Enfance : ravissement


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Julia Margaret Cameron – I wait, 1872 (photo recadrée)

Ravissement d’une âme d’enfant

     — Non, pour la musique, je ne dirais pas que j’ai éprouvé, jadis, quand j’étais enfant, un coup de foudre. Ça n’a pas été non plus une vocation. Ç’a été plus terrible et j’étais encore beaucoup trop petite pour que ce soit une vocation. C’est très proche d’une sensation de vertige panique. Mon père était musicien —  et pourtant cela ne concernait pas mon père. C’était comme dans l’angoisse. On a l’impression d’être engloutie par un tourbillon d’émotions dont on ne resurgira pas. On ne remontera pas. On coule. Il n’y a plus de bord. on ne retrouvera plus l’équilibre. Cela arrive quand on est très amoureuse. Pour moi c’est la définition. Sentez-vous ce vertige ? C’est le signe. L’abîme est là et il s’ouvre vraiment et il aspire vraiment. J’ai connu cette sensation totale, qui fait tomber corps et âme, une seule fois. J’étais vraiment petite. Je ne savais pas encore lire.

      Nous, les deux enfants, nous n’avions pas le droit de monter à l’étage de mon grand-père. […]
      Je fonce dans l’escalier, je fonce sur le parquet noir du couloir, je ne sais plus quel est le motif, je ne sais plus quel peut bien être le défi, j’ouvre la porte. Ils étaient tous les quatre en train de jouer. Cela faisait un bruit si intense. Plus fort que l’océan. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi fort. Chacun avait son lampadaire auprès de lui. Chacun avait son pupitre en bois devant lui. Mon grand-père avait le visage couché sur son violon. Il était le plus vieux des quatre et il tenait les yeux fermés. Mon père  — qui avait tous les dons  — était capable de jouer n’importe quel instrument. Il devait tenir la partie d’alto. Personne ne m’avait entendue entrer. Ils jouaient quelque chose d’incroyablement rapide. Ils jouaient une œuvre bouleversante. Je pense maintenant que c’était du Schubert.

     Une jeune femme très belle, au violon, les yeux grands ouverts, face à moi, ne me voyait pas. Elle me souriait mais elle ne me voyait pas.
    C’était une tristesse trop grande, vertigineuse, qui ne cessait pas, qui même s’accroissait.
    Tristesse trop grande même s’il n’y a jamais de tristesse trop grande pour les petits. Les petits connaissent les terreurs qui sont les premières, les terreurs princeps, celles qui sont sans référence dans l’expérience, qui plus jamais ne se retrouvent sur leur chemin. Les pires. Les tristesses abyssales.
     Je restai assise par terre, le dos contre la porte. Toute la surface de ma peau était couverte de grains de poule. Tous mes petits poils à peine poussés d’enfant étaient hérissés. Je tremblais. Ce n’était pas du bonheur ou du malheur. Ce n’était pas psychologique. Je ne sais pas de quoi mon corps tremblait. je les ai écoutés jusqu’au bout. Quand tout a été fini, pendant qu’ils rangeaient leurs instruments dans les boîtes noires, je suis allée demander à mon grand-père  — lui parlant tout bas dans son oreille — si je pouvais venir les autres fois où ils joueraient.

     —  Si tu restes assise dans un coin bien sage comme tu l’as fait aujourd’hui, bien sûr, Éliane.

Pascal Quignard, Villa Amalia – édit. folio Gallimard, pp. 169 à171


Franz Schubert String Quartet : La Mort et la jeune fille, Second mouvement

     Une musique à la fois rapide, bouleversante et triste de Franz Schubert jouée par un quartet, je n’ai pas trouvé mieux que la Mort et la Jeune fille (Der Tod und das Mädchen) dans son deuxième mouvement…


Home, sweet home : Villa Amalia


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   La chambre d’hôtel est glacée. Elle voudrait qu’il y eut du feu. Elle pense : « Il me faut une cheminée. J’ai besoin d’une cheminée. J’ai besoin d’un toit. J’ai besoin de donner de soins à quelque chose de plus concret qu’un chant. J’ai besoin d’un jardin où préparer ce printemps. J’ai besoin d’une maison »


