Toponymes d’Arpitanie : lieux-dits « Resses », « Raisses », « Raiches », Rèches », « serra »

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Un peu d’étymologie

Première explication : resse ou raisse  = moulin mu par la force hydraulique

    Les lieux-dits dénommés Les Resses, à ne pas confondre avec les lieux-dits Rasses ou Rassettes, sont relativement nombreux dans le domaine franco-provençal. On les trouve le plus souvent sur des terrains en pente, boisés ou semi-boisés, en bordure de ruisseaux ou de torrents. Très souvent ces lieux-dits marquent l’emplacement d’une ancienne scierie. 

Chatelneuf-en-Vennes (Doubs) - cadastre napoléonien

A titre d’exemple, voici un texte du XVIIIe siècle relatif au site de Chatelneuf-en-Vennes dans le Doubs qui fait clairement référence  à une « raisse », c’est-à-dire une scierie, distincte d’un moulin, et mue par la force hydraulique :  les descendants de Jehan Monnot, Guillaume et Jean Joseph adressèrent une requête à la nouvelle Dame de Châtelneuf, Marie Henriette de Cusance, duchesse d’Aremberg et d’Areschoot, la suppliant humblement de bien vouloir leur permettre de « rétablir et redresser des Seignes dudit lieu d’Outre Seigne un moulin et une raisse que leurs auteurs et prédécesseurs y avaient autrefois et qui ont été ruinés depuis 50 ans. » L’autorisation leur fut accordée et tout ceci fut reconstruit.

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Exemple de resses mues par la force hydraulique


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En patois franco-provençal, la resse ou raisse désignait en effet une scie actionnée par une roue hydraulique. Le mot se prononçait raissi, reissa et était issu du vieux français resse, rasse, « scie » avec les dérivés ressierrassier, « scier », resse, raisse, « scierie », mot issu lui-même du latin resecare, « couper, tailler, rogner, trancher, diviser », ayant pris par extension le sens de « scier ». Certains linguistes le font également descendre du latin scindere* « fendre ». Ces deux verbes latins contiennent tous les deux la racine indo-européenne

    Yvonne David-Peyre qui a beaucoup travaillé sur le toponymes de ce type dans l’aire de sud de la France, de l’Espagne et du Portugal considère que c’est par confusion entre l’acte de couper, scier, et l’instrument, les langues ou dialectes romans ont refait sur ce verbe un faux radical : resso, lui donnant le sens de scie. Ce mot semble fort répandu; à côté de reisça-, raisa- (v. prov.), Mistral cite ressa (Rhône), ressa, rasso, resse (Rouergue), à côté d’une forme plus primitive : ressego (mase, fait sur ressega, issu du verbe ressegà). On se trouve en français devant le même phénomène : secare > seyer, scier ; et le substantif serra (lat.), qui se retrouve dans la forme dialectale serro, est abandonné pour la forme faite sur scier : la scie. Ainsi par confusion entre l’acte de couper et de scier et l’instrument qui est utilisé à cet effet, les langues ou dialectes romans ont créés sur ce verbe un faux radical resso, « scie » :

  • Scie : Reisça-, raisa- (vieux Provençal), ressa (Rhône), ressa, rasso, resse (Rouergue) à côté d’une forme plus primitive ressego — raisse, raise (Jura Bernois)
  • Couper avec la scie : serra secare (latin ancien) > serarre (latin 4e siècle)
  • Scieur : ressaire, ressegaire (aujourd’hui), anciennement serraire.
  • Sciure de bois et résidus de céréales : ressiho (Provence), ressilho (Alpes), rassilho (Languedoc), ressé, rassé (Limousin) et ressec (Gascogne).
  • Sciure de bois : bren de ressé
  • Pain de son : pain de ressé

Les romains utilisaient l’expression serra secare pour l’action de « couper avec la scie, scier » qui est devenu avec le temps par simplification serra (seca)re, serrare. Ce verbe est donc un dérivé de serra, « scie », attesté dans de nombreuses langues et dialectes romans :

  • Scie : serra (Catalan, portugais), sierra (espagnol)
  • Faucille : serra (Avignon, 13e et 14e)
  • Scie de scieur de long : seàra (Barcelonette)
  • Scie à main : sareto
  • Sciure : sarilho (occitan)
  • Scieur : seraire (occitan)
  • Mésange charbonnière ou nonnette : la sarrofino (Marseille, car le chant de l’oiseau ressemble au bruit d’une lime sur le métal), sarralhièr (Ardèche).
  • Scie de mer, Pristis : serra, serran, serrange (Marseille, à cause de sa nageoire dorsale en forme de scie).
  • crête de montagne (attesté depuis le XIIe s.) : serra et sarratch (Ariège)
  • monticule, colline : lou ser (dans la plaine), seret (Cévennes gardoises)

   Serra prend ainsile sens « crête de montagne », attesté depuis le 12e s. Le mot est surtout utilisé pour désigner des chaînes ou crêtes de montagnes et l’élément « longueur » y est prépondérant. L’évolution sémantique scie > crête ne pose pas de problème. Serra a gardé ce sens surtout dans les parlers des montagnards. Dans la plaine lou ser s.m. devient « une monticule, une colline ». Dans les Cévennes gardoises c’est un dérivé : seret qui prend le sens de « colline », mais dans l’Ariège un sarratch est une « crête de montagne ».

Les Rochers de la Reffa, montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais (Suisse)

Les Rochers de la Reffa, montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais (Suisse) :  arête rocheuse rappelant les dents d’une scie

    Selon le linguiste Jean-Claude Rolland, les membres français de cette famille se distinguent par leur radical –sci, qu’ils descendent du verbe latin secare, « couper » ou du verbe latin scindere, « fendre ». Certains étymologistes n’hésitent pas à ajouter à ces deux étymons le nom latin scientia, « connaissance, connaissance scientifique », et le verbe scire, « savoir », bien que l’on n’ait pas retrouvés de correspondants dans les autres langues indo-européennes.

Voici les mots français qui, par leur radical –sci-, dérivent de ces diverses sources :

  • scier, scie, scieur, sciage, scierie, sciure ;
  • scinder, scission, abscisse ;
  • science, conscience, sciemment, omniscient, plébiscite, (à bon) escient,
  • le verbe disséquer se rattache également à cette famille, le C du radical -sec- ayant été changé  pour des raisons phonétiques en QU.

D’autres dérivés de secare ont conservé le radical originel –sec(t)– :

  • section, secteur, sécateur, sectionner, insecte, vivisection, dissection, sécante, bissectrice, …
  • le mot segment ou le -c- originel a évolué en -g- : segment vient du latin segmentum,  « coupure, entaille, incision », dérivé de secare. (cf. esp. segar, « faucher »).

    L’ancêtre de la branche grecque est le verbe σχιζειν, skhizein, « fendre ». En sont issus les mots français qui contiennent le radical –schi– : schisme, schiste, schizophrène, …

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     Il y a enfin dans cette famille quelques cousins germains venus à ski de Norvège. Le mot est issu de l’ancien norrois skiô, “billette de bois fendu, chaussure, raquette pour la neige”. Dans la petite famille de ski on trouve skier, skieur, skiable, téléski mais aussi « échine » et « s’échiner » qui proviennent du francique *skina, « baguette de bois » d’où « aiguille, os long » où le groupe initial  -ska évolué en chLe mot échine désignait dès le XIe s. la colonne vertébrale de l’homme et de certains animaux, par une évolution métaphorique semblable à celle d’ “épine dorsale”. (cf. esp. esquina, « coin, angle »).

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      Enfin, il existe une théorie défendue par le linguiste Kraege selon laquelle une variante reichia du nom de la scierie ressia aurait conduit aux toponymes Rêchy et Râchy généralement considérée comme des lieux d’essartage où les arbres ont été « arrachés ». Kraege recommande pour distinguer les étymologies de se livrer à une observation soutenue sur le terrain.

