le paysage, miroir de l’âme : (1) – contemplation et interactivité

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Caspar David Friedrich - Lever de lune sur la mer, vers 1822

Caspar David Friedrich – Lever de lune sur la mer, vers 1822

Vision contemplative du paysage

    De nos jours la relation entre le touriste et le paysage s’effectue le plus souvent sur un mode contemplatif et la narration de cette rencontre est descriptive : on regarde, on écoute, on ressent, on prend des photos pour capitaliser un souvenir et par la suite on s’attachera à décrire ce que l’on a vu ou plutôt ce que l’on pense avoir vu ou encore plus précisément ce que l’on désirait voir… Il y a là une relation que l’on pourrait dans un premier temps qualifier de passive entre le spectateur et l’objet de sa contemplation puisqu’elle ne s’appuie sur aucune pratique qui les relierait de manière concrète et matérielle. En réalité cette relation est empreinte d’une certaine interactivité puisque le spectateur contemple le paysage à l’aulne de ses connaissances culturelles et de sa personnalité et projette ainsi sur celui-ci une vision prédéterminée. C’est ce qu’exprimait l’écrivain et philosophe genevois Amiel, l’introducteur en 1860 dans la langue française du terme d’inconscient, avec sa formule  : « Chaque paysage est un état d’âme ».

Relation physique interactive avec le paysage

Jean-Jacques Rousseau herborisant - © Collection Jean-Jacques Monney, Genève     Il y a de nombreuses manières d’entrer en contact concret et direct avec son environnement : l’exploration et l’étude du milieu naturel dans un but de connaissance comme peuvent l’exercer le botaniste ou le géologue en est un tout comme les pratiques de son exploitation dans un but utilitaire de subsistance telles la chasse ou la pêche et le travail de la terre. Il est certain que l’agriculteur qui chaque jour doit composer avec la nature qui l’entoure et qu’il modèle patiemment pour qu’elle réponde à ses besoins perçoit le paysage d’une tout autre manière que le touriste de passage. pour lui, le paysage n’est pas une construction abstraite extérieure à sa vie, en tant que l’un de ses éléments constitutifs essentiel qui le façonne il fait partie intégrante du paysage, il EST le paysage… Parmi les autres manières d’entrer en contact concret et direct que nous n’avons pas encore citées figurent également les activités sportives et ludiques telles la marche, l’alpinisme, la spéléologie, les sports de l’air et l’ensemble des sports aquatiques et de glisse qui utilisent le milieu naturel comme support de leur pratique. Pour ces activités, le monde naturel ne se réduit plus à une image extérieure qui compte comme un décor statique mais va interagir de manière dynamique à nos actions. Le marcheur et l’alpiniste vont se trouver confrontés à la rudesse de la pente, à la difficultés de progression dans des parcours rocheux ou glaciaires et devront affronter le vide et les dangers inhérents à l’altitude avec les orages, les chûtes de pierres ou les avalanches. Les amoureux de l’air devront composer avec les courants aériens, leur brusques variations de direction et de puissance. Les amoureux de l’eau, marins, nageurs ou surfeurs devront affronter eux aussi des courants violents qui risquent de les emporter, des tempêtes monstrueuses qui feront déferler sur eux des vagues gigantesques. Ces activités prennent alors l’aspect d’une lutte, d’un combat au corps à corps entre les individus qui les pratiquent et les éléments naturels, combat au cours duquel tous les sens et tous les organes de leur corps sont en éveil réactif et participent de manière exacerbée à l’action engagée. Leur victoire et souvent même leur survie dépend alors de la bonne connaissance du milieu naturel qu’ils affrontent, des réflexes qu’une longue pratique leur a fait acquérir et de leur compréhension du point limite qu’ils ne doivent en aucun cas dépasser.

David Konigsberg - Suf (Duo)

David Konigsberg – Surf (Duo)

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Digression : petit détour par le tableau « la Chute d’Icare » de Pieter Brueghel l’Ancien

Pieter Bruegel l'ancien - Paysage avec la chute d'Icare, 1558.

Pieter Brueghel l’Ancien – Paysage avec la chute d’Icare, 1558.

     Ce célèbre tableau de Brueghel l’Ancien qui est en fait une copie puisque l’original a été perdu est emblématique du problème que nous voulons traiter dans cet article qui est celui des différents types de relations qui unissent l’homme au paysage. Il représente en vue plongeante un paysage apaisé de terre et de mer où les hommes apparaissent affairés à de multiples activités. Le spectateur du tableau s’imagine sans peine à la place du personnage debout sur un point surélevé qui contemple la scène. Au premier plan apparaît un paysan qui laboure son champs à l’aide d’une charrue tirée par un cheval. Les sillons du champ sont parfaitement dessinés et des arbres qui ressemblent à des arbres fruitiers bordent le champs.  Au second plan, sont représentés deux personnages : au milieu de ses moutons et son chien à ses côtés, se tient un berger appuyé sur son bâton, le regard perdu vers le ciel et un peu en contrebas on distingue un pêcheur assis sur le rivage. en arrière plan a été peint un paysage maritime aux côtes rocheuses parsemé de navires où apparait dans un lointain irradié par une pâle lumière rose, un port. Il semble que la peintre ait voulu attirer l’attention des spectateurs sur ces premiers plans par le traitement en rouge vif de la blouse du laboureur et de l’écharpe du pêcheur : La vue se porte ensuite naturellement sur le berger et son troupeau de mouton puis sur l’imposant galion qui navigue à proximité et dans les haubans duquel s’activent des marins. Là, elle ne pourra éviter de se poser sur un oiseau posé sur une branche et sur les remous de la mer au milieu desquels les jambes d’un personnage qui est tombé ou a été précipité dans les eaux semblent s’agiter.