      « O Solitude » d’Henry Purcell par Alfred Deller

« Une voix solitaire se lève sans adresse
au fond de l’âme,
Aussi immatérielle qu’un rayon de soleil,
Extase au sein de la nature,
Nativité du Temps. »             Katherine Philips

     Le beau visage chargé de mystère d’Isabelle Huppert que le réalisateur Benoît Jacquot a choisie en 2009 pour son adaptation à l’écran du roman de Pascal Quignard, Villa Amélia, a fini par s’imposer à moi et incarner totalement à mes yeux Ann Hidden, cette musicienne, héroïne du roman de Pascal Quignard comme si les deux personnages, l’actrice et celle qu’elle interprétait, n’en faisait plus qu’un. Ann est à un instant crucial de son existence où elle éprouve le besoin d’une rupture radicale avec les êtres et les lieux où elle a vécu. Elle quitte son compagnon Thomas après avoir découvert qu’il l’avait trahie, démissionne de son emploi d’éditrice et après avoir mis en vente sa maison de Paris, s’enfuit sans but précis, ivre de liberté retrouvée, à travers l’Europe. Cette fuite la conduit tout d’abord à Bruxelles, puis à Liège, puis Maastricht d’où elle gagne l’Allemagne et remonte le Rhin jusqu’en Suisse pour se diriger vers l’Engadine d’où, après un séjour d’une semaine, elle gagne l’Italie. Ce qu’elle cherche, dans cette fuite éperdue qui semble sans but, elle le dit elle-même dans un moment d’introspection, c’est son destin : « Si le destin est cet élan qui, provenu d’un autre lieu du monde que de soi, s’empare d’un être pour l’attirer à sa suite, sans qu’il en comprenne à aucun moment la nature, alors elle avait un destin. Elle en était consciente. Elle se dit :  — Je ne sais pas où je vais mais j’y cours avec détermination. Quelque chose me manque où je sens que je vais aimer m’égarer.» C’est à Naples que va se terminer son périple ou, plus précisément, dans  une île, celle d’Ischia qu’elle compare à un animal indépendant et surprenant lors d’une conversation téléphonique à Georges, un ami d’adolescence miraculeusement retrouvé juste avant son départ qui reste son seul lien avec sa vie passée. Ann va connaître à Ischia la solitude mais aussi une certaine forme de bonheur qui parfois s’y attache en tissant un lien avec la nature méditerranéenne et une masure perchée sur les flancs d’une falaise dominant la mer dont elle déclarera être tombée amoureuse.


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« O Oh how I ! » : J’ai placé en exergue de cet article, outre le visage d‘Isabelle Huppert l’interprétation par le contreténor britannique Alfred Deller du magnifique chef d’œuvre de la musique vocale « O Solitude » composé par le compositeur baroque anglais Henry Purcell (1659-1695) à partir d’un poème éponyme de la célèbre poétesse anglo-galloise Katherine Philips (1632-1664), l’« incomparable Orinde », traduit d’une œuvre originale du poète français Marc-Antoine Girard de Saint-Amand  (1594-1661). Ce sont les paroles de cette œuvre que chantonne Ann, l’héroïne du roman de Quignard, parce qu’ils font écho à sa vie.


Coup de foudre

    L’air sentait les toutes premières roses.
    Il faisait doux.
    Elle s’était baignée. Elle s’était allongée sur la plage de l’hôtel en contrebas de la piscine. Elle lisait un livre qu’elle avait emprunté à la bibliothèque de l’hôtel et qui racontait l’histoire de l’île dont elle s’était éprise.
    Le sable était d’un gris plus pâle que le ciel de l’aube.
    Elle se tourna vers la colline bleue et, dans la colline bleue, elle eut l’impression de voir un toit bleu.
    C’était le vendredi saint. C’était le 25 mars.