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Seconde explication : resse = longue bande étroite de terrain semblable à une lame de scie

   Sur les pentes hautes des montagnes, en limite de forêt, les champs sont aménagés tout en longueur parallèlement aux courbes de niveaux et légèrement aplanis pour des raisons pratiques. Les bords latéraux sont souvent constitués de talus ou de « murgiers » constitués  de déblais pierreux boisés. Ces longues bandes de terrains font penser, par leur étroite forme qui s’étire en longueur à des lames de scie d’où l’utilisation pour les nommer du vieux français resse, rasse« scie », lui même  issu du latin resecare,

    Notons qu’en patois valaisan, rachat est le nom à des prés de forme rectangulaire dont le plus grand côté est perpendiculaire à la pente.

sur les pente de la Montagne d'Age à POISY : les Resses

sur les pente de la Montagne d’Age à POISY : les Resses

parcelle longue et étroite entourée d'arbres à POISY 74330 : une Resse

parcelle longue et étroite entourée d’arbres à POISY 74330 : une Resse

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Troisième explication : resse = aire de sciage ou de battage, ressio : terre inculte, en friche

Yvonne David-Peyre a travaillé sur des toponymes en Espagne et au Portugal d’origine française. Il s’agit des toponymes Rossio qui désignent d’anciens champs de foire. S’appuyant sur les travaux de Du Cange qui montrent qu’en France, le Moyen Age avait conservé aux substantifs (rosega, resea, resia, ressega) et aux verbes (researe, resiare, resseare, ressiare, ressegare) issus du verbe latin resecare son sens initial de « couper, rogner, tailler. »

Les patois du sud de la France utilisaient de nombreux mots dérivés de ce verbe premier :

Verbes :

Alpes : ressecà et resseà, dont le sens est : émonder (cf. v. prov. : ressecar et rezegar). 2e signification : refaucher – Limousin : ressegà, rassegà, ressejà — Bordelais : arsegà, avec le sens de refaucher. Les dérivés ressega, ressegat (part, passé) signifient refauche. Rassà et ressà (du v. prov. rayssar), verbes actifs et transitifs, signifient : hacher la paille, éparpiller les gerbes pour les passer au rouleau et, par extension, retirer avec un balai le blé qui est sous la paille ­ — Languedoc : Faire rasso signifie dans bien des régions du Languedoc : faire place nette.

Substantifs : issus de ces verbes, ils sont encore plus nombreux :
La fauchaison, la moisson se traduisent de la façon suivante : Languedoc : ressego, rassego — Gascogne : arressego — Bordelais : arsègo — Limousin: ressejo — Alpes : resseo.

Mistral cite aussi les mots : loubo, seio et seito. La préférence donnée à la forme resso est peut-être due au son du mot, étrangement onomatopéique. De même, le nom du scieur : ressaire, ressegaire, est plus répandu de nos jours que serraire, cité également par Mistral.
Les mots ressiho (Provence), ressilho (Alpes), rassilho (Languedoc), ressé, rassé (Limousin) et ressec (Gascogne) : Sciure de bois et résidus de céréales sont intéressants pour l’élargissement possible du sens donné à ressego, resseo. Les formes ressiho (prov.), ressilho (Alpes), rassilho (lang.) signifient : la sciure, ainsi que ressé, rassé (lim.) et ressec (gasc). Mais aussi, par extension, elles désignent la scierie, le lieu où l’on, scie, la recoupe. Comme ce mot s’est appliqué à des coupes de bois et aussi à des coupes de céréales, le même mot a désigné deux résidus distincts : celui des scieries et celui des aires de battage ; d’où les expressions : bren de ressé, sciure de bois ; pan de ressé, pain de son.
Prenant appui sur ces exemples, Yvonne David-Peyre affirme que les formes ressiho, ressilho, qui, par leur sens, admettraient comme étymologie possible un residuu- > residiu- > resiliu-, proviennent bien, et par leur sens et par leur évolution régulière, de resecare. En effet, personne n’a expliqué, si l’on retient l’étymologie proposée           de residiu- > resiliu- > resio > ressio, le son sourd du S. Les suffixes -iho, -ilho sont des diminutifs provençaux tels que nous les retrouvons de nos jours. Notons en passant que la forme la plus classique est celle qu’emploie Mistral (abiho, auceliho). Les formes ressiho, ressilho sont constituées de la même façon que serrín (en espagnol) ou farelo (en portugais), qui ont le même sens.
Il existe enfin une autre forme qui, de l’avis de Y.David-Peyre, peut fort bien avoir été influencée par le mot ressego, resseo. Il s’agit du mot rassiso, rasiso, attesté par Mistral dans son Grand Trésor du Félibrige et spécial à la région de l’Aude. Il désigne un terrain inculte et une friche. Un vers de A. Fourès cité à l’appui en illustre le sens : « Rasisos, plantiés, e tendres bladets ». Mistral fait dériver ce mot du participe passé recisu- de recidere, ôter en coupant. On emarquera que cette forme, assez savante, a pu, par interférence avec resseo, reseo, resso, se modifier orthographiquement ; d’autant plus que le verbe resecare latin est synonyme de recidere. Ce qui est à retenir surtout, c’est le sens qui conduit, par élargissement, vers celui qui semble avoir été, pendant longtemps, conservé par le mot ressio : terrain inculte, terre en friche.

    Yvonne David-Peyre en tire les conclusions suivantes : A côté des formes féminines de la basse latinité, qui indiquent, en France, un lieu où l’on effectue des coupes de bois, un espace sans végétation, au milieu de régions forestières (Alpes, Haut- Languedoc, région pyrénéenne), apparaissent, dans la zone de langue d’Oc, des formes masculines qui traduisent l’action de couper, déboiser, moissonner, et qui évoquent deux sortes de travaux ruraux : celui des scieurs de bois et celui des moissonneurs et des batteurs sur l’aire. Dans les deux cas, nous nous trouvons sur des emplacements sis en dehors de l’agglomération, aplanis, sans végétation et exposés au soleil ; ils peuvent être recouverts de résidus soit de bois scié, soit de paille battue et de balle de blé

    En considérant le sens du mot : lieu déboisé à l’orée de la forêt, en bordure du village, susceptible de servir d’aire à battre, de champ de foire, puis de promenade, l’hypothèse d’une interférence entre roça, terrain défriché et cultivé, et ressio n’est pas incompatible avec le sens de ce dernier mot. Si l’on considére que l’acte de déboiser, de débarrasser la terre d’une végétation encombrante autour des villages formés par les nouveaux exploitants dans le nord du Portugal, si riche en forêts, il est très bien possible de l’envisager comme le premier travail à effectuer avant le défrichement et la mise en culture. Dans ses conditions le sens de baldío qu’a parfois le mot ressio doit, ainsi que le pense M. Ricard, être assez tardif, donc postérieur à celui du « terrain non cultivé, qui est débarrassé de sa végétation spontanée », que M. Ricard considère à juste titre comme le stade intermédiaire entre le terrain broussailleux et la terre exploitée.

le rossio le plus célèbre du Portugal, celui de Lisbonne

le rossio le plus célèbre du Portugal, celui de Lisbonne

      Yvonne David-Peyre propose, pour expliquer les formes resio, rexio, ressio, ressa, une influence française de langue d’Oc, qui se serait étendue du nord de la Péninsule jusqu’aux provinces bordant la rive gauche du Tage. Cette influence expliquerait la disparition du -G- intervocalique, la forme ressa et l’emploi des deux orthographes -S- et –SS-. Si nous admettons l’étymologie de secare, il est normal de conserver, dans le verbe formé par l’adjonction du suffixe -re-, un son sourd à Ys de resio. Mais, l’étymologie une fois oubliée, il y a eu maintien de cette prononciation par redoublement du -S- devenu intervocalique. La forme ressega de la Beira, avec le sens de ressa, tendrait à prouver que cette région n’avait pas oublié l’origine lointaine du mot, refaisant une forme plus régulière avec -G- sur le modèle de segar ; à moins qu’elle ne coïncide simplement avec la forme resseg.

L’influence française au Portugal résultait :

  • De l’influence des troubadours qui connut au XIIIe siècle un renouveau extraordinaire
  • De la présence de combattants français dans lutte contre les Maures (La Reconquista) dont un illustre représentant était Henri de Bourgogne et sa cour établi à Guimarâes (de 1093 à 1112).
  • De l’immigration de peuplement favorisée par les dirigeants portugais avant le XIIIe siècle.

    Cette interprétation de resse comme « aire de sciage et de battage » peut peut-être expliquer les formes relevées en Suisse et citée par Jaccard telles que raissure et raisser : un règlement forestier de LL. EE. de 1700, dit : « Nous entendons que toutes personnes qui possèdent…des raisses se contentent de vaquer à leur raissure sans faire traffic d’aix, de feuilles et de liteaux… Ils pourront raisser premièrement ce qui leur sera nécessaire pour leur propre usage, etc. »

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    A cette hypothèse défendue par Yvonne David-Peyre pour le Portugal on peut rattacher celle élaborée par Charles Kraege dans son  « lexique de toponymie alpine » selon laquelle toponymes Râche, Rêche, Râchi, Râchy ont pu désigner des endroits où les arbres ont été arrachés lors d’essartage au Moyen Age et proviennent du vieux français (es)rachier (début du XIIe siècle) issu du verbe latin classique (e)radicare, de radicem « racine » qui est devenu notre verbe actuel arracher.

     La distinction entre les toponymes relevant de cette explication et ceux résultant d’une déformation des resses ou raisses risquent d’être délicate dans le Valais car dans ce canton le groupe -ss- devient -ch- : ainsi  la Rache à Ajent, aux Raches, lieu-dit aux Agettes, Sion ; Rèche (ou Raiche), un hameau de Chandolin d’Anniviers ; Reschy ou Rèche, hameau de Chalais, D. Sierre, Ressi, en 1200 et 1250, Ressy en 1301.

