalité décroissante, à mesure que l’on se dirige vers Wall Street… et les deux ex-tours du World Trade Center. Est-il opportun de dire que les deux tours disparues, qui seront bientôt remplacées par un projet mémorial, étaient une avant-proue à la verticalité fière et finalement curieuse par rapport à cette cohérence (retrouvée…) de l’anatomie de Manhattan ? Plus au nord, c’est-à-dire lorsque l’on va vers Central Park (très vaste et fameux lieu boisé, tout rectangulaire, et qui occupe le tiers médian de la partie nord de la presqu’île), les verticalités redeviennent modérées, pour s’évanouir peu à peu en lisière du Bronx. Et puis faut-il rajouter l’étonnante constatation (fournie par une géographe de l’Université de New York), que la projection cartographique est, semble-t-il, disproportionnée, enflée, pour Manhattan, par rapport aux quatre autres boroughs de New York (les cinq quartiers au total donc, avec Manhattan), pour des raisons sans doute de densité urbanistique et donc de lisibilité ? Tout comme dans nos planisphères, l’Europe et les USA sont également « enflés » par rapport à l’Afrique ou l’Inde par exemple. En bref, le phallus Manhattan est membré (sa forme) ; est bandé (sa constitution dure, granitique). Manhattan, man at an, est éminemment masculin et fécond. Peut-on même oser dire que, vu d’avion, la noria des bateaux qui sillonnent l’Upper Bay, bras de mer qui baigne le prépuce de la presqu’île, paraisse autant de spermatozoïdes vibrionnant et se dirigeant vers l’île de Staten. Et reste à comprendre ce que pourrait évoquer à cet endroit si proche le petit îlot sur lequel se dresse la statue de la liberté. Je laisse cela à l’ap- préciation des lecteurs… 

Domination masculine

     Et les quatre autres quartiers de New York ? Le Bronx d’abord : très composite, très polymorphe, la diversité incarnée : une vraie  » bourse  » d’expérimentation sociale et économique ! N’en disons pas plus sur l’évocation… Reste Brooklyn (étymologiquement « au bord du fossé ») et qui est constitué en réalité de deux boroughs, à savoir le Queens (reine) et le Kings (roi), X et Y à la fois donc… Brooklyn est la diversité également, mais Brooklyn est surtout, par opposition, un lieu d’horizontalité étonnante : nappes urbaines de deux ou trois étages à une dizaine d’étages maximum, et avec un tissu urbain moins systématiquement quadrillé que l’est Manhattan. Des nervures irriguant le tissu urbain, plus en souplesse, plus organique que mécanique. Une anatomie urbaine, en définitive, beaucoup plus féminine. La population de Brooklyn est la plus importante de New York, dix millions d’habitants au total, alors que Manhattan, comme Paris intra-muros, ne compte que deux millions d’habitants tout au plus. En clair, Brooklyn, de fait cinquième ville des USA, n’est qu’un « borough » de New York, sous la domination « masculine » de Manhattan qui anciennement se superposait avec New York. Continuons sur la lancée. Si Brooklyn est plutôt résidentielle, pour des populations laborieuses, Manhattan est évidemment une zone de bureaux par excellence, un centre d’affaires et de finances. De fait, Brooklyn, c’est le travail, et Manhattan c’est le capital ! Une illustration grandeur nature des rapports travail/capital apparaîtrait donc caricaturalement sous nos yeux ! Et si dans Brooklyn, les lieux de spiritualité traditionnelle sont apparents (synagogues et églises en tous genres), ceux-ci sont tout à fait enfouis sous la verticalité bâtissière de la presqu’île, comme inondée sous les lieux saints du matérialisme historique. Le « fil » de cette anatomie urbaine doit-il être tiré sans cesse jusqu’à se perdre dans un déterminisme excessif ? Non, sans doute pas. D’ailleurs, si l’on zoome dans un sens ou dans l’autre les contours de cette fameuse carte de New York, tout cela devient de moins en moins évocateur. Pourtant, est-ce un hasard si celle-ci fut ainsi délimitée ? Il est tentant de poursuivre chacun à sa manière. Exemple ; comment se fait-il que Queens était une zone de pâturage et de production laitière au XIXème siècle, alors que Manhattan était zone de production forestière : féminin-masculin… il serait étonnant de voir ce que nous ferait découvrir New York si l’on continuait de « tirer le fil ». Et pourquoi pas sur Paris, anatomie sans doute plus féminine ? Sans oublier ce qui est plus commun dans nos regards géographiques, de caractériser les anatomies continentales, ou les contours des nations.