    À Georges :
    —  J’ai vu le sentier dans les eucalyptus. Je n’ai pas vu la maison. Quand on est sur la plage, le pin parasol à l’aplomb de la plage le masque. Et de la route de la corniche on ne voit qu’une petite partie du toit bleu. (…)
    Et elle lui parla de la villa qu’elle avait découverte quelques heures plus tôt dans les fourrés.

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     Elle s’y rendit de nouveau.
     C’était finalement assez loin de la plage. Il fallait monter par un petit sentier assez ardu, dense, opaque, avant de se retrouver face à face avec la façade en pierre noire volcaniques. La maison était en effet surmontée d’un toit de pierres volcaniques si luisantes qu’elles paraissait bleues.

    Elle la vit plus de vingt fois avant de songer qu’elle l’habiterait un jour.
    Elle l’aima avant de penser qu’on pût aimer d’amour un lieu dans l’espace.
    La maison sur la falaise à vrai dire était presque une maison invisible. Soit qu’on fût sur la plage, ou attablé dans la gargote où elle mangeait une salade à midi, ou encore de la route, on ne pouvait pas voir beaucoup plus que la seconde moitié de son toit bleu, à mi-côté, à partir du flanc qui donnait sur la mer.
    La terrasse comme la maison avaient été creusées pour la plus grande part dans la roche elle-même.
    Elle n’était pas à vendre.
    Elle était inhabitée.

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     Abritée dans la roche, la villa dominait entièrement la mer.
     À partir de la terrasse la vue était infinie.
    Au premier plan, à gauche, Capri, la pointe de Sorrente. Puis c’était l’eau à perte de vue. Dés qu’elle regardait elle ne pouvait plus bouger. Ce n’était pas un paysage mais quelqu’un. Non pas un homme, ni un dieu bien sûr, mais un être.
     Un regard singulier.
     Quelqu’un. Un visage précis et indicible.
     […]

    Un jour, étant revenue, la vieille paysanne, excédée, s’était emportée contre cette jeune touriste venue d’Ischia Porto qui l’importunait alors qu’elle était à son travail. Elle lui intima fermement de la laisser en paix. Même, pour se faire bien comprendre, elle se mit à crier sur elle. Alors Ann, haussant elle-même la voix, avait saisi vivement les deux mains de la paysanne de San Angelo et s’était emportée à son tour. Criant absurdement :
     —  Vous ressemblez à ma mère ! Vous criez contre moi comme maman !
     Alors la vieille agricultrice s’était effondrée en sanglots.

    Il fallait être devant la maison, si longue, de plain-pied, sans étage, pour en comprendre la force singulière. La vieille fermière de Cava Scura elle-même ne put s’empêcher de faire silence et de la contempler en la redécouvrant. Les fourrés et la haie étaient d’un vert très foncé, presque noir, presque aussi noir que la roche. La terrasse était elle-même très longue — aussi longue que la paroi volcanique.
      Ou on ne voyait que les arbres de la colline qui l’enveloppait, ou on ne voyait que la mer.
     Partout la mer.
     Ann aimait de plus en plus ce lieu, cette vue immense sur la mer. Elle ne parlait pas.      Elle laissait faire la vieille femme dont elle tenait de nouveau la main, laquelle ne parlait pas davantage.
     Une espèce de pluie lumineuse enveloppait la maison. C’était quelque chose d’immatériel, légèrement opaque, comme un brouillard de lumière, comme la substance élevée et granulée de l’air.

    — Pourquoi n’habitez-vous pas ici ?
     — Les jambes pour le corps, les souvenirs pour le cœur.
     Telle fit l’énigme que lui proposa son amie la paysanne de Cava Scura puis elle ajouta :
     — L’été vous ne pouvez pas savoir combien la lumière est violente. Et la chaleur !      Comment dire ? Comment vous appelez-vous, signorina ?
     — Ann.
     — Moi je m’appelle Amalia.
     […]
    — Eh bien, Anna, je ne vous dis pas ce que la chaleur, ici, peut devenir ! Quelle bête effrayante cela peut être !