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Le tableau illustre l’un des passages des Métamorphoses d’Ovidé  qui décrit la chute d’Icare, mort d’avoir voulu voler trop près du soleil alors qu’il s’échappait du labyrinthe du roi Minos où il était retenu prisonnier avec son père Dédale, à l’aide d’ailes constituées de plumes maintenues par de la cire créées par ce dernier. Brueghel l’Ancien s’est néanmoins différencié du texte d’Ovide sur un point. Alors que dans Le texte d’Ovide le laboureur, le berger et le pêcheur sont décris scrutant le ciel, fascinés par le vol des deux hommes-oiseaux et les prenant pour des dieux, dans le tableau de Brughuel ceux-ci sont au contraire représentés indifférents, accaparés par leurs activités terrestres. 

      Belle parabole que constitue le message délivré par ce tableau : Brughuel l’Ancien (1525-1569) est un peintre qui se situe à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance qui professe une vision stoïcienne de l’existence et il est un des premiers peintre à avoir représenté le peuple paysan de manière humanisée et objective. Ses toiles montrent un monde ordonné soumis à la fatalité des cycles naturels dans lequel les hommes apparaissent soumis à leur destin. Il ne sert à rien de s’opposer par orgueil à l’ordre de la création et de se rebeller. La vaine tentative d’Icare de déroger à l’ordre naturel des choses et de tendre au surhumain est là pour l’illustrer : il faut savoir accepter la place qui nous a été attribué par la Providence et nous contenter de cultiver notre jardin comme le font tous les autres personnages qui vaquent à leurs travaux sans se laisser distraire par des occupations futiles. Ce raisonnement était encore celui de la plupart des paysans au XXe siècle.

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Le désir de confrontation avec les éléments naturels : le désir et la volonté de puissance.

      De tous temps, les hommes ont ressenti le besoin de dépasser leurs limites et de se confronter de manière gratuite aux éléments naturels. Dans L’Eau et les Rêves, au chapitre « L’Eau violente »  Gaston Bachelard postule, en référence aux concepts de volonté de vie de Schopenhauer et de volonté de puissance professée par Nietzsche, d’un désir de confrontation de l’homme à l’encontre du monde   : 

     « Le monde est aussi bien le miroir de notre ère que la réaction de nos forces. Si le monde est ma volonté, il est aussi mon adversaire. Plus grande est la volonté, plus grand est l’adversaire. Pour bien comprendre la philosophie de Schopenhauer, il faut garder à la volonté humaine son caractère initial. dans la bataille de l’homme et du monde, ce n’est pas le monde qui commence. (…) Je comprends le monde parce que je le surprends avec mes forces incisives, avec mes forces dirigées, dans la juste hiérarchie de mes offenses, comme des réalisations de ma joyeuse colère, de ma colère toujours victorieuse, toujours conquérante. En tant que source d’énergie, l’être est une colère a priori. (…) On ne connait pas le monde dans une connaissance placide, passive, quiète. Toutes les rêveries constructives — et il n’est rien de plus essentiellement constructeur que la rêverie de puissance — s’animent devant la vision d’un adversaire vaincu. (…) C’est l’orgueil qui donne l’unité dynamique à l’être, c’est lui qui crée et allonge la fibre nerveuse. C’est l’orgueil qui donne à l’élan vital ses trajets rectilignes, c’est-à-dire son succès absolu. »

Culver Cliff, Isle of Wight - chromolithograph published by T. Nelson and Sons in 1892