Les racines latines seraient à l’origine des mots suivants :

  • Endroit où a eu lieu une coupe de bois rach, rachée (vieux français)
  • Déraciner, arracher racher, rachier (vieux français)
  • Racines raisse (Provençal)
  • Quartier de bois, mesure de pré qui variait en étendue suivant les localités rache, rase, rasse, resse
  • Teigne : rache (patois) pourrait désigner des prés de mauvaise qualité.
  • Cuscute (plante parasite) : rache
  • Pierre de surface de mauvaise qualité qui se détache par plaque : râche
  • Pré de forme rectangulaire dont le plus grand côté est perpendiculaire à la pente : racha (patois valaisan). A noter que cette explication s’oppose à l’hypothèse formulée selon laquelle ces près étroits et tout en ligueur auraient hérités de ce nom par leur ressemblance avec une lame de scie.
  • Souche de bois :           racheau (ancien français)

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Quatrième explication : resse = talus, muret

    Certains linguistes ont émis l’hypothèse qu’en référence au sens de « diviser » que peut prendre aussi le latin resecare, Resse pourrait s’appliquer aux talus et aux murets qui séparent des près et des bandes ou terrasses cultivées.
   C’est ainsi qu’enn Suisse romande une raisse est « une terrasse de vigne soutenue par un mur ». L’hypothèse concernerait également des murets de pierres séparant les terrasses dans des vignobles implantés sur des pentes. C’est ainsi que le Clos des Raisses à Bex, le Chant des Resses à Yvorne, Les Racettes, vignoble à Founex dans le pays de Vaud pourraient relever de cette explication.
    L’appellation désignerait alors l’élément physique séparatif, talus, bandes boisées, bande rocheuse, murs
     Mais on peut envisager également une explication par le terme rasa ou rascia, mesure agraire pour les vignes, cité en 910-927 (chapitre de Cluny et cartulaire de Macon). 

    Cette étymologie et celle qui la précède pourrait convenir aux « bandes transversales situées en corniche ou en balcon entre des barres rocheuses qui en rendent l’accès difficile », en patois râssa, râchi, ray que l’on trouve aux Houches, à Megève, à Nendaz et à Saint-Gingolph et pour lesquelles Hubert Bessat/Claudette Germi dans « les mots de la montagne autour du Mont-Blanc » donnent pour origine *Rascia, « bande de terre » (: GPFP, 7739 ; FEW, 10, 79a).
   Gilbert Künzi dans « Lieux-dits entre Rhône et Dranse » décrit le toponyme Les Resses comme un pâturage en forte pente
    En Bresse, le mot rasse, corbeille est utilisé pour désigner certains talus et petits tas.
    Pour G. Taverdet, la Reyssouze, rivière de l’Ain affluent de la Saône serait une rivière bordée de talus (avec le suffixe latin –osa).

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Cinquième explication : resse = levée de terre

    Mais un autre sens de la racine celtique ratis vient jeter le trouble et donner une autre signification pour expliquer les resses des vignes vaudoises, il s’agit de rate/ratis, comme « forteresse» (vieil irlandais raith« motte de terre », cité par Delamarre). Ratis, à partir de son sens initial, de « talus, levée de terre » aurait abouti au sens de «fortin, forteresse ». On le retrouve ainsi dans l’ancien nom gaulois de Strasbourg : Argento-rate, la « citadelle d’argent » ou la « citadelle de la rivière Argento ».
    Et effectivement, dans les Alpes du Nord, resse a parfois le sens de talus, paroi séparative (chapitre 5) qui pourrait alors relever de cette étymologie.

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Sixième explication : resse = scie issu du celtique ratis, « fougère »

« Herba Pteridis que les gaulois appellent Ratis… » (Marcellus de Bordeaux)

fougere male    D’autres linguistes explique le mot Resse par une origine celtique. Pour Jaccard, il serait ainsi issu de la racine celtique ratis, « fougère », (breton raden), avec un dérivé racia que l’on retrouve dans l’irlandais raith qui signifie ce qui est « denté, pectiné » ; la raisse ou scie serait donc appelée ainsi par comparaison avec les dentelures d’une fronde de fougère.
   Il nous semble néanmoins que cette explication conviendrait mieux au toponymes Raytelet, raiton, Rate, Ratenne, Râtes, Ratie, Rattes, Rattey, Rattiers, etc.. qui signifieraient alors « lieux où poussent les fougères ».

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Septième explication : resse = panier, auge puis mangeoire

     D’autres linguistes (FEW 10, 417b ) mettent en avant le terme *risca « récipient » et le mot roman riscia qui serait le même mot que le gaulois *rusca– ou rusco- écorce qui a donné le roman riscia nous retrouvons la même origine dans le vieux provençal rusca, écorce, et le catalan rusc, écorce de chêne liège, Chez les Gaulois, les abeilles étaient élevées dans des troncs d’abres évidés, c’est donc l’écorce restante qui a donné le nom de la ruche.
     C’est ainsi que Gérard Taverdet avance l’hypothèse que riscia serait d’origine grecque ou galate, une tribu celte passée en Asie Mineure qui aurait alors pénétrée en Gaule par les ports grecs de la côte méditerranéenne.
      Resse est également le nom donné dans la région de la Sarthe (Orne, mayenne) et en Wallonie à de très grands paniers creux, servant à contenir et à transporter des provisions (légumes et fruits), des marchandises, des habits ou même des veaux nouveaux-nés. Dépourvues d’anse, elles disposent de deux poignées opposées obtenues grâce à des échancrures ménagées sour le bord du panier. On les porte généralement à deux. A l’origine, elles étaient toujours réalisées en vannerie (osier ou rotin). Aujourd’hui, on en fabrique aussi en treillis de fil métallique galvanisé. Egalement avec variante rasse, panier servant à mesurer le charbon dans une forge.
     Le col de Resse qui se trouve sur un replat dominant d’un côté le chalet de la Resse et de l’autre le lac d’Arvouin, situé entre la Pointe-de-Vernaz et la Tête-de-l’Avalanche qui est en forme d’auge des lieux pourrait relever de cette hypothèse.

    Cette hypothèse élaborée par Taverdet pourrait également convenir aux lieux encaissés entre rochers cités par Hubert Bessat/Claudette Germi dans « Les mots de la montagne autour du Mont-Blanc » et Ellug, (Grenoble, 1991) qui donnent à la forme rèche, rèfe, resse le sens de crèche des vaches, « régionalisme assez courant pour désigner les anciennes crèches sans ratelier » et dont le sens métaphorique, dû à la forme en auge de la crèche, fait penser à un passage encaissé dans les rochers. C’est le cas par exemple du lieu-dit La Rèche aux Mojons, « la crèche des génissons ».

      Mais ce terme pourrait venir tout aussi bien d’un terme d’origine germanique. La crèche désigne à l’origine une auge, une mangeoire pour les animaux. C’est dans une mangeoire que Jésus a été placé, selon la tradition, à sa naissance. Ce terme est d’origine francique, dérivé d’un mot reconstitué sous la forme *krippia, apparu en 1150, qui a donné : Krippe en allemand, kribbe en néerlandais, krybbe en danois, crib en anglais.
Du sens de « mangeoire » pour animaux, le mot a évolué pour désigner l’endroit où Jésus fut placé dans l’étable et par extension le petit édifice représentant l’étable. Le mot crèche a remplacé l’ancien français presepe, du latin praesepe qui désignait à l’origine un parc à bestiaux, puis une étable et enfin la mangeoire de l’étable. L’italien presepio et l’espagnol pesebre perpétuent l’ancienne appellation.
     Il existe en patois un verbe resser (v.tr.) en rapport avec la mangeoire qui signifie « s’occuper des bêtes »; exemple : « Le père Louis est à l’hôpital, tous les jours je vais resser ses bêtes. »
      Les verbes qui signifient « mettre le bétail à la crèche », les appellatifs qui désignent la crèche et resser « s’occuper des bêtes » ont probablement la même étymologie issue du terme *risca, « récipient ».
     Aire dialectale : le mot ressié dans DO p.604 et TDF 2 p.774 désigne « celui qui nourrit le bétail d’autrui pour le fumier qu’il produit », le verbe ressir « soigner les bêtes » est attesté dans PL p.178 ; en domaine franco-provençal GPFP 7967 donne le verbe retsi « rentrer les vaches à l’écurie ». (Mots du Champsaur, Hautes-Alpes, Claudette Germi).

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Huitième explication : resse = gouttière issu du norois râs, chenal

Pour Bonnard, certaines resses seraient issues du norois râs, chenal, gouttière, breton raz (le raz de Sein) , ancien français rase, rigole qui aurait passé au sens de conduite d’eau alimentant la scierie, puis scierie et enfin scie.