     Aucune des clefs qu’elle avait apportées dans son sac ne parvint à entrer dans les serrures de la porte.
     La fermière s’assoie sur des claies et des piquets amassés dans le coin de la porte, fort mécontente d’être montée pour rien.
     Devant elle, la terrasse sur toute la longueur couverte de chaises, de tables, de vieilles caisses de citronniers morts, de jarres vides.
     Derrière elle le mur du fond était noir. C’était la lave nue du volcan. Les murs externes étaient faits de tufs jaune. Les fenêtres poussiéreuses qui se suivaient donnaient sur la mer immense et bleue de la baie.
     On entrevoyait deux grandes cheminées crayeuses derrière les carreaux sales.
    Le silence s’avançait sur la terrasse, se glissait entre les tables et les chaises de fonte rouillées disposées un peu partout.
     Ann vint s’accroupir auprès d’Amalia, le dos contre la porte.
     Elles se reposèrent.

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     La location fut lente à être décidée. Non pas à cause de la somme d’argent, assez faible, qu’elles fixèrent très vite entre elles. Pendant un an « Anna » ne verserait quasi rien parce qu’elle prendrait à sa charge tous les travaux nécessaires. mais il fallut obtenir l’accord des autres membres de la famille d’Amalia avant d’engager le stratus eux-mêmes.

     Ann n’avait pas la clé de la maison mais elle continuait de monter sans cesse le sentier abrupt.
     Elle était amoureuse — c’est-à-dire obsédée.
    De ce jour elle ne songea même plus à ce que Georges appelait la hutte le long de l’Yonne à Teilly. Ni la maison de Paris qu’elle avait mise en vente. Ni la demeure de sa mère en Bretagne.
     Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenues, aimée.

     Elle trouva en contrebas une grotte et deux criques où nager sans être vue de quiconque. C’était une côte difficile. Les criques y étaient minuscules. sans cesse les roches volcaniques les surplombaient et en rendaient l’accès malaisé.
     On escalade, on regarde s’il n’y a personne sur le sable noirâtre en contrebas. parfois un anneau en fer pour accrocher un bateau. Parfois quelques marches d’escalier en ciment permettent de descendre dans la mer Tyrrhénienne sans qu’il soit besoin de sauter.
      Ses cheveux redeviennent longs. Ses épaules demeurent étroites malgré les natations de l’aube et du soir. Elle nage désormais chaque jour dans ces criques. Elle dépose ses vêtements dans la petite étable.

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La remise des clés

     Puis ils s’approchèrent tous les trois de la porte. Ann voulut redonner la clé au vieux Filosseno qui lui fit un un signe impératif. Ce fut elle qui glissa la clé dans la porte.
    La clé tourna sans difficulté mais il fallut que le vieil homme lance violemment son épaule dans le bois de la vaste porte pour qu’elle s’ouvrit soudain.
     Tous les trois entrèrent.
     La maison était sèche. Elle sentait un mélange de chat, de jasmin, de poussière.
     Ni Ann ni le vieil homme ne parvinrent à ouvrir les fenêtres sauf une.
   L’air s’y engouffra et souleva une énorme quantité de poussière où ils se mirent à suffoquer […]
     Amalia ressortit en pleurant.
    Ann finit de parcourir les deux longues pièces dans de violentes quintes de toux qui résonnaient étrangement dans les salles presque vides. (Il restait une table et huit chaise, un grand Zeus enlevant Europe en plâtre, des fauteuils défoncés; elle fit tout retirer par la suite; elle ne garda que le miroirs à dorures sur le acheminées, dont elle fit blanchir l’or.) […]
     À chaque pas la poussière se levait — et aussi des papillons de nuit.

     Quand ils furent ressortis, quand la toux rauque le quitta, le vieil homme dit :
     — Anna, il faut que je vous montre encore une chose. Il y a une source chaude au-dehors.
     C’était une source naturelle dans la roche bouchée par un gros morceau de tissu. Filosseno tira sur le bouchon de toile; Un peu d’eau brûlante s’égoutta dans une vasque rongée par l’eau chaude, sulfureuse, du volcan.

    Le soleil se couchait.
    La maison commençait à rougir.
    Ils restaient debout.
    Ils n’avaient plus rien à dire. Alors ils voulurent rentrer chez eux.

