Neruda, Rêve de chevaux (et de pierre) à Berlin

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les chevaux d’Odin

Capture d’écran 2016-04-07 à 12.56.52

Quadrige de la Victoire à la porte de Brandebourg

CHEVAUX

J’ai vu de la fenêtre les chevaux.

Ce fut à Berlin, en hiver. La lumière
était sans lumière, sans ciel le ciel.

L’air blanc comme un pain mouillé.

Et de ma fenêtre un cirque solitaire
mordu par les dents de l’hiver.

Soudain, conduits par un homme,
dix chevaux surgirent dans la brume.
Ils frémirent à peine en sortant, comme le feu,
mais pour mes yeux ils ont occupé le monde
vide jusqu’à cette heure. Parfaits, enflammés,
ils étaient comme dix dieux aux longues pattes pures,
aux crins semblables au rêve du sel.

Leurs croupes étaient des mondes et des oranges.

Leur couleur était miel, ambre, incendie.

Leurs cous étaient des tours
taillées dans la pierre de l’orgueil,
et à leurs yeux furieux, l’énergie
se penchait telle une prisonnière.

Et là en silence, au milieu
du jour, de l’hiver sale et désordonné,
les chevaux impétueux  étaient le sang
le rythme, l’incitant trésor de la vie.

J’ai regardé, j’ai regardé et alors j’ai revécu : sans le savoir
là se trouvait la source, la danse d’or, le ciel,
le feu qui vivait dans la beauté.

J’ai oublié l’hiver de ce Berlin obscur.

Je n’oublierai pas la lumière des chevaux.

Pablo Neruda

Estravagario ( Vaguedivague ), 1958
Traduction de Guy Suarès, édit. Poésie Gallimard, 2013

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Et combien vit-il ?

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

       Pablo Neruda (1904-1973)
                       Pablo Neruda (1904-1973)

°°°

ET COMBIEN VIT-IL ?

Combien vit l’homme, enfin ?

Vit-il mille jours ou un seul ?

Pour combien de temps l’homme meurt-il ?

Que veut dire « pour toujours » ?

Préoccupé par cette affaire
je me suis consacré à élucider les choses.

J’ai recherché les prêtres savants,
je les ai attendus après le rite,
je les ai guettés lorsqu’ils sortaient
pour rendre visible à Dieu et au Diable.

Ils se lassèrent de mes questions.
Eux non plus ne savaient pas grand-chose,
Ils n’étaient que des administrateurs.

Les médecins me reçurent,
entre une consultation et une autre,
avec un bistouri dans chaque main,
saturés d’auréomycine,
chaque jour plus occupés

Selon ce que j’appris à travers ce qu’ils disaient
le problème était le suivant :
jamais n’est mort tant de microbes
il en tombait des tonnes,
mais le peu qui resta
se révélait pervers.

Ils m’effrayèrent tant
que j’ai cherché les fossoyeurs.
Je partis aux fleuves où ils brûlent
de grands cadavres peints,
de petits morts osseux,
des empereurs recouverts
d’écailles terrifiantes,
des femmes aplaties tout à coup
par une rafale de colère.
C’étaient des rives de défunts
et des spécialistes cendreux.

Quand vint mon tour
je leur posai quelques questions,
ils me proposèrent de me brûler :
c’était tout ce qu’ils savaient.

Dans mon pays les fossoyeurs
me répondirent, entre deux verres :
— « Trouve-toi donc une jeune fille robuste,
et laisse tomber toutes ces sottises. » 

Je n’ai jamais vu de gens si joyeux.

Ils chantaient en levant le vin
à la santé et à la mort.
C’étaient de grands fornicateurs.

Je rentrai chez moi plus vieux
après avoir parcouru le monde.

Je ne demande rien à personne.

mais je sais chaque jour moins de choses.