Culver Cliff, Isle of Wight – chromolithograph, 1892

Le complexe de Swinburne

Dante_Gabriel_Rossetti_-_Algernon_Charles_Swinburne     Gaston Bachelard établit un parallèle entre Nietzsche qui a instruit patiemment sa volonté de puissance par ses longues marches vers les sommets et le poète anglais Swinburne, fou de natation, qu’il qualifie de « héros des eaux violentes ». Swinburne relie son attirance des flots tumultueux à la scène primordiale au cours de laquelle son père, un amiral, le projeta dans les flots sans doute pour lui apprendre à nager : « Quant à la mer, son sel doit avoir été dans mon sang dés avant ma naissance. Je ne puis me rappeler de jouissance antérieure à celle d’être tenu au bout des bras de mon père et brandi entre ses mains, puis jeté comme la pierre d’une fronde à travers les airs, criant et riant de bonheur, tête la première dans les vagues avançantes — plaisir qui ne peut avoir été ressenti que par un bien petit personnage. »  Bachelard doute  du sentiment de plaisir que déclare avoir éprouvé le poète lors de ce « saut initiatique dans l’inconnu » qui avait du être traumatisant mais le succès qui aura résulté de ce traumatisme premier aura forgé chez l’enfant confiance en soi et volonté de se confronter aux éléments naturels. C’est ainsi qu’il sera le premier à escalader Culver Cliff dans l’île de Wight où ses grands-parents et ses parents possédaient des résidences et où il passa la majeure partie de son enfance et multiplia les traversées dangereuses. Les freudiens verraient dans cette expérience initiatique du jet de l’enfant par le père dans les flots tumultueux et de la victoire que représentait pour l’enfant le fait de s’en être sorti grandi, une dimension œdipienne dans la mesure où la victoire sur les flots signifiait également pour l’enfant une victoire sur le père qui en tant qu’amiral de la Royal Navy pouvait être perçu par lui comme le maître des flots. Mais c’est un autre complexe que Bachelard attribuera à Swinburne, celui qui découle de l’attitude ambivalente du poète à l’égard de la nage et de l’élément liquide puisqu’il éprouve vis à vis d’eux à la fois du plaisir et de la douleur. Face aux flots, le nageur n’est pas toujours vainqueur et la peine succède souvent à la joie. C’est ainsi qu’à Etretat Swinburne sera sauvé in extremis de la noyade  par Guy de MaupassantÉtait-ce cette expérience traumatisante dans sa petite enfance de la précipitation dans les flots glacés suivie immédiatement après d’un sentiment de jouissance induit par la fierté et le plaisir de la réussite qui sont à l’origine de ses penchants avérés pour le sadomasochisme et plus particulièrement pour la flagellation ? On ne peut élaborer que des conjectures sur ce sujet mais il est vrai que la pratique des sports extrêmes comporte souvent chez ceux qui les pratiquent une part de sadomasochisme. Dans son roman inachevé Lesbia Brandon voici comment Swinburne décrit l’action des flots sur les corps : « chaque vague fait souffrir, chaque flot cingle comme une lanière », « la flagellation de la houle le marqua des épaules aux genoux et l’envoya sur le rivage, avec la peau rougie par le fouet de la mer ». On retrouve chez d’autres auteurs les signes que la nage est interprétée comme une lutte, un combat contre l’élément liquide en mouvement. Dans son drame Les Deux Foscari (1821), Byron décrit ainsi l’action d’un nageur : « Que de fois, d’un bras robuste, j’ai fendu ces flots, en opposant à leur résistance un sein audacieux. D’un geste rapide, je rejetais en arrière ma chevelure humide… J’écartais l’écume avec dédain » et dans son recueil de poème Childe Harold : « Les vagues reconnaissaient leur maître ».

Enki sigle

le plongeur de Paestum, fresque mortuaire.png

le saut dans l’inconnu : fresque mortuaire de Paestum, 480-470 avant J.C.

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Philosophie : le ressentiment

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Jean de La Fontaine - Le renard et les raisins

Le Renard et les Raisins

Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galand en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.  »
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jean de La Fontaine

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Ressentiment ou quand le ressenti  ment…

     Combien de fois, tel le renard de la fable, nous mentons-nous à nous-même lorsque quelque chose que nous avons ardemment désiré nous est refusé. Une demoiselle a dédaigné nos avances ? Elle n’était finalement pas si bien que cela et sur le plan intellectuel laissait à désirer et si elle préfère un goujat à notre auguste personne, grand bien lui fasse, elle ne méritait finalement pas mieux… Notre candidature a un emploi a été refusé ? Le DRH était un imbécile qui n’a rien compris et qui ne sait pas ce que sa société va perdre en nous laissant échapper… Nous avons du mal à assumer nos échecs et notre impuissance et nos mensonges qui constituent une forme de déni de la réalité sont un moyen de retourner la situation à notre profit. Pauvre petite et mesquine victoire dont nous ne serons jamais tout à fait dupes. Au fond de nous-mêmes un sentiment de dépit, de rancœur, de jalousie et parfois même de haine envers les goujats qui nous ont volés ce qui nous était destiné nous dévore et nous brûle, c’est ce sentiment qu’en philosophie ou en psychologie on nomme le ressentiment.

       Le ressentiment est chez un individu ou un groupe d’individus le fait de se souvenir avec rancune et animosité de situations ou d’actions dont ils ont ou pensent avoir été victimes comme des mauvais traitements, des injustices, des actes humiliants ou discriminatoires; c’est donc un sentiment éprouvé en retour d’une offense, d’une injure ou d’une blessure préalable. Les victimes de tels actes éprouvent alors un sentiment d’humiliation et de frustration et d’injustice et un profond désir de vengeance.