Christophe Beau

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article lié :

  • Le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline, c’est   ICI  (où l’on constate que le fait que NY soit une ville « raide », donc pas  horizontale, donc pas féminine, donc pas « baisable » a beaucoup fait rire Céline…)

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le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline

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SS Normandie, vers 1935-1941

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New York : une ville debout !

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Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit – Extrait

     L’Infanta Combitta roula encore pendant des semaines et des semaines à travers les houles atlantiques de mal de mer en accès et puis un beau soir tout s’est calmé autour de nous. je n’avais plus de délire. Nous mijotions autour de l’ancre. Le lendemain du réveil, nous comprîmes en ouvrant le hublots que nous venions d’arriver à destination. C’était un sacré spectacle !
     Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…
    Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en a déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur des fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.
     On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. Mais on ne pouvait rigoler nous, du spectacle qu’à partir du cou, à cause du froid qui venait du large pendant ce temps-là à travers une grosse brume grise et rose, et rapide et piquante à l’assaut de nos pantalons et des crevasses de cette muraille, le sures de la villes, où les nuages s’engouffraient aussi à la charge du vent. Notre galère tenait son mince sillon juste au are des jetées, là où venait finir une eau caca, toute barbotante d’une kyrielle de petits bachots et remorqueurs avides et cornards.

     (…)

The American immigration portal of Ellis Island, New York City, 1933-

     Comme désormais nous n’avions plus personne sous la main pour porter les additions à New York, ils ne firent pas trop de manières au bureau pour me désigner. Mischief, mon patron, me serra la main au départ en me recommandant d’être tout à fait sage et convenable en ville. ce fut le dernier conseil qu’il me donna cet honnête homme et pour autant qu’il m’ait jamais vu il ne me revit jamais. Dès que nous touchâmes au quai, la pluie en trombe se mit à nous gicler dessus et puis à travers mon mince veston et sur mes statistiques aussi qui me fondirent progressivement dans la main. J’en gardai cependant quelques-unes en tampon bien épais dépassant de ma poche, pour avoir tant bien que mal l’air d’un homme d’affaires dans la Cité et je me précipitai rempli de crainte et d’émotion vers d’autres aventures.

Coenties Slip 1938

       En levant le nez vers toute cette muraille, j’éprouvai une espèce de vertige à l’envers, à cause des fenêtres trop nombreuses vraiment et si pareilles partout que c’en était écœurant. Précairement vêtu je me hâtai, transi, vers la fente la plus sombre qu’on puisse repérer dans cette façade géante, espérant que les passants ne me verraient qu’à peine au milieu d’eux. Honte superflue. Je n’avais rien à craindre. Dans la rue que j’avais choisie, vraiment la plus mince de toutes, pas plus épaisse qu’un gros ruisseau de chez nous, et bien crasseuse au fond, bien humide, remplie de ténèbres, il en cheminait déjà tellement d’autres de gens, des petits et des gros, qu’ils m’emmenèrent avec eux comme une ombre. Ils remontaient comme moi dans la ville, au boulot sans doute, le nez en bas. C’était les pauvres de partout.