    Ann les les raccompagna jusqu’à la camionnette du frère d’Amalia. Le vieux Filosseno refusa de reprendre les clés.

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    Après qu’ils furent partis, Ann Hidden remonta. Quand elle déboucha du sentier, arrivant sur la terrasse, devant la première fenêtre toute rouge, un grand buisson de groseilles rouges semblait brûler dans le soleil du soir.
     Le souvenir de son petit frère jadis sur son lit à Paris l’étreignit.
     Elle dut s’asseoir dans un des vieux fauteuils en fonte rouillée de la terrasse.
  Elle éprouva sur toutes les parties de son corps dans le silence presque incompréhensible (sans doute dû au retrait de la terrasse et des deux cavités des longues salles dans la paroi du volcan) l’extraordinaire étreinte que le lieu entretenait avec la nature. On ne voyait pas d’autres maisons. On ne voyait que la mer, le ciel, et maintenant la nuit qui enveloppait tout.

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     Elle conserva sa chambre à l’hôtel mais son corps vivait dans la villa sur la colline. Elle lava tout avec l’eau de la source d’eau chaude. Il arriva qu’elle y couche — ou du moins qu’elle s’y étende et s’y endorme parce qu’à la moindre insomnie elle y était montée.
    Dans la fin de la nuit elle saluait les bergers qui étaient déjà là à tournoyer sur la colline avec leurs bêtes.
    En une minute le soleil crevait la surface de la mer et tout était éclaboussé de lumière. Le lieu était peu à peu gagné par la profondeur. La distance provenait d’abord des sons qui naissaient partout; Tout apparaissait aux premiers instants dans une espèce de substance crémeuse mêlée peu à peu de violet et de noir.
    Puis de vert autour des arbres et sur le flancs de la colline.
    Alors les ombres surgissaient autour des formes. Elles mettaient  en relief les maisons et les animaux.

     En attendant qu’elle put habiter la longue villa sur la mer, Ann jeta, bêcha, fit livrer des fleurs, fit porter des sacs de terreaux, des jarres, des petits arbres, des citronniers.
     Pour le lieu même, attendant qu’il fut électrifié et repeint, elle n’acheta pas grand-chose : une immense bergère au coussin de velours jaune pâle (il fallut la désosser et la hisser avec des cordes). Un fauteuil en cuir.
     Le reste (les bibliothèques, la cuisine, les étagères, les placards), elle fit presque tout faire par le menuisier quia mena les planches sur place avec un âne.
     Il fallut deux ânes pour monter le ciment, les châssis, les chambranles, les rayonnages, le rouleaux de fils électrique, les pioches, les truelles, les pelles, les beaux tuyaux de cuivre pour dériver l’eau d’une citerne située une dizaine de mètres opus haut et afin de nasaliser la source d’eau chaude.

     À mi-pente, dans l’étable où elle mettait jusque-là ses vêtements quand elle se changeait pour aller se baigner dans les criques, ils entassèrent les sacs et les pots de peinture à l’intérieur d’un vieux bahut moitié de bois moitié de terre.

     Tous les amants on peur. Elle avait terriblement peur de ne pas convenir à la maison. Elle eut peur de ne pas savoir s’y prendre en lançant les travaux. Peur d’en altérer la force. Peur de rompre un équilibre. Peur aussi d’être déçue. Peur de ne pas être aussi heureuse qu’elle pensait qu’elle allait l’être quand elle avait découvert la villa pour la première fois.

Pascal Quignard, Villa Amalia – éd. folio Gallimard 2006 – pp. 128 à 146

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    Deux ans avaient passé. Elle revint à Ischia pour voir la vieille Amalia parce que cette dernière lui avait écrit. Elle lui demandait pudiquement de venir.
     Elle mourut — pour ainsi dire — ses mains dans ses mains.
     Elle revit Filosseno alors.
   Elle s’installa dans un hôtel de San Angelo — qui se trouvait à six kilomètres de la ferme de Cava Scura.
    Elle n’alla pas revoir de l’autre côté de l’île la longue maison au toit presque bleu qui avait été édifiée autrefois pour la grand-tante de son amie.