Richard Glauser     Le professeur Richard Glauser de l’Université de Neuchâtel a, dans un article publié en 1996 intitulé (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) et portant comme son titre l’indique sur les différences d’interprétation de ce sentiment chez les philosophes Nietzche et Scheler,  défini le mécanisme de naissance et de développement du ressentiment chez des personnes qui se considèrent comme victimes d’injustices. Son énoncé est si exhaustif et si clair que je ne peux résister à vous le présenter.

     «  Le «ressentiment» étant un phénomène essentiellement réactif, le désir de vengeance est tout indiqué pour en être la source principale. En effet, le désir de vengeance suppose une croyance, vraie ou fausse, en une offense, une injure ou une blessure préalable contre laquelle le sujet réagit. Il est vrai que le désir de vengeance n’est pas le seul sentiment réactif; il y a aussi, par exemple, la tendance à la riposte et la tendance à la défense, accompagnées ou non d’indignation, de colère, de haine ou de rage. Mais le désir de vengeance n’est pas réductible à une simple tendance à la riposte. En effet, celui qui veut se venger d’une offense ou d’une blessure, ne cherche pas à réagir immédiatement. Au contraire, il retient sa tendance à riposter, ainsi que les émotions de colère ou de haine qui l’accompagnent ; on dit : « la vengeance est un plat qui se mange froid »Il les retient, les suspend, mais ne les refoule pas; du moins il ne les refoule pas encore. En second lieu, l’acte de riposter est délibérément différé ; il est remis à une occasion plus propice (« tu ne perds rien pour attendre »). En troisième lieu, si la tendance à riposter est retenue, et si l’acte de riposter est différé, c’est parce que le sujet prévoit une issue défavorable à une riposte immédiate. C’est-à-dire, il pense qu’il est impuissant à riposter immédiatement. C’est précisément le sentiment d’impuissance, lié au désir de vengeance, qui fait de ce désir l’origine principale du ressentimentOr, le désir de vengeance cesserait si le sujet réalisait effectivement l’acte vengeur ajourné. Il pourrait aussi cesser, par exemple, si celui dont on veut se venger était puni par autrui à la satisfaction de l’intéressé, ou si le tort était réparé à la satisfaction de l’intéressé, ou encore, d’une façon morale, par le pardon de l’intéressé. Avec la réalisation d’une de ces éventualités, le désir de vengeance ne donnerait pas lieu au ressentiment. Pour qu’il y ait ressentiment, il faut qu’aucune de ces issues ne se réalise ; il faut que la rancune ou le désir de vengeance subsiste, inassouvi. D’autre part, si après un laps de temps le sujet constate qu’il est toujours incapable de réaliser l’acte différé, et surtout, s’il pense qu’il sera incapable de le faire à l’avenir, alors le sentiment d’impuissance s’intensifie. Il peut aussi s’intensifier si le sujet sait que l’offense subie n’est pas réparable parce que, loin d’avoir été un événement ponctuel, elle est un état de choses permanent et inaltérable. En bref, une autre condition du ressentiment est que le désir de vengeance subsiste alors même que le sujet constate que l’acte vengeur est – ou est devenu – impossible, ce qui a pour effet de prolonger et d’accroître le sentiment d’impuissance
      Mais il faut ajouter que si le désir de vengeance, le sentiment d’animosité ou de haine, ainsi que le sentiment accru d’impuissance, se prolongent dans le temps, cela ne signifie pas simplement que le sujet se souvient de ces sentiments. Cela signifie que ces sentiments sont constamment ravivés dans la conscience. D’où, d’ailleurs, le terme de ressentiment : « c’est une reviviscence de l’émotion même, un re-sentiment ». Et cette reviviscence continuelle des sentiments permet d’expliquer ce qu’on appelle la rumination, qui est typique du ressentiment. […] nous pensons l’interpréter correctement en disant que le processus global de la formation du ressentiment contient un épisode circulaire : d’abord, le sentiment d’impuissance est une condition nécessaire du désir de vengeance, et l’intensité du désir de vengeance est fonction de l’intensité du sentiment d’impuissance ; ensuite, l’incapacité à réaliser l’acte de vengeance différé ravive et intensifie le sentiment d’impuissance, qui, à son tour, intensifie le désir de vengeance ainsi que le sentiment d’animosité ou de haine, et ainsi de suite. Mais ce mouvement circulaire ne saurait se prolonger indéfiniment. Car le désir de vengeance et le sentiment d’impuissance sont des états conflictuels. Etant sans cesse ravivés, ils rendent d’autant plus intense le conflit émotionnel auquel ils donnent lieu. L’existence de ce conflit intense est essentiel au ressentiment: « C’est […] à la suite d’un conflit intérieur d’une violence particulière qui met aux prises, d’une part la rancune, la haine, l’envie, etc., et leurs modes d’expression, de l’autre l’impuissance, que ces sentiments prennent forme de ressentiment »,
    Jusqu’ici, le désir de vengeance, la haine et le sentiment d’impuissance sont conscients. Mais une fois le conflit émotionnel devenu insupportable pour le sujet, il y aura un épisode de refoulement, qui sera une nouvelle étape dans le processus global de la formation du ressentiment. Mais avant de parler du refoulement, il convient de mentionner une dernière condition du désir de vengeance. […] il est de la nature du désir de vengeance « de postuler l’égalité entre l’offensé et l’offenseur ». C’est-à-dire, une des conditions psychologiques du désir de vengeance est que celui qui veut se venger d’autrui croie, à tort ou a raison, qu’il est, sous au moins un rapport, l’égal de l’offenseur. Cette condition est importante parce qu’elle permet de rendre compte du fait que le désir de vengeance, contrairement à la colère, la haine et la rage, qui peuvent accompagner ce désir, est toujours accompagné de la croyance d’avoir raison, comme si l’offensé avait un droit de son côté. Elle permet également de rendre compte du fait que, dans certains cas, la vengeance peut même être considérée comme un devoir.