     Les rascia, rescia et râche de Flandre qui correspondent à des zones marécageuses pourraient peut-être relever de cette racine mais d’autres font dépendre ces toponymes du latin rascia qui signifie eau stagnante.

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Synthèse

    Huit hypothèses pour expliquer un nom de lieu, cela commence à faire beaucoup… Mais on notera que plusieurs de ces hypothèses font clairement référence à l’action de diviser et de couper le plus souvent par l’utilisation d’une scie ou à la localisation de cet outil. Les lieux qui répondent à ce cas de figure sont les lieux d’implantation d’une scierie en bordure d’un cours d’eau, les lieux où ont été pratiquées des coupes de bois ou des essartages, des lieux dont la configuration les rattachent de manière métaphorique à la scie (arêtes dentelées et près en longueur). Les deux racines linguistiques qui ont pu donner naissance aux toponymes qui qualifient ces lieux sont le verbe latin resecare qui signifiait « diviser, couper » et qui aurait évolué en  « scier » et dans une moindre mesure la racine celtique ratis qui signifiait « fougère », ce nom ayant été donné à la scie par la ressemblance de cet outil avec la feuille dentelée de cette plante. Certains autres lieux dont le nom découle du verbe latin resecare peuvent simplement signifier l’acte de division d’une parcelle plus importante sans qu’il y est eu abattage d’arbre ou usage de la scie. Nous proposons de rassembler tous ces toponymes où l’action de diviser et de couper est manifeste dans un premier groupe.

Premier groupe : origine latine ou celtique au sens de « couper, diviser, arracher » (verbe latin resecare et racine celtique ratis)

sous-groupe « lieux où la présence d’une scierie est attestée » ( (verbe latin resecare)

FRANCE

  • Reisse (la), hameau et moulin (Doussard, Pays de Faverges, Haute-Savoie).
  • Resses (les), prés longs et étroits sur les flancs de la Montagne d’Age à Poisy (Haute-Savoie)
  • Ressaz (le), ruisseau affluent du Lion (Pays de Gex, Ain).
  • Chalets de Resse, (chalet de), alpage, Resse (ruisseau de), sous-affluent de la Dranse, Resse (col de) 1781m, Resse (plan de) et Resse (Sous), lieux-dits (La Chapelle-d´Abondance, Val d´Abondance, Haute-Savoie).
  • Reissière (la), lieu-dit de la commune de Mercury-Germigny ou était implanté une scierie.
  • Ressegue (La), ancien  nom attesté en 1559 et 1615  d’un moulin et de quelques parcelles dans la commune de Durfort (Tarn) avec les formes . Rassègne, Rassègue ou Rassigue en 1833.
  • Ressegue (la), ruisseau de la commune de Leynhac dans le Cantal

SUISSE

  • Rasse (la) : cours d’eau affluent de l´Eau Noire (Finhaut, district de Saint-Maurice, Valais)
  • Raisses (les), lieux-dits sur les communes de La Chaux-de-Fond, patrie de Le Corbusier et de Blaise Cendrars, et de Môtiers plusieurs lieux-dits dénommés Les Raisses : Gorges de la Poëta-Raisse (ou Pouetta Raisse)Forêt des Raissesroute des Raisses. Ces lieux-dits sont situés sur ou à proximité d’un ruisseau, le ruisseau du Breuil, qui prend ensuite le nom de Bied avant de se jeter dans l’Areuse. Le mot patois Poëta signifie « puant, mauvais, repoussant ».
  • Raissette (la), petit cours d´eau affluent de la Suze (Cormoret, district de Courtelary, Jura bernois).
  • Rèche (la), alpage, et torrent affluent du Rhône (Vallon de Réchy, Nax, district d´Hérens, et Chalais et Grône, district de Sierre, Valais).
  • Rèche (la), au sud de Chandolin dans le val d’Anniviers, lieu-dit près duquel se trouvait anciennement une scierie
  • Réchérik (La Zau de la), « la forêt de la scierie » cité par Jules Guex dans La montagne et ses noms.

Dans le Valais, le groupe -ss- devient -ch- : ainsi  la Rache à Ajent, aux Raches, lieu-dit aux Agettes, Sion ; Rèche (ou Raiche), un hameau de Chandolin d’Anniviers ; Reschy ou Rèche, hameau de Chalais, D. Sierre, Ressi, en 1200 et 1250, Ressy en 1301.

  • Torneresse (la) : « qui fait tourner la resse », un affluent de la Sarine non loin de l’Etivaz. (canton de Vaud)
  • Torneresses (les) : idem, hameau voisin du village de Frenières, près de Bex (canton de Vaud)

Et, pour les crêtes de montagne rappelant les dents d’une scie :

  • Reffa (Rochers de la) sur la montagne du Bel Oiseau à Finhaut dans le Valais.
  • Ressacha (Pointe de), sommité qui s’élève entre la région de Criou et celle de Salvadon. IGN l’orthographie Ressassat. Il semble bien que ces arêtes dentelées aient pour origine le patois ressa, scie, par extension objet dentelé, et la base préindo-européenne calm-, cal, pierre, rocher, haut plateau dénudé. (Gilbert Künzi, Lieux-dits entre Rhône et Dranse).

Sous-groupe « lieux d’essartage ou de battage » (verbe latin resecare > vieux français es/raschier)

FRANCE

  • Les Mauvaises Râches, pâturage (pointe de Ressachaux, Morzine, Chablais)
  • Les Rèches, maison isolée en clairière (Landry, Tarentaise, Savoie)
  • Le Rachet, pâturage déclive (Mieussy, Faucigny, Haute-Savoie) avec le suffixe -et.
  • Mont Rachais, sommet, 2.248 m (Chaîne des Aravis, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif –ais.
  • Le Rachais, forêt déclive (Vacheresse, Val d’Abondance, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif –ais.
  • Le Rachat, maison isolée (Praz sur-Arly, Haut-Faucigny, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif patois –at
  • Rechat, maisons isolées (Le Grand-Bornand, Bornes-Aravis, Haute-Savoie) avec le suffixe collectif patois –at
  • Les Rachasses, pâturage déclive, nom monté au Col des Rachasses, 3.037 m (Argentière, vallée de Chamonix, Haute-Savoie) avec le suffixe –asse.
  • Pointe de la Rechasse, 3.212 m, Plateau de la Rechasse, lieu-dit en montagne (Termignon, Haute-Maurrienne, Savoie (Pralognan-la-Vanoise, Vanoise, Savoie) et Glacier de la Rechasse (Pralognan-la-Vanoise, Vanoise, Savoie) avec le suffixe –asse.

SUISSE et VAL D’AOSTE (ITALIE)

  • Rache, alpage (Nus, vallée d’Aoste)
  • Les Raches, habitat dispersé (Nendaz, district de Conthey, Valais)
  • Raji, forêt à l’est de Mâches (Hérémence) qui serait un ancien essert (Kraege).
  • La Rêche, quartier (Bulle, district de la Gruyère, Fribourg)
  • Rêches, vigne (la Neuveville, Jura bernois)
  • Le Rachy, Rachier en 1531, Dessus le Rachy en 1688, Ratchies à la fin du XVIIIe siècle, aussi Rachi en 1906, maisons isolées (Vers l’Eglise, Ormont-Dessus, district d’Aigne, Vaud) avec le suffixe collectif –y.
  • Réchy, hameau (Chalais, district de sierre, Valais), Mayens de Réchy, alpage dans le Val de Réchy (Grône, district de Sierre, Valais) avec le suffixe collectif –y.
  • Les Rechasses, sommet, 2.522 m (Saint-Martin, district d’Hérens, Valais) avec le suffixe –asse.
  • La Réchesse, maison isolée (Epiquerez, district des Franches-Montagnes, Jura) avec le suffixe –asse.
  • Réchésat, forêt (Boncourt, district de Porrentruy, Jura) avec le suffixe diminutif jurassien –at.
  • Rachau, alpage en clairière (Roisan, vallée d’Aoste) avec l’ancien français racheau, « souche de bois »
  • Sex Ratsé, lieu-dit (Château-d’Oex, Pays-d’Enhaut, Vaud) avec peut-être un participe passé.
  • Rachigny, hameau de Corcelles-le-Jorat (District d’Oron, Vaud), Raschignier en 1340, Rasthignye vers 1830.

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Second groupe : origine celtique au sens de « levée de terre »
     Les resses en montagne qui correspondent à des lieux dont l’origine serait liée à la racine celtique ratis « levées de terre » sont relativement peu nombreuses (vignes vaudoises) et leur origine peut très bien s’expliquer par leur ressemblance à des lames de scie étroites et longues, ce qui les ferait classer dans le groupe précédent. 

Suisse

  • Resses « le sentier veveysan des », sentier courant dans le vignoble de Vévey sur une rupture de pente entre deux parchets de vignes.