Théâtres de Times Square, Hôtel Astor, immeuble du Times en janvier 1938

     Comme si j’avais su où j’allais, j’ai eu l’air de choisir encore et j’ai changé de route, j’ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway » qu’elle s’appelait. Le nom je l’ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous on avançait dans la lueur d’en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
     C’était comme une plaie triste la rue qui n’en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d’un bord à l’autre, d’une peine à l’autre, vers le bout qu’on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
      Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
   C’était le quartier précieux, qu’on m’a expliqué plus tard, le quartier pour l’or : Manhattan. On n’y entre qu’à pied, comme à l’église. C’est le beau coeur en Banque du monde d’aujourd’hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.
C’est un quartier qu’en est rempli d’or, un vrai miracle, et même qu’on peut l’entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu’on froisse, lui toujours trop léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang.
      J’ai eu tout de même le temps d’aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
     Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c’est tout. Ils ne l’avalent pas l’Hostie. Ils se la mettent sur le coeur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d’ombre lisse.
    Tout à coup, ça s’est élargi notre rue comme un crevasse qui finirait dans un étang de lumière. On s’est trouvé là devant un grande flaque de jour glauque coincée entre des monstres et des monstres de maisons.
    Au beau milieu de cette clairière, un pavillon avec un petit air champêtre, et bordé de pelouses malheureuses.
     Je demandai à plusieurs voisins de la foule ce que c’était que ce bâtiment-là, qu’on voyait mais la plupart feignirent de ne pas m’entendre. Ils n’avaient pas de temps à perdre. Un petit jeune, passant tout près, voulut bien tout de même m’avertir que c’était la Mairie, vieux monument de l’époque coloniale ajouta-t-il, tout ce qu’il y avait d’historique… qu’on avait laissé là… Le pourtour de cette oasis tournait au square, avec des bancs, et même qu’on y était assez bien pour la regarder la Mairie, assis. Il n’y avait presque rien à voir d’autre dans le moment où j’arrivais.
      J’attendis une bonne heure à la même place et puis de cette pénombre, de cette foule en route, discontinue, morne, surgit sur les midis, indéniable, une brusque avalanche de femmes absolument belles.
     Quelle découverte ! Quelle Amérique ! Quel ravissement ! Souvenir de Lola ! Son exemple ne m’avait pas trompé ! C’était vrai !
       Je touchais au vif de mon pèlerinage. Et si je n’avais point souffert en même temps des continuels rappels de mon appétit je me serais cru parvenu à l’un de ces moment de surnaturelle révélation esthétique. Les beautés que je découvrais, incessantes, m’eussent avec un peu de confiance et de confort ravi à ma condition trivialement humaine. Il ne me manquait qu’un sandwich en somme pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich !
     Quelles gracieuses souplesses cependant ! Quelles délicatesses incroyables ! Quelles trouvailles d’harmonie ! Périlleuses nuances ! Réussites de tous les dangers ! De toutes les promesses possibles de la figure et du corps parmi tant de blondes ! Ces brunes ! Et ces Titiennes ! Et qu’il y en avait plus qu’il en venait encore ! C’est peut-être, pensais-je, la Grèce qui recommence ? J’arrive au bon moment !
       Elles me parurent d’autant mieux divines ces apparitions, qu’elles ne semblaient point du tout s’apercevoir que j’existais, moi, là, à côté sur ce banc, tout gâteux, baveux d’admiration érotico-mystique de quinine et aussi de faim, faut l’avouer. S’il était possible de sortir de sa peau j’en serais sorti juste à ce moment-là, une fois pour toutes. Rien ne m’y retenait plus.
     Elles pouvaient m’emmener, me sublimer, ces invraisemblables midinettes, elles n’avaient qu’un geste à faire, un mot à dire, et je passais à l’instant même et tout entier dans le monde du Rêve, mais sans doute avaient-elles d’autres missions.
     Une heure, deux heures passèrent ainsi dans la stupéfaction. Je n’espérais plus rien.
     Il y a les boyaux. Vous avez vu à la campagne chez nous jouer le tour au chemineau ? On bourre un vieux porte-monnaie avec les boyaux pourris d’un poulet. Eh bien, un homme, moi je vous le dis, c’est tout comme, en plus gros et mobile, et vorace, et puis dedans, un rêve.
     Fallait songer au sérieux, ne pas entamer tout de suite ma petite réserve de monnaie. J’en avais pas beaucoup de la monnaie. Je n’osais même pas la compter. J’aurais pas pu d’ailleurs, je voyais double. Je les sentais seulement minces, les billets craintifs à travers l’étoffe, tout près dans ma poche avec mes statistiques à la manque.
     Des hommes aussi passaient par là, des jeunes surtout avec des têtes comme en bois rose, des regards secs et monotones, des mâchoires qu’on n’arrivait pas à trouver ordinaires, si larges, si grossières… Enfin, c’est ainsi sans doute que leurs femmes les préfèrent les mâchoires. Les sexes semblaient aller chacun de leur côté dans la rue. Elles les femmes ne regardaient guère que les devantures des magasins, tout accaparées par l’attrait des sacs, des écharpes, des petites choses de soie, exposées, très peu à la fois dans chaque vitrine, mais de façon précise, catégorique. On ne trouvait pas beaucoup de vieux dans cette foule. Peu de couples non plus. Personne n’avait l’air de trouver bizarre que je reste là moi, seul, pendant des heures en station sur ce banc à regarder tout le monde passer. Toutefois, à un moment donné, le policeman du milieu de la chaussée posé comme un encrier se mit à me suspecter d’avoir des drôles de projets. C’était visible.