Richard Glauser (Ressentiment et valeurs morales : Max Scheler, critique de Nietzsche) — Pour l’article complet, c’est  ICI 

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Le ressentiment chez Nietzsche

Nietzsche (1844-1900)      Nietzsche (1844-1900), dans la Généalogie de la morale aborde le ressentiment dans sa recherche sur le fondement de la morale au-delà de la pratique sociale. Il partira de l’analyse de la révolte des esclaves dans l’Antiquité pour montrer que ce sentiment est à la base de la création des valeurs morale et religieuse du christianisme et de la civilisation occidentale. Nietzsche s’oppose au ressentiment dans la mesure où ce sentiment est induit par un mécanisme psychologique essentiellement réactif donc négateur et constitue l’aveu d’une inaction, d’une impuissance. C’est ce qu’il nomme une  « morale d’esclave ». Pour lui, les êtres de ressentiment sont des individus pour qui « la véritable réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne se dédommagent qu’au moyen d’une vengeance imaginaire ».  Quand le désir de vengeance devient une obsession et ne laisse plus la pensée en repos, il rend ainsi impossible toute extériorisation et dépassement de la situation. Incapable d’admettre son impuissance, l’homme de ressentiment va inventer des justifications à cette impuissance et chercher à s’attribuer une supériorité morale imaginaire que Nietzsche résume ainsi : « ils sont méchants, donc nous sommes bons. » ou « le monde est foncièrement déterminé par le mal, donc nous lui sommes supérieurs. » (phénomène d’hyper-compensation). Dans le christianisme, l’étape ultime du ressentiment est le nihilisme, la volonté d’anéantissement dans laquelle la réaction négative se tourne contre la vie en général au bénéfice d’un idéal ascétique et de la survie dans un arrière-monde (Hinterwelt).

    Pour Nietzsche le seul moyen d’échapper au ressentiment est de le dépasser en surmontant le désir de vengeance. En s’engageant dans cette voie, celui qui se considère comme victime rompt le cercle infernal de l’impuissance et place la force de son côté.

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Le ressentiment chez Max Scheler

Max Scheler (1874-1928)     Max Scheler (1874-1928) reprend la plupart des thèses de Nietzche sur le ressentiment  à l’exception de celles qui relient la morale chrétienne à ce sentiment. Le fait qu’il se soit converti au christianisme y est peut-être pour quelque chose… Pour Max Scheler la théorie de Nietzsche contient un mélange de vérités et d’erreurs et il en fait la critique dans un article écrit en 1912, remanié plus tard « Das Ressentiment im Aufbau der Moralen » paru en France en 1958 sous le titre « L’Homme du ressentiment  » et dans  lequel il donne sa définition du ressentiment

      « Le ressentiment est un autoempoisonnement psychologique, qui a des causes et des effets bien déterminés. C’est une disposition psychologique, d’une certaine permanence, qui, par un refoulement systématique, libère certaines émotions et certains sentiments, de soi normaux et inhérents aux fondements de la nature humaine, et tend à provoquer une déformation plus ou moins permanente du sens des valeurs, comme aussi de la faculté de jugement. Parmi les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte, il faut placer avant tout la rancune et le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l’envie, la malice. ».

        Voici comment le professeur Richard Glauser présente la position de Scheler sur les rapports existant entre la théorie du ressentiment et les valeurs morales chrétienne et comment il se différencie de Nietzsche sur ce sujet :