Pablo Neruda, recueil de poèmes ESTRAVAGARIO, 1958
traduit en français sous le nom Vaguedivague                  Edit. Poésie/Gallimard, 1971-2013
 

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

hauteurs

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les précipices sont les reflets des hauteurs

Capture d’écran 2015-11-07 à 04.57.38

Hauteurs de Machu Picchu – Pablo Neruda (dans Chant général)

Monte naître avec moi, mon frère.
Donne-moi la main, de cette profonde zone de ta douleur disséminée.
Tu ne reviendras pas du fond des roches.
Tu ne reviendras pas du temps enfoui sous terre.
Non, ta voix durcie ne reviendra pas.
Ne reviendront pas tes yeux perforés.
Regarde-moi du tréfonds de la terre,
laboureur, tisserand, berger aux lèvres closes
dresseur de tutélaires güanacos
maçon de l’échafaudage défié
porteur d’eau de larmes andines
joaillier des doigts écrasés
agriculteur qui trembles dans la graine
potier répandu dans ta glaise
apportez à la coupe de la vie nouvelle vos vieilles douleurs enterrées.
Montrez-moi votre sang, votre sillon,
dites-moi : en ce lieu on m’a châtié
car le bijou n’a pas brillé
ou car la terre n’avait pas donné à temps la pierre ou le grain :
Désignez-moi la pierre où vous êtes tombés
et le bois où vous fûtes crucifiés,
illuminez pour moi les vieux silex,
les vieilles lampes, les fouets collés aux plaies au long des siècles
et les haches à l’éclat ensanglanté.
Je viens parler par votre bouche morte.
Rassemblez à travers la terre
toutes vos silencieuses lèvres dispersées
et de votre néant, durant toute cette longue nuit,
parlez-moi comme si j’étais ancré avec vous, racontez-moi tout, chaîne à chaîne,
maillon à maillon, pas à pas,
affûtez les couteaux que vous avez gardé,
mettez-les sur mon cœur et dans ma main,
comme un fleuve jaune d’éclairs,
comme un fleuve des tigres enterrés,
et laissez-moi pleurer, des heures, des jours, des années,
des âges aveugles, des siècles stellaires.
Donnez-moi le silence, l’eau, l’espoir.
Donnez-moi le combat, le fer et les volcans.
Collez vos corps à moi ainsi que des aimants.
Accourez à ma bouche et à mes veines.
Parlez avec mes mots, parlez avec mon sang.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Alturas de Machu Picchu

Sube a nacer conmigo, hermano.
Dame la mano desde la profunda zona de tu dolor diseminado.
No volverás del fondo de las rocas.
No volverás del tiempo subterráneo.
No volverá tu voz endurecida.
No volverán tus ojos taladrados.
Mírame desde el fondo de la tierra,
labrador, tejedor, pastor callado:
domador de guanacos tutelares:
albañil del andamio desafiado:
aguador de las lágrimas andinas:
joyero de los dedos machacados:
agricultor temblando en la semilla:
alfarero en tu greda derramado:
traed a la copa de esta nueva vida vuestros viejos dolores enterrados.
Mostradme vuestra sangre y vuestro surco,
decidme: aquí fui yo castigado,
porque la joya no brilló o la tierra
no entregó a tiempo la piedra o el grano:
señaladme la piedra en que caísteis
y la madera en que os crucificaron,
encendedme los viejos pedernales,
las viejas lámparas, los látigos pegados a través de los siglos en las llagas
y las hachas de brillo ensangrentado.
Yo vengo a hablar por vuestra boca muerta.
A través de la tierra juntad todos
los silenciosos labios derramados
y desde el fondo habladme toda esta larga noche
como si yo estuviera con vosotros anclado, contadme todo, cadena a cadena,
eslabón a eslabón, y paso a paso,
afilad los cuchillos que guardasteis,
ponedlos en mi pecho y en mi mano,
como un río de rayos amarillos,
como un río de tigres enterrados,
y dejadme llorar, horas, días, años,
edades ciegas, siglos estelares.
Dadme el silencio, el agua, la esperanza.
Dadme la lucha, el hierro, los volcanes.
Apegadme los cuerpos como imanes.
Acudid a mis venas y a mi boca.
Hablad por mis palabras y mi sangre.