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Dérives…du corbeillat au corbillard

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Pascal Quignard

     J’aurai passé ma vie à chercher des mots qui me faisaient défaut. Qu’est-ce qu’un littéraire? Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens. Ils tremblent toujours un peu sous la forme étrange qu’ils finissent pourtant par habiter. Ils ne disent ni ne cachent: ils font signe sans repos.    –    Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009

       Un jour que je cherchais dans le dictionnaire Bloch et Wartburg l’origine du mot de corbillard je découvris un coche d’eau qui transportait des nourrissons. Je me rendis le lendemain à la Bibliothèque nationale qui se trouvait alors rue de Richelieu, dans le IIe arrondissement de Paris, dans l’ancien palais qu’occupait Jadis le cardinal Mazarin. Je consultai une histoire des ports. Je notai trois dates : 1595, 1679, 1690. En 1595 les corbillats arrivaient à Paris le mardi et le vendredi. Les mariniers les délestaient tout d’abord du fret puis ils débarquaient les nourrissons serrés dans leur maillot, fichés tout droits dans leur logette sur le pont; ils les posaient sur des tonneaux sur la grève; les petits bébés entravés étaient restitués ensuite un à un à leur mère par un homme qu’on appelait le meneur de nourrissons. Dés l’aube, le lendemain — c’est-à-dire tous les mercredis et samedis — les corbeillats transportaient de Paris à Corbeil d’autres petits afin qu’ils têtent le sein et sucent le lait des nourrices de la campagne et la forêt. En 1679 Richelet écrivait corbeillard. En 1690 Furetière écrivait corbillard et le définissait : Coche d’eau qui mène à Corbeil, petite ville à 7 lieuës de Paris. C’est ainsi que le corbillard, du temps où vivaient à Paris Malherbe, Racine, Esprit, La Rochefoucauld, La Fayette, La Bruyère, Sainte-Colombe, Saint-Simon, était un bateau de nourrissons qui voguait sur la Seine, longeant les berges, hurlant.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009

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Les nourrices du Morvan

     Je n’ai pu obtenir de renseignements sur les nourrices de Corbeil; par contre ils sont pléthore sur les nourrices du Morvan, région réputée pour ses nourrices et située à 200 km plus au sud et qui était fortement liée à la capitale notamment par le commerce du bois qui était acheminé par flottage. On distinguait les nourrices « sur place » qui s’occupaient des nourrissons à leur domicile et les nourrices « sur lieu » qui vivaient au sein de la famille du nourrisson. La création du « Bureau général des Nourrices et Recommandaresses pour la ville de Paris » ou Grand Bureau, date de 1769. Il est créé pour centraliser le recrutement des nourrices « sur lieu » et le travail des « meneurs », intermédiaires chargés de convoyer les nourrices et les nourrissons dans les allers et retours, de payer les nourrices « à distance » tous les mois et d’apporter des nouvelles des enfants aux parents. au début du XIXe siècle, on constata alors un afflux massif d’enfants surnommés alors les « Petits Paris » : plus de 50 000 enfants furent placés dans le Morvan. Beaucoup étaient des enfants de l’Assistance publique abandonnés par leurs mères. On comptait alors un taux de mortalité important (plus de 30 %) de ces enfants, entre 8 jours, et 3 mois après leur arrivée dans leur familles d’accueil.  La rigueur des lieux en hiver et le sevrage précoce des nourrissons  étaient la principale cause de ce taux de mortalité. (Crédit Le Blog de Paulo8938 La Gazette)

La Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray

                           Mère ou nourrice à La Fontaine Saint-Pierre au mont Beuvray
De tout temps, le Morvan a été regardé comme la terre de lait par excellence. Déjà les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte, trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray, pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants. Depuis lors, les descendantes chrétiennes de ces femmes ont été constamment recherchées

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Du corbeillat au corbillard ou La triste histoire de Louise Brulé (récit tiré de La barque silencieuse de Pascal Quignard)