Louis-Ferdinand Céline , Voyage au bout de la nuit, 1932.

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Bette Davis (left), Joan Blondell (center), and Ann Dvorak (right) in Mervyn LeRoy’s THREE ON A MATCH (1932). Courtesy Photofest. Playing 8/4.

Bette Davis, Joan Blondell  et Ann Dvorak dans le film de Mervyn Leroy, Une allumette pour trois, 1932 

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le New York de la Grande Dépression de Reginald Marsh : (I) remorqueurs & locomotives, travailleurs & chômeurs

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Reginald Marsh (1898-1954) – autoportraits, 1933 et 1949

      Reginald Marsh est un peintre américain connu pour ses représentations du New York de la Grande Dépression des années 1920 et 1930 avec ses divertissements populaires tels que les vaudevilles et les scènes burlesques, les clubs de strip-tease, les foules et les badauds, les scènes de plage à Coney Island, les clochard sur le Bowery, les prostituées et les chômeurs. Il rejetait l’art moderne, le trouvant stérile préférant utiliser le style pictural qu’on appelé depuis réalisme social, et qui avait émergé de la confrontation entre l’art moderne et les mouvements sociaux et politiques nés de la contestation sociale issue de Grande dépression. Contrastant avec le style des peintres régionalistes qui présentaient une vision idéalisée de la nature sauvage et de l’Amérique rurale, les artistes partisans du réalisme social pour la plupart travaillant dans les grandes agglomérations témoignaient de la situation des pauvres en cette période de crise économiques où des millions de travailleurs avaient perdu leur emploi. Beaucoup d’entre eux étaient sympathisants des luttes politiques et syndicales du mouvement ouvrier de l’époque et avait élevé la figure du prolétaire au rang d’idéal héroïque, dans la vie comme dans l’art. Ils s’inspiraient dans leur travail des  œuvres des peintres muralistes mexicains  engagés politiquement comme Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Au États-Unis, ces artistes ont créé des peintures murales à caractère social mettant en scène des représentations dynamiques de la classe ouvrière.  Reginald Marsh était également fasciné par les machines que l’industrialisation rapide de la ville de New York mettait en œuvre, il a ainsi peint de nombreuses locomotives et remorqueurs du port de New York
     La foule new-yorkaise est également largement représentée dans ses tableaux dans des scènes de rue, de cabarets ou de clubs de danse, de plage (Coney Island). dans la foule les femmes sont particulièrement mises en valeur comme des figures puissantes hautement sexualisées, le plus souvent vêtues de manière courte et provocante. Durant la Grande Dépression, plus de 2 millions de femmes avaient perdu leur emploi et la société des hommes cherchait à les exploiter sexuellement. Les hommes, lorsqu’ils sont représentés sont rarement à leur avantage et s’apparentent à des voyeurs.

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Reginald Marsh - Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh – Manhattan Skyline, 1929

Reginald Marsh (American, 1898-1954), Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh (American, 1898-1954) – Tugboat at a Dockside with New York, 1932

Reginald Marsh - Atlantic liner in harbor with Tug (mural study, US Customs House, NY), 1937

Reginald Marsh – Atlantic liner dans le port accompagné d’un remorqueur (étude murale pour la US Customs House, NY), 1937. Si il aimait peintre les remorqueurs, il n’éprouvait aucun intérêt à peindre les vaisseaux des riches New-Yorkais qui flottaient dans les eaux du port. « Tout comme il fuyait les classes supérieures, de manière générale, il fuyait les paquebots de luxe » (Gerdts).