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Troisième groupe : origine celtique ou germanique au sens de « panier », berceau »
    Si un lieu qualifié de resse ou raisse ne se situe pas en bordure de cours d’eau, n’est pas constitué de bandes de terrains longues et étroites et est constitué de terrains « en creux » s’apparentant à des paniers, des berceaux ou des mangeoires, on peut considérer que son nom a été formé à partir du celtique *risca « récipient » au moment de la présence celtique dans les Alpes qui a précédée l’invasion romaine ou du germanique *krippia « mangeoire » qui daterait alors de la présence burgonde ou de la période qui l’a suivie.

Ces noms de lieux sont assez peu nombreux dans les Alpes

  • la Reyssouze, rivière de l’Ain affluent de la Saône serait une rivière bordée de talus avec le suffixe latin –osa. (selon G. Taverdet).
  • Le col de Resse qui se trouve sur un replat dominant d’un côté le chalet de la Resse et de l’autre le lac d’Arvouin, situé entre la Pointe-de-Vernaz et la Tête-de-l’Avalanche qui est en forme d’auge des lieux pourrait relever de cette hypothèse.

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Quatrième groupe : origine germanique au sens de « chenal », « gouttière »
   Il est vrai que certains moulins ou certaine scieries éloignées de leur cours d’eau nécessitaient l’aménagement d’un chenal pour amener l’eau de celui-ci et que l’appellation possible en ancien français rase, issu du norois râs, chenal, gouttière ou du breton raz, aurait pu effectivement aboutir au patois fesse, mais le plus souvent, en zone de montagne, les scieries étaient placées en bordure même des cours d’eau et parfois même au-dessus de ceux-ci, ce qui n’empêchait pas, malgrés l’absence de chenal, leur qualification de resse. Il ne nous semble pas que dans le domaine franco-provençal, cette explication soit pertinente.

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Toponymie de l’Arpitanie : Talabar au bord du lac d’Annecy et la Pierre Margeriaz surnommée « La mal tournée »

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    Talabar fait partie des quelques noms de lieux des environs d’Annecy pour lesquels aucune explication étymologique n’a été donnée. Charles Marteaux, dans son essai publié en 1939 par l’Académie Florimontane intitulé « Répertoire des noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy d’après le cadastre de 1780 » n’y fait pas allusion. Pourtant le site qui porte ce nom possède des caractéristiques physiques très particulières : il surplombe une barre rocheuse dominant le lac au pied des premiers contreforts du Mont-Veyrier et est parfaitement visible d’Annecy. Sur la carte IGN au 1/25.000e ce sont ces pentes boisées supérieures parfois trouées par une prairie qui portent ce nom mais à Annecy on parle couramment du « Rocher du Talabar » ou du « Talabar » pour désigner la barre rocheuse elle-même ou l’étroite bande de terrain qui la sépare du lac. Ses parois ont été équipées de voies d’escalade et sont illuminées la nuit par de puissants projecteurs pour les mettre en valeur.

lieu-dit TALABAR à ANNECY

Lac d'Annecy et Mont-Veyrier (photo Yann Forget par Wikipedia)

Le Talabar vu de la plage d’Albigny (photo Yann Forget par Wikipedia)

le Mont Baron à Veyrier photo  blog Rochsnake.centerblog

un autre « Bar » à proximité : les falaises du le Mont Baron (photo  blog Rochsnake.centerblog)

      On sait que le radical Bar- désigne le plus souvent des parois rocheuses. Sur Internet, le site d’Henri Sutter « Noms de lieux en Suisse romande, Savoie et environs : Glossaire » donne pour expliquer la présence de ce radical dans les noms de lieux Bargy et Baron (deux lieux où sont présentes des falaises) l’explication suivante : proviendrait du patois bara, « tas de pierre », gaulois *barga, « pente » ou gaulois *barro, « hauteur, colline, extrémité, sommet », d´une racine indo-européenne *bhares-, bhores-, « pointe ». Pour expliquer l’origine du nom de lieu La Talau près de Martigny en Suisse, le même site donne comme explication pour le radical Tal- : nom qui pourrait être de même origine que le français talus, ancien français talud, talut, latin impérial talutium, « terrain en pente, versant », du gaulois *talo-. Pour Pierre-Yves Lambert (la langue gauloise), c’est probablement le nom du front : vieil irlandais taul (*talu-) « front, face, protubérance », gallois et breton tal « face ».
     Ainsi, si l’on se réfère à ces explications, l’origine du nom serait postérieure à la période celtique et à l’occupation romaine et née à une période où l’on parlait déjà patois. Cette appellation qualifierait une pente située à proximité d’une barre, cette dernière pouvant être, pour le cas qui nous intéresse, celle située à son aval en bordure de lac d’Annecy, le « rocher du Talabar » ou celle située à son amont dénommée « les Rochers des Aires ». L »IGN, pour sa carte au 1/25.000 e a effectivement positionné le lieu-dit sur des pentes situées entre ces deux barres. A noter que l’on constate encore aujourd’hui  la présence d’une petite prairie avec maisonnette suspendue sur ces pentes boisées, prairie que les randonneurs nomment « prairie du Talabar » et qui devait certainement être de taille plus importante dans le passé lorsque l’agriculture était l’activité dominante du secteur. La présence sur la carte IGN d’autres petites trouées de moindre importance qui accompagne cette prairie plaide en faveur de cette hypothèse.

vue sur Annecy de la prairie suspendue du Talabar

vue sur le lac d’Annecy de la prairie suspendue du Talabar

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–––– l’hypothèse de l’origine celtique selon la thèse de Falc’Hun –––––––––––––––––––––––––––––––––

le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)

  Nous avons déjà parlé dans un article précédent sur l’origine des noms de lieux en dol- (c’est ICI) de l’hypothèse formulées par le chanoine breton toponymiste Falc’Hun selon laquelle de nombreux toponymes des Alpes et d’autres régions de France sont d’origine celtique et ont leur correspondant dans des territoires anciennement ou toujours celtiques comme la Bretagne et le Pays de Galles en Grande-Bretagne. Voici ce qu’écrit cet auteur au sujet des noms de lieux comportant les radicaux bar- et tal- :

    « Un exemple très constructif (de correspondance galloise) nous en est fourni par Tall-e-vende dans Saint-Martin-de-Tallevende (Calvados), près d’un sommet dominant Vire. Une variante Tal-vanne désigne un hameau de Fontaine-le-Bourg (Seine-et-Marne), sur le rebord d’un plateau dominant un vallon au nord-est de Rouen. Au Pays de Galles, Tal-y-fan (prononcer Tal-e-Vanne), est un toponyme assez fréquent, littéralement « le front de la colline ». Mais sans doute peut-on y comprendre tal « front » comme un synonyme de la locution prépositive bretonne « en face de, auprès de », qui se réduit aussi à Tal- dans les noms de lieux Tal-ar-Groas « auprès de la croix, du calvaire » (à Argol, Cléder, Crozon et Landévennec, Finistère).
     En gallois, Fan est la forme mutée, après l’article y, du substantif Ban « sommet, hauteur, rocher » (irlandais bend, bene) qu’on trouve en France dans la La Banne d’Ordanche (1.513 m), qui domine La Bourboule (Puy-de-Dôme), et dans le Puy de Bane à Cournon-d’Auvergne près de Clermont-Ferrand. La même forme mutée semble reconnaissable dans A-vanne (Doubs) sur une ondulation de la plaine champenoise au nord-est de Reims, et dans Les Vans (Ardèche), carrefour de routes et de vallées remarquable par les promontoires qui le surplombent. »

(Falc’Hun : Les noms de lieux celtiques : vallées et plaines – éd. Slatkine, 1982)

   Falc’Hun rajoutera à cette liste les noms de lieux Tall-e-nay dans le Doubs, Tall-e-né et Tal-nay dans le Morbihan qui signifieraient « Front de la colline ou prés de la colline », Tal-nay à Bubry, Grands-Champs et Saint-Barthélémy, et leurs équivalent Front-e-nac (Gironde et Lot), Front-e-nard (Seine-et-Loire), Front-e-nay (Jura, Vienne, Deux-Sèvres), Front-e-nex (Savoie), anciennement Front-e-nay en 1255, Front-e-nas (Isère) anciennement Front-a-nas au Xe siècle. dans ces derniers cas Front est l’équivalent roman de Tal.
    Jean-Marie Plonéis (La toponymie celtique, édit. du Félin, 1993) explique de la même manière les noms de lieu Tal-ar-Hoad « le Front du Bois » et Tal-a-Derc’h « le front, le coteau aux verrats ».