     Le 20 mai 1766, Louise Brulé, comme elle était frappée d’une maladie qui lui faisait craindre la mort, souhaita faire revenir son enfant d’un an qu’elle avait mis en nourrice à Montargis. Un meneur de nourrissons du nom de Louis transporta le bébé en corbillard de Montargis jusqu’au port Saint-Paul. Or, à son arrivée, l’enfant fut trouvé mort. Le guet avertit Louise Brulé. Le commis du coche d’eau de Briare, attendant sa venue, posa le corps de l’enfant sur un dessus de tonneau. Telle est la déposition du 8 juin 1766 : Est venue au corps de garde une femme à nous inconnue. Toute éplorée nous a dit qu’elle venait pour voir son enfant. Après lui avoir dit qu’il était mort, nous l’avons sommée de dire son nom. A dit se nommer Louise Brulé, femme Damideaux, lui domestique chez Jannier paysan demeurant rue du Sentier, elle demeurante rue de Cléry. A dit qu’elle a confié son enfant mâle le 25 février 1765 à une nourrice avec une layette convenable à son état. A dit qu’il est vrai qu’elle a appris par lettre de la nourrice il y a dix mois que l’enfant était malade alors qu’avant cette même nourrice lui avait dit qu’il se portait bien et qu’il lui fallait une robe, ce qu’elle a fait. A dit qu’elle a demandé de le voir et qu’elle a reçu la réponse du père nourricier qui disait que l’enfant n’était guère en état de supporter le voyage. A dit qu’elle a offert de payer pour sa maladie. A dit que depuis ce temps elle a eu deux lettres du père nourricier disant que l’enfant allait huit jours bien, huit jours mal, qu’il avait une fièvre lente et que c’était l’effet des dents qui montaient dans les lèvres.

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     A dit qu’elle n’a point reçu d’autres nouvelles et que par tendresse maternelle et désirant le voir ils ont fait partir leur cousin avec deux lettres, une au curé, une au père nourricier. A dit qu’elle ne se souvient plus du contenu des lettres attendu que c’est son mari qui les a écrites et qu’elle n’en a point fait la lecture, faute de lire. A dit qu’elle se sentait mal et prête à mourir et souhaitait le revoir. A dit que son cousin étant parti elle a été fort étonnée de le revoir aujourd’hui en lui apprenant que son enfant était mort en chemin. A dit qu’elle ne peut le reconnaître dans l’état où il est actuellement puisqu’elle ne l’a vu jamais que le jour où elle l’a mis au monde. A dit qu’elle reconnaît le linge qui forme sa layette. A dit qu’elle ignore où se trouve son mari, qu’elle le croit dans la campagne avec ses maîtres à cause du beau temps.

      Le 10 juin 1766, Louise Brulé, son mari n’étant pas de retour, fut retrouvée sans conscience sur le quai. Elle est reconduite chez elle le 11 juin. Le 17 juin elle est retrouvée morte dans son lit par son mari, Damideaux, étant rentré du bourg de Sèvres. Le procès-verbal de la déposition du 8 juin 1766 peut être résumé de façon tragique : Une mère malade, à l’instant où l’inconnu de la mort va l’engloutir, désire revoir son unique enfant et ne le reconnaît pas. L’enfant est l’inconnu de la naissance. Le texte de la déposition de Louise Brulé est clair : « A dit qu’elle ne peut le reconnaître dans l’état où il est actuellement puisqu’elle ne l’a vu jamais que le jour où elle l’a mis au monde. » Cette remarque que fait Louise Brulé touche au coeur de l’origine de chacun. Quel qu’il soit, quel que soit le siècle, quelle que soit la nation, tout enfant est d’abord un inconnu. Tout destin humain est : l’inconnu de la mise au monde confié à l’inconnu de la mort. Je suis en train de recopier des archives que me confiait Arlette Farge du temps où nous mangions ensemble rue de Buci des limandes et des bulots à l’ail. J’ai décidé d’appeler destin ce que Louise Brulé appelait meneur de nourrissons.

Pascal Quignard, La barque silencieuse, 2009 – chapitre II, Louise Brulé – collection folio, Ed. du Seuil (p. 11 à13)

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