Reginald Marsh - La Locomotive, 1935

Reginald Marsh – La Locomotive, 1935

Bowery

désœuvrement sur la Bowery

Reginald Marsh - Why Not Use the L ?, 1930

Reginald Marsh – Why Not Use the « L » ?, 1930 : un parfum de Hopper…

Reginald Marsh - Tatoo and Haircut, 1932 Reginald Marsh - The Bowery, 1930

Scènes du Bovery, à gauche : Tatoo and Haircut, 1932, à droite : badauds, 1930

Reginald Marsh - Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le tri du courrier (1936), Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

L’édifice fédéral William Jefferson Clinton est situé dans le Triangle fédéral de Washington, DC, à travers la 12ème rue de la Old Post Office. Le New Post Office, connu initialement comme le Clinton Building, a abrité le siège du ministère des Postes jusqu’à ce que ce département soit remplacé par le United States Postal Service en 1971. Il contient 25 fresques réalisées dans le cadre des actions du New Deal visant à  intégrer des peintures murales dans les immeubles fédéraux. Dans les peintures murales qui lui ont été confiées, Marsh a su habilement représenter les corps en mouvement agissant de concert avec les machines de l’ère industrielle pour effectuer un travail essentiel à la société illustrant les idéaux et les espoirs du New Deal.. On reconnait dans son style l’influence de Diego Rivera.

Reginald Marsh - le déchargement du courrier, peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building, 1936

Le déchargement du courrier, Peinture murale dans le William Jefferson Clinton Federal Building

Reginald Marsh - Travaux dans la 14te rue, 1936

Reginald Marsh – Travaux et manifestation dans la 14e rue, 1936 – Au premier plan sur la chaussée, on voit des ouvriers démonter les anciennes lignes de tramway et au second plan sur le trottoir, défiler des manifestants protestant contre le magasin Ohrbach’S qui refusait à ses employés le droit de se syndiquer.

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Reginald Marsh – le Normandie, 1953

Reginald Marsh - The Battery, vers 1926

Reginald Marsh – The Battery, vers 1926

Reginald Marsh - The Battery (détail), vers 1926

Reginald Marsh - vue de New York, 1937

Reginald Marsh – vue de New York, 1937

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  • le New York des années trente et la femme américaine vus par Louis-Ferdinand Céline,  c’est  ICI
  • Les représentations du New York des années 20 de Tavik Frantisek Simon, c’est   ICI
  • New-York, le Brooklyn Bridge – (II) le poète Hart Crane à Brooklyn Heights, c’est   ICI

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Triangle amoureux aux angles flous : « Famous Blue Raincoat » de Leonard Cohen, 1971.

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Quand la douleur confine à la volupté…

Famous Blue Raincoat

It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.

I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake
She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear

Sincerely, L. Cohen

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Le fameux imperméable bleu

Il est quatre heures du matin, cette fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas bien.
New York est glacial mais c’est l’endroit où je vis et je l’aime.
Il y a de la musique toute la soirée sur Clinton Street.

On m’a dit que tu te construisais ta petite
maison dans le désert.
Tu n’as plus de raison de vivre désormais.
J’espère que tu gardes de tout cela quelques souvenirs

Oui, et Jane est venue avec une boucle de tes cheveux.
Elle a dit que tu la lui avais donnée
la nuit où tu as décidé de t’en aller.
As-tu réussi à partir ?

La dernière fois que nous t’avons vu, tu semblais si vieux
Ton célèbre imperméable bleu était déchiré à
l’épaule
Tu étais allé à la gare attendre tous les trains
Et tu es rentré seul, sans Lili Marlene.

Ensuite tu as offert à ma femme un flocon de ta vie.
Et quand elle est revenue, elle n’était l’épouse de personne.

Et je te vois, là-bas, une rose entre les dents
Un petit gitan voleur de plus,
Tiens, je vois que Jane est réveillée.
Elle te transmet son bon souvenir.

Et que puis-je te dire de plus, mon frère, mon assassin ?
Que pourrais-je bien te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je te pardonne
Je suis content que tu te sois mis sur mon chemin.

Si jamais tu reviens ici pour Jane ou pour moi
Sache que ton ennemi dort et que sa femme est libre

Oui, et je te remercie d’avoir ôté la tristesse de ses
yeux
Je pensais qu’elle était installée pour toujours, alors je n’avais rien tenté.

Et puis Jane est arrivée avec une mèche de tes cheveux
Elle a dit que tu le lui avais donnée
Cette nuit où tu as décidé de disparaître

Sincèrement, L. Cohen.

