Mes Deux-Siciles : les oliviers de Rosaria

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Lo stretto di Messina - cliché Wikipedia

Lo Stretto di Messina – Au premier plan la côte sicilienne au sud de Messine et de l’autre côté du stretto, la côte de Calabre avec les montagnes du massif de l’Aspromonte qui plonge dans la mer – cliché Wikipedia

    Dés que l’on franchit, en venant de Messine, l’ancienne Zancle des grecs, l’étroit bras de mer du Stretto di Messina ou Strittu di Missina, comme l’appelle les  Siciliens, on se heurte aux premières pentes du massif montagneux d’Aspromonte qui culmine à presque 2 000 m et marque l’extrêmité sud de la chaîne apennine.

°°°

–––– Le massif de l’Aspromonte en Calabre –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’Aspromonte est un massif très accidenté et boisé aménagé aujourd’hui en Parc National et qui tente de s’ouvrir au tourisme.

Parc d'Aspromonte

Vues du Parc d’Aspromonte

Parc d'Aspromonte

°°°

–––– le village de Sant’Eufemia d’Aspromonte –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

    A  l’ouest, entre la Mer Tyrrhénienne et la partie la plus montagneuse du massif, dans une zone de collines en partie boisées, se situe Sant’ Eufemia d’Aspromonte , village d’origine de ma grand-mère Rosaria Federico dans lequel elle est née en 1884.

Sant Eufemia d'AspromonteSant Eufemia d’Aspromonte aujourd’hui

percorso_reggio_calabria-riace

     Quelque part sur le territoire de cette commune, au fond d’un vallon, il existe un endroit béni des dieux : une oliveraie très ancienne où s’alignent des oliviers centenaires aux formes tourmentées dont ma grand-mère Rosaria avait héritée après la mort de ses parents dans le terrible tremblement de terre qui avait frappé la Calabre en 1908. C’est de cette oliveraie que provenait l’huile qu’elle vendait dans la Sicile voisine, à Messine, pour nourrir ses enfants après que mon grand-père Giuseppe eut émigré en France. Ma mère Ina, m’avait souvent évoqué avec nostalgie les moments heureux qu’elle avait vécu lorsqu’elle séjournait, jeune enfant, dans cette oliveraie…

Rosaria

Rosaria

     Lors de mon premier séjour en ces lieux, encore adolescent, j’ai eu la chance de pouvoir parcourir seul cette oliveraie et méditer entre ses arbres centenaires. Comment exprimer les sensations et les sentiments qui étaient alors les miens à cette occasion :  au-dessus de ma tête les frondaisons argentées chargées d’olives étendaient leur manteau d’ombre protecteur que perçaient çà et là des éclairs de lumière aveuglants lancés par un soleil incandescent. Tout autour de moi se succédaient en alignements croisés des troncs noircis aux formes tourmentées et aux ramifications multiples qui faisaient penser à des créatures jaillies de terre en proie à de terribles et douloureuse convulsions qui se seraient figées et lignifiées au contact de l’air. Le contraste était grand entre l’expression de douleur figée exprimée par les troncs torturés et le calme et la sérénité qui résultaient de l’étrange silence de cet espace clos, silence interrompu seulement par le bruissement lointain des cigales et par quelques chants d’oiseaux. L‘idée m’est apparue soudainement que cette oliveraie existait peut-être déjà il y a 2.500 ans, au temps de la présence grecque en Calabre, et que depuis, près de cinquante générations d’hommes et de femmes s’étaient succédées en ce lieu… C’est à ce moment précis que je me senti saisi d’une sorte de vertige, éprouvant intensément le sentiment de la présence prégnante du temps qui passe dont je ressentais, de manière presque palpable, le flux mouvant qui baignait et traversait ces arbres. Je me sentais soudainement être un intrus dans cet environnement « hors du monde » qui exhalait partout la présence du sacré. L’oliveraie était devenue sanctuaire, nemeton.

°°°

0-oliviers-mas-oliveraie

Capture d’écran 2013-09-11 à 13.39.27

81876960

Bar_Olive_trees_3Montenegro

Getty Grèce

°°°

––– la cueillette des olives –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Amphora_olive-gathering_BM_B226

amphore grecque montrant la collecte des olives

La récolte des olives, il Giornale illustrato 1864La récolte des olives en Calabre, il Giornale illustrato 1864

    Les photos qui suivent relatives à la récolte des olives ont été prises par le photographe Ando Gilardi  à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955.
Elles sont issues du Crédit Fototeca Storica Nazionale Ando Gilardi et de la fondation Getty.

Gioia Tauro calabria par Ando Gilardi

Ando Gilardi, Récolte des olives à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955

89964520

Capture d’écran 2011-01-28 à 09.34.07

Capture d’écran 2011-01-28 à 09.23.42

Ando Gilardi, Récolte des olives à Gioia Tauro (Reggio Calabria), vers 1955

Capture d’écran 2011-01-28 à 09.35.51

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Mes Deux-Siciles / Regards croisés – Agrigente : la lutte de Jacob et de l’ange

Temple de la Concorde à Agrigente (Sicile)

.