         « Selon Scheler, Nietzsche a confondu l’amour et l’altruisme. L’altruiste cherche à être bienfaisant à l’égard des personnes démunies ou faibles à cause d’un ressentiment dirigé contre certaines valeurs qu’il désire secrètement, telles la puissance, la force et la richesse, et à cause d’une haine dirigée spécialement contre lui-même parce qu’il se sait impuissant à les atteindre. Par ses actes bienfaisants à l’égard des malheureux, il multiplie les signes extérieurs de l’amour chrétien. Mais ces actes sont des moyens pour lui de détourner son attention de son impuissance et de la haine qu’il se voue. Toutefois, si Nietzsche a pu confondre amour et altruisme, c’est à cause de leur ressemblance extérieure : « Plus je médite la question, et plus je me convaincs que l’amour chrétien est, dans sa racine, absolument pur de ressentiment ; et cependant, il n’est pas de notion que le ressentiment puisse mieux utiliser à ses propres fins, en lui substituant une autre émotion, grâce à un effet d’illusion si parfait que l’œil le plus exercé ne parvient plus à discerner du véritable amour un ressentiment où l’amour ne serait plus qu’un moyen d’expression »

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Le ressentiment chez Ludwig Klages

Luswig Klage s (1872-1956)        Ludwig Klages (1872-1956) surtout connu comme caractérologie et pour avoir établi le sfondemenst de la graphologie a été l’une des références majeures du groupe utopiste de Monte Verità dans le Tessin et est l’un des penseurs allemands qui, à l’instar de Scheler, ont approfondi les idées de Nietzsche sur le ressentiment. Klages utilise l’expression Lebensneid (littéralement l’envie de la vie) pour désigner la forme la plus virulente et la plus radicale du ressentiment : l’envie qui porte sur la richesse vitale d’autrui. Lorsque le plaisir de vivre est perverti par le désir absolu de puissance, de l’affirmation de soi et de la domination du monde, les personnes qui ont succombé à cette tentation ont quitté le monde de la qualité pour celui de la quantité, la sphère de la vie pour celle de l’esprit :

      « Dès lors que, dans la mobilisation personnelle en vue d’une quelconque performance, à l’intérieur d’un groupe d’êtres humains, d’une classe, d’une profession, d’un peuple, d’un siècle, c’est le pur esprit de compétition qui l’emporte sur l’intérêt pour la chose, l’accent dans les valeurs passe du qualitatif au quantitatif, jusqu’au complet refoulement du sentiment d’accomplissement (de quelque nature qu’il soit) au profit de cette chose contraire à la vie, le record, qui, de par sa nature même, n’est sensible qu’au plus grand chiffre, quelle que soit l’activité en cause : écrire des vers, danser ou… manger.» Chez l’homme du ressentiment, précise Klages, cette réserve vitale est au bord de l’épuisement. «Quand Nietzsche emploie les mots sentiment de fatigue ou sentiment d’épuisement, ce n’est pas au corps qu’il faut penser, mais à une inaptitude au plaisir qui colore tout, ­ une chose bien différente de la dépression organique à la quelle on peut la comparer à une apathie croissante, à une incapacité intérieure de jouir, à une impuissance à vivre tout engagement affectif, en un mot à cette exclusion de la vie que nous avons décrite. » 

     C’est la haine de la joie inconnue. S’il existe un remède à cette haine, ce remède suppose un absolu détachement en même temps qu’une parfaite lucidité à l’égard de soi-même. Seule la joie d’être dans la vérité peut consoler de la peine d’être hors de la vie.

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Le ressentiment chez Marc Ferro

Marc Ferro    Marc Ferro, historien, a écrit un livre sur ce thème Le ressentiment dans l’histoire. Voici ce qu’il écrit sur le sujet  : « À l’origine du ressentiment chez l’individu comme dans le groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. Mais cette attente peut également s’accompagner d’une disqualification des valeurs de l’oppresseur et d’une revalorisation des siennes propres, de celles de sa communauté qui ne les avait pas défendues consciemment jusque-là, ce qui donne une force nouvelle aux opprimés, sécrétant une révolte, une révolution ou encore une régénérescence. C’est alors qu’un nouveau rapport se noue dans le contexte de ce qui a sécrété ces soulèvements ou ce renouveau. » et encore :  « La reviviscence de la blessure passée est plus forte que toute volonté d’oubli. L’existence du ressentiment montre ainsi combien est artificielle la coupure entre le passé et le présent, qui vivent ainsi l’un dans l’autre, le passé devenant un présent, plus présent que le présent. Ce dont l’Histoire offre maints témoignages. »

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Le ressentiment chez Marc Angenot

Marc Angenot   Le québecois Marc Angenot traite de l’« idéologie du ressentiment » qu’il assimile à « revanche des vaincus » étant sur ce point particulier très proche de Nietzsche. le constat est fait qu’aujourd’hui, les « grands récits » idéologiques rassembleurs sont épuisés et remplacés par des « micro-récits » identitaires, nationalistes, communautaires ou tribaux. Ces discours sont véhiculés par des groupuscules qui tendent à se replier sur eux-mêmes et à se « réifier » en idéologie. Ces groupes ethniques ou sociaux « ne se définissent pas pas à l’origine par une identité collective pleine mais par un manque, une infériorisation collectivement éprouvée et les revendications qui en découlent d’une perte commune ». Angenot rapporte à la pensée du ressentiment « Toute idéologie qui paraît raisonner comme suit : je suis enchaîné, pauvre, impuissant, ignorant, servile, vaincu — et c’est ma gloire, c’est ce qui me permet de me rendre immédiatement supérieur, dans ma chimère éthique, aux riches, aux puissants, aux talentueux, aux victorieux. »

      Pour Marc Angenot , le ressentiment demeure une composante tant des idéologies de droite (nationalisme, antisémitisme) que de gauche (socialisme, féminisme, militantismes minoritaires, tiers-mondisme). Son essai étayé à partir d’une lecture de Max Scheler et de Nietzsche dérange et a créé une vive polémique dans les journaux en particulier quand elle présente les nationalistes comme des êtres gouvernés par le ressentiment, qui se perçoivent comme des victimes.