Pablo Neruda (dans Chant général)

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Neruda et son tigre, Baudelaire et celle qui est trop gaie : amours vaches

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

jaguar

Le tigre, Pablo Neruda

je suis le tigre. 

Je te guette parmi les feuilles 
aussi grandes que des lingots 
de minerai mouillé. 

Le fleuve blanc grandit 
sous la brume. Te voici . 

Tu plonges nue. 
J’attends. 

Alors d’un bond, 
feu, sang et dents, 
ma griffe abat 
ta poitrine, tes hanches. 
Je bois ton sang, je brise 
tes membres, un à un . 

Et je reste dans la forêt 
à veiller durant des années 
tes os, ta cendre, 
immobile, à l’écart 
de la haine et de la colère, 
désarmé par ta mort, 
traversé par les lianes, 
immobile sous la pluie, 
sentinelle implacable 
de mon amour, cet assassin.

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Capture d’écran 2015-06-10 à 14.36.06

A celle qui est trop gaie, Baudelaire

Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon coeur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur!
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma soeur!

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

°°°

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Pablo Neruda, poème d’amour

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Cote de la Terre de Feu - photo jonalsberghe°°°

Inclinado en las tardes tiro mis tristes redes                Incliné sur les soirs je jette un filet triste
a tus ojos oceánicos.                                                         sur tes yeux d’océan.

Allí se estira y arde en la más alta voguera                  Là, brûle écartelée sur le plus haut bûcher,
mi soledad que da vueltas los brazos como un            ma solitude aux bras battants comme un noyé.    náufrago.
Hago rojas señales sobre tus dojos ausentes               Tes yeux absents, j’y fais des marques rouges
que olean como el mar a la orilla de un faro.              ils ondoient comme la mer au pied d’un phare.

Sólo guardas tinieblas, hembra distante y mía,            Ma femelle distante, agrippée aux ténèbres,
de tu mirada emerge a veces la costa del espanto.       de ton regard surgit la côte de l’effroi.

Inclinado en las tardes echo mis tristes redes              Incliné sur les soirs je jette un filet triste
a ese mar que sacude tus ojos oceánicos.                      sur la mer qui secoue tes grands yeux d’océan.

Los pájaros nocturnos picotean las primeras              Les oiseaux de la nuit picorent les étoiles       estrellas
que centellean como mi alma cuando te amo.             qui scintillent comme mon âme quand je t’aime.

Galopa la noche en su yegua sombría                            Et la nuit galopant sur sa sombre jument
desparramando espigas azules sobre el campo.          éparpille au hasard l’épi bleu sur les champs

°°°

    Pablo Neruda, 1924 (Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée)

°°°

Pablo Neruda Ricardo Reyes (1904-1973)

Pablo Neruda Ricardo Reyes (1904-1973)

    Voila à quoi ressemblait Pablo Neruda en 1924 lorsqu’il a écrit ce poème qui fait partie d’un recueil intitulé Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée (Veinte poemas de amor y una canción desesperada). De son vrai nom Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto, il est le le fils d’un cheminot et d’une institutrice qui meurt deux mois après sa naissance. Le futur poète passe son enfance à Temuco, en Auracanie, près d’une vaste forêt. Il a à peine vingt ans quand il écrit ce poème et poursuit alors des études à l’Institut pédagogique de Santiago pour devenir professeur de français. Son pseudonyme a été choisi en hommage au poète tchèque Jan Neruda (1834-1891). Une année plus tôt, en 1923, il avait déjà écrit un premier livre Crépusculaire (Crepusculario). « Très tôt reconnu, il abandonne ses études pour se consacrer à la littérature, avec un penchant marqué pour l’avant-garde de l’époque, André Breton et ses précurseurs  » voyants  » : William Blake, Rimbaud, Lautréamont. Ne bénéficiant pas des revenus qui lui permettraient, comme tout littérateur qui se respecte, de vivre en rentier, il entre dans la « carrière », comme on dit encore à cette époque où la langue internationale est le français, où Neruda excelle. » (L’Humanité, 25 septembre 2003)

°°°

––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––