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Songs-of-Leonard-Cohen-007

And you treated my woman to a flake of your life…

     Qui est cet ami éloigné exilé dans la désert auquel s’adresse Leonard Cohen avec délicatesse et amitié. cet ami qui semble avoir vécu un drame puisqu’il n’a plus de raison de vivre désormais. Il faut croire que ce qui s’est passé n’était pas entièrement négatif puisque Cohen souhaite que son ami en ait gardé quelques souvenirs… Nostalgie, peut-être, pour Cohen.
      Quel est cet ami qui, au moment de partir, a donné une mèche de ses cheveux à Jane ? Que s’est-il passé entre toi et Jane, mon ami ? Mon ami abandonné et esseulé au vieil imperméable bleu déchiré à l’épaule qui attendait des trains dont personne ne descendait jamais…
      Que s’est-il passé entre toi, mon ami, et Jane, ma femme, pour qu’elle ne le soit plus ? Qu’as tu fait, toi mon ami, que je n’avais pas fait, que j’avais été incapable de faire, pour qu’elle retrouve le sourire, pour qu’elle redevienne libre ?
    Je devrais t’en vouloir, mais je ne t’en veux pas, toi mon ami, mon frère, mon assassin. Je t’ai pardonné depuis longtemps et je béni même les circonstances qui ont fait que tu ais croisé notre chemin. Sache, si tu revenais par ici, toi mon frère, mon assassin,  que ce soit pour Jane ou pour moi, que Jane est libre et que je ne réagirai pas.
    L’important pour moi est que Jane ait grâce à toi chassé la tristesse de ses yeux et retrouvé la joie de vivre. Comment pourrais-je t’en vouloir d’avoir accompli ce que j’avais été incapable de réaliser, moi qui avait perdu tout espoir et renoncé.
     Tu es à la fois mon frère et mon assassin, ma joie et ma douleur, je t’envie et te déteste toit à la fois, nous sommes Jane, toi et moi indissolublement liés par des forces contraires.
     Et si le triangle que nous formons devait être brisé, si elle devait me quitter pour toi, je revêtirai mon vieil imperméable bleu déchiré à l’épaule et partirai loin, dans le désert, ressassant mes souvenirs…*

 *  Le morceau semble inspiré d’un histoire vraie bien que Leonard Cohen, cherchant à brouiller le pistes, ait déclaré avoir oublié l’histoire dont il s’agissait. En 1994, interrogé sur la genèse du morceau, il a confié à la BBC : « Le problème, c’est que j’ai oublié le véritable triangle. J’étais dedans, bien sûr. J’ai toujours eu l’impression qu’un homme invisible séduisait la femme avec qui j’étais, mais je ne sais plus si cet homme existait ou s’il était imaginaire. J’ai également toujours eu l’impression d’être cet homme dans ma relation avec d’autres couples, ou qu’il y a toujours un tel personnage dans un mariage. Je ne m’en souviens plus exactement mais j’avais cette impression qu’il y avait toujours une tierce personne, parfois moi, parfois un autre homme, parfois une autre femme. » Mais le mystère de cette chanson, c’est l’identité du narrateur, de l’auteur de cette lettre. Cohen est-il le narrateur éconduit ou le destinataire de la lettre ? Est-il les deux à la fois ? Cette dualité des rôles se confirme quand on sait que, à l’instar du narrateur de la lettre, Cohen vivait au début des années 70 à Clinton Street dans le Lower East Side de New York et que ce « fameux imperméable bleu » lui appartenait et non au « rival » désigné de la chanson. Dans les années 60/70, il prêtait peu d’attention à sa manière de s’habiller et possédait effectivement un vieil imperméable Burberry élimé, déchiré à l’épaule qui aurait été par la suite dérobé dans l’appartement de Marianne, sa compagne au cours des années 60. Mais tout cela n’a en fait aucune importance, il faut, en écoutant cette chanson sublime où comme l’a écrit quelqu’un « la douleur confine à la volupté », s’abandonner à la beauté de la mélodie et du texte et se perdre dans l’ambiguité de la situation.

    Ce morceau a dans un premier temps été joué en concert par Judy Collins en 1970, avant l’enregistrement de Cohen. Il a été ensuite maintes fois repris, notamment par Joan BaezTori Amos, Jennifer Warnes, AaRON ou encore Saez. Aucun de ces interprètes n’arrivera à se hisser à la hauteur de l’interprétation de Cohen. A mon avis, la plus réussie de ces interprétations est celle de Jennifer Warnes qui à l’inverse de la plupart des autres chanteurs n’a pas craint de se libérer de l’interprétation originale de Cohen et de faire preuve d’originalité.

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