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Les critiques de la théorie du ressentiment

    D’autres philosophes refusent la diabolisation du ressentiment ou faut au moins l’utilisation qui en est faite :

      C’est ainsi que Vladimir Jankélévitch répondra à Nietzsche : « S’il n’y a pas d’autre manière de pardonner que le bon-débarras, alors plutôt le ressentiment ! Car c’est le ressentiment qui impliquerait ici le sérieux et la profondeur : dans le ressentiment, du moins, le cœur est engagé, et c’est pourquoi il prélude au pardon cordial. »

      Pour sa part, l’écrivain québécois nationaliste André Brochu qui s’est senti mis en cause par l’assimilation du nationalisme à un effet du ressentiment par son compatriote Marc Angenot, écrit : « Mon oeuvre, dès lors, n’a pas toujours l’aseptique bienséance requise. Elle garde souvent l’odeur d’intimes défaites. Celle du ressentiment, peut-être. Oui, du ressentiment. J’aime ce mot de plus en plus. Il fleure tellement la bonne conscience des vainqueurs que je le veux porter comme un stigmate.» (cité par Réginald Martel, « Brochu et Ricard à l’Académie des lettres « La Presse, 28 septembre 1996).

    Dans un ouvrage collectif Le ressentiment, passion sociale, paru aux Pressses Universitaires de Rennes sous la direction d’Antoine Grandjean et Florent Guénard qui prolonge en de nombreux points l’étude de Marc Ferro (Le ressentiment dans l’histoire, 2007), les auteurs visent à revaloriser ce sentiment qui, pour la société, loin d’être une passion négative, peut être dynamique et créative et s’affirmer comme une passion « productrice du politique ». Comme le suggère l’un des auteurs, le ressentiment serait bel et bien, non une pathologie à l’usage des pauvres, des opprimés, des « précarisés » ou des minorités, mais une « passion sociale démocratique » créatrice de valeurs, porteuse d’imaginaires et d’enjeu de justice.

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Rennes - des-femmes voilées contre l'lislamophobie

Rennes – des femmes voilées défilent contre l’islamophobie

Ressentiment et communautarisme

      A l’éclairage de la montée des nationalismes et du communautarisme politique ou religieux dans nos sociétés, le problème qui se pose aujourd’hui est celui de la liaison supposée entre le ressentiment et ces mouvements identitaires. En particulier, la montée du communautarisme musulman dans les pays européens est-elle l’expression sincère d’une  identité et d’une différence que des musulmans veulent « vivre » pleinement dans ces sociétés ou bien est-elle la résultante, pour des raisons sociales et historiques, d’un phénomène de ressentiment vécu de manière consciente ou inconsciente sous une forme de confrontation absolue avec l’occident.

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

Manifestation islamiste en Grande-Bretagne

La réflexion que nous avons l’intention de mener sur ce thème comportera quatre volets :

  1. définition du ressentiment (l’actuel article)
  2. comment sortir du ressentiment en présentant plusieurs exemples dans le monde où des procédures de réconciliation ont été menés (Commission dialogue, vérité et réconciliation en Afrique du Sud, Commission de vérité et réconciliation du Canada, réconciliation aborigène en Australie)
  3. le ressentiment croisés dans les pays occidentaux et les pays arabo-musulmans
  4. le cas français

le Renard et les raisins

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Regards croisés : l’alpiniste et le pin au sommet de la montagne

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Gaston Rébuffat photographié par Lionel Terray sur le gendarme du Pic du Roc

Arbre_perché_-_HuangShan

   L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme. Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre, et les deux bras qui pendent, dociles, au long de son corps, sont extérieurs à son unité. L’arbre s’exhausse par un effort, et cependant qu’il s’attache à la terre par la prise collective de ses racines, les membres multiples et divergents, atténués jusqu’au tissu fragile et sensible des feuilles, par où il va chercher dans l’air même et la lumière son point d’appui, constituent non seulement son geste, mais son acte essentiel et la condition de sa stature. (Le Pin – Connaissance de l’Est, Paul Claudel, 1920 – crédit Wikisource)

– Mais toi, Zarathoustra,
tu aimes aussi l’abîme, semblable au pin ?
Le pin agrippe ses racines,
là où le rocher lui-même
regarde dans les profondeurs en frémissant…
(Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