    Paul-Louis Rousset dans son bel ouvrage très documenté « Les Alpes et leurs noms de lieux » traitant des appellations pré-indo-européennes ne conteste pas que le substantif Bar dans les Alpes est le plus souvent d’origine gauloise mais ce mot aurait pu, d’après lui, « rhabiller », par remplacement d’un L initial par un R, une racine de même signification mais beaucoup plus ancienne d’origine pré-indo-européenne en Bal ou Bel. Ce pourrait être le cas, selon lui, des noms de lieux déjà cités Bargy et Mont Baron qui résulteraient d’une mutation d’un Bal initial. Il aurait pu ajouter à cette liste le Mont Baret qui est le point culminant de la crête orientée N S qui domine Veyrier. Cette crête rejoint celle des Mont Veyrier et Baron au niveau du col des Contrebandiers.

le Mont Baret et le lac d'Annecy

sommet du Mont Baret avec, à l’arrière-plan, le lac d’Annecy

Le grand Bargy (2301 m) photo Alpes Rando

Le Grand Bargy (2301 m) dans le massif des Bornes (Haute-Savoie) anciennement appelé massif des Vergys par les populations locales et où jadis nous allions grimper lorsque le mauvais temps à Chamonix nous interdisait la haute-montagne – photo AlpesRando.

le Mont Jallouvre (2408 m) et col du Rasoir vus de la face de la pointe Blanche (photo AltitudeRando)

Toujours dans le massif des Bornes, le Mont Jalouvre (2408 m) et le col du Rasoir vus de la face de la pointe Blanche – photo AltitudeRando.

    C’est intentionnellement que j’ai placé l’une au-dessus de l’autre ces photos de deux sommets voisins pour infirmer les thèses exposées ci-dessus et diamétralement opposées de Henri Sutter et de Paul-Louis Rousset au profit de celle de Falc’Hun concernant l’origine du toponyme Talabar.  Pour Henri Sutter, rappelons-le, Talabar serait le résultat de l’assemblage du mot patois  bara « tas de pierres » et de l’ancien français talut, talus « terrain en pente, versant », mots d’origine gauloise mais qui aurait été formé assez tardivement, après que la langue celtique gauloise eut été abandonnée par autochtones au profit d’un dialecte bas-latin. Pour Paul-Louis Rousset, au contraire, une grande part des toponymes en Bal (il est vrai qu’il ne cite pas particulièrement Talabar) sont d’origine pré-indo-européenne et auraient été nommés ainsi par les populations établies sur les Alpes avant l’arrivée des celtes. Ces derniers n’auraient fait que déformer l’appellation d’origine en Bal par l’utilisation d’un mot de sonorité voisine et ayant le même sens de « hauteur » , Bar.
    Or la présence d’un Mont Jalouvre à proximité immédiate d’un Mont Bargy vient contredire ces deux thèses car Jalouvre est sans contestation possible un vocable exclusivement gaulois, il s’agit en effet de la forme altérée avec le temps du composé Galo-briga « la montagne des chèvres », galo « chèvre » et briga « colline, mont puis forteresse », ainsi nommée, soit que cette appellation fasse référence aux nombreux chamois souvent présents sur le site et bien visibles lors de l’ascension de ce sommet par les randonneurs, soit qu’elle qualifie la ligne de crête qui peut rappeler les lignes de dos de cet animal :

 » Si vous interrogez les habitants des vallées circonvoisines, et plus particulièrement ceux des communes montagnardes de Mont-Saxonnex et de Brizon, ils vous renseigneront avec leur obligeance accoutumée, désignant avec précision tous les sommets du massif et les noms de leurs principales voies d’accès. Le massif des Vergys, pour eux, est cette citadelle gigantesque portant dans les nues 3 tours formidables et harmonieusement délabrées : la Pointe du Midi (2336 m), l’Aiguille Blanche du Vergy (2438m) et le Pic du Jalouvre (2408m); des contreforts en dos de chèvres se détachent, chenus’, de chacun de ces grands pics, tandis qu’une muraille vertigineuse, parcimonieusement gazonnée, sépare la Pointe du Midi de l’Aiguille Blanche pour culminer, telle une bosse de dromadaire, à 2308m, au centre de l’arête acérée qui peut être franchie en col si l’on part du haut plateau de Cenise pour aboutir à la vallée du Reposoir, ou vice-versa. C’est l’arête du Balafras, naguère encore hantée des chamois, aujourd’hui, hélas! bien solitaire. — Dominant les vallées du Reposoir et du Grand-Bornand, cette citadelle étend au loin un formidable système de bastions: les parois d’Andey qui plongent dans la plaine alluviale de l’Arve, puis les hautes murailles calcaires de Leschaux, qu’admirent tous les visiteurs de là vallée du Petit-Bornand ; sur la vallée de l’Arve, ces bastion» admettent plus volontiers la concomitance de superbes forêts masquant les gorges sauvages du Bronze, de Mont-Saxolinex et du Nant de Marnaz (lac Bénit), tandis que pour compléter le système, une très haute muraille calcaire forme un barrage rectiligne s’éténdant de l’Aiguille de la Peuchette (à l’est de la Pointe du Midi) jusqu’au débouché de la vallée du Reposoir, sur Scionzier : c’est le barrage, culminant à 2305m d’altitude, qui est plus spécialement désigné par les habitants sous le nom de « Mont-Bargy ». 

Gustave Beauvehd, Conservateur de l’Herbier Boissier,(Université de Genève). Rev. Sav.,1922] 

 

   Des langues celtiques ont été parlées dans cette région des Alpes de parler franco-provençal occupée anciennement par les peuplades celtiques des Allobroges et des Nantuates que certains proposent de nommer Arpitanie (pour la définition de ce terme, voir ICI) pendant plus d’un millénaire. On y rencontre de ce fait aujourd’hui des formes toponymique plus ou moins évoluées dont l’origine remonte au « vieux-gaulois » jadis parlé dans la Vieille Gaule, au « moyen-gaulois » parlé avant l’invasion romaine, du « bas-gaulois », dialecte gallo-romain hybride parlé pendant l’occupation romaine jusqu’au invasions germaniques (G.R. Wipf). La montagne, lieu difficile d’accès, à l’agriculture pauvre de subsistance qui intéressait peu les envahisseurs a toujours été un lieu de refuge des populations et un conservatoire des idiomes anciens, il n’est donc pas étonnant qu’elle ait gardé, plus que les régions de plaine, traces de ces parlers anciens. Les termes celtiques passés dans le langage courant et la toponymie y sont pléthore. Citons comme exemple le nant (torrent, rivière issu d’un celtique nanto vallée), des suffixes en don (Yverdon (VD) et Ardon (VS) en Suisse, Verdan et Verdun en Savoie tous d’anciens dunum celtiques (colline), Brigue (VS), Montbrion et Briançon d’anciens briga (hauteur, forteresse), dol (méandre), etc…
    Si une montagne comme le mont Jalouvre et de nombreux autres sites naturels ont reçu une dénomination celtique comprise par leurs locuteurs durant près d’un millénaire, pourquoi aurait-il fallu attendre le moyen-âge et le développement du langage franco-provençal pour dénommer par des termes termes nouveaux, qui plus est d’origine celtiques, une prairie en pente située à proximité d’une bourgade importante, Boutae (Annecy) ou Annericacum (Annecy-le-Vieux) qui avaient succédées a d’anciennes implantations celtiques.

   Pour notre part, nous pensons que le toponyme Talabar se rattache aux toponymes d’origine celtique et serait un ancien Tal-a-Bar « le front de la falaise » ou « Près de la falaise » utilisé selon la typologie établie par Falc’Hun pour qualifier une prairie pentue ouverte au milieu des bois. La falaise en question ne serait alors pas le Rocher du Talabar situé en bordure du Lac mais la barre rocheuse qui surplombe la prairie, actuellement dénommée « les Rochers des Aires ». Rappelons que aire en français désigne une surface souvent plane utilisée par l’agriculture ou bien la surface plane où les grands oiseaux de proies bâtissent leur nid. Une incertitude règne sur le mot latin d’origine : area ou agru (fond de terre) ce dernier étant à l’origine de l’ancien provençal agre, « nid d’oiseau ».  Quoi qu’il en soit les deux significations peuvent s’appliquer au site qui nous intéresse. Dans le premier cas, les aires désignées par l’appellation seraient (la) ou les prairies situées sous la falaise, dans le second cas l’appellation désignerait les nids des rapaces installés sur son flanc et à son sommet.