–––– Les oliviers sacrés d’Acragas ––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

     L’un de mes grands regrets est de n’avoir pu, lors mes séjours en Sicile, visiter Agrigente, l’ancienne cité grecque d’Acragas crée au VIIIe siècle avant J.C., celle que le poète Pindare qualifiait de « la plus belle des cités mortelles ».. La seule connaissance que j’avais du site prestigieux de la Vallée des Temples provenait d’ouvrages sur l’histoire de l’art et d’articles avec photos puisés sur Internet. Quelques unes de ces photos attirèrent mon attention par une similitude de composition : elles représentaient les monuments mais plaçaient toutes en premier plan de la prise de vue un de ces oliviers centenaires aux troncs tourmentés qui sont nombreux sur le site. Manifestement, les photographes avaient tous été séduits par le tête-à-tête contrasté voire incongru qui s’était instauré entre les ordonnancements réguliers des élégantes colonnades de pierre et l’aspect tortueux et tourmenté du tronc des oliviers. D’un côté, la pierre sculptée à la géométrie épurée et abstraite qui produisait une impression d’ordre, de sérénité et d’immanence; de l’autre côté la Vie dans son énergie, son mouvement, son évolution, ses convulsions, sa précarité.

Agrigente, olivier devant le Temple d'Héra

Agrigente, olivier devant le Temple d’Héra

      Deux des photos représentaient le Temple d’Hera et un olivier au tronc massif qui escamotait presque, par sa présence, l’élégante colonnade. L’arbre n’avait rien d’un végétal passif et inerte. Tout au contraire, il donnait l’impression saisissante d’être une forme vivante et vigoureuse qui tentait désespérément de s’arracher à la Terre qui l’avait enfanté et la retenait prisonnière. On pressentait que cet enfantement, ce dégagement ne s’était pas fait sans crise ni douleur : de puissantes racines semblaient jaillir de la Terre parfois loin de l’arbre, serpentaient sur le sol et fusionnaient à la base du tronc en formant un socle monstrueux.
      A partir de là, des membres noueux à l’aspect noduleux et verruqueux semblaient s‘agripper au tronc tortueux ; au sommet, ils donnaient naissance à une noria de branches supportant le halo vaporeux d’un feuillage gris acier. L’arbre tout entier n’était que torsions et convulsions… Ce n’était pas l’arbre qui avait envoyé ses racines dans le sol mais la Terre qui semblait avoir enfanté une créature, une créature vivante pour laquelle l’unité de temps n’était pas la minute ou l’heure, ni même le jour, mais l’année, voire le siècle.
     Pousser dans un sol souvent ingrat sous un soleil implacable qui brûle, assèche et assoiffe est pour l’olivier une torture. Sous l’action des rayons brûlants, son tronc, ses branches, ses racines se dessèchent, se tordent et éclatent, l’écorce durcit, se fend, se creuse de cavités ou se boursoufle. Parfois, l’arbre ne peut résister à ces tensions puissantes : son tronc se fend en deux ou même trois parties… Dés que la pluie salvatrice tombe enfin, la sève abonde et se répand, l’arbre renaît et répare ses plaies…
      Contempler un olivier, c’est visualiser les stigmates et les cicatrices de blessures mille fois infligées, c’est lire l’histoire d’un drame qui s’est joué, qui se perpétue, c’est être le témoin d’une souffrance. L’Homme s’était mis également de la partie en élaguant certaines de ses branches ou en en supprimant d’autres. La créature avait ainsi évoluée avec lenteur dans sa taille et sa forme de manière imperceptible pour les hommes et les bêtes et ses membres tordus et noduleux n’étaient que les stigmates et les cicatrices de ses souffrances passées.

Agrigente, le Temple de la Concorde et son olivier

Agrigente, l'olivier du Temple de la Concorde

     D’autres photos montraient un autre monument confronté à un autre olivier remarquable : il s’agissait du temple de style dorique le mieux conservé jusqu’à nos jours : le Temple de la Concorde ainsi qualifié parce que l’on découvrit à proximité une pierre gravée de ce nom. L’olivier qui figurait au premier plan de la photo était également tourmenté mais me parlait d’une toute autre manière que celui du temple d’Hera mais ce langage était pour moi inaudible, je sentais que cette image exprimait quelque chose qui éveillait un écho dans ma pensée, faisait référence à quelque chose que je connaissais, mais quoi ?

.

–––– La lutte de Jacob avec l’ange –––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

9782070420162FS

      C’est par hasard que je tombais quelque temps plus tard, en librairie, sur l’ouvrage de Jean-Paul Kaufmann : la Lutte avec l’Ange dont la couverture en livre de poche représente un détail de la fresque que Delacroix a peint dans l’une des chapelles de l’église Saint-Sulpice à Paris : la Lutte de Jacob avec l’Ange. Je connaissais bien cette fresque pour l’avoir maintes fois admirée lorsque le poursuivais mes études aux Beaux-Arts. Dans ce livre, Jean-Paul Kauffmann se livre à une investigation biographique du travail éprouvant de 12 années (qui s’apparente à un véritable combat contre les difficultés, le découragement) entrepris par Delacroix de 1849 à 1861 pour la réalisation de cette fresque qu’il croise avec ses préoccupations personnelles sur les thèmes de l’art, de la beauté et de la métaphysique.

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène DelacroixLutte de Jacob avec l’Ange, fresque d’Eugène Delacroix

     Le thème biblique de la lutte de Jacob avec l’Ange peut être interprètée comme la lutte de Jacob avec lui-même, avec le mal, avec Dieu.

      « Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »
             (Livre de la Genèse, chapitre 32, 23-32 (traduction Bible de Jérusalem)

Lutte de Jacob avec l'Ange, fresque d'Eugène Delacroix

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––