    L’Homme et l’arbre ont toujours été sujets à comparaison; le tronc de l’arbre qui s’élève en direction du ciel s’apparente au corps de l’homme dans sa stature verticale, ses racines qui l’arriment solidement au sol et ses branches qui se déploient à l’extérieur du tronc aux membres humains : jambes, pieds, bras et mains. L’imagination humaine va jusqu’à envisager la métamorphose de l’une des espèce en l’autre. Dans les contes, les légendes et le mythes, les arbres se déplacent et sont animés de sentiments humains et ces derniers se transforment et se figent en végétaux. Comme l’on comprend les mécanismes mentaux qui induisent cette imagination lorsque l’on contemple ces deux images mises côte à côte : D’un côté, l’homme debout, en équilibre précaire sur une minuscule plateforme rocheuse surplombant un abîme qui paraît sans fond… de l’autre un arbre isolé, un pin perché au sommet d’un monolithe de pierre où la terre est inexistante, où l’eau s’enfuit aussi vite que l’orage l’a amené, exposé sans protection aux brûlures du soleil et aux vents desséchants et glacés… Même sensation de vulnérabilité et d’admiration pour les efforts et  les qualités que chacun d’entre eux doit mettre en œuvre pour se préserver dans cet environnement hostile et l’on prête tout naturellement à l’arbre les mêmes qualités que l’on attribue à l’homme…

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     Première photo : Gaston Rébuffat au sommet de l’aiguille du Roc

Gaston Rébuffat photographié par Lionel Terray sur le gendarme du Pic du Roc

« Celui qui sait respirer l’atmosphère qui remplit mon œuvre sait que c’est une atmosphère des hauteurs, que l’air y est vif. Il faut être créé pour cette atmosphère, autrement l’on risque beaucoup d’y prendre froid. La glace est proche, la solitude est énorme – mais voyez avec quelle tranquillité tout repose dans la lumière ! Voyez comme l’on respire librement ! Que de choses on sent au-dessous de soi ! » (Friedrich Nietzsche, Ecce homo)

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Gaston Rébuffat (1921-1985)    La première photo représente Gaston Rébuffat, le célèbre alpiniste et écrivain français, auteur de nombreux ouvrages consacrés à la montagne, au sommet de l’une des aiguilles de Chamonix dans le massif du Mont-Blanc, l’aiguille du Roc (3.409 m) dont il a réalisé la première ascension en 1944. L’aiguille du Roc est en fait un pinacle détaché de l’arête Sud-Est de l’aiguille du Grépon (3.482 m). Elle est parfaitement visible de la station du Montenvers et du col des Montets. On distingue en arrière-plan sur la gauche l’aiguille du Géant, sur la frontière italienne. La photo a été prise par le photographe George Tairraz et a servie à illustrer la couverture de l’ouvrage de Gaston Rébuffat « La montagne est mon domaine ». Elle est l’une des photos choisies par la NASA pour être embarquées dans les sondes du programme Voyager, afin d’illustrer les réalisations humaines. J’ai découvert une autre photo de Gaston Rébuffat, apparemment sur le même sommet avec en arrière-plan sur la droite l’aiguille de la Tour Ronde.

Gaston-Rébuffat

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Deuxième photo : un pic des monts  Huang en Chine

Arbre_perché_-_HuangShan

  « Le picéa n’a plus les grandes ailes du sapin blanc. Il sacrifie les branches, et s’enrichit en feuilles. Il en met tout autour du rameau qui dardent et aspirent de tous côtés, qui l’alimentent, le fortifient. Tout son souci, c’est de se dresser en colonne, d’être un puissant mât de navire, qui brave aujourd’hui la tempête de la montagne, et demain l’Océan. Ces vaillants arbres ne font nul frais pour eux. Point de luxe. Nul ornement. Ils ont bien autre chose à faire aux pentes dangereuses où ils montent à l’assaut. Vent glacé, rocher nu. Ils montent, ils étendent, ils attachent, comme ils peuvent, leurs maigres racines et tiennent à peine au sol. C’est en se pressant, en serrant leurs rangs, leurs légions, qu’ils se soutiennent entre eux et soutiennent aussi la montagne. » (Jules Michelet, La montagne)

     La deuxième photo représente l’un des sommets du massif des monts Huang, (ou Huang Shan) (sinogrammes simplifiés 黄山  ; hanyu pinyin huángshān, littéralement « la montagne jaune ») qui est un massif montagneux granitique de la province de l’Anhui méridional, à l’est de la Chine. La région est connue pour la magnificence de ses paysages à l’aspect changeant formés d’une multitude de pics piquetés de pins aux formes tourmentées émergeant de mers de nuages et de bruines. Ces montagnes mythiques ont toujours constituées un sujet privilégié pour la peinture et la littérature chinoises traditionnelles et sont aujourd’hui une destination touristique prisée. Un million de visiteurs les visitent chaque année. 

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Pic_-_HuangShan

黄海树石_渐江

Pic dans la brume Huang Shan

Pic dans la brume, Huang Shan

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