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–––– A propos d’une une légende liée au Talabar ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

pierre-margeria-f066e

   Dans son recueil sur les Traditions populaires de la Haute-Savoie publié en 1875,  Antony Dessaix cite une légende attachée  au rochers de Talabar :

    « l’extrémité du lac d’Annecy, quand on vient de Faverges, semble indiquée par le roc de Margéria, monstrueux monolithe qui, détaché des rochers de Talabar, s’est arrêtée mi-côte. Il sert de limite entre les communes de Veyrier et d’Annecy-le-Vieux. Cette pierre, appelée dans le pays la Ma-Véria (la mal-tournée) fut, dit on, consacrée jadis par des cérémonies druidiques. Aujourd’hui encore elle inspire aux villageois une religieuse terreur. On prétend que sous cette puissante masse est enfoui un trésor, dont la possession sera acquise à la jeune fille jugée assez vertueuse pour recevoir du bon Dieu ou des fées le privilège de pouvoir déplacer cette pierre. Jusqu’ici la pierre est restée en place. Que faut- il penser des jeunes filles du pays ? » 

 Un peu plus tard, en 1898, dans La Nature ‘n° 1307), J. Corcelle, Agrégé de l’Université , donnait une version un peu différente de la légende :

    L’énorme monolithe (…) porte deux noms : pierre Margeria et pierre « mal tournée ». Ce dernier nous paraît fort inexact. Margeria est un superbe bloc de roche calcaire très droit. Il se dresse avec majesté au-dessus des flots limpides et bleus du lac d’Annecy. Autour de lui s’étend un prestigieux paysage, comme la Savoie en possède tant : croupes arrondies du Semnoz, sommets aigus des Bauges, eaux azurées et chantantes.
     Au pied de Margeria on ne peut avoir que des idées de bonheur et de paix. Aussi, comprend-on très bien la légende qui s’attache à elle, gracieuse et aimable comme il convient. Quand carillonnaient au loin, pendant la messe de minuit, les cloches des villages, et que leurs notes cristallines voltigeaient dans les vallées endormies, les jeunes filles des environs, en quête de mari, n’avaient qu’à se rendre au pied de Margeria, à faire une prière à la divinité du lieu. Avec leurs blanches mains, elles creusaient ensuite un peu le sol. Elles avaient chance d’y trouver un trésor qui constituait leur dot au jour de l’hyménée. Je ne sais si l’on adore toujours Margeria et si l’on a foi en ses trésors. Elle nous paraît solitaire et oubliée au milieu des broussailles. Les archéologues s’occupent encore d’elle, eux qui sont les consolateurs attitrés des ruines. De ce bloc détaché aux temps anciens du mont Veyrier, ils ont fait « un peulvan », et ils supposent avec assez de vraisemblance, qu’il dut être l’objet d’un culte. Bien qu’il paraisse inaccessible, il a été escaladé par un Annécien, Besson-Mériguet.
Il a vu au sommet de la grande pierre des murailles en ruine : là se trouvait peut-être une tour de guetteur, un petit temple, ou un repaire de brigands. On ne le saura jamais au juste. La pierre garde son secret.

   Au risque d’apporter moi aussi ma pierre à l’entreprise rationnelle de « désenchantement » de nos traditions et de notre culture, je me dois de préciser que cette pierre de la Margéria n’avait rien de magique et avait une origine toute naturelle que la structure géologique du site explique facilement. En 1981, suite à une chute de rochers sur le site de l’usine des eaux d’Annecy de La Tour située au pied du plateau de Talabar, une étude géologique a été réalisée par le Bureau de recherches géologiques et minières. ses conclusions indiquent  » qu’à la suite d’érosion différentielle entre bancs calcaires (urgonien) et couches marneuses, des masses rocheuses se sont individualisées. C’est de cette façon que l’éperon ouest se détache dans le relief. Ce phénomène est visible quand on remonte le couloir qui canalise la chute de blocs. Ce couloir principal est aligné sur un accident sensiblement perpendiculaire à la direction des couches. Ainsi peut s’expliquer la fracturation assez intense de ce secteur, par la conjugaison d’une structure de couches plongeantes vers le Nord-Ouest, découpées par horizons marneux plus friables et par la présence d’une zone de charnière précisément située au niveau de l’éperon ouest. » De là vient l’origine de nombreux blocs épars que l’on trouve sur ce versant du Mont Veyrier et le la Pierre de la Margéria, « la Mal Tournée »…

coupe géologique sur le lieu-dit Talabar à Annecycoupe géologique sur le lieu-dit Talabar à Annecy

  Capture d’écran 2014-07-12 à 12.46.13   Hubert Bessat et Claudette Germi ne retiennent pas la traduction de « mal tournée » pour la pierre Margeriaz. Dans leur ouvrage « Les noms du patrimoine alpin : atlas toponymique II » ( éd. ELLUG) émettent l’hypothèse que cette appellation pourrait se rattacher à l’étymon celtique *Morga étudié par Hubschmid (article du FEW 6,3, page 1309-131) qui donnait à ce terme un sens de frontière, limite, marche, passage. Dans le pays niçois, on note l’existence d’un terme morga/mouerga et d’un dérivé mourguetta « petite terre où la pâture est réglementée et entraîne le paiement d’un droit » (Billy et Ricolfis). On connaît d’autre part en Savoie les termes murgier / morger « tas de pierres » et le toponymes Morga, Morghe, Muorghe, Muorghetta et Morgueta qui signifient « limite de pâturage ». Hubert Bessat et Claudette Germi supposent l’existence, à une époque plus ancienne, d’un terme morga / morge de signification équivalente. Concernant la pierre qui nous intéresse Margeriaz et Pierre Margeraz (en 1271 Petra Margiria aussi dite Pierre Mal Tournée) en limite de des communes de Veyrier et d’Annecy-le-Vieux, les deux auteurs pensent qu’elle ne se « réfèrent sans doute qu’à une limite féodale, celle du mandement du château de Menthon » reprenant ainsi l’opinion de Charles Marteaux. Leur interprétation est sans doute due au fait qu’il n’existe pas de grands espaces de pâturages de part et d’autre du monolithe mais la présence voisine de la prairie de Talabar, (peut-être en ignoraient-ils l’existence) qui devait sans doute être dans le passé de taille beaucoup plus importante qu’aujourd’hui va en l’encontre de cette interprétation. L’hypothèse selon laquelle la Pierre Margeriaz serait une pierre marquant la limite d’utilisation de la prairie de Talabar n’est donc pas à rejeter. Il serait intéressant de mener sur le site une reconnaissance pour tenter de définir la taille qu’aurait pu prendre la prairie à une période de fort développement pastoral.

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Toponymie : histoires de dol ou naissance d’une passion…

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    La toponymie, (du grec tópos, τόπος, lieu et ónoma, ὄνομα, nom) est la science qui étudie les noms de lieux, ou toponymes en étudiant leur signification, leur étymologie, leur évolution dans le temps. Son champs d’application est vaste puisqu’il recouvre l’ensemble des noms de lieux habités (villes, bourgs, villages, hameaux et écarts) et l’ensemble des noms de lieux attribués aux espaces naturels non habités qu’il concerne le relief (oronymes), l’élément liquide (hydronymes). Il concerne également les noms attribués aux voies de communication  (odonymes, ou hodonymes), que les noms de lieux qui concerne des emplacements de surface restreinte (villa ou Ferme, ensembles immobiliers) : les microtoponymes.
     Avec l’étude des noms de personnes (anthroponymie), elle est l’une des deux branches principales de l’onomastique (étude des noms propres), elle-même branche de la linguistique.

     Mon intérêt pour cette discipline relève du hasard. Sur l’un des chantiers dont je m’occupais en Haute-Savoie, un endroit particulier du terrain connu sous le nom de « La Seigne » posait problème à cause des venues d’eau en provenance du sous-sol. Un géotechnicien avait été appelé à la rescousse et ce dernier, avant même d’entamer ses sondages, avait déclaré : « Avec un tel nom, on pouvait imaginer que le terrain serait chargé d’humidité sans même avoir à se déplacer sur place… » Surpris, je lui avait demandé de s’expliquer et il m’avait alors déclaré qu’en région Rhône-Alpes, les noms de lieux nommés La Seigne ou La Saigne étant souvent des lieux humides ou marécageux. Cette information m’avait vivement intéressé; ainsi donc, on pouvait, en étudiant sur une carte les noms de lieux déterminer certains caractères physiques de ces lieux. J’ignorais que les noms de lieux pouvaient également donner des informations utiles sur l’histoire de ces lieux, des populations s’y étaient succédées, des activités économiques qui y avaient été implantées.

    Quelques temps plus tard, durant mes vacances en Bretagne, je tombe chez un libraire sur un petit fascicule d’une cinquantaine de pages écrit par un certain François Falc’Hun dont le titre était : « Les noms de lieux celtiques – Nouvelle méthode de recherche en toponymie celtique ». En feuilletant l’ouvrage, je constate qu’il ne se limite pas à l’étude des noms de lieux bretons mais qu’il traite des noms de lieux de l’ensemble du territoire français avec un volet important concernant le territoire alpin. J’y relève un certain nombre de noms de lieux que je connaissais bien et pour lesquels je m’étais interrogé sur leur origine et leur signification. Falc’Hun proposait pour expliquer ces noms une origine celtique. Ainsi donc les Celtes que je croyais jusque là circonscrits à l’Europe du nord avaient occupé le massif alpin et auraient laissé de nombreuses traces au niveau de la toponymie. J’achetais le fascicule et deux autres ouvrages de Falc’Hun : « Les noms de lieux celtiques – Problèmes de doctrine et de méthode – Noms de hauteurs » (Editions armoricaines à rennes) et « Les noms de lieux celtiques – Vallées et plaine » (Slatkine). Je ne devais pas regretter ces investissements…

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le chanoine François Falc'Hun (1909-1991)le chanoine François Falc’Hun (1909-1991)

     François Falc’Hun était un prêtre catholique de langue maternelle bretonne, qui par son origine, s’était consacré à l’étude de la linguistique et la phonétique bretonnes. Il a enseigné ces disciplines aux Universités de Rennes et de Brest et écrits sur ces sujets de nombreux ouvrages. Il expliquait sa vocation par son enfance bretonnante :   « Le breton a été la seule langue que j’ai parlée et comprise jusqu’à 8 ou 9 ans, […] je n’ai jamais cessé de la pratiquer et il ne s’est guère passé d’année où elle ne soit redevenue ma langue la plus usuelle durant une période variant de quatre à douze semaines. J’en ai commencé l’étude raisonnée dès l’âge de quinze ans, au collège de Lesneven, sous la direction du chanoine Batany, auteur d’une thèse sur Luzel, à qui je dois sans doute ma vocation de celtisant« .

     Son intérêt pour la toponymie relevait d’un concours de circonstances : en 1933-1934, il se trouvait en convalescence dans les Alpes-Maritimes dans la commune de Thorenc, sur les rives de la Lane, au pied de la montagne de Bleyne. Il devait y effectuer un nouveau séjour en 1959-1960 pour les mêmes raisons. C’est lors de ces séjours qu’il s’aperçut que de nombreux toponymes alpins, incompréhensibles pour les habitants et les érudits locaux, prenaient sens lorsqu’on les interprétait à partir des langues celtiques. Il devait utiliser la même démarche pour l’étude d’autres toponymes du territoire français et à l’étranger.

     A partir des hypothèses et des conclusions auxquelles François Falc’Hun aboutissait, je me suis amusé durant plusieurs années à rechercher, d’abord sur le territoire rhône-alpin pris au sens large, en intégrant la suisse romande et le Val d’Aoste, et par la suite sur l’ensemble du territoire français, à l’occasion de mes déplacements, des exemples qui corroboraient ses thèses.

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–––– les toponymes établis sur la racine ou la base *dol –––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Concernant cette base *dol, Falc’Hun se réfère aux travaux d’un spécialiste de la langue galloise, Sir Ifor Williams (1881-1965) qui dans un petit livre intitulé Enwau Lleoedd (Noms de lieux) explique ainsi le sens de dol ou dolen en gallois :

     « Quand une rivière coule en terrain plat, elle n’est guère pressée, mais erre nonchalamment d’un côté à l’autre en décrivant des boucles, dolennau, ce qu’exprime le verbe gallois ym-ddolennu (qu’on ne saurait bien traduire en français que par le néologisme « se méandrer »). Voilà pourquoi on appelle ces boucles dol-au, « des méandres ». Puis le mot dol s’est appliqué tout naturellement à la terre presque entourée par la boucle de la rivière.(…)
      Tout le monde sait ce qu’est une île (en gallois ynys, en breton entez, enezen) dans la mer, entourée d’eau; on trouve aussi des îles qu’entoure l’eau des rivières ou des marais. mais les dols au bord d’une rivière, les terrains plats au bord de l’eau, on les appelle aussi des îles. En Irlande, unis (prononcer inich) est le mot qui correspond au gallois ynys; on l’emploie dans le même sens et Joyce dit : « le holm ou prairie basse et plane le long d’une rivière est habituellement appelé inch par les anglophones du sud. » On emploie holm en anglais dans le même sens, pour le même type de prairie et aussi pour une île dans la mer. »

Au pays de Galles, une île entre deux bras de la rivière l’Aeron s’appelle Dolau. Au sud de Lampeter, un village situé au milieu de prairies bordant les méandres de la rivière Teifi a pour nom Dolau-gwyrddon, « les méandres verts ». Cette configuration correspond au cas de nombreux lieux portant le nom de dol sur le territoire français.

Capture d’écran 2013-09-21 à 22.48.19

  Au Pays de Galles, aux abords de la rivière Teifi, on compte trois lieux-dits en dol situés à proximité immédiate de deux méandres très prononcés de la rivière : le village appelé Dolau-Gwyrddon, « les méandres verts », implanté dans la plaine bordant la rivière et traversé par un ruisseau secondaire et deux hameaux appelés dolgwm : dolgwm Isaf (dolgwm bas) situé au pied d’une colline et dolgwm uchaf (dolgwm haut) sur les pentes supérieures. (A ce propos, quelqu’un pourrait-il me communiquer la signification de gwm ?). A noter l’appellation Cefn Bryn qui signifie « l’éperon du mont » (cefn signifie « colonne vertébrale » en celtique gallois et Bryn, « éminence ») et possède en France des correspondants issus du celtique : les Cévennes, chaîne de montagne composée d’éperons montagneux et Bron ou Bren qui s’appliquent à des lieux avec collines.

   Capture d’écran 2013-09-21 à 23.39.58Falc’Hun relève que toujours au Pays de Galles, on trouve un Dolau-Cothi le long de la rivière Afon Cothi et un Ynysau-ganol, « les îles du milieu », puis Ynau-isaf, « les îles d’en bas ». Au confluent de la même rivière avec l’un de ses affluents, l’Afon Marlais, on trouve un Ynys-dywell, « l’île sombre » et un  Dolau-gleision, « les méandres verts ». les villages bâtis près de ce confluent occupent les dernières pentes d’une butte surplombant celui-ci pour se mettre à l’abri des inondations. C’est une situation identique que l’on trouve en France pour le village de Bardouville perché sur un promontoire dominant les boucles de la Seine ou voisine pour le site des Iles-Bardel dans le Calvados voisin de deux hameaux appelés La Bardellière. Bardouville signifierait donc « le village du mont du dol »… par ajout au Moyen Âge à la suite d’une implantation du mot ville au nom de lieu existant déjà et d’origine celtique *Bardol, « le mont du dol » qui désignait la hauteur dominant le méandre de la Seine.

     Dans la même logique Falc’Hun relève également que l’on trouve dans toute la Haute-bretagne des lieux dominant une vallée basse en forme de fer à cheval portant les noms de Le Bardoux, le Bardoul, le Bardol, le Bardel, le Bardeau, la Bardouère, la Bardoulais, la Bardolière, la Bardelière, la Bardoulière, la Bardoullière, la Bardouillère qui logiquement, compte tenu de la configuration des lieux devraient être des barr-dol, c’est à dire des « sommet du méandre ». Ailleurs en Bretagne, Dol est bâti sur un socle rocheux qu’enserre à moitié une rive du Guioult. Mont-Dol serait une traduction d’un ancien Menez-Dol, « la montagne de Dol » (Menez en breton signifie « mont, sommet ») car le lieu domine le marais situé à proximité de la ville de Dol. Dans le Jura, la ville de Dole est située dans un méandre du Doubs qui se divise en amont et en aval en plusieurs bras.

Falc’Hun explique encore le nom des communes de Douillet (Sarthe), Deuillet (Aisne), Duilhac (Aude), Douilly (Somme), Andouillé en Mayenne (Andoliaco en 802) et Andouillé (Ile-et Vilaine) par un ancien adjectif gaulois doliacos qualifiant un site où il y avait un dol affublé dans certain cas du préfixe an- qui serait l’article gaulois identique à celui de l’irlandais et du breton. Doulaize (Doubs) s’expliquerait par un ancien dol-ia, « endroit où il y a un dol » de la même manière que Planaise (Savoie) et Planèzes (Pyrénées Orientales) seraient des anciens plan-ia, « endroit où il y a un plan, une plaine ». Doullens (Somme), Dollendorf en Rhénanie allemande, Dollon (Sarthe), Doulon (Loire-Atlantique), Dolancourt (Aube) serait la version continentale du gallois dolen et sa variante dolan, de même que Piolenc dans le Vaucluse (Poiodolen en 998).

Une variante dal de dol (anglais dal et allemand Tal) expliquerait les noms de lieux en dal : Dallon (Aisne), Dallet (Puy-de-Dôme), Daluis (Alpes-Maritimes), Dalou (Ariège) et Andalo (Lac de Côme) accompagné de l’article gaulois.

Enfin le radical dol servirait également à nommer les rivières qui serpentent de la même manière que celles-ci sont parfois nommées la Serpentine (Jura), la Couloubre (couleuvre), les rivières à dol sont nommées Dolon (affluent du Rhône entre Vienne et Tournon), la Doulonne (petit affluent du Doubs), la Dolive (Saône-et-Loire), la Deule (Nord), l‘Eau d’Olle (Isère), le Doulou (petit affluent du Lot).

La Doulonne qui serpente - crédit Michel photosLa Doulonne qui serpente – crédit Michel photos

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